‹ Les nations rivales dans l'artChapitre 27 sur 32 · LA JEUNE ÉCOLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE ÉCOLE

tient aucun compte des reflets, des contre-ivncis; ol ce n'est qu'en les étudiant qu'il peut réussir à donner à sa peinture Tliarinonie que la nature possède toujours.

Je ne dis rien du Jésus insulté. Les vulgarités de rexéculioQ sautent aux yeux, et c'est ce que je me sens le moins porté à excuser chez cet artiste qui a tant de défauts au service d'une seule idée esthétique.

Mais n'insistons pas davantage. On me dit que M. Manet lui-même auprès d*un groupe de jeunes gens passe déjà pour un timide, un classique à perruque, et que nous n'avons rien vu de l'art de l'avenir. Mais ces folies m'amusent et ne me rovolteni point du tout. Mieux vaut mille fois cette exaltation insensée que la quiétude morleUe des satisfaits.

DESSmS IT AQUARELLES , MM* BidA, PiU, Harpignies, Cliaplin, Follet, J. Touroy, £• Laaif

L^artiste autrefois dessinait beaucoup plus qu'il uek fait aujourd'hui* Il voyait dans le dessin qudque chose de plus et de mieux qu'un moyen éxpédilif de grouper les lignes essentielles de son tableau. Des amateurs, que leur médiocre fortune empêchait de former une galerie de peintures^ réussissaient h collectionner de pleins portefeuilles de dessins. Et ces dessins n'étaient point tous traités en croquis comme le sont la plupart des ouvrages de ce genre plus récents. Dans la quantité, bon nombre étaient achevés, soignés et travaillés comme une œuvre d art complète en soi. La pratique du crayon avait cet excellent résultat qu'elle forçait le peintre à chercher la forme précise et serrée, au lieu de la laisser indécise ei flouante, et pour ainsi dire noyée dans les vagues à pw près de Tébauche.

Dira-t-on que le public est insensible aux productions de cette sorte toujours un peu sévères et abstraites'f L'argument serait de peu de valeur et l'exciise insoffi-

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saote. Le goiït public doit être formé par les artistes, bien loin qu'il lui appartienne de guider leurs luanifestations. Oublie-t-on d'ailleurs en quelle estime sont tenus les beaux dessins de Decamps? On ne peut non plus ignorer que ce sont les dessins de H. Bida qui ont fait la légitime réputation de cet artiste et lui ont assuré le rang qu'il occupe dans Técole iianvaise contemporaine.

A part quelques paysagistes qui, de temps en temps, envoient à nos expositions des fusains intéressants, M. Bida est à peu près le seul qui considère le dessin comme un genre ayant ses 'procédés, ses lois techniques et répondant pleinement à une très-noble ambition d*artiste. On sait qu*U a accepté la lourde tâche de reproduire les motifs essentiels des livres saints pour une édition de la Bible que prépare une de nos grandes librairies parisiennes.

Quand Tœuvre.sera complètement achevée et livrée à Tappréciation du public, il est bien probable que le mode d'interprétation adopté par M. Bida sera très-chaude* ment discuté. L'artiste, en eflet, a rompu net avec la tradition de Raphaël et de Poussin ; au costume de convention adopté par les maîtres pour exprimer les mœurs bibliques, il a franchement substitué le costume des no^ mades du désert africain. M. Bida a, pour le soutenir dans celle tenlalive, deux auxiliaires qui, se prêtant un mutuel secours, plaident éloquemmeut sa cause. 11 a pour lui la vraisemblance historique» autrement dit la eoideUr locale^ et, ce qui me paraît bien plus sérieux, il a le lalent. Horace Vemet, en des essais de même nature, n*a su s'autoriser que de la persistance des mœurs, des cou^ tûmes, des manières de vivre, de se vêtir en un milieu

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semblable. Il pouvait être dans le vrai théoriquement, niais il a été trahi par les faiblesses de son procédé, si évidentes en cette suite de peintures les plus médiocres de son œuvre. Chez M. Bida ce n'est certes pas Texécution qui nuira au système. II suffit de jeter les yeux sur ses dessins pour s'assurer que jamais rcirti>(e n*a eu plus de finesse et de lermeté, plus de largeur d*effet et de sentiment que dans cette interprétation nonvelle des sujets et des personnages sacrés. Pourtant, — voyez la force persistante de Féducalioa première sur nos organes, et par suite sur nos jugements, — nous avons bien de la peine à nous habituer à ce mélange de réel et d'idéal ; on est presque choqué de rencontrer la grande figure du Christ errant parmi les bazars du Caire; il y a dans cette confusion des sublimes légendes chrétiennes et du pittoresque oriental moderne une sorte de contradiction, un clioc du divin et de Tactuel qui nous trouble. L'Orient, par Decamps, Marilhat, Fromenthi, Berchère, etc., nous est devenu aussi familier que nos boulevards. Cette vérité locale équivaut donc à un tel rajeunissement des faits et gestes appartenant aux personnages sacrés qu'en dépit de la vraisemblance elle nous parait invraisemblable et presque blessante, comme le serait Taffirmation d*une,religion nouvelle, comme le serait un Christ en habit noir.

M. Fromentin a touché à cette question dans son beau livre : Un Été dans U Sahara. Â plusieurs reprises, U avait clé frappé, lui aussi, de la conformité de fond et d'aspect que présentent les mœurs des tribus arabes avec celles des tribus d'Israël. Et, cependant, il a conclu formellement contre sa propre impression : «Oui, a-t-il dit, ce peuple possède une vraie grandeur, il la possèdfi

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seul, parce que seul, au milieu des civilisés, il est demeuré simple dans sa vie, dans ses mœurs, dans ses voyages, n est beau de la continuelle beauté des lieux et des saisons qui l'environnent. Il est beau surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il conserve en héritage ce quelque chose qu'on appelle biblique, comme un parfum des anciens jours. Mais tout cela n'apparait que dans les côtés les plus humbles et les plus efEacés de la vie. Ët si, plus fréquemment que d'autres, il approche de l'épopée, c'est alors par l'absence même de tout système, c'est-à-dire en quelque sorte en cessant d'être Ârabe pour devenir humain. Devant la demi-nudité d'un gardeur de troupeaux, je rêve assez volontiers de Jacob. J'affirme, au contraire, qu'avec le burnoiis saharien ou le macKla de Syrie, on ne représentera jamais que des Bédouins. » Le raisonnement dans cette page est fondé sur l'observation des faits, analysés par le regard d'un peintre mis au service d'un esprit réfléchi autant qu'élevé.

Les raisons que j'appellerai « raisons de sentiment » ne sont pas moins concluantes : c Costumer la Bible, c'est la détruire; comme habiller un demi-dieu, c'est en faire un homme. La placer en un lieu reconnaissable, c'est la faire mentir à son esprit; c'est traduire en histoire un livre antéhistorique. Comme, à toute force, il faut vêtir l'idée, les maîtres ont compris que dépouiller la forme et la simplifier, c'est-à-dire supprimer toute couleur locale, c'était se tenir aussi près que possible de la vérité... Et ego in Arcadiâ.., Sont-ce des Grecs T est-ce l'Arcadie? Oui et non^ non, pour le drame; oui.

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dans le sens de Téternelle tragédie de la vie humaine. » Yoici, en quelques ligues, Tarrét définitif foroiulé sur ce point par M. Eugène Fromentin : c Donc, hors du général, pas de vérité possible, dans les tableaux tirés de nos origines; et bien décidément il taut renoncer à la fiible, ou Texprimer eomme l'ont fait Raphaël ei Poussin. » Je ne vois à celte conclusion qu'un côté faible, ei robjcclion la voici : Ni Poussin, ni Raphaël n'avaient eu conscience de cette analogie des mœors bibliques et des moeurs arabes. Ne peut-on se demander ce qu'eussent osé et iégitinoé par leur génie ces maiires épris de vérité s*ils avaient reçu cette impression de grandeur antique laissée, à tous ceux qui Tont pratiqué, par ce peuple, par un peuple qui, à ce qu'affirment les voyageurs et nolamment Tanteur d'un Èlé dam le Sahara, fait involostai* rement et souvent penser à la Bible. La question ne saurait être résolue. 11 est vrai, — et nous l'avons dès l'abord constaté , que le mode d'interprétation adopté par M. Bida bouleverse toutes les conceptions dont notre mémoire nous fournit la formule extérieure en pareille matière. Mais ignorant quelle valeur idéale les maîtres eussent donnée à ces motifs s'il les avaient interprétés à l*orientale, nous ne pouvons préjuger ([ue d'une façon bien irrésolue l'avenir réservé à cette tentative*

Dans le cadre où s'exerce M. Bida, celui du livre» l'effort est très-digne d'intérêt et il a de plus ce privilège de ne pouvoir blesser aucune conviction. 11 n'y aurait ([Contestation sérieuse que le jour où un peintre vendrait étendre ce système à la peinture murale dans les églises. Et pourtant^ eu dépit de nos hésitations, de nos réserves, de nos scrupules, de nos timidités» vienne un artiste de génie^ uu grand peiulre (fû adopte un tel parti , et le

système ((ui nous troul)le si vivement aujourd'hui sera à jamais consacré, une nouvelle Iradilion d'art religieux se fondera, TéducatioD pittoresque des génératioDs à venir sera faite sur ces données, et les hommes trouveront probablement en ces formes contestées par nous k même somme de mysticisme, d'élévation chrétienne, le même idéal divin que reflète, h nos yeux, l'ancienDe tradition de l'école romaine.

U en est de Taquardle comme du dessin. Très-peu d'artistes considèrent ce procédé comme suffisant aux nécessités expressives de l'art, lis en tout un moyen de notations. M. Pils, par exemple, qm Jette si vivement sur le papier ses types d'artilleurs. Tel autre, un paysagiste, M. Uarpignies, se sert de l'aquarelle en ses courses comme du pi^océdé le plus expéditif pour fixer, forme et couleur, le souvenir du site qui Ta séduit; telle est la petite Marine à SorenU. M. Cliaplin en lait des réductions de ses peiutures galantes, si recherchées dans la région qui s'étend entre le boulevard des Italiens et le boulevard extérieur. M. Pollet l'utilise pour euluminer ses dessins de Nymphes au bain, dessins un peu mons, un peu ronds, mais exécutés avec conscience et d'une main habile. Je ne rencontre dans nos expositions que trois artistes qui traitent Taquarelle comme un art trèsspécial et très-digne qu*on s*y consacre. M. Joseph Toumy d'abord, qui s'y livre tout entier, qui a fait tant d'admirables copies d'après les maîtres, et entre autres le portrait d'Érasme, d'après Ilolbein, et le portrait de Condottiere, d'après Anlonello de Messine, deux de nos chefs-d'œuvre du Louvre inspirés du môme principe d'analyse scrupuleuse, méthodique, patiente et pénétrante, éclairé chez Antonellu par les chaudes lueurs des couchants d'Italie,

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chez Holbein, par les clartés froides mais intenses des ciels du Nord. M. Tourny, d'une main également savante et avec une égale piété a su rendre fidèlement ces deux belles pages où le génie du Nord et le géuie dû Midi se rencontrent dans la même passion d'analyse, dans la même sévérité magistrale appliquées k la reproduction du masque humain. Ici l'homme de guerre, là Thomme d'étude, revivent avec les marques de leur individualité propre, celle d'Érasme et celle du soldat inconnu; mais en outre la gloire commune aux deux artistes en ces œuvres consiste à nous avoir à jamais donné« et d'une . façon générale, le soldat et h savant, alors qu'ils n'avaient sous les yeux qu'un soldai et un savant. Ils ont d'après l'individu fixé le type.

If. Toumy est passé maître lui-même en cet art si rare et si difficile d'interpréter les e;randes écoles. Plus d'un cabinet d'amateur s'est enrichi de ses précieuses copies, malheureusement trop peu connues du public, gardées comme elles le sont par leurs possesseurs avec un soin jaloux et bien exclusif. Le peintre a d'autres ressources d'ailleurs, et quel que soit son talent de traducteur, il fait mieux encore et n'abdique pas entièrement sa personnalité au profit des maîtres anciens. Une tête de Moine, peinte par M. Toumy d'après le modèle vivant, révèle la conscience des études de cet ancien prix de Rome, ainsi que la largeur de ces procédés d'aquarelle trop délaissés.

Rien de plus curieux que de voir, auprès des travaux sévères de M. Tourny, les légères et pimpantes fantaisies de M. Eugène Lami : son WalUr Raleigh étendant le velours de son manteau sous les pas de la reine Elisabeth, ou son Louis XI Y rentrant au château de Ver«

sailles; l'immense escalier dit des Cent marches chargé de petites figures vêtues de soie, de velours, couvertes de rubans, et, au pied de Tescalier, l'équipage avec soû escorte de mousquetaires remettant 1 epée au fourreau ; enfin ses pimpantes fantaisies inspirées d'Alfred de Musset.

Invoquons un nouvel exemple, qui fait désormais autorité et qui démontre, sans contestation possible, avec quelle souplesse Taquarelle entre des mains habiles se prête aux combinaisons d'art les plus variées.

Nous voulons parler des belles études de S. A. I. madame la princesse Mathilde. On sait en effet que la princesse ne borne pas son goût pour les arts à se composer une galerie, mais qu'elle pratique également h peinture avec un rare talent.

Qui ne se souvient, en eSet, de son Seigneur du temps de Louis XIII et de rexcellenle copie d'un portrait de Rigaud, le Jeune duc de Lesdiguières qu'elle avait envoyés au Salon de 1863? L'année suivante, elle a exécuté de même une copie et une œuvre originale modestement désignée sous le titre : Étude d'après nalure* Cette étude d*après nature est à la fois une fan* taisie romanesque et une figure de slyle. C'est une jeune femme vêtue de la tunique bleue des fellahs d'Egypte. Mais l'humble costume des fellahs est singulièrement ennobli par la richesse de la coiffure où se mêlent la pourpre, les diadèmes, les parures de sequins, les voiles élégants; la tunique, aux manches courtes et larges, qui se drape étroitement sur les formes du corps, est ellemême ornée d*une légère et courante broderie d*or. Ce n'est donc point une femme de condition inférieure que nous avons sous les yeux; le pur contour des bras, Taris-

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toeratie de la miiD trahiraient les nobles kvMrs de cette

élrnnc^e beauté, si les yeux calmes, profonds et rêveurs, de grands yeux nuira, pleins de feu, u'indiquaient uoe méditation dégagée des fatiffoes quotidiennes de la vie. C'est un type mystérieux, plein d'énigmes. Est-ce vraiment une fellah subitement tirée de sa condition misérable^ 6t par un caprice du maître livrée à l'oisiveté du harem? Est-ce, au contraire, une sultane disgraciée sonfeaut aux heures envolées sans retour? N'est-ce pas plutôt Scheherazade composant les récits merfeilleux des Mille ei Lue Nuits ? l^imse la solution de ces problèmes k rémotion du visiteur» car c*est lo propre des créations originales, en peinture comme en musique, de fournir un thème à tous les caprices de Timagination. Cette belle fille, cette perle d'Orient est assise au bord d'une ler« rassc ouverte sur le bleu étincelant d*un ciel sans linr)iles; son bras droit suit le mouvement de son corps pleio de force et de souplesse. Près d'elle une plante aux fleurs d*un violet p«11e glisse et serpente sur le marbre des colonnes et des terrasses, cadre sévère et froid qui contraste savamment avec la vie puissante et chaude concentrée dans le.visage.

Le second tableau de la princesse est une copie de Tadmirable portrait de madame Lenoir, par ChardiOi appartenant à M. Lacaze.

Sur un fond uni de teinte neutre, la tète s'enlève légèrement inclinée du ccUé gauche. Les cheveux, blonds jadis, ont blanchi ; mais le regard est resté jeune, il est plein d'indulgence et de grave bonté. Sur les cheveux, une dentelle (pii les encadre est fixée par un pli de ruban au sommet du front intelligent et large. La forme du nei» primitivement d'une coupe correcte et sensuelle, s'est na

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peu altérée, mm la narine est toujours mobile, Tivante.

Malgré le doux sourire qui rillumine, la bouche à ses angles est légèremeDt plissée. Belle encore, à demivoilée par les bouts retombants d'un flehu de gaze né* gligemment noué autour du cou, la poitrine disparaît entre les larges nœuds d'un corsage de soie. Des épaules descend un manteletnoîr doù s'échappe avec quelques dentelles le bras gauche, d'un dessin très-ferme. Les mains sont petites et posées simplement sur les genoux : la main droiie lient un vieux livre aux tranches jaunies; ie pouce de la main gauche se dessine en raccourci sur la coinrerture jaspée du yolume, qui s'est refermé sur un doigt faisant office de signet. Ces mains, la lumière s'y joue en caprices charmants et doucement remonte vers le front oA elle se concentre en un rayonnement suprême, image du rayonnement intérieur de cette âme qui apparaît éclatante et sereine sur le visage. Jamais flamme plus vive e( plus pure n'éclaira visage humain jje reflets plus doux, jamais les luttes et les amertumes, les douleurs de la vie ne laissèrent leur trace plus voilée de rési« gnation courageuse sur les traits d'une vieille femme. Hais la trouver vieille, le peut-on 2 et n'est-ce pas en face de ce portrait que s'échappa ce cri resté célèbre : « Il n'y a pas de vieille femme ! (I) »

Le livret nous apprend que cette belle copie appar* tient h M. Sainte-Beuve. M. Sainte-Beuve aura certes bien des envieux; mais chacun reconnaîtra que cette image si fine, d'une distinction morale si haute, ne pouvait être plus dignement placée qiie dans le cabinet de Fauteur des Forlrails de femmes,

(1) Michelet, rAmwr.

l'école française

Ces deux tableaux sont peints i l'aquareUe. On peit

donc dire que, si rariiste a trouvé une création originak dans son Étude d'après nature, il s*est servi pour h rendre de moyens non moins originaux. Jamais, en effet, Taquarelle n'avait été traitée dans ces dimensions et avec cette largeur, avec cette vigueur qui produit rillusion de la peinture à l*huile. Par la persistance et par son talent hors ligne, la princesse a placé au premier rang un genre de peinture relégué jusqu'alors au seeood parce que personne n'y avait trouvé de pareille ressources. Dans TÉtude, le mérite de rexécutiou est à la hauteur du mérite de Plnvention, et, dans la Copie, Xartiste a vaincu les difficultés les plus grandes avec uoe ' aisance merveilleuse. Le modelé du front, des cheveu et de la coiffe, dans des gammes claires, juxtaposées sans opposition, sans contraste, est un réel tour de iorce que Ton constate, sans comprendre comment il a été réalisé. Il est essentiel aussi de faire remarquer combien les peintures Se la princesse sont vigoureuses de ton et en même temps harmonieuses; les valeurs exactes deb coloration y sont cherchées avec autant de soin que Télé- * gance des lignes; rien n'est abandonné au hasard, a effet, dans ces œuvres supérieures 011 triomphe un govl exquis. Et ce goût, s*il est naturellement épris des grands et nobles aspects, n'est point exclusif cependant ni sfilématique ; nous en avons un témoignage irrécusable en ces deux ouvrages, où Tartiste, après avoir traduit avec une irréprochable fidélité une œuvre toute de sentimeot et d'expression, a donné comme sa note personnelle uoe œuvre de haute fantaisie et de style.

Quand d*un procédé aussi ingràt que TaquarèUe on 1 réussi à tirer de semblables éléments de force et de grâce,

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on arriverait aisément à s'approprier les procédés beaucoup plus simples de la peinture à Thuile. Aussi comprenons-nous que madame la princesse Hnthilde ait résisté aux sollicitations qui la pressaient de renoncer à l'aquarelle. C'est avec une légitime fierté qu'elle persiste dans un art oti elle ne rencontre point de rivaux.

L'éminente artiste a depuis longtemps habitué le public à trouver chaque année au Salon une œuvre origN nalç et une copie de sa main. C'est un moyen ingénieux et simple de mettre en évidence la souplesse de ses procédés d'exécution. Daus la copie, elle se plaît à réunir toutes les difficultés dû genre de peinture qu'elle a élevé à un degré de perfection exceptionnelle. Il y a même une sorte de coquetterie d'artiste sûr de lui-même à affronter ainsi et à vaincre les résistances qu'offrirait à un talent moins ferme la reproduction à l'aquarelle de peintures à l'huile extrêmement compliquées. Dans l'œuvre originale, la princesse, au contraire, recherche le calme et la sobriété des grandes lignes, elle soumet le prestige de sa riche palette d'aquarelliste au sentiment très-pur du dessin. C'est un double effort que nous devons signaler dans les ouvrages de ce peintre tour à tour fougueux et sévère, hier dessinateur» aujourd'hui coloriste.

La Tiie de jeune fille est prise de profil. Ce jéune visage aux longues paupières h demi-closes, voilées d'ombres transparentes, est encadré dans les masses brunes de la chevelure relevées sur le front, rejetées eu arrière, flottant entre les épaules et à peine retenues par un large rub^n d'uu bleu froid qui fait un habile et charmant contraste avec les pâleurs ambrées de cette beauté toute méridionale. Le modelé savant et fin suit avec unç exactitude scrupuleuse les plans de la face qui

i i ^oLt; kha.n^:aise

S9ut fermes et nettemeut accentués jusque dans les tiausitions et les passages les plus délicats. Le coloris a iioe cbaleur singulière, des tons puissants et doux dans Fombre dorée de la chevelure et dans les reûels de lamière portés sur le cou, de manière à préciser les moindres saillies de la charpente intérieure. Les épaules et les bras sont enveloppés dans une de ces belles étoffes de laine blanche légères, soyeuses, souples, merveilles de fabrication industrielle. Cette belle CNiYre a pris place au Musée du Luxembourg.

Les amateurs ont encore présente à la mémoire l'ai» mable et vivante composition de Y Intrigue^ exposée par M. Vannutelli à l'un de nos derniers Salons. C'était un fourmillement de tons éclatants , un feu d'artifice de couleurs, une pétulance de gestes, d'attitudes graeieuses, élégantes, tout en révérences, en causeries, en échange de mots plaisants et galants, une scène» une féte de Watteau dans le paradis des peintres, à Venise. Madame b princesse Mathilde, en reproduisant cette peintnre amusante et charmante, a su ajouter au brio, à la verve mouvementée de la composition originale, celte lioipiAté, celte transparence, cette vivacité de tons. qui est le privilège de Taquarelle. Au nombre des difficultés vaiacues dans cette reproduction, on aura remarqnérart avec leqad les blancs des étoffes de soie ont été réservés. Tous cès tableaux se réunissent donc pour donner une idée corn* plète de la variété d*ttn remarquable talent, désomuis affranchi et consacré par celte médaille, pour laquelle 1 artiste avait bravement ktté dans 1) lice ouverte ii tous les peintres et que Tauguste princesse a Tonhi accepter avec tant de bonne grâce.

Ce que chacun adoùrait dans les études d'après ks

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maîtres et d'après nature exposées jusqu'alors |)ar l'artiste, c'était Tampleur» la vigueur du piûceau qui sait envelopper des puissantes harmonies de la couleur une suprême élégance de formes, en même temps que la finesse et la précision du modelé.

L'exposition du Cercle de la rue de Ghoiseul en 1867 (i) nous a montré une manifestation bien diffé-

(1) Le Cercle de l'Union artistique donne chaque année le premiet signal des expositions. Peintres et amateurs se réunissent pour couvrir les parois de cette charmante et discrète f^alerie de la rue de Choiseul. Les tableaux de nos chers maîtres frauvais, de nos maîtres modernes quittent tour à tour l'intimité du salon et du cabinet de oeax qui les avaient réunis. Ils viennent, grâce à cette courtoise complaisance, noiiB rappeler d'année en année et remettre dans FaetiYe oironlation de ia critique les noms préférés de ce siècle, nos coloristes illustres notamment : les Delacroix, les Decamps, les Rons*seau, les Diaz, cette fleur éclatante de notre école. On aime à revoir à intervalles périodiques, tous les deux ou trois ans, ces toiles célèbres, ces peintures de chevalet, qui nous redisent les combats d'aven* ture, la guerre de buissons, les escarmouches de la grande lutte romantique, dont le Liixenihoiirg et ^'evsullle8 nous redisent les batailles rangées. A ce rapprochement de 1830 et de 1860, l'étude gagrie singulièrement. On compare, on juge le chemin fait en avant, les pas faits en arrière ; en somme, il y a profit pour tout le monde.

Une question à ce svjet t

Pourquoi le Cercle de la rue de Choiseul est-il le seul endroit à Paris cil Ton puisse voir de la peinture de M. Ricard? Cet artiste, qui a fait tant d'admirables portraits, tient rigueur au public et n'expose plus aux Salons amiuels depuis bien des aniit'es. Il n'appartient à personne de forcer la volonté de cet excellent })eintre. Mais il nous est permis d'exprimer lui regret sur une al)stentiou qui paraît systématique sans avoir été motivée; car les tableaux de M. Ricard ont toujours été accueillis par le public et par la presse avec la plus vive sympathie. M Ricard, comme portraitiste, a eu le mérite, à peu près exceptionnel en peinture, non-seulement de représenter fidèlement nos contemporains, mais ern^ore de donner à ces témoignages sur la vie moderne cette beauté d*art qui dans les œuvres des maîtres supprime le transitoire et Tactuel. T>es portraits de M. Ricard figureront un jour dans les musées et viendront affîrmcr • que le costume modernCi interprété par un artiste, maître de i^uutes les ressources de la peinture, n'* st d*aucune façon inconciliable avec la beauté spéciale de l'œuvre d'art.

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rente de ce même talent, la copi^ d'une Magear^de iHAittienne^ d'après Tiepolo.

Jean-Baptiste TiepolOf le dernier Vénitien» n'est pas un maître ; il n'a ni Tâme profonde ni la science sévère

des grands peinlres ses prédécesseurs. Mais quel admirable décadent l quelle verve et quel feul quelle grâce et quelle abondance en ses compositions! Avec quel emportement, quelle fièvre de pinceau il lance aux plafonds des chapelles ses gioupes de figures aériennes qui se meuvent librement, montent et descendent dans les lumières, dans les transparences, dans les gloires de l'atmosphère céleste ! Des taches violentes, des figures grimaçantes et tourmentées, des quartiers de roche» des ruines aux bizarres silhouettes forment un contraste pittoresque à ses légions d*auges, à ses saintes planant à des hauteurs vertigineuses dans Téther éblouissant. C'est là l'impression première et sur laquelle il faut rester, sous peine de perdre, ji I analyse de ces formes trop rapides et de convention, la charmante émotion du premier rei^ard. Dans cette mesure, on conserve le souvenir d'un ravissant dévergondage de pratiques et d'une déli-' cieuse intempérance d*esprit.

Appliquez cette prodigieuse facilité aux scènes de la Comedia delï arle ; — jetez dans le cadre pittoresque des constructions vénitiennes tout le théâtre fiabesque de Carlo Gozzi : le Tartaglia bredouilleur, le burlesque Brighella, le Trufaldin au profil bergamasque, l'illustre Pantalon (le Joseph Prudhomme des lagunes); — mêlez k cette foule les intrigants, les charlatans, les amoureux, les courtisans, les courtisanes; — tous les ridicules et toutes les élégances ; — tous les types de la place publique : gentilshommes, bourgeois et peuple, travestis

de mille façons, aflublés de perruques monstrueuses, de faux nez exlravagants, de lunettes en œil-de-bœuf, hardis à Tattaqoe, lestes à la riposte ; — voyez les jarrets iiè* rement tendus sous le manteau de soie, la barbe des masques soulevée au souffle des quolibets, les feutres défoncés, les plumes froissées et brisées, les chiens euxmêmes perdus dans ce pêle-mêle, dans ce fouillis éclatant de formes et de couleurs; — au-dessus, se décou* pant dans le profil des hôtelleries aux enseignes mourantes et grinçantes, le ciel de TAdriatique : et vous aurez une idée des Mascarades vénitiennes de Tiepolo.

• Madame la princesse Hathilde, en son aquarelle, a • rendu celte abondance du pittoresque, — vie bruyante, mouvement désordonné, tapage de couleurs, feu d'artifice de lumières,— avec une sûreté de main et une verve de talent des plus remarquables. Les tons vibrants, les' rouges vifs, les blancs spirituellement heurtés, les noirs veloutés et profonds, les reflets et les frémissements de la soie aux larges plis spirituellement cassés, cette fantaisie de l'artiste charmant est transportée toute vive de la toile sous le verre de Paquarelle, et la voici désormais redoublée dans tout son éclat, dans tout son feu. L'œuvre est exécutée comme d'un jet à la façon de Toriginal : étonnante faculté d'assimilation d*un même talent qui d'autre part étudie si sévèrement les grands maîtres et si simplement la naturel

SI

C0iNCLU»10N SUK U PEtNTURB FRANÇAISE

Au moment de conclure, rendons tout d*abord justice

*à uos cbers peiutres. Us cherchent. Ils seoteot qu'ils m sont pas dans une voie définitive, ils ne se figurent point quMIs ont en main la recette du parfait. Tant de vanité ne leur donne pas le change. Ils savent bien qu'ils n*OQt point tous atteint le but offert à l'ambition des grandi artistes, et, pour obtenir un résultat à portée de leurs forces, ils tiéplacent et rapprochent le but. Ils ne sont point aveuglés et voient toutes les difficultés de leur art« Croyez-vous que cela les décourage ou les lasseT Point du tout, ils n'en sont (jue plus vaillants. Ils cherchent constamment et se dispersent dans les directions les plus opposées. Cette incertitude amène bien, il est vrai, une sorte (le va-et-vient, une diversité d'efforts qui produit une réelle confusion , et c'est cela qui nous préoccupe. Hais c'est aussi cela qui nous rassure et qui nous intéresse. Car le mouvement et morne la contusion, c'est la vie.

. CONCLUSION SUA.U PSIMTDRfi FRANÇAISE 363

' Tottlefois, je le reconnais (et j*en fais mon deuil assez volontiers), la peinture ne parait point éprise plus que de raison de Fidéal correct des sculpteurs, ni de Tidéal abstrait et quintessencié que regrettent et que recom-* mandent les esthéticiens traditionalistes. Elle a, par contre, d'autres ambitions qui ne sont pas trop indignes et méritent quelque considération. Je sais qu'il eut d'usage aujourd'hui de se lamenter sur la triste situation del'école, découronnée desesgloires. Parce queM. Ingres» parce que Delacroix, Ary Scheffer, Vernet, JOecamps, Delaroche, nous ont été enlevés, on rapetisse autant que faire se peut les courageux efforts des peintres vivants.

La teiidancè est mauvaise, malsaine, injuste; et il est assez singulier qu'elle soit adoptée de préférence par de jeunes écrivains. Les contemporains des maitres que noua citions tout à Theure ne s*y trompent pas, enx,« plus expérimentés, garantis contre l'inclination au dédain par le souvenir des luttes qu'eurent à soutenir à leurs débuts ces artistes dont la' célébrité nous écrase aujourd'hui^ ils ne craignent point de rendre sincèrement justice au présent. La générosité de leur élan qui les fit autrefois combattre de la parole et de la plume avne les artistes compagnons de leur jeunesse ne les a pas abandonnés. C'est maintenant parmi les jeunes gens que se rencontrent les détracteurs de leur propre temps. Et pourtant, si le prestige des célébrités disparues ne pesait pas si durement sur nous, on avouerait que bien des (BUvres, à peine remarquées an Champ de Mai^, eussent suffi à fonder la réputation d'un peintre, il y a trente ans. Ainsi va le monde, toujours en avant, toujours en progrès, et de génération en génération, se dépréciant luimême au profit du passé.

l'kgole française

Étant averlis, n'hésitons pas à reconnaître que notre école de passage, par exemple, soutient la comparaison ' avec les ancieoiies écoles du Nord les plus illustres. U nature n'a jamais été interrogée avec plus de passion et d'intelligence, avec un plus vif senlimeot de ses beautés multiples et infinies. Dans la peinture de genre^ à la vérité, l'anarchie est au comble. Mais cette libre fantaisie s' exerçant pleinement est-elle un si grand mal, et ne Toyons-nous pas que le talent spirituel, abondant, habik et facile, est précisément à la hauteur de cette peinture, qui n'est en somme que le repos et l'agrément du regard en nos habitations devenues de plus en plus étroites! Les vrais peintres d'ailleurs, ceux qui sont plus soucieux de l'art que du côté anecdotique de leur sujet, ne font pas absolument défaut à la peinture de genre. Le viogtiàDe siècle trouvera dans nos tableaux de genre des trésors d'observation, des perles dans ce prétendu fumier que I nous foulons d'un pied dédaigneux» les* yeux fixés vers je ne sais quel rêve permanent d'art sublime. Le sublime ne peut être la monnaie courante dans la littérature ni dans les arts.

Pourtant toutes les aspirations vers ce que Ton appelle le grand art ne sont point anéanties. Quelques tentatives en ce genre ont trouvé des admirateurs; elles correspondent à certains besoins de l'esprit dans les sociétés cultivées, et si elles ne uous laissent pas une pleine satisfaction, la faute en est à l'insuffisance de l'artiste, non à la direction qu'il a suivie. En dépit de nos sympathies pour la représentation de la vie moderne trop négligée par les peintres, nous sentons parfaitement que les siècles écoulés appartiennent de droit aux arts du dessin; mais il faut, pour les explorer avec quelque succès, autre cbo^e

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