PAYSAGES ET ANIMAUX
MM. A. de KnyfT, J, Kin<lennans, Lamorinière, Fournois , C. de Cock, Mademoiselle Marie Coikrt, MM. Clays, A. Verwée, Joseph Slevent.
Si k réalisme belge n'a pas encore justifié jusqu'à ce jour toutes ses prétentions dans Tordre de uianifestatioos où nous TavoDs suivi, dans le genre historique si cher i nos voisins, — on peut affirmer, par contre, qu'il a dans la peinture de paysa^çe et d'animaux tenu et au delà tout ce qu'il promettait. £q Belgique c^mme en France, c'est assurément le paysage qui a le plus largement tiré bénéfice de Tapparition des théories réalistes. Là, nulle déception; par la mise en œuvre de Testhétique nouvelle, si juste et si féconde en ce point, le succès était infaillible.
L'ennemie de riiomme, eu eii'et, son ennemie si cruelle et pourtant si chère, la nature, est belle par elle-même, et d'une beauté tellement complète, tellement variée dans son unité parfaite, que toute combinaison, que tout artifice calculé par le peintre en vue d'y ajouter se tourne nécessairement dans un sens contraire au résultat qu'il am-
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bitionnait. Quelque grandes qu'aient clé les conceptions de Nicolas Poussin , ses plus nobles pactes ne contiennent ni ne rendent la dixième partie de réniotiou qu'éveille en nous le moindre coin de nature, le plus humble, reproduit en ses simplicités exquises dans Tébauche indécise d'un de nos paysagistes modernes, d*un Corot par exemple. Certes personne ne songe à nier le très-spécial attrait du paysage historique comme le comprenait Poussin ; mais on ne peut se dissimuler que depuis Bernardin de Saint- Pierre, que depuis Rousseau, nous interrogeons la nature autrement que ne le faisait le siècle de Louis XIV.
Le maître français a réalisé, en interprétant de certaine façon les phénomènes naturels, de rares beautés sans doute, mais qui ne s'adressent qu'à l'esprit et non au sentiment; qui éveillent telle ou telle idée logique pour ainsi dire, et ne nous laissent aucime impression réelle de la nature. Et cela devait être. Dans le paysage historique (1), il y a surtout composition, combinaison d'éléments épars, réunis pour concourir à un motif imaginaire, répondant à une arrière-pensée constante, à ridée de noblesse : on veut avant toute autre chose frapper l'esprit par un ensemble de formes majestueuses. Or les exigences du motif sollicitent ici bien moins les "facultés de vision et d'interprétation sensible, que les facultés de réflexion, d'arrangement et de calcul.
Lorsque le peintre de paysage historique se met devait sa toile blanche, il n'est point sous le coup d'une sensation de force ou de mélancolie, de sérénité ou d'amour perçue dans son contact avec la nature. Nulle passion ne
(1) Je parle des ouvrages des maîtres bien entendu et non de ces œuvres do routine que l'on a décorées du nom do paysai;e historique.
LES ECOLES ÉTRANGÈRES
l'agite; sn raison seule ou plutôt son raisonnement seul est en aclivilé. Il n'a point éprouvé la sensation qu'il veut iransnietire; il cherche dans son cerveau les dispositions de lignes qui provoqueront telle sensation qu'il prévoit et médite de sang-froid, toujours la même d'ailleurs, ce qui lui épargne d'excessives fatigues d'invention. Il dédaigne le talent plus modeste qui, diversement impressionné, réduit son aclion à celle d'un miroir diversement coloré où se reflète la nature avec les nuances de sentiment les plus fugitives; son ambition est de créer. Généreuse ambition chez un maître comme Poussin, mais si rarement justifiée depuis! Sans condamner d'une manière absolue un genre qui a produit quelques chefs-d'œuvre et (pii met en aclion de hautes et précieuses facultés, les préférences du monde moderne sont désormais acquises et très-légitimement au paysage réaliste. Maintenant, les peintres ont-ils bien compris toute l'étendue de la mission qu'ils acceptaient? C'est ce que l'étude du paysage français nous fournira l'occasion de voir et de dire. Voyons aujourd'hui quelles ressources l'école belge a puisées dans la pratique du réalisme ap pliqué au paysage.
Cet amour de la nature et de la vérité, qui est l'alpha et l'oméga du réalisme, se traduit différemment chez les artistes originaux, en raison de la variété des aptitudes et des tempéraments. Cependant, dès l'abord, on distingue, dominant l'afflux des tendances individuelles, deux courants d'opinions qui se partagent l'école. Dans un groupe on proscrit le choix du site, dans l'autre au contraire on le prescrit. Si la contradiction des deux principes ne se manifeste pas avec la netteté que nous lui donnons ici, au moins résultc-t die des œuvres mêmes que nous
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avoDs sous les yeux dans la galerie belge au Cliauip de Mars. Je dois dire tout de suite que les deux causes y sont vaillamment soutenues et par des artistes de grhnd talent.
M. Alfred de Knyff occupe le premier rang parmi les partisans résolus de l'importance et de la nécessité du choix. Il applique en ce sens sa culture d'esprit, son intelligence délicate et une extrême habileté d'exécution. La plupart de ses motifs sont tirés de la nature française, et Tarriste habite la France, Fontainebleau, à ce que nous apprend le livret. En déj)it de ce constant voisinage avec nos propres paysagistes» M. de Knyiï a su garder sa personnalité intacte. Voyez les Murailles^ \eVieux saufe^ vous n'y tronveroz point rcmprcinle française, si reconnaissable aujourd'hui dans la peinture de paysage. L'un et l'autre sites sont également curieux , intéressants et d'un intérêt qui remporte sur les qualités de facture proprement dite. Je signale ces deux tableaux parmi les six ouvrages exposés par l'artiste, parce qu'ils suffisent à déterminer le caractère propre de son talent, la variété intelligente du choix et la dexlérilé un peu conventionnelle de son exécution. Dans l'un, l'horizon est b irnc h quelques pas du spectateur par le détour d'un chemin encaissé entre les hautes murailles qui servent de clôture à quelque grande foret domaniale. Dans l'autre, au contraire» l'horizon fuit à perte de vue dans les premières ombres da crépuscule. Les deux motifs sont disposés de façon à présenter un contraste absolu de lignes et d'effet. Les ensembles, largement compris, ne suppriment point chez M. de Knyff le soin du détail. Et pourtant il manque quelque chose à ces tableaux, une vérité de coloration moins contestable. 11 semble que l'artiste soit
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trop sûr d'avance du procédé qu'il va employer. Â ce compte, s*il peint d'après nature, il se donne une peine inutile, car il nous paraît cvidonl qu'il arrive sur le terrain avec sa paletle de tons toute chargée et préparée d*avaDce. Or, n'oublions pas que la grande conquête du réalisme dans le paysage a été précisément d'imposer la justesse das colorations comme le plus siir interprète du sentiment naturaliste. Si M. de Knyff, bien que fort sensible aux beautés choisies de notre sol, ne les rend point cependant avec toute leur intensité, cela tient donc h ce qu'il oblllcre son impression par les facilités trop grandes que lui offre une richesse de couleur acquise de tradition, dans l'atelier, et non conquise par l'étude directe des colorations naturelles.
H. Jean Kindermans a le mérite d'ajouter à la qualité ^àn choix dans le site la soigneuse observation des tonalités qui enveloppent son admirable modèle de leur somptueuse parure. Aussi la Pêcherie en ruine, encadrée dans un cirque de montagnes boisées , est-elle un des meilleurs tableaux dans le groupe que nous venons d'indiquer.
£n téte du groupe opposé je place M. Lansoriniëre, le
plus original, à mon sens, parmi les paysagistes belges. Chez lui, nulle trace de l'iulluence française. Nos peintres de plus en plus se contentent de fixer en une sorte d*ébauche rapide et vivante une impression , un sentiment poétique. iM. Laniorinière {laraii avoir en particulière horreur la rapidité du procédé. S'il ne choisit point ses modèles, s'il se laisse arrêter aux motifs les plus simples et en apparence les plus insignifiants, c'est qu'il a été prufondément ému par la délicatesse intinie du détail, par cette inépuisable fécondité d'aspects que la
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nature met aussi bien dans les iuliniiiicnt |)olils (juc dans les immensités de la création. Aussi s'attache-Ml h
traduire cette émotion du détail avec une patience, avec un amour de la perteclion qui rappelle les vieux maîtres alleoiands. En cela il se rapproche de M. Leys, semblet-il. Mais ce rapprochement n'est que superficiel. M. Lauiorinière continue la belle tra-lition des primilils, il la reprend et l'applique à la réalité moderne pour son projire compte. Ses trois paysages 3ont traités avec une ténacité naïve et toiidiante. On devine qu'à ses yeux les mousses qui verdissent au pied des hêtres du Bois de Burnham sont égales en grandeur poétique aux arbres eux-mêmes qui les supportent. Par cette poursuite du détail reproduit et achevé avec joie, il arrive à une exceptionnelle puissance de vérité, à donner une singulière valeur d émotion^ même à des sites soignés et parés pour Thabitation de famille, par exemple, à une vue de propriété particulière, à un caual en terrain plat bordé d'allées sablées et de plates-bundes de gazon. Mais la limpidité des reflets dans ce miroir d'eau dormante , les broderies de fleurettes des chaujps sur les lapis d'herbe verte, les trèfles, les marguerites, les coucous; plus loin, le détail d'un petit pont de planches et sa barrière à claire-voie ; tout cela si discret, si sobre, fait de celte réalité presque bourgeoise un délicieux domaine de rêverie et de causerie amicale. Le don très-précieux de M. Lamorinière est de rendre la note ex(piise de Tiniimité.
C'est donc avec un vif plaisir que nous avons revu M. Lamorinière à cette exposition. U y a huit ans, au Salon de 4859, j'avais été très-frappé déjà du talent original de cet artiste éminenl. Je retrouve parmi d'anciennes notes quelques lignes écrites à un ami à propos
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de ces trois paysages, je les transcris ici, elles complète* ront les indications qui précèdent.
« Mon premier mouvement en face de ce tableau, n^i745, aperçu en passant, fut peu sympathique a l'œuvre. Cependant il me resta le désir de le revoir. La seconde visite me prouva que j'avais eu raison ne ne pas m*abandouner à la première impression. Ayant réussi à isoler celle peinture des peintures voisines, ne subissant plus l'iofluence fâcheuse que des objets parallèles d'une coloration très-vigoureuse exerçaient sur l'exactitude de la vision, je pus enfin descendre au diapason d'opti(|uc adopté par le peintre. Dans celte teinte grise, lourde, plombée, je découvrais peu à peu mille qualités que je n*avais même pas entrevues au premier abord. Voici le paysage : Deux maisons de briques à toit de ch^^ume, séparées par une haie d'un chemin de traverse comme on en rencontre tant dans b campagne ; le chemin, labouré d'ornières profondes, était impraticable en hiver, mais le soleil de mars a eu assez de chaleur pour assécher et cimenter les mille remblais formés par les lourdes roues des chariots de la ferme. La haie, plantée d'arbres, est déjà toute pi([uée d'étoiles vertes et de [leurs roses, bourgeons à peine ouverts, messagers du printemps. — M. Lamorinière, cela se voit, n*a rien fUr venlé dans la composition de ce paysage. Fatigué, il se sera arrêté au détour du chemin creux, et, pour occuper son repos, il aura copié avec une scrupuleuse fidélité le site qui s'offrait h ses regards. »
Sur les deux autres paysages l'étude de la composition était suivie de ce résumé : « M. Lamorinière est Belge, il n'imite personne, c'est lui qui sera imité avant peu ; il n'a d'autre maître que la nature. Son exécution est cx-
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iréuiemeDt soignée el détaillée; il pousse le rendu du' paysage jusqu'à ses deruières limites; il en analyse les moindres accidents avec ardeur, une ardeur patiente et convaincue. Peut-élre est-il incapable d'enlever rapidement une pochade d'atelier, je lui en fais un mérite. S*iln'à pas le génie fougueux qui tranche les difficultés, il a le génie persisiant qui les dénoue. Léonard de Vinci, génie patient, Paul Véronèse» Rubcns, génies emportés, ont obtenu par des moyens tout opposés l'admiration des siècles. En dépit de l'aspect généralement un peu terne qui ne laisse pas tout d'abord distinguer la beauté de ses œuvres, le talent de M. Lamoriniëre le met au rang des premiers paysagistes du Salon. Aucun n'a, plus que lui, rendu cet accent de nature et de vérité auquel nos peintres substituent trop souvent Taccent pittoresque. Étonné, surpris à première vue, on se ravise promptement pour se laisser aller à une franche et complète admiration. »
Après huit ans d'absence, nous retrouvons M. Lmorinière très-dégagé de ces lourdeurs, qui voilaient ses anciens ouvrages. Aujourd'hui, dans c^tte intimité discrète avec la nature, où il est entré définitivement, il réalise l'idéal poétique des préraphaélites anglais, qui est le sien, et nous le considérons désormais comme un maître.
M. Fournois est un poète aussi; il subit l'émotiou avant de l'exprimer, et il met dans cette expression une vigueur et une volonté peu communes. M. César de Cock,
un des peintres étrangers que connaissent le mieux les habitués de nos Salons annuels, n'a pas exposé dans la galerie belge, je ne sais pourquoi ; cependant je ne veux
pas oubher son nom dans cette énuméraiion des paysagistes belges qui honorent leur pays. Personne n'a mieux
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Ml Cl n'a init'ux traduit la Norniaiidie humide et verte que M. C. de Cock. Il y a telles de ses pages qui sont des chefs-d'œuvre ie lumière et de fraîcheur, sa Cres-- * sonmire de Venks du Salon de i 865 entre autres.
Jamais Tart n'a élé plus près de la nature, jamais il ii*a rendu te prestige de^ phénomènes atmosphériques avec plus de vérité que dans la Cressanniire de Veules (Normandie). Un ruisseau d'eau de source, limj)ide et glacée, courant et murmurant sur un lit tai)issé de végétations, réfléchit comme un pur cristal les arbres de la rive. Il entrelient sur son passasse, à l'ombre des petits bois, une fraîcheur mortelle. C'est au moins ce ipie l'artiste a traduit et il a mis k cela une vigueur de talent "exceptionnel. A réclat du ciel, à certaines éclaircies de lumière ensoleillée qui perce de place en place le rideau do verdure, ou devine la chaleur écrasante d'une journée caniculaire, et rien n'est plus vrai que ro[)position des ombres froides et humides de ce cours d'eau avec l'état général de la température à la même heure, aux lieux mêmes qui avoisiuent la cressonnière.
Mademoi^Ue Marie Collart mérite aussi d*étre citée après ces maîtres du paysage en Belgique pour son l'erger plantureux où paissent de belles vaches au pelage lustré, plaqué de noir et de blanc ; la présence de quelques enfants un peu dans le goût anglais anime joyeusement ce paysage vigoureux.
11 nous reste à nommer un artiste d^un talent hors ligne, que cette exposition nous révèle, M. Clays. Il s'est fait le peintre de la mer du Nord, de l'Escaut et de ces canaux profonds qui sillonnent la Flandre occidentale et la Hollande. Il est le souverain absolu de ces eaux lourdes tour à tour bouleversées par l'ouragan, roulées ^n vagues
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énoniios, ou coulant tièdes et limpides, frémissant et clapotaut en flots courts et pressés sous le pâle soleil qui par. une éclaircie de nuages envoie ses rayons froids sur les toits rouges et sur les herbes de la rive.
L Attelage alla Prairie, de M. AllVcd Werwée, suffisent à prouver que la Belgique entend bien ne pas renoncer au vieux privilège de l'école flamande qui a fait une si belle place dans ses tableaux aux animaux domestiques, bximbles compagnons* de l'homme et ses courageux auxiliaires dans les durs travaux de la campagne. U sait leur donner quelque chose de plus qu'une valeur pittoresque dans le paysage; il nous intéresse à eux, pour eux-mêmes, pour la simplicité de leur soumission, pour leur bonté. Quant à M. Joseph Stevens, son incontestable habileté me touche beaucoup moins. Il sait l'anatomie de l'animal et ses grimaces; mais il a, en vérité, trop d'esprit pour les bonnes gens. Ses chiens, ses singes, qtf ils soient croque-morts, ou pierrots, ou saltimbanques, sont par trop voisins de l'homme eu ses corruptions du champ de foire. Qu on les renferme dans leur ménagerie d'animaux savants; ils sont faits pour les coups et la maigre pitance, juste récompense de leur venimeuse malice et de leur adresse d*histrions.
LES PEINTRES d'eLÉGANCES
MM. Willems, Alfred Steveni, Baognlet» dft Jbnghe, Kaihelio.
On aurait une idée tout à (ait incomplète de l*écolc belge si Ton n'étudiait le groupe peu nombreux, mais
très-renommé, très-actif, très-habile de ses peintres d'élégances. Eux aussi, ils ont repris, les uns pour s'y maintenir, les autres pour l'étendre, un coin du domaine de leurs maîtres nationaux. Les petits Flamands, Terburg, Metzu, Pierre de Uoog, voilà leurs sources et leurs autorités.
Aimez-vous les satins lustrés, aux plis cassants et luisants; les velours épais absorbant la lumière; les draps souples et fins; les longues robes et les pourpoints collants; les éventails frêles et les fortes épées; les moustachus finement relevées et les boucles blondes; de jeunes visages souriants; Timage de la vie opuleate, facile, peu chargée de méditation? voyez et admirez les tableaux de M. Florent Willems. Son tort, il est grave à mes yeux, c'est de dépenser une somme de talent pratique si exceptionnelle à refaire ce que les maîtres avaient
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déjà fait et mieux fait en sonime. Les motifs auxquels il
s'arrête ont tous été traités par ses devanciers, qui avaient au moios te mérite de laisser des témoignages sur leur temps. M. Willems se méconnaît lui-même en se résignant ainsi au rôle de clair de lune. Son sentiment trèsdélicat de la i^n'àce chez la femme, de la dislinctiou aristœratique chez Thomme, trouverait aisément à s'exercer dans robservation de la société moderne, et il ne ferait point pour cela double emploi avec M. Alfred Sleveus, qui a eu ce courage de peindre une face de la vie contemporaine, et qui s*en est bien trouvé. M. Willems, en effet, a un goût de composition très-personnel ; il s'entend à merveille à mettre eu scène et à laire agir plusieurs personnages dans le même cadre. M. Sievens, au contraire, de plus en plus, semble décidé h n'admettre qu'une seule ligure dans ses tableaux : il est vrai que cette Ggure unique suffit à l'intérêt de chacun de ses ouvrages, puisque c*ast une figure de femme, et la femme de notre temps.
On a reproché à M. Alfred Stevens de n'avoir point d'invention et de trouver prétexte ii peinture dans Taclion la plus futile. Le reproche me paraît profondément injuste. Qu'enlend-on par invention? 11 ne peut y avoir d'invention que dans les œuvres d'imagination pure, ici M. Stevens fait acte d'observation et de la plus précise : que veut-OD qu'il invente? Quant à la seconde partie du blâme qu'on lui inflige, je la trouve , s'il est possible, moins fondée eocore que la première. L'artiste s'est arrêté à ce thème inépuisable, h femme moderne, mais inépuisable dans les nuances. Il Tétudie successivement dans ses gestes, dans ses attitud<9S familières qui sont le plu» mywi m\€ une rivélatlon de caractère^ qui la
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trahissenl dans ses émolions les plus intimes. Sans doute,
Y Attila et V Entrée des croises à Conslantinople, d'Eugène Delacroix, aitestent plus d'ioveniion et nous montrent des actions plus dramatiques. Mais est-il légitime de demander h un sonnet la grandeur tragique d'un drame shakspeârieu )f El combien de sonnets dans notre littérature, depuis un demi-siècle seulement, qui contiennent en leurs quatorze vers plus d*émotion, plus de vie que maints pnëmes et maintes tragédies aux proportions, aux prétentions monumentales I C'est ce qui nous arrive avec les pages exquises qui composent l'œuvre de M. Stevens. Qui ne donnerait tous les vastes héros, tous les saints nimbés, qui reviennent chaque année garnir les grandes salles du palais des Champs-Elysées, pour la plus insignifiante de ces toiles de M. Stevens, si éloquentes à mon gréî Uue voulez-vous inventer de plus jeune, de plus frais que Jft^f Fauvette! L*enfant a quinze ans, elle a couru dans la rosée matinale à travers les pelouses du grand parc, elle rentre, jette sur une chaise son petit chapeau de paille brune orné d'une longue plume noire, et à côté son châle de crêpe rose à dessins japonais; elle va, vient, tourne sur elle-même dans le petit salon, s'arrétant ici devant le Gué, un admirable dessin de Decamps suspendu à la muraille dans sa bordure dorée ; puis, laissant les farouches janissaires du maître, elle a couru à la fenêtre ouverte sur le jardin d'où s'échappent par bouffées les parfums des fleurs exotiques; indécise, mutine, toute légère et aérienne en sa toilette de printemps, je ne sais quelle mélodie s'est levée tout à coup ouvrant ses ailes dans sa mémoire : vitCi elle retire ses gants pour se mettre au piano.
Voyez encore la Fml^, un chef-d'œuvre, un duo dé»
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licieux; \e& Amours étemelles, une page d'une délicatesse touchante; et Rentrée du monde, celle jeune femme, qui défait un à un ses bijoux, toute songeuse, après le bal, à la clarté discrète de la lampe. Voyez Tous les bonheurs^ Innocence^ Fleurs d'automne, Ophélia^ Une duchesse, le Temps est incerlain, etc., etc. tous ces motifs si charmants, conçus avec une faculté d'observation des plus pénétrantes et exécutés d'une brosse magistrale, vive, colorée, pleine de souplesse, de naturel, de puissance aussi et d'imprévu. Certes, Tinvention peut se mouvoir en de plus larges et de plus hautes sphères. Mais (jiiclle reconnaissance ne devonsnous pas h l'artiste qui a fixé pour l'avenir, avec cette supériorité de talent, avec cette magie d*exécution, la femme du dix-neuvième siècle!
D'autres artistes belges exécutent avec une habileté réelle* de jolies variations sur le même thème. Ce sont MM. Baugniet, de Jonghe, Kathelin. Par le procédé, ils sont plus voisins de M. Willems que de M. Alfred Stevens. lis se sont en cela trompés de route. Ils avaient tout k gagner à s'inspirer, et comme direction et comme facture, du jeune maître qui laissera dans l'histoire de Fécole belge contemporaine la trace la plus originale et conséqaemment U plus profonde, la plus durable.
L'ÉGÛLË HOLLANDAISE