‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE

L’expédition projetée. — Les nids trompeurs. — Le trésor est découvert. — Les naufragés sont encore pressés par la faim. — Les oiseaux précoces. — Trop de hâte nuit au succès.

Les deux jours suivants s’écoulèrent sans amener rien d’extraordinaire, bien que les naufragés eussent fait plusieurs excursions aux environs pour explorer le rivage et la forêt. Ces excursions les avaient confirmés dans l’opinion que la ‘côte était inhabitée, du moins à une assez grande distance de chaque côté de l’endroit où ils avaient abordé.

122 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

Ce qui les avait surtout contrariés dans ces reconnaissances, c’est qu’elles avaient été infructueuses et que leur principal but, qui était de se procurer une nourriture plus substantielle, n’avait pas été atteint. Les œufs des mégapodes n’avaient duré que deux jours et les naufragés n’avaient plus rien à se mettre sous la dent ^que quelques baies d’excellente qualité mais peu nutritives et quelques racines. A la vérité, le durion n’était pas loin et nos gens pouvaient se nourrir de ses fruits, mais cet aliment ne pouvait leur rendre les forces qui leur étaient nécessaires pour entreprendre et achever le périlleux voyage qu’ils projetaient.

Ils n’avaient pu ni découvrir de nouvelles huîtres de Singapour, ni prendre aucun poisson, et les rares oiseaux que le capitaine avait, par hasard, entrevus dans la forêt s’étaient envolés ou enfuis sans lui offrir d’autre chance que celle de tirer un coup de fusil inutile.

Les naufragés entendaient toutes les nuits le cri plaintif des mégapodes et chaque ma-

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE. 123 '

tin ils les cherchaient sans pouvoir même découvrir leurs tracos ; encore moins les voyaient-ils déposer leurs magnifiques œufs à une place convenable pour qu’on pût s’en emparer. Cependant Saloo, qui connaissait les habitudes de ces oiseaux, affirmait qu’il devait y avoir un nid dans le voisinage.

Donc, le matin du troisième jour, tout le monde se mit en marche pour tacher de découvrir ce trésor*

Cette fois Henri et Hélène furent do l’expédition. L’un et l’autre avaient de bons yeux et pouvaient par là ne pas être inutiles. Les enfants sont sans cesse aux aguets, et bien des circonstances qui passent inaperçues pour les» grandes personnes n’échappent pas à leur attention.

La petite troupe suivit la côte, marchant sur la bande de sable qui s’étendait entre la mer et la lisière de la forêt.

S’il existait un autre dépôt d’œufs, c’était

là qu’on devait le trouver. Chemin faisant,

Saloo apprit à ses compagnons que non-seulement les différentes troupes de mégapodes

124 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.

se creusent des nids différents, mais que souvent la même bande retourne à plusieurs reprises sur la plage et choisit à chaque fois un nouvel emplacement pour y déposer ses œufs; que, le plus souvent, ces singuliers oiseaux, guidés par l’instinct ou par la ruse, ont l’habitude de dissimuler la- place où ils ont pondu. A cet effet, ils relèvent et remuent la terre en d’autres endroits et lui donnent le même aspect qu a celui où ils ont confié leurs œufs à l’incubation du soleil; mais on retrouve le vrai nid grâce aux trous et aux empreintes laissées dans le sable par les pieds des mégapodes.

Saloo avait emporté une gaffe pour sonder le terrain et il ne fallut pas aller bien loin pour vérifier l’exactitude de ses assertions.

On rencontra bientôt des traces nombreuses u oiseaux entièrement semblables à celles qui entouraient le nid où l’on avait fait deux jours plus tôt une si belle récolte. Saloo sonda le terrain et reconnut que c’était un faux nid. Pourtant cette déconvenue servit à confirmer le Malais dans l’idée que le vrai nid n’était

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE

pas bien éloigné. Effectivement, dix. minutes plus tard, Henri qui marchait un peu en avant signalait un monticule de sable en .tout semblable au premier, seulement un peu plus renflé, ce qui, affirma-t-il assez témérairement peut-être, prouvait que celui-ci devait être un vrai nid. Qu’il eût parlé ou non au hasard, l’assertion à l’épreuve se trouva juste; Saloo ayant enfoncé sa gaffe dans le sable, la pointe rendit un son clair et métallique qui joint à la résistance qu’il éprouvait dénotait la présence d’œufs sous le sable.

Ce sable fut soigneusement enlevé à l’aide de la rame dont Murtagh s’était muni et qui remplaçait très-bien une pelle, et on mit à découvert près de trois douzaines d’œufs superbes.

Ils furent ramassés avec précaution et emportés vers le campement, où on les déposa à terre, puis on se remit en quête dans l’espoir d’en retrouver d’autres.

Cette espérance ne fut pas trompée. Un autre grand nid, découvert sans trop de peine, donna une récolte qui alla rejoindre la pre-

mière à « l’office. » Le sable de ce dernier nid paraissait plus récemment fouillé. On en conclut que les œufs qui en provenaient étaient plus frais que les autres ; il fut donc résolu qu’on les mangerait en premier. Les dénicheurs d’œufs ayant employé plusieurs heures à leurs recherches, se trouvaient presque aussi affamés que le jour où ils avaient abordé sur la côte. Aussi s’empressèrent-ils d’allumer du feu ; puis, convertissant de nouveau leurs fameuses écailles d’huître, l’une en bouilloire et l’autre en poêle à frire, ils préparèrent un repas somptueux composé de deux services : des œufs à la coque et une omelette.

Le jour suivant, ils se remirent en quête d’œufs de mégapodes, résolus à prendre leurs précautions contre l’éventualité d’une autre période de disette. Peine perdue : ils découvrirent bien un certain nombre d’endroits fouillés qu’ils sondèrent avec le plus grand soin, mais ils ne trouvèrent pas le plus petit œuf. Force leur fut d’en conclure qu’ils avaient dévalisé tous les nids existant sur cette partie

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE. » 127

de la côte. C’ctait d’autant plus fâcheux que, si leurs forces revenaient rapidement, leur appétit croissait aussi avec elles d’une façon vraiment étonnante. Ce n’étaient plus des hommes, c’étaient des ogres. La petite Hélène elle-même, jusqu’alors un peu éplucheuse et mijaurée en fait de nourriture, comme beaucoup de fillettes, n’en cédait pas maintenant sa part, que personne, du reste, n’avait envie de lui disputer. Après tout, un pareil diagnostic, déterminé probablement par l’influence de l’air de la mer et de l’exercice, valait encore mieux qu’un état maladif.

Le contenu du dernier nid avait été promptement expédié; les naufragés se mirent en devoir d’attaquer les œufs qui leur avaient paru les moins frais pondus, lis avaient laissé ces oeufs à l’endroit où ils les avaient posés en les rapportant, c’est-à-dire sur le sable, à vingt ou trente mètres de l’arbre, dont l’ombre les aurait protégés contre la chaleur du soleil. C’était une grande négligence; cette précieuse réserve pouvait être gâtée par la chaleur ou saccagée par quelque animal er-

128 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.

rant. Mais il y avait si peu de temps qu’elle était là, qu'il ne venait à l’idée de personne qu’elle eût souffert le moindre dommage. On ne pensait qu’à la transformer en œufs brouillés, en œufs pochés, en œufs à la coque. Saloo avait allumé le feu et apprêté sa marmite et sa poêle; Murtagh se dirigea vers « l’office » pour prendre les œufs et les apporter à la « cuisine. » Comme il approchait du premier but, un spectacle étrange, inattendu, stupéfiant, se produisit à ses regards : l’Irlandais, s’arrêtant tout court, se mit à donner de la voix avec une telle animation, que tout le monde fut bientôt à ses côtés pour connaître la cause de ses oh ! et de ses ah I accompagnés d’autres inteijections plus énergiques.

Certes, ce n’était pas pour peu de chose qu’il criait ainsi : un œuf — le croira-t-on! — avait roulé de lui-même sur le sol, bientôt suivi par un second, puis par un troisième, tant et si bien que, l’un se mouvant avec lenteur, mais sans arrêt, l’autre se démenant par soubresauts irréguliers, tous sans exception avaient fini par entrer en danse.

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE

Murtagh, ses cheveux roux hérissés sur sa tête, était prêt à s’évanouir d'effroi devant cet inexplicable phénomène, qui, dans son idée, ne devait rien signifier de bon. Les autres Européens, quoique moins effarés que lui, n’étaient guère moins embarrassés pour se rendre compte de ce qui se passait; seul le Malais avait, du premier coup d’œil, compris la nature et la cause de cette danse des œufs.

S’adressant à Hélène qui , tout inquiète, tirait son père par la main pour s’en retourner :

« Miss, lui dit-il, vous ne mangerez pas d’œufs aujourd’hui, mais vous aurez des poulets à la place. Venez, n’ayez pas peur, vous allez les voir montrer leurs corps déjà tout couverts de plumes et en très-bon état pour nous. »

Tout le monde s’approcha alors en riant pour assister à cette curieuse éclosion. Murtagh pourtant n’était pas encore très- rassuré et il hésitait.

« Allons donc, Murtagh , lui dit Henri , voulez- vous laisser le poulets s’échappe r?

130 LES NAUFRAGÉS DB l’iLÉ DE BORNÉO.

— Ah ! ce sont des poulets, répondit l’Irlandais; eh bien, ils me payeront la peur qu’ils m’ont faite.

— Oui, Murtagh; mais prenez garde, ees poulets-là ont des dents en venant au monde, à ce que dit Saloo, et vous pourriez vous en ressentir.

— Bon, bon, maître Henri, moquez-vous de moi; je vous en ai peut-être donné le droit; mais dans ce terrible pays on ne sait jamais à quoi s’attendre et on n’a pas si tort de se tenir en défiance. » . • > :

Pendant ce colloque, les poulets s’étaient mis à sortir de leurs coquilles. Ainsi que l’avait annoncé Saloo, ce n’étaient point de pauvres créatures débiles vêtues seulement d’un rare duvet, mais de belles petites volailles en pleine plume et en excellent point. A mesure que les coquilles se brisaient, de jeunes oiseaux apparaissaient avec leurs ailes toutes complètes. Surgissant de leur enveloppe aussi brusquement que le diable d’une boîte à surprise, ils sautaient sur leurs pieds et s’essayaient immédiatement à voler.

LES ŒUFS PROMPTS A ÉCLORE

Les spectateurs, devant ce bizarre spectacle, restaient immobiles de surprise. Sans le Malais qui, accoutumé de longue date à ces éclosions subites, avait conservé son sangfroid, les nouveau-nés auraient pu facilement prendre leur essor vers la forêt.

La fin de l’aventure c’est que les naufragés n’eurent pour leur repas matinal ni œufs à la coque ni omelette, mais des poulets tendres et d’un goût parfait. Ils ne perdaient vraiment pas au change, et pour le moment nous nous dispenserons de les plaindre.

Page 1