CHAPITRE VIII
LE CONSTRICTOR
Un hôte désagréable. — Murtagh en danger. — Le' python. — Le kriss du Malais. — Un énorme
reptile.
Les trois marins mirent près d’une heure à remonter le petit fleuve avec la chaloupe jusqu’en face de leur campement temporaire. Les forces de deux rameurs étaient peu de chose pour vaincre le courant, et il leur fallut beaucoup de temps et de force de volonté pour venir à bout de leur entreprise. Le bateau fut enfin placé de manière à rester inaperçu de
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tous ceux qui pourraient passer sur la côte; pour qu’il fût encore plus en sûreté, on le poussa sous un figuier banyan dont les branches pendantes couvraient près de la moitié de la rivière. La chaloupe fut amarrée à l’aide de la drosse du gouvernail à l’une des liges traçantes de l’arbre, et les marins se disposaient à retourner vers leur campement, lorsqu’un cri de Saloo vint les avertir qu’ils se trouvaient en face d’un nouveau danger.
Dans le fait, ce n’était pas en face d’eux, mais au-dessus d’eux qu’était le danger, car en regardant en l’air, comme avait fait le Malais, ils aperçurent quelque chose qui, au' premier aspect, leur parut être une des tiges de l’arbre qui se serait trouvée tout à coup douée de mouvement et de vie. Mais le .corps souple, cylindrique et couvert d’écailles luisantes de l’objet en question, leur fit bientôt reconnaître que ce qu’ils prenaient pour un tronc d’arbre vivant, n’était autre chose qu’un serpent.
C’était un python, et un python de dimensions énormes, à en juger par les quelque
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dix pieds de longueur qu’on en voyait pendre du haut de l’arbre. En appliquant à la partie visible de l’animal les règles ordinaires de la configuration des serpents, celui-ci devait bien mesurer vingt ou vingt-deux pieds de long.
Au moment où Saioo l’aperçut, il descendait de l’arbre, soit qu’il eût quitté sa position première sous l’influence de quelque objet inconnu, soit qu’il eût été dérangé par le bruit fait en amarrant le bateau. Toujours est-il qu’il descendait, non le long des tiges mais dans un espace vide entre elles; sa queue enroulée autour d’une branche lui servant de point d’appui, à la manière des singes du Nouveau-Monde et des caméléons. Sa tête avait déjà touché le sol, et peut-être son corps eût-il été bientôt étendu tout entier à terre sans le cri do Saloo. A ce cri, le serpent releva soudain la tête mais sans dérouler aucun des anneaux de sa queue. Les mâchoires ouvertes, la langue projetée en avant, il se mit à osciller en tous sens, prêt à fondre sur toute créature qui so trouverait dans le
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rayon du cercle dont sa tête décrivait la circonférence autour de l’arbre.
L’avertissement de Saloo sauva le capitaine, mais soit que Murtagh ne l’entendit pas assez tôt, soit qu’il y obéit trop lentement, il ne lui fut d’aucune utilité.
L’Irlandais était à quelques pas en avant de ses compagnons, portant dans ses bras une partie des agrès de la chaloupe. Au cri de Saloo, il regarda tout autour de lui et aperçut le serpent se balançant de côté et d’autre dans ses vibrations circulaires et en même temps il sentit qu’il était à la portée du reptile.
Obéissant à l’instinct de la conservation, le charpentier fit un saut de côté; mais soit maladresse, soit mauvaise chance, soit enfin que ses mouvements fussent gênés par les objets dont il était chargé, il alla se heurter violemment contre une des tiges du banyan. Le choc le fit rebondir en avant et le jeta tout de son long par terre, le visage tourné du côté du sol.
Ce qu’il aurait eu de plus sage à faire en
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cette circonstance, c’eût été de rester ainsi étendu à plat ventre ; dans cette position, le serpent n’aurait pu s’enrouler autour de lui ni le broyer dans ses anneaux.
On sait que le python se sert rarement de ses dents avant d’avoir essayé d’écraser sa proie.
Mais le brave matelot ignorait ce détail d’histoire naturelle ainsi que beaucoup d’autres. En sa qualité d’Irlandais, il n’était d’ailleurs ni doué de grande prudence, ni largement pourvu de patience, aussi se redressa-t-il dès qu’il eut fait quelques pas en rampant sur les mains et sur les genoux.
Aussitôt debout il se sentit envelopper de la tête aux pieds dans une spirale d’anneaux froids et visqueux qu’il put reconnaître pour être formés par les replis du python.
S’il y avait eu des Lanoons ou des pirates Dyaks à un mille aux environs, ils auraient pu entendre distinctement le cri poussé par l’infortuné. Les oiseaux de la forêt effrayés par ce cri lamentable interrompirent brusquement leurs chants. Pendant quelque temps,
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le silence ne fut troublé que par d’autres cris d’angoisse sortis de la poitrine de l’infortuné Murtagh.
Le capitaine Redwood s’élança vers la pinasse pour y prendre la gaffe qu’il jugeait être l’arme la meilleure contre un pareil ennemi : en effet elle aurait bien servi s’il eût été possible de l’avoir à temps. Mais bien avant que le capitaine fût revenu, le corps du pauvre charpentier aurait été réduit en une masse sans nom d’os brisés et de chair broyée , sans l’intervention du kriss de Saloo. -- •. # .•
Le kriss est une arme dont un Malais ne se sépare jamais. Il la porte sur lui, plus près de son eorps que sa chemise, c’est-à-dire sur sa peau môme. Saloo avait le sien, fort heureusement pour son vieux compagnon Mulla comme il l’appelait, et il maniait cette arme avec une adresse peu commune.
Il la dirigea si adroitement qu’il en enfonça la lame contournée dans la gorge du serpent sans en faire pénétrer la pointe jusqu’à la veine jugulaire de l’Irlandais.
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L’énorme serpent se sentant blessé se déroula rapidement laissant la victime qu’il avait convoitée libre de s’enfuir et ne songeant qu’à s’échapper lui-même. On le vit se glisser au plus épais du bois et y disparaître en donnant des signes d’agonie.
Le capitaine et Saloo, trop inquiets du sort dé leur compagnon pour penser à poursuivre le serpent, s’approchèrent de l’Irlandais qui était tombé étendu sur le sol. Un minutieux examen leur démontra que Murtagh n’avait soulYert que de la peur. Après quelques félicitations sur la chance qu’il avait eue d’échapper à un si grand péril, ils le décidèrent à se remettre sur ses pieds et à revenir vers le campement où il ne serait certainement pas rentré vivant sans Saloo et son kriss. Le python de l’ancien monde est presque aussi redoutable que le boa du nouveau; peut-être même est-il plus à craindre, car malgré sa prodigieuse longueur, — vingt ou trente pieds, — il est extrêmement souple. Sa force musculaire est énorme. Une foule d’histoires authentiques racontent qu’il broie souvent jus-
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qu’à des tigres et des buffles dans ses formidables replis.
L’espèce la plus grande est vraisemblablement le python reticulatus.