‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

UN ENNEMI AÉRIEN

Seconde ascension. — L’adversaire de Henri. — Attaque et défense. — Combat en l’air. — Dévouement d’un père. — Un coup de fusil magnifique.

Quoique le toucan, après son incubation forcée, ne pût fournir un mets bien délicat, les naufragés ne s’en réjouissaient pas moins de le voir figurer dans leur office, vide quelques instants auparavant. Aussi, le pilote se mitil tout de suite à plumer l’oiseau, pendant que Murtagh allumait du feu pour le faire cuire, et que le capitaine s’en allait explorer de nouveau l’entrée du bois.

Tandis qu’ils étaient ainsi tous occupés, Henri, qui avait fort admiré l’ingéniosité déployée par Saloo dans la construction de son échelle, éprouva l’envie d’en faire lui-même l’essai. Il fut déterminé à tenter cet exploit, un peu par le désir d’exercer ses forces et son activité, et beaucoup par le désir d’examiner le nid bizarre du toucan. Pour Henri, comme pour tous les garçons de sqn âge, un nid était une chose particulièrement attrayante. Le jeune garçon se disait en outre que Saloo n'avait peut-être pas fouillé assez soigneusement la cavité, et qu’il pouvait y avoir laissé soit un oiseau, soit un œuf. Il n’était pas assez savant naturaliste pour être instruit de ce fait que l’expérience avait depuis longtemps enseigné au vieux pilote, à savoir que le toucan des Indes ne pond jamais qu’un œuf, lequel œuf ne produit naturellement qu’un seul petit.

Bref, Henri était bien résolu à examiner par lui-même ce qu’il en était. Il ne doutait pas de pouvoir monter à l’échelle de bambou ; cela ne lui paraissait pas, avec raison, plus

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difficile que de grimper dans les agrès d’un navire, et c’était à coup sûr moins dangereux que de tourner autour de la grande hune sans

glisser par le trou du chat, — exploit qu’il

avait maintes fois accompli sur le vaisseau de son père. Donc, sans en demander la permission et sans en dire un mot a qui que ce fût, Henri saisit le premier échelon et s’élança le long de l’arbre.

Personne ne prenait garde à lui; le capitaine, n’allant pas loin, avait emmené Hélène avec lui; Saloo et Murtagh étaient absorbés parleurs apprêts culinaires. Henri, posant d’abord une main, puis l’autre main, un pied, puis l’autre pied, arriva sans encombre jusqu’au dernier échelon.

Presque aussi grand que Saloo, il put facilement enfoncer son bras dans la cavité du nid et la fouiller en tous sens. Il ne réussit qu’à se salir assez notablement les doigts. On comprend que les hôtes qui occupaient récemment cette prison cellulaire n’étaient pas sans y avoir laissé des traces copieuses de leur séjour. Cela et les débris de la coquille

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du jeune toucan, ce fut tout ce que trouva Henri. Enfin, il avait eu le plaisir d’exercer ses talents gymnastiques et de satisfaire sa curiosité; autrement, il devait le reconnaître, sa peine n’eût pas été payée.

Après quelques moments employés à examiner la curieuse cavité et à réfléchir sur cette coutume bizarre de murer un oiseau pendant plusieurs semaines dans un si petit espace, il se dit qu’il n’avait rien de mieux à faire que de descendre pour demander une explication à Saloo.

Il s’était déjà retourné sur l’échelon supérieur, et il allongeait les pieds vers le second, lorsqu’il entendit des cris aigus au-dessus de sa tête; presque aussitôt il se vit menacé par le bec pointu d’un oiseau, dont les fortes ailes lui fouettaient déjà le visage. Quoique surpris et assez effrayé par cette attaque soudaine, Henri n’y vit rien de mystérieux; du premier coup d’œil il avait reconnu dans son ennemi un toucan, lequel évidemment ne devait être autre que le mâle dont on avait forcé le nid.

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Occupé, sans doute, au loin dans la foret à chercher de la nourriture pour sa ménagère et pour son nouveau-né, de l’éclosion duquel il n’avait pas manqué d’être instruit, l’oiseau n’avait pu entendre leurs cris de détresse et accourir à leur secours; de retour à présent, son premier regard lui avait révélé les désastres survenus en son absence. Sa muraille, si soigneusement crépie, était détruite, son nid béant, les objets de sa sollicitude partis, enlevés sans doute par cet intrus qui se tenait encore debout, à proximité de la fermeture démolie. Exaspéré jusqu’à la rage par ce douloureux spectacle, le toucan fondit comme un trait sur le destructeur supposé, en poussant un cri de vengeance qui retentit au loin dans la forêt, répété d’écho en écho à travers les arbres. Henri portait heureusement sur la tête un béret de marin en drap épais, surmonté d’une houpe de laine. Sans cette défense, le bec de l’oiseau le frappant juste au sommet de la tête, aurait pu lui briser le crâne ou l’étourdir assez violemment pour le faire tomber.

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Au second assaut, qui suivit de près le premier, Henri, étant prévenu, put éviter le coup en le parant d’une main, tandis que de l’autre il s’appuyait au montant de l’échelle. Mais tout n’était pas fini; l’oiseau, loin d’être repoussé ou de montrer par aucun signe l’intention de battre en retraite, semblait au contraire rendu plus furieux, par suite de la résistance qu’il rencontrait. Il continuait ses cris et ses coups de bec avec une résolution et une énergie toujours croissantes.

L’enfant ne s’abusait pas sur le danger qu’il courait. En bas, l’anxiété n’était pas moindre; des les premiers cris du toucan, Murtagh et Saloo avaient regardé au haut de l’échelle et ils avaient vu ce qui s’y passait. Ils auraient bien crié à Henri de descendre, et celui-ci l’aurait fait sans attendre leurs cris, si la chose avait été possible.

Pour descendre, il lui fallait se tenir des deux mains à l’échelle, ce qui aurait laissé son visage à découvert.

Il comprenait parfaitement que s’il cessait de se garantir la tête, le bec de l'oiseau ne

innifBL'o

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tarderait pas à lui faire quelque grave blessure. Le mieux était donc de rester à la même place et de combattre l’assaillant avec la main qu’il avait libre. A chaque coup de bec cependant, le toucan lui entamait la peau, et l’on vit bientôt le sang dégoutter des doigts du jeune garçon.

Il serait difficile de dire pendant combien de temps cette singulière lutte aurait pu continuer ou de quelle façon elle se serait terminée si les combattants avaient été abandonnés à eux-mômes. Suivant toutes probabilités, l’enfant perdant ses forces, aurait fini par tomber au pied de i’arbro, oe qui était pour lui une mort certaine autant qu’affreuse.

Ce lamentable dénouement semblait inévitable. Saloo, faute d’un meilleur moyen, se disposait à monter au secours de Henri; mais arriverait-il à temps, et s’il atteignait avant toute catastrophe le point élevé où Henri luttait avec l’oiseau furieux, parviendrait-il à le délivrer? C’est ce qui était bien au moins douteux. Par bonheur, à ce moment le capi-

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taine reparut ramenant Hélène, qui s 'était trouvée bientôt fatiguée. Il demanda ce qu’il y avait. Un geste des deux hommes le lui apprit.

« O mon pauvre frère, mon cher Henri ! s’écria Hélène toute tremblante et joignant les mains. Papa, il faut le tuer ce méchant oiseau!...

— Oui, » dit le père qui, les yeux fixés sur son fils et le visage contracté par une horrible anxiété, avait déjà armé sa carabine. En effet, il fallait tuer le toucan et promptement; c’était le seul moyen de sauver son fils, mais il ne fallait tuer que lui, et le danger était grand.

Le capitaine Redwood était un cœur vaillant et ferme, de la meilleure race des Nord- Américains; même dans cette terrible conjoncture, sa main ne trembla pas, son œil ne s’obscurcit point. Il recula de quelques pas, et la carabine à l’épaule, dans une direction presque verticale, il se tint prêt à tirer.

C’était un coup dangereux à risquer, aussi dangereux que celui de Guillaume Tell visant

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la pomme sur le front de son fils; mais il était encore plus dangereux de ne pas le tenter.

Il y eut quelques secondes d’une attente poignante. Hélène était tombée à genoux, Murtagh et Saloo ne respiraient plus. Le toucan cependant avait continué ses attaques; un moment il s’éloigna un peu de son adversaire comme pour reprendre un nouvel élan, aussitôt le capitaine pressa la détente et le coup partit.

Un coup vraiment magnifique !

L'aile brisée, l’énorme oiseau s’abattit en tournoyant jusqu’à terre; là, un coup de gaffe que lui asséna Murtagh mit fin à son existence. Hélène, en voyant son frère si miraculeusement délivré, s’était évanouie, mais quelques lotions d’eau fraîche sur les tempes lui eurent bientôt fait reprendre ses sens.

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