CHAPITRE XII
LE ROTI
Tout le inonde se met à la cuisine. — L’office se gar nil. — Mœurs du toucan. — L’oiseau captif. — Les oiseaux et leur nid. — Une difficulté vaincue. — Un retour de fortune. — Un malaise subit. — Empoisonnement. — Le mal augmente. — Us se préparent à mourir.
Pendant que le capitaine était occupé de sa fille, Saloo avait commencé à monter à l’échelle dans le dessein de porter secours à Henri. On pouvait craindre en effet que le jeune garçon no fût trop troublé pour être en état de revenir tout seul; mais Henri était le fils de son père ï il avait attendu une mi-
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nute ou deux pour bien se raffermir, après quoi il s’était mis à descendre tranquillement. A la manière dont il se comportait, Saloo jugea tout de suite qu’il n’avait pas besoin d’aide. Il fut bientôt arrivé à terre. Son père l’embrassa gravement sur le front.
« Ne fais plus de ces imprudences, » lui dit-il.
Ce fut tout.
« Méchant, lui dit Hélène, comme tu nous as fait peur ! A l’avenir, je resterai toujours avec toi pour te garder.... Vois, comme ta pauvre main est abîmée!...
— Bah! répondit Henri, ce n’est rien. Un toucan ce n’est pas un aigle, après tout. »
Il est de fait qu’il aurait pu lui arriver bien pis. Il en était quitte pour quelques égratignures et quelques blessures peu profondes qui devaient bientôt se cicatriser, grâce à un pansement intelligent et à l’expérience chirurgicale du capitaine; certaines herbes médicinales bien connues de Saloo n’y nuisirent pas non plus.
Les naufragés eurent bientôt repris toute
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leur tranquillité; s’ils pensèrent encore à l’incident qui les avait si violemment émus, ce fut pour se féliciter mutuellement du surcroît de provisions qui leur était advenu dans la personne des deux toucans, sans parler de leur petit qui, gras et dodu, eût été un mets friand même pour un simple gourmet.
Comme nous l’avons dit, Saloo avait renoncé pour ce jour-là à cueillir des durions, et ses compagnons ne lui en demandaient pas.
Quelques fruits n’auraient cependant pas été désagréables comme dessert après le gibier dont se composait le dîner. Mais les naufragés n’étaient pas encore dans une position à. vouloir un dîner à plusieurs services; c’était bien joli déjà d’avoir les aliments nécessaires pour apaiser leur faim, et pour le moment ils en avaient assez pour se rassasier amplement et plus même qu’il ne leur était possible d’en consommer en un seul repas.
On ne discuta guère sur la meilleure manière d’accommoder le gibier. ]Ën un tour de main, le toucan mâle fut plumé et troussé do
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manière à être rôti. La femelle fut destinée au pot, vu la dureté présumée de sa chair.
Pendant que Murtagh achevait de la plumer, Saloe s’occupait de préparer les combusti* blés.
Quant au petit, il n’avait pas besoin d’être plumé, ni même flambé, sa peau était aussi dépourvue de tout duvet que la çoquille de l’œuf qui l’avait contenu naguère. Il était assez tendre pour être préparé de n’importe quelle manière. Cuit sur la cendre chaude, il promettait aux deux enfants un aliment également sain et agréable.
Une fois dépouillés de leur plumage, les deux toucans parurent plus petits qu’on no l’avait cru. On vit aussi que la femelle était un peu plus grosse et surtout plus grasse que le mâle. Cet embonpoint n’avait rien detonnant , vu sa longue réclusion dans lo trou étroit et obscur où, abondamment nourrie par son mari, elle n’avait rien à faire qu'à se reposer, absolument comme les poulets en mue.
Le mâle, gros à peu près comme une poule
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de Cochinchine, et bien en chair, était à lui seul très-suffisant pour un repas; la femelle et son petit furent donc réservés pour le lendemain matin.
Cette grave décision prise, le toucan fut embroché sur un bout de bambou et mis au feu. Il commença bientôt à rôtir et à rissoler, répandant à l’entour une odeur des plus appétissantes.
La femelle, découpée en morceaux, fut mise dans une des écailles d’huître, pour mariner jusqu’au lendemain avec des herbes aromatiques que Saloo avait découvertes dans le bois. Cette précaution n’était peut-être pas inutile pour l’attendrir et la rendre mangeable.
N’ayant pas autre chose à faire qu’à causer en tournant la broche et en surveillant le rôti jusqu’à ce qu’il fût prêt, les naufragés entamèrent une conversation qui roula naturellement sur le toucan et sur ses mœurs. Les renseignements sur ce curieux oiseau furent fournis, en partie par Saloo, et en partie par le capitaine.
Non-seulement le capitaine avait déjà vu
des toucans dans ses voyages en Malaisie, mais il connaissait leurs habitudes pour avoir lu des ouvrages qui en parlaient, et il savait, en outre, qu’on les trouve dans différentes contrées de l’Afrique, où on les appelle korwé (, tockus erythrorhynchus) .
Le docteur Livingstone fait un intéressant récit des mœurs de cet oiseau. « Nous vîmes, dit-il, le nid d’un korwé tout prêt à recevoir la femelle; l’oriûce était maçonné de chaque côté de manière à ne présenter qu’une ouverture en forme de cœur, juste assez grande pour donner passage à l’oiseau. Le nid se prolonge toujours à une certaine distance audessus de l’ouverture, c’est par là que le korwé s’envole pour éviter d’être pris. »
Le premier oiseau de cette espèce que vit le docteur Livingstone avait été attrapé par un naturel du pays qui apprit au docteur que lorsque la femelle est entrée dans le nid, le mâle en bouche l’entrée, laissant seulement une étroite ouverture qui s’adapte exactement à la forme de son bec. La femelle garnit l'intérieur du nid avec ses propres plumes, pond
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ses œufs, les couve et reste avec les petits jusqu’à ce qu’ils soient complètement couverts de plumes.
Durant tout ce temps, c’est-à-dire durant deux ou trois mois, le mâle nourrit sa femelle et sa jeune famille.
11 résulte de là que la prisonnière engraisse et prend une chair succulente et délicate, tandis que le pauvre diable de mari, exténué par les chasses incessantes auxquelles il se livre pour fournir des aliments à ses chers reclus, devient si chétif que le premier abaissement qui se produit dans la température après un jour de pluie peut le faire périr.
« Ce n’est guère que chez le korwé, remarqua le capitaine Redwood, qu’on voit engraisser le prisonnier et dépérir le gardien. »
Le toucan de l’Amérique du sud fait aussi son nid dans le creux d’un arbre et comme celui d’Asie il en mure l’entrée avec de la boue.
« Le bec du toucan d’Asie, ajouta* le capitaine, est aigu, légèrement courbé et long d’environ deux pouces. »
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Saloo à son tour intéressa ses compagnons en leur racontant ce qu’il savait des mœurs des toucans, et il en était très au fait, ayant souvent chassé aux oiseaux dans les forêts de Sumatra^
La plupart des naturels de la Malaisie pos^ sèdent des notions assez étendues d’histoire naturelle, surtout pour la partie pratiqué.- Gela vient de ce que les Hollandais, très-habiles naturalistes et très-adroits empailleurs, offrent des récompenses assez élevées à qui leur procure des spécimens intéressants des différentes espèces. Ils ont créé ainsi une race de collectionneurs parmi les naturels du pays.
Dans sa jeunesse, avant d embrasser Tétât de marin, comme font presque tous les Malais, dont la mer semble être l’élément, Saloo avait été du nombre de ces oiseleurs.
11 dit qu’il connaissait à Sumatra deux espèces de toucans et qu’il en avait vu chez les naturalistes beaucoup d’autres espèces appartenant à diverses îles des Indes, à Malaeca et à la Cochinchine.
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La plupart de ces oiseaux sont assez gros et presque toujours noirs avec des marques blanehes sur la gorge et sur la poitrine. Leurs nids, ajouta-t-il, sont toujours placés dans le creux d’un arbre et l’entrée en est murée, sauf une petite ouverture propre à livrer passage au bec de la femelle quand le mâle lui apporte sa nourriture. C’est le mâle qui fait cette « maçonnerie », disait Saloo; il apporte le « mortier » des bords de quelque ruisseau voisin et le façonne avee son bec.
Il se met à l’œuvre aussitôt que la femelle commence à couver son œuf unique. La réclusion de la femelle se continue pendant tout le temps de l’incubation et jusqu’à ce que le petit soit en état de voler.
Pendant ce temps, la prisonnière ne pouvant avoir tant pour elle que pour son petit, d’autre nourriture que celle qui lui est apportée, doit s’en reposer complètement sur la fidélité du mâle; fidélité qui du reste n’est jamais en défaut. Les toucans, quoique d’un caractère médiocrement aimable, sont, de môme que l’aigle et certains oiseaux de
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proie, fidèles observateurs de la loi conjugale.
Ainsi parla Salo'o, non pas absolument dans les mêmes termes; il avait, on le sait, une phraséologie particulière que nous n’avons pas cru nécessaire de reproduire.
« Et, demanda Murtagh, si le mâle est tué, s’il lui arrive un accident qui l’empêche de revenir au nid, il faut donc que la mère et le petit restent là et meurent de faim? »
A cette question, Saloo ne sut que répondre, il n’avait jamais songé à cela, ni ne s’était trouvé à même d’observer aucun fait de ce genre.
Murtagh pouvait avoir raison, mais comme, après tout, la pauvre mère n’était emprisonnée que de son plein gré, il n’était pas impossible qu’elle fût capable de démolir la muraille de boue et de reprendre sa liberté quand le besoin s’en faisait sentir.
Cette hypothèse consolante, suggérée par Hélène et jugée vraisemblable par tout le monde, mit fin à la discussion ornithologique.
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Il est probable cependant que la complète cuisson du rôti contribua aussi fortement à changer le cours des idées; pour des gens affamés, et môme pour beaucoup d’autres, un bon repas vaut mieux que la plus savante dissertation.
On servit, et Saloo remplissant les fonctions d’officier tranchant, n’oublia pas, non plus que les autres fois, de choisir les meilleurs morceaux* pour les donner aux deux enfants.
Tout le monde était très-gai en se mettant à table, mais l’entrain et la bonne humeur déchurent complètement avant la fin du repas.
Le jour tirait à sa fin quand le rôti cuit à point avait été mis sur la table, découpé et distribué. Le feu devant lequel avait cuit le toucan était adossé au tronc de l’arbre sous lequel les naufragés devaient passer la nuit.
Cet arbre n’était pas celui qu’ils avaient choisi en quittant le durion, c’en était un autre dont les longues branches et l’épais feuillage vert et lustré leur promettaient une plus sûre défense contre la fraîcheur de la nuit.
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Ils n’avaient pas encore eu le temps de se construire un autre couvert; la bâche qu’ils avaient tendue en forme de tente , à l’aide de quatre piquets, ne pouvait abriter que les deux enfapts à qui elle avait été réservée.
La broche une fois ôtée, on n’avait cependant pas laissé éteindre le feu ; au contraire, Murtagh, dans les, attributions duquel était compris ce soin, avait apporté de nouveaux fagots.
Ils voulaient entretenir le feu jusqu’au jour, non pour chasser les bêtes féroces puisqu'il n’en existe pas à Bornéo, mais parce que vers le milieu de la nuit l’atmosphère devenait froide et humide.
Ils n’avaient pas encore fini de dîner au fcoucher du soleil; comme il n’y a, pour ainsi dire, pas de crépuscule sous l’équateur, la nuit tomba presque instantanément. Ce fut donc à la lueur du foyer qu’ils achevèrent de aire disparaître leur rôti, mais à peine le dernier os venait-il d’être jeté que l’un des convives se sentit violemment indisposé. Les
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autres ne tardèrent pas à se trouver fort mal à l'aise.
Ils avaient d’abord éprouvé une sensation de vertige; des nausées, bientôt suivies de vomissements, étaient survenues ensuite.
Qu’un d’entre eux seulement eût été malade, l’on eût pu attribuer son état à n’importe quelle cause, mais ils souffraient tous les cinq et le mal présentait chez tous les mêmes caractères ; il semblait donc qu’il ne pouvait avoir été déterminé que par la nourri* ture qui venait d’être consommée.
Ainsi c’était la chair du toucan qui les avait empoisonnés.
Mais était-ce admissible? la chair d’un oiseau pouvait-elle être vénéneuse? celle du toucan l’était-elle? Ces questions rapidement échangées s’adressaient surtout à Saloo. Le Malais n’avait jamais entendu dire que la chair du toucan fût malsaine, il en avait déjà mangé plusieurs fois sans qu’il s’en fût mal trouvé; bien d’autres, à sa connaissance, en avaient fait usage et n’avaient éprouvé aucun des douloureux symptômes auxquels
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les naufragés étaient en proie en ce moment.
L’oiseau pouvait avoir avalé quelque substance vénéneuse qui, bien que n’ayant produit aucun effet sur lui, agissait à la façon de l’émétique sur ceux qui s’étaient nourris de sa chair. Il y avait un semblant de probabilité dans cette conjecture; aussi les malades la tinrent-ils pour vraie, d’autant mieux qu’ils ne voyaient pas d’autre manière possible d’expliquer leur état de souffrance.
D’abord ils ne furent pas trop alarmés, car ils ne se croyaient pas réellement empoisonnés.
Ce n’était, pensaient-ils, qu’une légère indisposition qui ne tarderait pas à se dissiper; seulement, ils auraient soin de ne plus manger de toucan, ni rôti, ni bouilli, ni étuvé, ni à quelque sauce que ce fut. La vieille femelle et son petit ne comptaient plus dans les provisions; on était bien décidé à les livrer en pâture au premier oiseau de proie qui voudrait s’en repaître.
Le temps passait et les malades, loin d’é-
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prouver aucun soulagement, se sentaient de plus en plus accablés.
Le vertige et les nausées continuaient et les vomissements devenaient plus violents et plus rapprochés. Alors les malheureux s’effrayèrent et se crurent sérieusement à leur dernière heure. Ils ne savaient que faire, ils n’avaient aucun médicament qui pût servir de contrepoison et quand bien même ils auraient eu à leur disposition toute une pharmacie, ils n’auraient su à quelle drogue recourir. S’ils avaient souffert de la morsure d’un reptile venimeux, le Malais, instruit de tous les remèdes employés en pareil cas par les indigènes, aurait trouvé quelque herbe salutaire dans la forêt. A la vérité il faisait nuit, ce qui aurait été une difficulté d’autant plus grave qu’il n’y avait pas de lune à ce moment. Il faisait noir comme dans un four; les naufragés ne pouvaient se voir et ne jugeaient des différentes places qu’ils occupaient que par la direction dans laquelle ils entendaient les plaintes et les gémissements.
Les heures passaient lentement et les pau-
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vres gens étaient de plus en plus alarmés.
Après avoir traversé les périls d’un naufrage, après avoir supporté la faim et la soif, échappé successivement au gavial, au python et à la colère d’un oiseau affolé de rage, il leur semblait dur de mourir empoisonnés par la chair même de l’oiseau qui, vivant, avait été impuissant contre eux. La pensée de mourir d’une manière si étrange, si impossible à prévoir, ajoutait encore à leurs tourments.