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CHAPITRE XIII

UNE MAUVAISE NUIT

La prière d’un père. — Paroles de consolation. — Le point du jour. — Découverte heureuse. . — Ils sont sauvés. — La source du malheur. — Après l’orage, le beau temps. — L’upas, ses caractères. — Interprétation d’un signe.

A une douleur aiguë, car les souffrances qu’ils ressentaient étaient extrêmement intenses, se joignaient le trouble de la pensée et certain embarras de la parole. Ce malaise rappelait, en quelque sorte, le mal de mer sous sa forme la plus pénible. Les infortunés avaient fini par être pris de cette indifférence

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profonde de la mort qui caractérise ce mal moins dangereux que violent et que, pour cette raison, on ne plaint pas d’ordinaire beaucoup.

Si la mer, franchissant ses limites et balayant tout sur son passage, avait surgi en bouillonnant jusqu a l’endroit où gisaient les cinq patients, aucun d’eux ne se serait soulevé et n’aurait fait un pas pour échapper à* l’invasion des flots furieux. Force leur était cependant de s’arracher par moments à leur torpeur, et de se traîner hors de l’espace ombragé par les rameaux de l’arbre. Les nausées continuant accompagnées d’horribles vomissements, leur tête vacillait sur leurs épaules, leurs jambes flageolaient sous eux, et bientôt ils se rejetaient avec désespoir sur le sol, désirant, invoquant la mort qui devait mettre un terme à leur agonie. Il semblait, en effet, que leur mort dût être prochaine.

Toutefois, durant tout ce temps, le capitaine Redwood prouva bien qu’il pensait moins à lui qu’à ses enfants. 11 se serait volontiers couché dans la tombe s’il avait pu

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assurer ainsi le salut d’Henri et d’Hélène, mais le même destin les menaçait tous ! Dans cette conviction, le pauvre père, se sentant très-atteint, souhaitait que du moins l’un de ses compagnons, Murtagh ou Saloo, pût lui survivre pour donner ses soins et rendre les derniers devoirs à ses pauvres enfants.

11 échangea quelques mots à voix basse, à ce sujet, avec Murtagh et le Malais, puis il» récitèrent en commun des prières que chacun répéta ensuite au fond de son cœur.

Alors le capitaine se coucha résigné, entourant de ses bras ses deux enfants dont la tête reposait sur sa poitrine. Le frère et la sœur se tenaient par la main, se réunissant par une étreinte fraternelle dans ce suprême embrassement de leur père.

Ils se taisaient tous les deux pour ne pas accroître son affliction ; seulement, par instants, la violence de la douleur leur arrachait, malgré eux, un sourd gémissement. De temps en temps, leur père leur parlait. D’abord, il avait essayé de les réconforter par des paroles d’encouragement, mais ces paroles résonnaient

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maintenant à leurs oreilles, et môme à celles du père, comme des mots vides de sens. Le capitaine parla alors de résignation et d’un monde meilleur. Il leur rappela que leur mère était déjà dans ce monde meilleur, et que bientôt ils iraient la rejoindre, qu'ils arriveraient tous trois ensemble auprès d’elle. Et quelle joie ne ressentiraient-ils pas après tant de travaux et de fatigues, tant de périls et de souffrances, de trouver le repos au ciel !

Il essayait ainsi d’arracher leur esprit aux terreurs d’une mort prochaine. Le feu étouffé par la cendre s’amortit et finit par s’éteindre sans que personne songeât à y remettre du bois.. Il y avait cependant assez de branches sèches non loin de là, mais la peine de les aller chercher semblait aux malheureux trop grande pour leurs forces épuisées et pour leur énergie abattue. D’ailleurs, le feu ne leur avait pas servi à grand’chose tant qu’il avait brûlé, et il leur était inutile à présent puisqu'ils allaient mourir. A quoi bon le rallumer? L’obscurité n’ajouterait que bien peu d’amertume à leurs derniers instants. Le capitaine soupirait cepen-

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dant après la lumière qui lui aurait permis de jeter un dernier regard sur le visage de ses enfants bien*aimés, avant que la pâleur de la mort vînt s’y répandre. Il aurait peut-être fait un effort pour rallumer le feu, ou il aurait prié un de ses compagnons de le faire si, en tournant les yeux vers l’est, il n’avait vu poindre à l’horizon une pâle lueur grisâtre. Il savait que cette lueur était le précurseur du jour et que, sous cette latitude l’aube étant fort courte, le jour ne tarderait pas à paraître.

« Dieu soit loué! s’écria-t-il, plein d’une pieuse gratitude, Dieu soit loué! je pourrai voir mes enfants une dernière fois. Il vaut mieux que leur vie ne s’éteigne pas dans l’ombre.... »

Pendant qu’il parlait, et comme pour répondre à ses vœux, la bande qui rayait le ciel à l’orient, s’élargissait rapidement, devenait plus brillante et changeait sa couleur d’un gris blanchâtre en une teinte d’un jaune doré. Bientôt le radieux soleil des tropiques s’éleva calme et majestueux au-dessus de la surface unie de la mer.

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Quand ses rayons bienfaisants éclairèrent le sommet des arbres de la forêt, les naufragés échangèrent un regard, puis détournèrent leurs yeux dans des directions diverses. Le capitaine arrêta les siens sur le visage de ses enfants déjà envahi par une pâleur livide qui semblait indiquer leur fin prochaine.

Murtagh regarda l’Océan d’un air pensif, comme s’il eût voulu être encore porté par les vagues et songeant sans doute à la verte Érin si loin au-delà des mers. Quant à Saloo, il regardait en l’air, non pas vers le ciel, mais vers l’arbre , comme s’il en examinait le feuillage.

Tout d’un coup, il s’opéra dans sa contenance un changement aussi remarquable que soudain. Au regard de désespoir qui brillait un instant auparavant dans les orbites enfoncés de ses yeux, succéda avec la rapidité de l’éclair un regard plein d’une joie étrange. Il se leva en poussant dans la langue malaise une exclamation que ses compagnons prirent pour une prière parce qu’ello se terminait par

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le mot Allah. Il ajouta immédiatement, de façon à être compris par tout le monde :

« • Le grand Dieu du ciel soit béni ! Nous sommes tous sauvés. Nous ne sommes pas empoisonnés et nous ne mourrons pas encore.

Venez, venez, capitaine! continua-t-il en se baissant et en prenant les enfants par la main pour se lever, venez tous! La mort est sous l’arbre, loin de l’arbre nous trouverons la vie. » Et sans attendre leur eoijsentement ou celui de leur père, il conduisit ou plutôt il entraîna Hélène et Henri loin de l’arbre, sur le bord de la mer.

Le capitaine, bien qu’il ne comprît pas clairement la cause de la fuite soudaine du Malais et Murtagb, bien qu’il ne la comprît pas du tout, se levèrent et suivirent Saloo d un pas chancelant.

Tant qu’ils ne furent pas tous réunis sur un terrain découvert où la brise de la mer vint rafraîchir leurs fronts fiévreux, Saloo ne fournit aucune explication sur sa bizarre conduite; mais quand tout le monde fut enfin assis sur le sable, il donna celte explication

en montrant du doigt l’arbre sous lequel on avait passé la nuit et en prononçant ce seul mot : upas !

Upas ! ce mot suffisait pour expliquer tout ce qui était arrivé. Le capitaine et le charpentier le comprirent tous deux, car où est l’homme qui a parcouru les îles de l’archipel Indien sans entendre parler de l’upas? Nous dirons môme plus, où est l’homme qui n’a jamais rien lu ou rien entendu dire de cet arbre empoisonné? On prétend que l’upas frappe de mort toute créature vivante, jusqu’à une distance assez considérable, et qu’il n’épargnerait pas même les êtres de son espèce tels que les arbrisseaux et les herbes, et porterait la destruction partout où ses émanations funestes sont amenées par la brise.

Le capitaine Redwood était un homme trop intelligent et trop instruit pour ajouter foi aux histoires fabuleuses des anciens temps. Cependant il savait qu’il y avait dans ces récits une part de vérité suffisante pour qu’on pût attribuer à l’upas les accidents de la nuit. Les naufragés avaient établi leur campement sous

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un de ces arbres meurtriers, sous un véritable upas ( antiaris toxicaria), et ils avaient allumé leur feu tout auprès du tronc; la fumée, montant dans le feuillage, avait occasionné par sa chaleur une exsudation de sève, et la vapeur délétère avait facilement pénétré dans les poumons des imprudents. Pendant plusieurs heures ils avaient vécu dans cette atmosphère qui ne contenait presque plus d’air respirable.

Maintenant, s’ils souffraient encore des accidents causés par l’inhalation des miasmes vénéneux, du moins étaient-ils hors de danger.

Sûrs désormais de recouvrer en peu de temps leurs forces et leur santé, ils ressentaient cette joie que ressentent tous ceux qui viennent d’échapper à un danger mortel.

Le soleil venait de se lever radieux; il éclairait leurs visages, encore altérés par la souffrance, et faisait tout resplendir autour d’eux, pendant que la brise qui soufflait de la mer, rafraîchissait leur sang brûlé par la fièvre.

Ils se sentaient revivre, ils éprouvaient la

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sensation qu’on ressent lorsqu’après avoir été enfermé dans la chambre d’un navire secoué par la tempête, environné de malades, malade soi-même et respirant les odeurs les plus infectes, on se trouve tout à coup en terre ferme, couché sur un banc de mousse ou *de gazon, ombragé de grands arbres, et qu’on respire le parfum des fleurs flottant dans l’air balsamique.

Pendant longtemps ils restèrent assis sur le sable dans un état qui n’était ni la veille ni le rêve. Satisfaits, presque joyeux, ils laissaient flotter leurs regards, tantôt sur la blan che crête qui bordait les rochers de corail, tantôt sur la mer d’un bleu de saphir, ou bien ils suivaient le vol des gros oiseaux aux ailes blanches qui plongeaient dans la mer, puis en ressortaient tenant dans leur bec un poisson aux écailles luisantes. Presque inconscients de la scène qui se déroulait sous leurs yeux, ils avaient du moins la certitude qu’ils vivaient et que l’heure de la mort n’avait pas encore sonné pour eux. Ils avaient cessé d’attribuer au rôti de la veille une indis-

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position causée, il fallait bien se l’avouer, par leur propre imprudence. Le capitaine Redwood connaissait l’upas, il était parfaitement instruit des funestes propriétés -de cet arbre et du danger qu’on court à séjourner à son ombre. Il en avait vu dans d’autres îles, car l’upas ne croît pas seulement à Java, l’île des poisons, il croît aussi à Bornéo et dans toutes les Célèbes. Le capitaine avait donc déjà vu l’upas ailleurs, et il l’avait entendu désigner suivant les localités par un de ces différents noms : tayin , lippo, npo , anlijar et vpas, qui tous signifient l’arbre au poison.

S’il avait mis plus de réflexion dans le choix de l’emplacement où il voulait camper, le capitaine aurait remarqué l’écorce lisse et rougeâtre, presque couleur de tan, de l’arbre, ses feuilles serrées et d’un vert lustré, et reconnaissant l’upas à de tels caractères, il l’aurait évité. Mais, préoccupé uniquement d’échapper au danger de mourir de faim, il n’avait pas songé à cet autre danger presque aussi terrible que pouvait leur faire courir un arbre à l’ombrage attrayant.

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Cette fois encore les naufragés étaient sauvés, et dorénavant ils se donneraient de garde de recommencer l’expérience. Meme sans amener un dénouement mortel, elle est toujours fort pénible, ils pouvaient en rendre témoignage. Pour mourir des vapeurs exhalées par l’upas, il faut les respirer pendant un temps très-prolongé, mais si l’on en absorbe la sève en mâchant soit les feuilles, soit l’écorce, soit les racines, l’empoisonnement est bien autrement prompt et la mort presque certaine.

La gomme de l’upas est employée par les Dyaks de Bornéo pour empoisonner leurs lances et leurs flèches. Ils la mêlent avec le bina, autre poison des plus énergiques, extrait d’une plante parasite qu’on trouve partout dans les forêts de Bornéo.

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’upas appartient au même ordre que l’arbre à pain ou artocarpe ; l’ambre de mort est ainsi proche parent de l’arbre de vie. Dans quelques îles des Indes on l’appelle popan-upas, et à Java il est connu sous le nom d’antijar. Ses

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feuilles sont en forme de fer de lance, et son fruit est une espèce de drupe recouverte d’écailles charnues. La gomme, préparée comme poison, est quelquefois mêlée au poivre, au gingembre et à la racine de galanga ; elle est épaisse, mollasse, et se conserve longtemps si on la garde à l’abri de l’air. Nulle part on ne trouve l’upas en grand nombre. Comme l’or, les diamants et les perles, ces précieux trésors de la nature, ses poisons, heureusement pour l’homme, sont rares et semés à de grandes distances.

Même dans les climats et dans le terrain qui lui conviennent, Yantiaris toxicariae st peu commun, mais là où il en existe un, il est visité par tous les guerriers et les chasseurs du district désireux d’empoisonner leurs flèches et leurs sagaies, et de les rendre ainsi plus meurtrières. Un upas connu dans le voisinage est toujours couvert d’escarres et de cicatrices résultant des incisions pratiquées pour en extraire le suc empoisonné.

Comme l’arbre sous lequel les naufragés avaient campé ne portait pas de marques de

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ce genre, il était évident, dit Saloo, que la côte était inhabitée, et tous accueillirent avec joie cette assertion.

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