CHAPITRE XIV
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Préparatifs culinaires. — On déjeune à la hâte. — On s’établit sous un banyan. — Saloo pourvoyeur. — Un rôti de lézard. — On a du porc et du jambon. — On se met en route.
Il semblait aux naufragés couchés sur le sable fin et argenté et respirant la fraîche brise du matin, qu’un sang nouveau circulât dans leurs veines, leur redonnant la force et la santé. Le pronostic de Saloo avait été rapidement confirmé, et ils reconnaissaient tous qu’il avait eu raison en leur prédisant qu’ils
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seraient promptement rétablis. Avec la force revint la gaieté et aussi l’appétit.
Les souffrances de la nuit leur avaient fait concevoir une certaine répugnance pour la chair du toucan, et ils avaient résolu de s’en abstenir; cependant, aussitôt remis, ils furent trop heureux d’y avoir recours, et on convint que la femelle, cuite à l’étuvée, composerait le menu du déjeuner.
On alluma un nouveau feu loin de l’upas, et on alla prendre hâtivement l’écaille d’huître et son contenu sous l’ombrage dangereux. Posée sur quatre gros cailloux, qui lui servaient de pieds, l’écaille, transformée en daubière, commença à chanter et à bouillir, répandant aux environs une vapeur odorante bien plus agréable aux organes olfactifs de la petite société que la fraîche brise marine, ou môme que les parfums des fleurs tropicales qui leur arrivaient par bouffées des profondeurs de la forôt.
Tout en attendant que le vieux toucan fût cuit à point, ils ne purent résister à la tentation d’essayer les forces de leur appétit en
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dirigeant un assaut sur le «poulet». On l’enleva donc promptement du garde-manger sous l’upas; on l’embrocha sur un bambou et on le fit rôtir sur la braise ardente absolument comme si c’eût été un pigeon de volière. Il ne fournit guère qu’une bouchée à chacun, mais, grâce à ce léger préambule, on put attendre le déjeuner un peu plus patiemment.
Saloo, qui était merveilleusement au courant de toutes les tactiques de la « cuisine forestière», annonça en temps et lieu que l'ôtuvée était prête, et retirant sa daubière du feu, il la posa sur le sable humide pour en laisser refroidir le contenu.
Bientôt tout le monde prit place « à table », et chacun reçut une portion de toucan : qui une aile avec un peu de foie ou de gésier, qui une cuisse avec une aiguillette, un troisième eut l’os de la poitrine ou celui du dos avec sa mince couverture de chair, un quatrième reçut tout un assortiment d’abattis et de miettes de toute provenance.
Une sauce savoureuse, due aux herbes que Saloo avait employées comme condiments, res-
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tait encore au fond de l’écaille. Cette sauce fut servie dans des gobelets que l’équipage naufragé avait eu le temps de jeter dans le bateau en quittant le vaisseau près de sombrer. Elle fournit aux eonvives un potage qui, s’ils avaient pu y joindre du pain ou du biscuit, aurait en ce moment remplacé pour eux le café avec avantage. Le pain, qui l’eût dit aux enfants, était devenu pour eux l’idéal et le complément indispensable d’un bon repas ?
Mais les boulangers étaient plus que rares sur la cote, et il fallait, de gré ou de force, se contenter de les regretter.
Aussitôt le déjeuner expédié, les naufragés s’occupèrent de chercher un emplacement propice pour s’y établir. Deux fois malheureux dans le choix de cet emplacement, ils furent plus soigneux à la troisième et examinèrent avec grand soin l’arbre sous l’ombrage duquel ils avaient l’intention de fixer leur domicile. Non loin de là, un énorme, un admirable figuier aux rameaux touffus et à la puissante végétation , qu’ils avaient fini par découvrir à une assez grande distance de l’u-
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pas, fut choisi avec acclamation par les grands et petits voyageurs. Ils transportèrent donc sous son couvert tous les ustensiles qu’ils avaient laissés sous l’upas; ils dressèrent de nouveau la bâche en guise de tente, et s’installèrent sous l’abri protecteur d’un de ces arbres célébrés par la mythologie indoue sous le nom de « banyan sacré » .
a C’était une agréable vue que celle de cet arbre vénérable. Cinquante piliers, droits et inégaux en hauteur, s’élevaient dans la plaine et supportaient sa tête touffue. De longues branches, droites comme des plumets, qui se dirigeaient vers le sol pour y prendre racine, croisaient dans leur route les rejets qui poussaient d’en bas; ces branches s’attachaient étroitement par leurs fibres barbues qui s’enroulaient en anneaux redoublés avec de sauvages contorsions. Par moment quelques branches se balançaient d’un doux mouvement au souffle passager du vent, tandis que d’autres rameaux, immobiles et pendants, étaient semblables aux stalactites qui descendent du sommet déchiré des cavernes. »
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Le banyan a souvent jusqu’à trente pieds de circonférence. Celui qu’avait choisi le capitaine Redwood pouvait en avoir environ vingt-cinq.
Une particularité qui distingue cet arbre, c’est que chaque fois qu’une de ses longues branches pendantes touche la terre elle prend racine et forme bientôt un nouvel appui pour les branches horizontales, qui autrement s’affaisseraient sous leur propre poids.
Les naufragés cherchaient seulement un abri temporaire pour y attendre que leurs forces leur permissent d’entreprendre et d’achever leur voyage projeté dans l’intérieur des terres.
Il semblait que la fortune, naguère encore si adverse, eût enfin tourné vers eux un visage souriant. Ils ne devaient plus être longtemps retenus sur le dangereux rivage, car dans la même journée qui les avait vus transporter “leurs pénates de l’upas au figuier, ce dernier leur avait fourni pour plus d’une semaine d’une nourriture bien supérieure au toucan et presque aussi fortifiante que celle que leur avaient donnée les œufs des mégapodes. Cette abon-
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dance de provisions provenait, non des fruits du figuier, mais d’un animal que les naufragés avaient vu ramper entre ses branches. Ce reptile, d’une forme hideuse, appartenait à la famille des sauriens, et il n’y avait qu’un homme affamé qui pût l’envisager avec l’idée de se repaître de sa’chair. Saloo, lui, n éprouvait aucune répugnance pour l’animal en question; il savait que ce lézard de cinq pieds de long et de la grosseur d’un homme donnerait une chair non-seulement -mangeable mais excellente. Elle est, en effet, d’une telle délicatesse qu’elle aurait été appréciée par Apicius lui-même, si le célèbre gourmet avait jamais été mis à même d’en goûter par un voyage en Malaisie.
L’animal que nos gens avaient entrevu rampant de branche en branche au-dessus d’eux était un énorme lézard du genre hydrosaur us, dont on rencontre dans les Indes plusieurs espèces très-voisines de l’iguane d’Amérique, créatures inoffensives en dépit de leur horrible aspect, et qui offrent aux chasseurs et aux habitants des bois une nourriture saine
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et agréable. Ayant dit à ses compagnons ce qu’il en savait, Saloo n’eut pas beaucoup de peine à persuader au capitaine d’envoyer une balle dans la tête de l’animal, qui fut bientôt étendu sans vie sur le sol. Avec l’aide de Murtagh, Saloo noua une de ses cordes végé taies autour >des mâchoires du lézard, qui n’avait .pas moins de six pieds de la tête à la queue, puis il le suspendit à une des branches horizontales du banyan pour l’écorcher. Ainsi suspendu avec ses quatre pattes pendantes, le saurien avait une assez désagréable ressemblance avec un homme qu’on viendrait de pendre. Sans se préoccuper le moins du monde de cette ressemblance, Saloo commença à le dépouiller, puis il le coupa en quartiers et en enleva des « escalopes », qui lurent bientôt J
grillées sur la braise. Comme l’avait affirmé le Malais, la chair de l’hydrosaurus était tendre, délicate, et rappelait celle du porc avec un léger goût de poulet et de grenouille.
Hélène et Henri avaient vu avec une certaine répugnance les apprêts de ce festin. Ce gibier était fort laid à la vue, mais les pauvres
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enfants étaient loin des jours où ils pouvaient choisir les morceaux. La nécessité est un grand maître. N’avons-nous pas vu les Parisiens et les Parisiennes, si raffinés en fait de cuisine, en arriver, pendant les horreurs d’un siège à jamais célèbre, à manger non-seulement du cheval, de l’âne et du mulet, nourriture en somme parfaitement acceptable, mais du chien, du chat, et qui pis est du rat, trop heureux si ces aliments avaient pu pro* longer leur résistance? Sans compter qu’à eux aussi le pain avait fini par manquer, absolument.
Après trois jours de cette nourriture, les naufragés se sentirent tout à fait en état de commencer leur grand voyage. Juste à ce moment, leur office reçut un nouveau renfort dans la personne d’un gros sanglier qui s’était aventuré jusque là en quête de fruits ou de racines. Une balle partie de la carabine du capitaine Redwood mit une brusque fin aux perquisitions du pauvre animal. Découpé par la main savante du Malais, il fournit, nonseulement des côtelettes, des grillades et autres
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morceaux propres à être mangés tout de suite, mais en outre une couple de jambons qui, convenablement préparés et fumés, pouvaient être conservés et former des provisions commodes pour le voyage.
Ainsi approvisionnés, les naufragés résolurent donc de se mettre en route, n’emportant avec eux que les objets faciles à transporter et dont ils pensaient tirer avantage. Ils dirent adieu, non sans quelque émotion, à la pinasse, ce cher vieux bateau qui les avait sauvés à travers les périls de l’Océan. Dans les situations extrêmes comme celle où ils se trouvaient, on s’attache même aux objets inanimés. Ce bateau, pour le capitaine et pour ses enfants, était en quelque sorte une épave de la patrie. Ils ne pouvaient donc s’en séparer froidement, surtout au moment d’entreprendre un voyage dont ils n’avaient pas l’expérience, et dont ils devaient redouter les dangers inconnus. Ils n’avaient pas cependant d’autre alternative. Demeurer plus longtemps sur la côte orientale de Bornéo, c’était vouloir y rester pour toujours. Il n’y avait pas en effet la
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moindre espérance qu’un vaisseau fît voile vers ce rivage tout exprès pour les en arracher.
La seule embarcation qu’on eût chance de voir apparaître n’aurait pu être qu’une prame montée par des pirates, et si les naufragés n’avaient pas été massacrés ils n’auraient pas évité d’être faits prisonniers et réduits en esclavage; cet esclavage, aucune puissance n’aurait pu les y soustraire, car une fois capturés, jamais ils n’auraient été revus par un homme civilisé.
C’est parce qu’il était instruit de cette terrible éventualité que le capitaine Redwood avait résolu de traverser l’île à travers les terres - dans la partie qu’il supposait la plus étroite, c’est-à-dire celle qui s’étend entre la côte orientale et la vieille ville malaise de Bruni à l’ouest, près de la petite île de Labuan où le capitaine savait qu’il existait un établissement anglais.
Ce qui l’inquiétait seulement c’était de savoir si ses enfants et surtout Hélène seraient en état de supporter les fatigues de la marche à travers une forêt pleine de mystérieux périls
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et où il n’y avait ni chemins, ni sentiers frayés; mais il les vit l’un et l’autre si braves, si résolus qu’il reprit bon espoir. Les enfants sont souvent meilleurs marcheurs que les hommes faits. Tout les occupe dans le chemin; cette distraction perpétuelle vient en aide à leurs jambes et les rend infatigables.