‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 17 sur 30 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

A TRAVERS LE PAYS

Que réserve l’avenir? — La sarbacane de Saloo. — Les sauvages de Bornéo. — Le premier jour. — La chaîne de montagnes. — On fait des provisions d’eau. — Un paysage magnifique. — L’orang-outang. — Pénible voyage. — Traversée de la plaine. — La clairière de bambous. — Les toiles d’araignées.

— Uno forêt noire. — Les habits déchirés.

En se mettant en route, le capitaine savait bien qu’il allait se trouver aux prises avec de grandes difficultés. La première était la distance à parcourir, laquelle ne devait pas être moindre de 250 milles, en admettant qu’on pût voyager en ligne droite comme vole le

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corbeau, et il était certain qu’on rencontrerait des obstacles qui obligeraient à faire bien des détours. Cependant cette difficulté était une de celles que le temps peut vaincre. A raison de dix milles par jour on pouvait être un mois en route. Et quand on en mettrait deux?

ce ne serait pas un bien grand mal ; la pensée que ce voyage était entrepris pour échapper à un affreux* isolement et pour retrouver la civilisation — on pourrait presque dire pour retrouver la vie, — était là pour les soutenir.

Ils n’étaient donc point trop effrayés par l’idée de parcourir à pied une si longue route.

Tout à fait remis à présent de leurs souffrances, ils se sentaient assez forts pour supporter la marche, et comme ils n’étaient point limités par le temps, ils pouvaient adopter une allure plus ou moins rapide suivant la nature des chemina et les forces des enfants.

Ce qui aurait pu les préoccuper, c’étaient les provisions. Tant que les jambons de sanglier dureraient, tout irait bien, mais il n’y

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en avait guère qufe pour une semaine, et trouverait-on ensuite à les remplacer?

Saloo mit encore les esprits en repos sur cette matière en disant à ses compagnons que si les forêts intérieures de Bornéo, qu’il ne connaissait pas, ressemblaient à celles de Sumatra, qu’il connaissait fort bien, elles devaient être remplies d’arbres à fruits et offrir de nombreuses occasions de tuer des oiseaux ou d'autre gibier, un daim ou un sanglier par exemple. Pour être prêt à tout événement et pour épargner les munitions très -restreintes du capitaine, Saloo avait employé les derniers jours du séjour sous le banyan à se confectionner une arme tout à fait appropriée à l’usage qu’il en voulait faire et plus commode qu’un fusil ou qu’une carabine.

C’était une sorte de fusil à vent. Le Malais avait fabriqué en outre un assortiment complet de flèches et un carquois pour les contenir.

La sarbacane, longue de huit pieds, était faite d’une pousse droite de casuarina, ce bel arbre si commun dans la Malaisie; les llèclics

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longues seulement de huit pouces étaient faites du pétiole qui supporte les feuilles d'un pal. mier assez commun aussi en cet endroit. La moelle du môme palmier, compressible comme du liège, formait à la base des flèches des boules qui remplissaient la sarbacane et faisaient obéir le dard à la seule impulsion du souffle. Le Malais était fort expérimenté dans le maniement de cette arme. 11 avait été l’un des plus habiles tireurs de sarbacane de Sumatra et pouvait à cent cinquante mètres frapper le but avec sa flèche. Mais pour rendre le coup mortel à une pareille distance, il fallait autre chose que la pointe effilée de la flèche. Aussi Saloo y avait-t-il ajouté un poison végétal dont la préparation lui était également familière. L’upas qu’on avait fui naguère avait été mis en réquisition à cet effet. Mêlant la gomme de l’upas à celle du bina, Saloo avait enduit la pointe de ses flèches d’une couche empoisonnée; elles étaient ainsi devenues propres à porter la mort dans les veines de tout animal qui aurait la mauvaise chance d’en être atteint.

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Grâce à ces préparatifs, Saloo ne craignait pas de manquer de provisions pendant le voyage.

Il se déclara commissaire des vivres et s’engagea à ne laisser la petite troupe manquer de rien.

On peut trouver étrange que les voyageurs n’eussent point calculé les chances d’arriver à quelque ville ou à quelque établissement appartenant aux naturels du pays. Us y avaient au contraire bien réfléchi, mais c’était avec la pensée de les éviter; car tous les esprits, môme celui du Malais, étaient remplis de frayeur en songeant aux Dyaks et aux autres peuplades sauvages de Bornéo, auxquels des histoires, dès longtemps accréditées quoique peut-être peu fondées, assignent un caractère terrible et mystérieux.

Ils n’y pouvaient songer que comme à des sauvages vivant au sein des bois, la plupart couverts de poils comme des bêtes, mettant leur souverain plaisir et leur souveraine gloire à couper les têtes de leurs adversaires et se repaissant souvent de chair humaine. Il n’est

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pas étonnant qu’en présence de ces faits, ou plutôt de ces fictions, nos voyageurs fussent bien décidés à éviter tout ce qui aurait la moindre ressemblance avec un homme. C’était un singulier commentaire de la supériorité de l’homme sur l’animal, que cette crainte manifestée par des hommes à l’idée de rencontrer leurs semblables dans ces solitudes boisées. Si humiliante que cette réflexion puisse paraître, c’était elle surtout qui pesait sur l’esprit des naufragés, quand, après avoir donné un dernier regard à la vaste mer bleue, ils tournèrent leurs pas vers les forêts de l’intérieur de Bornéo.

Les vêtements, les chaussures mêmes étaient heureusement en assez bon état pour qu’ils ne fussent pas arrêtés, sous ce rapport, dans leur entreprise. Sans doute ils n’espéraient pas arriver au but dans une tenue irréprochable, mais c’était leur moindre souci, Henri et Hélène avaient donc en partant fort peu de préoccupations de toilette.

Le premier jour ils suivirent le bord du petit fleuve près de l’embouchure duquel

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ils étaient restés depuis leur arrivée dans l’île.

Ils avaient plusieurs raisons pour ne pas s’en écarter. Le fleuve paraissait couler directement à l’est; en le remontant on devait aller directement à l’ouest, et c’était justement vers l’ouest que les naufragés voulaient se diriger. De plus, il y avait le long du bord un chemin battu non par l’homme mais par de gros animaux. Des empreintes visibles, çà et là, dans les endroits humides indiquaient le passage des tapirs et des sangliers; d’autres empreintes plus profondes et en même temps plus rares étaient celles des rhinocéros.

Bien que quelques empreintes fussent fraîches, les voyageurs n’aperçurent aucun animal pendant le jour. Les grands pachydermes sont généralement nocturnes et ceux don t on rencontrait les traces devaient être endormis dans leurs tanières au milieu des jungles.

Les naufragés auraient pu, tant qu’il aurait été navigable, remonter le fleuve avec la pinasse; ils y avaient d’abord pensé, mais ils

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avaient bientôt abandonné ce projet. La chaloupe était trop lourde pour qu’on pût facilement remonter à la rame un fleuve dont le courant était par places très-rapide; en outre, s’il y avait sur la côte quelque établissement de sauvages, arriver en bateau, c’était le moyen d’être découvert par l’ennemi avant même de l’avoir aperçu.

Ce qui avait surtout déterminé le capitaine, c’est que le fleuve semblait sortir d’une chaîne de montagnes dont il suivait la déclivité; il devait donc très-probablement se transformer non loin du rivage en un torrent tout à fait impropre à la navigation. Tout le monde se rangea à l’avis du capitaine, et la pinasse fut laissée dans l’abri où elle était cachée.

Les conjectures du capitaine ne tardèrent pas à se vérifier. Le soir du premier jour de marche, les voyageurs atteignirent la base des montagnes du flanc rocheux desquelles le petit fleuve jaillissait avec la violence et la rapidité d’un torrent. Aucun bateau n’aurait pu aller plus loin.

A travers le pays.

f Comme le sentier comparativement uni et facile qui longeait la berge se changeait en une rampe abrupte et escarpée , courant au bord d’un ravin, les naufragés campèrent pour la nuit au pied de la montagne. Le jour suivant fut employé à gravir la montagne en remontant le ravin jusqu’aux sources du fleuve. Là on s’arrêta pour une courte sieste, puis on se remit à monter, et on atteignit le sommet des monts, juste au moment où le soleil s’enfoncait au loin dans la profondeur des forêts.

Il n’y avait pas d’eau à l’endroit où l’on s’arrêta le deuxième jour, et les voyageurs auraient souffert de la soif, s’ils n’avaient eu la précaution de se pourvoir contre cet événe- . ment.

Leur expérience de naufragés et plus encore le souvenir des terribles souffrances que la pénurie d’eau douce leur avait causées, les avaient rendus prévoyants. Chacun des trois hommes portait en bandoulière une sorte de gourde faite d’un gros bambou et contenant près d’un demi-gallon d’eau.

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Les enfants avaient aussi leurs gourdes, proportionnées à leur taille et à leur force.

Les gourdes avaient été toutes remplies à la source du fleuve, et leur contenu formait une provision suffisante pour traverser les montagnes. Les voyageurs passèrent le reste de la nuit sur le sommet. Comme ce sommet formait un plateau assez large, et que le versant qu’ils avaient à descendre était couvert de jungles épaisses, ce ne fut guère qu’au coucher du soleil que le capitaine Redwood et ses compagnons atteignirent le bas des montagnes et purent embrasser du regard le pays qui s’étendait au delà.

Le soleil descendait derrière la crête d’une autre chaîne qui semblait parallèle à celle qu’on venait de franchir, et dont elle pouvait être à vingt milles environ.

Entre les deux, s’étendait une vallée ou plutôt une plaine unie et couverte d’épaisses forêts dans toute son étçndue, excepté en un point où une nappe d’eau brillait aux rayons du soleil couchant qui s’y reflétait, pareil à un disque d’or liquide.

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La plaine cependant n’était pas entièrement plate; çà et là s’élevaient, sur sa surface boisée, des collines isolées et arrondies comme des tours. Ces collines étaient aussi revêtues de bois, mais la teinte plus lumineuse du feuillage indiquait des essences différentes de celles qui croissaient dans la plaine.

C'était par une échappée de vue à travers les branches des arbres qui ombrageaient les flancs de la montagne, que les voyageurs contemplaient le pays au milieu duquel ils devaient s’aventurer le lendemain matin.

Saloo murmura tout à coup quelques mots qui, joints à l’expression de son visage pendant qu’il les prononçait, vinrent alarmer ses compagnons.

« Cela ressemble au pays des mias rombi, capitaine Kedwood; si ces diables enragés habitent ce bois, il serait plus sage de le tourner que de le traverser. Si nous nous obstinons à y passer, nous serons infailliblement tous dévorés. Les tigres de Singapour sont moins dangereux que le mias. Et encore, si c’était le mias ordinaire que nous

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soyons exposés à rencontrer, mais non, c’est le mias rombi, celui que les Portugais appellent gorille rouge.

— Le gorille rouge, s’écria le capitaine, est-ce l’orang-outang qne vous voulez dire?

— Oui, capitaine, les uns disent orang-outang, les autres gorille rouge, mais c’est la môme chose. Il y en a une espèce très-méchante qui s’appelle mias rombi ; il enlève les femmes, les enfants et les emporte en haut des plus grands arbres. Personne ne sait ce qu’il en fait. Il les mange sans doute, qu’en pourrait il faire autre chose? Ah! capitaine Red wood, nous craignons le Dyak, mais il n’cst pas moitié aussi mauvais que le gorille rouge ! »

Malgré l’accent particulier de Saloo et l’incohérence habituelle de ses discours, ses compagnons reconnurent dans son gorille rouge le singe bien connu de Bornéo qui, s’il est assez paisible dans les cages des montreurs d’animaux, est fort dangereux à rencontrer dans les repaires de ses forêts natales, à Sumatra ou à Bornéo.

Le lendemain matin, les voyageurs ne par-

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tirent pas de très-bonne heure, ils attendirent qu’un épais brouillard dont la plaine était couverte fût dissipé par les rayons du soleil qui se levait derrière eux, — leur route se dirigeant vers l’ouest. ,

Pendant la nuit, et même encore dans la matinée, ils avaient discuté la question de savoir s’ils traverseraient la plaine en ligne droite ou feraient un circuit pour la tourner.

Quand le brouillard eut complètement disparu, la question fut résolue par ce que les voyageurs virent en face d’eux. La plaine s’étendait à droite et à gauche, à perte de vue; chercher à en faire le tour, c’était peut-être allonger le voyage de plusieurs jours et d’un grand nombre de milles. Iis ne pouvaient donc plus penser à faire un circuit, même pour éviter les gorilles.

Du reste, le capitaine pensait que les dangers d’une pareille rencontre avaient été fort exagérés par le Malais, dont la vive imagination s’exaltait facilement sur de pareilles matières.

Rejetant donc toute idée d’une rencontre

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avec les gorilles, ils continuèrent à descendre la montagne, bien déterminés à couper droit à travers la plaine. Le soir ils eurent descendu la montagne au pied de laquelle ils s’établirent pour la nuit.

Le jour suivant, ils s’engagèrent dans la plaine. Ils y furent aux prises avec des difficultés toutes différentes de celles qu’ils avaient rencontrées jusqu’alors. Leur route avait été par moments assez difficile, surtout lorsqu’ils avaient gravi et descendu les rochers, mais les deux versants, et même le plateau de la chaîne de montagnes étaient comparativement peu boisés.

Dans la plaine, c’était tout autre chose; les grands arbres de la forêt étaient charges de plantes parasites qui s’étendaient d’un tronc à l’autre dans toutes les directions et formaient une sorte de lacis ou de réseau presque impénétrable. En quelques endroits, la hache apportée par Murtagh et même le kriss de Saloo furent mis en œuvre, et il fallut beaucoup de temps pour se faire un chemin a travers les lianes et les branches entrelacées.

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Les bambous furent encore un autre obstacle.

Ces espèces de roseaux, hauts de plus de cinquante pieds, croissaient si dru par place, qu’un serpent aurait eu peine à s’y frayer un passage.

Heureusement, les tiges de bambou sont creuses, ce qui permettait à Murtagh de les abattre facilement à coups de hache. Saloo lui- même, en les frappant obliquement de son kriss acéré, en coupa plusieurs dont les sommets touffus restèrent suspendus par leurs longues feuilles rubanées aux sommets des bambous voisins. Une de ces plantations de bambous avait au moins un mille de largeur ; il fallut aux voyageurs plus de trois heures pour la traverser. Ils auraient bien essayé de la tourner, mais ils ne savaient pas à quelle distance elle pouvait s’étendre. Peut-être avaitelle dix ou vingt milles. Les halliers de bambous forment souvent de longues bandes, leur présence n’étant due qu’à l’existence de quelque étroit ruisseau ou au cours de quelque rivière.

11 v a dans les îles de l’archipel Indien

plusieurs espèces de ces grands roseaux connus sous le nom générique de bambous, bien qu’ils diffèrent beaucoup les uns des autres, tant sous le rapport de l’aspect et de la grosseur que par beaucoup d’autres caractères.

Le bambou fournit aux habitants de ces îles tous leurs ustensiles domestiques , comme les palmiers fournissent les leurs aux habitants de l’Amérique du sud, surtout dans la grande vallée de l’Amazone.

Non-seulement leurs maisons et leurs pirogues sont construites en bambou, mais ils en fabriquent à très-bon marché une foule d’objets usuels; tels que tasse, bouteilles, barils, etc., etc. Un simple catalogue des outils et des ustensiles qu’on obtient du bambou occuperait plusieurs pages.

Malgré cette utilité, nos voyageurs n’en pouvaient souffrir la vue, surtout Murtagh, qui, tout en passant la pierre à aiguiser sur le tranchant de sa hache, marmottait entre ses dents, d’un air de mauvaise humeur, qu’il voudrait que le feu eût consumé tous les bambous de Bornéo.

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Il y avait un autre genre d’obstacle qui déplaisait à Murtagh plus encore que les bambous, c’étaient les toiles d’énormes araignées, hideux insectes pareils aux tarentules. Ces toiles s’étendaient en tous sens, allant d’un arbre à l’autre; elles rappelaient, par leur aspect, les seines qu’on voit étendues pour sécher dans un village de pêcheurs; c’étaient comme d’immenses mousticaires de plusieurs milles de long qu’on aurait attachés aux branches horizontales des arbres. Les voyageurs avaient marché dans ces étranges dentelles pendant l’espace de plus de cent mètres, le fil soyeux s’enroulant désagréablement autour de leur cou et s’attachant si bien à leurs habits, qu’ils paraissaient vêtus de coton cardé ou couverts de longs flocons de laine laissés aux buissons par un moutonmérinos.

Pour s’arracher à l’étreinte de ces toiles d’araignées, il leur fallait quelquefois employer la force. Ils pouvaient alors voir apparaître, défiant et irrité, au bord de quelque noire crevasse qui lui servait de retraite,

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l'énorme et hideux insecte qui avait filé et tissé ces toiles extraordinaires, et qui s’enfuyait à la vue d’êtres dont, peut-être, aucun spécimen n’avait été encore aperçu dans ces forêts.

La petite troupe rencontra encore d’autres obstacles dans la vaste plaine. C’étaient des bandes de terrain humide, quelquefois couvertes de grands arbres forestiers et quelquefois aboutissant à des marécages remplis de joncs avec un petit lac ou une mare au milieu. Il fallait alors marcher dans la vase ou dans une eau épaisse et stagnante toute couverte d’écume et de limon, et où l’on enfonçait souvent jusqu’aux genoux.

Ces endroits étaient d’autant plus désagréables à traverser que, sous l’ombre obscure des arbres, on entrevoyait de temps en temps un énorme hydrosaurus, presque aussi grand qu’un crocodile, qui quittait le chemin lentement et comme s’il était partagé entre le regret de s’éloigner et le désir de disputer le passage.

Le capitaine et le Malais furent obligés plus

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d’une fois de prendre Hélène dans leurs bras; la chère enfant, malgré son énergie, restant quelquefois embourbée et comme clouée dans la vase.

Quant à Henri, il supportait la fatigue comme un homme.

« Malgré ça, disait Hélène à son père en l’embrassant, et s’il n’y avait pas ces grosses araignées, c’est tout de même amusant cette promenade. »

Le père souriait et Murtagh grondait.

« Promenade, s’écriait-il, promenade, il faut avoir le caractère bien fait pour donner ce nom à nos marches enragées. »

Pour comble de désagrément, les voyageurs marchaient dans la demi-obscurité d’un continuel crépuscule et poursuivaient ainsi leur voyage à l’aventure. Ils n’auraient pu avoir d’autre guide que le soleil, devenu malheureusement invisible dans cette ombre où l’on n’apercevait ni son disque, ni rien pour indiquer sa position dans le ciel et la route qu’on devait suivre.

Il était donc non-seulement agréable mais

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fort utile aux voyageurs, de rencontrer çà et là quelques marais découverts. Il leur fallait alors, il est vrai, se résoudre à des détours qui leur faisaient perdre du temps, mais ils pouvaient ainsi s’assurer de la position du soleil et se mettre à même de continuer leur voyage en suivant une bonne direction.

Pendant les heures du milieu du jour, ils étaient privés de ce guide, car le soleil, lorsqu’il est au méridien, ne fait pas d’ombre sur le cadran. Mais ils ne s’aperçurent guère de cet inconvénient, car, à midi, la chaude atmosphère était devenue insupportable, ce qui, joint à la fatigue qu’ils avaient éprouvée à marcher à travers les bambous et les marécages, les avait forcés à prendre quelques heures de repos.

Ils reprirent leur marche dans la soirée, alors que le soleil, s’inclinant à l’horizon, leur indiquait la route qu’ils devaient garder. Ils voulaient atteindre la nappe d’eau qu’ils avaient vue du haut des montagnes, et ils désiraient y arriver par la pointe méridionale qui était dirigée exactement vers l’ouest. Elle

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paraissait s’étendre juste à mi-chemin entre les deux chaînes de montagnes, et semblait ainsi très-bien placée pour qu’on pût faire une halte sur ses bords. En quittant la montagne, les voyageurs avaient espéré d'atteindre cette nappe d’eau en quelques heures, ou, au plus tard, au coucher du soleil. Ce fut seulement au crépuscule du troisième jour qu’ils en touchèrent la rive la plus voisine, épuisés de fatigue, et leurs vêtements déchirés et tout tachés de vase. Si Henri et Hélène, au lieu de souliers , n’avaient pas eu de fortes bottes imperméables surmontées de jambières bien serrées autour de leurs jambes, ils auraient laissé leurs chaussures en chemin; mais, grâce à Dieu, tous les voyageurs étaient bien pourvus de ce coté.

Aussitôt arrivés sur le bord du lac, ils s’étendirent sur la terre nue, et oublieux de toute chose, même de la nécessité de veiller, ils s’abandonnèrent au sommeil.

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