CHAPITRE XVI
LE GORILLE ROUGE
Imprudence de Henri. — Serait-ce un homme? — Mœurs du gorille. — Un herbivore. — Le frère et la sœur.
Ils dormirent tard dans la matinée, et après s’être levés avec quelque difficulté, ils allumèrent du feu, et firent cuire, pour leur déjeuner, quelques tranches du jambon de sanglier qu’ils avaient préparé avant de quitter la côte. Le premier jambon était consommé, et le second diminuait rapidement; il n’allait bientôt plus offrir qu’un os dépouillé
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de chair, car le voyage avait déjà duré une semaine.
Aussi les voyageurs résolurent-ils de faire une halle sur les bords du lac, tant pour se reposer dé leurs fatigues que pour tâcher de refaire quelques provisions.
Saloo apprêta sa sarbacane et ses flèches empoisonnées, le capitaine examina sa carabine, et le charpentier, appelé par ses aptitudes spéciales vers la pêche, prépara ses lignes et ses hameçons pour aller voir si les hôtes du lac craindraient autant d’y mordre que leurs frères des bords de la mer.
Les trois hommes s’éloignèrent donc, Murtagh suivant seul le bord du lac, tandis que le capitaine armé de sa carabine, et Saloo portant sa sarbacane, se dirigeaient vers l’intérieur du bois.
Henri et Hélène restèrent là où l’on avait passé la nuit à l’ombre d’un arbre d’une espèce inconnue aux naufragés, mais qui n’était certainement ni un durion, ni un upas. Les enfants avaient reçu la recommandation de ne pas s’en éloigner jusqu'au
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retour du capitaine et de ses deux compagnons.
Henri, quoique bon garçon et généralement assez soumis, n’était pas abondamment doué de prudence. Il était natif de New-York, et, par conséquent, précoce, courageux et hardi à l’excès. Avec ces dispositions, il ne put résister à la tentation de tirer un coup de fusil, lorsqu’un grand oiseau, presque aussi haut que lui, — une cigogne argale (ciconia argalia ) — vint s’abattre dans une petite presqu’île qui s’avançait sur le lac et resta là, planté sur ses grandes jambes pareilles à des échasses.
S’emparant du lourd fusil de marine qui faisait partie des objets rapportés du bateau, Henri s’avança pour surprendre l’échassier , laissant Hélène, toute seule sous l’arbre.
Quelques roseaux qui garnissaient la berge pouvaient permettre au chasseur de s’approcher sans attirer l’attention de l’oiseau; il s’était déjà glissé assez près pour pouvoir tirer à coup sûr, lorsque retentit à ses oreilles
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un cri qui le frappa d’une terreur soudaine.
Il avait reconnu la voix d’Hélène.
Se retournant brusquement, il regarda du côté de l’arbre, et comprit du premier coup d’œil la cause des cris d’effroi qu'Hélène continuait à faire entendre. Un homme était près d’elle , et quel homme ! Jamais Henri n’avait vu ni rêvé , même dans ses rêves les plus sombres et les plus bizarres, un être aussi hideux que celui qu’il • voyait à demi accroupi à quelques pas de sa sœur.
Cet. homme, s’il s’était tenu droit, aurait eu au moins huit pieds de haut; cette stature n’aurait pas encore été proportionnée à sa tête massive, à la largeur de sa poitrine et de ses épaules et à la longueur de ses bras.
Mais ce qui le rendait si effrayant, tant pour le jeune garçon, malgré son éloignement, que pour la petite fille plus proche de lui et, par conséquent, plus en danger, ce n’était pas seulement sa stature gigantesque , c’était son aspect général, le « tout en-
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semble » de cette étrange créature à figure humaine.
Cet individu était entièrement couvert de poils roux, touffus et hérissés comme le poil d’un ours ou d’un loup. Ce poil, d’un rouge brillant sur le corps et sur les membres , était plus blond sur la face où il était aussi plus fin. Jamais les enfants n’avaient vu ni imaginé une pareille créature, et ils avaient cru, jusqu’alors, qu’il n’en avait jamais existé que dans l’imagination des anciens grecs ou romains qui représentaient ainsi leurs satyres.
Au premier coup d’œil , Henri avait cru voir un homme, mais un moment de réflexion lui fit comprendre que la monstrueuse créature qu’il avait sous les yeux était un singe que sa taille gigantesque lui fit reconnaître pour appartenir à l’espèce désignée par Saloo sous les noms de mias rombi , d’orang-outang et de gorille rouge.
Les renseignements de Saloo et ses explications un peu emphatiques sur ce singe
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n’étaient certes pas agréables à se rappeler en ce moment, et, quoique brave, le jeune garçon tremblait pour sa sœur, sinon pour lui-même. Une attaque de la part du gorille était beaucoup moins à craindre pour lui que pour Hélène qui en était à une bien moindre distance. Le péril d’Hélène semblait imminent, aussi la première pensée d’Henri futelle de courir vers le singe et de lui décharger son fusil en plein visage. Mais il s’arrêta en voyant qu’Hélène, mue par l’instinct de la conservation, s’était glissée autour du tronc de l'arbre, s’était cachée derrière, et avait en même temps eu la prudence d’interrompre ses cris.
L’animal ne manifestait nullement l’intention de la suivre, il paraissait plutôt vouloir se diriger vers le bord du lac. Henri pensa donc que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était d’attendre et de ne décharger son fusil que si le singe faisait quelque démonstration hostile.
Saloo lui avait dit, du reste, que le gorille n'attaque pas souvent l’homme et que, si
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on ne l’irrite pas, il continue tranquillement son chemin, excepté dans la saison où les femelles sont inquiètes pour leurs nouveaunés. Alors les mias attaquent tout homme ou tout animal qui s’approche de leur retraite; s’ils sont irrités ou blessés, ils combattent leurs adversaires avec un acharnement sans égal.
Se rappelant tous ces details, Henri reposa à terre la crosse de son fusil, abaissa le chien et s’agenouilla dans les hautes herbes où il disparaissait ainsi complètement.
Il vit bientôt qu’il avait agi sagement. Le gorille ne semblait pas plus s’apercevoir de la présence des deux enfants que s’ils avaient été à cent milles de là; il continuait son chemin vers le bord de l’eau avec un air de parfaite indifférence. Heureusement pour Henri, il suivait une direction qui s’écartait diagonalement et devait nécessairement l’éloigner de l’endroit où s’était blotti le jeune garçon, en même temps que d’Hélène. Selon toute apparence, le but de sa course était une plante liliacée dont les hautes tiges suc-
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culentes formaient une couche de verdure à la surface de l’eau, tout près de la berge.
D’après Saloo, l’orang-outang se nourrissait principalement de fruits, se rejetant, quand il en manquait, sur les feuilles et les tiges des plantes aquatiques si communes dans les rivières et dans les lacs des régions tropicales. Il était donc probable que le gentleman velu était en quête de fruits, à moins que, poussé par le désir de varier ses aliments, il ne fût venu chercher un mets qui flattait davantage son goût.
Il arriva bientôt auprès du lit de plantes aquatiques, entra dans l’eau jusqu’aux genoux, attira les branches à lui à l’aide de ses deux grands bras et ouvrant une bouche aussi large que celle de l’hippopotame, il se mit à croquer les feuilles, les tiges et les fleurs en faisant le même bruit qu’un bœuf ^qui rumine.
Voyant le singe si paisible et espérant qu’il resterait quelque temps dans ces bonnes dispositions, Henri se releva et se glissa silencieusement mais rapidement vers l’ar-
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bre. Il rejoignit sa sœur et la prenant dans ses bras , il l’embrassa pour effacer les traces de la peur terrible qu elle venait d’éprouver.