CHAPITRE XVII
LE DANGER CONTINUE
Le gorille. — Terrible attente. — Résolution de Henri. — Fureur du gorille. — Où va-t-il? — Un nouveau gavial.
Ce n’était pas un baiser de félicitation qu’Henri venait de donner à sa sœur ; le gorille était encore en vue et Henri n’était rien moins que sûr du salut de sa sœur et. du sien propre.
Quoique tout entier, en apparence, au soin de continuer son festin de plantes aquatiques, le singe pouvait l’interrompre à un
238 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNEO.
moment donné et s’élancer sur les deux enfants. Quel parti prendre, pour échapper à ce monstre? Courir dans la forêt et tâcher de trouver leur père et Saloo? Ils pouvaient choisir une mauvaise route et empirer ainsi les choses. Ce gorille, en retournant dans les bois, pouvait les rencontrer, et alors il leur serait impossible de l’éviter.
Courir après Murtagh était tout aussi dangereux, les enfants ne sachant pas quelle direction avait prise le charpentier.
La réflexion leur prouva que le plus sage était encore de rester où ils étaient.
Fallait-il crier au secours pour rappeler les absents ? Non , car leurs cris auraient attiré l’attention de l’orang-outang et par suite, l’auraient ramené vers eux.
Du reste, Hélène avait déjà crié de toute sa force, de tous ses poumons, et si les chasseurs avaient été à portée de la voix, ils n’auraient pas attendu d’autre signal pour accourir. Ils étaient évidemment trop éloignés pour entendre aucun appel. Les enfants se déterminèrent à rester où ils étaient, dans
LE DANGER CONTINUE
l’espoir que soit leur père, soit Murtagh, soit le Malais pourrait venir à leur secours. Ils furent môme assez prudents pour ne point quitter leur abri afin d’observer le gorille.
Lorsque Henri avait rejoint sa sœur, il s’était caché avec elle derrière le tronc de l’arbre, du côté de la forêt.
La main dans la main, les deux enfants restaient debout et silencieux, épiant à travers le feuillage des orchis grimpants qui s’enroulaient autour du large tronc, tous les mouvements du gorille dont ils ne pouvaient être aperçus.
S’ils avaient été moins en danger, il eût été curieux et intéressant pour eux, d’observer ce singe gigantesque et si semblable à un homme pendant qu’à l’aide de ses bras musculeux, longs de près de quatre pieds, il arrachait les hautes plantes aquatiques pour les manger à pleine bouche. Il faisait de <• temps en temps quelques pas, s’avançant dans le lac pour atteindre une plante plus éloignée et qui lui paraissait sans doute plus appétissante.
240 LES NAUFRAGÉS DE' l’iLE DE BORNEO.
Les enfants suivaient des yeux ce spectacle qui eût captivé toute leur attention, s'ils avaient été en sûreté, mais dont l’intérêt ne pouvait, dans les circonstances présentes, faire taire l’angcisse de leur cœur.
Pendant qu’ils regardaient ainsi, anxieux et craintifs, ils prêtaient l’oreille au moindre bruit, espérant en saisir un qui leur annoncerait le retour de leurs protecteurs.
Les minutes fuyaient, personne ne venait et aucun bruit ne se faisait entendre.
Il se passa bien du temps ainsi, sans qu’aucun bruit vînt de la forêt. On n’entendait rien, ni une voix humaine, ni un cri d’oiseau blessé, qui pût faire pressentir le retour des chasseurs.
Le singe mangeait toujours, mais avec moins de voracité. Il attirait les racines à lui avec plus de lenteur et les choisissait plus soigneusement, rejetant celles qui lui semblaient moins tendres.
Sa faim paraissait presque complètement apaisée ; il allait sans doute regagner bientôt son repaire. Ce repaire était probablement
LE DANGER CONTINUE. 241
dans la forêt, mais où ? Dans l’arbre sous lequel se cachaient les enfants effrayés, sur un autre tout auprès ou bieir au loin dans l’épaisseur du bois? Les pauvres petits l’ignoraient, mais ce qu’ils savaient bien, c’est que l’instant de la crise approchait.
Tous les deux frissonnaient en songeant qu’ils allaient se retrouver face à face avec cet être hideux et peut-être saisis entre ses longs bras velus. Alors, que ferait-il d’eux, et comment lui échapper? Si le singe' venait du côté où ils étaient et les attaquait, il les aurait bientôt mis en pièces.
Henri était déterminé à faire le sacrifice de sa vie pour sauver celle de sa sœur, si toutefois l’un d’eux pouvait être sauvé.
Donc, s’armant courageusement de son fusil, il dit à Hélène :
« Petite sœur Nell, si le singe vient par ici, laisse-moi faire, je me charge de tout.
Éloigne-toi seulement quand tu me verras prêt à faire feu. Je ne tirerai qu’à bout portant pour être sûr de l’atteindre. Le manquer, ce serait, comme l’a dit Saloo, empi-
242 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO-
rer les choses. Si je ne le tue pas du premier coup, ne t’inquiète pas de moi, mon père ou Saloo entendront le bruit du coup de feu et viendront à notre aide. Petite sœur chérie, promets-moi de te tenir à l’écart, quoi qu’il arrive, jusqu’à ce que quelqu’un vienne.
— Henri, cher Henri! je ne veux pas te quitter, je ne t’abandonnerai pas dans le danger et si tu meurs, je veux mourir avec toi, répondit Hélène.
— Ne parle donc pas ainsi , petite sœur, il n’y a pas de danger que le singe me tue, je cours mieux que lui. Il ne va déjà pas si vite , et nous lui échapperions facilement si nous savions quel chemin prendre. En tout cas, fais ce que j’ai dit et repose-toi sur moi du reste. »
Pendant qu’ils discutaient ainsi, Henri insistant povi qu’Hélène s’éloignât si le singe les atta 1 .a,it, et Hélène protestant avec larmes qu’elle ne voulait pas quitter son frère, un mouvement fait par le mias attira leur attention.
Çe mouvement n’indiquait nullement l’in-
LE DANGER CONTINUE
tention de s’éloigner, c’était seulement un * tressaillement de surprise, bientôt suivi d’un geste de colère. Ce geste fut accompagné d’un grognement féroce auquel succédèrent de rauques aboiements pareils à ceux d’un boule-dogue ou d’un mâtin, qu’une forte muselière aurait empêché de donner un libre cours à sa rage.
En même temps, au lieu de se redresser comme l’eut fait un homme en pareil cas, l’effroyable singe, qui s’était tenû jusque-là tout droit sur ses pieds, se laissa retomber sur ses mains et se trouva posé comme un quadrupède quelconque. Alors les joues gonflées par la colère, les yeux brillants comme deux charbons ardents, sa bouche énorme ouverte et montrant deux formidables rangées de dents étincelantes, le mias s’affermit dans son attitude comme s’il attendait un ennemi bien connu, mais trop peu dangereux pour qu’il voulût l’éviter.
Et quel ennemi aurait-il pu craindre? Y avait-il, dans les forêts de Bornéo, un seul être, bipède, quadrupède ou reptile, capable
244 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
de lutter avec avantage contre le colosse qui semblait participer de toutes les races, et qui avait deux fois la force de l’animal le plus vigoureux.
Suivant Saloo, aucun être vivant ne pouvait résister au mias rornbi.
L’ennemi n’allait pas du côté de la forêt, il s’avançait sur le lac, et les enfants surent bientôt pour quel adversaire le singe avait pris son attitude de colère défiante.
C’était un énorme saurien, un crocodile plus grand que tous ceux qu’ils avaient jamais pu voir.
Dans la longue forme sombre qui glissait à travers les tiges des plantes aquatiques , et dont la vue arrachait au gorille des cris de fureur, ils reconnurent un gavial — ce crocodile redoutable des rivières et des marécages de l’Inde orientale.