CHAPITRE XVIII
ÜN RARE SPECTACLE.
L’arrivée du crocodile. — Un combat terrible. — Qui sera vainqueur? — Victoire du gorille. — Mons trum horrendum. — Ils sont sans secours. — La crise approche. — Il est sur l’arbre. — Retour de Murtagh. — Bravoure de Henri. — Hélène enlevée. — Désespoir du père. — Dans la forêt. — Chasse cruelle. — Prière suprême.
Quand les enfants virent le reptile, il était déjà tout près de l’endroit où l’orang-outang l’attendait, dans l’eau jusqu’aux genoux.
Ils espéraient voir le singe reculer devant son redoutable adversaire.
En effet, il commença par battre en re-
246 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
traite, mais il n’aila pas plus loin que la berge, où il s’arrêta, faisant bravement face à l’ennemi.
Les enfants reconnurent alors que Saloo avait eu raison de dire que le mias ne craignait aucun animal, soit des forêts, soit des rivières, car le gavial est certainement le plus redoutable de tous les animaux, et la contenance du singe n’indiquait pas le moindre sentiment de frayeur.
S’il en avait eu peur, il se serait retiré dans les bois, où il lui eût été facile d’éviter une rencontre, en grimpant dans un arbre.
S’il s’était même un peu reculé sur la « terre ferme » , l’amphibie ne l’aurait pas suivi, et tout conflit eût été évité. Mais, loin de chercher à fuir le saurien, il restait sur le bord à l’attendre en poussant des aboiements sauvages, pareils, nous l’avons déjà dit, à ceux d’un dogue furieux dont la gueule serait à moitié fermée par les courroies d’une muselière. En même temps il frappait la terre à coups redoublés avec ses pattes de devant, arrachant les herbes et les roseaux et les lançant jusque
UN RARE SPECTACLE
dans la gueule du crocodile, comme pour le provoquer au combat.
Le reptile continuait à avancer sans paraître, le moins du monde, troublé ni par les cris , ni par les gestes agressifs du quadrumane.
Selon toute apparence, rien ne pouvait effrayer le gigantesque saurien. Confiant dans sa taille et dans sa force, confiant surtout dans la peau épaisse qui couvrait son corps comme d’une impénétrable cotte de mailles, le crocodile devait être persuadé, lui aussi, qu’il n’y avait à Bornéo aucun animal qui fût en état d’affronter sa colère.
ïl avançait à l’attaque, ne pensant pas qu’il pût courir quelque danger, mais songeant seulement à saisir la créature étrange qui avait osé pénétrer dans son domaine, et qu’il prenait, peut-être, pour un être humain faible et débile, comme les pauvres Dyaks dont il avait fait précédemment ses victimes.
La fausse retraite de son adversaire l’avait sans doute confirmé dans cette opinion qui allait être gravement déçue.
248 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
Enfin, il s’arrêta, s’enfonça dans le lac autant que la profondeur de l’eau pouvait le lui permettre, et attendit un moment, comme pour s’assurer si son ennemi continuerait à battre en retraite.
Le voyant au contraire reprendre son attitude belliqueuse, il se remit en marche, rampant avec précaution jusqu’à ce que, les roseaux ne le cachant plus, il se leva brusquement sur ses pattes antérieures, et, s’aidant de sa queue comme d’un ressort, bondit sur la berge, la gueule toute grande ouverte.
Pendant un moment, le bout de son museau resta enseveli dans les longs poils rouges du gorille , que les spectateurs s’attendaient à le voir entraîner dans le lac.
Ils se félicitaient d’être ainsi débarrassés du singe , quand un mouvement de celui-ci les avertit que le combat pourrait bien être moins vite terminé qu’ils ne l’avaient supposé.
Le mias s’était jeté de côté, et sautant har-
UN RARE SPECTACLE
diment par-dessus la tête du crocodile, il était allé retomber juste à la même distance de la queue de son adversaire que de ses terribles mâchoires.
Si le gavial se meut rapidement dans l’eau, il n’en est pas de même sur la terre ferme, et avant qu’il eût pu se retrouver en face du singe, celui-ci, par un nouveau bond aussi adroit et aussi prompt que le premier, venait de lui sauter sur le dos. Là, se mettant à califourchon, il se maintint solidement à l’aide de ses grosses jambes courtes, et étendit ses grands bras le long des omoplates du crocodile, comme s’il voulait l’étouffer.
Alors commença entre les deux monstres une de ces luttes étranges et terribles dont on ne peut être témoin que dans les profondeurs des forêts de Bornéo et de Sumatra, solitudes sauvages où l’homme ne pénètre que bien rarement.
Même là, de telles scènes n’ont guère de spectateurs , tout au plus quelque Dyack égaré sur les bords d’un cours d’eau inexploré, et cherchant son chemin à travers les
2w0 LES NAUFRAGES DE L’iLE DE BORNÉO.
jungles dans le labyrinthe des lagunes et des marécages.
De la part du crocodile, la lutte ne consistait qu’on une série d’efforts ayant pour but de désarçonner le cavalier chevelu qui se tenait sur son dos aussi solidement que sur une selle. Le crocodile faisait pour cela tout ce qui était en son pouvoir ,t ournant sur son ventre comme sur un pivot, frappant ses longues mâchoires l’une contre l’autre avec le bruit d’un coup de pis tolet, fouettant la terre de sa longue queue qui coupait les herbes et les roseaux comme l’eût fait la lame d’un cimeterre; se repliant et se tordant en tous sens. — Le tout sans aucun résultat. — Le singe restait aussi ferme qu’un Mexicain sur une mule rétive.
Un de ses bras serrait l’épaule du reptile, l’autre oscillant en l’air comme s’il cherchait quelque objet qu’il pût saisir.
A quoi tendait ce mouvement? Les spectateurs ne pouvaient d’abord le deviner; mais bientôt ils surent à quoi s’en tenir.
UN RARE SPECTACLE
Projetant tout à coup son bras libre en avant, le singe saisit la mâchoire supérieure du gavial.
Pendant la lutte, la gueule du reptile avait été toute grande ouverte, avec la mâchoire supérieure dressée piesque perpendiculairement, comme font les sauriens , auxquels la conformation de leurs vertèbres cervicales permet de distendre ainsi leurs mâchoires.
On aurait pu croire que le gorille venait de mettre sa main dans un terrible piège, et que ses doigts pris entre les dents du saurien allaient être écrasés comme de fragiles tuyaux de pipe ou comme une côte de céleri. C’était à quoi, dans leur inexpérience, s’attendaient les jeunes spectateurs.
« Il est pris, » dit Henri à sa sœur.
Mais non, le vieux singe rusé savait bien ce qu’il faisait. A peine eut-il accroché sa main à la mâchoire du crocodile, qu’il décida en lui-même que jamais les deux mâchoires ne se rejoindraient. Il fit un dernier et formidable effort. Appuyant fortement
ses genoux contre les épaules du saurien et roidissant ses bras de toute la puissance de ses muscles, il tira violemment à lui.
On eiïtendit un craquement sourd, comme celui d’un arbre déraciné , puis on vit le hideux reptile, en proie à d’horribles convulsions, tordre son corps et agiter sa queue en tous sens. Le gorille avait accompli sa tâche; son ennemi allait périr, désarmé, brisé par ce terrible embrassement.
Le vainqueur, se détachant du corps de sa victime dont les convulsions devenaient de plus en plus faibles, sauta de côté, et se tenant droit sur ses hanches, il contempla cet ennemi en faisant entendre un rire sauvage semblable à l’horrible hurlement d’un maniaque.
Les lecteurs supposeront peut-être que l’étrange combat que nous venons de décrire est une de ces inventions nées de toutes pièces dans l’imagination de l’auteur; quelquesuns ne se feront pas faute d’ajouter que c’est une pure absurdité, bonne tout au plus à figurer dans un de ces contes du gaillard d’a-
UN RARE SPECTACLE
vant, où les vieux matelots se jouent de la crédulité des novices. Un tel jugement ne pourra être porté cependant que par ceux qui ont fait de la nature une étude peu attentive ; quant aux naturalistes, ce chapitre de la vie et des mœurs des animaux ne leur causera aucun étonnement. Ils savent qu’il n'y a dans ce récit rien que de véridique, et que la scène qui s’y passe, bien que ne se produisant pas journellement sous les yeux des hommes, et surtout des hommes civilisés, a cependant été observée plus d’une fois par les habitants des solitudes de Bornéo.
Interrogez un vieux chasseur d’abeilles de cette île; il vous confirmera de tout point notre narration, ajoutant que l’orang-outang, qu’il appellera mias, est de force à lutter contre tous les animaux qu’il peut rencontrer, soit dans les forêts, soit dans les jungles, et que seuls le crocodile ét le python osent l’attaquer. Le python est ce serpent de l’espèce des boas constrictors avec lequel Murtagh avait si désagréablement fait connaissance. Le chasseur d’abeilles — un Dyak
254 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
probablement — vous dira aussi que, dans ces combats, le gorille est toujours vainqueur, malgré les dimensions énormes des reptiles qui l’attaquent. Imaginez un peu un lézard ou un serpent long de dix mètres, c’est-àdire deux fois ce que mesure la chambre où vous êtes en ce moment, ou une longueur égale à la largeur de la rue dans laquelle vous vous promenez. A peine en trouverezvous un spécimen dans les muséums, car ils sont rarement rencontrés par nos naturalistes, et plus rarement encore les voyageurs peuvent-ils 7 s’en emparer.
Vous n’avez pas cependant à le mettre en doute, il existe de par le monde des serpents et des lézards de cette taille, et de plus grands encore.
On les trouve aussi bien dans les lacs et les forêts de l’Amérique équatoriale que dans les îles trüpicales des Indes. Beaucoup de « contes de matelots » des temps passés, malgré le discrédit dans lequel leur invraisemblance les avait fait tomber, ont été reconnus véridiques, grâce au nouveau jour dont les
UN JURE SPECTACLE
ont éclairés les modernes explorations scientifiques.
Quoique plusieurs de ces faits soient ajoutés à ce récit sous lorme d épisodes, le lecteur ne doit, ni se croire mystifié, ni traiter les faits avec un dédain présomptueux. Si jamais le sort ou la fortune l’envoie faire un tour dans l’arcliipcl Indien, il se départira de son incrédulité.
Henri Redwood et sa sœur Hélène ne faisaient pas d’aussi tranquilles réflexions, à l’ombre du banyan derrière lequel ils se cachaient pour observer le combat entre les deux monstrueuses créatures qu’ils trouvaient également effrayantes.
S ils avaient obéi a 1 instinct de la justice, ils auraient pris parti contre l’agresseur^ mais, dans cette circonstance, ils étaient amenés à penser tout autrement. Avec le triomphe du singe, ils voyaient renaître pour eux le danger qu aurait peut-être fait cesser la victoire de l'animal amphibie. La lutte terminée, ils se retrouvaient, comme auparavant, incertains et tremblants.
256 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.
Le crocodile, quoique blessé et hors d’état de nuire, n’était pas encore mort; il se tordait toujours sur le sol, mais ses mouvements, causés par la souffrance, s’affaiblissaient de moment en moment.
Et le gorille était là, tout près, posé sur ses hanches, agitant par instant ses bras velus audessus de sa tête, et faisant entendre son rire étrange et saccadé, comme s’il ne pouvait se lasser de célébrer la victoire qu’il venait de remporter.
Combien cela dura-t-il de temps? Ce spectacle était assez horrible pour qu’on en désirât la fin. Tel n’était cependant pas le sentiment des enfants épouvantés; ils eussent désiré, au contraire, qu’il pût continuer jusqu a ce qu’une voix partie de la forêt ou le bruit d’un pas bien connu pût venir leur apprendre que le secours était proche.
Ils écoutaient attentivement, mais ils ne saisissaient ni le son d’une voix ni le bruit d’un pas ami. Par moments ils pouvaient entendre le chant d’un oiseau ou le cri d’un quadrupède rôdant dans les clairières, mais ces cris n’cx-
UN RARE SPECTACLE
primaient pas l’effroi; les chasseurs avaient dû aller au loin, en quête de gibier, et ils ne pourraient pas revenir à temps.
Henri songea de nouveau à décharger son fusil en guise de signal. Mais ce signal, en admettant même qu’il fût entendu, pouvait rester sans résultat, car le capitaine et ses compagnons, sachant Henri capable de se servir du fusil, supposeraient peut-être qu’il avait tiré au passage sur un oiseau ou sur quelque autre gibier. D’un autre côté, la détonation arrivant aux oreilles du mias, pouvait le distraire de la contemplation de son triomphe, et l’amener justement là où l'on redoutait sa présence.
Tirer un coup de fusil était donc plus dangereux qu’utile; il valait mieux attendre et se confier à la protection du Seigneur. Le brave enfant, réfléchissant à combien de périls lui et ses compagnons avaient déjà échappé, par d’heureuses circonstances, s’en remit à Dieu pour l’avenir. Tenant d’une main son fusil, de l’autre il attira Hélène près de lui et lui murmura quelques mots de consolation
258 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
auxquels Hélène répondit par des paroles de pieuse résignation.
Un moment encore, et la foi des deux enfants allait être soumise à une rude épreuve.
Le gorille, après avoir longtemps regardé d’un air rechigné les contorsions de son ennemi agonisant, parut enfin satisfait. Se retournant vers la forêt, il se disposa à quitter la place. La crise approchait pour Henri et Hélène. — Quel chemin allait-il prendre?
Les enfants n’avaient pas eu le temps de se faire cette question et d’y répondre, à peine même avait-elle eu le temps de se formulet dans leur pensée, quand ils virent le gorille se tourner vers l’arbre sous lequel ils se tenaient et se diriger droit vers eux.
« Nous sommes perdus ! » s’écria involontairement Henri, Il aurait bien voulu rattraper ces paroles, en voyant combien elles ajoutaient à l’effroi d’Hélène dans un moment où elle avait plutôt besoin d’être encouragée » et soutenue.
Mais les paroles prononcées ne nous appartiennent plus, et nous ne pouvons les repren-
UN RARE SPECTACLE
dre. Henri n’avait pas le temps d’en dire plus long ni de penser à ce qu’il pourrait faire. Le monstre s’avançait avec une démarche maladroite, mais cependant assez rapide, et il allait bientôt atteindre la place où les enfants se blottissaient. Ses mouvements indiquaient une surexcitation bien naturelle, du reste, après son récent combat contre le gavial. S’ils étaient vus, les enfants ne pouvaient manquer de déterminer en lui un redoublement de fureur.
S’ils étaient vus ! Et comment pouvaientils ne pas l’être?
Ils restaient de l’autre côté de l’arbre et se cachaient sous les feuilles des orchis ; mais ils étaient bien mal cachés, et seraient sûrement découverts si le singe, après avoir dépassé l’arbre, se retournait pour regarder autour de lui.
Il se dirigeait toujours en droite ligne vers l’arbre, sur lequel il semblait avoir l’intention de grimper. A ce moment encore, Henri pensa à s’enfuir avec Hélène. Il regrettait de ne l’avoir pas fait plus tôt; le danger de se perdre
260 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
dans la forêt lui paraissait moins grand que le péril immédiat qui les menaçait alors.
Un rapide coup d’œil aux environs lui montra qu’il était trop tard pour fuir. L’arbre derrière lequel il s’abritait avec sa sœur était au milieu d’un espace découvert qu’ils ne pouvaient traverser sans courir le risque d’être aperçus par le singe, qui aurait bientôt fait de les saisir au passage.
Il y avait bien un autre arbre tout près de celui-là, mais la direction dans laquelle il était placé rendait impossible qu’on pût l’atteindre sans éveiller l’attention du gorille. Les enfants n’avaient donc pas d’autre alternative que de s’enfuir, au risque d’être poursuivis, ou de rester là où ils étaient et de courir la chance de n'être pas découverts. Ils choisirent ce dernier parti et restèrent silencieux, se serrant la main et s’appuyant au tronc de l’arbre , du côté opposé à celui par lequel venait le gorille.
Ils prirent le parti de ne plus même essayer de se rendre compte des mouvements de l’ennemi qui s’avançait vers eux; ils crai-
UN RARE SPECTACLE
gnaient de se trahir en se penchant pour les suivre à travers le feuillage des orchis grimpants.
Après tout, le singe pouvait entrer dans la forêt sans se douter de leur présence. Dans ce cas, il n’y aurait plus de danger. S’il venait à eux, le brave Henri était disposé à lutter énergiquement contre lui. Il tenait à la main son fusil chargé, tout prêt à en envoyer la charge en plein visage à l’orang-outang.
Le frère et la sœur, retenant leur souffle, attendaient en silence, et leur cœur battait si fort que chacun pouvait entendre les battements du cœur de l’autre.
Cette anxiété était pour eux une véritable torture ; comme pour la prolonger, l’animal ne se dirigea pas immédiatement sur l’arbre. S’était-il arrêté en route? Avait-il pris une autre direction ?
Henri allait chercher à savoir ce qu’il en était en regardant, si dangereux que ce fût, aux alentours, quand il entendit gratter de l’autre côté du tronc. C’étaient les griffes du mias sur l’écorce. Un instant après, le bruit
262 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.
se fit entendre un peu plus haut, et les enfants comprirent que le singe montait à l’arbre.
Henri s’en réjouissait presque, pensant que le singe allait monter sans regarder de leur côté. Comme l’arbre était très -élevé, que son feuillage épais était encore épaissi par les lianes qui s’enroulaient à toutes les branches, une fois que l’animal serait à une certaine hauteur, Henri comptait se glisser inaperçu hors de sa cachette, et se sauver avec sa sœur à une distance assez grande pour pouvoir attendre sans trop de péril le retour des chasseurs.
Malheureusement, un incident imprévu vint bouleverser ce consolant programme et changer le salut espéré en une épouvantable catastrophe.
Ce fut Murtagh qui, bien innocemment du reste, fit prendre aux événements ce lamentable tour.
Le charpentier revenant de la pêche, trébucha contre le gavial qui gisait sur le bord du lac. Bien que hors d’état de retourner vers
UN RARE SPECTACLE. 263
son élément favori, le reptile n’était pas encore tout à fait inanimé. La mâchoire brisée et disloquée, il se tordait dans des spasmes intermittents.
L’Irlandais, incapable de s’expliquer ce qu’il voyait, en ressentit une surprise mêlée d’une crainte vague qui s’accrut lorsqu’il ne vit plus les enfants près de l’arbre sous lequel on les avait laissés.
Si le brave homme avait prudemment gardé le silence, tout aurait été pour le mieux; mais en apercevant le gorille qui montait le long de l’arbre, une pensée dont il ne fut pas maître traversa son cerveau ; il crut que les enfants avaient été tués et peut-être dévorés par ce monstre velu. Cette affreuse idée fit jaillir de sa poitrine un effroyable cri de désespoir.
C’était tout ce qui pouvait arriver de pis; ce cri, tout douloureux qu’il était, retentit joyeusement à l’oreille des enfants. Se croyant déjà sauvés par la seule présence d’un de leurs protecteurs, ils se précipitèrent hors de leur cachette, et se découvrirent ainsi à leur terrible ennemi dont ils purent voir au-dessus
264 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
d’eux les yeux sombres flamboyant comme ceux d’un démon.
Le singe n’avait guère franchi qu’une distance de vingt pieds. Au cri de Murtagh, il s’arrêta court, se pencha sur l’arbre en regardant au-dessous de lui et aperçut les deux enfants. A cet aspect, sa fureur se ralluma comme s’il se retrouvait en face de l’adversaire qu’il venait de vaincre. Faisant entendre son singulier aboiement, il se laissa glisser d’un trait en bas de l’arbre, et s’élança vers celui des deux pauvres petits qui se trouvait le plus près de lui. C’était Hélène.
Murtagh, toujours criant, s’élança pour lui porter secours, tandis qu’Henri couchait le singe en joue, prêt à faire feu dès qu'il le pourrait sans mettre en danger la vie de sa •» - sœur.
11 tira, en effet, mais le coup ne partit pas. C’était un vieux fusil à pierre, et l’amorce était devenue humide pendant le voyage dans la forêt.
Lorsque Henri pressa la détente, il ne jaillit même pas une étincelle dans le bassinet. Alors
UN RARE SPECTACLE
le jeune garçon prit instinctivement le fusil par le canon, et s’en servant comme d’une massue, il se mit à marteler le crâne du séant. Mais ses coups n’eurent pas plus d’effet que s’il les eût assenés sur le tronc de l’arbre.
Une fois, deux fois, trois fois la crosse du fusil s’abattit sur la tête du gorille que proté • geait une forêt de cheveux roux ébouriffés; mais avant que le quatrième coup lui fût porté, le singe, développant, par un geste rapide, un de ses longs bras* saisit la petite fille, et, la pressant fortement contre sa poitrine velue, il se remit à grimper à l’arbre.
Ni les cris, ni les sanglots, ni les efforts d’Henri ne purent arrêter l’horrible ravisseur. Henri était seul à lutter contre le singe; Murtagh, malgré sa diligence, ne l’avait pas encore rejoint. L’enfant s’accrocha à l’une des jambes du gorille et se maintint, tant qu’il put, dans cette position. Il fut traîné ainsi l’espace de plusieurs pieds le long de l’arbre, mais une ruade du gorille le jeta étourdi et presque évanoui sur le sol.
En reprenant ses sens, il se releva et re-
266 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.
garda en l’air. Il avait perdu connaissance pendant un instant seulement, mais à travers son évanouissement il n’avait cessé d’entendre retentir les cris d’angoisse d’Hélène, pareils aux voix qu’on entend en rêve. Il regarda dans la direction d’où venaient ces cris, et vit sa sœur toujours serrée sous l’un des bras de l’orang-outang qui continuait à grimper, comme s’il avait voulu emporter sa proie tout en haut de l’arbre.
Il serait impossible de peindre le désespoir qui vint torturer le cœur d’Henri en voyant qu’il ne pouvait rien pour sauver sa sœur.
La douleur de Murtagh n’était guère moins vive, car H'dène lui était presque aussi chère que si el e eût été sa propre fille.
Il ne leur restait, à tous deux, d’autre pensée, sinon que la pauvre enfant était perdue sans retour, et qu’elle allait être mise en pièces, soit par les griffes du monstre, soit par ses longues dents jaunes, et rejetée en lambeaux sanglants sur le sol.
On essayerait en vain de décrire les sentiments qui les agitaient pendant que, muets
UN RARE SPECTACLE
et immobiles, ils attendaient l’horrible dénomment.
Le retour des chasseurs ne leur apporta aucune consolation. Le capitaine et Saloo, attirés par les cris d’Hélène, d’Henri et de Murtagh, avaient franchi en courant les deux derniers milles. Leur arrivée ne fit qu’ajouter deux personnages de plus à ce spectacle de détresse, et deux voix de plus à ne concert de désolation.
On pouvait encore voir le singe à travers le feuillage, mais le capitaine sentit que la carabine qu’il tenait à la main ne pouvait lui être d’aucun secours.
Saloo regarda sa sarbacane avec la même pensée. Certes, la carabine pouvait envoyer une balle dans le crâne du gorille, et la sarbacane lui lancer une de ses flèches empoisonnées; mais la mort du singe n’entraînerait-elle pas celle de l’enfant? Hélène vivait encore, et suivant toute apparence, elle n’était pas blessée: on entendait distinctement sa voix, et on pouvait la voir lutter contre la hideuse étreinte qui la retenait.
268 LES NAUFRAGÉS DE l’iLÊ DE BORNÉO.
Le capitaine n’osa donc pas envoyer une balle, ni Saloo une flèche.
Si petites que fussent les chances de sauver la jeune fille, ils les auraient encore diminuées en se servant de leurs armes. Le coup aurait été aussi fatal à la victime qu’au ravisseur, puisqu’il l’aurait précipitée, soit seule, soit avec le singe, d’une hauteur de près de cent pieds.
L’enfant tombant de si haut, serait arrivée sur le sol non-seulement tuée, mais brisée !
Quel spectacle pour un père !
Le capitaine restait immobile, en proie a une inexprimable angoisse; ses compagnons autour de lui n’étaient ni moins irrésolus ni moins désespérés que lui-même. •
Tout à coup, ils virent le singe changer de direction et quitter le tronc de l'arbre pour s’avancer sur une des plus fortes branches.
Cette branche s’étendait presque horizontalement, s’enlaçant, à son extrémité, à celles d un arbre dont le tronc était éloigné de plus de soixante pieds de celui du banyan.
L’intention du singe était évidente. 11 vou-
UN RARE SPECTACLE
lait passer d’un arbre à l’autre et s’enfoncer ainsi dans la forêt. Ce projet fut promptement mis à exécution et les spectateurs, s’élançant du côté par lequel le gorille opérait sa retraite, le virent bientôt saisir les branches entrelacées, les tirer à lui pour diminuer la distance, et bondir d’un arbre à l’autre avec l’agilité d’un écureuil.
Il ne se servait que d’un bras, l’autre tenant toujours la petite fille. Mais ses pieds lui servaient de mains pour s’accrocher aux branches, et trois mains lui suffisaient pour voyager au sommet des arbres.
Du second arbre, avec le secours des branches entrelacées à celles de l'arbre suivant, il passa sur un troisième sans s’arrêter, et alla ainsi de branche en branche et d’arbre en arbre, jusqu’au cœur de la forêt, toujours chargé de son précieux fardeau.
Le père désespéré courait, tenant sa carabine à la main, bien qu il n’osât pas s’en servir, et toujours suivi par Henri qui n’avait pas lâché son fusil. Le fusil avait raté et l’amorce était encore intacte, mais qu’est-ce que cela faisait?
270 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
Les flèches de Saloo étaient également des armes inutiles. Il eût à peine été plus fou de chercher à s’emparer du monstre à l’aide des lignes et des hameçons de Murtagh.
Le singe continuait à s’éloigner, passant d’un arbre sur un autre arbre avec une adresse et une sûreté prodigieuses. Ceux qui le poursuivaient se sentaient hors d’état de l’arrêter dans sa course ; ils le suivaient pourtant, emportés en avant comme par un mouvement mécanique.
En restant ainsi à portée de voir l’animal, ils conservaient du moins une vague espérance qu’il se présenterait peut-être quelque circonstance favorable qui leur permettrait d’arracher l’enfant à son horrible ravisseur.
Cette pensée était une bien faible consolation, et elle ne leur était inspirée que par leur foi en une puissance plus forte que la leur.
Ils savaient bien que, réduits à leurs propres forces, ils ne pouvaient rien. Mais c’est justement alors que l’homme est le plus convaincu de sa propre faiblesse, qu’il sent croître en son cœur sa foi dans un être supérieur.
UN RARE SPECTACLE. 271
Le capitaine croyait fermement à la puissance et à la miséricorde du Seigneur.
En ce moment, ses nombreuses et incohérentes exclamations contenaient toutes une prière pour sa fille.
« Hélène, criait-il, Hélène, mon enfant I O Dieu, notre père à tous, protégez-la!