CHAPITRE XIX
l’obstacle imprévu.
La chasse continue. — Le singe s’enfonce de plus en plus dans la forêt. — Il est hors de vue. — Désespoir du capitaine. — Les bruits de la forêt. — Saloo en observation. — Le repaire du gorille est découvert — Un rayon d’espoir.
Le gorille continuait sa route de branche en branche et d’arbre en arbre, sans paraître gêné le moins du monde par son léger fardeau, ni préoccupé de la troupe qui en dessous de lui se glissait d’un tronc à l’autre sans le perdre de vue. Comment finirait cette étrange poursuite, cette terrible chasse? Les
quatre hommes ne pouvaient former à cet égard aucune conjecture; mais l’instinct les poussait, mais la foi les soutenait.
Hélène vivait-elle encore, était-elle morte?
Pas un cri ne s’échappait. de ses lèvres, pas un gémissement, pas un son ! Avait-elle succombé à la pression du bras musculeux qui se tordait autour d’elle, pareil à la branche d’un chêne; ou son silence provenait-il d’un évanouissement?
Elle pouvait, certes, bien B’être évanouie de terreur; son père, luttant contre le désespoir qui envahissait son cœur, eût été heureux ' d’en être sûr, car elle aurait ainsi échappé à l’houfeur de sa situation.
Rien de ce qu’ils voyaient, rien de ce qu’ils entendaient ne pouvait les instruire de l’état de l’enfant.
Ils marchaient alors au plus profond de la forêt; une forêt des tropiques, dontt les arbres s’entrelaçaient si étroitement qu’il était souvent impossible d’apercevoir le ciel à travers les interstices des branches chargées d’épais festons de feuillage et de lianes.
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Us rampaient, pour ainsi dire, sous ces sombres arceaux de verdure, éclairés seulement par la lumière intermittente de quelques rares éclaircies.
Il leur eût été impossible de distinguer le singe dans cette obscurité, sans les vêtements dé l’enfant dont les lambeaux, flottant comme des banderoles, leur servaient de signaux pour se diriger.
Par moment, leur poursuite les conduisait dans des profondeurs moins ombreuses et où les rayons du soleil pénétraient plus librement à travers le feuillage. Alors il leur devenait possible d’entrevoir le ravisseur et la captive. Mais ces moments étaient courts; le singe, grâce à son allure rapide, se dérobant trop facilement, hélas ! à la vue sous l’épaisseur des feuilles. On ne voyait que quelques minutes le visage de l’enfant, dont la tête était à demi ensevelie dans la poitrine velue du gorille. Ses tresses blondes dont la teinte dorée formait un étrange contraste avec le rouge ardent du pelage du gorille, apparaissaient de loin en loin. Le corps même de l’enfant était à peine
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distinct; cependant, autant qu’on en pouvait juger pendant ces courtes apparitions, elle devait être encore vivante. Chose étrange, le singe semblait emporter sa proie avec une sorte de précaution, comme s’il se fût agi d’un objet précieux qu’on voudrait ménager.
La plume la plus éloquente serait impuissante à dépeindre les sensations du père, et celles du pauvre Henri qui, dans son égarement, s’accusait de n'avoir pas su préserver sa sœur. Les mots manquent à la langue humaine pour de pareils déchirements.
Dans les premiers moments, le capitaine n’avait pas été jusqu’au fond de sa douleur.
L’excitation de la course, les incidents nouveaux qui surgissaient à chaque pas, l’espoir invraisemblable sans doute, mais obstiné, que quelque événement favorable pourrait survenir, la certitude de pouvoir suivre le singe, en dépit de son agilité, tout l’avait empêché de s’abandonner au désespoir. Mais le moment était venu où ces légères consolations allaient aussi lui manquer.
Les chasseurs venaient d’atteindre les bords
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d’une lagune, la surface de l’eau brillait devant eux, réfléchissant la lumière du jour qui filtrait à travers les hautes branches.
Les arbres s’élevaient dans l’eau à une grande distance les uns des autres, mais leurs longs rameaux se rejoignaient et s’entrelacaient. La route des chasseurs s’interrompait donc brusquement devant eux, sans que celui qu’ils poursuivaient fût arrêté dans sa course aérienne.
Debout sur la rive du lac, et dans l’impossibilité d’aller plus loin, ils voyaient le gorille grimper de branche en branche et d’arbre en arbre, et ils apercevaient les vêtements de l’enfant qui flottaient derrière lui.
Bientôt, ils ne virent plus rien. Ils entendaient seulement les branches craquer au loin, sous le poids de l’animal toujours chargé de sa victime et désormais hors de vue.
Si Murtagh et Saloo ne l’avaient soutenu, le capitaine Redwood serait tombé; il sanglottait et gémissait entre leurs bras en criant : « Hélène, mon enfant! Grand Dieu! ne me la rendrez-vous pas? »
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Pendant quelques minutes, le capitaine fut sans force contre le désespoir. Henri, accablé, lui aussi, ne pouvait consoler son pèrè. C’était pour tous deux une inexprimable angoisse que de voir leur chère Hélène emportée hors de toute atteinte par ce monstre qui n’était ni tout à fait homme, ni tout à fait bête, mais qui réunissait en lui toutes les laideurs et tous les mauvais instincts del’homme etde l’animal.
Peut-être la pauvre enfant était-elle déjà morte. Son corps charmant allait sans doute être mis en pièces ou lancé du haut d'un arbre sur la terre, où il viendrait se briser, ou bien encore jeté dans l’eau noire et froide du lao qui l’engloutirait sans qu’on pût jamais en retrouver la trace.
Telles furent les horribles pensées et les hideuses images qui surgirent dans l’esprit du père et du fils, alors que, debout sous l’ombrage sombre, ils songeaient au sort probable d’Hélène.
Ils ne se demandaient plus si elle vivait, ils étaient sûrs qu’elle n’était plus et qu’ils n’avaient désormais qu’à la pleurer.
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Le Malais, quoique fort au courant des mœurs de Y homme des bois, ne pouvait guère répondre aux questions désordonnées que lui adressait le capitaine. Il était certain seulement que l’enfant ne serait pas dévorée par le gorille, puisque le singe ne mange jamais de chair et se nourrit exclusivement de végétaux.
Cependant, ce qui venait d’arriver lui paraissait si inaflfcoutumé qu’il ne savait que dire. Il avait bien entendu parler de gens mis en pièces par des mias furieux; mais jamais il n’avait entendu raconter que des individus eussent été emportés ainsi d’arbre en arbre.
Les gorilles n’attaquent jamais l’homme; mais celui qui emportait Hélène avait été mis en fureur par son combat avec le crocodile.
Rencontrant presque aussitôt l’enfant, il l’avait, sans doute, assimilée en quelque sorte à l’ennemi qui l’avait attaqué, lorsque les cris de Murtagh étaient venus si intempestivement rallumer sa colère.
Ou, ce qui pour Saloo semblait plus pro bable encore, l’enlèvement de l’enfant était
£ le résultat d’une sauvage fantaisie qui s’était tout à coup emparée du cerveau de l’étrange et terrible animal.
Saloo avait entendu raconter de l’orangoutang des choses tout aussi bizarres, et les chasseurs dyaks sont convaincus que le mias peut, comme l’homme, devenir fou.
Ces réflexions ne furent point toutes faites sur le bord du lac; elles avaient été en partie échangées pendant la poursuite à travers la forêt, car le capitaine et ses compagnons avaient, jusqu’à ce que la terre leur eût manqué, pu suivre le singe avec une sorte de facilité.
Depuis qu’ils se trouvaient dans l’impossibilité de continuer, ils avaient à peine échangé quelques mots; leur émotion était trop profonde pour s’exprimer autrement que par des exclamations de désespoir.
Saloo tâchait de mettre à profit ce silence qui lui permettait d’écouter au loin. Depuis qu’on était arrêté, le Malais n’avait pas cessé de prêter une oreille attentive à tous les bruits, comme s’il conservait encore l’espoir de re-
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trouver la trace du gorille à travers les arbres,
Sachant que le gorille a toujours une retraite, — un nid, — il avait supposé que ce nid n’était pas très-éloigné, et la vue du lac l’avait confirmé dans cette pensée.
Le mias se fait un abri provisoire partout où il va errer; il le construit en quelques moments à l’aide de branchages qu’il entrecroise sur une branche fourchue; mais Saloo savait qu’il bâtit plus solidement sa demeure permanente toujours située sur l’eau ou sur un terrain marécageux, où l’homme ne peut pas facilement le suivre.
Il choisit le plus souvent, pour y élire domicile, un arbre peu élevé ou un bocage épais, et ne se retire jamais sur les grands arbres des forêts. Il est déterminé dans ce choix par le désir de se garantir des vents froids et d’éviter d’être secoué par les tempêtes et les typhons.
La connaissance qu'il avait des mœurs du gorille avait fait concevoir au Malais l’espoir que le nid de celui qui emportait Hélène était
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assez proche, qu’il parviendrait à le découvrir, et que s’il n’arrivait pas à temps pour sauver l’enfant, il pourrait au moins recueillir son corps.
Il écoutait donc attentivement tous les bruits qui venaient de la forêt aquatique, en faisant signe à ses compagnons de garder le silence.
Il n’avait guère besoin de leur recommander de se taire; eux aussi écoutaient, muets et immobiles comme des morts, et sans autre signe de vie que les battements sourds et précipités de leur cœur dans leur poitrine.
Ils n’écoutèrent pas longtemps ainsi. Le bruit des branches craquant sous les pas du singe ne se prolongea pas plus de cinq minutes. Tout d’un coup, il cessa, ou plutôt fut couvert par un bruit plus fort et d’une nature toute différente.
C’était un chœur de cris discordants dans lequel les aboiements, les grognements, les murmures, la toux, le rire et quelque chose comme le vagissement d’un enfant se mêlaient d’une manière bizarre et effrayante.
Ces bruits divers qui venaient tous du même
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point de la forêt n’étaient assurément pas produits par un seul individu.
Si le détestable mias était l’un des artistes de ce chœur sauvage, il fallait qu’il eût suspendu sa course. C’est ce que supposait Saloo, ou plutôt ce dont il était sûr.
« Allah soit béni! s’écria-t-il à voix basse. A la fin le voilà chez lui et sa famille est en train de lui exprimer sa joie de le revoir.
« Si la petite Hélène est morte, nous reprendrons toujours son corps, et après l’avoir enseveli, nous la vengerons. »
Le triste espoir exprimé par Saloo impressionna douloureusement son auditoire.
« Ma pauvre chère enfant! dit le capitaine.
— Ma bonne petite sœur! gémit Henri.
Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi n’est-ce pas moi qui suis mort!
- Ne vous désolez pas, capitaine, ni vous non plus, maître Henri, il est bien possible que la petite miss vive encore. Pourquoi le mias l’aurait-il tuée, après tout? Ayez confiance en Allah, que vous autres Anglais appe-
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lez Dieu. Qui sait! il nous aidera peut-être encore. »
Ces derniers mots jetèrent un peu de baume sur la douleur du père; il se ranima du sombre abattement qui s’était emparé de lui. Toute espérance n’était donc pas perdue que son enfant bien aimée pût vivre encore et qu’il parvînt à la sauver.
(f O Dieu de miséricorde, s’écria-t-il, faites que cet espoir ne soit point trompé! »
Et JVlurtagh s’associa à cette prière par les plus fervents de ses signes de croix.
Quant à Henri, il n'avait pu que tomber à genoux en élevant ses bras vers le cieL Toute son âme s’y était élevée en même temps.
Quelle prière eût été plus éloquente que ce simple geste?