A LA RECHERCHE D’HÉLÈNE
de rentrer chez lui. Le capitaine était pris d’une fébrile impatience de découvrir l’endroit précis d’où partait le bruit. Un opiniâtre pressentiment lui disait que sa fille était vivante et qu’il la sauverait.
Peut-être serait-elle blessée, mais elle pourrait survivre et on parviendrait à la guérir.
Quoique le lac ne fût pas guéable, un bon nageur pouvait le traverser, et le capitaine était à cet égard de première force. Les voix n’indiquaient pas, à ce qu’il semblait, une distance de plus d’un demi-mille; or, le capitaine avait nagé, une fois, pendant une lieue sur une mer houleuse; il ne devait donc pas lui être difficile d’en faire autant sur l’eau calme et unie de ce lac ombragé.
Il avait ouvert les bras et se préparait à s’élancer en avant, lorsqu’il s’arrêta frappé d’une idée soudaine. Au même instant, Saloo lui posait la main sur l’épaule.
« Vous voulez partir à la nage, capitaine, disait le fidèle Malais, mais vous n’avez pas d’armes. Partons tous deux et prenons la carabine, la sarbacane et le kriss. Sans cela.
288 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNEO.
comment viendrons-nous à bout du mias? »
C’était justement cette pensée qui avait arrêté le capitaine.
« Vous avez raison, Saloo, répondit-il, il me faut ma carabine, mais comment la préserver de l’eau? Nous n’avons pas le temps de faire un radeau.
— Un radeau, pour quoi faire, capitaine?
Il n’y en a pas besoin. Donnez-moi le fusil, je le porterai, Saloo nage aussi bien avec une seule main qu’avec les deux. »
Le capitaine savait que Saloo disait vrai; c’était un de ces Malais pour lesquels la natation est presque aussi naturelle que la marche. On n’aurait pas pu noyer le vieux pilote, si on ne l’avait jeté à l’eau qu’à vingt milles du rivage.
Le capitaine se rendit, sans faire d’objection, au conseil de Saloo. Tous deux remontèrent en toute hâte sur la berge pour faire leurs préparatifs.
Ces préparatifs ne prirent pas beaucoup de temps. Le capitaine quitta une partie de ses vêtements, assujettit sa poire à poudre dans
A LA RECHERCHE d’hÉLÈNE.
le fond de sa coiffure qu’il attacha solidement sur sa tête, prit un couteau entre ses dents, et confia sa carabine à Saloo. Quanta celui-ci, comme il avait moins de vêtements à quitter, il fut encore plus tôt prêt.
Sur le dessus de son turban fortement lié à l’aide de ses longs cheveux noirs, il avait fixé son carquois de flèches empoisonnées.
Son kriss, cette arme dont un Malais ne se sépare sous aucun prétexte, était retenu le long de sa cuisse par la courroie qui lui servait de ceinture. Tenant en outre de la main gauche sa sarbacane et le fusil du capitaine, il était prêt à se mettre à l’eau.
Les deux hommes ne perdirent pas un moment, la voix des orangs-outangs les appelait. Ils furent bientôt loin dans l’eau profonde, nageant vigoureusement et silencieu- • sement vers le centre du lac.
Henri et Murtagh restèrent sur la rive. Le charpentier n’était qu’un médiocre nageur, et le jeune homme n’était pas assez fort pour nager pendant l’espace d’un demi-mille. Il
était douteux qu’ils pussent atteindre l’endroit
290 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
où avait lieu le « rendez-vous des singes, »
et si par extraordinaire ils l’avaient atteint, ils y seraient arrivés trop épuisés pour être utiles en cas de combat. Le brave Irlandais, dévoué à son vieux patron, et Henri, inquiet sur le sort de sa sœur, avaient voulu tenter l’aventure , mais le capitaine les avait arrêtés et leur avait enjoint d’attendre son retour.
Ils restèrent donc sur le bord du lac, suivant les nageurs des yeux et faisant des vœux fervents pour le succès de leur entreprise.
Les deux nageurs continuaient avec sûreté leur route à travers les îlots ombreux de la forêt. Ils nageaient dans une sorte de crépuscule, ou plutôt d’obscurité, car les arbres s’entrelacaient si étroitement que leurs rameaux interceptaient la 1 lumière, rendant le* jour presque aussi sombre que la nuit ellemême.
Pas un rayon de lumière ne venait se jouer à la surface du lac sinistre.
Les nageurs auraient pu s’égarer s’ils n'a-
A LA RECHERCHE d'hÉLÈNE.
vaient été guidés par le bruit. Le bruit cessant, tous leurs efforts eussent été vains,
Tout en avançant, ils étaient préoccupés de cette pensée; iis se demandaient aussi ce qu’ils feraient quand ils seraient arrivés au rendezvous des gorilles. S’ils ne pouvaient reprendre pied, à quoi leur serviraient la carabine et les flèches? Ils se posèrent cette question à voix basse pendant qu’ils nageaient côte à côte, mais ni l’un ni l’autre ne put y répondre.
Saloo exprima seulement cet espoir que, sans doute, on pourrait se bisser sur une branche et envoyer de là, au gorille, au moins une balle ou une flèche qui mettrait fin à ses jours.
Il n’entrevoyait rien de mieux. Quant à la route à suivre, les nageurs n’étaient nullement embarrassés, et bien que l’ombre épaisse des grands arbres fît paraître l’eau d’un noir d’encre, bien que les troncs qui s’élevaient par places les forçassent à dévier quelquefois de la ligne droite, ils avançaient sans trop de difficulté. Ils tournaient les troncs d’arbres et, guidés par les éclats de voix moins
bruyants, mais plus rapprochés des gorilles, ils reprenaient, sans peine, leur direction première.
Le bruit avait changé de caractère, ce n’était plus une suite de cris aigus mêlés à de rauques aboiements, mais une sorte de baragouin aux intonations variées qui ressemblait assez à une causerie intime.
Les nageurs arrivèrent enfin si près qu’ils n’eurent plus aucune incertitude à avoir sur la possibilité de découvrir le domicile des quadrumanes. Ils n’en devaient guère être éloignés de plus de cent mètres.
Ils glissaient en silence, dans l’eau du lac, regardant attentivement devant eux et sondant l’obscurité pour y découvrir quelque basse branche ou quelque racine formant arc-boutant qui pût leur offrir un appui.
Ils en avaient déjà rencontré depuis qu’ils avaient quitté la rive et ils avaient bon espoir d’en trouver encore.
S’ils avaient eu besoin de repos, ils auraient pu s’accrocher à une branche ou se hisser le long d’un des grands arbres dont le tronc
A LA RECHERCHE d’hÉLÈNE.
noueux leur aurait offert des saillies assez prononcées pour qu’ils pussent s’y reposer.
Mais il ne pouvait y avoir aucun repos avant qu’ils eussent mis fin à leur étrange entreprise.
Ils avançaient donc, mais avec des précautions de plus en plus grandes, interrogeant du regard la sombre surface du lac.
Tout à coup, ils se sentirent arrêtés tous deux en même temps, comme si un obstacle se fût glissé dans l’eau subitement, et leur eût interdit tout passage. Quelque chose, en effet, les empêchait d’avancer. L’obstacle était non en arrière, mais en avant. C’était un banc de terre caché sous l’eau dont il ne dépassait la surface que de quelques pouces. La poitrine des deux nageurs avait heurté contre cet obstacle et le choc leur avait fait quitter la position horizontale qu’ils ne cherchèrent pas à reprendre. Au contraire, ils se mirent debout et sentirent avec joie un sol ferme et solide sous leurs pieds.
Ils restèrent un instant immobiles, examinant le terrain qui s’étendait devant eux;
29i LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNEO.
après une minute de cet examen minutieux, ils reconnurent que la terre ferme s’étendait à droite et à gauche de, la place où ils venaient d’être arrêtés d’une manière si inattendue.
L’endroit paraissait être un petit îlot à peine élevé au-dessus du qiveau du lac, et d’une centaine de mètres carrés tout au plus en surface. Il était couvert d’arbres épais qui, au lieu d’être, comme ceux du lac, portés par un seul tronc élevé, étaient soutenus par ces tiges nombreuses qui distinguent le figuier des Indes ou figuier banyan.
L’arbre du milieu, grâce à sa vaste circonférence et au grand nombre de piliers qui supportaient sa tête, semblait le patriarche de cette tribu végétale.
Ce fut vers cet arbre que les regards des deux hommes se dirigèrent. Il leur semblait bien que les bruits étranges qui les avaient guidés sortaient de cet ombrage touffu.
Sans nul doute, c’était là qu’était le logis du gorille, son « home » et on allait le trouver au milieu même de sa famille. Le eapi-
A LA RECHERCHE d’hÉLÉNE.
taine saisit sa carabine, dit tout bas à Saloo de le suivre et se glissa en rampant vers le figuier que tout désignait clairement comme le but de l’expédition.