‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

LA FAMILLE

Une scène terrible. — La famille du gorille. — Sa-

loo vise. — Foudroyés! — Hélène est-elle vivante?

Quelques instants plus tard, les assaillants étaient au milieu des branches rameuses du banyan dont l’ombre épaisse était encore augmentée par une sorte d’échafaudage ou de plancher qui s’appuyait au tronc de l’arbre et s’étendait sur les Tranches horizontales.

Saloo reconnut le nid permanent ou plutôt le domicile d’un mias rombi tel qu’il en avait

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déjà vu à Sumatra où habite un individu d’une espèce très-voisine.

Loin d être élevé, le banyan était très-bas, de sorte que le nid du singe n’était pas à plus de vingt pieds du sol. C’était, une sorte de plateforme faite de branches entrelacées et recouvertes d’une épaisse couche d'herbe et de feuilles.

L’obscurité ambiante favorisait l’approche clandestine du capitaine et du vieux pilote.

Semblables à deux spectres, ils se glissaient entre les tiges du figuier où ils trouvèrent enfin une position favorable pour surveiller ce qui se passait sur la plate-forme construite par les gorilles.

Le cœur du malheureux père se remplit d’une émotion indescriptible, lorsqu’il arriva à une branche qui lui permettait d’atteindre au niveau de ce nid curieux.

Il vit là une scène qui le remua jusqu’au plus profond de l’âme.

Une forme humaine — celle de sa fille — apparaissait dans l’ombre, étendue sur la plate-forme; ses cheveux blonds étaient dé-

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roulés, scs vêtements, dont quelques lambeaux étaient jetés çà et là, étaient complètement déchirés. Suivant toute apparence, l’enfant était morte, car en l’examinant avec la poignante sollicitude qu’on peut imaginer, son père ne put saisir en elle aucun mouvement, soit du corps, soit des membres. Il faisait d’ailleurs trop sombre pour qu’il vît si ses yeux étaient ouverts ou fermés.

Autour de ce. corps immobile étaient rassemblés trois êtres de forme humaine, mais couverts de poils roux épais, longs et ébouriffés. Ces trois êtres étaient de grandeurs différentes et dans le plus grand, le capitaine reconnut le ravisseur de son enfant. Celui qui le suivait comme taille et que ses formes faisaient reconnaître pour une femelle, était évidemment la femme du monstrueux hommedes-bois. La petite créature, haute de dixhuit pouces, qui semblait une miniature de ses parents, étaitl’enfant dont les vagissements avaient contribué, plus que tout autre bruit, à guider les deux hommes à travers l’obscurité du lac. Le vieux mâle, fatigué de son

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combat avec îe crocodile et de la chasse qu’on lui avait faite, s’était tapi sur le plancher et paraissait endormi.

Les deux autres étaient continuellement en mouvement, la mère prenait de temps en temps son joli nourrisson, le caressait grotesquement, puis elle le lâchait et le laissait libre de danser capricieusement autour du corps de la captive. Le jeune singe s’amusait alors à arracher par lambeaux, tantôt avec ses griffes, tantôt avec ses dents les vêtements de la petite fille.

Le capitaine Redwood ne put supporter ce spectacle que pendant le temps nécessaire pour en embrasser tous les détails. Alors, il épaula sa carabine, prenant d'abord pour but le père dont il désirait avant tout la mort et qui, vivant, eût été le plus dangereux adversaire.

Une seconde de plus et sa balle eût pénétré dans la poitrine du géant endormi. Saloo lui arrêta le bras.

« Chut! capitaine, murmura le Malais, laissez-moi faire. Les flèches valent mieux que les balles; le fusil fait du bruit, il pour-

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rait réveiller le vieux mâle sans le tuer. Le poison de l’upas est silencieux et prompt.

Vous allez voir. »

Saloo avait raison, le capitaine rabattit sa carabine et réfléchit un moment. Puis il céda sa place au pilote qu’il laissa libre d’agir à sa guise.

S’avançant sur la branche que venait de quitter le capitaine, Saloo jeta un regard rapide sur le spectacle si déchirant pour son maître. Ce regard le mit en état de choisir la première victime de ses armes empoisonnées.

Il choisit celle-là même à laquelle le capitaine avait destiné la première balle de sa carabine.

Port *nt à sa bouche la sarbacane dans laquelle il avait d’abord placé une flèche, il appuya sur ses lèvres l’embouchure en forme de pavillon, et d’un souffle exercé il chassa la petite flèche qui partit avec une rapidité telle que, au grand jour, son passage eût été à peine plus saisissable que l’apparition d’une étincelle.

Dans l’obscurité qui environnait le nid du gorille, on ne pouvait rien voir ni rien enten-

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dre; la flèche avait volé aussi silencieusement que l’aile d’une chauve-souris dans la nuit.

On entendit seulement le grognement du gorille qui sentit tomber quelque chose d’aigu sur lui et qui avança la patte pour se gratter, prenant cette piqûre pour celle d’un moustique ou d’un frelon. La petite tige de bois de la flèche lui parut peut-être quelque chose d’assez singulier; elle ne le fit cependant pas sortir de sa rêveuse indifférence. Il ne fit même pas un mouvement pour éviter la piqûre de nouvelles flèches. Il commençait à ressentir l’influence du narcotique qui allait bientôt le faire passer du sommeil à la mort.

Au bout de quelques instants, sans lutte et sans effort, le monstre au poil roux gisait étendu sur la plate-forme où il s’était souvent reposé, et ses membres s’agitaient dans les dernières palpitations de la vie.

Grâce à une seconde flèche de Saloo, la femelle, dont la constitution plus faible avait plus vite cédé à l’effet soporifique de l’upas, fut bientôt étendue à côté du mâle.

Sans daigner envoyer une seule de ses

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flèches au jeune mias, Saloo, suivi du capitaine, s’élança sur la plate-forme dès que le père et la mère furent morts.

Le capitaine, à genoux devant sa fille bienaimée et l’oreille sur la poitrine de l’enfant, écouta si le cœur battait encore. Il battait, l’enfant était vivante 1

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