CHAPITRE III
LE CRI OU DUGON
Une nuit orageuse. — La voile improvisée. — Sous le vent. — Un cri mystérieux. — Ce qu’annonce ledugon. — Terre! — Les rochers de corail. — Une entreprise dangereuse. — La passe entre les rochers. — On aborde enfin.
Jusqu’au jour où le neuvième matelot était mort d’inanition, et où le dixième avait été frappé par l’albatros, les naufragés avaient i'amé de temps en temps. Depuis lors, accablés par la faiblesse et le découragement, ils laissaient les rames oisives. A quoi bon, en effet, s’imposer une fatigue désormais inutile ?
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Il n’y avait pas une terre en vue, et les infortunés ignoraient même s il en existait une près de là. Si par hasard un vaisseau arrivait à croiser leur route, n’ avaient-ils pas autant de chance de se trouver sur son passage, de quelque façon qu’ils agissent, soit en restant en repos, soit en ramant laborieusement ?
Donc, ils laissaient pendre les rames le long des flancs du bateau, et restaient assis sur leurs bancs, indifférents à tout objet extérieur et la tête courbée sous le poids du désespoir. Seul, le Malais se tenait en alerte, comme si le découragement ne l’avait pas encore abattu, et de ses yeux noirs et brillants il ne cessait d’interroger l’espace.
Le long jour brûlant qui avait vu périr les deux matelots finit enfin, sans qu’aucun changement fût survenu dans la triste situation des hôtes de la chaloupe. Le soleil embrasé s’abîma dans le sein de la mer et son coucher fut suivi du court crépuscule des tropiques.
Quand les ombres de la nuit descendirent sur eux, les naufragés s’agenouillèrent, le père
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placé auprès de ses enfants offrit une prière à Celui qui tient entre ses mains la vie de tous les hommes; les deux enfants, ainsi que Murtagh, répondirent Amen en se signant; et le Malais qui était mahométan n’oublia pas de son côté d’envoyer ses vœux vers Allah.
Telle était leur coutume chaque soir et chaque matin, depuis qu’ils avaient quitté le vaisseau échoué et qu’ils n’étaient protégés que par une frôle embarcation contre les périls de la mer. Peut-être ce soir-là leur prière fut-elle plus fervente encore que de coutume, car ils sentaient que leur fin était de plus en plus prochaine et qu’ils marchaient lentement mais sûrement vers la mort.
« Il n’y a plus d’espoir, n’est-ce pas, cher papa? demanda Hélène.
— Il y en a toujours, chère enfant, » répondit le père en montrant le ciel par un geste d’une navrante éloquence.
Il n’y en avait plus que là en effet.
Le frère et la sœur se levèrent tous deux et serrèrent dans leurs bras le pauvre père qui
déposa sur chacun de ces jeunes fronts pâlis
un baiser qui pouvait être un adieu suprême.
Pendant la nuit il se produisit une circonstance assez rare dans ces régions: le ciel s’obscurcit de nuages. Ces nuées pouvaient être un bon présage comme elles pouvaient en être un mauvais.
Si une tempête s’élevait, la chétive barque courait risque d’être submergée, mais si la pluie accompagnait la tempête, on pourrait peut-être recueillir un peu d’eau sur une bâche pliée au fond du bateau (ce qui semblait une bonne fortune à des gens mourant de soif).
La tourmente vint en effet et assez violente, mais sans être accompagnée de pluie. Le lendemain, la brise se leva de bonne heure et fraîchit subitement après le lever du soleil. C’était la première brise sérieuse qu’eussent les naufragés depuis qu’ils étaient sur la pinasse, et elle soufflait juste vers la direction dans laquelle ils avaient eu l’intention de se diriger.
Avec le fraîchi s sement du vent, qui arrivait comme glacé à son front brûlant, le capitaine sentit renaître en lui une légère espé-
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rance; il en fut de môme pour Murtagh et le Malais.
« Si nous avions seulement une voile, dit le capitaine avec un soupir.
— Une voile, capitaine, et ça donc, dit Saloo en mauvais anglais, en montrant la bâche déposée au fond du canot, pourquoi n’en ferions-nous pas une voile ?
— En effet, pourquoi pas? répéta l’Irlandais.
— Oui, venez, Murtagh! vous m’aiderez, nous allons prendre une rame pour en faire un mât, nous n’en aurons pas pour longtemps à le mettre debout.
— Ail right! Saloo, » s’écria Murtagh en s’emparant d’un des avirons, tandis que le Malais enlevait la bâche et la secouait pour en effacer les plis.
Avec la dextérité d’un marin aguerri, Murtagh eut bientôt dressé la rame et arrêté sa base entre deux membrures de la chaloupe, après quoi il l’amarra fortement à une des planches épaisses qui servaient de banc. Avec l’aide du capitaine lui-même la bâche fut dé-
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ployée, attachée par un coin à l’aide d’un câble et forma une sorte de gréement en forme de voile.
En un instant cette voile saisit la brise, se gonfla, et sous cette impulsion la pinasse fendit rapidement l’onde, laissant derrière elle un sillon lumineux dans les flots phosphorescents qui semblaient du feu liquide.
Ils n’avaient point de boussole, et par conséquent ne pouvaient savoir exactement dans quelle direction ils étaient emportés; seulement une bande jaunâtre indiquant le point où avait disparu le soleil était encore visible à l’horizon quand le vent avait commencé à fraîchir.
Comme c’était un de ces vents fermes et réguliers qui soufflentpendant plusieurs heures sans changer, ils pouvaient donc conjecturer qu’ils allaient vers le point de l’horizon où la lueur jaunâtre s’était depuis peu effacée, c’està-dire vers l’ouest.
Cr, à l’ouest de l’endroit où le cyclone avait frappé le vaisseau, s’étend la grande île de Bornéo.
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Ils savaient que cette île était la terre la plus proche, et c’était de ce côté qu’ils s’étaient constamment dirigés depuis leur désastre. La voile improvisée promettait de conduire le bateau plus près de la terre en une seule nuit, que n’avaient pu le faire les rameurs en plusieurs jours d’efforts désespérés.
Cette nuit était une longue nuit de douze heures, car, sous la Ligne, dont la pinasse était à moins d’un degré, les nuits et les jours sont d’égale durée.
Pendant ces douze heures, le vent souffla constamment dans la même direction, et l’épaisse et forte bâche en saisit le moindre souffle.
C’était, en fait, autant de toile que la pinasse en pouvait porter avec une si âpre brise de mer, et la bâche servait comme voile de cap pour courir devant le vent.
Le capitaine Redwood lui-même était à la barre et ses compagnons et lui se réjouissaient de la rapidité de leur course.
Ils pouvaient avoir fait environ cent milles, lorsque, un peu avant l’aube, un son qui vint
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frapper leurs oreilles les fit tressaillir d’un brusque mouvement de joie.
Ce bruit s’élevait sur la surface sombre de l’Occan, dominant le murmure des vagues et le sifflement du vent. Il ressemblait à une voix humaine, et bien qu’il résonnât comme un cri , les naufragés l’entendirent avec joie.
Il leur donnait l’espoir qu’à proximité se trouvaient d’autres hommes, et bien qu’ils pussent, comme eux, être en péril, assurément ils ne pouvaient pas être dans une situation si désespérée.
Qu’ils eussent été mis en danger par la tempête, ils devaient cependant avoir conservé leur force et leur santé; ce n’étaient point de misérables squelettes mourant de soif comme les hôtes de la pinasse.
« Que pensez- vous que ce soit, capitaine?
dit l’Irlandais, n’est-ce pas quelque vaisseau en détresse? »
Avant que le capitaine pût répondre, le même cri s’éleva une seconde fois sur les Ilots avec un accent aussi déchirant que le
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cri du pécheur mourant sur sa couche de douleur.
a Le dugon! s’écria Saloo, reconnaissant cette fois le son lamentable si semblable à la voix humaine.
— Oui, répondit tristement le capitaine Redwood, c’est le dugon, pas autre chose. » Il savait que ce cétacé, sorte de lamentin ou vache marine des mers orientales, ne saurait leur être d’aucun secours, tandis que ses cris, précurseurs des tempêtes, pouvaient annoncer un nouveau malheur.' Pour le capitaine, et pour Murtagh, la présence du dugon était donc loin d’être une consolation, et ils se renversèrent sur leurs bancs dans la même attitude de profond abattement qu’auparavant.
Les enfants, soit par un privilège de leur âge, soit par sentiment de tendresse filiale, se montrèrent moins prompts à abandonner l’espérance qui les avait ranimés.
« Saloo peut se tromper, dit Henri.
— Il se trompe bien sûr, ajouta sa sœur.
Il n’est pas possible qu’un animal produise les cris que nous entendons.
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— Saloo ne se trompe pas, répliqua le Malais; Saloo connaît le dugon, et c'est pour cela qu’il est content et qu’il vous dit : bon courage! »
En effet, le Malais, mieux renseigné que les Européens et les Américains sur les habitudes du cétaeé indien, savait que le dugon ne pouvait être rencontré que dans le voisinage d’une côte.
En quelques mots, il instruisit ses compagnons de cette particularité, qui était pour eux l’annonce d’une délivrance à peu près certaine.
Quand le jour reparut, les naufragés purent voir que la confiance était fondée. Devant eux, se détachant nettement sur le ciel lumineux, s’élevaient les montagnes bleues de Bornéo.
« Terre! » tel fut le cri qui jaillit de leurs lèvres.
« Terre ! Dieu soit béni ! » continua le capitaine d’un ton de pieuse gratitude, et tandis que la chaloupe se dirigeait sur la côte sous la double impulsion de la brise et de la voile, il fit agenouiller près de lui ses enfants et
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offrit une prière fervente au Dieu des cieux et de la terre, qui venait d’arracher les naufragés aux périls de l’Océan.
La main toute-puissante qui avait ainsi protégé les naufragés en leur envoyant un vent favorable dont le souffle les avait poussés en vue de l’île de Bornéo, n’avait pas fait renaître en eux l’espérance, pour les briser ensuite sur les côtes de File.
Cependant, ils purent croire un moment que tel allait être leur destin, car, lorsqu’ils furent assez près du rivage pour en distinguer nettement les contours, ils découvrirent entre eux et la terre où iis désiraient aborder, une ligne blanche semblable à une traînée de neige, qui s’étendait à plusieurs milles à droite et à gauche aussi loin que leur vue pouvait atteindre.
Ils reconnurent une de ces barrières de récifs de corail qui entourent pour la plupart les îles des mers des Indes, — puissants remparts élevés par de petits insectes, et qui semblent destinés à protéger ces délicieux paradis contre les assauts d’un Océan habi-
tucllement calme, mais parfois terrible, quand le typhon le soulève et précipite sur les côtes scs vagues furieuses, semblables à des bordes de démons.
En avançant vers les récifs, le capitaine ltedwood, avec l’oeil d’un marin exercé, vit que. tant que le vent serait haut, il n’y aurait pour la chaloupe aucune chance de les traverser, et que se diriger vers eux serait simplement courir à la mort. Aussitôt on largua la voile, ce qui se fit en dénouant le câble et en laissant tomber la bâche au fond du bateau.
L’aviron qui avait servi de mât fut laissé debout. On n’en avait que faire puisqu’il en restait cinq autres au fond du bateau et qu’il n’y avait que deux rameurs. Saloo etMurtagh prirent chacun une paire de rames, le capitaine saisit la barre, et la chaloupe continua sa marche.
L’intention du capitaine n’était pas d’aborder, mais d’éviter d’être entraîné vers les récifs dont la crête blanche surgissant audessus de l’eau formait une barrière des plus dangereuses.
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Empêcher la chaloupe d’aller à la dérive sur ces formidables récifs était tout ce que pouvaient faire les rameurs. Affaiblis comme ils l’étaient par de longues souffrances et par le manque de nourriture, ils étaient obligés, pour maintenir l’embarcation en place, de faire des efforts qu'ils n’auraient pu prolonger bien longtemps.
Heureusement, comme si Dieu les prenait en pitié et voulait leur venir en aide, le soleil s’éleva souriant au-dessus de l’horizon, et le vent, qui toute la nuit n’avait cessé de souffler avec violence, se calma tout à coup. En même temps les vagues s’apaisèrent, se succédant l’une à l’autre avec plus de lenteur, et la mer reprit sa sérénité. Il était devenu plus facile de se maintenir contre le courant et de ramer dans une direction parallèle aux brisants.
Après avoir côtoyé les récifs pendant à peu près un mille, on aperçut enfin une passe qui permettait de les franchir sans trop de péril. Faisant cap sur cette trouée, les rameurs réunirent leurs forces en un suprême effort, tan-
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dis que le capitaine dirigeait la course de la barque avec l’expérience audacieuse d’un pilote américain.
La tentative n’était pas sans danger; il s’en fallait. Quoique le vent fût tombé, la mer était encore effrayante en cet endroit. Vague après vague, elle se précipitait sur les rochers de corail avec un fracas semblable à celui d’un tremblement de terre.
De chaque côté bondissaient d’énormes masses d’eau, projetant à une hauteur formidable leurs lames constellées d’écume et pareilles aux piliers d’une trombe. Au milieu de la passe s’étendait un étroit espace de mer calme — du moins comparativement, — car même là, une embarcation ordinaire bien dirigée aurait couru des risques sérieux.
Quelle chance de succès pouvait-il y avoir avec une lourde embarcation montée par si peu d’hommes?
Il semblait qu’après avoir été si providentiellement aidés par les circonstances survenues depuis la veille, le capitaine Redwood et
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les quelques survivants de son équipage allaient périr au milieu des écueils de Bornéo et servir à leur tour de pâturo aux requins voraces, qui trouvent une demeure digne d’eux parmi ces rochers battus des tempêtes.
Mais il ne devait pas en être ainsi. Dieu avait entendu la prière que les naufragés lui avaient adressée en apercevant ces écueils dont la blancheur de neige cachait traîtreusement le péril, et sa main, qui les avait guidés vers le danger devait leur donner la force de le traverser.
Avec l’adresse due à une intelligence prompte et à sa longue expérience, le capitaine Redwood lança la barque droit sur l’étroit et dangereux passage, et Murtagh et le Malais, déployant une énergie que le péril imminent et la proximité du salut pouvaient seuls leur faire retrouver, se penchèrent sur leurs avirons et traversèrent avec la rapidité d’une flèche.
Dix secondes plus tard, la chaloupe, saine * et sauve en dedans des rochers, glissa, sous l’impulsion des rames qui s’élevaient et s’abais -
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saient, aussi doucement que si l’on eût vogué sur la face d’un lac tranquille.
Encore dix minutes, et la quille de la pinasse touchait le sable de l’île.
Bientôt les naufragés tombaient à genoux sur le rivage, et avec des accents aussi fervents que ceux de Colomb abordant l’île de Cat, ou que ceux des pèlerins quand ils touchent les rochers de Plymouth, ils rendirent grâce à Dieu de leur délivrance.
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