CHAPITRE IV
UNE HUITRE GIGANTESQUE.
Trouvera-t-il ? — La fontaine de vie. — Un endroit propice pour camper. — Est-ce une pierre ou un coquillage? — L’huître de Singapour. — Un copieux repas. — Coup d’œil sur le rivage. — Le père va à la chasse. — Choix d’un siège. — Accident inattendu. — Qu’est-ce que cela peut-être ? — • Le fruit du durion.
De l’eau ! de l’eau !
La souffrance de la faim est une des plus difficiles à supporter, quoiqu’il en soit une encore plus rude : celle de la soif.
Dans les premières heures on ne sait laquelle des deux est la plus cruelle, mais
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la faim diminue de violence par suite de la faiblesse que détermine l’abstinence tandis que la soif ne fait qu’augmenter d’intensité en raison de cette faiblesse môme.
Privés de nourriture depuis près d’une semaine, les naufragés souffraient donc de la faim et surtout de la soif. Aussi, à peine eurent-ils terminé leur action de grâce, que leur première pensée, leur premier cri fut :
de l’eau, de l’eau !
En se relevant, ils regardèrent simultanément autour d’eux pour voir s’ils n’apercevaient point près de là quelque ruisseau ou quelque fontaine.
L’immense Océan roulait ses vagues auprès d’eux, mais ce n’était pas cette eau après laquelle ils soupiraient.
Ils en avaient assez de « l'onde amère », et ne tournaient même pas leurs regards vers elle.
, C’était vers l’intérieur des terres qu’ils re -■ gardaient, interrogeant la lisière de la forêt r qui s’étendait à cent mètres du rivage — le banc de sable sur lequel ils avaient amarré
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leur bateau courant à perte de vue entre le bois et la mer.
Cependant à une courte distance on distinguait une échancrure dans la ligne de sable. Était-ce une petite crique formée par „ la mer? était-ce l’embouchure d’un cours d’eau? Si cette dernière hypothèse était la vraie, c’était, certes, une bonne fortune inappréciable pour les naufragés. Saloo, le plus actif de la bande, se hâta d’aller reconnaître la nature de cette interruption dans le banc de sable, les autres le suivant seulement des yeux.
Tremblants à la fois de crainte et d’espoir, ils attachaient sur lui des regards ardents. Le capitaine était le plus inquiet; il savait que dans cette partie de Bornéo, des mois se passent quelquefois sans , une goutte de pluie et que, si on ne trouvait ni rivière, ni fontaine, on courait risque de mourir de soif.
Ils virent Saloo se pencher au bord de la petite baie, prendre de l’eau dans sa main et la porter à ses lèvres comme pour la goûter; un instant après ce cri joyeux arriva jusqu’à eux: Ayer, ayer manis ! siingi (de l’eau, de
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l’eau douce, une rivière). Le cri : « terre», avait à peine, le matin , frappé leurs oreilles aussi doucement que le faisaient en ce moment les paroles par lesquelles le Malais leur apprenait la proximité de l’eau.
Le capitaine Redwood qui connaissait la langue malaise traduisit les mots bienvenus.
« De l’eau douce, » avait dit Saloo, mais peut-être avait- il exagéré.
Tous se dirigèrent ou plutôt se précipitèrent vers la rivière; ils se jetèrent à genoux sur la berge et s’y désaltérèrent.
L’eau fraîche sembla leur donner une vie nouvelle, et c’était bien à cette eau qu’ils devaient en effet la vie, de toute façon.
Le courant du petit fleuve se jetant dans l’Océan avait produit une ouverture dans les récifs de corail : celle qui avait offert ime entrée possible sinon facile à la chaloupe.
Sans le fleuve, point d’ouverture, et l’embarcation et ceux qu’elle portait, auraient péri broyés par le ressac des vagues contre les brisants.
Les madrépores ne construisent point leurs
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murailles de corail devant les bouches des courants d’eau; de là, les espaces qui restent ouverts çà et là et qui forment des espèces de . détroits, pouvant donner accès aux vaisseaux du plus fort tonnage.
La soif apaisée, la faim se réveilla impérieuse, et chacun pensa aux moyens de la satisfaire.
De nouveau les yeux se tournèrent vers la forêt et vers le banc de sable qui de la lisière du bois descendait jusqu’à la mer. Saloo avait remarqué quelque chose à la place où l’on avait laissé la pinasse; il y retourna en criant à Murtagh de ramasser du bois sec et d’allumer du feu.
Murtagh, accompagné des enfants et du capitaine, marcha vers l’endroit où la rivière sortait de la solitude ombreuse du bois.
La forêt s’arrêtait brusquement, juste au delà du banc de sable; les troncs serrés formaient une sorte de muraille végétale haute de plus de cent pieds. Quelques arbres seulement avaient poussé en dehors de cette ligne; le premier, le plus proche de la mer.
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était un grand arbre rappelant l’aspeet de l’orme, par son tronc élevé et ses longues branches feuillues formant un écran impénétrable aux rayons du soleil déjà assez haut sur l’horizon et qui devenait de plus en plus ardent à mesure qu’il s’élevait davantage dans les cieux.
L’endroit était donc des plus convenables pour y établir un campement; sous cet ombrage frais, les naufragés pouvaient bivouaquer jusqu’à ce que leurs forces leur permissent de chercher ou de construire une habitation plus commode.
Il n’était pas difficile de faire là une ample récolte de branches sèches, Murtagh, aidé par le fils du capitaine, en eut bientôt ramassé un grand tas; après quoi tirant de sa poche un morceau de silex, un briquet et de l’amadou, il se mit en devoir d’allumer le feu.
Pendant ce temps, les naufragés n’avaient pas cessé de tourner les yeux vers Saloo, se demandant ce qui avait pu le faire retourner à la chaloupe. Leur étonnement ne diminua pas, quand ils le virent dépasser la place où le ba-
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teau avait été tiré sur le sable, marcher droit dans la mer en se rapprochant des brisants, se baisser quand il eut de l’eau jusqu’aux genoux, puis se livrer à de violents efforts comme s’il avait lutté contre quelque créature invisible.
Ils le virent ensuite se redresser tenant un objet qui ressemblait à un quartier de rocher et auquel adhéraient un grand nombre de coquillages et quelques plantes marines.
« Que diable le Malais veut-il faire de cette grosse pierre? demanda l’Irlandais stupéfait. Regardez donc, capitaine, voici qu’il nous l’apporte comme si c’était quelque poisson oh quelque chose de curieux; si affamé qu’on soit, on ne peut pourtant pas manger des pierres !
— Du calme, Murtagb, dit le capitaine qui se rendait mieux compte de l’objet qu’apportait Saloo, ce n’e§t pas une pierre, mais bien un coquillage.
— Cette grosse pierre un coquillage! Je crois, capitaine, que vous voulez vous moquer de moi.
— Nullement, mon brave Murtagh; ce ne
serait guère le moment de plaisanter et je n’en ai pas la moindre envie; mais, si je ne me trompe, c’est une huître que Saloo nous apporte.
— Une huître de deux pieds de long et de plus d’un pied de large ! une huître, cette grosse chose si lourde que le Malais peut à peine porter ! Ne le voyez-vous pas chanceler sous le poids !
— Je vais aller l’aider, dit Henri, qui d’un pas un peu chancelant s’avança à la rencontre de Saloo : Hélène voulait le suivre, mais son père la retint.
— Il est inutile de te fatiguer, ma chère petite, lui dit-il. Dans quelques instants Saloo sera ici et nous saurons au juste ce qu’il a trouvé; mais j’en suis sûr déjà, malgré la dimension de l’objet, c’est bien une huître; sa forme élargie et les sillons que j’y aperçois ne m’en laissent plus douter. Ainsi, Murtagh, dépêchez-vous de nous faire un bon feu, car ces sortes d’huîtres ont un goût trop fort pour être mangées crues. Saloo a certainement l’idée de faire cuire la sienne. »
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Murtagh, bien qu’à demi incrédule encore, fit ce qu’on lui demandait; pendant ce temps, le Malais et Henri approchaient.
« Papa avait raison, cria ce dernier; c’est une huître et Saloo dit qu’elle sera trèsbonne! »
Ils atteignirent l’arbre, Saloo l’épaule chargée de son pesant fardeau et Henri le soutenant d’une main par derrière, ce qui, à vrai dire, avait pour résultat plutôt de le satisfaire lui-même que d’aider bien utilement son compagnon.
« Tenez, capitaine Redwood, dit le Malais en jetant sa charge aux pieds du capitaine, voilà ce qui va nous faire un bon déjeuner pour nous tous; il n’est pas besoin de l’ouvrir, le feu s’en chargera. »
Tous se groupèrent autour de l’énorme coquillage, en l’examinant avec curiosité, surtout les deux enfants.
C’était un de ces mollusques singuliers qu’on trouve dans les mers des Indes et que les marins connaissent sous le nom d’huîirp de Singapour. Il n’est pas rare d’en trouve j*
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qui mesurent un demi -mètre en longueur et presque autant dans leur plus grande largeur.
La curiosité ne tarda pas à être satisfaite : avec l’estomac vide comme ils l’avaient, on n’est pas tout à fait dans les conditions convenables pour se livrer longuement à l’étude de la conchyliologie. x
Saloo soulevant l’huître à deux mains la plaça au milieu des branchages alors complètement embrasés; puis, on entassa les tisons autour des coquilles et par-dessus de façon à les ensevelir complètement sous une pile de bois et de braise. Les plantes marines craquaient au contact de la chaleur, tandis que l’eau de mer pétillait et se résolvait en vapeurs qui, mêlées aux flammes brillantes, s’élevaient en tourbillonnant vers les branches protectrices de l’arbre.
Lorsque Saloo, qui avait déjà préparé des huîtres de Singapour, déclara que celle-ci devait être suffisamment rôtie, on écarta la braise et, à l’aide d’une gaffe que Murtagh avait rapportée de la chaloupe, on retira l’huître des cendres. Presque au même instant ses larges
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valves s’ouvrirent en s’écartant, et laissèrent voir assez de « chair d’huître » pour que dix personnes au lieu de cinq eussent pu s’en rassasier, — pourvu, cependant, que ces dix personnes n’eussent pas été soumises aux mômes privations que celles qui étaient là présentes.
Chacun s’armant de couteaux et d’autres ustensiles dont le prévoyant Irlandais avait apporté du bateau une provision, on s’assit auprès de l’énorme mollusque.
« Miss Hélène d’abord, dit Murtagh, et maître Henri après. »
Saloo fit un signe d'assentiment, et le capitaine les remercia l’un et l’autre d’un regard attendri. De la part de gens affamés, l’attention était assurément des plus méritoires. Il y en avait, du reste, pour tout le monde, mais ce ne fut qu’après que les deux enfants eurent été servis, que les trois -hommes commencèrent à manger. Bien entendu, ils ne quittèrent la place que lorsque les écailles furent complètement nettoyées, et la faim bannie de leur estomac et môme de leur pensée.
bO LKS NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.
Après leur copieux repas d’huître rôtie qui, bien que pris à l’heure du souper, était pour eux un déjeuner, les naufragés se reposèrent pendant le reste de la soirée et pendant toute la nuit. Ce long repos leur était nécessaire, non parce qu’ils avaient besoin de sommeil, mais à cause de la faiblesse et de l’épuisement qu’avaient produits en eux les souffrances réunies de la faim et de la soif.
lis dormirent bien, quoique couchés sur la terre nue et couverts seulement de leurs vêtements déchirés. Tous étaient accoutumés à se passer de lits, et sur les planches dures de la chaloupe, ils étaient encore plus mal couchés et surtout bien moins en sûreté. Le froid ne les gêna pas non plus, car, bien que les nuits soient plus fraîches à terre qu’en mer et que sous les tropiques elles soient souvent tout à fait froides, celle-ci, heureusement, fit exception. Rien ne vint donc troubler le sommeil des naufragés, si ce n’est quelque horrible rêve, conséquence inévitable des périls et des angoisses qu’ils avaient traversés.
L’aurore se montra belle et brillante, comme
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elle est, du reste, presque toujours à Bornéo, et les naufragés, une fois debout, sentirent renaître leurs forces physiques et morales.
Henri et Hélène avaient déjà retrouvé leur gaieté et se sentaient disposés à errer de tous côtés, s’émerveillant do toutes les choses extraordinaires qu’ils voyaient autour d’eux : de la belle plage de sable argenté, de la mer vaste et bleue formant une sorte de lac entre les rochers de corail qui lui faisaient une couronne de neige, du ruisseau aux flots transparents, dans lequel des poissons inconnus prenaient leurs ébats, des grands arbres de la forêt, des palmiers à l’immense éventail, des bambous dressés comme de hautes lances, de ces mille choses qui rendent si merveilleux les paysages des régions tropicales.
« Comme c’est beau! dit Hélène. Est-ce étonnant qu’il y ait au monde de si magnifiques endroits où personne n’ait l’idée de venir habiter! Dites, Henri, ne trouvez-vous pas aussi que c’est un admirable pays?
— Admirable, certainement, répondit lo jeune garçon; mais à mon avis il y manque
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quelque chose qui. en ce moment, le déprécie fortement à mes yeux.
— Et quoi donc?
— Rien qu’une maison, une habitation quelconque : oh! je ne suis pas exigeant; une chaumière de paysan, une cabane de pêcheur me suffiraient, pourvu qu’on y trouvât de quoi manger, un morceau de viande ou du poisson que nous ferions griller comme notre huître. Mon souper d’hier n’est plus qu’un souvenir, et je serais bien aise de lui donner un remplaçant.
— Moi aussi, dit Hélène, car je me sens grand’faim, plus faim, je crois, que je n’avais hier soir, quoique pourtant je sois un peu moins faible.
— Encore un peu de patience, mes chers enfants, » leur dit leur père qui venait de les rejoindre avec sa carabine sur l’épaule.
En bon Américain, il n’avait eu garde de se séparer de cette arme, ni en abandonnant son navire, ni en quittant la pinasse, et tandis qu’ Hélène et Henri se promenaient, il s 'était occupé à s’assurer qu elle était en bon état,
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ainsi que ses munitions, examen qui avait été satisfaisant.
« Un peu de patience, dit-il. D’ici à une demi-heure il y aura, je pense, du nouveau.
Saloo est allé à la recherche d’une nouvelle huître de Singapour. Murtagh est au bord du ruisseau; les poissons rouges et dorés qui s’y poursuivent ne ressemblent guère aux truites et aux saumons de son lac de Killarney, mais ils sont bons tout de même et il n’aura pas, j’espère, trop de peine à en pêcher quelquesuns. Quant à moi je vais faire un tour à l’entrée du bois, où j’aurai bien du malheur si je ne trouve pas quelque pièce de gibier à abattre. D’ici là ayez bon courage et ne vous écartez pas.
— Mais, dit Henri, est-ce que nous ne pourrions pas aller jusqu’au bord de l’eau, pour nous rendre utiles aussi, en essayant d’y ramasser des coquillages?
— Non, dit le père; ta sœur est encore trop faible et tu ne pourrais pas la laisser seule. Je préfère que vous restiez tous deux auprès de cet arbre; je serai plus tranquille. »
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Les enfants lui promirent de se conformer à son désir et il partit. Il ne pensait pas, du reste, qu’ils courussent aucun danger. Il n'y a dans l’île de Bornéo ni tigres, ni lions; le capitaine Redwood le savait. Si on avait été à Sumatra, l’ île voisine, ou sur quelque côte déserte du continent, dans la presqu’île de Malacca, dans la Coeliinchine ou dans l’Hindoustan, il eût été à craindre que les enfants fussent attaqués par les tigres, quoique ces animaux ne sortent guère de leurs repaires que la nuit. A la vérité, quelque autre dangerimprévu pouvait se présenter, mais Murtagh n’était pas loin, et le capitaine, confiant dans sa vigilance et son dévouement, avait pu s’éloigner sans trop d’inquiétude.
• Le frère et la sœur ne tardèrent pas cependant à se trouver fatigués de leur inaction, ils avaient été trop longtemps contraints de rester couchés dans la chaloupe pour que cette position ne leur parût pas intolérable. Tant par le besoin de remuer naturel à leur âge que pour tromper leur impatience et leur appétit, ils se mirent à marcher de coté et d’autre
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autour du tronc de l’arbre, mais bientôt leurs forces les trahirent et ils sentirent la nécessité de se reposer. Ils auraient voulu s’asseoir; s’accroupir sur la terre même est une attitude commode seulement aux sauvages, mais pénible pour quiconque, ayant vécu de la vie civilisée, n’a été habitué à s’asseoir que sur des chaises ou tout au moins sur des bancs.
Les enfants regardèrent autour d’eux pour voir s’ils ne découvriraient pas quelque objet dont ils pussent se faire des sièges, mais en vain. Il n’y avait ni souches , ni grosses pierres sur la plage couverte, ainsi que le rivage adjacent, d’un sable fin et uni comme un tapis.
« J’ai notre affaire, s’écria tout à coup Henri, la coquille de la grande huître; tu vas voir, Hélène, comme nous serons bien assis là-dessus! »
Tout en parlant, il se baissa et chercha à retourner l’une des écailles de l’immense bivalve, laquelle malheureusement se présentait du côté de sa face concave. Mais tout ce qu’il put faire, dans son état d’affaiblissement, fut
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d’en venir à bout, encore fallut-il que sa sœur vînt à son aide.
Les deux énormes coquilles étant mises sens dessus dessous, et leur face convexe s’élevant d’un pied au-dessus du niveau du sol, elles offrirent des sièges qui, vu les circonstances, parurent excellents aux deux enfants. Au moins avaient-ils le mérite de. l’originalité.
A peine s’y étaient-ils assis, riant et se félicitant de leur invention, qu’un accident bizarre vint interrompre leur gaieté et leur prou- • ver que la place où ils se tenaient n’était pas si sûre qu’on avait pu le croire. Henri, penché un peu en avant, sentit tout à coup quelque chose tomber derrière lui, en lui heurtant le bras et en brisant un morceau de la coquille sur laquelle il était assis. La première impression du jeune garçon fut qu’on lui avait jeté une pierre. En regardant l’endroit où son bras avait été frappé, il vit que la manche de sa veste était coupée ou plutôt lacérée de l'épaule au coude comme si on y avait passé violemment les dents pointues d’une étrille. Il éprouvait une légère douleur et il y avait un peu de
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sang sur sa chemise, au-dessous de la déchirure. Il se leva et regarda rapidement aux alentours pour savoir qui avait pu l’assaillir de la sorte; sa sœur avait fait comme lui, et tous deux n’étaient pas sans une crainte assez vive de voir un sauvage s’élancer vers eux des taillis voisins. Rien ne bougeant, Henri chercha sur le sable l’objet qui avait déchiré la manche de son habit. Ce n’était pas une pierre, mais une grosse boule légèrement ovoïde, de la dimension d’un ancien boulet de dix, d’une couleur vert foncé et toute hérissée de grandes épines ressemblant à celles du porc-épic.
Henri se dit, en l’apercevant, qu’on ne lui avait pas jeté cette boule, car les longs piquants dont elle était armée empêchaient qu’on pût la prendre dans la main; il était clair qu’elle devait être tombée de l’arbre. Hélène, la première, le comprit et cela ne la rassura pas entièrement.
Sans aucun doute, en effet, cette boule était le fruit de l’arbre sous lequel ils étaient assis. Or, à en juger par la manière dont la manche
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d’Henri avait été déchirée, sans parler de son bras et de l’éclat enlevé à la coquille, il n’était pas douteux non plus que si ce fruit pesant était tombé sur la tête de l’un ou de l’autre, il la leur eût brisée aussi facilement qu’une balle brise une coquille d’œuf.
Les deux enfants n’eurent donc rien de plus pressé que de s’écarter de cet endroit inhospitalier. Sur l’arbre qui leur avait envoyé un si dangereux projectile, il pouvait y en avoir d’autres également prêts à pleuvoir sur eux.
Une fois sur le terrain découvert, et bien assurés de se trouver maintenant hors d’atteinte, ils regardèrent la boule verte restée sur le sable, près des sièges improvisés auxquels, à leur regret, ils avaient été contraints de renoncer. Levant ensuite les yeux sur l’arbre lui-même, ils y distinguèrent beaucoup d’autres boules semblables, mais que la grande hauteur où elles étaient placées faisait paraître pas plus grosses que des pêches ou des abricots. La curiosité qu’ils éprouvaient ne fut pas pourtant assez forte pour les pousser à se rapprocher du fruit dans le but de
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l’examiner. Le bras d’Henri était assez profondément écorché ; Hélène, en voyant le sang qui tachait la manche de son frère, poussa un cri d’effroi qui ramena auprès d’eux Saloo, puis Murtagh et le capitaine.
« Qu’y a-t-il? » demandèrent ces deux derniers en se hâtant d’arriver.
Le grave Malais ne fit aucune question, il avait, du premier coup d’œil, compris la cause de l’alarme.
« Un dulion, dit-il, en désignant du regard successivement l’arbre et le fruit tombé à terre.
— Un durion ! s’écria le capitaine, qui connaissait le fruit aussi bien que Saloo, et qui en prononçait le nom plus correctement.
— - Oui, capitaine, je n’y avais point fait attention; c’est un grand tort, si ce fruit était tombé sur la tête du jeune maître, le jeune maître ne serait plus en vie à l’heure qu’il est; Dieu l’a protégé.
. — Tu es blessé, mon pauvre garçon? demanda M. Redwood à son fils.
— Oh! répondit -il, des égratignures....
Cela me cuit un peu, voilà tout; dans deux
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ou trois jours il n’y paraîtra seulement pas. Le plus fâcheux, c’est la déchirure de ma veste; mais heureusement j’en ai une de rechange dans le coffre du bateau. »
Et pour montrer qu’il n’était pas bien malade, il se mit à courir sur le sable. Ce ne fut qu’à l’instante prière d’Hélène qu’il consentit à se laisser bander le bras avec un mouchoir, après qu’on l’eut lavé avec soin : à les regarder seulement au visage, lui et sa sœur, on aurait cru certainement que c’était plutôt celle-ci qui avait été atteinte.