‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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L’expérience instruit. — Ils sont trop verts. — La nécessité est mère de l’indjustrie. — Le durion. — Une sensation nouvelle et un fruit dangereux. — Récits de voyageurs.

Dès qu’on eut achevé de panser le bras du jeune garçon, Murtagh se dirigea en courant vers l’arbre dans l’intention de ramasser le fruit qui avait causé l’accident. Saloo le laissa faire sans lui rien dire, un peu piqué peutêtre de ce que l’Irlandais se mêlât de choses auxquelles il lui était impossible de rien connaître et ne prît même pas la peine de lui de-

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mander son avis à lui, Saloo, qui, en sa qualité de naturel du pays, devait être ici le mieux renseigné. Aussi y avait-il une expression assez marquée d’ironie dans le regard dont il suivait le présomptueux Murtagh, tout en attendant le dénoûment de l’aventure. Il eut lieu d’en être satisfait. L’Irlandais, sans se méfier, saisit le fruit épineux, mais il ne l’eut pas enlevé à six pouces de terre, qu’il le rejeta comme si c’eût été la plus chaude pomme de terre d’une chaudronnée sortant du feu.

« Och! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il, j’ai la main tout en sang ; on ne sait par où prendre cette abominable boule; des épines partout, il faudrait un harpon pour s’en emparer.

— Vous deviez bien prévoir ce qui vous arrive, lui cria Saloo; mais regardez en l’air, Murtagh, il y a là, au-dessus de vous, de quoi vous casser cent fois la tète. »

Murtagh, ainsi averti, ne prit que le temps de jeter un coup d’œil au-dessus de sa tète, et poussant de nouveau une formidable excla-

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mation, il se hâta de quitter la place ombragée par les branches de l’arbre.

Le Malais, à son tour, se glissa sous le du rion. En un instant, avec le b lion pointu qui lui avait servi pour chercher des coquillages, il eut piqué le fruit et l’eut lancé sur la partie découverte de la grève. Pendant ce temps, il n’avait pas cessé de regarder en l’air afin d’être à même de se garer d’accident. Revenu en courant, il prit son couteau, en inséra soigneusement la lame entre les épines serrées, ouvrit le fruit et mit à découvert la pulpe intérieure.

Il y en avait juste assez pour leur en faire désirer davantage, quand même ils n’auraient pas eu si faim. La chasse et la pêche, trop tôt interrompues, avaient été à peu près infructueuses; sauf quelques petits coquillages rapportés par Saloo, les trois hommes étaient revenus les mains vides. C’était terrible pour ces estomacs affamés. A la vérité, il ne manquait pas de fruits sur le durion. Les pauvres gens pouvaient en voir un grand nombre pendre au-dessus de leurs têtes, mais à une si grande hauteur que, de même que les raisins

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de la fable, ils semblaient devoir rester pour eux trop verts, c’est-à-dire insaisissables.

Le tronc de l’arbre s’élevait droit et lisse jusqu’à la hauteur de soixante-dix pieds, sans offrir une seule branche ni même une aspérité qui permît d’y poser le pied. Malgré cela, Saloo n’eût pas été embarrassé d’y grimper s’il avait été dans son état de santé ordinaire; mais, pour le moment, il ne pouvait y songer.

Il fallait cependant, et sans grand délai, se procurer quelque chose à manger : soit du poisson, soit du gibier, ou simplement des coquillages, mais ils paraissaient peu communs sur cette plage.

L’huître de la veille n’était, suivant toute apparence, qu’une épave jetée là par quelque violence de la mer. Saloo désespérait d’en trouver d’autres et même de trouver rien qui pût les remplacer sérieusement. Dans cette pressante disette les regards de tous les naufragés se reportaient vers les fruits du durion. Ils savaient — le capitaine et Saloo le leur avaient dit — que ces fruits sont un mets non-seulement agréable, mais extrêmement

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nourrissant,. Si on pouvait s’en procurer quelques-uns, on serait sauvé, mais comment les abattre?

Comme tout le monde réfléchissait sur cette question importante, il vint au capitaine Redwood une idée originale à coup sûr et peutêtre heureuse.

En outre de sa carabine, il avait mis dans la pinasse un fusil de marine, et il pensa qu'à l’aide de balles couplées les fruits du durion pourraient être atteints malgré la grande élévation à laquelle ils étaient placés.

Aussitôt dit, on passa à l’exécution; le fusil fut apporté et chargé d’une couple de balles réunies par une forte ficelle goudronnée. Le capitaine le prit, et visant l’endroit de l’arbre où les fruits semblaient le plus épais, il tira. Une grande agitation se produisit dans les feuilles et cinq ou six noix tombèrent avec fra as. Un autre coup en mit à bas environ une douzaine, et la petite troupe se trouva encore pourvue de nourriture au moins pour vingt-quatre heures. On ramassa la récolte et pn la transporta sous un arbre voisin, dont

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les branches touffues ne montraient aucun de ces fruits doux à la bouche, mais redoutables aux têtes sur lesquelles ils pouvaient tomber.

Ayant choisi ses nouveaux quartiers, l’équipage y transporta les quelques objets que renfermait le bateau, afin d’organiser un campement plus commode.

Le temps étant chaud, et le durion n’ayant pas besoin d’être cuit, les naufragés n’allumèrent pas de feü. Ils se contentèrent pour leur repas du fruit cru. Pendant qu’ils satisfaisaient leur appétit, Saloo leur fit connaître quelques particularités de l’arbre auquel ils devaient leur déjeuner.

Nous ne reproduirons pas exactement la description qu’il en fit et dans laquelle, n’employant pas son idiome natal, il fut souvent obligé de suppléer par le geste aux mots qui lui manquaient. En résumant les détails donnés par lui et en les complétant par d’autres documents, nous ferons mieux connaître à nos lecteurs cet arbre remarquable.

Le durion est un des plus grands arbres des forêts de ces contrées; il ressemble à l’orme.

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mais son écorce est lisse et s’enlève par écailles comme celle du platane. On le trouve dans la plupart des îles de l’archipel Indien, et, comme le mangoustin, il ne vient bien dans aucune autre partie du monde. C’est ce qui fait, sans doute, que son fruit est peu connu partout ailleurs, d’autant plus que, lorsqu’il est mûr, on ne peut le transporter à de grandes distances. Ce fruit, comme nous l’avons dit déjà, a la forme d'une boule un peu allongée; sa grosseur est celle des grosses noix de coco.

La coque, d’une belle couleur de bronze, es garnie en entier de fortes épines très-pointues, dont toutes les bases se touchent en formant des hexagones. Avec ces « chevaux de frise, » le durion est si bien défendu que, lorsque sa tige est coupée ras, il est impossible de le prendre sans se piquer cruellement les doigts. L’enveloppe où sont fixées ces épines est si dure et si solide que, de quelque hauteur que tombe le fruit, jamais il ne se brise ni ne se fend.

De la base au sommet de la noix, courent entre les épines cinq faibles lignes qui marquent autant de divisions intérieures. C’est au

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long de ces lignes que le fruit peut être ouvert à l’aide d’un couteau bien tranchant, ce qui exige encore une certaine force et quelque adresse. Les parois intérieures des cinq loges sont blanches et soyeuses ; chacun des interstices est rempli par un lobe de pulpe couleur de crème, entourant plusieurs graines de la grosseur d’une châtaigne. Cette pulpe forme la partie comestible du fruit, et sa consistance, ainsi que sa saveur, sont assez difficiles à faire apprécier. M. Wallace, le célèbre chasseur naturaliste, en a donné l’enthousiaste description que nous rapportons ici :

% « Une riche crème semblable à du beurre fortement parfumé d’amandes en donne une idée générale. A ce goût se mêlent des bouffées de parfum qui rappellent le fromage à la crème, la sauce à l’ognon, le vin d’Espagne et autres choses disparates ; il y a dans sa chair une douceur onctueuse qu’aucun autre fruit ne possède et qui rend celui-ci encore plus délicat. Il n’est ni acide, ni sucré, ni juteux; mais on ne lui désire aucune de ces qualités, car tel qu’il est, il est parfait. Il ne

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produit ni nausées ni aucun autre mauvais effet, et plus on en mange, moins on a envie de s’arrêter. Manger du durion est une sensation nouvelle et qui vaut la peine de faire un voyage aux grandes Indes. Quand le fruit est mûr, il tombe de lui- même. Le seul moyen de manger des durions parfaits, c’est de les ramasser quand ils tombent : leur parfum est alors moins pénétrant. Verts, ils forment, en les faisant cuire, le plus agréable plat de légumes; les Dyaks les mangent aussi crus. Lorsque la saison est bonne, on en sale de grandes quantités, qu’on conserve dans des jarres en bambou ot qu’on peut garder toute l’année.

Le durion prend ainsi un goût très-désagréable aux Européens, mais les Dyaks l’apprécient alors hautement comme assaisonnement pour le riz.

« Il y a dans les forêts deux variétés de durions sauvages qui donnent des fruits plus petits; le fruit d’une de ces deux espèces est à l’intérieur d’une couleur orangée. Il ne serait peut-être pas juste de dire que le durion est le meilleur de tous les fruits, car il ne peut sup-

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acides comme l’orange, le raisin, la mangue, la mangouste, qui sont si rafraîchissants; mais, comme aliment d’une saveur exquise, le durion n’est surpassé par aucun.

« Si j’avais à désigner les deux fruits qui représentent la perfectionne choisirais certainement l’orange parmi les fruits juteux et le durion parmi les fruits nourrissants, les proclamant la reine et le roi des fruits.

. « Le durion est cependant quelquefois dangereux. Quand les fruits arrivent à maturité, ils tombent journellement et à toute heure;

aussi n’est-il pas rare qu’il arrive des acci-

dents aux personnes qui se promènent ou travaillent sous les arbres. Quand, dans sa chute, le durion atteint un homme, il produit d’effrayantes blessures, les épines labourant les chairs, et le choc lui-même déterminant de graves contusions; mais, par la nature même des blessures, il est rare qu’elles aient la mort pour résultat; la copieuse effusion de sang amenée par la déchirure prévient l'inflammation, qui autrement serait une consé-

pléer les fruits juteux ou

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quence infaillible de la violence (lu coup. Un chef Dyak m’a raconté qu’ayant reçu un durion sur la tête, il crut d’abord mourir de la blessure, mais qu’il fut cependant guéri en peu de temps.

« Les naturels de la Malaisie et les Européens qui habitent ce pays regardent le durion comme supérieur à toute autre espèce de fruit, c’est-à-dire comme le meilleur qui existe dans le monde entier. L’ancien voyageur Luischott, qui en a fait mention dès l’année 1 599, dit que sa saveur l’emporte sur celle de n’importe quel fruit. Un autre voyageur, le docteur Paludamus, èn parle en ces termes : « Ce fruit est « d’une nature chaude et humide, et semble « d’abord, pour ceux qui n’y sont pas accou- « tumés, rappeler le goût de l’ognon roussi; « mais aussitôt qu’ils en ont goûté, ils le « préfèrent à tout autre aliment. Les naturels « du pays lui donnent les plus honorables « épithètes et célèbrent en vers ses glorieux « mérites. »

Quant à nous, nous craignons que le goût d’ognon ne fasse quelque tort à toutes ces

louanges. L’ognon n’est pas du goût de tout le monde; l’ognon a des ennemis, surtout parmi les enfants; mais il est rare qu’on ne se réconcilie pas avec lui à la longue. Les cuisinières savent seules à combien de sauces elles le mettent et tous les services qu’il leur rend.

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