‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÜN GAVIAL BÂILLONNÉ.

Un cri de détresse. — L’approche du gavial. — Que faire ? — Le Malais sauveur. — Détails zoologiques. — Hélène sauvée.

Après avoir terminé leur repas de durion, les trois hommes songèrent tout d’abord à se procurer quelque chose de plus substantiel pour le prochain repas, soit de la venaison, des oiseaux ou du poisson. Comme précédemment, ils partirent dans des directions différentes : le capitaine Redwood se dirigeant vers la forêt, Murtagh vers le ruisseau et Saloo vers le rivage de la mer. Saloo fut bientôt dans

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la mer jusqu’aux genoux, espérant toujours découvrir une huître de Singapour. Il avait pris un bâton de bambou aiguisé d’un bout pour sonder le sable, afin de s’assurer que quelque huître perdue n’y était pas ensevelie.

Henri et Hélène furent de nouveau laissés seuls; mais cette fois il ne leur fut pas ordonné de rester sous l’arbre. Leur père, après avoir étudié les alentours, leur avait permis de se promener et môme de prendre un bain, à la condition de bien choisir un endroit qui ne fût pas profond. Ils entrèrent donc dans l’eau du ruisseau, non pas ensemble, mais à quelque distance l’un de l’autre ; maître Henri préférant ne pas s’éloigner de la mer, tandis qu’Hélène, en s’en écartant, espérait être encore plus à l’abri de l’eau salée, à laquelle elle gardait une sorte de rancune. Le ruisseau transparent, avec son lit de sable fin et son eau douce, la tentait. La jeune fille se disait aussi qu’elle y serait plus en sûreté contre le ressac et les courants, mais le clair ruisseau n’était sûr qu’en apparence, comme la suite le fit voir.

UN GAVIAL BÂILLONNÉ.

À peine les chasseurs et le pêcheur s’étaient-ils dispersés presque hors de portée de là voix, que dans l’air calme de midi retentit un cri qui effraya les oiseaux aux brillantes ailes des forêts de Bornéo, et suspendit leurs chants aussi subitement quo l’eût lait le fusil du capitaine Rcdwood. Ce cri fut entendu de tous, du capitaine, qui n’avait pas voulu s’éloigner des enfants, et avait borné ses recherches comme chasseur à la lisière de la forêt, de Murtagh, pêchant sur la berge du ruisseau, de Saloo qui, dans l’eau jusqu’aux genoux, rodait sur le bord de la mer, à la recherche de ses grandes huîtres, et de Henri, qui faisait une partie de natation fort de son goût à la faveur de la marée montante. Ce cri avait été poussé par Hélène; c’était un cri de détresse. Tous accoururent, pâles d’inquiétude, vers le point d’où il était parti. Tous, et surtout le père, avaient reconnu la voix d’Hélène.

En moins d’une minute, ils furent réunis sur le bord du ruisseau, juste à la place d’où ils étaient partis; là les attendait un spectacle qui les glaça de crainte elles remplit d’horreur.

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La jeune fille, presque aussi bonne nageuse qu’Henri, ne trouvant pas assez d’eau près de la berge, s’était, malgré les recommandations de son père et de son frère, imprudemment avancée jusqu’au milieu du ruisseau, fort large en cet endroit; de la rive on l’aperçut debout, elle avait donc pied dans la partie du ruisseau où elle se trouvait, mais sa tête seule en dépassait la surface, et en face d’elle et venant du bord opposé, on voyait une autre tête si hideuse qu’on comprenait facilement que son aspect eût arraché à Hélène un cri d’épouvante : c’était celle d’un énorme reptile de la forme d’un lézard qui, rampant hors d’un espace couvert de joncs, s’était silencieusement glissé dans l’eau et nageait vers la baigneuse terrifiée. Il n’y avait pas à se tromper sur l’intention du monstre, qui se dirigeait droit vers sa victime. '

« Un gavial! » cria Saloo dès qu’il aperçut l’énoçme saurien, long d’environ vingt pieds, avec une tête de plus d’un mètre et des mâchoires de la même longueur. La mâchoire supérieure était surmontée de cette protûbé-

UN GAVIAL BÂILLONNÉ.

rance eü forme de bosse qui distingue le gavial des autres reptiles.

« Un gavial! » répétèrent les autres, mais non comme une question, car ils ne connaissaient que trop bien l’animal qui traversait la rivière.

Au moment où tous quatre atteignirent la rive, vingt mètres environ séparaient le hideux saurien de l’enfant.

D’abord, en voyant le danger, la jeune fille avait tâché de regagner la berge; mais, gênée par la hauteur de l’eaü et par un vêtement qu’elle avait gardé, paralysée sans doute aussi par la terreur, elle avait abandonné son entreprise, et elle était restée immobile dans l’eau jusqu’au cou en poussant des cris d’appel désespérés. Certes il n’y avait pas de temps à perdre. Mais que faire? En moins de quelques minutes le gavial allait être sur elle, et déjà ses mâchoires semblaient s’entr ouvrir pour la broyer.

Le père, véritable image de la détresse, était debout sur la rive. Sans doute déjà il avait épaulé son fusil, mais les balles, grosses

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comme un pois, tomberaient sur le crâne du reptile aussi inoffensives que des gouttes de pluie. La question était de l’atteindre à l’œil; mais ce coup si incertain fallait-il le risquer ? L’Irlandais, avec ses hameçons, se sentait également impuissant. Quant à Henri , que pouvait-il faire? il était non-seulement désarmé, mais encore déshabillé et comme au moment où il se baignait, in puris naturalibus.

Tous les trois, néanmoins, allaient, malgré tout, se précipiter dans l’eau, résolus à se placer entre le reptile et sa victime, et à détourner d’Hélène son attaque.

Mais un geste du Malais arrêta leur élan :

« Ne bougez pas, leür cria Saloo ; pour Dieu, capitaine, laissez-moi faire. >»

Qu’allait-il entreprendre? Saloo 9’avançait rapidement. Pour toute arme il tenait à la main un bambou pointu à ses deux extrémités.

Il l’avait pris parmi les tisons du feu de la veille, et aiguisé par un bout pour aller à la recherche des huîtres; tout en se hâtant vers la rive, il avait promptement tiré son couteau et avait aiguisé l’autre bout. Rapide et impas-

UN GAVIAL BAILLONNE.

sible, ce fut avec ce semblant d’arme qu’il s’élança dans la rivière, et avant que les témoins de cette scène fussent revenus de leur première surprise, il s’était mis entre le monstre et la malheureuse enfant. Prompt comme la pensée, il plongea alors, et un instant après sa tête brune avec ses longs cheveux noirs flottant en arrière, émergea soudain tout à côté des mâchoires ouvertes du reptile, dont la brusque intervention de ce nouveau venu avait détourné l’attention. Une fois encore la tête de l’intrépide Malais disparut sous l’eau, mais en même temps son bras bronzé s’éleva brandissant le bâton pointu, semblable à ces emblèmes qui surmontaient les anciens cimiers. On aperçut alors un mouvement du bâton, si preste qu’il fut à peine perceptible. Le saurien avait fait comme un saut en arrière. Que se passait-il? On vit alors l’animal se livrer à une série de contorsions si violentes que l’eau, battue par la queue, ne fut bientôt plus qu’une large gerbe d’écume autour de lui.

Pendant que le gavial se débattait, la tête du Malais reparut près de celle de l’enfant qui,

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guidée par son audacieux sauveur, regagnait la rive et se trouva, saine et sauve, entre les bras de son père éperdu de joie et de bonheur.

Il se passa quelque temps encore avant que le ruisseau reprît sa tranquillité première.

Pendant près d’une demi-heure le reptile continua à se débattre, fouettant l’eau de sa queue puissante, tandis que le flot qui s’engouffrait entre ses mâchoires , maintenues ouvertes comme par un bâillon, le suffoquait en pénétrant sans interruption dans sa gorge. Il n’y a pas d’animal vraiment amphibie, c’est-à-dire qui soit muni à la fois de poumons et de branchies, et qui puisse respirer également dans l’eau et dans l’air. Le gavial qui, comme tous les mammifères, ne pouvait respirer que dans l’air, devait finir par être infailliblement noyé'. C’est ce qui arriva, et bientôt l’énorme dépouille du reptile, entraînée par le courant, descendit vers l’Océan pour y devenir la proie des requins ou de quelque autre monstre marin encore plus hideux et plus vorace que lui-même, s’il en existe.

On appelle quelquefois cet animal le crocodile

UN GAVIAL BÂILLONNÉ.

du Gange, mais il est plus laid que le crocodile et l’alligator, et il diffère des deux par plusieurs particularités importantes; par exemple par la bouche : ses mâchoires étant extraordinaire ment droites, longues et étroites; par sa tête, dont les deux côtés sont droits et perpendiculaires, et dont la surface supérieure est quadrilatérale. 11 a un nombre de dents double ou presque double de celles du crocodile du Nil, bien que celui-ci soit déjà abondamment pourvu de ces instruments de destruction. C’est un animal amphibie; il aime beaucoup l'eau, et ses pattes postérieures palmées lui permettent de s’y mouvoir avec une grande rapidité.

L’énorme reptile qui avait menacé la vie d’Hélène avait environ vingt pieds de long, mais le gavial atteint souvent sept et huit mètres.

Il n’est pas besoin de dire quelle fête on fit au brave Malais. Le capitaine Redwood, ému jusqu’aux larmes, ne put que te serrer dans ses bras, Henri lui sauta au cou, et la pauvre Hélène, toute palpitante encore du danger qu’elle avait couru, lui demanda la permission

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de l’embrasser. Tous regrettèrent de n’avoir aucun moyen de récompenser autrement ce fidèle compagnon. Mais le bon Malais, tout attendri, se trouvait récompensé et au delà par le succès de sa lutte avec le gavial, et par l’amitié que tous lui montraient.

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