‹ Les naufragés de l'île de BornéoChapitre 8 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES OISEAUX FOUISSEURS

On désire des œufs. — La benshee supposée. — Les constructeurs de forts. — Un nid curieux. — Le mégapode. — On examine le terrain. — Avertissement de Saloo. — Les œufs abandonnés. — La patience récompensée. — Un secours venu à propos. — A malo ad ovum. — On ira àLabuan. — Les Lanoons. — Voleurs d'hommes. — Nouvelle cause d’effroi. — Que faire de la chaloupe? — La difficulté est vaincue.

La dicte frugale peut avoir ses avantages après des excès de nourriture, encore ne faudrait-il pas qu’elle se prolongeât indéfiniment, mais quand elle succède à une véritable famine, elle n’est pas fortifiante. C’était l’avis de Saloo,

84 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO

approuvé en cela, par Murtagh. L’Irlandais déclarait qu’il aurait beaucoup mieux aimé déjeuner de pommes de terre et de beurre, quoiqu’un morceau de lard ou même de bœuf salé lui eût paru encore préférable.

Tous tombèrent d’accord qu’un morceau de viande fraîche ‘ou salée eût été très-utile, voire même indispensable pour réparer complètement leurs forces. Mais comment se procurer de la viande? La forêt, dans la partie du moins que le capitaine Redwood avait explorée, ne semblait donner asile à aucun animal vivant. Le capitaine avait erré pendant plus d’une heure sous les arbres sans apercevoir ni un quadrupède ni même un oiseau, et bien qu’il y eût des poissons dans la rivière et vraisemblablement dans la mer le long de la plage, ni Murtagh ni Saloo n’avaient réussi à en prendre un seul.

L’idée de manger de la viande était devenue chez les naufragés un désir si impérieux, qu’ils regrettaient d’avoir laissé le gavial mort dériver vers la mer sans en avoir coupé quelques tranches qui, n’eussent-elles été ni délicates,

LES OISEAUX FOUISSEURS

ni exquises, auraient du moins pu être mangeables.

Découragés par leur insuccès et retenus par la faiblesse qu’ils ressentaient encore, ils se reposèrent sous l’arbre pendant le reste de la journée.

Comme le déjeuner et le dîner, le souper fut composé de durions. Tout en mangeant, le Malais se mit à parler d’œufs et tout le monde reconnut que l’œuf eût été, à défaut de gibier, l’aliment le plus convenable pour l’instant. Le tout était de savoir où en trouver.

« Où y a-t-il des œufs? » demanda Murtagh, qui en ce moment en aurait bien mangé une douzaine à la coque, pochés, sur le plat, en omelette, ou même tout crus, pour aller plus vite, disait-il.

« Des œufs! s’écria-t-il, dè§ que Saloo en eut parlé, bon saint Patrick, j’aimerais assez à en voir un et j’en avalerais bien plein un panier, quand ce seraient des œufs de cygne. La grosseur ne m’effrayerait pas. Qu’estce qui vous a mis les œufs en tête, mon ami?

LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

— Des œufs, il y en a pas bien loin d’ici, répondit le Malais, il y en a beaucoup, il ne s’agit que de les découvrir.

— Et qui vous a fait de si belles confidences, Saloo? ou bien seriez-vous sorcier, par hasard?

— Non, Murtagh, je ne suis pas sorcier; avez-vous entendu le malée la nuit dernière, il n’a fait que se lamenter?

— Si j’ai entendu le malée? Qu’est-ce que c’est d’abord que le malée ?

— C’est un oiseau gros comme le dindon; Saloo l’a entendu, il faisait des gémissements comme quelqu’un qui va mourir.

— C'est parfaitement vrai ce que vous dites, mon cher ami; j’ai entendu crier comme cela toute la nuit. J’ai cru que c’était une benshee, en admettant toutefois qu’il y en ait dans ce pays-ci. C’était un oiseau, dites-vous, mais qu’est-ce que cela nous fait? Ses cris ne nous donneront pas plus d’œufs qu’ils ne nous feront découvrir le nid.

— Le nid n’est pas bien loin. Le malée fait son nid dans le sable, tout au bord de la mer.

LES OISEAUX FOUISSEURS. , fc7

Demain matin, j’irai à la découverte, et je trouverai peut-être. »

Pendant la nuit précédente ils avaient, en effet, entendu une voix plaintive dont les gémissements avaient d’autant plus frappé le capitaine Redwood qu’il ne se souvenait pas d’en avoir jamais entendu d’analogue. Il avait cru que ces cris étaient poussés par quelque espèce d’oiseau de mer, de ceux qui fréquentent les côtes, mais il n’avait pas supposé qu’il y eût des nids dans lé voisinage. Aussitôt le lever du soleil, il s’était mis à l’affût dans l’espoir de pouvoir tirer quelques-uns de cos oiseaux.

N’eût-ce été que des mouettes, il aurait encore été satisfait d’en avoir une ou deux à offrir à ses compagnons, mais il n’y avait pas d’oiseaux en vue, ni mouettes, ni autres. Saloo disait maintenant que ce n’étaient pas des oiseaux de mer qui criaient ainsi, mais des oiseaux habitant les forêts et qui ne viennent sur le rivage que dans le moment de la ponteé Leur présence dénotait donc sûrement l’existence de nids à proximité du campement.

88 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

Pendant qu’ils s’entretenaient à ce sujet, l’un des vpyageurs jeta un cri qui fut bientôt répété par tous les autres. Ils avaient aperçu tout à coup une véritable troupe des oiseaux en question. Il y en avait bien une soixantaine, toute une population. Ils n 'étaient point perchés sur les arbres, ils ne volaient pas, ils marchaient sur la rive sablonneuse avec une allure calme et majestueuse, absolument comme les volailles domestiques lorsqu’elles se dirigent vers un champ nouvellement ensemencé, s’arrêtant çà et là pour picorer quelque graine perdue. Ces oiseaux étaient à peu près de la grosseur d’une poule de Cocliinchine, et leur plumage luisant mélangé de noir et d’un blanc légèrement teinté de rose, leur tête casquée, leur queue relevée, leur donnaient une ressemblance frappante avec nos volailles d’Europe. Ils appartiennent, en effet, à une tribu très-voisine de la famille des gallinacées, qu’ils représentent en Australie et dans plusieurs îles de la Malaisie où il n’existe pas de vraies gallinacées. Ils se divisent en plusieurs espèces distinctes : quelques-

LES OISEAUX FOUISSEURS

unes, comme le tallegalla d’Australie, se rapprochent, sous le rapport de la forme et comme aspect général, du dindon, tandis que certaines autres ressemblent davantage à la poule domestique et d’autres encore aux faisans. Ils ont la singulière habitude de déposer et de cacher leurs œufs sous des buttes formées de sable et de débris de plantes qu’ils édifient en commun, et dans lesquelles ils abandonnent leurs œufs à une incubation qui peut être dite spontanée; de là leur nom de constructeurs de forêt. Tous n’obéissent pas à cette coutume; ^quelques espèces se servent d’un procédé différent, bien qu’analogue, pour amener leurs œufs à l’éclosion. Les naturalistes leur ont donné le nom de Mégapodes à ' cause de leurs larges pieds dont les doigts, longs et armés d’ongles crochus, leur permettent de fouiller profondément le sol et d’amon celer les herbes et débris en tas par-dessus leurs œufs.

Quelquefois ces mégapodes, comme les appellent les Australiens, car ils sont aussi communs en Australie qu’à Bornéo, élèvent

LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

des buttes de terre et d’herbe qui atteignent jusqu’à seize pieds de hauteur, et ces buttes, véritablement considérables, n’ont souvent pas moins de soixante pieds de circonférence à la base.

Ces oiseaux sont gros et lourds, lents dans leurs mouvements et maladroits dans leur vol. Leurs jambes sont épaisses et leurs doigts longs et gros.

La manière dont ils construisent leur nid diffère de celle dont le tallegalla bâtit le sien, bien qu’il y ait entre les deux méthodes un rapport marqué, ainsi qu’on peut en juger par le récit suivant :

« Traçant un cercle d’un rayon considérable, dit M. Wood, les oiseaux commencent à marcher autour de ce cercle en arrachant avec leurs larges pieds les plantes, les herbes et les branchages morts qui sont tout autour, et en les rejetant vers le centre. Chaque fois qu’ils achèvent un tour ils rétrécissent le cercle, de sorte qu’ils ont bientôt labouré un vaste espace circulaire au centre duquel s’élève une butte basse et irrégulière. En répé-

LES OISEAUX FOUISSEURS

tant cette opération, ils diminuent le diamètre de la butte et en accroissent la hauteur, si bien qu a la fin ils ont produit une sorte de colline en forme de cône grossier.- Bientôt après ils creusent, en haut et au centre de la butte, une sorte de cavité d’environ quatre pieds dans laquelle ils déposent leurs œufs; ils les recouvrent ensuite et ils en abandonnent l’incubation aux influences combinées de la chaleur du soleil et de la fermentation. Mais ces oiseaux ne se tiennent pas quittes ainsi de tous soins à l’égard de leur famille future; le mâle, doué d’un merveilleux instinct pour connaître la température qui convient à l’incubation, veille attentivement sur les œufs.

« Suivant les besoins, quelquefois il les cache sous d’épaisses couches de feuilles, ou bien il les met presque à nu, et il répète fréquemment ces diverses opérations dans une môme journée. Enfin les œufs éclosent, mais les petits restent encore environ douze heures dans le nid après être sortis de la coquille, ou s’ils le quittent, c’est pour le regagner au plus vite. Le père les couvre alors comme il

92 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

couvrait les œufs. Un fait singulier, c’est qu’une ouverture cylindrique, une sorte de cheminée est toujours pratiquée au centre de la butte pour livrer passage tant à l’air extérieur qn’aux gaz produits .par la fermentation intérieure. Il y a souvent dans chaque nid jusqu’à un boisseau d’œufs. Ces œufs ont un goût excellent et sont presque aussi estimés par les blancs que par les indigènes. Le mégapode a, de plus, l’habitude de creuser de grands trous dans la terre et de s’y blottir en se couvrant de poussière à la manière des gallinacées. Ce sont ces trous qui servent souvent d’indication aux chasseurs d’œufs et les guident jusqu’au nid lui-même. »

Revenons maintenant aux mégapodes de Bornéo, à ceux dont l’apparition avait si fortement excité la curiosité et l’intérêt du capitaine Redwood et de ses compagnons.

Ces oiseaux, appelés par Saloo malées , appartenaient à l’espèce connue sous le nom de inaléos ; ils n’avaient point surgi là par enchantement, mais ils venaient de tourner un monticule de sable, une sorte de dune qui

LES OISEAUX FOUISSEURS

les avait jusqu’à ce moment dérobés à la vue.

Comme les spectateurs étaient, à la prière de Saloo, restés couchés sous l’ombrage épais d’un arbre, les oiseaux ne les aperçurent point et continuèrent lentement leur chemin vers le rivage pour y vaquer à leurs affaires.

Bien que quelques-uns s’arrêtassent par moment pour ramasser un ver, un coquillage ou une graine, il était évident qu’ils n’étaient pas venus là simplement pour y chercher leur repas du soir.

Par instant, d’autres s’écartaient rapidement du troupeau, courant avec la légèreté du faisan. Us s’arrêtaient ensuite brusquement, examinaient le terrain dans toutes les directions et appelaient enfin leurs compagnons par leurs gloussements réitérés. Un caquetage général s’élevait alors comme si toute la troupe avait été engagée dans une discussion relative au bien-être commun.

Ceux qui prenaient ainsi l’initiative de ces courses et de ces discussions, différaient un peu des autres. La protubérance qui forme une

sorte de casque à la partie postérieure de leur tête était plus elevée, les tubercules placés à la base de leurs narines plus saillants, et le rouge de leurs joues nues, d’une nuance plus prononcée et plus éclatante.

Leur plumage était aussi plus lustré et les teintes en étaient plus brillantes. C’étaient les mâles ou coqs de la troupe ; la différence entre eux et leurs poules est cependant moins grande que celle qui existe entre les coqs et les poules de nos basses-cours. Cette différence était même assez peu prononcée pour qu’elle ne devînt visible que lorsque les oiseaux furent tout près des spectateurs.

Ils se trouvaient encore à deux cents mètres environ de l’endroit où ces derniers les épiaient, et par la direction qu’ils prenaient, il n’était pas probable qu’ils en approchassent davantage. Le capitaine Redwood avait pris son fusil pour le charger d’un peu de plomb qu'il avait sur lui et tirer au milieu de la bande, quand Saloo l’arrêta en lui chuchotant ces quelques mots à l’oreille :

< i N’essayez pas de tirer, capitaine, ils sont

LES OISEAUX FOUISSEURS

trop loin, vous perdriez tout. Ils cherchent peut-être une place pour y déposer leurs gros œufs; il vaut mieux attendre un peu. »

Ainsi averti, le capitaine remit sa carabine au repos, et tout le monde continua à observer en silence les mégapodes qui poursuivaient leur promenade sans se douter de rien.

Arrivés presque en face du campement, à un endroit où le sable était sec et facile à fouiller, ils firent halte sur l’avis de l’un d’entre eux qui, par la richesse de son plumage et la fierté de sa démarche, paraissait un personnage important de la tribu et comme le chef de l’expédition.

Là eurent lieu une longue conférence et de longs pourparlers de gloussements; mais au lieu de se terminer comme les précédents par la remise en marche, ils décidèrent l’arrêt définitif de toute la bande. Avec leurs grands pieds armés d’ergots, les mégapodes se mirent à creuser le sable qu’ils rejetaient autour d’eux en nuages et en pluie.

Pendant quelque temps ils furent à peine visibles, le sable soulevé en tourbillons les

96 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

dérobant aux regards sous une poussière opaque. Ce jeu continua pendant près d’une demilieure; toutefois, ce n’était pas simplement un jeu , car lorsque les oiseaux y eurent mis fin, les naufragés purent voir dans le sable une excavation d’un diamètre assez grand et d’une profondeur suffisante, pour que plus de la moitié des mégapodes y demeurassent entièrement cachés.

A partir de ce moment, plusieurs oiseaux se tinrent dans cette fosse, les uns entrant, les autres sortant, et tous paraissant remplir, chacun à son tour, un devoir quelconque.

Ceux qui vaquaient a cette occupation étaient des oiseaux au plumage modeste — les poules. Pendant ce temps, les coqs se promenaient autour de l’excavation, redressant leur queue et étalant tout l’orgueil et toute l’importance d’un grand maître des cérémonies un jour de gala.

Cette singulière scène dura encore environ une heure; l'attente paraissait bien longue aux naufragés, mais Saloo les empêcha de faire aucun mouvement qui pût troubler le

LES OISEAUX FOUISSEURS

travail, leur promettant qu’ils seraient largement dédommagés de leur patience et de leur immobilité. Une autre partie de grattage commença, pendant laquelle le sable fut renvoyé dans le trou avec le meme accompagnement de pluie pulvérulente; après quoi, émergeant du nuage qu’ils avaient soulevé, les mégapodes se remirent en marche deux à deux, trois à trois, dans des directions différentes; les uns courant d’une allure rapide sur le rivage, les autres s’élevant perpendicu- . lairement en l’air et s’envolant vers la forêt d’un vol lourd et bruyant.

« Maintenant, /dit Saloo, les yeux tout brillants de joie, nous allons être payés de notre bonne conduite. Nous avons des œufs, c’est meilleur pour nous que le durion. Ils sont très-bons, les œufs du malée. »

Comme il n’était plus utile ni de se cacher ni de prendre aucune précaution, les naufragés se levèrent tous et s’empressèrent de courir vers la place où ils avaient vu les oiseaux à l’œuvre.

Le sol, lisse et uni comme celui d’alentour,

ne présentait qu’un renflement presque insensible. Si le sable n'avait pas paru fraîchement remué, si les grands ergots qui l’avaient retourné n’y avaient pas laissé çà et là leurs empreintes, on n’aurait jamais pu croire qu’une troupe d’oiseaux de forte dimension venait d’y creuser et d’y remblayer un trou, assez grand pour que plusieurs d’entre eux pussent s’y abriter à la fois.

Saloo et Murtagh coururent vers la pinasse et en rapportèrent chacun une rame dont ils se servirent avec précaution en guise de pelles pour enlever le sable* Le trou fut bientôt creusé de nouveau, et une douzaine environ de gros œufs, d’un rouge de brique, formant une sorte de stratification irrégulière, furent mis à découvert. Ces œufs, quoique peu allongés, avaient la forme ordinaire des œufs avec un bout plus petit que l’autre. Ce qu’ils offraient de plus remarquable, c’était leur grosseur, surtout en la comparant avec celle des oiseaux qui les avaient pondus, car ceux-ci ne dépassaient pas la taille de la poule commune, et les œufs étaient gros comme ceux de l’oie.

LES OISEAUX FOUISSEURS

Murtagh, avec le soin particulier aux Irlandais, cassa le premier œuf auquel il toucha.

Comme on ne voulait pas le perdre, on versa cet œuf dans un gobelet grand comme une tasse à thé ordinaire, et le gobelet fut rempli jusqu’au bord.

Ce ravitaillement . arrivait à propos. Les œufs de mégapodes ne sont pas inférieurs à ceux de nos poules; il y a même des personnes qui les trouvent meilleurs ; on peut les comparer pour le goût à ceux de la poule d’Inde.

On en fit cuire une douzaine pour le déjeuner, et on poussa le luxe jusqu’à varier les modes de cuisson. Quelques-uns furent mis simplement à la coque, l une des écailles de l’huître de Singapour faisant l’office de casserole, tandis que l’autre écaille , transformée «n poêle à frire, servait à faire une énorme omelette.

Les œufs succédèrent donc au durion, renversant ainsi l’ordre du service chez les Romains et chez nous, puisque le repas au lieu d’être servi ab ovo ad vnalum, l’était tout

100 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.

au contraire a malo ad ovum , ce qui du reste se pratique aussi en Espagne, où Ton sert les œufs à la fin du repas.

De toutes les substances alibiles, la plus nutritive est, sans contredit, le liquide appelé lait.

Il se change presque immédiatement en sang, puis en muscles ou en chair, suivant le besoin du moment.

Aussi, est-ce le premier aliment donné à toutes les créatures vivantes, et non-seulement aux mammifères, mais encore aux ovipares et même aux végétaux naissants. Aux mammifères, il est présenté simplement sous forme de lait; les seconds le reçoivent sous celle de blanc d’œuf, tandis que le jeune arbre ou la jeune plante s’élançant de l’embryon, le •trouve dans la fécule ou'jmatière succulente qui l’entoure, et dans laquelle il est demeuré caché et en apparence sans vie jusqu’à ce que le soleil l’ait fait éclore à l’existence.

Le lait est composé d’albumine, de gluten et d’autres substances qu’on retrouve et dans la glande mammaire, et à l’intérieur de i’œuf

LES OISEAUX FOUISSEURS. 101

et dans la graine, la racine ou le fruit duquel surgit le nouveau -né, homme ou animal, — oiseau volant dans l’air, poisson nageant dans les ondes, reptile rampant dans les marécages ou arbre des forets s’attachant au sol par de fortes racines.

L’huître avait rendu l’activité aux estomacs délabrés des naufragés; le fruit du durion avait eu sans doute aussi sur eux une action bienfaisante; mais jusqu’à ce qu’ils eussent fait provision de la vraie & force vitale », représentée par l'œuf, une de ses formes élémentaires, ils n’avaient pas senti leur sang courir librement dans leurs artères et réparer complètement leur vigueur et leur activité.

Murtagh fut l’un des premiers à se sentir revivifié, et il se déclara « prêt à tout. »

« Et moi aussi ! s’écria Henri ; je crois que je serais même capable à présent de faire une partie de barres. Ainsi, vous voyez que pour marcher et travailler à n’importe quoi, je ne bouderais pas! »

Hélène, pour sa part, dit qu’elle n’était pas bien sûre d’être en état de danser une eon-

102 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

tredanse, mais moins par Faiblesse qu’à cause de la frayeur qu’elle avait eue, et qui, certes, n était pas sans cause; du reste, elle n’avait aucun mal.

Enfin, tous, bien que moins complètement restaurés que Murtagh, avaient repris une certaine vigueur; aussi se mirent-ils à former des plans pour l’avenir.

La question naturellement était de savoir comment et dans quel délai ils devaient quitter la plage sur laquelle le naufrage et ensuite un vent favorable les avaient poussés. La côte paraissait inhabitée, et bien quelle ne fût pas très-inhospitalière, — ils en avaient fait l’expérience — ils ne se sentaient aucune inclination pour y prolonger leur séjour.

Le patron américain n’avait pas l’ambition de rivaliser avec l’Écossais Selkirk, et de faire de lui-même un nouveau Robinson Crusoé.

De leur côté, t^nt qu’il y avait espoir de se sauver, ni Murtagh, ni le Malais ne se souciaient de jouer auprès de lui le rôle de Vendredi.

Toute la soirée se passa à discuter les

LES OISEAUX FOUISSEURS. 103

divers projets mis en avant, ainsi que les préparatifs qu’ils pouvaient nécessiter.

Devait-on remonter dans la chaloupe et reprendre la mer, ou bien tenter une expédition par terre et chercher à gagner un établissement européen, ou tout au moins civilisé? Le capitaine lledwood savait qu’il y en avait plusieurs dans l’île de Bornéo. Il y avait les résidences hollandaises de Sambas et de Sarabang, le Comptoir* du gouvernement anglais dans l’ilot de Labuan, et cet étrange établissement hétérogène, moitié colonie, moitié royaume, qui reconnaissait alors l’autorité de l’aventurier anglais sir James Brooke, intitulé : « Rajah de Sarawak. » S’ils atteignaient un de ces endroits, soit par mer en suivant la côte, soit en traversant les terres, les naufragés pouvaient considérer leurs épreuves comme terminées. Restait à examiner lequel de ces établissements devait se trouver plus à portée et quelle était la meilleure route à prendre pour y parvenir.

Après de sérieuses réflexions, on se décida pour Labuan.

104 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

Du point de la côte où le capitaine Redwood supposait être, Labuan était l’établissement civilisé le plus * voisin et le seul, par conséquent, que des voyageurs, dans une position si critique, pouvaient prendre pour but avec chance de l’atteindre.

Il ne s’agissait pas toutefois de se mettre en route immédiatement. Les forces des naufragés n’étaient pas assez complètement rétablies, et ils ne voulaient pas risquer de tout perdre par trop de précipitation. Ce qui importait pour le [moment c’était de tout combiner pour le voyage et de s’organiser le mieux possible jusqu’au départ.

Bien qu’ils fussent sains et saufs sur la terre ferme, et qu’ils n’eussent plus à craindre les « périls de l’abîme », ils n’étaient pas fondés à se croire encore à l’abri de tout danger.

La partie de la côte où ils avaient abordé n’offrait aucune trace d’habitation; mais ce n'était point là ce qui les inquiétait, au contraire; ce qu’ils désiraient surtout, c’était de ne point rencontrer des hommes.

D’après la situation du vaisseau quand il

LES OISEAUX FOUISSEURS

avait été submergé par le typhon, et d’après la distance et la direction dans laquelle ils avaient navigué depuis, le capitaine Redwood ne doutait pas qu’ils se trouvassent sur la côte nord-est de Bornéo qui regarde la mer des Célèbes. Il avait assez longtemps trafiqué dans les îles de la Malaisie pour savoir que cette côte était des plus dangereuses, non par suite de l’existence de bêtes féroces, mais de la présence fréquente d’hommes cruels et déprédateurs — les pirates. Tout l’archipel Indien était infesté par ces écumeurs de mer, s’élançant comme des vautours de leurs forteresses retranchées au milieu des lagunes de beaucoup d’îles de la Malaisie, et principalement de Mindanao. Leur croisière favorite était la mer qui entoure les îles Sooloo et qui se resserre entre Bornéo et la Nouvelle-Guinée.

Ils étaient généralement connus sous le nom de Lanoons, de Illanon, la presqu’île méridionale de Mindanao où étaient leur principale résidence et leur refuge préféré.

Ils avaient cependant d’autres repaires et d’autres ports qui leur servaient de rendez-

106 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

voué, notamment dans l’île de Célèbes, sur toutes les côtes de la mer des Célèbes et sur les côtes septentrionale et méridionale de Bornéo.

A Bornéo on les appelait « Pirates Dyaks », dénomination assez incorrecte puisque la plupart de ces flibustiers étaient de pure race malaise et que les Dyaks, bien loin de pren- ' dre part à leurs brigandages, en étaient souvent victimes.

Les vaisseaux dont se servaient ces bandits étaient de lourds navires assez semblables à des jonques et appelés prames, ayant des mâts courts, massifs, et de grandes voiles formées par des nattes de jonc.

La force de ces embarcations dépendait surtout de leurs larges avirons en forme de pelle et de l’adresse des rameurs. Chaque prame avait à son bord de trente à quarante rameurs, et quelquefois davantage, suivant sa dimension. Ces hommes, assis en rang de chaque côté du navire, ne prenaient point part aux combats. Les chefs et les guerriers combattaient seuls du haut d’une

LES OISEAUX FOUISSEURS

sorte de plate-forme ou pont supérieur qui s’étendait dans presque toute la longueur de la prame. Dans ces mers tropicales où les vents légers et les accalmies ne sont pas rares, les p rames, grâce à leurs rames, prenaient facilement l’avantage sur les vaisseaux à voiles ordinaires. Quand un vent fiais s’élevait et qu elles désiraient éviter la poursuite de quelque navire, elles pouvaient, au moyen de leurs fortes rames, arriver contre le vent du vaisseau qui leur donnait la chasse et se mettre ainsi à l’abri.

Les vaisseaux n’étaient pas toujours le but des croisières de ces pirates qui en considéraient parfois la capture comme trop peu productive. En outre de leurs pirateries sur mer, ils faisaient des expéditions sur les côtes des différentes îles, remontant aux bras de mer et aux embouchures des fleuves, et pillant les villes et les établissements situés sur les rivages.

Leur butin ne consistait pas toujours exclusivement en bijoux, • en argent, en objets divers, mais quelquefois aussi ,en hommes,

108 LES NAUFRAGÉS DE l’iLE DE BORNÉO.

femmes et enfants; ils étaient voleurs d’hommes aussi bien que meurtriers et pirates. Les captifs étaient transportés dans un des lieux de rendez-vous des bandits et gardés là jusqu'à ce qu’on pût les vendre comme esclaves.

Les marchés pour cette sorte de commerce étaient faciles à trouver; il y en avait dans presque toutes les îles de la Malaisie, soit qu elles fussent hollandaises, espagnoles ou portugaises, ou bien placées sous la domination de chefs indigènes , rajahs et sultans.

Le capitaine Redwood, parfaitement au courant de ces circonstances, savait quels dangers lui et ses compagnons auraient courus en tombant aux mains dos Lanoons.

Tant qu’ils avaient éfe en pleine mer et qu’ils avaient pu craindre de mourir de faim, ils ne s’étaient point préoccupés des pirates. Une prame leur eût alors semblé bienvenue, même s’ils avaient été sûrs qu elle fût montée par des corsaires. La mort — même par le kriss malais — ou l’esclavage sous les ordres du maître le plus cruel, aurait été une issue

LES OISEAUX FOUISSEURS

aux terribles souffrances de la faim et delà soif.

Maintenant que ces maux étaient passés, et que les naufragés, sains et saufs sur la terre ferme, ne se croyaient plus en danger de manquer de nourriture, les pirates étaient • devenus l’objet de leurs craintes les plus graves; aussi se tenaient-ils sans cesse sur le qui-vive, interrogeant des yeux le rivage de la mer à droite et à gauche, et se retournant vers la forêt chaque fois qu’un bruit insolite, venu de ce côté, éveillait leurs appréhensions.

Le bateau qui les avait amenés était encore pour eux une source d’inquiétude. Ils pouvaient aisément se cacher à l’ombre des arbres épais et serrés de la forêt, mais la grande chaloupe, couchée sur le banc de sable, était un objet assez apparent pour être vue de plusieurs milles par quiconque aurait côtoyé la rive ou serait sorti brusquement de la forêt.

S’il y avait près de Jà quelque nid de pi- , rates, la pinasse trahirait la présence de ceux

qui la montaient. La première .question était

110 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

donc de savoir ce qu’on en ferait. Si les naufragés en avaient eu la force, ils auraient pu tirer la pinasse sur le rivage et la cacher sous bois, mais ils n’en eurent même pas la pensée, pénétrés qu’ils étaient du sentiment de leur impuissance. C’était tout ce qu’ils pouvaient faire de traîner çà et là leurs corps encore débilités, comment seraient-ils venus à bout de remuer la lourde embarcation ? Murtagh proposa de la dépecer et d’en laisser flotter les débris au gré du courant. Le capitaine n’approuva pas cette proposition. Le bateau qui les avait si longtemps portés sur une mer inconnue et qui les avait enfin sauvés, méritait un autre traitement; ils pouvaient encore en avoir besoin, ne sachant pas au juste s’ils avaient abordé à Bornéo même ou dans l’un des nombreux îlots qu’on trouve près de la côte occidentale de l’île principale. Si par hasard ils étaient dans l’un de ces îlots, le bateau leur serait nécessaire pour se rendre jusqu’à la grande terre. Pendant qu’ils étaient engagés dans cette discussion, l’œil perçant de Saloo, errant aux alentours, découvrit quel

LES OISEAUX FOUISSEURS

que chose qui promettaitla solution de la difficulté. *

Le petit cours d’eau, ou plutôt l’estuaire creusé dans les sables par son courant, avait formé un canal assez profond pour donner passage à un bateau d’un plus fort tirant d’eau que la pinasse.

« Pourquoi ne pas faire remonter la rivière au bateau? demanda le Malais.

— Saloo a raison, dit le capitaine, cela doit être faisable.

— Eh bien! il faut le faire, reprit Murtagh. Estril bien avisé ce Saloo d’avoir trouvé cela à lui tout seul. Nous y mettrons-nous de suite, capitaine?

— Certainement ! »

Et les trois hommes, se levant aussitôt, se dirigèrent vers le canot.

Bien entendu, Henri voulait les suivre, mais il fallut encore qu’il se résignât à rester sous les arbres pour y tenir compagnie à sa sœur et la protéger au besoin, lui dit son père.

C’était une mission de confiance bien faite pour le dédommager de son inaction.

112 LES NAUFRAGÉS DE L’iLE DE BORNÉO.

« Je suis bien ennuyeuse, bien gênante, mon pauvre Henri, lui dit sa sœur quand ils se trouvèrent seuls, mais, sois tranquille, d’ici un jour ou deux, je serai tout à fait forte, et nous pourrons aller partout tous deux avec papa. Tu sais que je ne suis ni poltronne, ni douillette.

— Oui, oui, je le sais, » dit Henri en embrassant sa sœur.

Il se mirent alors à causer de leur prochain voyage. Avec leur père, Murtagh et le brave Saloo, le succès pour eux n’en était pas douteux. Ils avaient échappé déjà à tant de dangers que la pensée de ceux qui les attendaient encore De les préoccupait pas. Ils ne songeaient qu’aux choses nouvelles et étonnantes dont le spectacle devait racheter toutes les fatigues du trajet.

Page 1