PILOTE NORMAND
Quelques hommes entreprenants n'avaient point perdu de vue le Canada ni les îles voisines. Les Malouins s'y rendaient fréquemment pour y faire rechange avec les Indiens de leurs marchandises contre des fourrures. Les héritiers de Jacques Cartier surtout s'étaient préoccupés de ces pays dont la découverte devait faire à jamais la gloire de leur grand-oncle. L'un d'eux, Jacques Noël, petit-neveu du grand navigateur, et né comme lui à Saint-Malo, était allé à plusieurs reprises sur ses traces. Il dit lui-même, dans une lettre *, qu'il avait remonté le Saint- Laurent aussi loin que s'étendent les sauts, dont il place la hauteur par le quarante -quatrième degré. Il parle, dans la même lettre, d'un livre de lui en forme de carte marine, que déjà il avait remis, en 1587, à ses deux fils, Michel et Jean, qui alors étaient au Canada, et qu'il avait chargés de nouvelles
* On la trouve dans la collection d'HakIuyt, A la suite des voyages de Cartier.
explorations. Jacques Noël s'était associé au sieur de La Jaunaye Chaton^ son parent, pour des entreprises commerciales dans l'Amérique Septentrionale, et tous deux s'efforçaient de continuer à leurs dépens l'œuvre de leur oncle. Mais ayant eu à supporter des pertes considérables, entre autres celle de quatre pataches qu'ils avaient envoyées au Canada, ils eurent recours au roi Henri III pour obtenir une commission pareille à celle que François !"" avait octroyée à leur grand-oncle, appuyant leur demande sur les services de celui-ci, et sur ce qu'en ses voyages il avait employé la somme de 1638 livres en sus de celle qu'il avait reçue, somme dont ni lui ni ses héritiers n'avaient été remboursés. Jacques Noël et La Jaunaye Chaton ayant le projet de former un établissement français au Canada, réclamaient en outre à cet effet le privilège, pour douze années, de trafiquer seuls avec les peuples de ces pays, principalement en ce qui concernait les pelleteries, et demandaient que défense fût faite à tous . les sujets du royaume de se mêler de ce trafic et de les troubler dans la jouissance de leur privilège , ainsi que dans l'exploitation de quelques mines qu'ils avaient découvertes. Henri III leur accorda, le 14 janvier 1588, la commission et le privilège qu'ils demandaient ; mais lorsque déjà ils s'étaient mis à l'œuvre et avaient fait de grandes dépenses, ce prince faible et irrésolu, qui touchait à la fin de son règne, révoqua, le 5 mai suivant, toutes ces faveurs, à la sollicitation des marchands de Saint-Malo, mécontents de voir qu'on allait entraver leur liberté commerciale au profit de deux ou trois d'entre eux; ce qui inspire à Marc Lescarbot, premier historien de la Nouvelle- France, les réflexions suivantes : « On dit qu'il ne faut point empêcher la liberté naturellement acquise à toute personne de trafiquer avec les peuples de delà. Mais je demanderai volontiers qui est plus à préférer, ou la rehgion clu-étienne et l'amplification du nom français, ou le profit particulier d'un marchand, qui ne fait rien pour le service de Dieu ni du roi? Et cependant cette belle dame liberté a seule empêché jusques
ici que ces pauvres errants n'aient ëté faits chrétiens et que les Français n'aient paimi eux plante des colonies qui eussent reçu plusieurs des nôtres^ lesquelles depuis ont enseigné nos arts et métiers aux Allemands, Flamands, Anglais et autres nations, et cette même liberté a fait que, par Fenvie des marchands, les castors se sont vendus huit livres et demie, lesquels au temps de ladite commission ne se vendaient (pi'environ cinquante sous. Certes la considération de la foi et religion chrétienne mérite bien que Von octroie quelque chose à ceux qui emploient leurs vies et fortunes pour l'accroissement d'icelle, et en un mot pour le public. » Il faut convenir avec Lescarbot, la question de propagande religieuse mise à part, bien qu'on ne puisse nier qu'elle ne soit aussi un puissant moyen d'action et de conquête, il faut convenir que les privilèges, en concentrant Teffort et en lui donnant un but et une durée, ont été de grands principes de colonisation, dans un temps surtout où l'Etat faisait peu de chose par lui-même en ces sortes d'entreprises, et que, sans eux et sans les compagnies, la plupart des établissements coloniaux d'origine française, anglaise et hollandaise, seraient peut-être encore à créer. Il semble qu'en fait de colonisation, l'intérêt particulier ait dû précéder l'intérêt général, et le privilège et le monopole, la liberté commerciale qui, à son tour, par la concurrence et quand l'œuvre n'a plus qu'à s'élargir, apporte de nouveaux éléments, denouvelles garanties de durée et de succès.
Les guen*es civiles des premières années du règne de Henri IV empêchèrent que l'on ne songeât sérieusement à coloniser à la Nouvelle-France. Cependant, en 1591, un navigateur ii'ançais, nommé de La Court-Précourt-Ravillon, pai'ti sur Ife navire le Bonavmture pour le Canada, reconnut les tles de Saint-Pierre et de Miquelon, et une partie de celles qui composent l'archipel de la Madelaine, dans le golfe de Saint-Laurent.
Dès qu'on eut pu présager la fin prochaine de la guerre civile, des hommes entreprenants et courageux revinrent à ces idées , en même temps que le commerce maritime reprenait quelque
activité. Un gentilhomme de Bretagne^ Trouellus du Mesgouêts, marquis de Gottenmeal et de La Roche, obtint de Henri IV, le 12 janvier 1598, un édit qui le nommait lieutenant général pour le roi aux pays de Canada, Hochelaga, Terres-Neuves, Labrador, rivière de la Grande-Baie, de Norembergue et terres adjacentes desdites provinces et rivières, et l'établissait pour conducteur, chef, gouverneur et capitaine de la nouvelle entreprise, ainsi que de tous les navires, gens de guerre et de mer et autres, qui seraient choisis et ordonnés pour mettre celle-ci à exécution. Le même édit investissait La Roche du droit de partage, distribution et octroi en fiefs, seigneuries, comtés, vicomtes, baronnies, des terres qu'il pourrait conquérir.
Le marquis de La Roche engagea généreusement une partie de sa fortune et sa personne elle-même dans cette affaire. Il arma un vaisseau , dont il remit la conduite à un excellent pilote normand nommé Chédotel\ qui passait alors pour avoir le plus de connaissance des côtes de la Nouvelle-France. Mais Tidée que Ton avait conçue dans ce temps du Canada , par le peu de progrès qu'on y avait fait, était si désavantageuse par toute la France, que le marquis de La Roche, ne trouvant presque personne qui voulût le suivre , se vit réduit à prendre dans les prisons de l'État des hommes condamnés à la mort ou aux galères, pour en faire les compagnons et les soutiens de ses travaux. Ces misérables, au nombre de cinquante à soixante, sortirent avec plaisir de leurs cachots pour courir les aventures de la mer, et chercher dans un nouveau monde un sort qu'ils ne pouvaient croire pire que celui auquel ils échappaient. C'est avec d'aussi tristes éléments de colonisation , contrastant si fort avec les termes pompeux et les vaines libéralités de l'édit royal, que le courageux marquis de La Roche osa donner l'ordre à Chédotel de faire lever l'ancre. Ce pilote ne démentit point sa grande réputation; il vint mouiller heureusement à l'île de Sable, située par les qua-
1 Lcscarbot écrit Chef-d'hostel ; VÉtablistement de la foi à la Nouvelle^ France écrit ChiUolel, mnis Samuel Chaniplain et prcf^que tons les autres auteurs écrivent Chédotel.
rante-quatrc degrés douze minutes nord environ, et distante de Tingt-cinq lieues au sud de la terre du Cap-Breton, elle était inhabitable , sans port , complètement improductive , et renfermait, dans son étendue de dix lieues, un lac qui en avait luimême cinq. Quoiqu'elle ne semblât pas offrir la plus petite chance de colonisation, il parait que bien des années auparavant, sous le règne de François V\ le baron de Léry et de Saint- Just, vicomte de Gueu, ayant eu aussi l'idée de s'établir aux Terres-Neuves, et d'y jeter les fondements d'une habitation-, avait été obligé de s'arrêter dans cette île et d'y déposer ses bestiaux , qui depuis y avaient multiplié ; d'autres disent que ces éléments de vie venaient d'un navire espagnol qui s'était perdu en ce lieu. Le marquis de La Roche débarqua à l'ile de Sable la majeure partie des hommes qu'il avait tirés des prisons de France , leur laissa des vivres et des marchandises , et leur promit de les venir reprendre aussitôt qu'il aurait trouvé aux côtes de l'Acadie un lieu favorable pour s'y établir. Ghédotel ayant ensuite levé l'ancre, alla reconnaître les côtes du continent le plus proche, qui sont celles de l'Acadie , et , après y avoir recueilli toutes les connaissances qui semblaient nécessaires à une nouvelle et plus importante expédition , il appareilla , sur l'ordre du marquis de La Roche, pour retourner en France. On avait l'intention de repasser par l'île de Sable, afin de reprendre les malheureux qu'on y avait déposés; mais les vents contraires et les tempêtes empêchèrent lenavire d'aborder une seconde fois à cette terre ingrate. Le marquis de La Roche se décida, quoiqu'à regret, à continuer sa route pour la France, se proposant de revenir très prochainement. Mais il ne fiit pas plutôt arrivé, que le duc de Mercœur, qui était en pleine révolte contre le roi dans la Bretagne, le fit arrêter et emprisonner. Rendu quelque temps après à la liberté, il trouva encore des obstacles si invincibles à son entreprise, qu'étant contraint de l'abandonner entièrement, il en mourut de chagrin. Cet homme courageux avait néanmoins commis une grande faute en ne commençant pas immédiatement un établis-
semeiit en Acadie, où une pèche sédentaire, qui ne lui aurait pas coûté beaucoup, aurait pu lui éviter la ruine qui le frappa.
Les quarante ou cinquante malheureux qu'il ayait laissés dans l'île de Sable s'y fabriquèrent d'abord des barques avec quelques débris de vaisseaux espagnols ou portugais trouvés sur le rivage. Quand ils eurent mangé les moutons et les bœufs qui avaient multiplié dans nie, le poisson devint leur unique nourriture; lorsque leurs habits furent usés, ils s'en firent de peaux de loups marins. Enfin, au bout de sept ans, le roi ayant ouï parler de leur aventure et la France entière s'en étant émue, la cour du parlement de Rouen obligea, par un arrêt, le pilote Ghédotel à les aller recueillir, à la charge par eux de lui donner la moitié des provisions et marchandises qu'ils auraient pu amasser, comme cuirs de bœufs, peaux de loups marins, de renards noirs, huile, etc. Ghédotel, homme à ce qu'il paraît fort avare et fort dur, malgré son mérite, se rendit en conséquence à l'tle de Sable, où il ne trouva plus que douze des infortunés. Il ne leur dit point en vertu de quels oitlres il venait les chercher, afin de leur faire donner^ pour prix de leur retour, la totalité des cuirs et des peaux de loups marins dont ils avaient fait provision. Ils ne marchandèrent point, comme bien on pense, et satisfirent l'avarice du pilote qui les ramena en France. Henri IV voulut les voir dans l'équipement qu'ils s'étaient fait à l'île de Sable; on les lui présenta avec leurs peaux d'animaux, leurs longs cheveux, leurs longues barbes, et on leur trouva, dans ce bizarre accoutrement^ quelque ressemblance avec les dieux mythologiques des fleuves. Le roi leur fit compter, par Sully, à chacun 50 écus, et les déchargea de toute poursuite de la justice.
Oavrages consultés : La collection d'Hakluyt, déjà citée. — Bistoire de la IVouvelle- Franee, par Marc Lescarbot, et BUloirê delalVouvelh-Franee, par Charleyoix. — f^oyaget de Samuel Champlain ; et les autres ouvrages sur TAmérique et la Nouvelle-France, cités pour les précédentes vies de navigateurs.
PROTET DE LA BARDELIÈRE
ET