LEURS COMPAGNONS DE VOYAGE
Il n'est point que lé9 hommes h^reux dans leurs entreprises^ il n'est pohit môme c(ue les hommes de génie dont il faille conserver le nom et la mémoire. Ceux qui, n'étant doués peut-être que de facultés secondaires^^ mais qui, mus par le désir de bien faire et d'honorer leur pays, osiièrent s'élancer des premiers dans le champ aventureux des navigations , dussent-ils y avoir succombé, dussent-ils y aVoir paru quelquefois au-dessous de la grandeur de lieur projet, ont droit aussi de vivre dans le souvenir de la postérité. C'est pour cela que nous restituerons à deux hommes infortunés dont les noms étaient éclipsés derrière ceux des auteurs des relations de leurs voyages , le rang qui leur appartient dans l'une des plus mémorables navigations des Français, tout en laissant à ces auteurs une place éminente encore au-dessous des chefs de l'expédition dont ils ont écrit l'histoire et à laquelle ils prirent part.
Les Français semblaient avoir oublié le chemin des Indes
orientales et des mers du Sud que les frèi-es Parmentier, et même avant ceux-ci, Paulmier deGonneville, leur avaient déjà dès longtemps montré, quand une compagnie de marchands de Saint- Malo, Laval et Vitré, s'organisa pour le leur r'ouvrir, et leur a|)prendre à disputer aux Portugais le monopole du commerce de l'Orient. Deux navires ftirent armés à cet efiFet dans le port de Saint-Malo, l'un de quatre i^ents tonneaux, nommé le Croissant^ l'autre, de deux cents, nommé h Corbin. Une chose à remarquer, c'est qu'on les avait doublés de plomb pour les préserver de la piqûre des vers*. Le roi ni l'État ne furent pour rien dans cette entreprise. La compagnie elle-même choisit, parmi ses membres, les conducteurs de l'expédition. Elle élut un amiral et un viceamiral. Le premier, qui devait monter le Croissant, se nommait Michel Frotet, sieur de La Bardelière, et devait être un personnage d'expérience et d'autorité, bien qu'on le qualifiât bourgeois de la ville de Saint-Malo ; le second avait nom François Grou, sieur du Clos-Neuf, et était précédemment investi du titre de connétable de Saint-Malo. Sous chacun d'eux, qui faisait à son bord l'office de capitaine, il y avait un lieutenant, un premier et un second pilote, un maître et un contre -maître, un premier et un second facteur, un écrivain, deux dépensiers, deux chirurgiens, un maître canonnier avec cinq ou six artilleurs, deux cuisiniers et deux maîtres valets. Tel était alors, en dehors des simples mariniers, le personnel d'un navire français, d'après les relations du temps. Le capitaine avait le commandement absolu sur tous et en toutes choses ; le lieutenant était pour le suppléer, lui servir de second, et le remplacer entièrement en cas de mort; le premier facteur ou marchand, n'avait pouvoir que sur la marchandise et le commerce, et le second facteur n'était que pour l'aider, et lui succéder, s'il venait à mourir dans le voyage ; Técrivain avait charge seulement de tenir -note des marchandises qui entraient dans le navire ou qui en sortaient; le pilote n'était plus ce qu'on l'avait
> Pyrard fait observer que ce doublage chargeait trop les navires, et que le fer-blanc aurait mieux convenu.
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VU du temps des Jacques Cartier et des Alphonse; descendu à un rang secondaire, il n'avait de commandement qu'en ce qui concernait la navigation; le maître avait autorité sur tout l'équipage, maîtres valets, matelots, charpentiers, forgerons, couseurs de voiles, etc. ; il était chargé du soin du navire et de tous les ustensiles et vivres; toutefois, lui et son contre - maître mettaient la main à l'œuvre comme les simples mariniers. Les deux maîtres valets étaient en général les deux meilleurs d'entre les matelots; ils étaient ordonnés pour prendre garde aux cordages, voiles, manœuvres et autres gréements du navire, et avaient charge de les tailler et couper quand besoin était; ils exerçaient un commandement sur tous les jeunes mariniei*s, à qui seuls ils pouvaient administrer le fouet. Les chirurgiens et apothicaires n'étaient à bord que pour leur emploi, et n'y tenaient pas d'autre rang que les passagers. Il n'y avait pas encore d'aumôniers à bord des navires français, sur lesquels on récitait la messe sans qu'il y eût consécration. Les dépensiers, au nombre de deux sur chaque bâtiment, faisaient de quatre en quatre joui*s la distribution du biscuit, du vin et de l'eau à chacun, en commençant par le capitaine et en finissant par le garçon ou page ; à savoir : pour chacun trois livres de biscuit, un pot de vin d'Espagne et trois pots d'eau seulement. Quant aux autres vivres, les deux cuisiniers les accommodaient pour tout le monde ; puis les dépensiers les distribuaient également dans des plats. Il y avait six pereonnes à chaque plat, les mariniers y apportant en outre leur part de biscuit et de boisson. La table du capitaine était toujours garnie de quelques mets plus recherchés, et tous les gens de qualité, ou à qui on voulait faire honneur, y étaient reçus. Ni le maître ni le pilote ne mangeaient à cette table. On avait som de mettre au même plat des gens de même rang autant que possible. Les gages ne haussaient ni ne diminuaient; le lieutenant chargé de remplacer le capitaine mort dans la route, ne grandissait qu'en honneurs, mais point en fortune ; il en devait être de même du second marchand remplaçant fortuitement le principal
facteur. Les gages se payaient par mois, et Ton faisait une avance de trois mois à chacun au moment du départ. Si un homme mourait, même dès le premier jour de l'embarquement, ses héritiers étaient payés pour tout le temps .qu'aurait duré son voyage. Sur les navires français, la seule différence qu'il y eût entre les mariniers était dans les gages plus ou moins forte. Un jour après rembarquement, le capitaine et le maître faisaient ce qu'on appelait le matelotage, lequel consistait à mettre deux par deux les matelote, pour qu'ils s'assistassent dans toutes les occasions conune frères.
Cette première expédition authentique des Bretons dans des mera où les avaient précédés les Normands, se composa de plus d'aventuriers que de matelote choisis ; ces hommes devaient être plus d'une fois dans le voyage d'un grand embarras pour leurs chefs, dont ils méconnurent d'autant plus l'autorité qu'elle ne leur avait été confiée ni par le roi , ni par une cour de parlement > .
Au nombre des personnes qui s'embarquèrent se trouvaient, on ne saurait préciser au juste à quel titre, François Martin, natif de Vitré , sur le Croissant ; et François Pyrard, natif de Laval, sur le Corbin. L'un et l'autre, esprite observateurs et judicieux, devaient conserver des relations de ce voyage.
Ou avait eu l'intention de partir au mois de février, ce qui eût pu pi*évenir bien des malheurs ; mais on ne fut en état de lever les ancres que le 18 du mois de mai de l'année 1601 . Ce jour, on soilit du port de Saint-Malo à la faveur d'un vent du nord-est. A peine était-on à neuf ou dix lieues en mer, que le mât de misaine du Corbtn, se rompit à demi ; cet accident fut regardé comme de si mauvais augure par les matelots et passagers, que si on leur eût fourni l'occasion d'abandonner le navire en relâchant dans le plus prochain port de France, ils n'auraient pas manqué d'en profiter. L'amiral y mit ordre en envoyant les charpentiers du Croissant aider ceux du Corbin à réparer le mât rompu. On continua donc la route. Le 21 mai, on reconnut neuf gros navires
* C'est ce que Pyrard regrette beaucoup , comme ayant été une grande cause de désordre sur les navires.
hollandais du genre des hourques, qui passèrent au-dessous du vent et tirèrent chacun un coup de canon pour faire honneur aux navires de France. Toutefois, un canonnier ivre du bâtiment viceamiral hollandais , ayant tiré un coup à balle qui porta dans les voiles du Carbin et les dëchira , Grou du Clos-Neuf s'imagina que ce pouvait être un signal de guerre , et arbora son enseigne ou pavillon sur le màt de misaine, pour avertir l'amiral La Bardelière de ce qui se passait. Aussitôt le Croissant s'arrêta, et les deux navires français ensemble se bastinguèrent , tendant autour de leurs bords un drap d'écarlate sur lequel étaient brodées en jaune d'or les armes de France. Les canons furent dressés et armés à balles ; les officiers et leurs hommes se mirent en défense, chacun à son poste et à son rang : le capitaine à la poupe , le lieutenant à la proue , et les quatre canonniers avec leurs aides aux quatre coins du navire ; après quoi le Corbin tira deux coups de canon chargés à balles à ti*avers les voiles du vice-amiral hollandais, pour s'assurer de ses intentions avant de commencer sérieusement le combat; mais les hourques hollandaises ne firent aucun mouvement hostile. Néanmoins, le Croissant, qui était très bon voilier et gouvernait admirablement , alla droit au-dessus du vent, à toutes voiles, vers l'amiral hollandais, et tirant à son tour un coup de canon à balle, lui commanda d'amener les voiles, ce que celui-ci exécuta promptement, mais non sans témoigner sa surprise , n'étant encore au courant de rien de ce qui s'était passé. Dès qu'il en fut averti, il fit venir son vice-amiral pour connaître la vérité. On envoya chercher le canonnier coupable de l'accident, et on offiît de le livrer à La BardeUère pour en faire telle justice que bon lui semblerait. L'amiral malouin , satisfait de cette réparation , fiit le premier à prier de pardonner au malheureux canonnier que l'amiral hollandais voulait faire pendre sur l'heure à la vergue de son mât. A la suite de cette explication, les Français et les Hollandais fraternisèrent; car, à cette époque, les deux peuples étaient en grande alliance , et même la république des Pi-ovinces-Unies , se dégageant de Foppressîon de l'Espagne, pre-
nait naissance sous les auspices d'Henri IV. Les Hollandais dirent qu'ils allaient aux îles du Cap-Vert pour y chercher du sel. Le Croissant et le Corbin suivirent quelque temps la même route qu'eux, passèrent les îles Canaries sans y aborder, et, le 12 juin, aperçurent les îles du Cap-Vert. A cette époque les Portugais en habitaient une partie qui leur était d'un grand usage pour la traite des nègres sur la côte d'Afrique. Comme toujours dans ces parages, on fut émerveillé de la multitude et de la variété des poissons qui couvraient la mer; les poissons volants n'évitaient d'être dévorés par les bonites et les brillantes dorades , ou n'échappaient au bec des oiseaux de proie que pour s'abattre lourdement sur les ponts des navires et ne s'en pas relever. Le lA juillet, on reconnut la côte de Guinée et la terre de Sierra - Leone , de laquelle on croyait être à plus de cent lieues , mais où , en raison des calmes, on avait été porté par les courants. On aperçut, le long de la côte , deux navires à la voile dont l'un vînt i*econnattre les bâtiments français, et que l'on devait revoir au delà du cap de Bonne-Espérance. Le 24 août, on prit à midi la hauteur du soleil avec l'astrolabe ; il ne fut trouvé aucune hauteur, et l'on reconnut par là que Ton était sous la ligne. Dans ces parages, les calmes et les orages se succédaient avec la plus étonnante rapidité. Souvent on voyait accourir de loin de gros tourbillons qiie les mariniers appelaient dragons, et incontinent « les mariniers prenaient des épées nues et les frappaient les unes contre les autres en croix sur la proue ou vers le côté d'où la tempête semblait venir , » et ils tenaient pour sûr que cela détournait les dragons et les empêchait de passer sur les navires qui eussent été infailliblement brisés et coulés à fond. On fut obligé de couvrir le Croissant et le Corbin de toile cirée et de dresser des tentes et des pavillons pour se garantir tantôt du soleil, tantôt de la pluie. Que si par malheur une personne venait à être mouillée de cette pluie et ne changeait promptement d'habit , elle avait bientôt après le coi-ps couvert de pustules, et des vers s'engendraient dans ses vêtements.
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Durant près de trois mois^ les deux navires français devaient être ballotés au gré de ces calmes et de ces bourrasques que Ton appelait travades. Le 29 août, le pilote du Corbin, qui était Anglais, étant monté sur la hune, aperçut une terre à dix lieues de distance, ce qui réjouit beaucoup l'équipage qui avait besoin d'eau et ne songeait pas à en faire à la côte de Guinée, de laquelle, t'omme on l'a dit, on ne s'était pas cru si près. A l'instant, Grou du Gos-Neuf fit mettre l'enseigne sur le mât de misaine , le chef ou amiral ayant seul le droit de la mettre sur le grand mât ; et il fît tirer un coup de canon pour donner avis au Croissant de la découverte. On reconnut que c'était l'île d'Anobon, mais, comme on était déjà sur le soir, on remit au lendemain à y aller mouiller, et on louvoya en attendant. Le lendemain, en effet, on jeta l'ancre en rade de l'île, et on s'aboucha avec les maîtres de cellesci, qui étaient Portugais. On put croire d'abord à un accueil amical ; mais il cachait des projets perfides. Les Portugais attirèrent les Français à terre par des promesses de bons services, et La Bardelière échangea quelques présents avec le gouverneur de l'île. Six des principaux des deux navires voulurent accompagner un certain nombre de mariniers et de soldats qui allaient dans la plus grande embarcation de l'amiral pour chercher de l'eau, des fruits, et d'autres rafraîchissements. Ils se laissèrent entraîner dans un beau jardin rempli d'orangers, de bananiers, de palmiers et de cannes à sucre ; mais soudain ils se virent entourés, saisis et désarmés par une troupe de nègres et de Portugais qui avaient été placés en embuscade. Le lieutenant du Corbtn, nommé Thomas Pépin, ayant seul un moment réussi à conserver son poignard et son épée, voulut se mettre en défense et fit lâcher prise à un mulâtre qu'il frappa ; il en atteignit un second ; mais, écrasé par la multitude, il tomba blessé à mort; les cinq autres Français lurent faits prisonniei*s. Les Portugais renvoyèrent, par un nègre qui était au service de La Bardelière, l'infortuné lieutenant du Corbtn f sur un petit radeau de pièces de bois liées ensemble ; il respirait encore, mais on ne Teut pas plutôt déposé sur un des
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navires^ qu'il rendit l'âme. La Bardelière, connaissant la trahison fit tirer deux coups de canon pour avertir ceux de ses matelots qui étaient encore à terre de revenir au plus vite^ s'ils le pouvaient, avec son embarcation. Les Portugais, après avoir maltraité indignement les cinq prisonniers qui leur restaient, ne les rendirent à la liberté que moyennant une rançon évaluée à quinze cents écuSy tant en argent qu'en marchandises. Les traîtres et cruels possesseurs d'Anobon envoyèrent alors quelques vivres aux deux navires, et firent aux Français de nouveaux semblants d'amitié pour les attirer dans quelque autre piège. On ne s'y laissa plus prendre. Ce fut en nombre et bien armé que l'on alla faire de Teau dans File, malgi'é les pierres que jetaient ou roulaient du haut des montagnes les insulaires, et malgi*é les coups d'arquebusades qu'ils tiraient. A une lieue et demie d'Anobon, il y a un rocher où ne croit aucune veitlure, mais qui est si couvert de sortes d'oiseaux aquatiques qu'on les y foule partout aux pieds ainsi que leurs œufs ' . On allait tous les jours à ce rocher pour prendre de ces animaux, que l'on trouvait très bons à manger. Une sorte de fatalité pesait sur le Corbin depuis le commencement de la navigation ; le lieutenant que l'on venait de reconnaître à la place de Thomas Pépin tomba entro des roches et se rompit une jambe en courant après des oiseaux.
Sur ces entrofaites, une querelle s'émut entre Grou du Clos- Neuf et le premier marchand de son navire ; des injures on allait en venir aux coups, et une mutinerie générale semblait devoir être le résultat de ce déploraUe exemple. Grou du Clos-Neuf envoya une embarcation à bord du Croissant pour donner avis à La
^ Pyrard les appelle àespinguiês ce qQ'on peut traduire par pingouins ; mais c'étaient des manchots, genre d'animaux qui, selon Buffon, paraissent former comme ceux-ci la nuance entre les oiseaux et les poissons. Toutefois le pingouin a le corps revêtu de véritables plumes, bien que très courtes, et le manchot n'est eo réalité revêtu que d'une espèce de duvet, offrant l'apparence d'un poil ras et serré. Le pingouin vole, ce que ne peut faire le manchot ; mais autant celui-ci est pesant et gauche à terre , autant il est vif et preste dans l'eau, qu'il parait raser en ligne droite, avec une vitesse prodigieuse. Les manchots , comme les pingouins, se cantonnent ^n innombrable quantité sur les rochers et dans les lieux déserts. Les premiers habitent les climats du sud, les seconds ceux du nord.
Bardelière de cette scène, et le prier d'y venir mettre ordre, L'amiral se rendit aussitôt à bord du Corbin^ et ayant pris conseil des principaux des deux navii'es, il ordonna que Ton apportât la chaîne. Sur ce, le facteur, plus furieux encore, courut à sa chambre, s'arma d'un pistolet chargé, et déclara qu'il tuerait le premier qui mettrait la main sur lui. Nonobstant cette menace, La Bardelière voulait qu'on l'enchaînât au pied du grand mât, place ordinaire où l'on attachait les malfaiteurs. Mais Grou du Clos-Neuf, qui était homme d'une nature douce et indulgente, intervint lui-même pom* prier l'amiral de faire grâce à celui qui Favait offensé. Le pardon fut octroyé, mais sans que le marchand eût l'air de s'en soucier; et son exemple devint d'autant plus contagieux que les officiers avaient montré moins de fermeté en présence de leurs équipages. Enfin, comme une preuve de la fatalité incessante qui s'attachait au Corbin ou à tout ce qui lui appartenait, le feu prit à des poudres que l'on avait mises dans une embarcation pour aller à terre, et beaucoup de matelots fm'cnt brûlés et dangereusement blessés ; puis, au moment du départ de la rade d' Anobon, après six semaines de séjour forcé , quand on voulut lever la principale ancre du Corbin, on n'en put venir à bout, et il fallut l'abandonner, après avoir rompu le câble qui la tenait.
Le 16 octobre, on fît voile pour Sainte-Hélène, afin de s'y rafraîchir avec plus de facilité qu'à l'île d' Anobon. Le scorbut, dont commençaient à être atteints quelques hommes des équipages, exigeait qu'on se rendît sur ce point cpi'au rapport de Pyrard, n'allaient pas ordinairement chercher les navires des Indes , les vents, ajoute le même voyageur, n'y étant pas propices, le hasard autant que la recherche le faisant rencontrer, et même les pilotes disant qu'ils n'entreprenaient pas avec ceititude de l'atteindre. Toutefois Martin de Vitré dit que les navires portugais venant des mers du sud et des Indes avaient coutume d'y faire de l'eau et de s'y arrêter. Le 17 novembre 1601, à l'aube du jour, on découvrit Sainte-Hélène située à six cents lieues du cap de Bonne-Ëspérance. On mouilla eu rade de celte Ile,
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perdue dans Tisolement comme celles de l'Ascension et de la Trinîtad, au milieu de F Atlantique; on descendit à terre, et Ton trouva sur l'autel d'une chapelle construite au milieu de quelques maisons, plusieurs billets qui donnaient avis que les navires hollandais avaient passé à cette île et s'y étaient rafraîchis. Les Portugais avaient peuplé Sainte-Hélène de plusieurs sortes d'animaux ; on y trouvait des chèvres, des sangliers, des poules d'Inde, des faisans, une multitude de perdrix et de ramiers. Le sol produisait des citrons, des oranges et des figues. Dans tous les vallons il y avait des ruisseaux d'eau excellente, et sur le rivage on trouvait une quantité de sel suffisante pour la consommation de ceux qui y venaient jeter l'ancre; les poissons abondaient alentour. On resta neuf jours au mouillage de cette île qui , avant la fin du dix - septième siècle , devait être surnommée YHôtellerie de la mer^ et où les Anglais devaient élever un fort et planter leur pavillon. Le séjour qu'y firent les équipages du Croiisant et du Corbin , fut très favorable aux hommes atteints du scorbut, tant Tair y est sain et pur, s'accordent à dire Pyi*ard de Laval et Martin de Vitré- Lorsqu'on leva l'ancre, après avoir laissé un billet dans la chapelle, tout le monde avait recouvré la santé comme par enchantement. On fit route pour le cap de Bonne-Espérance, et, le 29 novembre, on doubla heureusement les bancs tirant vers le Brésil, appelés parles Portugais -46re-os-oIfeos, c'est-à-dire Ouvre--
les-yeuxy parce que ce sont des écueils fort dangereux, dit Pyrard, et qu'il est bien nécessaire d'y avoir l'œil et d'y prendre garde. « Qui ne pouiTait les doubler et qui irait s'embarrasser dedans, il lui serait fort difficile d'en sortir, ajoute le même auteur; et encore qu'on en peut sortir le voyage serait perdu, et il faudrait relâcher d'où on est parti. Cela est cause que les navires qui vont aux Indes, pour s'en éloigner tombent trop avant de l'autre côté vers la Guinée, où l'air est fort malsain et où il se trouve tant de calmes et tant de courants, que le plus souvent les vaisseaux se perdent, ou beaucoup de personnes languissent et
meurent de maladies fâcheuses. C'est poui^iuoi il est de la dextérité des bons pilotes de n'approcher pas trop de la côte de Guinée et aussi de ne s'aller pas jeter dans les bancs des Abroille$ vers le Brésil, mais de prendre bien leur mesure , auquel cas il y a assez d'espace : car on compte environ mille lieues de la côte d'Afrique à celle du Brésil. » A l'imitation des Portugais qui, après avoir doublé ces bancs, avaient coutume de se livrer à de grandes réjouissances, on tira au s^ort un roi, à qui toute la puissance devait appartenir pendant les quatre à cinq jours que duraient ces fêtes; et cette royauté éphémère échut, sur le Croissant ^ à Martin de Vitré, homme d'une nature assez optimiste, qui parait approuver de telles réjouissances à bord, tandis qu'au contraire Pyrard de Laval, homme d'un esprit passablement pessimiste et dont les infortunes semblent avoir un peu aigri la plume et les opinions, les désapprouve complètement, comme ne servant qu'à consonuner le vin et les vivres, à enivrer les mariniers, à les distraire de leur devoir, et à donner naissance à des querelles. Cependant les navires ne laissaient pas de poursuivre leur route vers le cap de Bonne-Espérance, dont on reconnut que l'on était proche à des troncs de roseaux flottant sur l'eau, et à une multitude d'oiseaux blancs tachetés de noir, cpie les Portugais appelaient mangues deVelade. Pendant la nuit du 27 décembre 1601, qui était foit obscure et pluvieuse, le Corbin se trouva subitement si près de terre, qu'il se serait perdu dès lors sur les rochers qui s'avancent dans la mer, si, aux cris de la vigie, on n'aVait pas promptement viré les voiles et le navire pour prendre le large ; on tira un coup de canon pour avertir le Croissant du péril. Au point du jour, on s'aperçut que l'on avait dépassé le cap de Bonne-Espérance, et que l'on était en vue du cap des Aiguilles, ainsi nommé, dit Pyrard, « parce qu'au droit d'icelui les compas ou aiguilles demeurent fixes, et regardent directement le nord sans décliner vers l'est ni l'ouest. » On reconnut deux navires et une patache de Hollande, qui sortaient d'une baie du cap des Aiguilles, où ils s'étaient rafraîchis ; on eut t^ute^ les peines du monde à s'abou-
cher avec eux , à cause de la violence du vent et de la fureur des flots. On n'y parvint que le lendemain ; alors on se festoya réciproquement pendant deux jours; les Hollandais dirent que c'étaient eux qu'on avait aperçus à la côte de Guinée , et qu'ils avaient détaché , mais en vain , leur patache , pour prévenir les malheurs arrivés aux Français à l'tle d'Anobon^ eux-mêmes y ayant eu peu auparavant deux hommes tués et six blessés; ils ajoutèrent que si on les avait attendus , on aurait pu tirer une éclatante vengeance des Portugais, en attaquant l'île avec des forces suffisantes et en les en chassant. Les Hollandais se rendaient aussi aux Indes , et l'on eût bien désiré faire le voyage avec eux ; mais cela ne fut pas possible, parce qu'il fallait qu'ils allassent passer dans le canal de Mozambique, pour rejoindre leurs compagnons qui leur avaient donné rendez-vous à la côte de Mélinde, tandis que l'intention des Français était au contraire de faire voile par le dehors de l'île Madagascar. Néanmoins le fait ne répondit pas à Tintendon. Pas un de ceux qui montaient les deux navires, y compris le pilote anglais du Corfttn, n'avait fait encore la route des Indes, sinon un canonnier flamand, qui était un ivrogne d'habitude. La Bardelière et Grou du Clos- Neuf n'avaient pour se dirigei* que des cartes marines, dans lesquelles d'ailleurs ils étaient fort expeits, mais qui ne pouvaient valoir la pratique. On peut juger par là du courage, ou pour en plus justement parler, de la témérité de leur entreprise. Pendant que le pilote du Croissant soutenait que l'on était bien par les dehors de rtle Madagascar, déjà les navires se laissaient aller, parla bonace, dans le canal de Mozambique. 11 ne fut pas possible à La Barde- Hère d'en douter, lorsqu'il eut aperçu les deux navires hollandais qui suivaient leur route, approchant de la côte d'Afrique. Le 4 février, il vit la côte occidentale de Madagascar, et entra dans une grande colère contre son pilote. Aussitôt il donna ordre de i-ebrousser chemin et de sortir du canal, craignant de ne le pouvoir passer à cause des vents contraires qui ordinairement y régnent dans la saison où l'on était. Trois jouï*s après, h Croissant et le
Carbin côtoyèrent la terre de Natal, qu'ils avaient naguère suivie sans inconvénient; mais tout à coup une efiroyable tempête, contre laquelle on se serait prëcautionné si l'on eût eu, comme les Portugais, l'habitude de ces parages, vint à s'élever par un vent du sud-ouest. En ce moment, la principale embarcation du Corbin avait été mise à la mer et envoyée à bord du Croissant, pour prendre les ordres de l'amiral ; elle se hâta de revenir, mais ce ne fut pas sans peine que l'on vint à bout de sauver ceux qui la montaient, en leur jetant un câble à l'aide duquel ils remontèrent à bord du navire. L'embarcation s'emplit d'eau et coula à fond presque aussitôt. Ce fut une grande perte pour le Corbin.
La tempête devenait de plus en plus horrible ; une obscurité profonde couvrait le ciel en plein midi j les deux navires se perdirent de vue et s'éloignèrent l'un de l'autre, tout en se cherchant ; en un instant les voiles , frappées par des tourbillons impétueux , n'agitèrent plus que des lambeaux; une pluie battante blessait et meurtrissait les visages des matelots comme eussent fait des coups de vergue , et les matelots étaient obligés d'arracher les collets de leurs chemises qui, se déchirant, coupaient leur figure ; la mer soulevait des flots monstrueux comme des montagnes et creusait entre eux de profonds abîmes ; les deux navires séparés montaient incessamment à ces cimes écumantes pour retomber dans ces gouffres béants; ils étaient si cruellement ballotés qu'on ne pouvait se tenir debout sur le tillac ; la lame jetait parfois d'énormes masses d'eau qui passaient par dessus les navires et semblaient devoir les engloutir à jamais. Les pompes étaient continuellement «n jeu, et les capitaines étaient les premiers à y mettre la main ; elles ne purent néanmoins préserver ni les provisions ni les marchandises. Le Croissant commençait à s'ouvrir en plusieurs endroits, et le Corbin était menacé de perdre son gouvernail. Enfin, après quatre jours et quatre nuits de durée, la tourmente cessa, et les deux navires , chacun de son côté , cherchèrent à gagner la côte de Madagascar pour s'y réparer.
Le 19 février 1602, ils se trouvèî*ent l'un et l'autre au mouil-
lage dans la baie de Saiiit-Âugustin ; cette heureuse rencoiUi-e consola les équipages. Sur le soir, on aperçut un navire qui avait perdu mâts et voiles ; c'était un des deux bâtiments hollandais avec lesquels on avait déjà fait connaissance; il avait pour capitaine le fils d'un Français, nommé le Fort, qui appartenait à une famille de Vitré ; ce capitaine n'en était pas à son premier voyage aux Indes , mais il devait mourir dans celui-ci , à Achem , où il était très haut plac4 dans Testime du souverain. Le navire hollandais vint mouiller auprès du Croissant et du Corbtn , et se concerta avec eux pour prendre une détermination en l'état où l'on se trouvait. Il fut arrêté que l'on choisirait un lieu favorable sur la côte pour s'y fortifier passagèrement et y descendre les malades; car le scorbut avait recommencé à sévir à bord des navires français. L'endroit ayant été marqué au pied d'une montagne et au bord d'une rivière qui se décharge dans la baie de Saint-Augustin , on l'entoura d'une palissade de pieux entrelacés de grosses branches , et de bastions du même genre ; on se fit une toiture avec les voiles des navires , et l'on déposa à terre quelques pièces de canon pour la défense de cette espèce de fort ; le sable mouvant sur lequel on était ne permit pas de creuser des fossés. Les malades étant descendus à terre , on laissa pour leur garde et celle du fort des hommes valides, armés d'arquebuses et de mousquets. Les Hollandais ne voulurent pas se loger à terre, et dressèrent seulement une tente, défendue par deux pièces de canon , sous laquelle ils envoyèrent leurs travailleui* pour la réparation de leur navire. L'amiral La Bai'delière détacha deux hardis arquebusiers pour aller à la découverte dans le pays et savoir si l'on pourrait s'y procurer quelques animaux bons à manger. Bientôt ils aperçurent des naturels de l'île qui prirent la fuite ; d'après l'ordre que leur avait donné La Barde- Hère , ils ne les poursuivirent point , de peur de les effaroucher. Les insulaires, ayant su qu'il y avait des navires à l'ancre et des étrangère à terre, ne tardèrent pas à revenir au nombre de vingt , armés à leur manière , et amenèrent avec eux une vache
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et un bélier. Leur dessein était de peconnaître ceux qui avaient débarqué dans leur pays et de juger s'il y aurait moyen de faire du tratic. Ils échangèrent d'abord à distance quelques signes avec les Français, et, pour s'assurer des intentions de ceux-ci, ils se retirèrent un moment avec leur vache et leur bélier, qu'ils avaient refusé de troquer contre différents objets ; mais voyant qu on ne prétendait rien tirer d'eux par la violence , ils firent comme s'ils se ravisaient, et livrèrent leurs bestiaux contre de petits couteaux et des ciseaux. Les relations devmrent de jour en jour meilleures et plus actives, et les insulaires ne laissaient les Français manquer de rien ; ils leur apportaient du bétail , des volailles, du lait, du miel, des fruits et des pastèques rafraîchis* santés. Une fois pourtant, ayant aperçu le sifflet d'argent que le pilote hollandais portait attaché à une chaîne, ils en furent tellement envieux que l'on ne sut plus rien tirer d'eux qu'on ne le leur eût donné, et de même tous les autres sifflets des équipages. Ces insulaires connaissaient parfaitement le prix de la monnaie d'argent, et l'un d'eux fit signe, en montrant un petit rond de bois , qu'il désirait des pièces valant quarante sous. Ces insulaires avaient le teint olivâtre et basané , tirant sur le roux ; ils étaient grands, biea construits et dispos, spirituels et fort avisés. Ils ne portaient qu'une petite pièce de coton au milieu du corps, et du reste ils étaient nus ; leurs femmes toutefois étaient plus amplement couvertes. Ils paraissaient faire grand cas des bracelets de cuivre , d'étain ou de fer qui leur servaient d'ornements. Leurs armes consistaient en dards et en javelots qu'il nommaient azagayes , et qu'ils lançaient avec beaucoup de dextérité. Ils avaient appris à craindre les arquebuses, et au seul bruit du coup, ils prenaient la fuite. Pendant que l'on était sur cette côte, la singulière idée vint à six mariniers français et flamands , qui croyaient avoir à se plaindre du maître du Corbin , d'aller offi'ir leui-s services au souverain du pays. Une nuit donc ils sortirent des navires à l'insu de tout le monde , emportant avec eux leurs vêtements , chacun une ai^piebuse avec des munitions et du biscuit , ayant résolu de ne
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jamais revenir. Ils s'engagèrent dans l'intérieur des teires ; la pi'e-* mière souffrance qu'ils eurent à endurer fut la soif; car sept jours durant ils marchèrent , par une chaleur étouffante, sans trouver d'eau. Heureusement ils finirent par rencontrer quelque fruits pour humecter leur gosier desséché. Quant aux vivres, ils n'en manquèrent point , ayant avec eux une quantité suffisante de biscuit et ayant occasion de ramasser fréquemment du gibier. Leur vue effrayait les habitants, et dès que ceux-ci les apercevaient, ils s'enfuyaient, emmenant leur bétail, désertant même leurs demeures. Les six mariniers trouvaient çà et là des maisonnettes ainsi abandonnées ; elles étaient construites de cannes et de roseaux; à Tintérieur, on ne voyait que des rets pour la pèche; ils étaient de coton, le bois y tenait lieu de liège, et de gros coquillages y remplaçaient le plomb. Çà et là aussi , les matelots virent de gros troncs d'arbres coupés et creusés, qui paraissaient destinés à recevoir les eaux pluviales. Cependant cette vie errante ne pouvait durer, et les six mécontents du Cwhin n'avaient encore fait rencontre d'aucun roi du pays auprès de qui ils pussent se fixer et accomplir leur rêve de fortune. Ils se décidèrent à revenir aux navires , dussent-ils y encourir le châtiment qu'ils méritaient. La Bai'delière les reçut avec sévérité, mais toutefois leur pardonna , ayant grand besoin d'eux , à cause du petit nombre d'hommes valides qui lui i*estaient. La rivière, auprès de laquelle on avait construit le fort, était très poissonneuse et fournissait une pêche abondante. Elle servait, en outre, de demeure à beaucoup de crocodiles auxquels on faisait la chasse pendant la nuit , après leur avoir jeté le soir, sur la rive, des entrailles d'animaux pour les attirer. Jamais ils ne manquaient de venir à la curée , et Ton en profitait pour les tuer à coups d'arquebuse. En ayant ouvert quelques-uns, on fut émerveillé de l'odeur de musc qui s'en exhala. On vit aussi des lézards dont quelques - uns étaient plus gros que la cuisse d'un homme, et des chauves-souris de dimension plus grande que les corbeaux. On trouva une foule de caméléons de la longueur d'un pied et demi. Les bœufs, les
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vaches ^ les béliers et les brebis étaient nombreuses à Madagascar; mais différaient de ceux de France. La queue des béliers et des brebis était d'une grosseur extraordinaire et se composait d'une masse de graisse qui pesait jusqu'à quinze et quelquefois même jusqu'à vingt-huit livres. Les taureaux et les vaches avaient sur le cou une gi'osse bosse charnue et ballotante. On en voyait quelquefois des bandes de ti*ois à quatre cents réunis, a Quand ils voulaient passer d*un bord à l'autre de la rivière , les plus grands taureaux se mettaient devant et les vaches les suivaient , posant toutes la tête sur la croupe d'un taureau , et les veaux posaient la leur sur la croupe des mères , et s'il y avait plus de vaches que de taureaux, l'une se mettait sur la croupe d'une autre, et ces animaux passaient ainsi. » On était voisin d'un grand bois où il y avait une multitude de petits singes qui jouaient ensemble et sautaient d'arbre en arbre comme des écureuils. Ce bois renfermait aussi une foule d'oiseaux de merveilleux plumage , et entre autres plusieurs espèces de perroquets gris, violets et légèrement marqués de rouge ; il y en avait qui n'étaient pas plus gros que des passereaux; leur chair était assez bonne , et l'on en faisait bouillir quelquefois jusqu'à soixante dans une chaudière pour la nourriture des équipages. Outre cela, ou ne manquait à Madagascar ni de volailles, ni de poules, ni de perdrix, ni de faisans. Les divei'ses espèces d'animaux étaient d'autant moins rares dans cette île, que les indigènes n'étaient nullement carnassiers, et préféraient le poisson, les fruits, le laitage à toute autre espèce de nourriture.
Cependant les avantages que semblait ofirir le lieu où l'on avait construit le fort de la baie Saint-Augustin, pour la guérison des malades, ne produisait point l'effet qu'on en avait attendu. Personne ne recouvrait la santé, et au contraire ceux qui naguère encore étaient les plus valides se voyaient souvent atteints d'une fièvre chaude et frénétique, sous laquelle ils succombaient au bout de deux ou trois joura. Quarante-un hommes des navires français périrent à Madagascar tant de cette fièvre que du scorbut, et Grou du Clos-Neuf y ressentit les premièi-es atteintes du
mal dont il devait bientôt mourir. Ou enterra, ou pour mieux dii'e, selon l'expression de Pyrard, on ensabla les morts en un endroit que Ion nonmia le cimetière des Français. La Bai*delière, craignant de manquer d'hommes pour la manœuvre des navires qfu'on avait réparés tant bien que mal, en était venu à cett^ extrémité de vouloir enlever des insulaires pour s'en servir à bord ; mais ceux-ci durent à leur finesse et à leur défiance naturelle d'échapper à un piège qu'il leur avait tendu, et dont il ne faut pas le louer. Enfin, après trois mois de séjour sur cette côte malsaine, le Crois-sant et le Corbin levèrent l'ancre et sortirent de la baie de Saint- Augustin, le 15 de mai 1602, tirant vers les iles Comores.
Le 25, on découvrit ces îles, situées, au nombre de cinq, dans le canal de Mozambique. On mouilla en rade de celle de Malailli, qui se trouve au milieu des quatre autres. La Bardelière détacha une embarcation pour aller à terre et savoir si on pourrait se procurer quelques rafraîchissements. L'embarcation aborda auprès d un village dont les maisons étaient de bois et couvertes de feuilles de palmier. Les insulaires firent assez bon accueil aux Français, leur apportant des fruits, en échange desquels on leur donnait de menus objets de quincaillene. On s'entendait d'autant mieux avec eux, que plusieura parlaient portugais. Toutefois ces relations n'avaient pas lieu sans de grandes précautions, et sans une gi'ande défiance de part et d'autre. Les Français, pour être prudents, n'avaient qu'à se rappeler ce qui leur était arrivé à Anobon. D'ailleurs, il était notoire que les Portugais avaient donné de longue main le conseil à toutes les populations de la mer des Indes avec lesquelles ils étaient en rappoit, de traiter les Français, les Anglais et les Hollandais en ennemis, et de s'en débarrasser, quand ils en verraient, par tous les moyens possibles * . On n'allait à terre qu'avec deux bateaux, dont l'un portait les
1 Le conseil n*était pas perdu. Pyrard en cite ce trait : • J'ai depuis appris aux Indes , dit-il , qu'ils pensèrent bien surprendre an navire anglais qui était à l'ancre ft leur rade, s'étant rendus si familiers avec les Anglais , qu'ils allaient et venaient librement les uns parmi les autres, et, le plus souvent, ils ne bougeaient du bord du navire à boire et à manger, et quelquefois ils y couchaient. Une nuit , entre autres , voyant qu'on ne se défiait
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objets de trafic, et dont Tautre, qui suivait à peu de distance, était garni d'arquebusiers et de mousquetaires, pour secourir au besoin les hommes qui débarquaient. Lés insulaires ne traitaient non plus que portant leurs armes, qui étaient des cimeterres, des javelots, des arcs et des flèches. Un jour que l'on voulut aller chercher de Teau à un village de Tîle autre que celui où on avait jusqu'ici trafiqué, les habitants de ce village s'avancèrent en armes et dirent qu'on ne puiserait point d'eau qu'auparavant on ne leur eût donné de l'argent, et il fallut en passer par cette condition. Chacune des îles Comores était gouvernée par un roi. La population était mélangée d Éthiopiens, de Caffres, de mulâtres, d'Arabes et de Persans. Les insulaires paraissaient, en général, pratiquer la religion de Mahomet. Hommes et femmes cuvaient la tête rase et nue ; les premiers pour la plupart ne se couvraient cpie le milieu du corps. Ces îles étaient fertiles en orangers, citronniers, bananiers, cocotiers et en riz qui, étant cuit, prenait une teinte violette. On V trouvait aussi des bœufs, des vaches, des chèvres et des moutons qui différaient de ceux de Madagascar, et ressemblaient davantage à ceux de Barbarie ; on n'y manquait pas non plus de poules, perdrix, pigeons et autres espèces de volatiles. Les Comores étaient alors d'une grande utilité aux établissements portugais de Mozambique, qui n'en étaient distants que de soixante à soixantedix lieues, et dont le territoire était fort maigre et stérile. Les habitants des Comores envoyaient à la côte de Mozambique des chargements de fruits sur des barques entièrement faites de cocotiers, et rapportaient en échange de l'or, de l'ivoire, des toiles de coton et divers autres objets d'industrie. Le séjour à l'île Malaiili et l'usage des oranges et des citrons , la bonne qualité des eaux, furent très favorables aux équipages du Croissant et du Corbin, malades du scorbut. Beaucoup d'hommes recouvrèrent
point d'eux» ils se voulurent rendre moilres du navire, et, de fait, après avoir attendu qu'ils fussent tous endormis , ils tuèrent en cette sorte douze ou quinze Anglais , et fussent tous venus à bout de leur entreprise; mais les autres s'élant réveillés à propos , se défendirent vaillamment , et inêrcnt un bon nombre de ces insulaires , les autres se sauvèrenl à la nage. Voilà comment il ne fait pas bon de se Ucr à ces peuples-là. n
la santé; mais le capitaine du Corbin ne fut pas du nombre. Le 7 juin 1602 on leva l'ancre, et, le 21 du même mois, on repassa la ligne vers le nord et le pôle arctique , sans avoir à supporter dans la mer de^ Indes les alternatives de calmes et de travades dont on avait eu tant à soufinr en la passant dans TAtlantique. Mais ce ne devait être qu'un bonheur bien passager. L'intention de La Bardelière était de cingler par le nord des Maldives, entre la côte de Flnde et la tête de ces îles. Dans la nuit du dernier jour de juin au 1^' juillet 1602, un violent orage dont ne se ressentit pas le Cùrbin, remplit d'eau la principale embarcation du Croissant, espèce de patache à laquelle ou donnait alors le nom de galion, réservé depuis à une toute autre famille de navires. Le désir qu'on eut de sauver cette embarcation, fort utile pom* re-. monter au besoin le cours des rivières et pour recueillir les équipages en cas de perte du bâtiment, retarda heureusement la marche du Croissant. Le galion s'enfonça, mais tous les efforts qu'on avait faits pour le conserver furent le salut du navire. Au point du jour, La Bardelière fut fort étonné de se trouver devant des îles et des bancs sur lesquels son bâtiment eût infailliblement péri, s'il s eu était approché de nuit. Sur l'avis de son pilote, qui déjà s'était si malheureusement trompé à Madagascar , il ciiit être aux îles de Diego- des-Rois, que toutefois on avait laissées à quatre-vingts lieues en arrière, vers l'ouest. Le Corbin avait aussi vu les bancs et les îles. Passant alors à poupe de Famiral, il lui demanda en quel lieu on se trouvait. La Bardelière et son pilote répondirent sans hésiter, d'après la fausse estimation qu'ils avaient prise. Pendant ce temps, Grou du Clos-Neuf, étendu sur un lit en proie à la fièvre cruelle qui le dévorait depuis Madagascar, étudiait néanmoins avec attention ses cartes marines ; il fit dire à La Bardelière qu'il se ttnt pour sûr que l'on était dans les dangereux parages des Maldives, et qu'il l'engageait à prendre toutes les précautions possibles. Ce qu'on lui rapporta immédiatement de l'avis contraire de l'amiral ne changea en rien le sien, que toutefois sa faiblesse ne lui permit pas de faire prévaloir. Le pilote, le maître et le
contre-maître essayèrent, mais en vain, d'y amener La Bardelîère; la journée du 1~ juillet se passa tout entière en contestations à ce sujet. Et cependant on distinguait plusieurs petites barques qui sortaient d'entre les îles et les bancs, comme pour venir piloter les deux navires ; La Bardelière ajouta à son erreur le tort de ne point avoir égard à ces bai^ques. Le Croiêmni et le Corbin continuèrent à tenir leur route Tun auprès de Fautre, jusqu'à ce que , le soleil baissant, le Corbin alla passer sous le vent de son amiral, selon la coutume, pour lui souhaiter le bonsoir et prendre ses ordres sur la marche à suivre la nuit. Le maître du Corbin profita de la circonstance pour demander une dernière fois à La Bardelière^ de la part de du Clos-Neuf, s'il pensait que le passage fût ouveit et que l'on pût s'y engager sans péril. L'amiral répondit de nouveau qu'il ne fallait faire aucun doute que Ton ne fût aux îles de Diego-des-Rois ; mais que néanmoins ces parages mêmes ne lui étant pas connus, il serait prudent, à nuit close, de mettre le cap à l'autre bord et de courir à l'ouest jusqu'à minuit, et qu'ensuite il faudrait revii'er et courir à l'est comme auparavant, pour se retrouver et se reconnaître au même point au lever du jour. Le Corbin se retira pour obtempérer à cet ordre. Toutefois le malheureux Grou du Clos-Neuf, son œil de moribond toujours fixé sur ses cartes maiînes, soutenant que l'on était auprès de ces mêmes îles Maldives qui autrefois avaient trompé Jean Parmentier dans son second voyage à Sumatra, recommanda de faire bonne veille, et de ne se point fier à l'opinion de ceux du Croissant. Des conseils aussi sages en tout état de choses ne furent point écoutés, surtout de la bouche d'un capitaine que l'on regardait déjà comme mort et dépourvu de toute autorité. L'équipage s'enivra, puis tomba dans le sommeil. Le maître et le contre -maître, la paupière alourdie par la boisson, roulaient des yeux stupides et sans regards, qui bientôt s.e fermèrent comme ceux des autres. Le pilote, après avoir tourné le navire à l'est trop tôt d'une demi-heure à trois quarts d'heure au plus, cmt avoir assez fait, et à sou tour tomba ivre-mort à côté de son page ou valet, qui était dans le
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même état. Pendant ce temps, le feu que Ton tenait allumé, comme d'ordinaire, à la poupe pour y voir et pour éclairer la boussole , 6 éteignit et personne n'y prit garde; personne ne faisait plus le quart; la vigie elle-même dormait.
Le Corbin voguait ainsi au caprice du flot comme un vaste cercueil où le silence de la moit aurait seul régné, quand soudain un épouvantable heurtement, suivi presque aussitôt d'un second, réveille en sursaut tous ces corps engourdis par la débauche. Tous se dressent ensemble comme un seul homme ; mais au même instant le navire heurte une troisième fois avec un grand craquement et se renverse. On était sur un banc. A une terreur muette succédèrent des cris et des gémissements affreux; on se cherchait dans la nuit pour s'étreindre et se cramponner l'un à l'autre comme à la vie près de fuir. 11 y en avait qui plefuraient comme des femmes, comme des mères dont on vient de ravir l'enfant ; qui réclamaient avec des sanglots le pays, le foyer natal, la famille ; qui invoquaient tous ces souvenirs, d'autant plus présents au cœur de l'homme, qu'il se croit plus près de les perdre. 11 y en avait de ces débauchés de tout à l'heure qui se traînaient à genoux, les mains jointes, les regards levés vers le ciel qu'ils ne voyaient pas; qui priaient Dieu, la Vierge et tous les saints de les secourir dans ce danger, et qui faisaient mille vœux de pèlerinage s'ils revoyaient la patrie. Il y en avait qui se confessaient tout haut de leui*s fautes; tandis que d'autres, mêlant un rire farouche à des hurlements de bêtes fauves, et, joignant l'impiété à la terreur, blasphémaient ce nom de Dieu que leurs compagnons invoquaient, grinçaient les dents et se tordaient comme des damiiés. Au milieu de cette scène horrible, un spectre s'avance en chemise et presque nu, en faisant entendre des accents lamentables interrompus pai* des râlements d'agonisant : c'est le capitaine du Clos-Neuf, sorti du lit où il se mourait et qui vient joindre sa douleur à celle de «on équipage. L'infortuné, au lieu d'essayer à relever le moral de ses hommes, ne pouvait, dans son triste état, que l'affaiblir encore et exciter la pitié générale, si chacun n'eût été absorbé par la
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pensée de sa propre situation. Tout le monde se tenait pour certain que le navii'e allait couler bas ; des vagues énormes passaient dessus incessamment et le couvraient. Cependant quelques hommes qui avaient repris un peu de sang -froid, voyant que le navire n'était qu'à demi couché sur le côté, commencèrent à couper les mâts pour qu'il ne se renversât pas entièrement ; puis ils tirèrent un coup de canon pour avertir le Croissant et le préserver d'une perte pareille à la leur; mais ce navire n'était pas en danger ; il se tenait à une assez grande distance , et faisait bonne veille sous l'œil de son commandant. Trois quarts d'heure environ après l'événement, l'aube du jour parut, et les naufragés reconnurent au-delà des bancs, à cinq ou six lieues de distance, plusieurs des lies voisines ; ils virent aussi le Croissant qui passait à un quart de lieue du Corbin^ mais sans qu'il lui fût possible de les secourir. La Bardelière voyait la mer passer par-dessus le navire de son viceamiral; il était comme un père retenu de force sur la rîve du fleuve où il aperçoit son enfant qui se noie. En ce moment on abattit le mât de misaine du Corbin. Ne soupçonnant pas que ce fût l'équipage qui fît cela pour maintenir le bâtiment à demi couché seulement, il sentit un froid mortel se glisser dans ses veines, et il leva vers le ciel un regard qui semblait dire : « Puisque c'en est fait, grand Dieu ! aie pitié de leur âme ! » Et il s'éloigna, empoilant dans le cœur le trait dont il devait bientôt mourir.
Toutefois, le Corbin tenait ferme sur le côté, le banc sur lequel il avait échoué étant de pierre et non de sable. Il pouvait durer encore quelque temps en cet état; cela rendit un peu de courage aux naufragés, et ils commencèrent à aviser aux moyens de sauver leur vie en gagnant la terre, quoiqu'elle fût encore à une assez grande distance, et qu'y étant une fois arrivé, on courût risque d'être tué par les habitants. On se mit en devoir de construire un radeau capable de porter tous les hommes et même une partie des bagages et des marchandises ; mais quand il ftit fait, OQ reconnut avec un nouveau désespoir qu'il était impossible de le passer au milieu des bancs et que c'était un travail inutile.
On n'avait plus rien à attendre que d'une embarcation qui était sous le deuxième pont du navire et que, faute de pouvoir attacher une poulie à quoi que ce fût^ tous les mâts étant abattus, il devenait d une difficulté extrême de retirer; outre cela, la mer orageuse et soulevée continuait à jeter ses vagues à la hau* teur de plus d'une pique par dessus le bâtiment et à inonder les travailleurs; on voyait accourir la lame de plus de deux lieues^ se briser avec un bruit horrible contre les bancs et les rochers , et tout disait que si enfin l'on venait à bout d'avoir Tembarcation elle ne résisterait pas à la violence des flots. Sur les entrefaites, on aperçut une barque qui venait des îles et tirait vera le navire comme pour le reconnaître; mais elle s'arrêta à une demi-lieue du Corbin. Un matelot, qui était excellent nageur, se jeta à la mer et alla vers la barque, suppliant par toutes sortes de signes et de cris ceux qui la montaient de venir au secours des naufragés. Les insulaires ne parurent point s'en émouvoir; au contraire, la barque se retira, et l'mtrépide matelot fut obligé de revenir, à travers mille dangei*s, sans avoir rien obtenu. On ne savait que penser de cette inhumanité ; mais on apprit depuis qu'il y avait défense expresse du roi des Maldives d'aborder aucun bâtiment naufragé, sans qu auparavant ce prince en fût prévenu. Il semblait donc que Ton n'eût plus qu'à mourir. Alors recommencèrent des scènes où l'odieux se joignait au pitoyable; alors les plus insensés se croyant les mieux assurés de leur raison, s'écrièrent avec un rire frénétique que puisqu'il fallait mourir, autant valait que ce fiftt au milieu des excès de la nourriture et de la boisson, que dans le sentiment de ce péril final. Les vins coulèrent à pleins bords; toutes les provisions furent mises à la curée, et l'on s'efforça de mêler les chansons et les apparences de la joie à ce dernier repas. Mais elle dura peu l'orgie étourdissante; la pensée d'une mort imminente revint, comme la froide pointe d'un poignard , aiguillonner plus vivement que jamais ces insolents blasphémateurs qui croyaient avoir du courage en noyant leur
eflroi dans le vin. Leur ivresse se changea en rage ; ils se jetèrent, les uns sur les autres, ils se prirent à la gorge comme pour s étouffer, et se portèrent des coups terribles; enfin ils se tournèrent contre eux-mêmes, se déchîi^anl la poitrine et le visage avec les ongles ; on eût dit qu'ils allaient s'arracher leurs propres entrailles pour en faire le dénouement de leur odieux festin ; et parfois ces scènes, plus hideuses que le plus aflreux cauchemar, s'agitaient jusqu'autour du lit où le malheureux capitaine du Clos-Neuf était retourné suer son agonie.
Toutefois ceux qui avaient conservé leur raison se consumaient en efforts pour retirer l'embarcation qui était sous le second pont du navire, et leur persévérance fut enfin couronnée de succès. Mais ce n'était le tout, il fallait réparer cette grande barque qui était ouverte en plusieurs endroits et la mettre en état de tenir la mer. La nuit vint avant qu'on y eût réussi; on la passa sur le bord du navire dans des transes inénarrables. Dès le point du jour, on recommença à travailler. L'embarcation se trouvant à la fin tant bien que mal réparée, on la mit à flot t*t un hasard favorable aida à lui faire franchir les bancs. Tous les naufragés du Corbin se mirent dedans, et, armés d'épées, d'arquebuses et de demi-piques, ils la dirigèrent yevs rtle la plus voisine. Elle était si chargée et en si* mauvais état encore, que plusieurs fois elle faillit être renversée par les vents et submergée par les flots. Enfin, après des peines infinies, elle aborda à une tle nommée Pouladou, dont les habitants, accourus sur le rivage, ne permirent pas aux naufragés de mettre pied à terre qu'ils n'eussent auparavant abandonné leurs armes et ne se fussent livrés à discrétion.
Une fois débarqués, les naufragés furent conduits dans une loge au milieu de l'île où on leur distribua quelques cocos et quelques limons. Après quoi on les fouilla, et on leur enleva tout ce qu'ils portaient, moins une pièce de drap écarlate que l^on dit être destinée au roi des Maldives et à laquelle dès lors poi'sonne n'osa toucher. Le lendemain, le maître du Corbin
et deux matelots furent conduits au roi des Maldives, qui faisait sa résidence en File Malé. Ils lui présentèrent la pièce de drap écarlate et en furent assez bien reçus. Ce souverain envoya aussitôt son beau-frère et plusieurs soldats avec des barques au navire échoué, pour en tirer tout ce qu'ils pourraient. Pendant plusieurs jours , ils s'employèrent à cette commission et s'en acquittèrent avec beaucoup d'adresse et de succès. Le beaufrère du roi des Maldives emmena ensuite dans Tile Malé le capitaine Grou du Clos-Neuf, tout malade qu'il était , et le pré • senta au souverain. La situation de Grou du Clos-Neuf pamt toucher le roi des Maldives, qui lui promit d'équiper un petit navire pour le faire conduire à Achem où l'on supposait que devait être airivé le Croissant. On ne saurait dire s'il eût tenu parole; mais, au bout de six à sept semaines, l'infortuné Grou du Clos-Neuf expira. Les naufragés furent ensuite divisés sur plusieui*s îles. Pyrard de Laval fut conduit à Paindoué avec deux de ses compagnons. Ceux qui étaient restés à Pouladou , ayant eu Timprudence de cacher de l'argent qui fut découvert, se virent accablés de mauvais traitements et beaucoup en moururent. Pyrard, moins malheureux dans Paindoué, travailluit pour vivre et étudiait avec opiniâtreté la langue des Malais, qu'il réussit k apprendre. Cependant il se vit cruellement inquiété à la nouvelle que l'on eut que le maître du Corbin et plusieurs autres des Français de Pouladou s étaient sauvés dans une barque, se dirigeant vei*s l'île Ceylan. Huit infortunés, parmi lesquels le lieutenant du Corbin^ qui n'avaient pu réussir aussi bien qu'eux, après avoir été livrés aux horreurs de la faim et à une foule d'atrocités, furent à la fin étranglés et jetés à la mer. Les trois Français de Paindoué eurent bien de la peine à échapper à un sort pareil. Pyrard fut conduit à Malé, où la connaissance qu'il avait acquise de la langue du pays l'avança peu à peu dans les bonnes grâces du roi. On lui permit de faire venir ses deux compagnons auprès de lui. 11 étudia avec soin les îles dans lesquelles le sort l'avait jeté, et les lois, les
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mœurs et les usages des habitants des Maldives, lois, njœurs et usages qui , depuis lors, paraissent avoir éprouvé peu de changements.
Les lies où le Corbin avait péri s'étendent sur une longueur de deux cents lieues et sur une largeur d'environ trente à trentecinq. Elles se divisaient en treize provinces que les insulaires nommaient et nomment encore atollons. « C'est une merveille, dit Pyrard, de voir chacun de ces atollons environné d'un grand banc de pied tout autour, n'y ayant point d'artifice humain qui pût si bien fermer de murailles un espace de terre comme est cela. Ces atollons sont quasi tout ronds ou ovales, ayant chacun trente lieues de tour, et sont tous de suite et bout à bout depuis le nord jusqu'à sud, sans aucunement s'entre-toucher. Il y a entre deux des canaux, les uns larges, les autres fort étroits. Étant au milieu d'un atoUon, vous voyez devant vous ce grand banc de pierre que j'ai dit, qui environne et qui défend les lies contre l'impétuosité de la mer. Mais c'est chose efiroyable, même aux plus hardis , d'approcher ce banc, et de voir venir de bien loin les vagues se rompre avec fureur tout autour. » Audedans de chacun de ces enclos étaient des îles tant grandes que petites, en nombre presque infini. Ceux du pays disaient qu'il y en avait jusqu'à douze mille ; et le roi même s'intitulait sultan de treize provinces et de douze mille îles. Mais c'était comme pour la forme et désigner que l'on n'en pouvait compter le nombre. D'ailleurs une grande quantité n'étaient que des mottes de sables inhabitables. Une chose remarquable, c'est que les atollons^ disposés au bout les uns des autres et séparés par des canaux maritimes, comme il vient d'être dit, ont, comme le remarqua Pyrai'd, (c des ouvertures et des entrées, opposées les unes aux autres, deux d'un côté et deux de l'autre, au moyen de quoi on peut aller et venir d'atollon en atoUon, et avoir communication en tout temps. S -il n'y avait que deux ouvertures en chaque atoUon , il ne serait pas possible de passer de l'un à l'autre, ni d'ouverture en ouverture à cause de l'impétuosité des cou-
rantS) qui vont six mois à Test et six mois à Touest, et ne per* mettent pas de traverser, mais qui emportent en aval. Et quand les deux ouvertures ne seraient point opposées^ mais Tune du côté de Test, l'autre de celui de l'ouest, on pourrait bien entrer, mais non retourner, si ce n'est après que les six mois seraient passés et le eourant changé. » Les fies Maldives sont très fertiles en arbres, fruits et autres végétaux nécessaires à l'homme ; les cocotiers y abondent ; les volatiles, surtout les poules, s'y trouvent en multitude; on n'y rencontre pas d'animaux venimeux, la mer voisine est très poissonneuse.
Pyrard dit que l'on tenait que les lies Maldives avaient été autrefois peuplées par les Cingala ou habitants de l'île Ceylan. Mais il ajoute que les Maldivais ne ressemblaient aucunement à ceuxci. Ils étaient bien proportionnés, et avaient le teint olivâtre. Ils étaient spirituels et avisés, et très industrieux; ils excellaient dans les lettres et les sciences , particulièrement dans Tastrologie. Ils avaient le cœur vaillant , s'entendaient parfaitement au métier des armes , et vivaient avec beaucoup de règle et de police. Parmi les hommes , les soldats , les officiers du roi et les grands de l'État avaient seuls le droit de laisser croître leur chevelure. Les insulaires faisaient profession du culte mahométan. Leurs villes n'étaient point closes ; les habitations étaient répandues au milieu des arbres ; toutefois on les distinguait par rues et quartiers avec assez d'ordre. Elles étaient faites de bois de cocotier et couvertes des feuilles du même arbre cousues les unes aux autres. Les seigneurs et les gens riches avaient seuls des maisons de pierre d'une bonne architecture. Par un mécanisme fort ingénieux, on tirait cette pierre, qui se polissait aisément, de dessous les bancs assis dans la mer. Le gouvernement de l'I^tat était royal, absolu et fort ancien. Le roi résidait, comme on l'a dit, à Malé , tle centrale des Maldives ; chaque atoUon avait son chef appelé Nayhûy qui était prêtre et docteur de la4oi, et au dessous de ce chef, il y avait, dans chaque tle peuplée de plus de quarante et un habitants, un docteur appelé Catibe. Les naybes
étaient les juges du pays. Ils avaient un supéneur appelé Pan^ diarey qui résidait auprès du roi, à Malé, et était le chef suprême de la religion et de la justice. Autrefois , les Portugais avaient été maîtres d'une partie des Maldives et y avaient introduit la religion chrétienne ; mais ils s'en étaient vus ensuite chassés, et avec eux le culte du Christ avait été banni;
Depuis cinq ans Pyrard vivait aux Maldives,, dans des alternatives 'de bonne et de mauvaise fortune , quand , au mois de février 1607, le roi de Bengale vint attaquer Tîle de Malé avec une flotte considéitd)le, et détrôna le sultan qui perdit la vie. Pyrard , après avoir couru risque d'être tué , parce qu'on le prenait pour un Portugais , obtint que les étrangers le reçussent sur leur flotte avec ses compagnons d'infortune. Conduit au Bengale , à Montingue , puis à Calicut , il fut arrêté par les Portugais sur la route de Cochin et emprisonné dans cette ville. De là , on le traîna malade dans l'île de Goa, où on le mit à l'hôpital. Quand il eut recouvré la santé , il servit comme soldat dans des guerres que les Portugais eurent à soutenir contre les Hollandais. Sa facilité à parler les divers idiomes de l'Indoustan lui permit de recueillir de nombreux renseignements et de faire beaucoup d'observations. A son retour à Goa , il fut de nouveau jeté dans les prisons , d'où les jésuites vinrent à bout de le tirer. Enfin , api-ès une série d'aventures qui tiennent du roman et sont pourtant de rhistoire , Pyrard et trois autres Français, restes du naufrage du Corbin, furent embarqués pour l'Europe. Ayant débarqué aux îles Bayonna , sur la côte de Galice , Pyrard profita du voisinage pour faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ; puis il partit pour La Rochelle où il arriva , le 16 février 1610, et de là se rendit à Laval , sa ville natale. Le bruit que firent ses aventures et ses voyages , fiit pour lui une occasion de fortune et lui valut de puissants protecteurs.
Cependant le Croiêmni s'était éloigné du lieu où avait péri le Corbin et continuait sa route, à travers les écueils des Maldives. Presque aussitôt il essuya une tourmente qui déchira sa
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grande voile et faillit le briser sur les bancs et les rochers. A chaque instant , il se flattait d'avoir échappé aux dangers de ces parages^ mais incontinent il en retrouvait d'autres; ces bancs et ces îles ne finissaient jamais, et dans la nuit du 5 au 4 juillet, il en fut enveloppé de toutes parts. Heureuse* ment un beau clair de lune permettait de les découvrir et d'essayer de les. éviter. Le Croissant n'avançait qu'avec des précautions et des difficultés extrêmes. Pei'suadés qu'il allait faire naufrage sur leurs côtes, déjà les insulaires d'une des Maldives accouraient sur la grève. On allait jeter l'ancre à cette fie, quand on découvrit un passage assez large entre des bancs, et l'on reconnut que l'on était au bout des Maldives. On se décida à faire route sans s'arrêter, et, côtoyant des bancs sur lesquels la lame se brisait avec force et fureur, le Croissant finit par débouquer du passage et par se trouver, le 5 juillet, .dans une mer qui ne présentait plus d'écueils : les îles Maldives étaient franchies. Trois joure après, le Croissant se trouvait par le travers de l'île Ceylan, où se faisait la pêche des perles les plus précieuses. Cette île était fertile en toutes sortes de fruits; on y découvrait des forêts de cannelliers. Les insulaires qu'on apercevait sur le rivage, étaient d'un teint basané ; ils étaient nus jusqu'à la ceinture ; et, de la ceinture jusqu'aux jambes, poi-taient des tissus de soie ou de coton ; ils avaient des turbans sur la' tête , et s'ornaient d'anneaux d'or et de pierreries. On avait gi*and désir d'aborder à Ceylan, mais la crainte de manquer les vents favorables décida le Croissant à passer outre. Le 14 juillet, faisant voile dans le golfe du Bengale , on découvrit les îles Nicobar, où les navires qui allaient aux Indes avaient coutume de se rafraîchir. Les vents contraires empêchèrent le Croissant d'y mouiller. Dans la journée il éprouva plusieurs bourrasques accompagnées de pluies ton-entielles ; il fallait être continuellement aux pompes, le navire faisant eau de toutes parts, néanmoins ses efforts tendaient à gagner Sumatra ; et, le 17 juillet 1602, le Croissant découvrit enfin cette grande île où les frères Par-
mentier avaient abordé près de quatre-vingts ans auparavant. Ce jour même on jeta l'ancre près d'une île appelée Pouloué. Le lendemain on fit des prépai*atifs pour attaquer ou se défendre au besoin. Le jour suivant le vent fut si violent que l'ancre perdit prise; on fut obligé d'aller aborder à l'île de Gamispolla. Le 23 juillet, on envoya une embarcation vers un petit navire que l'on aperçut, et dont l'équipage fit entendre par des signes qu'il était d'Achem, et qu'il y avait en rade quatre bâtiments anglais, un portugais et un flamand. Personne sur le Croissant, y compris les pilotes, n'avait encore fréquenté ces parages, et La Bardelière fut trop heureux que les hommes du petit navire d'Achem consentissent à le piloter, moyennant un salaire. Toutefois, ils ne voulurent pas venir abord du Croissant, sans qu'on leur eût d'abord donné deux otages, ce qui leur fut accordé. Les voiles furent ensuite déployées pour aller directement à Achem^ et le 24 juillet, on jeta l'ancre en rade de cette ville capitale. Un émissaire du sultan vint aussitôt s'informer de ce qu'était le navire. Le lendemain La Bardelière descendit à terre pour aller saluer le sultan, et lui faire présent de cristaux, d'une aiguillère et d'un bassin d'argent. Il fut bien reçu de ce souverain qui n'avait encore jamais vu de Français en ce lieu. 11 se nommait Touan-Quita, c'est-à-dire seigneur et roi; il avait été d'abord simple pécheur ; son courage l'avait poussé aux honneurs, et peu après, son ambition l'avait porté à donner la mort au sultan, son prédécesseur, de qui il avait usurpé la place. Depuis lors, dans la crainte qu'on ne lui préparât un sort pareil, il interdisait à presque tous les hommes de son royaume l'approche de sa personne; il s'était composé une garde de femmes qui portaient l'épée et l'arquebuse avec beaucoup d'aisance et d'adresse, et qui faisaient la parade deux fois la semaine. 11 avait associé à la couronne son fils aîné, qui commandait en son absence. Le second de ses fils avait été placé par lui à la tête du royaume de Pedir. La conversation du sultan d'Achem et de La Bardelière dura trois heures et roula pailiculièrement sur
la navigation du Croiêsani et du Corbin. Touan-Quita fit présent à Tamiral d'un vêtement de toile de coton, relevé d'or et de soie plate , qu'il lui fit mettre en sa présence ; il lui donna en outre pour cinquante écus de petites pièces d'or, monnaie du pays, et le fit reconduire sur un de ses élé-^ phants, lui promettant la plus large protection « La Barde-' lière alla faire visite aU fils aîné du sultan et, lui ayant fait uïi présent de verreries et de six aunes de drap écarlate. il en reçut un cri ou poignard, garni d'or et de pierreries. Une maison fut assignée par ordre exprès aux Français pour qu'ils y descendissent leurs marchandises et restassent à terre, si bon leur semblait. Des relations commerciales fiirent très activement nouées avec les indigènes; le sabendar qui était, dit Martin de Vitré, comme le connétable du pays et ordonnait de toutes choses, vint voir La Bardelière , et fit marché avec lui pour un chargement de poivre. C'était, comme le chfiibendar de Pédir, du temps des frères Parmentier, Un homme fort dvare et de qui on ne pouvait rien obtenir sand lui donner ou promettre. On eut tout le loisir et toute la facilité d'observer les habitants du royaume d'Achem et leurs mœurs et coutumes. Ils étaient d'assez haute taille; ils avaient le teint jaunâtre et basané. Les gens du commun portaient une ceinture au milieu du corps, et du reste allaient nus; les nobles et les mai'chands ceignaient autour dti corps un drap de coton ou de soie qui leur tombait sur les genoux i et poi'taient en outre une sorte de casaque très ample, dont les manches étaient larges et ouvertes sur le devant. Ils avaient sur la tête un turban étroit et non roulé. Les femmes revotaient un drap de coton qui leur tombait sur les genoux « Elles allaient ordinairement la tête nue et les cheveux simplement noués. Elles portaient des bracelets de cuivre d'étain ou d argent; quelquesunes avaient des bagues aux orteils ; mais leur principal ornement était des fleurs qu'eUes suspendaient à leure oreilles par des trous d'utie largeur énorme, autour desquels il y en avait d'autres plus petits. En outre de leur costume, les nobles se distinguaient des
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gens du commun en se laissant crottre les ongles du pouce et du petit doigt très longs, pour faire voir qu'ils ne se livraient à aucun travail manuel. Parmi les plus grands plaisirs du sultan et de sa noblesse, aucun ne surpassait les combats de coqs. Tout noble avait un coq dressé à la joute, et sur les mérites et la valeur duquel s'ouvraient de grands paris. La manière de saluer des habitants d'Achem était celle des musulmans, c'est-à-dire de porter les deux mains sur le front.
Deux religions étaient professées dans le royaume d'Achem, la plus ancienne était celle des brames et des Indous, la seconde, venue dans ce pays depuis trente ans seulement, était le mahométisme. Ces insulaires rendaient de grands honneurs aux morts et aux tombeaux. Quand quelqu'un avait rendu le dernier soupir^ des pleureuses gagées étaient introduites dans le logis du défunt; là elles poussaient des cris horribles et feignaient de san-^ gloter. Mais soudain, quand elles étaient lasses de ce métier, elles se mettaient à rire ensemble et à faire bonne chère, puis elles recommençaient leurs hurlements. Le mort était recouvert d'un drap de satin, brodé d'or et couvert de fleurs^ On le portait ainsi en terre au bruit des tambours et des cymbales, dont on tirait des sons lugubres ; il était précédé et suivi de lampes allumées, et ceux qui l'accompagnaient, tour à tour levaient les bras et les yeux vers le ciel et les abaissaient vers la ten'e en prononçant quelques paroles en forme de prière. La fosse était recouverte d'une pierre assez artistement taillée sur laquelle, au bout de quelques jours, les parents du défunt apportaient des fleurs et prenaient leurs repas avec joie tant que durait le deuil. Pendant les premiers jours du deuil, on s'abstenait de mâcher du bétel et de l'areka^ ce qui était la plus grande privation que l'on pût s imposer ; car, d'ordinaire, soit qu'ils se tinssent dans leurs maisons, soit qu'ils allassent par la ville, les insulaires usaient de cette préparation et en présentaient à tous ceux de lem*s amis qu'ils rencontraient. Manquer à cette politesse était un signe de haine et de mépris. La justice était rendue avec beaucoup de sévérité ; pour le moindre
larcin, on coupait une main, et quand il y avait récidive, on coupait l'autre main et ensuite les pieds. Les meurtriers étaient livrés aux éléphants qui, au commandement qu'on leur faisait par un signe ou une parole, les prenaient avec leur trompe, les mettaient sur leurs défenses, les jetaient en l'air, puis les écrasaient sous leurs pieds. Quelquefois aussi les criminels étaient livrés aux tigres. Il y avait des juges appelés pouUo-cavaillo, c'est-à-dire juges des prisonniers , qui faisaient une justice sommaire, les parties plaidant leur cause elles-mêmes. l]s siégeaient ordinairement sous un arbre ou dans quelques petites cabanes de palmiers sur une place publique, et se faisaient assister de quelques sergents de justice que Ton reconnaissait à une baguette. Le sultan, sous son seul bon plaisir, avait une justice plus expéditive encore et, pour peu de chose, faisait couper bras et jambes à ses sujets. Il n'était permis à qui que ce fût de regarder les femmes du roi, ni même l'éléphant sur lequel elles étaient en passant dans la ville. L'imprudent qui avait jeté un coup d'œil de ce côté perdait la vue, si quelquefois il ne lui arrivait pas pis encore.
Toutes les maisons d'Âchem étaient élevée^sur des pilotis de la hauteur d'environ cinq pieds. Elles étaient faites de bambous et de branches de palmier, le roi ne permettant pas qu'on en construisît de pierre de peur qu'elles ne servissent de fortifications contre sa puissance. Dans cet état les incendies étaient fréquents. Pendant que les Français étaient à Achem , il y en eut un qui consuma plus de trois cents maisons en moins de six heures. L'auteur de cet événement eut le poing coupé, bien que sa maison eût été brûlée comme celle des autres. Les^Français eurent aussi le spectacle d'un débordement de la rivière d'Achem , qui leur donna à comprendre pourquoi les maisons de la ville étaient construites sur pilotis ; durant ce temps , on allait dans les rues avec des canots.
Les rues étaient garnies d'un grand nombre de boutiques pour la plupart louées à des marchands vêtus à la turque qui venaient de rindoustan, de Tile Ceylan, de Siam et autres pays, et res-
taient là d'ordinaire six mois de Tannée pour vendre les objets de leur trafic, lesquels consistaient en toiles de coton très fines, provenant de Guzurate , en drap de soie , en tissus d'herbes , en porcelaines de plusieurs sortes, en pien*eries, et en drogueries et épiceries. Il y avait à Achem des marchés publics qui se tenaient à certaines heures du jour, où Ton trouvait une grande quantité de fruits et de poissons. Auprès d'un de ces marchés, il y avait une fonderie de canons. Les insulaires de Sumatra faisaient honneur de l'invention du canon aux Chinois , et disaient que l'usage de l'artillerie leur venait d'eux.
Pendant que le Croissant était au mouillage d' Achem, deux des navires hollandais ou flamands qu'il avait naguère rencontrés, l'un au cap de Bonne -Espérance, l'autre à Madagascar, vinrent jeter l'ancre auprès de lui. Quelques jours après, des Portugais arrivèrent de Pedir à Achem par terre, sur des éléphants , ayant craint d'être pris sur mer par les Anglais. Us assurèrent avoir vu vingl^cinq hommes qui s'étaient sauvés du Corbin avec deux bateaux, et qui étaient allés entre le cap Comorin et l'île de Ceylan , au lieu où Ton péchait des perles.
Après trois mois environ de séjour à Achem, on fit un nouveau présent au sultan , et en même temps on lui demanda une permission de se rendre à Pedir, royaume distant de trente lieues, que gouvernait, comme on l'a vu, un de ses fils. Touan-Quita octroya avec empressement cette permission , et fit porter à La Bardelière un quartier de buffle noir et des fruits appelés mangues. La Bardelière n'alla pas de sa personne dans le royaume de Pedir ; il y envoya seulement quelques-uns des siens qui y restèrent quinze jours et y furent parfaitement reçus par le jeune sultan. Celui-ci paraissait uniquement occupé de ses plaisii*s. La chasse des éléphants et des tigres était un de ses plus agréables passetemps. Après le retour des Français qui étaient allés à Pedir, le Croissant resta encore deux mois en rade d' Achem. La Bai*dehère ayant fait un avantageux trafic avec les insulaires , et chargé son navire de plusieui*s sortes d'épiceries et de quelques singularités
provenant de l'île, se rembarqua et leva l'ancre le 20 novembre 1602, emmenant avec lui huit indigènes de Sumatra, Il y avait longtemps qu'il était atteint du mal qui devait l'emporter ; depuis la perte du Corbin, il ne traînait plus qu'une vie languissante. Le l^** décembre 1602, étant sous la ligne équinoxiale, La Bardelière expira et on lui fît, en y ajoutant quelques honneurs particuliers à son grade , les funérailles réservées alors sur les navires français à ceux qui mouraient en mer. On enveloppait le corps dans un cercueil avec quelque chose de pesant pour le faire enfoncer, puis « on le jetait ainsi sous le vent du navire , avec un tison en feu, en ti* rant un coup de canon vers le côté d'où venait le vent , chacun regardant de ce côté, non de celui par où l'on avait jeté le corps. » Après quoi le maître ou patron ordonnait que l'on récitât les prières. Le sieur de La Yilleschar fut élu pour prendre le commandement du Croisiant après la mort de l'amiral. Depuis lors , on courut encore bien des dangers. Longtemps on ne put avancer à cause des calmes auxquels succédaient des travades du genre de celles dont on a déjà parlé. Pourtant, le 25 décembre, le vent d'est en soufflant jeta une grande joie dans le cœur de l'équipage^ ce qui n'empêcha pas que, le 13 janvier suivant, le navire ne fit eau d'une manière qui aurait pu devenir fatale , et que le 21 , durant la nuit, il ne courût risque de se perdre au milieu d'une afireuse tempête.
Durant cette tourmente, les matelots aperçurent des feux étranges qui couraient sur les mâts et qui s'y maintinrent plus de cinq heures sans qu'une pluie abondante vînt à bout de les éteindre; mais ils furent regardés comme de bon augui*e et cœnme annonçant que la tempête ne devait pas être dangereuse. Les tourmentes se succédaient avec rapidité à mesure qu'on approchait du cap de Bonne-Espérance. Le dernier jour de janvier 1603, il en fît une si grande , que le navire s'entr'ouvrit par le devant. On eut un moment l'idée d'aller mouiller de nouveau à l'île Saint-Laurent pour s'y réparer et y rafraîchir les malades, quoique déjà cette côte eût été si. funeste aux
cquipages. Mais le vent venant tout à coup à changer d'une manière favorable, on résolut d'en profiter pour continuer immédiatement la route. On doubla le cap de Bonne-Espérance, et, le 3 mars, on se retrouva en rade de Sainte-Hélène, et Ton y séjourna jusqu'au 19. Le 25 on vit Fîle de TAscension, et le 1" avril, on repassa la ligne pour la quatrième fois durant ce voyage. Il y avait beaucoup de malades à bord ; la disette vint se joindre à la maladie , et Ton fut contraint de manger les chiens et les rats. Le 15 mai, on reconnut Ttle de Tercère, h principale des Açores. On était impatient d'atteindre la côte d'Espagne, tant les équipages tremblaient que le Croisiant, dans le pitoyable état où il était, ne manquât sous leiu*s pieds. Et en effet cela aurait eu lieu si bientôt on n'eût fait rencontre de trois navires flamands qui, moyennant l'abandon qu'on leur fit de toute la cargaison du Croiaantf consentirent à recevoir les Français à leur bord. Il était temps, car à peine les équipages et les passagers eurent -ils quitté ce navire qu'il coula bas à leur vue. Les Français furent déposés à Plymoutb par les navires flamands , le 15 juin 1605, et de là passèrent en Bretagne. Mais avec eux ne reveaaient ni Vun ni l'autre des navires, ni l'un ni l'autre des capitaines qui deux ans auparavant étaient partis de Saint-Malo. Ce dut être une ruine pour la compagnie qui les avait armés et expédiés.
Ouvrages consultés : P^oyage de François Pyrard de Lavat^ contenant sa navigation aux 9ndê9 orientales, qwb Molvques et au firisil, etc.; 7 vol. in-8", Paris, MI>CXV. — L'édition in-4° du même voyage, par Duval. — Description du premier voyage faict aux Indes orientales^ par les Français, en l'an 1608, etc., dédié au roy par François Martin de Vitré ; l tp|. io-l ?» ParU, HDGIV.