‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 13 sur 27 · ET CHAMP-DORÉ · texte numérisé non relu

ET CHAMP-DORÉ

— De 4599 à I6S5. —

La mésaventure du marquis de La Roche n'avait point empêché les Français de tourner leurs vues du côté du Canada et des contrées voisines. Un an après lui, en 1599, un calviniste de Normandie nommé Chauvin ou de Saint -Chauvin, capitaine pour le roi en la marine , homme très expert et entendu au fait de la navigation , et qui avait servi le roi aux guerres passées , fut excité par un négociant de Saint-Malo, nommé du Poiit- Gravé, lui-même homme fort entendu aux voyages de mer pour en avoir fait plusieurs, à solliciter un privilège pour la traite des pelleteries du nord de l'Amérique, et, Tayant obtenu , à armer quelques vaisseaux pour Fexplofter. Déjà Chauvin et Pont- Gravé avaient remonté jusqu^à quatre-vingt-dix lieues le fleuve Saint-Laurent, en un endroit appelé Tadousac, où se faisait un grand trafic avec les Indiens qui s'y rendaient tous les printemps. Le capitaine Chauvin, armé de son privilège, retourna à

TadousaCy en compagnie de Pont-Gravé, qu'il prit pour son lieu^ tenant. Quoique le lieu fût loin d'être propice , il y fit constioiire une habitation , malgré les représentations de Pont-Oravé , qui rengageait à foinner ce principe d'établissement plus en amont du fleuve. Il y laissa ses hommes assez mal pourvus de toutes choses et exposés à toutes les rigueurs des saisons ; car leur demeure était fragile et mal fermée. Chauvin et Pont-Gravé retournèrent passer l'hiver en France , et , pendant ce temps , ceux de leurs compatriotes qu'ils avaient laissés à Tadousac furent réduits aux plus extrêmes nécessités et contraints de s'abandonner aux Indiens y qui charitablement les retirèrent avec eux. Néanmoins , plusieurs moururent misérablement , tandis que les autres attendaient avec angoisse le retour des navires de France. Le capitaine Chauvin, qui au fond ne paraissait pas avoir une volonté sérieuse de coloniser, mais semblait uniquement préoccupé de tirer des profits immédiats de son privilège, fit encore deux voyages à Tadousac ; il mourut dans le dernier.

Le commandeur de Chattes , gouverneur de Dieppe , ayant succédé aux privilèges commerciaux du capitaine Chauvin, forma une société avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands de Rouen et d'autres lieux, dans le but de fonder au Canada une demeure arrêtée et durable , où lui-même il pourrait aller finir avec gloire sa canîère , déjà si noblement parcourue. Il choisit pour son lieutenant Pont-Gravé, comme quelqu'un qui, ayant précédemment fait le voyage, pût reconnaître les défauts du passé.

Au moment où le commandeur de Chattes faisait les préparatifs du départ de Pont-Gravé qu'il se proposait de suivre bientôt, il reçut la visite d'un jeune gentilhomme saîntongeois nommé Samuel de Champlain, qui déjà pour ses mérites était pensionne du roi et reçu en cour. Durant les guerres dernières, il avait servi Henri IV sous les maréchaux d' Aumont, de Saint-Luc et de Brissac. Depuis, quand les Espagnols avaient évacué le Blavet et quand la paix avait été faite ^ son besoin d'activité l'avait en-

trahie aux Indes occidentaleB , d'où il revenait après y avoir pasfië deux ans et demi et avoir pris un goût prononce pour la mai'ine et les navigations. Le commandeur de Chattes, jugeant que ce jeune homme pourrait être utile à son projet , le lui conmiuniqua et lui demanda s'il aurait pour agréable de faire le voyage de Canada avec Pontr-Gravë. Samuel Champlain répondit à. cette avance qu'il n'attendrait que la permission du roi, à qui il était obligé tant de naissance que de pension, pour faire le voyage. L*autorisation ne tarda pas à arriver; elle était accompagnée d'un ordre à Samuel Champlain de faire un fidèle rapport au souverain de tout ce qu'il verrait et remarquerait durant l'expédition. De Pont-Gravé et Samuel Champlain s'embarquèrent l'an 1603, et arrivèrent heureusement à Tadousac. L'un et l'autre étaient entreprenants, hardis^ et avaient de grands projets d'expbràtioD; le second, quoique de beaucoup moins âgé, exerçait sur le premier l'empire du génie; et celui-ci, quoique le chef de l'entreprise, se laissait aller comme avec une sorte de dévouement aux idées grandes et généreuses de son jeune compagnon. Laissant leurs navires à Tadousac, ils résolurent de remonter le Saiut*Laureat sur des bateaux de douze à quinze tonneaux, et poursuivirent ainsi leur route jusque dans le lac où Jacques Caitier avait pénétré avant eux, et étant passés avec cinq matelots dans une barque plus légère encore, ils parvinrent au pied du saut Saint-Louis, près d'Hochelaga ou Montréal. La chuta d'eau était si épouvantable et furieuse et se brisait en écumant sur tant de rochers, que las navigateurs estimèrent qu'il serait impossible de la franchir avec leur esquif. Ils mirent pied à terre pour aller examiner le dessus du saut. Ils firent une lieue ainsi sans pouvoir satisfaire entièrement leur curiosité; iU examinèrent cependant les difficultés que ce lieu présentait, et recueillirent des Indiens quelques renseignements sur l'intérieur des terres, sur l'origine de plusieurs rivières et notamment sur celle du Saint-Laurent. Samuel Champlain dressa dès lora une carte de tout ce qu'il avait vu et reconnu, et l'accompagna d'un discours écrit. Après quoi Pont-Gravé et lui

revinrent à TadousHC Là, ils remontèrent Bur leurs navires qui avaient fait un assez bon trafic avec les Indiens , et firent voile pour Honfleur, où ils apprirent que le digne commandeur de Chattes était mort. Cette perte leur fit éprouver à l'un et Tautre de vifs regrets. Samuel Champlain se rendit à la cour et fit con-* naître au roi }e discours et la carte de son voyage* Henri lY parut y attacher beaucoup de prix, et promit de seconder et de faire poursuivre l'entreprise interrompue par la mort du commandeur de Chattes.

Un seigneur saintongeois , qui naguère avait suivi, par esprit de curiosité seulement , le capitaine Chauvin , dans un de ses voyages à Tadousac, et qui s'était inutilement joint à Pont-Gravé pour rengager à créer une habitation en un lieu plus convenable que celui qu'il avait choisi , Pierre du Gua , sieur de Mons, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et gouverneur de Pons, professant la religion calviniste, se fit établir dans le privilège laissé vacant pai' la mort du gouverneur de Dieppe et continua la société formée par celui-ci, avec les marchands de Rouen , La Rochelle et autres lieux. Son dessein était de chercher un pays plus au sud que le Canada proprement dît , pour y coloniser. Il se fit en conséquence nommer, le 8 novembre 1605 , lieutenant général pour le roi aux pays, territoires, côtes et confins de l'Acadie, autrefois appelée Norembègue, à partir du 40" degré jusqu'au 46**, et reçut de pleins pouvoirs pour y faire la guerre et la paix, y conquérir et y distribuer des biens et des charges. Henri IV, pour montrer tout l'intérêt qu'il portait à l'entrepiîse, ajouta au privilège exclusif de la traite des pelleteries la diminution des droits d'entrées en France des marchandises que de Mons et ses associés rapporteraient de l'Acadie et du Canada; ces droits furent mis sur le même pied que ceux appliqués aux marchandises passant d'une province à l'autre du royaume. De Mons, ayant garanti à chacun la libre pratique de sa reUgion , assembla nombre de gentilshommes désireux d'aventures, de prêtres catholiques et de ministres protestants , qui devaient être

un grand sujet de discorde ^ tout ce qu'il put trouver de soldats et d'ouvriers, et fit armer deux navires au Havre, dont il donna le commandement au capitaine Timothée, de cette villo; et au capitaine Morel d*Honfleur. De Mons s'embarqua le premier, ayant avec lui un fameux pilote nomme Pierre Angibault, dit Champ- Doré, un gentilhomme nomme Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, qui avait dessein de se fixer à quelque jour aux Terres- Neuves avec sa famille, et Samuel Champlain , encore chargé par le roi de faire un fidèle rapport de la navigation et du voyage. Du Pont-Gravé , toujours fidèle à ces entreprises , était sur le navire du capitaine Morel , qui emportait le gros des provisions , et ne devait partir que quelques jours après l'autre. Le bâtiment qui portait de Mons mit à la voile le 7 mars 1604. Les bancs de glaces et les tempêtes lui firent courir quelques dangers. Le 6 mai , il mouilla à un certain port de la côte d'Acadie, où il confisqua un navire du Havre , qui faisait la traite des pelleteries malgré le privilège octroyé par le roi , et dont le capitaine avait nom Rossignol , en raison de quoi le lieu où l'on était fut appelé port Rossignol. Ensuite, on longea la côte jusqu'à un autre havre, qui fut appelé port du Mouton. On résolut d'y séjourner en attendant l'arrivée du second navire, parti de France le 10 mars, et dont on commençait à être d'autant plus inquiet que de sa venue dépendait tout le succès de l'aflaîre. On délibéra même pour savoir si l'on ne devait pas retourner tout de suite en France ; mais Poutriiicourt insista avec tant de force pour qu'on ne donnât point le spectacle d un retour si précipité et si honteux ; que tout le monde se rangea à son avis. Quelques cabanes furent constiiiites sur la côte , et l'on vécut tant bien que mal des produits de la chasse et de la pêche. Cependant, Samuel Champlain ayant proposé d'aller faire quelques explorations et chercher un lieu favorable à un établissement, avec une chaloupe seulement, de Mons le lui permit, et il s'aventura en compagnie de trois ou quatre matelots , dans ce fragile équipage. Il découvrit plusieurs ports et embouchui-es de rivières. Comme il s'était laissé entraîner dans ces explorations

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plus longtemps qu'il n'avait cru lui-même , la question de retourner en France fut de nouveau agitée au port Mouton^ et, soit que Ton pensât qu'il était perdu avec sa chaloupe , soit que l'impatience des gens restés avec de Mons se souciât peu de ce qui pourrait lui être arrivé , on fut sur le point de l'abandonner. A la fin pourtant y et lorsque la disette commençait à se faire sentir, on eut des nouvelles du navire du capitaine Morel, qui, de son côté, n'était pas moins en peine du premier bâtiment , n'ayant trouvé sur sa route aucune des marques et enseignes que de Mons avait dit qu'il laisserait y particulièrement au port de Camceau, situé entre des îles de fort mauvais abord , à huit lieues de l'île du cap Breton. Mais les bancs de glace avaient forcé de Mons et son capitaine Timothée à dépasser de beaucoup ce port , sans en approcher. Le navire du capitaine Morel avait arrêté , à Gamceau, quatre navires basques qui violaient le privilège de la compagnie. Il était allé de là à la baie de Toutes-Isles y sur la côte de l' Acadie, et que ses bancs et ses hauts-fonds rendaient très dangereuse. Les deux navires étant entrés en communication au moyen d'une barque envoyée au capitaine Morel , celui-ci remit les provisions nécessaires pour le prochain hivernage du lieutenant général de Mons et de ses gens, puis s'en retourna, avec Pont-Gravé, du côté du fleuve Saint-Laurent, pour y faire la traite des pelleteries. Un peu plus tard, les deux navires se rallièrent au port Mouton et levèrent ensemble l'ancre de ce lieu pour aller faire quelques découvertes avant Thiver. On passa une nuit à l'ancre à la baie de Sable. On doubla ensuite le cap de Sable. Laissant derrière soi nombre d'îles toutes couvertes d'oiseaux et surtout de cormorans, on arriva à un autre cap qui fut nommé par Champlain le port Foui'chu, en raison de sa configuration. Après avoir reconnu et dépassé une île, appelée l'Ile-Longue, éloignée d'un quart de lieue de la côte d' Acadie , on entra dans une vaste et profonde baie que de Mons salua du nom de baie Française. Dans cette baie, on remarqua un port environné de montagnes du côté du nord , et de beaux coteaux vers le sud, desquels descendaient mille ruisseaux

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qui donnaient à ce lieu un admirable aspect; à Test une mièrey dans laquelle les navires pouvaient pénétrer jusqu^à quinze lieues et auHlelài coulait entre ces montagnes et ces coteaux dans de belles prairies. Poutrincourt trouva ce lieu fort à son gré; il pensa que c'était là l'Éden que le ciel lui réservait pour s'y fixer avec sa famille ; il en demanda la concession au lieutenant général de Mons qui la lui octroya en vertu des privilèges qu'il avait luimême reçus du roi ; et ce lieu ^ qui devait acquérir bientôt une certaine célébrité , fut appelé Porfr-Royal.

On fit voile du Port-Royal pour aller au fond de la baie Française, vers une ceilaine mine de cuivre dont on parlait beaucoup. C'était un promontoire que Ton appela cap des Deux-Baies à cause de sa situation, et où un cuivre assez beau et assez pur était enchassé dans la pierre et reluisait au soleil ; çà et là, sur ce même promontoire, on trouvait des pierres bleues transparentes que Ton n'estimait pas moins que les turquoises, et d'autres pierres blanches qui, si elles n'avaient la finesse du diamant, en possédaient quelquefois l'éclat. Puis, du côté opposé au Port-Royal, mais toujours dans la baie Française, on alla à une rivière que les Indiens appelaient Ouydouy et que l'on nomma Saint-Jean, parce qu'on y arriva le 24 juin, jour de la fête de saint Jean-Baptiste ; elle était pleine de dangers et hérissée d'écueîls; étroite à son entrée, elle s'élargissait ensuite pour se rétrécir de nouveau, et formait, entre deux grands rochers , un saut effrayant dont le bruit s'entendait à plus de deux lieues. Cependant, à la haute marée, on pouvait pénétrer dans cette rivière qui avait une lieue de large environ en certains endroits, ei où l'on trouvait trois îles couvertes de prairies, de chênes, de hêtres, de noyers et de vignes sauvages* La rivière Saint-Jean était d'un grand secours aux Indiens qui, avec leurs canots, qu'ils portaient de distance en distance au dessus des sauts, allaient par elle, en huit jours, à Tadousac sur le fleuve Saint- Laurent , bien que les chaloupes ne pussent remonter à plus de quinze lieues à cause de ces mêmes chutes d'eau. Quittant la rivière Saint-Jean, mais non encore la baie Française, on alla dans

une baie secondaire bien qu'encore assez large et profonde (aujourd'hui Passamaquody-Bay) où tombait la rivière des Indiens-Etchemins^ que Ton appela rivière Sainte-Croix; cette baie était parsemée d'îles que Champlain alla reconnaître. On résolut d'hiverner dans l'une d'elles ayant une demi-lieue de tour environ, qui fut aussi appelée lie Sainte-Croix, et de ren** voyer de là les navires en France* De Mons ayant débarqué avec son monde, commença à jeter les fondements d'une habita-» tlon tant bien que mal fortifiée. Les Indiens vinrent aussitôt de tous côtés pour voir les étrangers, et quelques-uns prirent même dès lors de Mons pour juge de leurs débats, ce qui fut considéré comme un prélude de sujétion volontaire. De Mons, à la fois pouf éviter des frais considérables et pour qu'on lui rapportât des secours au printemps , renvoya ses deux navires sur l'un desquels Pootrincourt revint en France avec le dessein d'amener bientôt une colonie au Port-Royal. Cependant de Mons avait assis son fort à l'un des bouts de l'île Sainte-Croix et y avait établi sa demeure construite en charpente et au-dessus de laquelle flottait la bannière de France. En dehors du fort se voyaient les logis des gens de la suite et au service spécial du général. A peu de distance était le magasin de vivres et munitions, et, en face, \eê demeures de Champlain, de Champ «Doré, et autres notables personnages. On avait aussi élevé une galerie couverte, soit pour les jeux, soit pour le travail des ouvriers pendant la pluie. A Vautre extrémité de l'île, du côté qui regardait la mer, de Mons avait fait dresser son canon sur un tertre ou plutôt sur un îlot séparé ; de sorte qu'il tenait toute la baie de Sainte-Croix sujette par en haut et par en bas. Quelques Français, sans crainte des Indiens , étaient allés construire leurs cabanes et établir leur demeure sur la terre-ferme , dans un lieu situé vis-à-vis de l'île, où d'agréablies ruisseaux serpentaient dans une prairie naturelle et que paraient encore des bois hauts et touifus. L'événement prouva que ceux qui s'étaient ainsi installés sur le continent n'avaient pas manqué d'autant de prudence qu'on l'avait pu croire

d'iibord. Tout alla assez bien jusqu'à Thiver dans File Sainte- Croix ; mais cette saison rigoureuse étant venue , on commença à y sentir la disette de bois et d'eau qu'il fallait aller chercher en terre ferme. La gelée devint si forte que le cidre se glaça dans les tonneaux; on ne le distribuait à chacun qu'en très petite quantité; on mettait plus de parcimonie encore pour le vin. Les plus paresseux, pour n'avoir pas la peine d'aller chercher de Teau de rivière, buvaient de la neige fondue. Bientôt cette épouvantable maladie, qui autrefois avait en partie anéanti les hommes de Jacques Cartier dans le Canada, frappa les colons de Yile Sainte- Croix, sans qu'ils eussent, comme les premiers, la ressource de Tarbre merveilleux que les Indiens avaient fait connaître au grand navigateur, car les sauvages de TAcadie ne le connaissaient point. Quatre-vingts Français furent atteints du scorbut ; trentesix en moururent , les autres recouvrèrent la santé au printemps. De Mons jugea que ce n'était point encore en Ttle Sainte-Croix qu'il devait définitivement planter sa colonie, et l'hiver étant fini, il prit le parti d'aller avec une gi*ande barque, sous la conduite de son maître-pilote Champ-Doré, et en compagnie de Champlain, chercher un lieu plus favorable et un air plus tempéré. Il se tourna en conséquence vers la rivière de Pentagoët ou Penobscot, que les précédents voyageurs avaient rendue si fameuse sous le nom de Norembegue ou Norumbega. On ne trouva point qu'elle méritât la réputation qui lui avait été faite , et Champlain jugea que si auparavant plusieurs en avaient reconnu l'embouchure parsemée d'îles^ aucun n'y était entré, w car, dit- il, ils l'eussent décrite d'une autre façon... On décrit aussi qu'il y a une grande ville fort peuplée de sauvages adroits et habiles , ayant du fil de coton. Je m'assure que la plupart de ceux qui en font mention ne l'ont vue , et en parlent pour l'avoir oui dire à gens qui n'en savaient pas plus qu'eux, a De Mons, Champ-Doré et Champlain pénétrèrent présumablement les premiers dans cette rivière, guidés par des Indiens avec qui ils avaient fait alliance , et en évitant, la sonde à la main, les rochers, hauts-fonds , bancs et

brisants qui s'y trouvaient en si grand nombre que c'était chose étrange à voir. Dans la rivière, comme à son embouchure , il y avait beaucoup d'îles , dont quelques-unes étaient du plus verdoyant aspect; on mouilla à l'embouchure d'une petite rivière , qui tombait dans celle de Pentagoët ; mais Champlain , poursuivaut sa route en amont sur un canot indien , arriva à une chute d'eau de sept à huit pieds de hauteur sur une largeur d'environ deux cents pas, et au-dessus de laquelle le fleuve redevenait très beau. Il mit pied à terre pour examiner le pays; il semblait que les chênes y eussent été plantés comme à plaisir ; mais, dans l'espace d'environ vingt-cinq lieues , il ne découvrit aucune ville ni village ; une ou deux misérables cabanes abandonnées furent les seules traces d'habitation qu'il rencontra. Les Indiens Ëtchemins, habitants de ces contrées, n'avaient coutume de venir sur les bords et dans les îles de la rivière de Pentagoët qu'en été, pour la pèche et pour la chasse du gibier qui s'y trouvait en quantité; ils menaient d'ailleurs une vie nomade, hivernant tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, selon les avantages momentanés qu'ils y trouvaient. On eut quelques relations avec eux , particulièrement avec Bessabez et Cabahis, deux de leurs chefs. Ils . se livrèrent, en présence des Français, à leurs chants et à leurs danses. De la rivière de Pentagoët, on alla, toujoui's côtoyant, à celle de Kinibeki (Kennebek dans l'état présent du Maine, comme celle de Pentagoët), et l'on mouilla à trois cents pas environ de son embouchure. Champlain se mit dans une chaloupe pour remonter un peu la rivière et voir les sauvages qui en habitaient les bords. C'étaient encore les Indiens Etchemins; ils lui parurent foit basanés; ils étaient habillés de peaux de castor et autres fourrures, et avaient la même manière de vivre que ceux du Canada. Durant l'hiver, au fort des neiges , ils allaient à la chasse aux élans et autres bêtes dont ils faisaient leur nourriture ordinaire. Ils s'attachaient de certaines raquettes sous les pieds , et allaient ainsi , hommes, femmes et enfants , sur la neige sans enfoncer, et cherchant la piste des animaux,; quand ils l'avaient trouvée, ils la

soiraient Jusqu'à ce qu*ils eussent aperçu la liéte siir liMpieDe ils tiraient avec leurs arcs ou qu'ils tuaient à eoups d'épées emmanchées au bout d'une demi-pique. Alors , femmes et enfants ae^ couraient > et là , ils dressaient leurs cabanes et se donnaient la curée ; après quoi ils reprenaient leur chasse. La chaloupe qui portait Ghamplain faillit se perdre sur un rocher qu'elle effleura en passant. Elle rencontra deux canots d'Indiens allaM; à la chasse aux oiseaux qui^ pour la plupart^ muaient dans ce temrps et volaient difficilement. Ghamplain témoigna aux sauvages le désir qu'ils le menassent à leur chef, ce à quoi ils consentirent; et Ghamplain et sa chaloupe s'engagèrent avec eux à travers une foule de détroits que formaient les îles dans la rivière ; enfin , après avoir côtoyé une de celles-ci, qui avafît environ quatre lieues de long, on arriva au lieu où se tenait le chef, nommé Manthoumermer. Il vint auprès de la chaloupe de Ghariiplain dans un canot, que dix autres suivaient à une faible distance.- Manthoumermer fit la harangue d'usage, dans laquelle il parla du plaisir c[u'il avait à voir les étrangers, et du désir qu'il avait de faire alliance avec eux, en même temps que la paix avec ses ennemis par leur moyen. Le lendemain, les Indiens guidèrent la chaloupe de Ghamplain par Un autre chemin que celui où elle était venue , et le conduisirent à une chute d'eau qu'on eut toutes les peines du monde à lui faire passer, et au-dessous de laquelle on vit un lac long de trois à quatre lieues , dans lequel descendait lé Kiliibeki et une autre rivière. De là, Ghamplain revint au lieu où était restée la grande barque de de Moiis. On alla ensuite à là rivière Ghouakoë (probablement celle de Saco), où, dès que l'on eut mouillé, on fut visité par une grande quantité d'IUdiens, qui différaient des Etchemins sous plusieurs rapports. Ils avaient la tête presque entièrement rasée , sauf le sommet où ils laissaient croître leurs cheveux, qu'ils entrelaçaient de diverses façons par derrière avec des plumets ; ils se peignaient d'ailleurs le tièrige de noir et de rouge comme lès autres Indiens. Ils étaient gens fort dispos et bien construits. Ils avaient pour armes des piques.

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des massue»^ des arcs et des flèches. Ils labouraient et cultivaient la terre, ce que Ghamplain n'avait point encore vu faire aux Indiens, et, au lieu de diarrue , ils avaient un instrument de bois fort dur, fait en manière de bêche. Dès longtemps, Jacques Cartier avait connu des Indiens cultivateurs, ce que paraissait ignorer Ghamplain. Celui-ci examina avec beaucoup d'intérêt le labourage des Indiens Chouakoês , leur manière d'ensemencer la terre ^ et tous les produits de leur culture, qui étaient surtout du blé d'Inde et des fèves. Ces Indiens couvraient leurs cabanes avec des écorces de cbéne , et ils avaient une grande maison entourée de palissades et de gros arln^s rangés les uns auprès des autres, qui leur servait de forteresse lorsque leurs ennemis venaient les attaquer. On continua à ranger la côte en partant de la rivière Chouakoë ^ mais, à peine eutr-on fait ^x ou sept lieues que le vent devint contraire et força à jeter l'ancre et à débarquer sur une côte i^-^ blonneuse , où l'on vit une quantité de petits oiseaux qui chantaient comme des merles. On retourna ensuite à deux ou trws lieues vers Chouakoë, jusqu'à un cap que l'on ncmima le Port-aux- Ues , à cause de trois lies qui en étaient voisines , et qui est situé par la hauteur de 4S degrés 25 minutes de latitude. On y fit la rencontre d'un canot monté par cinq ou six sauvages, qui deseeniUrent aussitôt sur le rivage pour y commencer leurs danses. Champlain les suivit à terre , et leur donna à chacun un couteau et du biscuit , ce qui les fit redanser mieux que jamais. Ayant doublé le cap des Iles , on entra dans une anse dont les bords étaient cultivés par les Indiens, et présentaient des champs de vigne, de fèves, de citrouilles et de racines bonnes à manger, au-dessous des noyere , des cyprès , des frênes et des hêtres qui y étaient d'une rare magnificence. On s'aiTêta deux heures pour faire quelque peu connaissance avec les Indiens du voisinage. Ils avaient des canots en écoree de bouleau , comme les Indiens Canadiens , Souriquois et Etchemins. Poursuivant la route à l'ouest-sud-ouest, on jeta l'ancre près d'une île où l'on aperçut beaucoup de fumée tout le long de la côte , et un grand nombre de sauvages qui accou-'-

raient pour voir les étrangers. Les canots de ces Indiens n'étaient point d'écorce de bouleau comme ceux que Ton avait rencontrés jusqu'alors 9 mais d'une seule pièce d'arbre, creusée avec du feu ou des cailloux rougis à la flamme , dépouillée de son écorce , et arrondie par dessous; ils étaient fort sujets à tourner si l'on n'était d'une grande adi*esse à les manœuvrer. Après avoir passé beaucoup d'tles y et rangé les côtes de ce qu'on appelle aujourd'hui le New-Hampshire et le Massachusetts, on alla jeter l'ancre à un cap, qui fut nommé Saint-Louis (cap Cod ou cap Blanc), et où, s'étant laissée attirer à la côte pai* les fumées des sauvages , la barque échoua sur une roche et Ait en danger de périr avec tous ceux qu'elle portait. Toutefois, on vint à bout de la réparer. Après avoir doublé le cap Saint^Louis, on mouilla dans un port foil dangereux, situé à quarante-deux degrés environ de latitude , qui fut appelé Malebaire. Sur le rivage on voyait des cabanes rondes, couvertes de grosses nattes de roseaux et entourées de jardins. Elles appartenaient aux Armouchiquois , habitants de ces contrées. On noua quelques relations avec eux , desquelles on n'eut pas à se louer, car ces Indiens étaient voleurs et traîtres. Depuis le cap aux Iles, les sauvages que l'on vit ne portaient que fort i*aroment des fourrures; ils allaient d'ordinaire prosque nus, et quand ils se couvraient par hasard , c'était avec des robes faites de tissus d'herbes et de chanvre. Ils se peignaient le visage en rouge, en noir et en jaune; ils n'avaient naturellement prosque pas de barbe, et s'arrachaient le peu qu'ils en pouvaient avoir à mesure qu'elle croissait. De Maleban'e , on alla , par la hauteur de quarantetrois degrés de latitude , en un lieu d'excellent mouillage , qui pour cela fut nommé Beauport.

Néanmoins , n'ayant point encore trouvé de lieu satisfaisant à son gi'é pour y porter son établissement, de Mons, après avoir rangé la côte dans une étendue de plus de quatre cents lieues avec une misérable embarcation , et avoir pénétré jusqu'au fond de plusieurs baies, résolut de retourner à l'île Sainte-Croix. Chemin faisant, on nomma le port aux Huîtres, par les quarante-deux de-

grés de latitude; on relâcha à Malebarre à cause du mauvais temps. A treize lieues de là^ s'étant laissé engager par les indications des sauvages à traveins des brisants et des bancs de sable ^ qu'il fallut passer comme au hasai*d , on eut toutes les peines du monde à en sortir ; on passa par-dessus une pointe de sable qui s'ayançait près de trois lieues dans la mer, et qui fut nommée cap Baturier. Après avoir jeté Tanci^e au milieu des écueils, on envoya une chaloupe pour chercher un chenal que Ton supposait devoir conduire à un port indiqué par les sauvages. Un de ceux-ci revint avec elle et fit entendre que Ton pourrait entrer par la pleine mer, offrant de piloter lui-même la gi'ande barque. Enfin, on entra dans ce port comme par miracle, avec un gouvernail rompu, et que l'on avait été obligé de raccommoder avec des cordages. Ce port, où Ton était arrivé avec tant de peine, et qui fut estimé être par la hauteur de quarante-deux degrés 1/5 de latitude, reçut le nom de Fortuné, comme pour marquer que, si on ne l'eût à la fin trouvé, on eût été perdu. On vit sur le rivage cinq à six cents sauvages presque entièrement nus. Ils étaient agriculteurs et avaient l 'art de conserver leur blé pour l'hiver, au moyen de fosses creusées à cinq ou six pieds dans le sable, sur le penchant des coteaux, et qui leur servaient de greniers ; les blés étaient auparavant mis dans de gi*ands sacs d'herbes , puis on fermait la fosse en la couvrant de trois ou quatre pieds de sable au - dessus du sol. Du poit Fortuné, on revint dans la baie Française, à l'île Sainte-Croix.

De Mons était convenu d'attendre en ce lieu un certain temps, passé lequel, s'il n'avait point de nouvelles de France, il pourrait partir sur quelque bâtiment faisant la pêche de Terre-Neuve. Ce temps était expiré, et de Mons se disposait à partir avec son monde , quand on vit arriver Pont-Gravé , avec une quarantaine de colons. Celui-ci s'était flatté de trouver une habitation déjà bien assise ; mais les maladies souffertes par la colonie avaient empêché qu'il n'en fût ainsi. On résolut de quitter l'île Sainte-Croix, et de transporter l'établissement à Port-Royal. Le navire de Pont- Grave servit à ce transport qui fut assez promptement effectué.

et les Indiens des rives de la baie purent prendre les Français pour des gens non moins nomades qu'ils ne l'étaient eux-mêmes. A peine de Mons eut^il assisté aux débuts du nouvel établissement, qu'il délégua la lieutenance à du Pont -Gravé , et partit pour la France, s'engageant à revenir Tannée suivante, et emmenant avec lui tous ceux que tenait le mal du pays. Au nombre des hommes courageux et persévérants qui voulurent rester en Acadie avec Pont- Gravé, il faut mettre au premier rang Samuel Champlain et Angibault dit Champ-Doré. Grâce aux précautions prises par le nouveau chef de la colonie, on supporta assez bien l'hiver, et Ton ne perdît que quelques hommes. Pont-Gravé voulut mettre à profit le retour du printemps pour aller à son tour à la recherche de quelque port plus au sud , pour y jeter d'une manière définitive les bases d'un établissement. Il partit à cet effet sur la gi*ande barque qui avait servi précédemment aux explorations de de Mons ; mais il fut moins heureux que ce dernier ; deux tempêtes successives l'obligèrent à rentrer au port, et une troisième brisa son embarcation à l'entrée même de ce port. Tous les hommes pourtant et une partie des provisions furent sauvés. L'entreprise fut renvoyée au retour de de Mons.

Ce personnage, ayant à lutter contre la jalousie des armateurs et négociants de quelques villes maritimes, et se voyant dès lors menacé dans ses privilèges, combattu aussi pour ses opinions religieuses , jugea que le meilleur moyen de soutenir la lutte était de rester de sa personne en France, au lieu même où ses advei*saires la plaçaient , et de presser le départ de Poutrincourt , qui tardait un peu à aller se mettre en possession des pays et temtmres qui lui avaient été concédés et dans lesquels Henri IV l'avait confirmé. Le JonaSj du port de cent cinquante tonneaux, fut armé à La Rochelle par les soins et avec Targent de de Mons et de sa compagnie, pour le transport de Poutrincourt, que plusieurs pwsonnes de mérite et de distinction, et, entre autres, Marc Lescarbot, avocat au parlement, se proposaient de suivre. Par malheur, le capitaine du Jona% ayant laissé ce navire dégarni

d^hommes y et lui-même, ni son pilote, ne se trouvant pas dessus , un vent violent rompit le câble ; le bâtiment fut entraîne hors du port et alla se briser contre une des murailles de la ville ; la mer se retirait en ce moment, ce qui Tempécha de couler et de se perdre entièrement. Il se maintint debout et on put le radouber. Néanmoins, de ce coup, l'expédition faillit être rompue. Six mois après, le Jonas fut chargé, et on le sortit en rade de La Rochelle, pour y attendre que la marée et le vent lui permissent de tendre ses voiles. Le 11 de mai 1606, il gagna la mer , et le lendemain alla mouiller au €faef-de-6ois , lieu où les navires de La Rochelle s'abritaient des vents, et où, opmme dit Lescarbot, « l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. »

Là, le digne avocat au parlement, qui s'était quelque peu brouillé avec sa cour, et qui, dans un quart d*heure de misanthropie , voulait aller voir s'il ne trouverait point une existence plus douce au milieu des populations sauvages qu'au milieu des populations civilisées, sentit néanmoifls une larme 4e regret humecter sa paupière , et , comme il n'était pas moins poète que légiste , il adressa à la France des vers qui, à quelques vieilles expressions près, pourraient être avoués par des poètes renommés de nos jours, d'autant que les d wx moules se rapprochent sixigulièrement. Avaiit de partir et en jetant un dernier regard sui* les mws de La Rochelle, Lescarbot a voulu dire un adieu à la France :

€eUe qui Ta produit , et nourri dès l'eufaiy^e , Adieu, non pour toujours, mais bien sous cet espoir Qu'encore quelque jour il la pourra revoir.

Adieu donc, douce mère, adieu France amiable; Adieu de tous humains le séjour délectable ; Adieu riches palais , adieu nobles cités Dont Faspect a mes yeux mille fois contentés ; Adieu lambris dorés, saint temple de justice, Où Thémis aux humains , d'un pénible exercice , Rend le droit , et Python , d'un parler éloquent , Contre l'oppression défend l'homme innocent.

Âdifiu tours et clochers dont les pointes cornues Avoisinant les cieux, s'élèvent sur les nues; Adieu prés émaillés d'un million de fleurs, ' Ravissans mes esprits de leurs souëves odeurs; Adieu belles forêts, adieu larges campagnes. Adieu pareillement sourcilleuses montagnes; Adieu coteaux vineux et superbes châteaux; Adieu rhonneur des champs, verdure et gras troupeaux. Et vous, ô ruisselets, fontaines et rivières Qui m'avez délecté en cent mille manières, Et mille fois charmé au doux gazouillement De vos bruyantes eaux, adieu semblablement. Nous allons rechercher dessus Tonde azurée Les journaliers hasards du tempétueux Nérée, Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson Se présente aux chrétiens une belle saison. 0 combien se prépare et d'honneur et de gloire. Et sans cesse sera louable la mémoire A ceux-là qui, poussés de sainte intention, Auront le bel objet de cette ambition!

Les peuples à jamais béniront l'entreprise Des auteurs d'un tel bien. Et d'une plume apprise A graver dans l'airain de l'immortahté.

J'en laisserai mémoire à la postérité.

Le 15 mai 1636, le Jo^uiSy ayant pour maître le capitaine Foulque, et pour pilote Olivier Fleuriot, de Saint-Malo, leva l'ancre, et on perdit de vue les grosses tours et la ville de La Rochelle, puis les îles de Ré et d*01éron. Depuis, on fut plus d'un mois sans voir autre chose que le ciel et Teau. Les lenteurs du déj)art furent cause que l'on eut à essuyer quelques tempêtes et des vents presque toujours contraires, w II y eut quelques-unes de ces tempêtes ,- raconte en son style naïf le vieux Marc Lescarbot, qui nous firent mettre voiles bas, et demeurer les bras croisés, portés au vouloir des flots, et ballottés d'une étrange façon. S'il y avait quelque coflre mal amarré, on l'entendait rouler, faisant un beau sabbat. Quelquefois la marmite était renversée , et, en dînant ou soupant , nos plats volaient d'un bout de la table à l'autre, s'ils n'étaient bien tenus. Pour le boire, il fallait porter

la bouche et le verre selon le mouvement du navire. Bref, c'était un passe-temps , mais un passe-temps un peu rude à ceux cpii ne poilent pas aisément ce branlement. Nous ne laissions pourtant de rire la plupart , car le danger n'y était point, du moins appai-emment , étant dans un bon et fort vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des calmes bien importuns durant lesquels on se baignait en la mer , on dansait sur le tillac, on giîmpait à la hune; nous chantions en musique. Puis, quand on voyait sortir de dessous l'horizon un petit nuage , c'était lors qu'il fallait quitter ces exercices , et se prendre garde d'un grain de vent qui était enveloppé là-dedans , lequel se desserrant, grondant, ronflant, sifflant, bruyant, tempêtant, bourdonnant, était capable de renverser notre vaisseau sens dessus dessous , s'il n'y eût eu des gens prêts à exécuter ce que le maître du navire commandait. » On voit que le digne avocat au parlement n'était pas encore fort coutumier du fait de la mer, et que tout l'étonnait sur le liquide élément. Il ne laissait pas toutefois de faire de très curieuses observations scientifiques tout le long de la route, dont il a consigné les principales en son livre. On reconnut que l'on était dans le voisinage du grand banc de Terre-Neuve à des volées d'oiseaux particuliers à ces parages , et , le 22 juin , en effet , ayant jeté la sonde , on trouva fond à trente-six brasses.

On ne tarda pas à poursuivre la route à l'ouest, non sans être environné encore cpielque temps des brumes épaisses qui ordinairement enveloppent le banc de Terre-Neuve. Le 4 juillet, on reconnut les îles Saint-Pierre de Miquelon, et, le 7 , on vit le cap Bi-eton. Le lendemain, lorsqu'on approchait de la baie de Camceau , commencèrent des brouillards plus épais que ceux que Ton avait eus au grand banc même , et qui forcèrent le Jotuu à louvoyer pendant huit jours, non sans danger de se pei*dre sur les brisants ou rochers à fleur d'eau. Enfin, le 15 juillet, à la suite d'une tempête accompagnée d'une pluie abondante, le ciel s'éclaircit; on aperçut deux chaloupes , voiles déployées , et l'on reconnut que Ton n'était plus qu'à quatre lieues de la teire. Tout à coup.

un L£S NAVIGATEURS FRANÇAIS.

dit Les.cai-):iol« m yoici \Bjm des odeurs, e|i suavité non pareilles, ^p0r^^s d'un \eut /db&uâ si ab^ndamimeot que tout TOrieut n'en saurait produire davantage. Nous tendions nos mains comme pour lesprendjre, tant elles étaient palpables; ainsi qu'il advînt à Fabord de la Floride à ceux qui y furent avec Laudouinière. Et tant s'approdièrent les deux chaloupes, lune diargée de sauvages qui avaient un élan peint à leur voile , l'autre de Français malouins qui &isaiient Imt pêcherie au port de Clamceau ; mais les sauvages lurent plus diUgeuts , car ils arrivèrent les premiers. N'en ayant jamais vu , j'admirai du premier coup leur belle corpulence et forme du visage. Il y en eut un qui s'excusa de n'avoir point apporté sa belle robe de castor , parce que le temps avait été difficile; il n'avait qu'une pièce de Fi-ise rouge sur son dos, et des maUm^bmz, qui sont carcans, colliers, bracelets et ceinture ouvrée, .AU cou, au poignet, au-dessus du coude et à la ceinture, a Uiu eut par eux des nouvelles de tout ce qui s'était passé depuis lin an au Port-Royal , at l'on apprit peu de chose de plus des Malouins de l'autre chaloupe, qui étaient gens a{q[)artenant à la compagnie de Mons, si ce n'est que les Basques, violant les privilèges octroyés par le roi, leur faisaie«it une redoutable concurrence pour les pelleteries. Pont-Gravé était convenu deipiitter le Port-Royal si , le 16 de juillet, il n'avait pas reçu des secours de France. Or, on était au 17, et tout donnait à ^raindi^ qu'il ne fût parti. On détacha une chaloupe avec quelques hcHumes pour suivre la côte jusqu'au Port-ftoyal, et «ce fut bien avisé : car pendant plusieurs jours encore pn eut à supporter des brumes , des vents contraires iou des cfdmes qui suspendirent la marche du navire. Cependant, le 25, on eut connaissance au port Rossignol, et le soir du même jour on mouilla au port du Mouton, où ftirent trouvés les cabanes et logements que de Mons avait fait construire deux ans auparaiirant. Le 25, on se trouva en vue de l'He Longue, et -le lendemain , on alla mouiller devant Port-Royal , ne pouvant y pénétrer à cause de l'èbe. Le Jonas tira deux coups de canon pour aveilir Pont-Gravé de son arrivée , mais on attendit en vain

uue réponse , et un silence profond donna à craindre plus sërieu* sèment que jamais à Poutrincouit que Tétablisseaieiii du Port- Royal ne fàt abandonné. Le 27 juillet^ on entra avec le flot> et^ étant dans le poi*t^ ce fut chose merveilleuse que de voir sa heUe étendue y et les montagnes et ccAeaux qui Tenvironnaient; Lescarbot s'étonna qu'un si beiiu lieu restât d^ésert et tout rempli de bois, « alors que tant de gens languissaient au monde qui am*aieut pu faire profit de cette terre , s ils avaient eu seulement un chef pour les y conduire. » Peu à peu on approcha de Tîle qui était visà-vis du fort, sans que pei'sonne sortit de celui-ci pour venir audevant des Français. A la fin pourtant, on vit accourir un homme sur le rivage , la mèdiie sur le seipentin , pour savoir quel navire arrivait. Dès qu'il eut reconnu la bannière blaudie , il retourna promptraient au fort, et quatre volées de coups de canon auxquab l'artillerie du navire répondit, furent répétées par les innombrables édios d'alentour. On débarqua , et l'on trouva seulement dans le fort deux Français , nommés La Taille et Miquelet , qui y étaient restés volontair^oient , gardant les meubles, lespit)visions et les marchandises , tandis que PonMjr^vé et les autres Français étaient allés avec une barque et une patache vers l'île de Terre-Neuve à la recherche de quelque navire de France. Cependant, la chaloupe que l'on avait détachée pour suivre la côte rencontra, comme par miracle, entre des tles, les embar- .cations de Pont-^ravé, qui , à la nouvelle de l'arrivée de Poutrin-r court, rebroussèrent aussitôt chemin. Pont -Gravé trouva Poutrincourt à Port-Royal, déjà occupé à faire défricher et cultiver la t^re, et à faire explorer les environs. Pont-Gravë resta à P<M4^Roy al jusqu'au 28 août , puis monta sur ie Jonas pour retourner en France , laissant sa barque et sa patache à son successeur. Samuel Champlain et Champ-Doré ne quittèrent point l'Acadie. Le jour même du dépail de Pont-Gravé, Poutrincourt, ayant Champ-Doré pour maitre et conductew* de son embarcation et accompagné de Samuel Champlain, se mit en mer pour aller visiter les côtes , les lies et les rivières qui dé|à avaient été

l'objet des explorations de de Mons ; il découvrit quelques ports devant lesquels celui-ci était passé sans les reconnaître. Il eut à son tour des relations avec les Souriquois , les Etchemins , les Armouchiquois et autres populations indiennes de l'Acadie. Les Armouchiquois se montrèrent hostiles , lui tuèrent deux hommes et en blessèrent quelques autres. Enfin , après beaucoup de périls courus le long de la côte, avec son embarcation , Poutrincourt revint, le 14 novembre , à Port-Royal , où, en homme prévoyant, il fit élever plusieurs bâtiments pour les colons qui viendraient dans la suite. Il fit construire aussi un moulin à eau , qui fut un grand sujet d'admiration pour les Indiens. Cela ne Tempéchait pas de préparer les moyens de repasser en France sans avoir besoin qu'on l'en vhit chercher , sachant qu'il ne faut jamais se fier entièrement aux promesses des hommes , et que souvent d'ailleurs leur puissance peut faire défaut à leur volonté. C'est pourquoi il fit construire deux grandes barques pour aller gagner au besoin, avec tout son monde, les bâtiments pêcheurs de Terre-Neuve. Dans cette circonstance, il suppléa d'une manière fort ingénieuse à l'absence de goudron par de la gomme qu'il fit recueillir sur les sapins et qu'il distilla dans un alambic composé de plusieurs chaudrons enchâssés l'un dans l'autre. Les sauvages le voyant faire disaient, émerveillés, ces mots empruntés des Basques: Endia chavé Normandia, c'est-à-dire les Normands savent beaucoup de choses. « Car ils appelaient tous les Français Normands, moins toutefois les Basques , parce que la plupart des pécheurs qui allaient aux morues étaient de cette nation. »

Le jour de l'Ascension , une barque à la voile entra dans le Port-Royal, apportant des lettres et des nouvelles de France à Poutrincourt. Elles annonçaient que la société de de Mons était rompue, tant à cause de la concurrence ruineuse qu'avaient fini par lui faire les Hollandais eux-mêmes , amenés dans le Saint- Laurent par un perfide Français nommé Lajeunesse, que de la jalousie qu'elle excitait parmi les armateurs et marchands des villes maritimes de Bretagne. Ceux-ci avaient môme réussi à faire révo-

quer le privilège accordé pour dix ans à de Mons. Tel était le triste état de la société , qu'elle n'avait pu envoyer un nouveau navire pour ramener en France les colons de Port-Royal y sans qu'il s'arrêtât à la pèche des morues , pour tâcher d'y recouvrer les frais du voyage ; il attendait, en conséquence, au port de Camceau, distant de plus de cent-cinquante lieues du Port-Royal. Poutrincourt fit passer successivement son monde sur ce point dans des barques; Champ-Doré en conduisit une, le 30 juillet 1607, sur laquelle était Marc Lescarbot ; elle courut quelques dangers , et il fallut toute l'habileté du maitre-pilote pour lui faire doubler le cap de Sable au milieu des brumes, et l'amener au poil; auquel les Normands avaient donné le nom de la Hève , sur la côte d' Acadie, et enfin à Camceau. Quant à Poutrincourt, ce n'était pas sans un vif regret qu'il abandonnait son établissement , et s'arrachait au Poit-Royal. 11 voulut y rester onze jours après les autres, attendant la maturité des blés et autres grains, pour en i*apporter et en faire voir des épis en France. Un chef sauvage, appelé Mambertou, qui l'avait aidé contre les Armouchiquois , fit tant par ses larmes et ses prières qu'il le retint encore un ou deux jourst^de plus. Enfin, le 11 août, Poutrincourt arriva à Camceau avec Samuel Champlain , et tous les anciens colons de Port-Royal passèrent à bord du navire, qui leva l'ancre le 3 septembre suivant, et arriva vers la fin du même mois à Saint-Malo. Poutrincourt alla à Paris présenter au roi quelques-uns des produits du sol de TAcadie, particulièrement du blé, du seigle et de l'orge; il donna aussi à ce monarque plusieurs outardes du même pays, qui furent mises à Fontainebleau.

On ne voulut point abandonner une terre qui promettait de si beaux résultats , et sur la requête présentée au roi par de Mons , un nouveau privilège fut accordé à ce personnage pour une année seulement, malgré les démarches contraires des armateur et négociants de Saint-Malo. De Mons osa préparer une nouvelle . expédition sur un aussi faible avenir. Une autre société fut organist^e par ses soins, dans le but d'aller coloniser non plus à la

côte d'Âi^îe, dont on kÎAsait Teuploitâtion à Poutrineèiin , mais sur le Saint-Laurent , arox pays de Canada et de Saguenay, a afin de pénétrer de îà àkns les terres , jusqu'à la mer occidentale et parvenir quelque jcrar à la Chine * ^ » Detiî navires furent équipés à Honfleur, et de Mons en confia le commandement à Samuel Champl^nn, nommé géogra]^e et capitaine pour le roi en la marine , en même temps qu'il lui déléguait ses pouvmrs et le choisissait pour son lieutenant. Samuel ChwEnplain^ ayant avec lui Pont -Gravé, comme capitaine d'un de ses navires, partît d'Honfleur le 13 avril 1608, et , le 3 juin, mouilla en rade de Tadonsac , à une Heue du port du même nom , qui est , dit-il , comme une avance à Fentrée de la rivière de Saguenay. Il alla visiter qudques points de cette rivière de laquelle il estimait la profondeur de quatre-vingts à cent brasses^ et la laideur à un quart de lieue à l'embonehure et à une demi-lieue en certains endroits. Il prit quelques renseignements auprès des Indiens sur les chutes d'eau du Saguenay^ ddnt la première , à cinquante lieues du port de Tadousac , faisait un saut considérable et im^^étneux. Remontant ensuite le Saîntr-Laurent , il vit beaucoup de lieux qui, depuis longtemps, avaient été reconnus par Jacques Cartier, et peu d'années auparavant par lui-même, tels que l'île aux Lièvres, l'Ile aux Coudres et File d'Chiéans^ au bout de laquelle était une chute d'eau du côté du nord, qu'il nomma le saut de Montmorency. Ayant rangé l'île d'Orléans, ilarrita, le 3 juillet 1608» à cent vingt lieues de la mer, &m la rive droite du Saint- Laurent , à une pointe de terre qu'il avait déjà remarquée en un précédent voyage , et que les Indiens Algonquins appelaient Québec, ce qui peut-être dans leur langue signifiait rétrécissement, parce que, en ce lieu effectivement, le fleuve se rétrécit considérablement. C'était tout près de là que se voyait autrefois la bourgade de Stadaconé, avec laquelle Jacques Cartier avait eu tant de rapports. Trouvant ce lieu commode et bien situé, Samuel

1 Lesearbot, HUtoîre d» Ai NeumllB- France, page G)l, édition de f 61 1.

Champlain résolut d'y jeter hnmëdiatemeiit les priftctpes d'un établissement.

« Aussitôt y dit-il , j'employai une partie de nos ^mvriers à abattre noyers et tignes^ Fautre à seier des ais, Tautre à fotiiller la cave et faire des fossés, et l'atftre à aller quérir nos commodités à Tadousac avec la barque. La première chose que nous limes fut le magasin pour mettre nos vivres à couvert... Pendairt que les charpentiers, scieurs d'ais et autres ouvriers travaillaient à notre logemelft, je fis mettre tout le reste à défricher autour de Fhabitation, afin de faire deis jardins^es pour y semer des graines, pour voir comme le tout succéderait, d'autaiYt que la terre paraissait fcfft bonne. »

TeOe est Forigine de la capitale de la Nouvelle-France et du Canada. Samuel Champlain eut un rude hivernage à supporter dans son établissement ; Ses hotnmes eurent à la fois à soufirir de la rigueur de la saison et du scorbut ; sur vingt-huit, vingt succombèrent. Cela pourtant ne fut pas capable de ralentir le courage du colonisateur qui avait chargé Pont - Gravé de lui ailiencfr au printemps du moilde et des rafraîchissements. Ce'pendaAt, GhanPplain étudia les usages et les mœurS des Indiens des environs en homme qui voulait apprendre à se servie d'eu*. Les naturels étaient d'une malpropl*été et d'une gloutonnerie incroyables : Champlain en cite des exemples trop dégoûtants pour qu'on les rapporte ici. Leur paresse était eiitétùëy et quoique leur terre fût extrêmement propre au labourafge, ils s'exposaietft à la plus cruelle famine plutôt que de la cultiver, en cela bieh différents de leurs voisins les Algonquins, les Hurons et les Iro^ quois qui ensemençaient le sol et s'approvisionnaient pour l'hiver.

Dès le commencement du printemps de rainnée 1609, Chftmplain partit pour aller à la découverte en amont du fleuve Saint-Laurent, n passa près d'une pointe de sable appelée pointe de Sainte- Croix qui présente beaucoup de dangers ; neuf lieues plus loin et à vingt-quatre lieues de Québec, il reconnut l'embouchure d'une rivière à laquelle il donna le nom de Sainte-Marie, et à une

272 LES NAVIGATEURS FRAiNÇAIS.

lieue et demie de là^ près d une petite ile appelée Saint-Éloi, il lit rencontre de deux ou trois cents Indiens Hurons et Algonquins, se rendant à Québec pour engager les Français à les venir assister contre les Iroquois avec qui ils étaient en guerre. Champlain les reçut en son alliance, et, retournant à Québec pour y chercher des armes, il se laissa accompagner par eux. Sur les entrefaites, Pont-Gravé arriva de Tadousac avec deux barques pleines d'hommes, ce dont les Indiens se réjouirent beaucoup, pensant que c'était de l'aide qui leur venait. Bientôt Samuel Champlain partit de nouveau de Québec avec une chaloupe équipée de tout ce qui lui était nécessaire , passa la pointe de Sainte--Groix , distante de quinze lieues de sa colonie , et reconnut , quinze lieues plus loin, les Ti*ois-Rivières , à l'entrée desquelles il y a six îles d'un fort agréable aspect. Puis il se trouva dans le lac Saint- Pierre, que dans ses premiers voyages il avait déjà visité, et dont il estima l'étendue à huit lieues de long sur quatre de large. Plusieurs rivières tombaient dans ce lac : une du côté du nord, deux autres du côté du sud furent nommées rivières de Sainte-Suzanne, du Pont et de Gènes; mais ces noms ne devaient pas être conservés. Ayant traversé le lac, il passa par un grand nombre d'îles, où il y avait de belles prairies et une grande quantité de noyers et de vignes, avec force gibier et animaux sauvages. De ces îles, il alla à la rivière des Iroquois (depuis rivière de Sorel et de Richelieu), y entra, et la remonta avec sa chaloupe jusqu'à un rapide, à quinze lieues de l'embouchure. Ses hommes ne voulurent pas le suivre plus loin ; mais, s'armant d'un coui*age héroïque, qu'aiguillonnait encore le désir de découvrir de nouveaux pays, il s'embarqua, lui troisième d'entre les Français, sur les canots des Indiens, franchit le rapide, arriva à une île longue de trois lieues, remplie des plus beaux pins qu'il eût jamais vus. Il alla passer la nuit à trois lieues de cette île en un endroit où les Indiens , ses alliés, se firent des cabanes avec une surprenante célérité. Là il fiit témoin des superstitions des Indiens qui consultaient leurs devins pour apprendre d'eux ce qui devrait leur arriver dans la guerre.

Le lendemain , il poursuivit sa route en amont dans la rivière des Iroquois , et arriva à un grand lac où il y avait nombre de belles îles basses^ couvertes de prairies et de bois , que fréquentaient les cerfs, les daims, les chevreuils et les oui*s. Les bords du lac, bien que fort attrayants , non plus que ceux de la rivière des Iroquois, n*étaient point habites par les sauvages qui les avaient abandonnés , pour se retirer dans Tintérieur des terres à cause de leurs guerres. Continuant sa route dans le lac , Champlain vit à Test et au sud de hautes montagnes , dont quelques-une^ étaient couronnées de neige. Les Algonquins lui dirent que c'était par là qu'habitaient les Iroquois, leurs ennemis ; que pour les atteindre, il fallait passer par un saut , que Champlain vit depuis, e l de là entrer dans un autre lac (lac Saint-Sacrement ou Saint- Georçes) qui avait trois à quatre lieues de long; qu'étant pai*venu au haut de celui-ci, il fallait faire quatre lieues de chemin par terre et passer une rivière (rivière Hudson) qui allait tomber à la côte des Armouchiquois , et qu'ils ne mettaient que deux jours pour s'y rendre avec leurs canots. Cependant que l'on n'était plus qu'à deux ou trois journées de la demeure des Iroquois, on ne voyageait que la nuit, par précaution sans doute de la part des Algonquins, et l'on se reposait le jour. S'étant abandonné au sommeil, Samuel Champlain eut un songe dans lequel il vit les Iroquois qui se noyaient dans le lac près d'une montagne ; et, comme il les voulait secourir, les autres Indiens , ses alliés , lui dirent qu'il les fallait tous laisser mourir parce qu'ils ne valaient rien. Lorsqu'il ftit réveillé , les Algonquins ne manquèrent pas de venir lui demander, selon leur habitude , s'il avait fait quelque rêve ; il leur raconta celui qu'il avait eu , et ils ne doutèrent plus que le soit des armes ne tournât en leur faveur. Au retour du soir, les canots voguant fort doucement et sans bruit sur ce grand et paisible lac dont Fhomme primitif et les animaux avaient seuls encore fréquenté les bords couverts de forêts vierges, on aperçut, au clair de lune , l'armée des Indiens Iroquois qui filait le long d'un cap, dans des canots aussi , pour tâcher de surprendre ses adversaires.

Soudain des cris épouvantables se firent entendre de part et d'autre ^ et chacun se munit de ses armes. Les Iroquois nûrent pied à terre , rangèrent tous leurs canots les uns contre les autres, et commencèrent à abattre du bois pour se J)arricader. Le3 Algonquins passèrent la nuit dans leurs canots qu'ils attachèrent les uns contre les autres à des perches , pour ne se point égarer et combattre tous ensemble s'il en était besoin^ Ils envoyèrent deux de ces canots vers l'ennemi pour savoir s'il était en humeur de combattre. Les Iroquois répondirent que Theure n'était pas favorable , mais qu'aussitôt que le soleil se lèverait ils accepteraient la bataille. En attendant , tout le i*este de la nuit se passa en danses , en chansons , mêlées d'insultes et de bravades que l'on s'envoyait d'une armée à l'autre.

Dès le point du jour, les Iroquois sortirent de leurs barricades et s^avancèrent au petit pas, avec une gravité et une assurance extraordinaires, ayant trois chefs à leur tête, que Yox\ reconnaissait à leui'S grands panaches. Les Algonquins, après avoir à leur tour mis pied à terre, s'avapcèrent dans le même ordre ; mais tout à coup ils appelèrent Champlain à grands cris et s'ouvrirent en deux pour lui donner passage. Champlain apparut à l'instant, ai-mé d'une arquebuse, et se mit à la tête de ses alliés, marchant seul, vingt pas en avant, jusqu'à ce qu'il fût à trente pas de l'ennemi. A son aspect étrange et nouveau pour eux, les Iroquois s'arrêtèrent en suspens, le contemplant avec étonnement, tandis que lui-même il les fixait d'un œil superbe. Toutefois, le premier moment de surprise passé, ils s'ébranlèrent de nouveau pour décocher leurs flèches, les dirigeant particulièrement sur Samuel Champlain. Celui-ci, sans s'émouvoir, couche en joue, avec son arquebuse chargée de quatre balles, un des trois chefs iroquois, et du même coup «n tue deux. Aussitôt les Algonquins éclatèrent en transports et ep cris de joie, pendant que de part et d'autre on s'envoyait une pluie de flèches. Les Iroquois, ne comprenant pas qu'on leur eût si promptement tué deux dç leurs chefs qui étaient couverts de cuirasses de coton et de bois à l'épreuve de leurs flèches, ne

tardèrent pas à perdre contenance. Un nouveau coup d'arquebuse, qu'un des deux Français qui avaient accompagné Champlain tira du milieu des bois^ acheva leur déroute. Les Algonquins en tuèrent plusieurs, en fii'cnt prisonniers quelques-uns, et ramassèrent les armes et les provisions des fuyards. Dans cette circonstance, Samuel Champlain fut témoin de la cruauté des Indiens vainqueurs envero leui-s prisonniers, et de la constance du vaincu au milieu des plus abominables tortures. Les Algonquins, après avoir i^eproché à mi de leurs captifs les cruautés dont lui et les siens s'étaient auparavant rendus coupables à leur égard, lui dirent qu'il devait se résoudre à supporter un traitement semblable, et qu'il chantât sa chanson de moit, s'il avait du coui*age. Aussitôt l'infortuné entonna un chant fort triste à ouïr. Pendant ce temps, les Algonquins allumèrent un grand feu, puis ils en tirèrent chacun un tison et firent brûler peu à peu leur prisonnier pour que ses souffrances fussent plus atroces ; parfois , ils lui jetaient de l'eau sur le dos, ils lui arrachaient les ongles, et lui mettaient du feu à l'extrémité des doigts ; ils lui enlevèrent une partie de la peau du crâne et firent dégoutter sur la partie mise à nu une graisse brûlante; Us lui percèrent les bras audessus des poignets, et, tirant ses nerfs avec des baguettes, ils les arrachèrent avec force ; quand ils ne les pouvaient avoir , ils les coupaient. Au milieu de ces tortures abominables , le prisonnier Iroquois faisait encore entendre son chant courageux, et, sauf des cris aigus que de temps à autre il ne pouvait réprimer , on eût dit presque toujours que sa constance avait vaincu la douleur. Les Algonquins priaient Samuel Champlain de faire comme eux, et de preudi*e un tison pour brûler le prisonnier ; mais il essaya de leur faire comprendre qu'il avait horreur de ce spectacle , et lem* proposa d'achever ce malheiureux d'un coup d'arquebuse. Ils dirent que non, et que de la sorte il ne sentirait pas le mal. Alors Champlain se retira comme s'il eût été fâché ; ce que voyant ils le rappelèrent, et l'autorisèrent à faire ce qu'il voudrait. Il termina d'un coup les soufirances de l'Iroquoîs. Cette mort n'arrêta point la

rage des vainqueurs , qui souillèrent le cadavre de mille façons , et réservèrent la peau du crâne comme un trophée. Enfin , ils poussèrent la barbarie jusqu'à essayer de faire manger de force le cœur de leur victime à un de ses frères et à d'autres Iroquois qui étaient leurs prisonniers. Samuel Champlain, après avoir assuré la victoire à ses alliés, quitta le lac qui avait été témoin de la bataille et auquel il imposa son nom avant de partir. Étant donc sorti du lac Champlain et ayant descendu la rivière des Iroquois, il rentra dans le Saint-Laurent et revint à Québec. Quelques temps après , ne voulant point que sa colonie courût des chances d'anéantissement avec l'expiration du privilège de de Mons, et s'embaiTassant moins désormais de la question commerciale que de l'affermissement et de l'agi'andissement de Québec, il repassa en France pour y aller demander au i-oi lui-même les secours dont il avait besoin. Il laissa à Québec, pour gouverner en son absence, un homme fort entendu, nommé Pierre Chavin, et arriva en France , avec Pont-Gravé , au mois d'octobre 1609.

L'année suivante, étant revenu au Canada, il battit de nouveau les Iroquois à l'embouchure de leur rivière. Blessé dans cette circonstance par une flèche qui lui fendit l'oreille et lui entra dans le cou, il la prit, l'arracha, l'examina d'un œil curieux, et continua à combattre. Après cette victoire, il resta trois jours avec ses alliés dans une île située par le travers de la rivière des Iroquois. Il avait avec lui un jeune Français qui avait le plus grand désir d'aller avec les Algonquins, d'apprendre leur langue, de connaître leur pays, et de voir un grand lac dont ces Indiens parlaient souvent. Il le confia au chef Yroquet, son allié le plus affectionné, qui promit de traiter ce jeune homme comme son fils, et qui lui confia en retour un jeune Huron , afin que celui-ci revînt dire un jour aux Indiens ce qu'il aurait vu en France.

Ce fut vers ce temps que Henri Hudson, Anglais, alors attaché à la compagnie hollandaise des Indes orientales , reconnut le fleuve qui porte encore son nom, et sur les bords duquel on éleva depuis New- York ; il vendit son droit de découverte aux Hollandais qui.

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. i'H

peu d'années après, fondèrent dans rAmérique une colonie dont bientôt devaient s'emparer les Anglais. Dans les années 1010 et IGlly étant retourné au service de sa patrie, Henri Hudson découvrit le détroit et la baie qui portent aussi son nom ; mais , ayant été abandonné dans une chaloupe par ses gens , avec son fils, et livré au cîiprice des flots, on ne sait au juste jusqu*oii il pénétra, ni ce qu'il devint ; et l'honneur de l'entière découverte de la baie d'Hudson fut ainsi réservé , par l'odieuse et barbai*e conduite des matelots anglais, au navigateur Bourdon.

Pendant que des rivaux commençaient à naître aux Franvais dans l'Amérique septentrionale , Samuel Champlain et Poutrincourt travaillaient en France, l'un à communiquer des éléments de prospérité à sa colonie du Canada , l'autre à relever son établissement du Port-Royal d'Acadie. Henri IV confirma Poutrincourt dans le don que lui avait fsût naguère de Mons , mais exigea de lui que ce ne fôt point une concession stérile et qu'il partit de nouveau pour l' Acadie, accompagné de plusieurs missionnaires de la compagnie de Jésus. Antoinette de Pons, marquise de Guercheville ', femme d'une vertu sévère et d'une religion souvent très entière et despotique, s'était déclarée la protectrice de ces pères ainsi que de tous les missionnaires finançais en Amérique. Toutefois, Poutrincourt , qu'on avait mis en défiance cx)ntre les jésuites, trouva moyen de partir sans eux de Dieppe, le 25 février 1610, emmenant sur son bord un ecclésiastique qui n'appaitenait point à la règle d'Ignace de Loyola. Après une navigation pleine de traverses, durant laquelle il avait failli être victime d'un complot ourdi sur son propre navire, il atterrit à l'île des

1 Elle avait épousé en premières noces Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, et , en secondes noces, Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, gouverneur de Paris, dont elle ne prit pas le nom, pour n*étre pas confondue avec la duchesse de Beaufort qui avait quelque temps porté le nom de Liancourt , mais l'avait peu honoré. La marquise de Guercheville était une des plus belles femmes de son temps ; tout en conservant les formes du respect, elle sut tenir les prétentions de Henri IV en échec. Elle força par sa fermeté même Testime du roi qui la plaça auprès de Marie de Médicis , en lui disant t « Puisque vous êtes réellement dame d'honneur, vous le serez de la reine ma femme. » Richelieu , qui entrait alors dans le monde , dut à la marquise de Guercheville la protection de la reine, protection qui fut si longtemps utile au développement de sa fortune et de son génio.

Monts-Déserts , située près de la baie de Pentagoct ; il se rendit de là à la rivière Sainte-Croix, visita une partie des côtes de la baie Française, puis vint mouiller au Port -Royal, où les Indiens lui firent le meilleur accueil , particulièrement le grand chef Mambertou. Aucun bâtiment élevé par les Français n'avait été détiiiit au Port-Royal , et les meubles mêmes furent retrouvés à la place où on les avait laissés plus de deux ans auparavant. Poutrincourt , pour montrer qu'il pouvait se passer de l'assistance des jésuites, fit baptiser le grand chef ou grand Sagamos Mamber^ tou et vingt autres Indiens par l'ecclésiastique qu'il avait amené, et , peu de temps après , envoya Biencourt , son fils , apporter la nouvelle de ces conversions hâtives à la cour de France.

Henri IV venait de périr assassiné le 14 mai 1610, et la régence de Marie de Médicis commençait , avec la minorité de Louis XIII. Le jeune Biencourt voulut en profiter, par le conseil de son père, pour se déban'asser complètement des jésuites que la marquise de Guercheville voulait toujours imposer à la naissante colonie de Port-Royal. Mais la marquise fut encore plus forte que lui , n'admit plus ni biais , ni délais évasifs , et par l'ordre de la régente , fit partir sur son navire , le 26 janvier 161 1 , les pores Biart et Massé, les deux premiers jésuites que l'on ait vus dans l'Acadie et dans toute l'étendue de la Nouvelle-France. Ils s'arrêtèrent et séjournèrent en plusieurs endroits, et n'airivèrent au Port- Royal que le 12 juin 1611. Poutrincourt se résigna, et leur fit un honorable et respectueux accueil. Peu après mourut le grand Sagamos Mambertou, personnage à qui l'on avait fait une véritable célébrité, et de qui Lescarbot, qu'on peut bien soupçonner d'un peu d'exagération en cela , a dit qu'il avait connu Jacques Cartier et qu'il était même marié du temps de ce célèbre navigateur. Les deux jésuites commencèrent leur mission le long de la côte, jusqu'au Kinibequi (Kennebek) qu'ils remontèrent assez loin.

Les Canibas, de la race des Indiens Abénaquis, habitants des bords de cette rivière, les reçurent favorablement et se

montrèrent assez dociles à leurs leçons. Peu auparavant, les Anglais avaient tenté de faire un établissement sur le Kinîbequi; mais ils avaient été si mal reçus par les Indiens, qu'ils s'étaient retirés. Pendant ce temps, Poutriîicourt était repassé en France pour mieux donner ordre à ses affaires, et avait laissé le gouvernement de Port-Royal à Biencourt, son fils. Il acheva de se brouiller avec la marquise de Guercheville, qui se fit rétrocéder par de Mons tous les droits que celui-ci avait tenus de Henri IV sur la Nouvelle-France, et qui ajouta à cette rétrocession une donation par la régente, au nom du roi mineur, de toutes les terres de l'Amérique septentrionale depuis le Saint-Laurent jusqu'à la Floride, le Port-Royal seulement excepté comme étant propriété de Poutrîncourt. Aussitôt la marquise se mit en devoir de retirer les jésuites de ce lieu, et, ne voulant pas d'autre part se lier d'intét*ét avec de Mons parce qu'il était calviniste, elle décida qu'une nouvelle colonie, parfaitement indépendante de Québec et de Port-Royal, se fonderait par ses soins. Devenue lieutenante poUr le roi, elle délégua ses pouvoirs au chevalier de La Saussaye, et lui donna le commandement d'un navire, qu'elle avait fait armer à Honfleur pour transporter des colons en Amérique, avec deux nouveaux jésuites^ les PP. Quantin et Gilbert du Thet; Ce bâtiment mit à la voile le 12 mars 1615, et, le 16 mai mouilla au port de la Hère en Acadie, où La Saussaye fit aussitôt arborer les armes de la marquise de Guercheville , on signe de prise de possession au nom de cette illustre dame. Toutefois on ne s'arrêta guère en ce lieu, et l'on tira vers le Port-Royal, où l'on ne trouva que les deux missionnaires et trois autres personnes; Biencourt et la plupart des colons étant allés assess loin dans le» terres pour y chercher des vivres* Les deux jésuites qui étaient à Port-Royal s'embarquèrent sur le navire de La Saussaye, où étaient leurs confrères récemment amenés de France; et l'on fit voile dans rintention d'aller à la rivière de Pentagoët, au lieu appelé Kadesquit (rivière et lieu de Kenduskeag), où l'on se proposait do fonder un étoblissemont. Maïs après îivoir été obligé d(\ navi-

â80 LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

guer plusieurs jours au milieu d'une brume épaisse, sans pouvoir se diriger et pour ainsi dire sans avancer^ on se trouva, à la première éclaircie, à la côte est de Tîle des Monts- Déserts , et Ton descendit en un lieu qui fut appelé Saint-Sauveur» le navire restant au mouillage dans le port voisin. Tout à coup voici venir un bâtiment à pleines voiles et plus rapide qu'un dard, tout pavoisé de rouge, l'enseigne d'Angleterre flottante, et faisant ouïr au loin un grand concert de trompettes et de tambours. La Saussaye, ne sachant ce que cela voulait dire, ou peut-être le sachant trop bien , resta à terre et y retint la plupart de ses hommes. Mais son lieutenant de La Motte Le Yilîn, l'enseigne Ronseré, le sergent Joubert, et les plus décidés» parmi lesquels les pères jésuites, se rendirent aussitôt à bord du navire, tandis que le pilote allait au devant du bâtiment anglais dans une chaloupe, pom* le reconnaître. Ce bâtiment, qui était suivi de dix autres et avait pour capitaine Samuel Argal , venait de la Yii^nie , où, depuis peu, les Anglais avaient commencé un établissement, malgré la prise de possession que Verazzani avait faite avant eux de ce pays, au nom de François P% roi de France. Surpris par la brume et les brouillards lorsqu'il allait à la pèche des morues, le ciipitaine Argal et tous les navires pécheurs qu'il commandait s'étaient vus jetés, sans vivres et sans ressources, plus loin qu'ils ne voulaient, et des Indiens, les prenant pour Français, leur avaient indiqué qu'ils trouveraient un navire à l'ancre du côté de l'île des Monts-Déserts. C'est pourquoi Argal s'avançait en corsaire vers ce navire pour en faire sa proie. L'Anglais avait quatorze pièces de canon et soixante soldats , tandis qu'on ne comptait pas dix hommes sur le bâtiment français. Néanmoins celui-ci fit quelque temps bonne contenance, manquant d'ailleurs de matelots pour se manœuvrer et se dégager. Le jésuite Gilbert du Thet fut tué sur une pièce de canon qu'il seiTait avec plus d'intrépidité que d'adresse. Presque tous les autres Français étant mis hors de combat, le capitaine Argal s'empara sans peine du navire. Ayant ensuite mis pied à terre, il alla à la recherche de La Saussaye, qui

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s*élait retiré dans les bois, et, lui ayant dérobé la commission du roi en vertu de laquelle il était venu en Acadie, il voulut prétexter de cette absence de titre pour le traiter en pirate et forban. La France d'ailleurs était alors en paix avec l'Angleterre. Gela n'empêcha pas le capitaine Argal de détruire le commencement d'habitation française de Saint-Sauveur, d'emmener le navire, une partie des Français et* des pères jésuites à la Virginie, ayant accordé une chaloupe à La Saussaye pour se tirer d'affaire comme il le pourrait avec une partie de ses hommes ; puis de revenir à Saint-Sauveur avec trois bâtiments, d'y planter les armes du roi d'Angleterre au lieu de celles du roi de France ; d'aller de là à Tîle Sainte-Croix, où il brûla les restes de l'établissement français abandonné ; enfin cela ne Tempécha pas de se faire conduire au Port-Royal par un Indien, de l'incendier également après l'avoir pillé, et de ne s'en retirer qu'après avoir encore remplacé les armes de France par celles d'Angleterre. Le capitaine Argal, a la suite de cette expédition, retourna dans son pays* emmenant les jésuites français dont il fallut poursuivre diplomatiquement la délivrance, ainsi que celle du lieutenant La Motte Vilin. La Saussaye avait trouvé moyen de revenir en France avec Biencourt. La marquise de Guercheville l'envoya à Londres pour y solliciter la restitution de son navire et une indemnité. Il dut se contenter du navire, qui lui fut rendu ; mais le capitaine Ai'gal ne fut point désavoué dans ses autres actes. Telle fut l'issue de la tentative colonisatrice de la belle et vertueuse marquise de Guercheville, tentative qui fit tant de bruit dans le temps. (( Voila, dit Champlain, comme les entreprises qui se font à là hâte et sans fondements, sans regarder au fond de l'affaire, réussissent toujours mal. » Ce ne fut que plusieurs années après que les Français recommencèrent un établissement à Port-Royal d'A-

cadie.

Cependant Samuel Champlain était au Canada avec le jeune

Huron qu'il avait naguère emmené en France. Il partit de Québec le

20 mai 161 1 , pour rendre celui-ci à ses compatriotes et retirer

le Français qu'il avait laissé avec les Algoncpiîns. Ayant remonté le Saint-Laurent jusque vers le lieu où se trouvait autrefois l'Hochelaga de Cartier , dont toute trace avait disparu , sans doute par suite des guerres des Indiens du pays avec les Iroquois, il visita le Mont-Royal ( Montréal ) , le fit en partie défricher pour qu'on s'y pût établir à la première occasion , ainsi qu'un tlot voisin dans lequel fut même immédiatement construit, par ses soins, un mur de dix toises de longueur sur quatre pieds d'épaisseur. Il remarqua une autre Ile d'environ trois quarts de lieue de circuit, capable de contenir une bonne et forte ville, et lui donna le nom de Sainte-Hélène. Partout sur son passage il semait des graines et laissait des germes de culture. Il rencontra bientôt deux cents Hurons, à la tête desquels était le chef Yroquet qui lui ramenait son Français, désormais fort au courant delà langue du pays et pouvant servir de truchement. Il reçut de ces Indiens un présent de cent cinquante castors, en retour duquel il leur donna des marchandises d'Europe. Champlain adressa aux Hurons beaucoup de questions au sujet de la source du Saint-Laurent et eut un long entretien avec eux sur les rivières , sauts , lacs , terres et peuples des pays intérieurs , leur disant que son intention était d'y aller un jour en leur compagnie, et en celle de quarante à cinquante Français bien armés qui feraient la guerre aux Iroquois. Ce né fut pas sans des regrets très expressife que le jeune Indien, i-evenu de France, se sépara de Champlain, en faisant entendre qu'il mènerait une vie bien pénible comparée à celle qu'il avait eue pendant son voyage. Un Français se trouva encore qui demanda à aller avec les Hurons^ ce qui lui fut accordé à la grande joie de ceux-ci. Samuel Champlain étant revenu à Québec, résolut de retourner en France, et débarqua à La Rochelle le 11 août 1611 . L'année suivante, Québec le revit, et, sur les indications qui lui avaient été données par un jeune Anglais qui se disait échappé du naufrage de ses compatriotes à la baie d'Hudson, il partît de t'île Sainte - Hélène pour aller, à travers les terres, à la recherche d'une mer au nord. A deux Heurs du saut Saint -Louis,

il entra dans un lac (lac Saint-Louis) d'environ douze lieues de circuit, rempli de belles fies et où tombaient trois rivières. L'une d'elles venait du nord (c'était la Grande-Rivière ou rivière Otawa, nommde jadis aussi rivière des Algonquins, l'un des deux principaux cours d'eau qui forment le .Saint-Laurent au-dessous de Montréal); il y entra. Il passa ensuite par un autre lac (lac des Trois-Monts) , long de sept à huit lieues sur trois de large, où se trouvaient aussi quelques îles. Ayant franchi, avec des peines infinies, plusieurs de ces chutes d'eau qu'on appelle rapides, il faillit se perdre en tirant son canot, avec des cordes, entre deux rochers sur lesquels l'onde se brisait avec fureur. Après avoir encore passé plusieurs sauts et lacs (lac Chaudière, lac du Chat, etc.), en Tun desquels il donna le nom de Sainte-Croix à une île, Champlain planta une croix de cèdre blanc avec les [armes de France sur le bord d'un dernier lac qu'il nomma Tésonate (peut-être le lac Tenuscaming), du nom d'un chef indien, et retourna à Québec, persuadé qu'il avait été trompé par le jeune Anglais, bien que pourtant, s'il eût toujours poursuivi sa route au nord, il fût infailliblement arrivé à la baie d'Hudson. Puis, étant allé s'embarquer à Tadousac, il revint en France au mois d'août 1612.

Depuis quelque temps, le calviniste de Mons, jugeant qu'il serait impuissant sous la régence de Marie de Médicis à faire progresser la colonie du Canada , avait lui-même engagé Champlain à chercher un protecteur plus en position de rendre des services à son établissement de Québec. Le colonisateur s'adressa d'abord à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui fut, par suite, investi du titre de lieutenant général en la Nouvelle-France, et qui lui délégua ses pouvoirs, comme son lieutenant, le 15 octobre 1612. Henri II, prince de Condé , succéda presque aussitôt au comte de Soissons , dans la charge honorifique de lieutenant général en la Nouvelle- France . Pendant la prison de ce prince , le maréchal de Thémine demanda et obtint la charge de lieutenant-de-roî aux mêmes pays, ce qui était un moyen de se faire faire des présents annuels par les associés. De Mons, toujours préoccupé de la colonie de Que-

bec^ jeta vers ce temps sur le papier quelques articles qui avaient pour but d'affermir le progi'ès de Tassociation du Canada. Les Bi'etons ne cessaient pas de la battre en brèche et présentaient requêtes sur requêtes pour obtenir la liberté de la traite des pelleteries dans toute l'étendue de la Nouvelle-France. Ils ne réussirent pas dans leur dessein, et les associés, se croyant désormais mieux assurés de leur avenir, prirent une délibération pour envoyer des hommes , des secours , et des moyens d'agrandissement au Canada; mais ils devaient offrir plus de promesses que d'effets. Samuel Champlain eut gravement à se plaindre des associés qui, voulant s'emparer exclusivement de son œuvre à présent qu'elle était en voie de prospérité, essayèrent de l'évincer et de donner Pont-Gravé pour gouverneur à la colonie. Mais Champlain , fort de la lieutenance dont il avait été investi par le prince de Condé et d'une lettre du roi , ne se laissa point vaincre par leur intrigue, et maintint avec fermeté ses droits , tout en disant qu'il tiendrait Pont-Gravé non pas seulement comme un ami tel qu'il n'avait pas cessé de l'être jusqu'ici, mais comme un père à qui il rendrait tout le respect que méritaient son âge et ses services. Enfin, pour achever de démontrer jusqu à quel point la colonie du Canada lui était chère, il pensa dès lors à y emmener sa famille. Samuel Champlain , pendant ces démêlés qui durèrent plusieurs années , ne laissait pas de faire de fréquents voyages à Québec; dans l'un d'eux, qui eut lieu en 1615, il emmena avec lui des religieux de l'ordre des récollets, qui se regardèrent comme les premiers fondateurs de la foi chrétienne dans la Nouvelle-France. Cette même année, il fît encore plusieurs découvertes dans l'intérieur des tenues. Il alla au lac des Algonquins (lac Nipissing), et remonta jusqu'à trente-cinq lieues une rivière qui y tombait (rivière Française). Poursuivant son chemin, tantôt par terre, tantôt par eau, et, laissant derrière lui plusieurs lacs moins -importants, il arriva au lac Huron, qu'il nomma Mer-Douce à cause de sa vaste étendue, laquelle fut estimée à environ quatre cents lieues de longueur d orient eu

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. Mr.

occident sur cinquante lieues de largeur. Il visita plusieui*s liiourgades indiennes^ entre autres celle de Garhagouha, fermée d'une triple palissade de bois, haute de trente-cinq pieds, et celle de Cahiagué y dans lesquelles il fut reçu avec une grande allégresse, à cause de la guerre que les habitants se proposaient de faire aux Iroquois.

Il alla donc à la recherche de l'ennemi, et arriva au bord du lac qu'il appelle des Antouhonorons (laç Ontario ou de la cataracte de Niagara), long, d'après lui, de quatre-vingts lieues sur vingt-cinq de lai*ge, et dont lun des bouts, à l'Est, avait entrée dans le fleuve Saint-Laurent. Il fit environ quatorze lieues pour passer de l'autre côté du lac, tirant au sud, vers les terres de l'ennemi, et ayant mis pied à terre et fait plusieurs jours encore de marche, il arriva à une rivière provenant d'un autre lac qui se déchargeait dans celui des Antouhonorons (présumablement la rivière et le lac Onéida), et avait, toujours selon lui, environ vingt-cinq à trente lieues de circuit. Il mit ensuite le siège devant un fort des Iroquois, malgré le très petit nombre de gens qui l'accompagnaient. Mais l'indiscipline de ses alliés lempécha de réussir complètement dans ses opérations. Il fut blessé de deux coups de flèches à la jambe. Peu après, il leva le siège, non sans avoir rempli d'épouvante tout le peuple des Iroquois ; aussi n'en fut-il point inquiété dans sa retraite. Comme au retour il se livrait à la chasse avec les Indiens, il se laissa entraîner par un instinct curieux à la poursuite d'un oiseau dont la forme et le plumage lui semblaient étranges , et il s'égara seul dans de vastes forêts au sein de pays inconnus. Son énergie le sauva de la mort ; après avoir longtemps marché en suivant toujours les cours d'eau, il parvint à un lieu où il retrouva ses Indiens, qui lui dirent : « Si tu ne fusses venu et que nous n'eussions pu t^ trouver, nous ne serions plus allés aux Français, de peur qu'ils ne nous eussent accusés de t' avoir fait mourir. » On était en décembre. 11 traversa, durant dix-neuf jours de marche nouvelle,

des rivières, des lacs et des étangs glacés, et amva à la bour-

gade de Garhagouha, d'où il était parti pour aller en guerre. Il resta tout Thiver et une partie du printemps au milieu des populations algonquines» dont il étudia à fond les mœm's et les usages 9 et ne partit que le 20 mai de Tannée 1616, pour Québec, où il arriva après quarante jours de route. Au mois de juillet suivant j ayant laissé le soin de la colonie à Pont - Gravé , il alla débarquer à Honfleur le 10 septembre 1616. Après être resté en France trois à quatre ans, occupé à faire ses préparatifs pour emmener sa famille à Québec, et se faire décidément du Canada une nouvelle patrie, il revint dans ce pays au mois de juillet 1620. L'année suivante, les capitaines de marine du Mé et Guers, eommissionnés par Tamiral de Montmorency, nouveau vice-roi de la Nouvelle-France, lui apportèrent quelques secoure. Us lui annoncèrent en môme temps que Tancienne société du Canada venait d'être dissoute, qu'une autre se formait sous la direction des sieurs de Caën oncle et neveu, l'un bon marchand, l'autre bon capitaine de mer, et qu'il était nommé lieutenant général pour le vice-roi de la Nouvelle-France. A quelque temps de là, Pont-Gravé, qui était retourné en France, mais qui ne voulait point abandonner le Canada, arriva à Tadousac sur le navire la Sahmandre, avec soiicante-cinq hommes d'équipage, et tous les oonunis de l'ancienne société qui venaient se mettre à la disposition de Samuel Champlain. Le 13 avril 1625, Pont-Gravé se rendit à Québec, lui treizième, avec des marchandises de traite, sur une moyenne barque. Samuel Champlain, lui portant toujours le plus grand intérêt, et prévoyant qu'il aurait de grandes difiicultés avec de Caën que l'on attendait chaque jour, lui reprocha d'avoir ainsi laissé son navire à la merci des événements. Peu après, en effet, de Caën saisit le navire la Salamandre^ malgré l'intervention amiable de Samuel Champlain. Pont-Gravé, la douleur dans l'âme, tetourna en France pour y plaider sa cause. A quelque temps de là, un arrêt du conseil essaya de terminer les différends des deux compagnies qui durent n'en plus former qu'une seule, ayant des intérêts identiques.

Samuel Champlain travailla avec une nouvelle activité à Taffennissement de sa colonie^ et fit bâtir en pierre le foit de Québec, Pont -Gravé étant revenu au Canada, il lui fit Taceueil le plus cordial et réussit à le réconcilier avec de Caên et la nouvelle so-> ciété, qui le choisirent pour leur principal commis àTadousac. Dans Fautomne de Tannée 1624^ Samuel Champlain ayant conclu une paix entre les Iroquois, d'une part, et les Français^ les Hurops et autres Indiens ses alliés , d'autre part^ retourna en France où il trouva les anciens et les nouveaux associés en proie à de grandes contestations qui fatiguèrent tant l'amiral de Montmorency qu'il vendit sa charge de vice-roi k Hwri de Lévy, duo de Ventadour, son neveu. Ce seigneur, qui s'était retiré de la cour pour embrasser Vétat ecclésiastique, se proposait bien moins d'augmenter aes richesses ou sa réputation que de faire travailler à la conversion des Incliens. Les jésuites lui avaient inspiré ce dessein, et s'offrirent pour l'exécuter de concert avec les récollets qui les avaient précédés au Canada. Guillaume deCaën commença par en conduire plusieui*s à Québec en l'année 1625; mais il était calviniste, et il fut accusé d'avoir inquiété les catholiques durant son séjour au Canada , oe qui fut cause qu'on le rappela et qu'on ne l'autorisa pas à faire un autre voyage l'année suivante. Le capitaine La Ralde fut nommé amiral de l'expédition qui se préparait pour Tannée 1626, et Ëmeric de Caên lui fut donné pour vice -amiral. Samuel Champlain se disposa à retourner à Québec, comme gouverneur^ avec du Boulé, son beau-frère, et des Touches, l'un en qualité de lieutenant, l'autre d'enseigne. On partit de Dieppe au mois d'avril 1626. On s'arrêta quelque temps à Terre-Neuve ; de là on se rendit à Tadousac, puis à Québec, où Champlain , après deux ans et demi d'absence , trouva Pont-Gravé qui , malgré sa bonne volonté , n'avait pu réussir à faire avancer les travaux dû fort. Non seulement Champlain poussa ces travaux avec activité, mais il fit construire un autre fort avancé , en un lieu appelé le cap de Tourmente, à sept ou huit lieues au-dessous de Québec: Le fort de Tounnente avait le double but de contenir les Indiens, et de servir

contre les agressions possibles des Anglais ou des Hollandais. Ces précautions n'étaient pas de trop, car bientôt, pendant qu'à la suite du meurtre d'un Français la guerre avait recommencé avec les Iroquois, on eut la nouvelle que les Anglais, prenant occasion du siège de La Rochelle par le cardinal de Richelieu , se livraient de tous côtés à des hostilités contre la France. Une flotte anglaise, composée de six vaisseaux et quelques autres bâtiments, sous les ordres de David Kertk, après avoir enlevé une assez grande quantité de bateaux pêcheurs, vint mouiller à Tadousac, envoya de là une patache et deux chaloupes au cap de Tourmente pour y détruire les bestiaux et les récoltes, et fit sommer en ces termes Samuel Ghamplain de rendre Québec :

(( Je vous avise, comme j'ai obtenu commission du roi de la Grande-Bretagne, de prendre possession de ces pays, savoir Canadas et TAcadie, et pour cet effet nous sommes partis dix-huit navires, dont chacun a pris sa route selon l'ordre de Sa Majesté. Pour moi je me suis déjà saisi de la maison de Miscou, et de toutes les pinasses et chaloupes de cette côte, comme aussi de celle de Tadousac, où je suis à présent à l'ancre. Vous serez aussi averti comme entre les navires que j'ai pris, il y en a un appartenant à la nouvelle compagnie, qui vous venait trouver avec vivres et rafraîchissements et quelques marchandises pour la traite, dans lequel commandait un nommé Norot; le sieur de La Tour était aussi dedans... Je sais que quand vous serez incommodés de vivres, j'obtiendi*ai plus facilement ce que je désire, qui est d'avoir l'habitation; et pour empêcher que nul navire ne vienne , je résous de demeurer ici jusqu'à ce que la saison soit passée. C'est pourquoi, voyez si me désirez rendre l'habitation ou non, car, Dieu aidant, tôt ou tard il faut que je Taie. Je désirerais pour vous que ce fût plutôt de courtoisie que de force ; la rendant de courtoisie, vous vous pouvez assurer de toutes sortes de contentements, tant pour vos personnes que pour vos biens, lesquels, sur la foi que je prétends en paradis, jeconsei*verai comme les miens propres, sans qu'il vous en soit diminué la moindre

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