LE GÉNÉRAL BEAULIEU
— De 4612 à 1637 —
Augustin de Beaulieu naquit à Rouen, en 1389, et, dès Teufance pour ainsi dire, se voua à la navigation. En 1612, le chevalier de Bricqueville, gentilhomme de Normandie, ayant formé le projet d'un essai de colonisation française sur la rivière de Gambie, à la côte occidentale d'Afrique, Beaulieu, qui n'avait encore que vingt-trois ans, l'accompagna en qualité de capitaine d'un des navires. La tentative de Bricqueville n'eut pas le succès qu'on en avait attendu; mais elle ne découragea pas Beaulieu. Une compagnie pour le commerce des Indes orientales s'étant formée en Fram^e , Girard Le Roy, pilote flamand, qui en était le chef, expédia, en 1616, deux navires pour Java, le premier sous le commandement du capitaine Nets, le second sous celui du capitaine Beaulieu. Les Hollandais qui peu à peu supplantaient les Portugais dans Tlnde, et ne se montraient ni moins jaloux, ni moins avides, ni quelquefois même moins cruels qu'eux, attaquèrent cette expéditiofi. Nets fut obligé d'abandonner son navire ; mais l'habile et courageux Beaulieu sut conserver le sien, dont la cargaison suffit à couvrir les frais de Tentreprise. Trois ans après, la même compagnie résolut d'envoyer une nouvelle expédition dans Tarchipel de la Sonde, et choisit Beaulieu pour la conduire en qualité de général, titre qui depuis resta toujours attaché
à sou nom. Le 2 octobre 1619, Beaulieu, ayant pour maître pilote Le Tellieri homme fort habile et instruit en son métier, mit à la voile d'Honfleur, avec le Monlmorencij qu'il commandait en personne, et qui avait cent vingt-six hommes d'équipage, vingt-deux canons, dont six en bronze, deux fauconneaux et vingt pierriers; V Espérance, capitaine Gravé, portant cent dix-sept hommes, vingtsix pièces de canon et vingt pierriers ; et la patache YHermitage , capitaine Redel , portant trente hommes d'équipage , huit pièces de canon et huit pienîers. L'expédition avait pris des provisions pour deux ans. Le 2 novembre elle doubla le cap Vert; elle eut quelques relations avec les habitants de la côte occidentale d'Afrique que Beaulieu connaissait déjà. Le 6 janvier 1620, on passa la ligne, et l'on observa les anciennes coutumes d'arrouser et mouiller d'eau de mer ceux qui ne l ont point encore passée. Le 15 mars suivant, on jeta lancre dans la baie de la Table, au cap de Bonne- Espérance; les équipages descendirent en partie à terre, et nouèrent quelques relations avec les naturels; on fit même une assez longue excui'sion dans le pays. Les temps contraires ne permirent pas de lever Tancre avant le 5 avril. Le 26 du même mois, une afireuse tempête mit le Montmorenci en un tel désarroi, que force fut à Beaulieu de laisser prendre les devants à Y Espérance, et d'aller, avec la patache YHermitage , se réparer à Madagascar, dans la baie de Saint- Augustin. Beaulieu et Gravé s'étaient préalablement donné le mot pour se rejoindre à Bantam, en l'île de Java, avant la fin de Tannée. Le général Beaulieu qui, pendant le cours de son long voyage, s'occupa activement, soir et matin, d'étudier les variations de Taimant, ne négligea pas non plus de s'enquérir des mœui*s, des usages, et des richesses des pays qu'il rencontrait. L'ile Madagascar fut l'objet de son attention pendant tout le temps qu'il y séjourna, et quand il la quitta, le 5 juin 1620, ce fut pour aller prendre connaissance des Comores. La Grand'-Comore, qui est, dit-il, la plus proche de la terre ferme, lui parut attirer, en raison de sa hauteur, beaucouj) de nuages autour d elle, qui la rendent extré-
mcment fmide et humide. Le roi de la Graud'-Coraoï-e envoya un de ses gens à Beaulieu, pour lui témoigner le plaisir qu il éprouvait de Tarrivée des Français dans ses terres. Beâulieu remarqua d'une manière particulière l'tle Mayottei il la trouva d un excellent mouillage y moins haute ^ plus habitable que les autres Comores, et abondamment pourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie.
Le 28 juin, le Jfonrmor«fici repassa la ligne , et^ le 27 sep^ tembre^ on aperçut ^ après bien des diiRcultés^ la côte de Malabar. Le lendemain, Beaulieu détacha une embarcation , avec vingt-trois hommes , pour aller s'informer, auprès d'un bâtiment qu'on découvrait au loin , de l'inconvénient qu'il y aurait peutêtre à doubler le cap Gomorin dans une saison si avancée. Il attendait depuis quelque temps le retour de son canot, quand un bruit de mousqueterie vint lui présager un malheur. En effet, on vit revenir l'embarcation avec cinq hommes seulement des vingt-trois qui avaient été envoyés à la découverte, et encore ces cinq infortunés étaient -ils horriblement mutilés. Le bâtiment au-devant duquel on était allé, appartenait à dei» pirates qui, après avoir attiré à eux les Français, en avaient fait un afireux massacre. Le 2 octobre pourtant, le Mùnmotfmi était en travers du cap Gomorin , avec la patache VHtrmiiagn , sur la^ quelle les maladies ne laissèrent bientôt plus que trois hommes vivants. Beaulieu chercha à atteindre la ville de Ticou, sur la côte occidentale de Sumatra y et auparavant mouilla aux lies du même nom *. Il n'arriva à l'île Sumatra i le !•' décembre 162l)|
^ Malte-Brun et son continuateur ne mentionnent ni la ville, ni les îles de Ticou dans U descriptibtt que noua avons dotinée, d^rès eux, de Tilé de SumétrA, à la Ûn de la vie de Parmentier. La Mdrtidièrei dans son Grand Dietiennmitê fé&(fmphi^uêt ^arle ainsi de U ville de Ticou , sans mentionner les iles du même nom : • Ticou, ville des Indes, sur la côte occidentale de SâtnattUi 6Utre Passaman ad nord, et l^riathàn aU tflidl \ beitô ville t{ni o^tet qu'à très peu de minutes de la ligne par le nord, est fbrt mal bAtie. Elle dépehd d'Aeliem» et fournit beaucoup de poivre. » François Valentyn écrivait, en 162Ô, qu'à 40 minutes de la ligne on IHnivaU h fà^iktvâ village de 'Ncoé (vêrmàarà dorp Ticbé)é éà eéHë le place pnîa de la rivière de ce nom, entre Priaman et Passaman. Les anciennes cartes de Sumatra et de Tarchipel dé U Sonde, que tiods avoHs eonsiiltëes au nombre do plus de dix , figurent toutes Ticoui ticoe ou tlcoi» dans cette situation. La grattde carte dée poiieislons hoittn-
que pour y ouïr les bruits précurseurs d'un malheur bien plus gt*and que tous ceux qu'il avait eu déjà à déplorer* Ces bruits coucerDaieut le navire l'Espérance et son équipage^ Aussitôt on envoya de Ticou» où Ton se trouvait » à Ach^n et à Bantam, pour avoir de plus amples informations. Beaulieu se rendit de sa perawtfie à Achem, où il fut reçu avec une pompe toute asiatique par le souverain du pays. Là> les Français eurent fort à se plaindi*e des Anglais , à ce point qu'ils eurent besoin de beaucoup de précautions pour se garantir d'être assassinés par eux. Beaulieu honora son expédition par le rachat de plusieurs chrétiens, Portugais de nation» qui étaient esclaves du souve^ i-ain d'Achem. Cependant le généml» restant toujoui*s sans nouvelles positives de VEêpinmcê^ et n'en ayant plus même de la patache l'Hermitage^ dernièrement envoyée pour découvrir ce bâtiment, prit le parti d'aller en personne à la i*echerche.
Après avoir un moment fait voile du côté de Bantam en Java, il revenait vers la rade d'Achem en Sumatra, sur l'avis qu'un petit navire français s'y trouvait, quand un vaisseau, portant pavillon anglais, détacha sa chaloupe vers le Jfontmorenct, et lui envoya une personne qui avait appartenu à VEspéranceé Beaulieu apprit alors d'une manière certaine que ce navire avait été arrêté, puis brûlé, la nuit, à Jacatra ou Batavia, dans l'ilo de Java, par les Hollandais. Il apprit aussi que le capitaine Gravé, après être parvenu, non sans beaucoup de peine, à s'échapper des mains des Hollandais, se trouvait très gravement malade sur le bâtiment même d'où venaient ces tristes détails. Peu de jours après. Gravé
datses, do baron Derfelden von Hlnderatein, figure encore et la ville de Ticou en Sumatra, et les îles avoisinantes qui portent le même nom.
Quant aux iles, voici ce qu'en dit le Dictionnairt géoffraphique universêlt publié chex Killian , lequel ne parle pas de la ville de Ticou. « Ticou , groupe de petites lies de l'Océan indien, près de .la côte Sumatra, par 0® 6' de lat. S., et 91^ 40' de long. E. La plus rapprochée est à une demi-lieue de la côte, et toutes sont à une demi-lieue les unes des autres. Elles sont boisées et habitées. Les Anglais et les Hollandais y avaient établi des comptoirs pour le poivre; mais ils en furent chassés en 1621. » L'Anglais James Horsburgh, dans Vlndia Direetory, parie des Iles Ticou, petite» et boUieSf situées à peu près à un mille et demi les unes des autres. Le Journal de la navigation des frères Parmenlier parle aussi beaucoup des lies situées en face de la ville de Ticou, mais ne les nomme pat.
mourut à bord du Monimorenci, sur lequel on Favait transporté. Beaulieu retourna à Achem, où il fit un nouveau séjour^ et se rendit de là 9 pour la seconde fois, à Ticou, d'où il appai*eilla pour la France, le 1*' février 1621 . Il arriva au Havre-de-Grâce le 1" décembre de la même année , après trente-huit mois d une navigation qui, malgré bien des mésaventures, des catastrophes même, n'avait pas été infructueuse, puisque le Monimorenci rapportait une charge plus que suffisante pour en couvrir les frais. Beaulieu a laissé une relation de son voyage , dans laquelle il est facile de reconnaître le navigateur habile et expérimenté , et à laquelle se trouve joint le journal de son excellent pilote Le Tellier. Le cardinal Richelieu voulut attacher à la marine du roi, qu'il s'occupait à former, un officier si remarquable. Beaulieu servit sur les vaisseaux dans la guerre de La Rochelle, et contribua, en 1625, à la prise de Tile de Ré, par la flotte de Montmorenci. Il commanda un bâtiment de cinq cents tonneaux, nommé la Sainte - Geneviève ^ à l'attaque des îles Sainte-Marguerite, en 1637. Après la reprise de ces îles par le comte d'Harcourt et l'archevêque de Bordeaux, il tomba malade à Toulon d'une fièvre chaude, dont il mouiiit au mois de septembre 1657, à l'âge de quarante-huit ans.
Ouvrages coDsulléa ? Mémoires du voyagé aux Indes orientales du général Beaulieu, dressés par lui-même (Collection ThéveDot). — Correspondance de Sourdis, dans les Do^ cuments inédits sur l'histoire de France, — Hydrographie de Fouroier. — Histoire de La Rochelle, par Arcère. — Les matériaux indiqués dans la note de la page 398, ci-devant.