‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 18 sur 27 · LES FRANÇAIS DANS LA BAIE D'HUDSON · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS DANS LA BAIE D'HUDSON

Jean Bourdon, en raison des renseignements trop sommaires que l'on a sur sa navigation, et du silence presque absolu que Ton a gardé sur sa pei'sonne, ne .saurait être, par lui-mémç, qu'une occasion pour nous de raconter en peu de mots les premières tentatives des Français sur la baie d'Hudson.

L'Anglais Henri Hudson, comme on a déjà eu occasion de le dire, n'avait très probablement fait qu'entrevoir la baie à laquelle on a donné son nom, et les ténèbres impénétrables qui avaient enveloppé la tin de son voyage, avaient en même temps laissé rimportance de sa découverte obscurcie d'un voile épais, quand les Français, poursuivant toujours l'idée d'un passage par le nord de l'Amérique pour aller à la Chine, entreprirent de pénétrer dans le détroit situé par les 61 et 62* degrés de latitude septentrionale, malgré les montagnes de glace qui souvent obstruaient la route. Jean Bourdon, le premier d'entre eux, eut ce périlleux honneur. Il partit en 1656 avec un navire de trente tonneaux, côtoya tout le littoral de Labrador, passa entre l'île à laquelle on

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donna le nom de la Résolution, et celles qui ont pris le nom de Boutonnes, les unes et les autres formant l'embouchure du détroit d'Hudson, côtoya tantôt des teires à pic et d'une élévation prodigieuse, tantôt d'énormes bancs de glace qui sont les écueils de ces mers, et, longtemps repoussé par des courants qui parfois le rejetaient dans le détroit, il débouqua enfin dans une mer pleine de phénomènes. « Les effets que la nature produit dans ces climats, écrivait un des premiers voyageurs qui visitèrent les mêmes parages après Jean Bourdon, sont dignes d'admiration. 11 s'élève tout à coup la nuit, dans le temps le plus serein, des nuages plus blancs que l'albâtre, et quoiqu'il ne fasse pas le moindre souffle de vent, ils volent avec tant d'agilité, qu'ils prennent en un moment toutes sortes de figures. Il parait au travers de ces nuages une lumière belle et éclatante, qui les fait jouer pour ainsi dire avec un ressort ; ils s'étendent comme des comètes, puis se ramassent, et s'évanouissent à l'instant : il semble que ce soit une gloire céleste. Plus les nuits sont obscures, plus l'effet en est admirable, et, sans exagération, Ton peut lire aisément, en pleine nuit, à la faveur de ces phénomènes ' . » Jean Bourdon suivît les côtes du pays des Eskimaux, que personne avant lui ne connaissait. Le voyageur à peu près contemporain de Bourdon, à qui nous avons emprunté le passage précédent, parle ainsi des Eskimaux : « Ils sont de belle taille, paraissent vigoureux et neigeux ; ils ont la peau du corps très blanche, la jambe très belle, le visage basané et aride, ce qui provient du grand froid ; ils ont les dents larges et malpropres, les cheveux noirs avec un toupet au-dessus du front ; leur barbe est longue de trois doigts, ce qui est une chose tout à fait singulière, car généralement tous les sauvages du nord n'en ont point. Ils portent un justaucorps de la forme à peu près d'un domino de chanoine avec des manches, dont le bout leur vient à l'extrémité du dos, et fait de peaux d'animaux, tels qu'oms, loups marins, et oiseaux appelés godes; ces vêtements sont cousus

1 Description du détroit et de la baie d'Hudson , dans V Histoire de V Amérique septentrûmale, par La Polherie.

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avec une délicatesse extrême, au moyeu de petits nerfs très fins servant de 01 et d'aiguilles qui sont appai*enunent des arêtes de poissons. Le haut de chausse est de même, avec des bandes de peaux d'hermines et d'autres animaux. Ils se mettent aux pieds un chausson de peau , le poil en dedans , et une botte semblable , avec un second chausson et une autre botte ; de manière qu'ils ont les jambes presque aussi grosses que le corps. Cela ne les empêche pas d'éti*e foit aleites. Les Eskimaux se servent de flèches, dont les bouts sont armés de dents de vaches n^arines. Ils ont des canots de peaux de loups marins, passées et bien huilées, qui sont longs de douze à quatorze pieds, quelquefois de vingt, larges de deux pieds au milieu, et qui ne tirent pas plus de trois à quatre pouces d'eau. Ces canots sont couverts à la surface, à la réserve d'un trou relevé tout autour d'un bord de cinq à six pouces , dans lequel l'Eskimau se met ayant soin de fermer si hermétiquement l'ouverture avec une peau qui est comme une bourse, que leau ny pénètre jamais, même dans les plus violents orages. Placé dans cette embarcation légère , l'Eskimau la fait nager à l'aide d un aviron de quatre pieds de longueur, qu'il tient par le milieu , donnant le mouvement à droite et à gauche pour voguer; et, de fait, il court si vite et avec tant de sûreté avec son canot, qu'il n'est point de mers qu'il n'afironte, ni de chaloupe qui puisse le joindre. Trouve-t-il son chemin barré par des glaces? il prend son embarcation sur ses épaules, passe les gjaices à pied, et remet ensuite son capu>t à la mer. »

Jean Bourdon, suivant toujours le plus possible la côte, arrivai au fond de jcette mer dans laquelle il s'était engagé, et reconnui le premier qu'elle n'oflrait aucun passage et n'était à proprement parler qu'une immense baie. Après avoir £aît uja circuit d'environ sept à hiuit eenits lieues et lié quelques relations commerciales avec les sauvages de la baie, il sortit par le même détroit qui lui avait donné es^ée. Voilà to^t ce qu'on sait de son voyage.

Par lui, les Indiens qui habitaient les côtes de la baie d'Uudson, vers le Canada, avaient appris qu'une nation étrangère existait

dans leur voisinage. Us envoyèrent, par les terres, quelques-uns d'entre eux à Québec pour y nouer un négoce. En 1661, le vicomte d'Argenson, alors gouverneur de la Nouvelle-France, chargea La Vallière, gentilhomme de Normandie, Denis Guyon, Desprèsn Couture, François Pelletier, et les PP. jésuites Drueillettes et Dablon > d'allei* par terre à la découverte de la baie , avec des Indiens des bords du Saguenay pour guides. L'expédition partit, au mois de mai 1661, de Québec, et au mois de juin suivant de Tadousac. Elle entra avec quairante canots dans le Saguenay, remonta cette rivière , et après avoir franchi plusieurs rapides, fait de fatigants portages , ses canots et ses bagages sur le dos, pour tourner les chutes d'eau insurmontables à Taviron et passer les terres d'une rivière ou d'un lac à l'autre, elle arriva au long lac, puis au Lac Saint-Jean , long de trente lieues sur dix de large, au-delà duquel aucun Européen n'était encore allé. Douze rivières y avaient leur embouchure, et une seule, le Saguenay, en sortait. On entra dans une de ces rivières que Ton appela Saint*-Sacrement, nonunée Piecougagamis ; elle était large, belle, et entrecoupée d'îles verdoyantes; mais elle offrait de nombreux rapides ainsi que des cascades. Les portages recommencèrent; enfin, après avoir passé encore plusieurs lacs, on arriva du côté du lac N^koubau, à quarante-neuf de^*és de latitude. Mais ce fut le terme de Texpédition ; les guides indiens , ayant ouï dire que les Iroquois avaient porté jusque pai' ces côtés la tendeur de leurs aiTues, communiquèrent leurs craintes à ceux dont ils dirigeaient la route, et déclarèrent d'ailleurs, quoiqu'un peu tard, qu'ils ne connaissaient plus YÂen les diemins. L'expédition revint eu conséquence à Québec.

En 1671, d'Avaugour, gouverneur de la Nouvelle-Frauce, et Talon , intendant du même pays , envoyèrent de nouveau , par terre , à la découverte de la baie d'Hudson. Saint-Simon et La Coutui-e furent chargés de conduire la petite expédition , composée de six Français, au nombre desquels le P. Charles Albanel, de la compagnie de Jésus. Ou partit de Québec le 6 août, puis, après un

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séjour à Tadousac, on remonta le Saguenay sur des canots; les première rapides étant franchis, on prit une petite rivière qui se jette dans le Saguenay, et l'on arriva au lac de Kinougami le dernier jour d'août ; le 1*' septembre , on coucha au delà d'un petit lac appelé Kinongamichis ( Kiguagomishisk ou Iskaskayamagis), renommé pour la multitude des grenouilles à longues queues qui l'habitent et y font un croassement continuel ; on vint ensuite à l'entrée du lac SainWean, en un lieu qui était autrefois le rendez-vous commercial de toutes les nations placées entre les deux mers de l'est et du nord. On gagna le bout du lac, et Ton fut joint par des canots d'Indiens Attikamègues (Âtticameoets) ou Poissons-Blancs f et Mistassirinis, qui firent savoir que deux navires avaient mouillé dans la baie d'Hudson, et longuement commercé avec les habitants de la côte. La saison étant désormais trop avancée pour qu'on pût espérer arriver à la mer avant les neiges et les glaces , on prit le parti d'hiverner, avec les Indiens qui servaient de guides, à l'extrémité du lac Saint-Jean, au lieu alors nommé Nataschegamiou. Le l**" juin 1672 , l'expédition se remit en route, dans trois canots, au nombre de dix-neuf personnes, dont seize Indiens et trois Français seulement, quelquesuns de ceux-ci n'ayant pas poursuivi plus loin. On eut six journées de rapides, et souvent il fallut mettre pied à terre pour aHer, à travers bois, gravir sur des rochers, passer des espèces de fondrières, puis remonter sur des hauteurs escaipées, par des pluies battantes, et portant canots et bagages sur le dos. Après un nouveau portage de quatre lieues, on parvint à la rivière Piecougamis, et, le iO juin, on se trouva au lieu appelé alors Paslistaskau , petite langue de terre qui partage les terres du nord et celles du sud, et dont les deux bouts sont terminés par deux petits lacs. Le 16, on arriva à Kimaganusis, et le lendemain à Pikousitesinacut, c'est-à-dire au lieu où l'on use les souliers, nom qui explique la difficulté du chemin. Le 18, on entra dans le lac des Mistassirinis, qui tirait son nom des rochers dont il est rempli, et que Ton tenait pour si grand qu'il fallait vingt joui-s de beau temps, disait-on, pour en

faire le tour. On y voyait beaucoup de belles îles , qu'habitaient les originaux y les ours, les poro-ëpics et les castors. On avait fait six lieues à travers les détroits que forment ces îles , quand on découvrit, d'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, une éminence de terre. Un des Français demanda aux guides indiens si c'était vers ce point qu'il fallait aller. « Tais-toi, répondit aussitôt l'Indien, ne regarde pas de ce côté, si tu crains de périr; son seul aspect agite les eaux , et forme des tempêtes capables de remplir d'effipoi les plus sûrs de leur courage. » On passa pourtant , et, le 19, on arriva à Makoûamitikac , c'est-à-dire à la pèche des ours ; on voyait de ces animaux qui marchaient le long de l'eau , et qui prenaient de la patte, en passant, avec une adresse surprenante, des poissons de diverses espèces. Le 22, on alla à Oûetataskoûamiou , et pour cela, il fallut quitter la grande rivière, les chutes d'eau et les rapides étant trop violents pour qu'on pût espérer les passer; on prit route parmi de petits lacs, et, après dix-sept portages , à travers des montagnes, des plaines noyées, des ruisseaux qu'il fallut traverser avec de l'eau jusqu'à la ceinture, on retomba dans la même rivière que l'on avait quittée. Enfin , un pays plus beau , sous un air plus tempéré , se présenta aux regards des trois courageux français et continua jusqu'au lac Nemiskau (que traverse la rivière Ruperts), où l'on arriva le 25 juin. Ce lac, de dix journées de circuit, formant un demi cercle, autour de hautes montagnes, depuis le sud jusqu'au nord, reçoit cinq rivières. Au moyen de portages par des chemins fort pénibles, on coupa droit au nord-est la plus grande de ces rivières (celle de Ruperts), et l'on alla coucher à Natoûatikouan. S'étant remis en course, le 27 on eut achevé de franchir les portages. Le 28, à peine s*était^-on avancé un quart de lieue, que l'on vit à main gauche, dans un petit ruisseau, un heu de dix à douze tonneaux, qui portait le pavillon anglais et la voile latine; un peu plus loin on trouva une barraque où s'étaient logés les gens de ce petit navire, et l'on contempla la mer. La baie d'Hudson, que Jean Bourdon avait antérieurement découverte par mer, en 1656, était ainsi

dï*t*ouverte par terre, quinze ans après, par trois Français, Saint- Simon, La Couture et le P. Albanel. On y entra, le 5 juillet 1672, par la rivière de Nemiskausipiou, qui descend du lac Nemiskau et en retient lé nom.

Il fut estime que Tembouchui^e de cette rivière était au SQ* degi^é d'élévation . A la pointe ouest habitaient les Indiens Kinistinous, et sur la baie même les Mataouakirinouek et les Monsounik; chaque nation était séparée par de grands cours d'eau. Les gens de la mer restaient particuHèi'ement au nord-est sur la rivière de Miskoutenagasit, où Ton entra, après s'être avancé vingt lieue«i environ dans la baie. Plus avant, en prenant au nord-est, on trouvait les Pitehiboutounibuek, les Koûakouikoûesiouek^ et beaucoup d'autres peuples. On sut qu'à trois journées^ dans les profondeurs de la baie, au nordnDuest, il y avait une grande rivière que quelques Indiens appelaient Kichesipiou, et quelques autres Mousousipiou, ou la rivièi'e des Orignals ; que^ sur l6 chemin de cette rivière, on laissait à gauche une île de quarante lieues de long et de vingt de large, nommée OûabaskoUk, remplie d'animaux et surtout d'ours blancs. Les terres qui environnaient la baie du câté du Canada ne parurent aux Français ni à dédaigner, ni impraticables pour le colonisateur, (t Ceux-là se sont trompés, dit le P. Albanel, qui ont cru que ce climat était inhabitable, soit en raison des grands froids, des glaces et des neiges, soit par le défaut de bols propres à bâtir et à se chauffer. Ils n'ont pas vu ces vastes et épaisses forêts, ces belles plaines et ces grandes prairies qui bordent les rivières en divers endroits, couvertes de toutes sortes d'herbages propres à nourrir du bétfiil. Je puis assurer qu'au quinzième de juin , il y avait des roses sauvages aussi belles et aussi odoriférantes qu'à Québec ; la saison même m'y paraissait plus avancée, l'air fort doux et agréable. Il n'y avait point de nuit quand j'y étais; le crépuscule n'était pas encoi-e fini au couchant, quand l'aulne du jour paraissait au levant du soleil. »

Les Français prirent hauteur en un endroit, y plantèrent une croix, mirent en ten-e au pied d'un gros arbre les armes du roi

de France, gratées sur du cuivre, entre deux plaqties de plomb, et prirent ainsi possession des ten-es de la baie d'Hudson. Après quoi, ils revinrent apporter à Québec la nouvelle de leur découverte, par les mêmes chemins à peu pt-ès qu'ik avaient déjà parcourus.

Quelque temps après, deux Français, Desgrozeliers et Radisson, habitants du Canada, eurent l'idée de former un établissement sur la baie; maïs les moyens leur manquant pour cette entreprise, et ne trouvant pas, à ce qu'il paraît, d'appui de la part de leurs compatriotes^ ils passèrent en Angleterre, où leurs projets ftirent chaleureusement accueillis. Un navire de cette nation les amena, par le détroit d'HudsoU> â la rivièiie de Nemiskau, que les Anglais appelaient Ruperts, en l'honneur du prince de ce nom, et ils y jetèrent les fbndements d'un établissement au nom du roi de la Grande-Bretagne. Avec leur aide, les Anglais s'établirent encore au Mississipi et à Kiehîchoûanne. Oïl ftit quelque temps à Québec sans avoir connaissance de l'entreprise de Desgrozeliers et de Radisson. Mais, en 1678, Colbert en ayant été instruit, écrivit tout de suite â du Chôneâu, intendant â là Nouvelle-France, de prendre des mesures pour contester aux Anglais la propriété qu'ils venaient de s'arroger sur la baie d'Hudson. Dès que Desgrozeliers et Radisson eurent vent de cette décision, ils craignirent que leur conduite n'eût des suites fâcheuses pour eux ; ils firent acte de repentir, et passèrent en France implorer leur pardon en même temps qu'offrir leurs services. L'intérêt de TKtat les fit gracier. Ils furent envoyés au Canada pour y former une compagnie destinée à coloniser sur la baie. Cette compagnie étant créée, on leur confia le commandement de deux petits navires, avec lesquels ils arrivèrent, par les 57 degrés 50 minutes nord, à la rivière de Penechioûetchiou, que l'on appela Sainte- Thérèse (aujourd'hui rivière Hill), et construisirent auprès, au nom du roi de France, un fort qui fut appelé Bourbon, nom qui fut aussi donné à la rivière de Poaoùrinagaou (aujourd'hui rivière Nelson) , située à sept lieues de celle de Sainte-Thérèse. Après

avoir laissé huit hommes au foit Bourbon , Desgrozeliei-s et Radisson revinrent à Québec; mais croyant avoir à se plaindre de leurs associés, ils s'en séparèrent et se rendirent à Paris, où lord Preston, aloi-s ambassadeur d'AngleteiTe, profita de leur humeur inconstante et de leur ambition pour les attacher de nouveau au ser^'ice de son pays. Radisson reçut en don de la couronne d'Angleterre la propriété du fort Bourbon, qui fut changé en celui de Nelson, et repassa la mer pour le faire remettre aux Anglais par un de ses neveux, fils de Desgrozeliers , qu'il y avait laissé. En effet, ses anciens associés ayant envoyé peu après deux navires au fort Bourbon, sous la conduite du capitaine La Martînière, le trouvèrent occupé par les Anglais, et furent contraints d'aller hiveraer dans la rivière de Matscisipi ou de la Gargousse, située en face de ce fort. Pendant quelques années, les Anglais restèrent ainsi maîtres de la baie d'Hudson. Le chevalier de Troyes et les fi^ères Le Moyne la rendirent à la France, comme on le verra dans la vie de Le Moyne d'Iberville.

Ouvrages consultés : Beîations des misêionnaires de la compagnie de Jiiui à la iVovvelte-France. — Hittoire de Vj4mérique septentrionale, par de Bacqueville de la Porherle. — Histoire de la IVouvelle-Franee, par Char1evoix« — Beeueil de voyages au Nord, 10 vol. in-12. AmslerdaiD, m. dcc. xxxii.

cavi:lier de la sale.

DÉCOrVRRTE DE LA LOUISIANE.

— De (C65 h 468K —

Les Français avaient clone pénétré, même par terre, jusque dans les parties, les plus septentrionales de l'Amérique. Mais ce n'était point encore assez : Thonneur de la découverte de la moitié du nouveau monde leur devait revenir presque tout entier. On avait atteint la mer par le nord ; un homme doué du génie le plus entreprenant, le plus ferme et le plus constant à la fois, résolut de l'atteindre par le sud. Cet homme, qui n'était pas navigateur de son métier, mais qui le, devint par circonstance, avait nom Robert Cavelier, sieur de La Sale ; il était né à Rouen d'une famille honoi*able. Il avait étudié chez les jésuites, et s'était fait particulièrement remarquer dans les sciences exactes, quand, très jeune ejicqre, il passa au Canada, prit goût au commerce, et plus encore aux projets de nouvelles découvertes dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale. Décidé. à s'en faire une seconde patrie, il acheta une habitation dans l'île de Montréal où une ville comm ençait à s'élever sous le patronage des Sulpiciens, qui en étaient devenus seigneurs. Ce fut en poussant l(*s recherches à l'ouest des

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grands lacs, que l'on parvînt à les étendre au sud. Si Ton en ci-oit les relations des missionnaires de la compagnie de Jësus, un religieux de cet ordre, nommé Allouez, aurait reconnu, en 1665, l'embouchure par laquelle le lac Supérieur se dégorge dans le lac Huron, et le saut de Sainte-Marie, rapide placé à cette embouchure, qui se brise sur un grand nombre de rochers, mais qu'on ne laisse pourtant pas de franchir d'un côté en canot, à l'aide d'une perche. Le missionnaire Allouez aurait alors visité les tribus des rives sud du lac Supérieur. Trois ans après, il aurait été joint par les PP. Marquette et Dablon, et durant les cinq années suivantes, ces trois missionnaires auraient exploré les terres situées entre le lac Supérieur et le lac Michigan , et établi les postes de Mackinac, Sainte-Marie, de la Baie-Verte, points de ralliement de la civiUsation sur les hauts lacs. Les mêmes missionnaires auraient entendu les Indiens parler du fleuve Mississipi , mot qui dans la langue des indigènes signifie grande rivière. La curiosité de ces PP. aurait été excitée; un si grand cours d'eau devait aboutir à l'Océan ; quelques-uns supposaient qu'il se jetait dans la mer Vermeille ou golfe de Californie; d'autres qu'il se déchargeait dans le golfe du Mexique, ou bien encore qu'il allait à l'Océan Atlantique, le long des côtes de la Virçinie ou de la Floride; et enfin ce serait sur les rapports des jésuites que le gouverneur et l'intendant de Québec auraient pris larésolutîond'envoyer à la découverte au sud, en 1675. Mais, si l'on en croit d'autres autorités, ce serait à La Sale que reviendrait l'honneur d'avoir descendu, de l'an 1669 à l'an 1671, le Mississipi jusqu'aux Arkansas, par l'Ohio. C'est du moins ce qu'atteste une carte de Louis Joliet qui fiit effectivement envoyé, cette année 1673, avec le P. Marquette et tï-ois ou quatre Français, à la découverte du côté du Mississipi. Joliet, quoique par un auti-e chemin, par l'Ouisconsin, arriva au même point où était allé La Sale, mais ne poussa pas plus loin. La Sale paraît avoir eu d'abord une préoccupation tout autre que de descendre au golfe du Mexique par le Mississipi ; le nom de la Chine donné par lui à son habitation de Montréal atteste qu'il

s'était flatté, dans le principe, de trouver un passage pour aller à la Chine et au Japon par Textrémîté ouest des grands lacs. II avait déjà acquis une grande habitude de la navigation sur les eaux intérieures de l'Amérique et avait établi des comptoirs à la remonte du fleuve Saint-Laurent, tant par le cours qui s'élève vers le nord que par celui qui s'élève vers le sud, au-dessus de Montréal. Il n'épargnait rien pour ce grand résultat, faisant continuellement des excursions parmi les tribus indiennes, étudiant leurs habitudes, leurs mœurs , leurs ressources et leurs diverses langues. A cette époque, la Nouvelle-France, qui avait été réunie au domaine de la couronne, eut un gouverneur du plus gi'and mérite dans la personne de Louis de Buade, comte de frontenac, à qui La Sale fit aisément accepter ses projets, comme déjà il avait fait avec l'habile intendant Talon. Frontenac remonta en personne le Saint-Laurent au sud jusqu'au lac Ontario, et fit élever, au lieu où ce. lac tombe dans le fleuve, un fort pour s'opposer aux courses des Iroquois et détourner vers Québec, située à cent lieues de là, le commerce des pelleteries que ces Indiens pouvaient faire avec la Nouvelle-York et les Anglais. Peu après, le gouvernement de ce fort qui avait pris le nom de son fondateur, fut donné à La Sale, comme étant le point le plus avancé dans l'intérieur des terres. Ce n'était là que le premier jalon que se ménageait le hardi découvreur. En 1675, La Sale passa en France, et s'y fit garantir par le roi, à de certaines conditions, le gouvernement et la propriété du Fort-Frontenac et du lac Ontario avec ses dépendances. Il paraît que des lettres d'anoblissement lui furent données en même temps que la seigneurie de Cataraqui, premier nom du Fort-Frontenac. La Sale, de retour au Canada, remboursa à Frontenac les dépenses qu'il avait faites sur le lac Ontario, et fit travailler avec ardeur à l'agrandissement de l'établissement. Des missionnaires de l'ordre des Récollets vinrent joindre leurs efibrts aux siens, et bientôt plusieurs familles françaises et même des Indiens auparavant nottitldes vinrent planter leurs demeures autour du fort. Près do là,

sur le lac Ontario, était un bon port; La Sale fît construire trois petites barques pontées, les premières de cette espèce qui furent vues sur les rapides du Saint-Laurent; c'était un nouvel acheminement à son grand projet. En 1677, La Sale revint en France pour y chercher des secours. Son rare esprit, la grandeur de ses vues séduisirent Colbeit et Seignelay qui , le 12 mai 1678, lui firent octroyer une commission pour découvrir la pailie occidentale de la Nouvelle-France, et une autorisation d'y construire des forts partout où il voudrait. La Sale trouva également un puissant protecteur dans la personne du prince de Conti qui, le premier, le mit en communication avec le chevalier de Tonti, brave militaire d'origine italienne, qui avait eu une mam emportée en Sicile pour le service de la France, et qui s'associa, de sa personne et de sa bouree, aux projets du découvreur normand. La Sale et Tonti allèrent s'embarquer à La Rochelle, le 14 juillet 1678, avec trente hommes tant pilotes et matelots que charpentiers et autres artisans. Le 15 septembre, ils étaient à Québec 'd'où, ayant pris congé du gouverneur-général de la Nouvelle-Fi-ance, ils allèrent au Fort-Frontenac. La Sale avait apporté de France des ancres, des cordages et divers agrès pour servir à de petits bâtiments qu'il avait dessein de faire construire sur les lacs. Il se rendit sur une barque pontée au Niagara point de réunion des lacs Ontario et Erié, et fit élever un nouveau fort auprès du saut ' . Durant l'hiver il fit construire au-dessus du saut un brigantin, du port de soixante tonneaux, qu'il nomma le Griffon, en l'honneur du comte de Frontenac qui avait deux griffons pour supports dans ses armes.

Les Indiens ne voyaient pas jsans inquiétude les Français s'installer chaque jour plus avant sur leurs terres, et le bâtiment con-

^ Au pied de cet affreux saut , dit un des miBsionnalres compagnons de La Sale» on voit la rivière de Niagara , qui n'a qu'un demi-quart de lieue de largeur, mais qui est fort profonde en certains endroits. Elle est si rapide au-dessus du grand saut, qu'elle entraîne violemment toutes les bétes sauvages qui veulent la traverser pour aller pâturer dans les terres situées au-delà ; et les animaux sont précipités de plus de six cents pieds de hauteur par la force du courant- l^n chute de cet incomparable saut est formée de deux

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struit à Niagara les troublait plus encore. La Sale eut à vaincre beaucoup d'obstacles de leur part, qui se joignirent à ceux qui ne Laissaient pas de lui être suscités dès lors par des esprits jaloux chez ses propres compatriotes. Néanmoins, il les surmonta les uns et les autres; il envoya en avant le chevalier de Tonti, sur un canot; avec cinq hommes, pour aller du côté de Mackinac à la recherche de quelques individus qu'il avait dépêchés, l'automne précédent, afin de se préparer les voies au moyen du commerce , puis il s'embarqua, le 7 août 1679, sur le Griffon, avec les PP. Gabriel, Louis Hennepin et Zénobe, et vingt-sept autres personnes. Il traversa en trois jours le lac Érié, entra, le 10 août, dans un petit lac qu'il nomma Saint-Clair, en l'honneur de la fête du jour, puis dans le lac Huron. Une tempête, aussi violente que celle que l'on aurait pu éprouver en pleine mer, vint alors battre le navire ; tout le monde se crut perdu, La Sale lui-même, qui fit vœu d'élever à Saint- Antoine de Padoue, patron des navigateurs, une chapelle sur les terres qu'il découvrirait, si l'on échappait au naufrage; enfin on arriva, le 27 août, à Mackinac. Tonti n'avait pu retrouver en ce lieu les hommes précédemment envoyés par La Sale ; ils avaient dissipé les marchandises qu'on leur avait confiées, et avaient ensuite déserté dans différentes directions. On leva l'ancre, le 2 septembre, de Mackinac, et l'on an'iva assez heureusement à la baie Verte, où l'on mouilla près d'une petite île habitée par les Indiens Pottawatimis. Pendant ce temps, d'honnêtes et généreux créancière^ supputant les malheure qui pouvaient arriver à La Sale par suite de sa noble entreprise, faisaient vendre ses propriétés et ses meubles à Montréal et à Québec, comme s'il ne devait jamais revenir de son expédition. La Sale, rayant appris, crut devoir renvoyer le Griffon à Niagara, avec

grandes nappes d'eau , et de deux cascades avec une ile en talus au milieu. Les eaux qui se précipitent de cette hauteur écument et bouillonnent de la manière la plus épouvantable; leur bruit est plus terrible que le tonnerre, et quand le vent soulTle au sud, on entend leur efTroynble mugissement à plus de quinze lieues. {Découverte d'un pays plus grand que F Europe situé dans l'Amérique, entre le Nouveau^ Métrique et la mer Glaciale.)

r*7i LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

un chargement de pelleteries qu'il avait ramassées, pour que de là on les fît passer à ces avides créanciers. Le départ du Griffon , quoique La Sale eût donné l'ordre de ramener le plus tôt possible ce navire aux Illinois, fut regardé comme un grand malheur pour la suite de l'expédition et mécontenta bien du monde. Mais La Sale, ne comprenant pas qu'il y eût autour de lui des gens qui se plaignissent de ce dont il se contentait pour lui-même , monta dans un canot et poursuivit ainsi sa route par le lac Michigan ou des Illinois jusqu'à l'embouchure de la rivière des Miamis, où il arriva le 1*' novembre. C'était là qu'il avait donné rendez -vous à Tonti et à vingt Français qui venaient par l'autre bord. Il y fit construire un fort, où il laissa quatre hommes, et, ayant été effectivement rejoint en ce lieu par Tonti, il se dirigea vers le portage ou terrain entre les eaux, qui devait le conduire à la rivière des Illinois, qui descend au fleuve Mississipi. Il s'embarqua sur cette rivière, par laquelle, après cent vingt lieues de navigation, il arriva, vers la fin de décembre, au plus grand village des Illinois , composé d'environ quatre ou cinq cents cabanes , chacune destinée à cinq ou six familles. Ce village était complètement désert. La Sale en partit le 1" janvier 1680, et, quatre jours après, se trouva, à trente lieues plus bas, au milieu du camp des Illinois, posé sur les deux bords de la rivière qui, tout près de là, formait un lac long de sept lieues sur une de large (lac Pimiteouï ou Peoria). La Sale était averti que l'on avait suscité et prévenu contre lui les Illinois. Pour passer au milieu de leur camp , il fit prendre les armes à sa petite troupe et rangea ses canots de front, de manière à occuper toute la largeur de la rivière , fort étroite hors du lac. Les Illinois n'eurent pas plutôt aperçu les Français dans cet ordre qu'une grande confusion se mit au milieu d'eux. La Sale avait un calumet de paix , mais il ne le voulut pas montrer tout de suite, pour ne pas paraître faiblir devant ces Indiens*; et, toujours les armes à la

* (ianondaoi en langue iroquoise, paogan, cbex les autres lDdien«, et parmi les Franvi\\i le calumet, du mot normand chalumeau, e»! une manière de pipe fort longue, enjoli-

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main, il se laissa aller avec les siens, tout de front, au courant jusqu'au pied du camp, qui était le seul point de débai^quement possible. Effi*ayés d une si superbe audace, les Illinois , quoiqu'au nombre de plusieurs milliers devant une vingtaine de Français, ne songèrent plus qu'à implorer la paix, et présentèrent aussitôt trois calumeti^. Ce iîit alors seulement que La Sale montra le sien dont la vue fit éclater des transports de joie parmi les Indiens. Il fut aussitôt reçu comme un prédestiné, avec sa petite troupe, au milieu du camp. Que firent donc de plus les Cortez et les Pizarre, si ce n'est qu'ils montrèrent, avec un courage et un gt'nie qui ne surpassaient point celui de La Sale, un cœur impitoyable pour les vaincus? La Sale déclara aux Indiens qu'il était venu chez eux pour leur donner la connaissance du vrai Dieu , et les défendre contre leurs ennemis; il leur paya du blé d'Inde qu'il avait pris en passant dans leur village et les combla de présents. C'est ainsi que la guerre dont il était menacé avec les Illinois, fut changée en alliance par son intrépidité et sa sagesse. La Sale remarqua, près du camp, une petite éminence dans une situation facile à défendre; il y fit aussitôt construire un fort, qu'il nomma de Crèvecœur, en raison de plusieurs chagrins qu'il avait éprouvés, mais qui, selon l'expression de l'un de ses compagnons d'aventures, n'avaient jamais pu faire faiblir sa grande âme. Cependant U Griffon ne revenait point. Soupçonnant quelque nouveau malheur, La Sale résolut de retourner au fort Frontenac, qui était à près de cinq cents lieues de là, pour avoir des nouvelles certaines. Chose effrayante à penser, plus effrayante encore à exécuter, ce fut à pied, siu* les glaces des rivières et des grands lacs, que La Sale, accompagné seulement de trois Français et d'un Indien , fit cet immense

▼ée de pic-bois, de canards branchas, oiseau dont la tête est de la plas belle écarlate , et d'autres brillants plumages. Le calumet a chez les Indiens quelque chose de si mystérieux qu'ils disent que c'est un présent que le soleiia envoyé aux hommes pour établir et confirmer la paix parmi eux. Quiconque viole un calumet doit périr, et il s'attire en même temps l'indignation des dieux, qui ont laissé au soleil le pouvoir d'éclairer la terre. Quoique le calumet soit le symbole de la paix , il sert néanmoins pour la guerre. Lorsqu'une nation l'a porté ou laissé chez une autre, si elle est attaquée d'ailleurs, celle qui s'est unie par le

et périlleux trajet. Il avait laissé le chevalier de Tonti avec quelques hommes et deux des missionnaires au fort Crèvecœur, et il avait envoyé le P. Louis Hennepin sur un canot, avec deux hommes bien armés, Picard du Gay et Michel Ako, à la remonte du Mississipi, pour en découvrir les sources du côté du nord , se réservant la continuation de la recherche de la mer à la dérive du fleuve- Arrivé au grand village des Illinois, qu'il avait précédemment trouve désert, La Sale aperçut un endroit qui lui parut très favorable à la construction d'un fort , et envoya un message à Tonti pour qu'il vînt tout de suite en élever un à cette place, lequel ftit appelé Saint-Louis. A son arrivée au fort Frontenac, La Sale apprit que le Griffon avait péri dans les lacs, avec le pilote et les matelots, et plus de dix mille écus de marchandises; qu'un bâtiment venant de France, chargé de plus de vingt-deux mille livres d'objets pour son compte, avait fait naufrage dans le golfe Saint-Laurent; et que ses ennemis, pour achever de le déposséder, avaient répandu le bruit que lui-môme était mort avec tout son monde. Mais ni afli'onts, ni dégoûts, ni pertes, ni obstacles, quels qu'ils fussent , n'étaient capables de l'empôcher de marcher d'un pas ferme à ses desseins. S'étant remis en route pour aller au fort Crèvecœur, il fut douloureusement surpris de rencontrer à Mackinac le chevalier de Tonti, qui lui annonça que, pendant qu'il s'était occupé de faire constiuire le fort Saint-Louis, les gens restés au fort Crèvecœur s'étaient révoltés, avaient pille cet établissement , étaient allés faire la môme chose au fort des Miamis , et avaient porté leurs déprédations jusqu'à Mackinac ; qu'enfin les Iroquois, excités par eux, avaient renouvelé leurs

calumet doit prendre ses Intérêts et venger ses morts. Quand les Indiens envoient un calumet dont les plumages sont peints de rouge, c'est une marque qu'ils offrent des secours; lorsque ces plumages sont binncs et gris , c'est la marque d'une paix profonde et d'un secours , non seulemeni à ceux à qui ils présentent le calumet, mais à tous leurs altlc». S'ils peignent un côté de ce plumage en rouge, et que l'autre soit resté gris et blanc, ils déclarent par là qu'ils ne veulent avoir aucun ennemi du côté que regarde la couleur blanche et grise, mais qu'ils veulent la guerre du côlc que regarde le rouge. Les Indiens ne font aucune cnircprisc ronsldérab'c qu'ils n'aient auparavant exécuté la danse du ca* lumel. (Histoire de /' Amérique septentrionale, par de la Polherie,)

anciennes guerres, et que le P. Gabriel, un des missionnaires, avait été assassiné par ces Indiens. Il fallut encore revenir au fort Frontenac , afin d'y prendre des mesures pour une nouvelle expédition. La Sale, après avoir laissé ses ordres à ce fort et à celui de Niagara, s'embarqua sur le lacËrié, le 28 août 1681, dans des canots sur lesquels il avait pris désormais la résolution de faire sa découverte. Il arriva le 3 novembre à la rivière des Miamis. Ici l'expédition se composait de cinquante-quatre personnes, dont étaient le chevalier de Tonti, le P. Zénobe, vingt-trois Français, dix-huit Indiens Abenaquis et Mohicans ou Loups, avec dix femmes et trois enfants que ceux-ci avaient tenu à emmener. Il fut décidé qu'on changerait de route, et Tonti et Zénobe furent dépêchés en avant, dans des canots, avec l'équipage et presque tous les hommes , le long du bord méridional du lac Michigan jusqu'à l'embouchure de la rivière de Chicago, qui était glacée et que l'on passa sur des traîneaux construits à cet eflet. Portant ensuite canots, bagages et provisions sur le dos, La Sale ne s'y épargnant pas plus que les autres, on gagna, par teire, la rivière des Illinois qui était également glacée. On la descendit près de quatre-vingts lieues, traînant cette même masse d'objets jusqu'au fort de Crèvecoeur, que l'on trouva en bon état et où La Sale donna ses ordres. Comme depuis cet endroit la navigation est libre en tout temps et sans glaces , on s'embarqua dans les canots et l'on arriva, le 6 février, à l'embouchure de la rivière des Illinois à laquelle on avait donné le nom de Seignelay, comme au Mississipi dans lequel elle se décharge celui de fleuve Colbert, qui bientôt devait être changé lui-même en celui de Saint-Louis. La Sale entra dans le Mississipi avec sa flottille, reconnut à l'ouest l'embouchure de la grande rivière des Osages ou du Missouri, laissa à six lieues au-dessous, mais du côté de l'est, des marcpies de son passage dans un village d'Indiens Tomaroas, à quarante lieues duquel il trouva l'embouchure de la rivière Ohio, où il fit construire un fort qu'il appela Prud'homme, du nom d'un de ses gens qui s'était égaré aux environs. S'étant rembarqué, il arriva

iUIuarante-ciaq lieues au-dessous de Fembouchure de TOhio et, en cet endroit^ vit des Indiens ne ressemblant pas à ceux du nord, qui sont ordinairement d'une humeur triste et sévère. Il les reconnut pour des Arkansas à leurs manières honnêtes et généreuses, à leur humeur gaie et confiante. Le 14 mars, La Sale prit possession du pays en grande cérémonie, faisant planter une croix et arborer les armes de France, puis il continua sa route et, le 22, arriva chez les Indiens Taensas qui habitaient près d'un petit lac formé dans les terres par le JVIississipi. La nature avait bien changé d'aspect, de môme que la physionomie des Indiens depuis qu'on était parti des Illinois; la terre participait à la fois des productions du nord et de celles du midi : à côté des pommiei*s, des poiriei's, des pêchers et despixiniers, croissaient les lauriers et les palmiers. Le découvreur commençait à trouver des dédommagements à ses peines, à la fois dans les richesses de cette nature et dans le caractère plus traitable des nations au milieu desquelles il passait. Bientôt ayant repris sa navigation, La Sale arriva à ces Indiens Natchez que depuis un grand poëte devait rendre si célèbres en les chantant. Le premier, il fit alliance avec eux, et reçut de leurs mains le calumet. Il planta une croix sur leur territoire avec les armes du roi de France, en signe de prise de possession. A six lieues de lii, on trouva que le fleuve se divisait en deux branches dans lesquelles se voyaient beaucoup d'îles; La Sale entra dans le canal de droite, et, le 2 avril, après quarante lieues encore de navigation, arriva chez les Indiens Quinipissas, qui faisaient entendre des Sacacoûesi, c'est-à-dire des cris de guerre, ce qui l'engagea à passer outre sans s'airéter. Quarante lieues au-dessous, la branche du Mississipi dans laquelle on naviguait se partageait elle-même en trois chenaux. La Sale voulant les reconnaître tous trois, divisa son monde en trois bandes, prit le canal de l'ouest, envoya un sieur d'Autray dans celui du sud, et le chevalier de Tonti dans celui du milieu. Tous les trois conduisaient à l'objet des vœux de l'intrépide La Sale. Déjà il avait porté avec joie à ses lèvres une eau saumâtre que

LES NAVIGATEURS FRAiNÇAlS. 579

bientôt îl trouva tout à fait salée. Enfin^ le 9 avril, se laissant toujours aller à la dérive, après plus de trois cent cinquante lieues de navigation sur un canot, seulement depuis la sortie de la rivière des Illinois, à travers des pays que jamais Européen n'avait foulés, il vit avec admiration que le Mississipi, dont la vaste embouchure s'ouvi*ait à ses regards, l'avait conduit, des plus lointaines contrées septentrionales du Nouveau-Monde, au beau golfe du Mexique dans r Amérique centrale. Il éleva une colonne, sur laquelle le nom de Louis le Grand fut inscrit ; il donna le nom de Saint- Louis au fleuve Mississipi , et celui de Louisiane à ces vastes pays qu'il avait découverts, et dont il prit plus solennellement encore possession au nom du roi de France. C'est ainsi qu'avec une poignée de monde, tantôt se confiant à de fragiles esquifs, tantôt passant les glaces d'un pied audacieux, ici traversant les rivières sur des branches d'arbres entrelacées d'un bord à l'autre , là se déchirant aux cailloux et aux ronces du chemin, chargeant souvent sur ses épaules, comme on l'a vu, jusqu'à son canot, ne vivant sur une route impraticable de quinze cents lieues que des pi*oduits de la chasse, n'ayant pour se diriger dans de vastes déserts, dans d'impénétrables forêts, sur les lacs, les rivières et les fleuves, que l'aiguille aimantée, la connaissance des étoiles et des vents, et surtout son génie, le grand La Sale , car on peut à bon droit lui donner ce surnom, accomplit par terre une découverte devant laquelle avaient échoué par mer les Ponce de Léon, les Pamphile de Narvaez et les Ferdinand de Soto qui avaient péri à la tâche avec des troupes nombreuses, et ayant entre leurs mains tous les moyens d'atteindre leur but. En considérant la difficulté jointe à l'importance de la découverte de La Sale, on ne peut se défendre de s'écrier avec quelque orgueil : Français , voilà ce que faisaient vos pères !

A son retour, La Sale qui avait déjà reconnu le confluent de rOhio et du Mississipi , établit , par la première de ces rivières , la communication du Canada avec la Louisiane , dont il venait d'ouvrir les chemins. Chemin faisant , il faillit succomber sous

une maladie. Mais enfin, victorieux de tant de fatigues, de peines et de traverses , après être resté dix ou douze mois aux Illinois et dans les régions des lacs supérieurs, revint à Québec dans l'automne de Tannée 1683.

Quoiqu'elle parût, dès cette époque, d'un grand intérêt, tant parce qu'elle mettait , par les rivières et les fleuves du centre de l'Amérique septentrionale , le Canada en communication avec le golfe du Mexique, que parce qu'elle pouvait, un jour à venir, prendre à revers les établissements anglais de la côte orientale et les établissements espagnols de la côte occidentale , et parc« qu'enfin elle ofii'ait, dès le premier coup d'oeil, sur tous les bords de ses magnifiques coure 'd'eau, une végétation admirable , même sans culture ; quoiqu'on lui reconnût de prime abord tous les mérites, la Louisiane ne présentait pas même encore , et ne pouvait présenter l'ébauche informe d'une colonie. Les trois à quatre forts construits par La Sale et de Tonti , depuis le saut du Niagara jusque chez les Illinois et les Natchez , n'avaient droit de compter que comme des échelles pour poursuivre la découverte des deux côtes du Mississipi , en attendant la colonisation. Pour atteindre ce but promptement, le meilleur moyen était de reconnaître, non plus par terre, mais par mer, les bouches du fleuve que La Sale avait si intrépidement descendu. C'était à quoi tendaient, depuis lors, les efforts incessants de cet intrépide Rouennais. Dans son violent désir de ne pas laisser à nn autre l'honneur d'achever d'un côté ce qu'il avait si bien commencé de l'autre, il alla en France dès l'année même de son retour à Québec, pour faire part au ministre Seignelai de ses intentions, et lui demander les moyens, non seulement de chercher par mer Fembouchure du Mississipi , mais encore d'y faire un établissement. Le ministre comprit La Sale, quoiqu'on eût essayé de le desservir auprès de lui, et lui donna un bâtiment de guerre d'environ quarante canons, nommé le Joly^ sous les ordres du capitaine de Beaujeu, pour le joindre à une frégate légère de six canons nommée la Belle ^ présent que le roi lui faisait en propre; à

une flûte de ti-oîs cents tonneaux, nommée V Aimable, appartenant à un armateur de La Rochelle, et à un autre petit navire nommé le Saint-François, qui était frété pour Saint-Domingue. Le tout fut chargé de quatre à cinq cents soldats et colonisateurs, dont le choix n'avait pas été d'ailleurs assez sévèrement fait. Parti de La Rochelle le 24 juillet, puis, le 1" août 1684, de Rochefort, où l'on s'était vu obligé de relâcher, La Sale n'eut que des contrariétés à éprouver de la part de Beaujeu ; il en tomba malade de chagrin durant le trajet jusqu'à Saint-Domingue. Près de cette île , Beaujeu laissa môme enlever un des bâtiments de la petite escadre par les Espagnols , et s'obstina à ne pas aborder au Port-de-Paix , où se trouvait alors le gouverneur français. Tout se réunit pour faire présager de tristes résultats à cette expédition. Ayant fait voile de Saint-Domingue, La Sale avait reconnu, le 28 décembre 1684 , les côtes de la Floride ; mais comme on lui affirma que, dans le golfe du Mexique, les courants portaient à l'est, il se tint pour assuré d'avoir l'embouchure du Mississipi très loin à l'ouest. Tournant en conséquence de ce côté, il passa malheureusement, le 10 janvier 1685, devant le Mississipi, qu'il ne supposait pas si proche. Quelques jours après, sur des indications venues des sauvages , il voulut retourner vers cet endroit j mais le capitaine Beaujeu se refusa de se conformer à ses intentions. On continua la route à l'ouest, et l'on amva à la baie de Saint -Bernard, dans ce qu'on nomme aujourd'hui le Texas, à cent lieues de l'embouchure du Mississipi. La Sale, désespérant dès lors de rien obtenir de Beaujeu, prit la résolution extrême de mettre son monde à terre dans ce lieu et d'v planter sa colonie , en attendant qu'il allât de nouveau à la recherche du Mississipi. Sur ces entrefaites, un de ses bâtiments échoua par Tincapacité ou le mauvais vouloir de ceux qui le conduisaient, et Beaujeu ne craignit pas d'appareiller vers la France avec le Joly, sans laisser au colonisateur les armes et les munitions dont on l'avait chargé. Néanmoins, La Sale, obligé de puiser des ressources en lui seul désormais, et réveillant toute

son énergie , commença à construire deux forts , mettant luimême la main à l'œuvi^e, selon sa coutume. Mallieureusement ce hardi explorateur n'était pas sans défauts : dur pour sa propre personne, il croyait que cela l'autorisait à ne pas l'être moins pout* celle des autres ; son caractère s'était en outre aigri de toute sa querelle avec Beaujeu , et des semences de haine qu'il savait que ce capitaine avait jetées contre lui parmi les hommes restés à la baie de Saint -Bernard. Il y avait deux ans environ que la colo^ nie française du Texas se traînait dans la discorde intestine , les sourdes menées des gens sans aveu qui la composaient en majeure partie , et dans l'absence de tous moyens et de tous secours, quand La Sale, qui avait perdu depuis peu le dernier de ses navires, résolut, quoique malade, d'aller par terre jusqu'aux Illinois , pour se mettre de là en communication avec le Canada. Déjà il était allé assez loin à la découverte avec trois à quatre de ses compagnons seulement, et avait pénétré jusqu'aux Indiens Cenis. Il partit le 12 janvier 1687, laissant, en son absence, à un de ses lieutenants, nommé Joutel, le commandement de son principal fort, qu'il avait appelé Saint-Louis, et emmenant avec lui son frère, deux de ses neveux, les PP. Anastase et Zénobej missionnaires, et une petite troupe, en tout dix-sept personnes. Il prit sa route vers les Indiens Cenis, passa un bras d'une ri* vière qui tombe dans la baie Saint- Louis, et qu'il nomma la Princesse y découvrit la nation des Indiens Hebahanco, joignit une rivière qu'il appela la Sablonntére , à cause des sables dont elle était remplie, puis une autre qu'il avait déjà nommée la Maligne y parce que, dans une précédente excursion, un crocodile y avait dévoré un de ses gens ; arriva à une quatrième rivière qu'il avait déjà aussi nommée rivière d'Eure, passa au milieu de près de quarante nations différentes dindiens, vint à une rivière que l'on traversa sur un canot construit tout exprès, et qui avait été nommée rivière des Canots , parce que, le premier, il y avait mis de ces sortes d'embarcations; et, trois jours après, eurent lieu les préludes de la catastrophe qui devait

l'atteindi*e. Un de ses neveux, nommé Moranget, et un de ses domestiques furent assassinés par ses propres compagnons. Craignant les suites de leurs crimes, ces scélérats résolurent de les prévenir en assassinant La Sale lui-même. Cet homme courageux qui , selon son habitude , était allé en avant du gros de troupe , revenait pour savoir quelle cause ralentissait la marche, quand un misérable nommé Duhault, soutenu par deux de ses pareils, nommés Larchevêque et Liotot, lui fracassa la tête d'un coup de fusil, le 20 mars 1687. Les assassins dépouillèrent ce noble cadavre, l'insultèrent et le souillèrent. Telle fut la fin tragi(][ue de Robert Cavelier de La Sale, homme d'une capacité, d'une étendue d'esprit, d'une activité, d'une persévérance de caractère, d'un courage et d'une fermeté d'âme qui l'auraient peutêtre encore conduit à de plus magnifiques résultats, si à ces qualités il eût joint une humeur un peu moins hautaine et atrabilaire, un peu plus flexible et conciliante. Pour en revenir à sa troupe, qui restait ainsi sans chef, quand la tête manqua, le corps, en se dissolvant, sentit toute l'étendue de son crime et le maudit, mais en vain. Les assassins commencèrent à s'arracher la vie les uns aux autres. Plusieurs des Français de Saint -Bernard s'incorporèrent aux tribus indiennes ; la faim et les fatigues en consumèrent un assez gi*and nombre ; les Espagnols du Nouveau-Mexique en chargèrent quelques-uns de fers, et les réduisirent à finir leui*s jours dans les mines. Les sauvages enlevèrent par surprise les forts dont La Sale avait jeté les fondements , et immolèrent pres- (jue tout ce qui s'y trouvait. Il n'échappa que sept hommes qui , ayant en*é jusqu'au Mississipi, se rendirent au Canada par les Illinois. Le frère de La Sale et les PP. Zénobe et Anastase furent de ce nombre. Beaujeu fut blâmé en France, mais pas assez sévèrement; il sentit toutefois le besoin d'essayer de justifier sa conduite , et il en exposa les motifs dans une correspondance dont on peut retrouver encore les traces manuscrites. Mais en faut-il (*hercher d'autres que dans l'amour-propre froissé d'un capitaine de la marine roy.ale de ce temps, d'un personnage de noble race,

qui ne se voyait pas sans peine soumis en quelque sorte aux volontés d'un homme sans titre ni grade, et qu'il regardait peutêtre comme un aventurier. Pour excuser Beaujeu, on se rappela sans doute qu'il avait lui-môme beaucoup soufiFeil auparavant , et que c'était ce même officier qui, tombé sur mer aux mains des musulmans, avait été réduit au plus dur esclavage, et n'avait dû sa liberté qu'au bombardement d'Alger par Duquesne * . Quoi qu'il en soit, La Sale avait péri par sa faute, avant d'avoir complété sa découverte. C'était à un autre navigateur que la fortune, jointe à la science et au courage, réservait de compléter, avant la fin du siècle, l'entreprise de cet explorateur aussi grand qu'infortuné.

1 Voir notre Histoire maritime de France, 3« édition , et la vie de Duquesne dans nos Marins illustres de la France.

Ouvrages consultés: Découverte d'un pays plus grand que l'Europe, entre le Nom-' veau-Mexique et la mer Glaciale, 1 vol. in-12, dans la collection des voyages du nord.

— Helation de la Louisiane et du Mississipi, par le chevalier de Tontl. — Établissement de la foi, par Le Clerc. — Journal historique du dernier voyage de La Sale, par Joutel, 1 vol. in- 12. Paris, 1713. — Bistoire de l'Amérique septentrionale, par de la Polherie.

— Histoire de la /Vouvelle-France , par Gharlevoix. — Life of Robert Cavelier de La Sale, Boston, 1844. — Quelques notes manuscrites très précieuses sur La Sale nous ont été eooiniuniquées par M. Pierre Margry, qui prépare une histoire complète des découvertes de ce grand homme.

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