AYSG UN MOT SUR LES AUTRES NAVIGATEURS FRANÇAIS DANS CETTE MER
~ De 4695 à tut, —
C'est une erreur trop accréditée de croire que les Français ne fréquentaient pas la mer du Sud et n'étaient pas même entrés dans le détroit de Magellan, avant les dernières années du dixseptième siècle. Outre que l'on verra, au commencement de la vie de Bougainville, que Magellan lui-même avait des Français à son bord quand il reconnut le détroit qui porte son nom, et, le pi'emier, fit le tour du monde, et qu'au rapport même des étrangers, un capitaine rouennais, dans un voyage de circumnavigation, de plus d'un siècle antérieur à celui qui est vulgairement regardé comme le premier de ce genre des Français, parcourut naturellement la mer du Sud, sans tenir compte, si l'on veut, de la découverte de Paulmier de Gonneville; il n'est pas douteux que, tant par l'ardiipel de la Sonde, dont on les voit visiter depuis si longtemps les parages, que par le détroit de Magellan, ils suivirent fréquemment la trace des Espagnols aux îles Philippines
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et Mariannes d'un côté, et sur le littoral du Chili et du Pérou de Tautre. C'est ce que nous nous réservons de démontrer dans un ouvrage qui sera le complément de tous nos travaux sur la marine française ^
Quoique nous ne voulions pas anticiper sur cet ouvrage» nous sommes néanmoins obligé de rappeler en quelques mots une des expéditions les moins reculées de plusieurs aventuriers français dans la mer du Sud, par le détroit de Magellan, parce que les deux expéditions régulières dont nous avons à nous occuper n'en furent que la conséquence.
Vers la fin de l'année 1684 , un nombreux parti des flibustiers de Saint-Domingue, fatigué de voir toujours les mêmes mers, de promener ses impitoyables descentes sur les mêmes côtes, com-* mençant à dédaigner le Mexique oriental après en avoir épuisé les richesses , résolut de passer dans la mer du Sud pour y disputer aux Espagnols les trésors du Pérou. Quatre-vingts flibustiers en* viron entrèrent dans le détroit de Magellan, et de là dans la mer du Sud , où ils interrompirent, pendant sept ans, la navigation des Espagnols, surprii^nt ou forcèrent quinze villes de la côte oc* cidentale d'Amérique , et poussèrent leurs déprédations jusqu'au golfe de Californie. Durant ce temps, la plupart avaient fait des fies Galapagos (des Tortues), situées sous l'équateur, à cent qua^ rante lieues de la côte du Pérou, leur quartier général ; quelques* uns avaient porté le centre de leurs opérations sur trois petites tles , appelées les Trois-Maries , à l'entrée de la mer Vermeille ou golfe de Californie, pour pénétrer de là jusqu'au Nouveau-Mexique. Ceux-^ci et quelques autres, après être restés quatre ans aux Trois -^ Maries , prirent la résolution de retourner , sur une pirogue, dans l'Océan occidental, et s'assemblèrent, à cet efièt, sur l'île Juan Femandez, dans les parages du Chili. Là, ils partagèrent leur butin, et la résolution de retourner à Saint-Domingue fut de nouveau arrêtée. Mais vingt- trois de ces aventuriers qui venaient de perdre leur part au jeu, après avoir déjà poussé jus-
* Les jirmateurMf Cortaires et FlibuitUrs français,
qu'au détroit de Magellan et avoir fait deux mille lieues dans leurs pirogues^ se sentirent pris de honte d'être réduits à se montrer à \e\xvs frères de la cùie (c'est ainsi que les flibustiers s'appelaient entre eux) les mains vides, au retour d'un si long voyage, et rebroussèrent tout à coup chemin pour aller au Pérou. Ils y enlevèrent cinq riches vaisseaux ; mais un , entre autres , au port d'Arica , qui était chargé d'argent nouvellement extrait des fameuses mines du Potose ; ils se partagèrent deux millions qui s'y trouvaient, et, abandonnant les quatre autres bâtiments, ils appareillèrent sur celui-ci pour repasser dans l'Atlantique. Mais leur vaisseau échoua dans le détroit de Magellan, où ils restèrent dix mois entiers occupés à construire deux barques avec ses débris, et à sauver le plus qu'ils purent des richesses qu'ils avaient naguère enlevées. Us revinrent ensuite le long de la côte orientale de l'Amérique du sud jusqu'à l'tle de Cayenne , où plusieurs s'établirent ; d'autres allèrent se fixer aux îles de l'Amérique et à Saint- Domingue. Quatre ou cinq, parmi lesquels un nommé Macerty, passèrent en France, munis de quelques mémoires qu'ils avaient, dit-on, enlevés aux Espagnols et qu'ils donnaient conmie étant d'eux , pour y faire bruit de leur expédition dans des mers où les vaisseaux du roi n'étaient pas encore allés, et pour engager le gouvernement à y porter quelque entreprise, dont on leur confierait en partie la conduite. Parmi les capitaines des vaisseaux du roi, les gens entreprenants ne manquaient pas dès lors ; Macerty s'adressa à l'un d'eux, le comte de Gennes, officier fort expérimenté, fort brave , et à qui plaisaient les expéditions lointaines et aventureuses. De Gennes accueillit avec enthousiasme le projet de Macerty , courut à Paris, en représenta les conséquences à la cour, et s'offi*it pour conduire lui-même l'entreprise, si on voulait la tenter. Louis XrV se montra d'autant plus favorable à ces propositions que l'on était à cette époque en guerre avec l'Espagne, et que l'on n'épargnait aucun moyen pour afiaiblir cette puissance aux Indes occidentales comme en Europe. On donna à de Gennes le choix des vaisseaux pour l'expédition; l'argent ni le monde ne
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manquèrent pas non plus pour l'armement. Des gens de la première qualité s'y intéressèrent , et nombre de jeunes gens pleins de courage et de bonne volonté , inspirés par la curiosité et par Fespérance de faire fortune, se disputèrent la faveur d'être du voyage.
Le 3 juin 1695, le Faucon ^ prise anglaise de quarante-six canous et de deux cent soixante hommes d'équipage, monté par le capitaine de Gennes, commandant de l'escadre; le Soleil d'Afrique^ de trente-deux canons et de deux cent vingt hommes, commandé par le capitaine de frégate légère du Parc; leSéditieuXy de vingt-six canons et de cent quarante hommes, aux ordres de La Roque, aussi capitaine de frégate légère ; la corvette la Félicité , de huit canons et de quarante hommes ; les flûtes la Gloutonne, et la Féconde^ de dix et de quatre canons, et portant ensemble soixante hommes d'équipage , deux mortiers, six cents bombes, des vivres et munitions, appareillèrent de La Rochelle, sur les trois heures du matin , à la faveur d'un bon vent nord-est. Le 3 juillet, on reconnut le cap Vert, et^ le lendemain, on alla mouiller à une portée de canon de Tile de Gorée, devenue possession française depuis la conquête qu'en avait faite le vice-amiral Jean d'Estrées sur les Hollandais, en 1677.
Ce n'était pas la seule possession que les Français eussent dès lors aux côtes occidentales d'Afrique. Sans tenir compte des expéditions qu'on leur conteste au quatorzième siècle, ils fréquentaient depuis plus de cent cinquante ans ces côtes jusques et par delà la Guinée ; les plus rebelles eux-mêmes leur accordent d'y avoir formé des établissements bien avant l'époque déterminée par des actes authentiques, et fixée par eux à 1625 ^ On a vu les Français entrer dans le Rîo-do-Ouro, en 1604, sous la conduite de La Ravardière, et y nommer l'île La Touche. De 1621 à 1626, une com-
* Entre antres M. Walckenaêr, pages 242 et 243 da tome H des Voyage» en Afrique, Ceux qui ne yeulent pas accorder aux Français , et en particaiier aux Normands, d'avoir précédé les Portugais à la côte d'Afrique, au-delà da cap Noun, leur concèdent du moins d'y avoir précédé les Anglais et la plupart des autres nations européennes. Kn 15&5,
pagnie française s'était formée, sous le patronage de Richelieu, pour faire le commerce du Sénégal y et avait jeté ^ à quatre lieues dans le fleuve de ce nom , les fondements d'une colonie frauçaise, sur une lie baptisée du nom de Saint-Louis. En 1664, sous le ministère du grand Colbert, une seconde compagnie dont les privilèges s'étendaient depuis le cap Blanc jusqu'au cap de Bonne-Espérance y avait obtenu qu'une escadre, aux ordres du. vice-amiral Jean d'Ëstrées, chassât, en 1677, les Hollandais de Gorée, pour lui donner à elle-même la possession de cette île ; de son côté, elle avait armé quelques bâtiments, dont elle avait donné la conduite au fameux Ducasse qui s'était saisi, au mois d'août de l'année suivante, du fort d'Arguin , dont naguère aussi les Hollandais étaient matti-es; enfin, cette compagnie avait fait, en 1679, des traités avantageux avec les rois de Rufisque, de Portudal et de Joal, traités en vertu desquels elle avait obtenu la propriété d'environ trente lieues de côtes, sur six lieues de profondeur, entre le cap Vert et la rivière de Gambra ou Gambie. La même année, elle s'était engagée avec le roi, par contrat, à fournir, chaque année, pendant huit ans, deux mille nègres aux tles d'Amérique, alors réunies
quand TAnglais Guillaume To^rson arrive , le premier de sa nation , pour commercer à la côte de Guinée, les habitants d'une ville voisine de celle d'Ëqui ou de Saint- Jean, lui font voir du drap provenant de fabrique de France ; l'année suivante, aux environs du Rio-dos-Cestos (la rivière des Paniers), il rencontre trois vaisseaux et deux pinasses de Normandie i les trois vaisseaux commandés par Denis Blondel, Jérôme Baudet et Jean d'Orléans, avec lesquels il s'allie pour faire la course contre les Portugais: il prend et fait prendre à ses gens l'écharpe blanche, et, sous cette égide, obtient de riches succès, opère des débarquements , mais presque tou jours k la suite des Français qui le dirigent sui* ces côtes à peine encore connues de lui Quand Jérôme Baudet, avec It Lau^ rier de Rouen, Denis Btondel, avec VEipoir, Jean d'Orléans, avec le HonfleuTy eurent Jugé à propos de s'éloigner chargés de trésors, un trompette français, passé à bord do bâtiment de Towrson, et presque expirant sous le poids d'une maladie qui régnait dans les équipages, sonna encore la charge contre deux vaisseaux portugais, et rendit son dernier souffle la trompette à la bouche* En 1658, le même Guillaume Towrson , après avoir doublé le cap Vert , découvre une fort belle baie entre des Iles pleines d'oiseaux, dans laquelle il savait que les Français avalent déjà établi leur commerce ; tous les Indigènes des environs prononçaient fort bien le nom des Français , avec lesquels ils avalent depuis. longtemps des relations. Étant allé ensuite au Rio-dos-Cestos , il apprit qu'il y sivait encore élé devancé, en la durée de quelques semaines , par six navires de France, et, voyant que ceux-ci ne lui avaient rien laissée faire, il résolut de gagner promptement le Caste i-de-la-MIna. Mais , chemin faisant , il apprend qu'il trouvera encore des navires français à Perinon^ â Wamba ( aujourd'hui Wlnibah de Purdy), à Perllun (pro-
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au domaine de la couronne^ et le même nombre au moins pour le service des galères* Malgré ses grands privilèges, elle avait eu peu de durée. Deux nouvelles compagnies avaient été formées en 1681 , l'une ayant le privilège depuis le cap Blanc jusqu'à Sierra- Leone ^ avec la possession des lies et les forts d'Arguin, de Saint- Louis et de Corée; l'autre pour le commerce de la côte de Guinée. La première de ces compagnies subsistait encore à l'époque du voyage du capitaine de Gennes. L'tle de Gorée, un moment enlevée aux Français par les Anglais en 1692, était revenue en leur possession ; on y comptait environ cent d'entre eux qui avaient pour défense deux forts, nommés Saint-Michel et Saint-François. De Gennes appareilla de Gorée pour la rivière de Gambie, où les Anglais, avaient un établissement, nommé le fort James, qu'il se proposait d'attaquer. Il alla mouiller dans cette rivière, à une lieue du fort que bientôt il investit avec sa corvette, des chaloupes et une flûte transformée en galiote à bombes. Après quelques semblants de fermeté , les Anglais, sommés de capituler , remirent le fort James aux Français, le 27 juillet 1695. De Gennes le fit sauter ; mais la compagnie française prit possession de ses rui-
baMemant Bam«oc> et à Kgrand (peut -dire ACara d'à préMnt). TroM de eea navirm étaient lu Fop de Hooflenr^ qui portait plus de <|uatre-Tingift HTree d'er } h Fentm, tt h JHuUi de Bettevtlle, que sa pesantear fit tomber au pouvoir des Attglaàe , avec treole l^ Trea d'or qu'il aTalt raseemblées ; Towrson sut en outre que trois autres bâtiments fran^ çalB> après avoir passé enTiroo deux mois sur la c6te de la Mina, à la barbe des Portugais , en étalent partis , chargés de plus de sept cents IWres d'or. Ce sont les bommee prie à bord du Jtfulsf de BattevUle» (|ui enseignent aux Anglais les mouillages des Iles du cap Vert» En 1663, mi antxe Anglais, William Rutter, trente à son tour les Françaiean Rlodos-€esto8, lesquels, n'étant pas en force, lui quittent momentanément la place pour aller ▼ers la rivière de Potos. Sa 1664, le capUaine anglais David Carlet rencontre un bâtiment fraiKels, nommé le Dragm^f^ert, eapltaine Boatemps , qui revenait de la côte de Guinée. Kn 1666, les Anglais qui, pendant la guerre avec la France, n'avaient osé même reeonmdlre les Uee du cap Yerl, dans la crainte que ceux de cette nation, oceapés à en disputa: le commerce aux Portngals , ne leur fissent un mauvais parti , profitent de la paix pour envoyer tiola navHea à ces Uee, sous la conduite de l'amiral Georgee Fenner, lequel a sein de prendre à son befd uft interprète ftan^s. Cet amiral, quoique marin des plue expérimentée de son pays , el les deux capitaines qui raccompagnaient, n'ayant point encore vu lee côtee du cap Vert, se laissent détourner du principal but de leur voyage ponr aller admirer les beHee perspectives de ces cètes, descendent à terre, volent une partie de leurs boounes tuée ou pris par lee nègres, et ne traitent du rachat des Infortunés prisonniers que par rinter** médiaire du capitaine d'un navire français qui était verni Iraflquer au Cap et s'entendait parfaitement avec les indigènes, il y avait plus de trente ans , au rapport des relations an^
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nés. C'était une compensation de l'abandon de l'île et de la baie d'Arguin, où les Hollandais essayaient alors de se rétablir. Peu après, en 1697, un chef des plus habiles, nommé André Bi-uë , devait être mis à la tôte de la compagnie du Sénégal et d'Afrique. Sous son active direction, les Français, qui rendirent le fort James à l'Angleterre, à la paix de Riswick, mais qui construisirent en face le comptoir d' Albreda , et qui chassèrent de nouveau les Hollandais d' Arguin , soutinrent leur domination et leur commerce depuis le cap Blanc jusqu'à Sierra-Leone, à l'aide des forts et comptoirs d' Arguin, près du cap Blanc; de Portandic, au nord du cap Vert; de Saint-Louis, à l'embouchure de la rivière du Sénégal ; de Saint- Joseph, à trois cents lieues de l'embouchure de cette rivière , à l'ouest des cataractes de Felou dans le royaume de Galam ; de Corée, près du cap Vert ; de Rufisque (par corruption de Rio-Fresco, ou rivière fraîche), sur la côte, à trois lieues de l'île de Gorée; de Portudal, à peu de distance dans le royaume de BoU; de Joal, à l'embouchure de la rivière du même nom, entre l'île de Gorée et l'embouchure de la rivière de Gambie ; d' Albreda
glaises elles-mêmes , que les Français de Dieppe envoyaient quatre à cinq navires an moins chaque année à la rivière du Sénégal qu'ils remontaient avec leurs barques ; à Beseguiache ou Barzaguiche, près du cap Vert , à Rufisque , à Portudal , à Palmeran , à Joal et à la rivière de Gambra ou Rio-do-Ouro, pour y faire un trafic suivi, quand une compagnie anglaise obtint de la reine Elisabeth, en 1588, le privilège de commencer dans ces mêmes lieux. Les Français avaient sur les autres nations l'avantage de s'être acquis l'amitié des nègres, et d'être bien reçus d'eux dans le pays. Plusieurs de ces indigènes faisaient souvent le voyage de France, et comme on leur laissait la liberté d'en revenir, il se formait de ce commerce un lien encore plus étroit. I^s Anglais , si insolents déjà à cette époque dans les mers d'Europe, tenaient pour acte de tolérance que les Français les laissassent fréquenter Portudal , en leur interdisant Rufisque. Quoique les Portugais se montrassent alors extrêmement Jaloux de la possession exclusive du Rio-do-Ouro, on voyait quelquefois des barques françaises pénétrer fort avant dans cette rivière, malgré l'interdiction de ces dépossesseurs des DIeppois. En 1591 , quand Richard Raynolds, un des capitaines pour la nouvelle compagnie anglaise d'Afrique, arrive au cap Vert , il ne trouve rien de mieux à suivre que Fexemple des Français, pour lier des relations avec les indigènes. Quand les habitants du Sénégal, particulièrement ceux de Portudal et de Joal, qui longtemps n'avaient voulu avoir aucun tralic avec les Portugais et les Espagnols, consentent enfin à sonlfrir la présence de ceux-ci sur leurs côtes et sur la rivière de Gambra, c'est parce qu'ils leur apportent du fer et d'autres objets tirés de France , et auxquels ils sont accoutumés. En voilà asaes pour démontrer combien les côtes occidentales d'Afrique , même au-delà du cap Vert , étaient familières aux Français longtemps avant qu'ils s'établissent dans la rivière dn Sénégal.
au nord de cette dernière embouchure, de Vintam, sur la rivière du même nom^ au sud de celle de Gambie , et de celle de Bissao, dans File de ce nom^ dont la circonférence est de trente lieues. Bruë remonta fort avant le cours des rivières, pénétra profondément dans les terres , et noua des relations avec des rois nègres de pays fort éloignés. « Bruë , dit un savant géographe , qui s'est spécialement occupé des expéditions en Afrique S Bruë, par la hardiesse et la sagesse de ses vues, par son habileté et son courage dans Texécution, par sa présence d'esprit et sa prévoyance dans les dangers, et enfin par cet esprit d'ordre et de méthode qui fait qu'on marche à son but sans précipitation ni lenteur, doit être considéré comme un des plus habiles administrateui*s qui aient existé. Il fut le véritable fondateur du commerce français en Afrique »
Après cette courte digression sur l'établissement définitif des Français à la côte occidentale d'Afrique, il est temps de revenir au voyage du comte de Gennes. Ce capitaine rendit visite au roi de Bar qu'il avait eu un moment le dessein d'enlever et de faire esclave avec une partie de ses nègres, pour le punir d'avoir arrêté pour plus de quatre cent mille écus de mai-chan*dises aux Français qui trafiquaient sur la rivière de Gambie. Le prince nègre parut au milieu d'un grand nombre de ses sujets et de quelques tambours. Il était, dit l'auteur de la relation, d'une taille assez avantageuse et vêtu d'un petit pbui-point rouge, couvert de queues de bêtes sauvages et de grelots; il avait sur la tête un bonnet d'osier orné de plusieurs rangs de corail et de deux cornes de bœuf. Dans ce pompeux équipage et la pipe à la bouche, il s'avança fièrement sous un gi*os arbre où il donna audience aux ambassadeurs des rois ses voisins. Le comte de Gennes l'y alla saluer et lui fit présent de vingt barres de fer, d'un baril d'eau-de-vie, d'une paire de pistolets, et d'un miroir ardent dont l'épreuve le surprit beaucoup. Gomme l'interprète,
* M. Walckenaër, tome Ult pgc 372 tics Vcya^et d'Afrique.
qui était un Français établi sur la rivière depuis plus de dix ans, parlait avec beaucoup de facilité la langue du pays, ils eurent une longue conversation ; et entre autres choses ce brave roi demanda à plusieurs reprises si l'on s'occupait beaucoup de lui en France. Après d'autres discours semblables , ils se quittèrent. Le roi fit reconduire le comte de Gennes par quarante de ses gardes et quelques tambours, et lui fit présent des plus beaux bœufs que Ton put trouver, r Gela rétablit la bonne harmonie entre ce prince et le comte de Gennes, qui renonça à l'enlever.
Il y avait beaucoup de malades à bord des bâtiments, ce qui engagea de Gennes à se diriger vers les îles du cap Vert dont l'air est réputé beaucoup plus sain qu'à la côte de Guinée. Après un court séjour à ces îles, on fit voile pour le ft-ésil. Le 17 novembre, on reconnut l'île de l'Ascension, et, le 26 du même mois, on jeta l'ancre aux îles Sainte-Anne, à deux lieues de la terre ferme. Trois jours après on doubla le cap Frio, et le lendemain on se trouva à l'embouchure de la baie de Janeiro, dans laquelle on n'entra pas saDs avoir eu qudiques difficultés avec les Portugais. On resta plusieurs jours dans la rivière de Janeiro, à deux lieues de Tembouchure de laquelle s'élève la ville de Saint- Sébastien. Le 27 décembre, de Gennes remit à la voile et passa entre les forts de Rio-Janeiro, les canons détapés , les mèches allumées, et tout prêt à leu^ répondre, s'ils eussent essayé de l'inquiéter sur le salut, ou si l'on eût voulu lui faire attendre des ordres du gouvenieur pour le laisser sortir. Le 5 janvier 1696, l'escadre fit voile pour le détroit de Magellan. Dans la nuit du 21 au 22, comme elle était par le travers du cap San-Antonio, la Félicité s'égara par la négligence de ceux qui faisaient le quart. On était accompagné dans cette route par des animaux de toute espèce. Tantôt c'étaient des loups-marins, qui dormaient sur le dos à fleur d'eau, tantôt d'énormes baleines; une quantité pitH digieuse d'oiseaux suivaient le long du bord comme des canards. Le 4 février ou reconnut le cap Sau-luez de las Barreras dont les
tarres parurent fort basses et stériles. Le 11^ Tescadre doubla le cap des Vierges, entra dans le détroit de Magellan et alla mouiller à la baie de Possession. Le surlendemain , elle doubla le cap Ëntrana^ et mouilla à l'entrée de la baie de Boucault dont la côte est plate et stérile et ne présente pas de bois ni d'eau potable; on vit en ce lieu quelques baleines et quantité de marsoins tout blancs à Vexeeption de la tête et de la queue. Le 16, on doubla le cap Gregori, et l'on mouilla dans les pa-* rages de File Saint-Georges ou des Pingouins , île haute et sèche qui parut avoir une lieue de tour. On apercevait des feux sur la Terre-de-Feu, qui, avec la teire ferme, forme le détroit de Magellan , et qui doit son nom à ces feux mêmes qu'allument ses habitants nomades. Le 24 février, on aperçut pour la première fois de ces sauvages; ils étaient huit ou dix qui construisaient sur la mer de petits canots d'écorce. Il y avait parmi eux. une grande vieille qui paraissait âgée de quatre-vingts ans , et semblait eu quelque sorte leur commander à tous; ils avaient des frondes et des flèches , et cinq ou six petits chiens dont ils se servaient apparemment pour la chasse. Leurs flèches avaient pour pointe une pierre à fusil , taillée en langue de serpent , avec beaucoup d'industrie ; ils se servaient de cailloux taillés pour couper le bois, n'ayant ni usage ni connaissance du fer. Ces sauvages étaient d'une couleur olivâtre, paraissaient robustes et d'une taille avantageuse ; leurs cheveux étaient noirs , longs et coupés au dessus de la tête en manière de couronne ; ils se peignaient de blanc le visage, les bras et une partie du coips. Quelque froid qu'il fit, ils étaient , toujours nus , à l'exception des épaules qu'ils couvraient de peaux de chien de mer et de loups^marins* Us n'a-^ valent point de demeure assurée, et allaient tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Leurs cases ou demeures consistaient seulement en un demi-cercle de branchages , qu'ils plantaient et entrelaçaient pour se mettre à l'abri du vent. L'auteur de la i*elation de ce voyage dit qu'ils vivaient sans aucune religion, comme sans aucun souci ; mais Fauteur de la relation du voyage qui suivit de
près celui-ci , remarqua au contraire , comme on le verra , quelques légers indices d'un culte. L'un et l'autre de ces narrateurs crurent, à tort, que ces Indiens étaient les Patagons dont les précédents voyageurs avaient parlé comme ayant huit ou dix pieds de haut. On ne reconnaît pas non plus ici d'une manière absolue ces misérables sauvages de la Terre-de-Feu , que plus tard Bougain ville représentera si petits, si maigres, si vilains et si infectes; ou c'est donc que les navigateurs ne voient pas les mêmes populations du même œil. Le 26 février, on doubla les caps Forward et HoUand. Mais accueilli par des coups de vent épouvantables, qui sortaient d'entre deux montagnes et surprenaient le plus souvent au milieu d'un grand calme , on fut obligé de reculer et d'aller mouiller, deux lieues au dessus du cap Forward, à une grande baie fort commode dans laquelle se déchargeait une rivière où les chaloupes pouvaient monter à mer haute. Cette baie, au milieu de laquelle se trouvait un petit îlot, n'étant point encore à cette époque marquée sur les cartes, fut nommée baie Française , et la rivière qui y descend reçut le nom du comte de Gennes. On appareilla de la baie Française le 3 mars de l'année 1696. Mais, refoulé de plus en plus par les vents, on se vit obligé d'aller mouiller à la baie Famine, ainsi nommée parce que la faim y avait fait périr une colonie que Philippe II d'Espagne avait tenté d'y établir pour commander le détroit. Néanmoins, on remarqua qu'il y avait autour de grandes plaines où le blé aurait pu venir facilement, que le gibier y était en abondance, et l'on en inféra que la perte de la colonie espagnole avait tenu à d'autres causes qu'à la faim. Le 6 mars, on doubla de nouveau les caps Forward et HoUand, et, le lendemain, en dépit des coups de vent, on vint à bout de mouiller à deux lieues au dessous du port Galant. Le 20, on eut gagné ce port lui-même, qui est dans une position agréable et très avantageuse, et où tombent deux petites rivières dont l'eau est excellente. Le 3 avril, comme l'on commençait à être à court de vivres, et que la saison était fort avancée, on désespéra de trouver des vents favorables
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pour entrer dans la mer du Sud, et, à la suite d'un conseil , il fut résolu que si, dans deux jours^ les vents ne changeaient pas^ on rebrousserait chemin. Le courage ne manquait pourtant pas aux matelots ; ils s'accoutumaient déjà à manger les rats^ dit la relation y et les payaient quinze sous, prix courant; il n y avait pas un d'eux qui n'eût mieux aimé mourir de faim que de relâcher et de ne pas voir la mer du Sud. Néanmoins, ils ne la virent pas; et y les vents s'obstinant à être contraires , de Gennes donna ordre d'appareiller pour retourner dans l'Océan occidental. Ce ne fut pas sans difficulté et sans courir de grands dangers que Ion y rentra.
Le 7 avril , à peine fut-on sorti du détroit de Magellan , que plusieurs des bâtiments furent séparés par un temps de brumes et par une grosse mer. Le 27, le vaisseau amiral se trouva par le travers de la Plata (rivière d'argent), à soixante lieues de terre. Le 20 mai , il mouilla à sept lieues de Rio-Janeiro , et dissipa en e^t endroit avec le canon deux dragons, colonnes d'eau ou trombes de mer. Le 27, de Gennes apprit que les bâtiments qu'il avait perdus de vue étaient entrés à Rio-Janeiro, et fit route pour les rejoindre ; mais des vents et des courants contraires l'obligèrent à aller mouiller aux îles Sainte- Anne. Une chaloupe détachée vers la grande terre pour donner avis aux bâtiments, que l'on supposait être à Rio-Janeiro, de la route à suivre, se perdit avec huit matelots et un officier, nommé Salior, natif de Paris , jeune homme qui promettait beaucoup. Le 6 juin , de Gennes appareilla de la baie de Todos-Santos , sans avoir pu communiquer ses ordres à l'escadre. Le lendemain et surlendemain, il courut au lai-ge pour parer les Abri-os-Olhos, îles, bancs et roches dont on a déjà eu occasion de parler. Les Portugais qui les connaissaient, passaient au milieu et s'épargnaient le long détour qu'on est obligé de faire pour les éviter. Le 20, de Gennes reconnut le cap San-Antonio, et le soir du même jour alla mouiller à une lieue de la ville de Sau-Salvador, alors capitale du Brésil , dans la baie de Todos-Santos. L'amiral y fut rejoint par les bâtiments dont il avait été se-
paré. Tous ensemble ils levèrent l'ancre le 7 août, et reconnureut en passant l'enibouchure du fleuve des Amazones qui , par sa rapidité , conserve la douceur de ses eaux près de vingt lieues en mer. Ils arrivèrent à File française de Cayenne le 5 septembre. Depuis que rtle se défrichait , on commençait à s'y bien porter. Le gouverneur^ nommé de Féroles, était un homme fort entendu et sous lequel la colonie jouissait de quelque prospérité. Les fiibu»* tiers, qui au retour de la mer du Sud s'étaient fixés à Cayenne, avaient apporté beaucoup d'argent dans l'tle. Le gouvernement de Cayenne embrassait plus de cent lieues de c6tes sur l'Océan. De Gennes eut envie d'aller prendre Surinam en compagnie du gouverneur Féroles ; mak il fut arrêté dans son dessein par la nouvelle qu'il eut que deux vaisseaux de soixante-dix pièces de canon étaient prêts à aoutenir cette colonie hollandais^. Il gagna les Antilles et mouilla à la Martinique , sous le fort Saint-Pierre. Les Antilles Françaises étaient entrées à cette époque dans le domaine de la couronne , et la Slartinique était devenue le siège du gouverneur général et d'une justice souveraine d'où dépendaient Saint-Domingue, La Guadeloupe, la Grenade, Marie<4ialande , Sainte- Croix, Sainte-Lucie et Tabago» Ces trois dernières tles étaient abandonnées, quoique l'une, celle de Tabago , eût été conquise avec beaucoup d'éclat et au prix de grands sacrifices sur les Hollandais, en 1678, par le vic^amiral Jean d'Ëstrées. Après avoir touché à La Guadeloupe, on revint directement en France, et l'on mouilla à La Rochelle le 21 avril 1697.
Le succès de cette expédition, interrompue avant d'avoir atteint le but auquel elle tendait, la mer du Sud, n'avait pas répondu à l'attente publique. On reprocha à de Gennes d'avoir perdu la saison favorable à la côte d'Afrique ; mais sa capacité ne fut pas mise un moment en doute, et c'était encore sur lui qu on jetait les yeux pour le cas où une nouvelle tentative aurait lieu. Bientôt après, en effet, une association se forma, qui, sous le titre de Compagnie royale de la mer Pacifique, sollicita et obtint le privilège d'envoyer à la mer du Sud pour y faire du négoce, prendre
GoanaiBfiance du pays, y établir des colonies^ des magasins et des forts dans les lieux inoccupés par les Européens, Aussitôt la compagnie fit armer sept bâtiments qui devaient être générale^ ment montés par des officiers de la marine royale, et dont le commandement fut offert au comte de Gennes. Ce projet d'expë*dition fit encore plus grand bruit que le premier. Un appel fut adressé à tous les gens de bonne volonté ; il s'en présenta de toutes les espèces, et dix fois plus qu'il n'en fallait. Le rendez^ vous était à La Rochelle qui, pendant plusieurs mois, fut encom*brée de monde. Là, on organisa des corps et des compagnies; on leur fit de superbes équipements qui coûtèrent fort cher, et, comme il fallait en outre payer à cette foulé de volontaires la vie qu'ils menaient au cabaret, et leur faire des avances continuelles, on eut bieutôt dissipé une grande partie des fonds réservés à l'expédition. Peu à peu on licencia plus des deux tiers des enga*gés, qui ne se virent pas sans regret renvoyés, garder-marines de rencontre, avec leurs beaux habits brodés d'or et leurs chapeaux à plumes; beaucoup se révoltèrent et ne parlèrent pas moins que de brûler les commissaires à la réforme. Au milieu de tout cela, les préparatifs de l'expédition traînaient en longueur. De Gennes, voyant la tournure que cette affaire prenait, et craignant d'y com-ipromettre tout à fait sa réputation, donna, du consentement du roi, sa démission de commandant de l'escadre, et la plupart des officiers de la marine royale suivirent son exemple. Mais un capitaine de la marine du commerce, Beauchéne^Gouin, natif de Saint-Malo, ne recula point devant une entreprise dont l'enfantement était si pénible, et fut élevé à la place du comte de Gennes, avec un brevet de capitaine des vaisseaux du roi pour la campagne. L'escadre fut considérablement réduite ; au lieu de sept bâtiments que l'on devait envoyer, il ne fut plus question que de trois ; on ne songea plus à coloniser immédiatement, mais seulement à (KHisser aussi loin que possible une reconnaissance dans la mer du Sud pour y préparer les voies au commerce français et à des colonisations à venir, si les études que Ton ferait le permettaient.
L'expédition^ ainsi réduite, mit à la voile de La Rochelle; le 17 décembre 1698. Elle se composait du Phelipeaux^ de quarantequatre canons et de cent cinquante hommes d'équipages, monté par Beauchêne-Gouin, commandant de Tescadre; du Maurepas, de cinquante canons et de cent quatre-vingts hommes d'équipage, commandé par de Terville, lieutenant de la marine royale ; de la corvette la Bonne-^Nouvelhy de huit canons et de vingt-quatre hommes d'équipage, commandée par le capitaine de la marine marchande Perré. Dès le commencement du voyage, ce dernier navire fiit séparé des deux autres, et après avoir inutilement cherché à s'y raUier, retourna à La Rochelle.
Le 9 mai 1699, après avoir essuyé beaucoup de temps contraires et avoir mouillé dans plusieurs lieux connus et souvent décrits de l'Atlantique , tant à la côte occidentale d'Afrique qu'à la côte orientale d'Amérique , on jeta l'ancre dans la baie Spring (baie du Printemps), situé à la côte déserte de l'Amérique méridionale , par les 48" 10" de latitude sud ; on commença à y ressentir un froid assez vif, malgi*é le nom qu'elle portait. Après avoir levé l'ancre , on reconnut le cap des Vierges , placé au nord de l'embouchure du grand canal de Magellan. Le 27 mai, on appareilla avec le flot, on entra dans le détroit, et l'on alla mouiller, le soir du même jour, à cinq lieues au large de la baie de Possession et à une lieue et demie du cap Entrana. Le 30 juin seulement, on mouilla dans la baie de Boucault après avoir longtemps louvoyé et tâtonné. Le 1" juillet , on jeta l'ancre au sud des îles Sainte-Elisabeth, Saint-Baithélemi et Saint-Georges, d'où on se rendit à une baie dite de Fraîche-Eau , qui présentait une côte passablement boisée et giboyeuse. Le 4 juillet, on alla mouiller à la baie Famine, où l'on fit séjour pour réparer les deux bâtiments. Pendant que l'on construisait une cabane sur la grande terre, Beauchêne détacha une chaloupe, de l'autre côté du détroit, à la Ten*e-de-Feu, où l'on trouva une famille de trente à quarante sauvages, tant hommes que femmes et enfants ; trois de ces Indiens consentirent à venir h bord , et l'on remarqua qu'ils avaient un
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gi*and respect pour la lune, par les changements do laquelle ils comptaient ; ils ne voulurent boire ni vin ni eau-de-vie, et mangèrent seulement quelques morceaux de viande à moitié cuite. Ces sauvages parurent de fort bonnes gens et doués d'une grande sensibilité ; on le remarqua surtout à la douleur véritable qu'ils témoignèrent quand un des matelots français se noya en les reconduisant à leur terre. L'amitié qu'ils se portent entre eux ne se reconnut pas à des signes moins certains, quand, s'imaginant. qu'on les voudrait peut-être séparer les uns des autres, ils firent comprendre qu'ils se tueraient plutôt que de souffrir ce comble de malheur. Quand on déposa à terre ceux qui étaient venus à bord, les femmes qui, de désespoir, s'étaient auparavant déchiré la figure, éclatèrent en transports de joie. A la pointe sud de la baie Famine se décharge une rivière à laquelle Beauchêne donna le nom de Gravé , qui était celui de son neveu. On fut fort étonné de voir dans les bois voisins voltiger des perroquets, que Ton ne croyait naturels qu'aux pays chauds ; et l'extrémité sud de l'Amérique est loin de pouvoir passer pour être d'un climat môme tempéré sous le rapport du froid. Le 16, on mouilla à4a^)aie Française qui, peu auparavant, avait été nommée par de Gennes. Les temps contraires forcèrent ensuite à reculer jusqu'à la baie Famine, de laquelle on fit voile pour le port Galant. Avant de l'atteindre, on doubla les caps Forward et HoUand, laissant déjà loin derrière soi la baie Française, et l'on mouilla dans la baie nommée par les Hollandais de Cordes et appelée aussi baie Verte. Le 23 août, on arriva au port Galant, terme de la navigation du comte de Gennes. On passa outre, et l'jon reconnut la baie Elisabeth. Beauchêne fit armer une chaloupe et un canot pour aller visiter un canal que formait, avec la Terre-de-Feu, une île qui lui restait au sud -ouest, et dans lequel avait échoué, en 1693, le vaisseau des flibustiers revenant avec les richesses du Potose. On vit les débris de ce bâtiment; mais on s'était flatté de trouver quelques restes de la brillante fortune qu'il avait portée, et Ton ne rencontra que de vieux chaudrons ou d'autres objets sans
valeur. En revanche, on eut sur la pointe de terre de l'îie qui forme un des côtés du (^nal, le spectacle d un carbet d'une dn^ quantaîne d'Indiens, par qui on fut paifaitement accueilli. L'au^ teur de la relation de ce voyage, qui prit à tort, comme celui de la relation du voyage du comte de Gennes, ces Indiens pour des Patagons, parle d'eux et de tous les naturels qu'il vit dans le détroit en ces ternies : « Les habitants du détroit ont le visage et le nez larges, la bouche grande, les lèvres grosses, les yeux petits, les cheveux noirs et coupés sur la tête en manière de couronne ; ils ont le teint olivâtre^ sont robustes, mais d'une taille médiocre; ils se peignent la £ace et le corps de Maoe et de rouge; ils s'attachent des ailes d'oiseaux à la tête, et se parent de colliers et de petites coquilles. Quelque temps qu'il fasse, ils n'ont d'autres vêtements que des peaux de loups manns qui leur couvrent les épaules et le corps jusqu'aux genouic. Ils n'ont point de demeure assurée ^ vont et viennent à leur fantaisie dans de petits canots d'écorce au milieu de chacun desquels il y a toujours un petit feu allumé. Chaque famille a son canot dans lequel elle porte tout ce qui est à stm usage. Là oè la nuit les prend, ces Indiens oouchent; s'il n'y a point de case, ils en font une avec huit à dix petites gauies plantées en cercle dont ils rabattent les bouts les uns par dessus les autres en forme de tonnelle; s'ils ont assez de peaux, ils l'en entourent par en bas; «'ils en manquent, ils se contentent d'en mettre du côté par m viait le vent. Au milieu de cette case, ils allument un feu autour 4uquel ils couchent péle-méte. S'ils ont faim, ils font rôtir des moules à ce feu. L'occupation des honunes est de faire la case, la chasse et la pêche; celle des femmes, d'avoir soin du canot, et de plonger pour attraper des moules et eoquillages, ce qu'elles font avec une adresse surprenante. Les hommes vont à la chasse à la baleine avec dnq à six canots ensemble ; quand ils en trouvent une , ils la harponnent avec de grandes flèches à bouts d'os ou de pierres à fusil taillées fort industrieusement ; ils ] 'épuisent de sang, et quand elle est morte, ils Tédioiient sur la
côte. Us se servent de leurs chiens poui* prendre les loups marins et les loutres. Leurs peignes sont des mâchoires de poissons leurs haches et leurs couteaux des pierres taillées, leurs cordes et amarres des joncs tressés , leurs aiguilles des os réduits en pointes; le boyau leur sert de fil; avec des coquilles de moules, ils polissent leurs arcs, leurs flèches, leurs dards, leurs manches de harpons et leurs avirons ; ils se brûlent les cheveux pour les raccourcir; ils mettent leur eau dans des vases d'écorce; }es mêmes peaux dont ils se revêtent sont aussi les voiles de laiirs canots. Ces pauvres gens, qui d'ailleurs pai*aissent trou* ver leur existence agréable , sont doux , sociables, très humains. On n'a pu connaître leur religion ; mais certainement ils œit un culte. Quand ils découvraient la lune, ils se tournaient de son côté en ouvrant les bras i^ en marmottant. On remarqua un vieillard qui, après fi^Qiv creusé une fosse sur le rivage, prit trois coquilles, fit plusieurs gestes, et Imm trois fojs le bord de la fosse, ce que tous les autres Indiens imitèrent. On crut que c'était qudque jsacrifice au génie de h mer pour le rendre favorable au passage iles canots dune teixe à T autre. » On distrilma des présents à. lûeux qui furent vus à la pointe de Tîle en question ; les hommes eurent des couteaux et des bouts de flèches en fer; les femmes eurent ie^ rubans^ dont elles s'ornèrent aussitôt la tête, des ci-* fieaux et autres <^jets de merceries. Leur joie et leur reconnaissance à tous étaient inexprimables. Quelques Français ayant témoigné le désir d'avoir de gi*andes moules , aussitôt les femmes de plonger à cinq et six brasses d'eau , pendant plus d'une heure, ^vec leur adresse accoutumée , se jetant huit à dix fois à l'eau ; quand le froid les avait saisies , elles passaient à la case prendre un air de feu, et plongeaient de plus beUe. Canot et chaloupe con- -tinuèrent ensuite à explorer les côtes du canal, qui fut nommé canal de la Compagnie , et doublèrent le cap où s'étaient perdus les flibustiers, qui pour cela fut nommé cap de Perdition, bien que les mouillages d'alentour eussent été trouvés excellents. Aussi n'attribua*t-on la perte du fameux vaisseau qu'à l'inattention de ceux
qui le montaient, tous occupés en ce moment dans Tentre-pont, quoiqu'il fît brume épaisse, à jouer leur part de butin. On nomma^ dans le détroit, la baie de la Nativité, sur la côte de la TeiTe-de- Feu. L'île qui forme avec celle-ci le canal reçut le nom de Loiiîsle-4îrand, et une baie qui fut découverte de l'autre côté de cette île, en face de la terre ferme, fut appelée baie Dauphine. Le 17 septembre, Bauchéne-Gouin prit solennellement possession, pour la compagnie de la mer Pacifique, au nom du roi de France, de Tîle Louis-le-Grand, estimée à sept ou huit lieues de tour, et de la baie Dauphine. Le 18, on releva la baie Elisabeth, qui ne paraît à proprement parler qu'une grande anse. On alla reconnaître l'embouchure du faux détroit de Saint-Jérôme, et Ton y entra un peu pour voir une baie qui est à Test, et où il pourrait mouiller plus de vingt vaisseaux par dix-huit ou quinze brasses d'eau. Le 21, on mouilla dans la baie du Massacre, ainsi nommée, de même qu'une rivière qui y tombe, par les flibustiers naufragés en 1693, parce qu'après avoir odieusement abusé de la longanimité des Indiens, ils avaient été tués au nombre de trois, et ensuite avaient fait une horrible boucherie des naturjels. On reconnut, vers la pointe nord-ouest de Tîle Louis-le-Grand, un port auquel on donna le nom de port Phélipeaux. Le 26 septembre, on appareilla pour la baie Mort-au-Pain, appelée ainsi par les flibustiers qui y avaient senti la pénurie de biscuit. On y mouilla le 1**" octobre, et, le lendemain, on doubla le cap Quad. Le 3, on alla à un port situé à dix lieues à Touest-nord-ouest de ce cap et à vingt lieues de la sortie du détroit, lequel fut nommé Saint- François, à cause de la fête du jour. De là, on alla gagner un mouillage de la Terre-de-Feu, qui avait un fond inégal et des bancs de tous côtés, pourquoi on le nomma la rade aux Bancs. Les temps contraires forcèrent ensuite de reculer et d'aller mouiller au port Phélipeaux, où Ton avait semé des graines de légumes qui prospéraient assez bien. Le 27 novembre , on revint car le travers de la rade aux Bancs. Refoulé de nouveau, il fallut rabattre jusqu'à la baie Elisabeth. Le 4 décembre, on mouilla dans
un port de la Terre-de-Feu, en face du cap Quad, et on le nomma port VanoUes. Le 5 janvier 1700, on alla mouiller à l'entrée d'un autre port peu distant, qui fut nommé port Saint-Martin, de même qu'une île qui le divisait en deux et ne laissait passage au fond que pour des chaloupes. Les deux bâtiments atteignirent le ciip des Piliers, à l'extrémité du détroit, mais encore repoussés par les vents, ils n'eurent d'autre ressource que d'aller l'un au port Saint-François, l'autre à une rade de la Terre-de-Feu qui fut nommée rade Nouvelle, parce qu'on l'avait trouvée par hasard, quoique Spibergen, Hollandais, y eût, dit-on, mouillé avant sa sortie du détroit en 1615. Le 19, un des bâtiments alla jeter l'ancre dans le port Heureux, situé du côté de la grande terre. Enfin, le 20 janvier, on leva l'ancre par un jour superbe; on rangea la Terre-de-Feu à discrétion, et, le soir, ou doubla le cap des Piliers à l'extrémité de la dernière île de cette même terre qui n'est qu'un grand archipel; en rangeant ce cap à portée de canon, il fut aisé de reconnaître les douze Apôtres, qui sont des roches en pain de sucre, parmi lesquelles il y a des brisants dangereux. On passa, de nuit, devant les quatre Évangélistes , qui sont quatre îlots, et l'on rangea le cap des Victoires, à l'autre extrémité du détroit du côté de la grande terre. Le lendemain, 21, au lever du jour, on se trouva en pleine mer du Sud, après plus de sept mois de navigation difficile dans ce détroit, et un Te Deum fut entonné en actions de grâces.
Peu après malheureusement les deux vaisseaux furent séparés par une affreuse bourrasque dans cette mer si improprement nommée Pacifique. Le Maurepas fit voile pour Valdivia ou Baldivia, côte du Chili , qui était un des rendez-vous assignés. Ici , les Français furent victimes d'une odieuse trahison qui , à elle seule , aurait presque justifié tous les excès de la flibuste contre les Espagnols de l'Amérique. On parut d'abord leur faire bon accueil , les flatter même , comme pour les attirer sous le canon des forts. Ils entrèrent le 13 février de Tannée 1700 avec le flot; mais le lendemain matin ils furent réveillés avec horreur par le bruit des
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canons, qui tiraient sur eux de quatre foils à la fois, à boulets et à miti*aille. Trois furent tués, un plus grand nombre furent blessés, parmi lesquels le capitaine de Terville qui, la veille, avait fait voir sa commission au gouverneur. Néanmoins, le MourepoÈ, ayant coupé ses câbles et abandonné ses deux ancres, sortit du port flammes et pavillons arborés, en dissimulant fièrement à de lâches ennemis les cruelles atteintes qu'il avait reçues. Les Indiens du Chili, plus libres que ceux des autres pays de l'Amérique, autrefois dépendants de l'Espagne , se souvenaient , eux aussi , de la cruauté et de la perfidie des Espagnols; forts, terribles, aguerris, courant sur des chevaux rapides comme le vent, ils se montraient tout à coup jusqu'aux portes des villes, y brûlaient toutes les moissons, et surprenaient les citadins retardataires qu'ils massacraient; ils se partageaient le cœur des Espagnols tués de leurs mains et le dévoraient ; les crânes de leurs victimes étaient les vases dans lesquels ils buvaient pour célébrer leurs victoires. Peu après le malheur qui venait de lui arriver, le Maurepas retrouva le PhiUpeaux. Beauchéne ordonna de se tenir toujours prêt au combat. On fit voile pour la Ck)nception , mais on n'entra pas dans le port; on mouilla auprès de File qui le protège. On alla ensuite jeter l'ancre près de Capiapo, point de séparation du Chili et du Pérou. Tout le long de la côte, les deux vaisseaux français étaient suivis par des cavaliers e^mgnols qui épiaient leurs mouvements. Partout on leur refusait, même à prix d'argent , des !*afraîchisôements et des vivi-es. Enfin, quand on eut rencontré des Espagnols Un peu plus humains, on les tt-ouva par contre d'un ridicule et d'une absurdité qui passaient la pennission. Quelqties-uns vinrent à bord, qui étaient nés au Chili même et avaient été élevés dans les plus inimaginables superstitions. En haine des flibustiers, on leur avait prêché que les Français, par une punition céleste, n'étaient point faits en général comme les autres hommes ; qu'ils étaient hideux, difibrmes, tenaient de la bête et avaient des queues comme les chiens ; et ces pauvres niais avaient fini par en être si bien persuadés, que lun
d'eux alla demander tout bas^ avec instances, à un oiBcier de vouloir bien éclaircir ce mystère. L'otAcier partit d'un éclat de rire homérique qui se communiqua à tout Téquipage. Mais l'honnête créole espagnol ne fut pas entièrement désabusé . au sujet de la prétendue conformité des Français avec la race canine. De Capiapo, on alla jeter l'ancre à la petite île de Gooham. Beau-* chêne envoya sa chaloupe à un bourg situé derrière Tile^ mais les habitants prirent la fuite, et tout ce qu'on put faire fut de retenir, pour les rassurer, une ou deux femmes moins promptes à la course que les autres. Les bons traitements qu'on fit à celles-^d engagèrent peu à peu les habitants à revenir ; on fut fort étonné de trouver parmi eux un individu natif de Provence qui avait fui comme le reste; il dit que ce n'était point par crainte, mais pour obéir aux ordres donnés par le capitaine de port qu'il en avait agi ainsi. Enfin un assez bon nombre d'£s<^ pagnols , s'accoutumant à ne plus prendre tous les Français indistinctement pour des êtres difformes ou tout au moins pour des forbans, vinrent entendre la messe à bord du Phèlipeaux. Bientôt aussi on vit s'avancer vers les navires des canots d'une étrange sorte, et qu'un autre voyageur prit de loin, quelques années api-ès, pour des monstres marins. Chacun d'eux , de huit à neuf pieds de long , se composait de deux ballons de peaux de loups-marins, liés ensemble côte à côte avec plusieurs petits morceaux de bois et des courroies qui servaient en outre à former le siège pai^des-* sus. Pour les garantir d'être gâtés par l'eau, on les avait enduits au-dehors d'une certaine préparation. Si l'air dont on les avait remplis venait à s'échapper quelque peu, on le rétablissait surle-champ au moyen d'un conduit ou tuyau attaché à un boyau à l'un des bouts, par lequel on soufilait pour les enfler comme des vessies. Sur ces singulières embarcations, appelées balzes^ les Indiens de cette côte, placés cinq ou six ensemble conune à cheval ou les jambes croisées, celui de devant conduisant les autres avec un double aviron qu'il faisait aller sur ses genoux comme un balancier, allaient jusqu'à Lima, se risquaient à des voyages d'une
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centaine de lieues et quelquefois dans la pleine mer, avec leurs pro* visions, leurs armes, et ne courant d'autre risque que de se mouiller un peu. Faute de cuir, ils se faisaient aussi des embarcations avec deux faisceaux de roseaux bien joints ; ou des radeaux de quinze, trente et quarante pieds de long, avec plusieurs pièc-es de bois liées côte à côte , sur lesquels ils allaient à la voile et que Ton appelait piperis. Ces diverses embarcations sont restées en usage dans cette partie de la mer du Sud. Les provisions qu'emportent les Indiens sur leurs balzes ne sont d'ailleurs pas lourdes : car en général elles consistent en une grande calebasse pleine d'eau; leurs armes sont un arc, des flèches, et un dard pour varrer ou harponner les gros poissons. Beauchéne fit voile de l'Ile de Gouham pour Arica, ville autrefois fameuse comme étant l'embarcadère des mines du Potose , mais bien déchue depuis que les flibustiers en ayant fait l'objet de leurs continuelles attaques, on s'était décidé à faire prendre aux produits de ces mines une autre direction. Les habitants avaient presque entièrement comblé leur port avec des quartiers de roche, pour en interdire l'entire aux pirates. De loin Arica paraissait encore quelque chose, mais de près ce n'était rien; on n'y voyait guère que des espèces de masures. Du reste les édifices de quelque hauteur étaient rares dans les villes des côtes du Chili et du Pérou, à cause des tremblements de terre fréquents auxquels ces pays sont sujets. On fit quelque commerce de toile avec les Espagnols. Ayant su que six vaisseaux croisaient devant Lima, et craignant qu'ils ne vinssent l'attaquer, Beauchéne, qui faisait courir le bruit qu'il avait dessein de s'en aller par les Indes orientales , fit voile pour les îles Galapagos auxquelles il arriva, après avoir touché à Hillo, à la Nasque et à Pisco. Il jeta l'ancre à l'île au Tabac, nommée ainsi par les flibustiers qui y avaient trouvé de grandes provisions de tabac ramassées par d'autres venus avant eux en ce lieu. On alla ensuite à l'île que les mêmes flibustiers avaient nommée Santé, parce qu'ils s'y étaient guéris du scorbut, et à celle de Mascarin, nom du premier flibustier qui l'avait découverte. Ces
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trois lies faisaient partie des Galapagos , lesquelles sont au nombre de quinze à vingts tant au sud qu'au noi*d de la ligne. Ces îles n'offraient guère d'autres ressoui^ces que les tortues qui y abondent. Les équipages souffraient beaucoup, et Ton résolut de retourner du côté de la teri'e ferme , pour prendre ensuite le chemin de la mer d'Occident. On y fut rebuté de nouveau parles Espagnols. Dans leurs soufi*rances, et en pit)ie surtout à une soif ardente, les matelots, à qui on refusait de l'eau, ne demandaient qu'à se battre et auraient donné tout au monde pour se venger d'une telle inhospitalité. Les malades étaient nombreux à bord, et chaque jour il mourait quelqu'un. Dans cette détresse, on aperçut une vallée riante couverte de blé, de figuiers, d'orangers, de grenadiers et de citronniers, entre Tambo-Palla et Herbabonne ; les chaloupes voulurent s'en approcher pour faire de l'eau ; le chef espagnol du pays essaya de s'y opposer, et dit insolemment que plutôt que d'y consentir, il déclai'erait la guerre aux Français. On fut reporté par les courants à Hillo, et peu après on se disposa à repasser dans l'Océan occidental, se donnant rendez-vous, en cas de séparation, à San-Sebastiano, plus communément nommée Rio-Janeiro. Au commencement de janvier 1701, se trouvant porté par les courants à trente lieues plus au sud environ que le détroit de Magellan, par où Ton avait eu d'abord le projet de rentrer dans l'Atlantique, on alla chercher le cap Horn. 11 était marqué sur les cartes par les S8* 30" et 59" ; on remarqua que ce devait être une ert*eur, et qu'il fallait absolument qu'il se trouvât par les 56 ou 57" au plus. Cette observation était juste, car le cap Horn, appartenant à une petite île cpii forme l'extrémité de toutes les terres de l'Amérique méridionale, est efTectîvement situé à 56" ^ . On passa le détroit découvert et nommé par Le Maire en môme temps que le cap Horn, en 1616 ;
f Selon M. de Fleorieu, s'appuyant sur la relation de Flechter, ce ne serait pas Le Maire qnl aurait découvert le cap Horn, en 1616, en même temps quele détroit qui porte 8onnom;mnis ce serait Francis Dralte, qui aurait vu, dès l'année 1578, cette poinic la plus méridionale du groupe des ilcs THermile, détache de la ma^se U'iliîs qui forment la Tcrrc-dc-Fcu.
iSH LES NAVlGxVTELRS FRANÇAIS.
et, le 16 janrier, Beauchêne, trouvant 54^ 40", envoya dire au JUaurepas qu'il se faisait à quarante lieues à Test du détroit, et que les cartes marquaient la Terre-de-Feu plus de deux degrés plus sud qu'elle ne Test véritablement. On découvrit une île de cinq à six lieues de circuit , que Ton estima être à vingt-cinq lieues * à Forient de la Terre-de-Feu, pouvant avoir une lieue et demie de long et quatre de tour, étant de moyenne hauteur et remplie de verdure; Beauchéne ne la voyant marquée sur aucune carte , fixa sa latitude à 52" 50" sud , et lui donna son nom. Cette île, située dans le sud-est du milieu de Farchipel de Falkland ou des Malouines, peut être con-* sidérée comme en faisant partie ^. Le âO, Beauchéne aperçut, par les 52" quelques minutes sud, et à cent quatre-vingts lieues du détroit de Magellan, les îles Sehald de Wert, découvertes en 1600 i)ar le navigateur hollandais de ce nom, et qui font ellesmêmes partie, au nord-ouest, de Farchipel des Malouines. On y voyait un grand nombre de cormorans, et elles étaient couvertes de grandes herbes que Fon prenait de loin pour des bois'. Le 11 février 1701, on fit voile des îles Sebald ; le 15 mars, on vit les côtes du Brésil, et Fon apprit que la oorvette la Bonne-^Namelle^ égarée dans ces parages dès le commencement du voyage, avait fait retour en France. Le 6 août 1701, le Phèlîpeaux et le MawepoM arrivèrent à La Rochelle et allèrent de là désarmer à Rochefort* Peu aprèS; un événement qui changea toute la politique de FEurope, et en pai*ticulier celle de deux peuples longtemps rivaux, Félévation au trône d'Espagne et des Indes d'un petit-fils de Louis XIY, ouvrit la mer du Sud aux Français qui s'y préd*
> Selon la relation raannscrite de Daplessis, maU à soixante lieues selon le jonroal de Villerorl, enseigne sur le Phélipeaux , rapporté par de Brosses dans VMittoire des navù gâtions aux terres australes.
' Fleurieu, Examen des découvertes de Roggewen,
' Dom Pernetty, qui ût le voyage des îles Malouines avec Bougainville , dit que l'on fat trompé ft ce» apparences, t On crut voir des bois, mais ce n'étaient en réalité que des glayeux , espèce de joncs ou plantes à longues feuilles plates et étroites, qui s'élèvent eo mottes de trois pieds au moins , et dont les feuilles en toulTes font, en s'élevant au-dessus de la motte, une hauteur de six à sept pieds. » (Histoire d'un voyagB aux îles MaUmines),
pilèrent en foule, les uns pour y faire du commerce, les autres pour défendre les côtes du Chili et du Pérou contre les agressions des Anglais et des Hollandais ; d'autres y furent envoyés pour y porter leurs savantes études et en faire l'objet de leui's utiles observations. Ce fut alors que de nombreux navires de Saint-Malo reconnurent d'une manière certaine les tles Malouinés, qui précédemment étaient un grand objet d'incertitude, et dont plusieurs nations se disputent encore la découverte* Quelques-uns l'attribuent à l'Anglais Richard Hawkins, qui lui aurait imposé, en 1594, le nom de Maiden-Lund (terre de la Vierge) en l'honneur de la i*eine Elisabeth, pourquoi ils ont dénommé cet archipel Hawkins's Maideu-Land. Mais la découverte d'Hawkins était environnée de tant de ténèbres pour les Anglais eux-mêmes, que quatre-vingt-quinze ans après, en 1689, un navigateur de la même nation, John Strong, ci*oyait la faire à sou tour, et, passant sans aborder dans un grand canal, donnait le nom d'tles Falkland aux terres qui le bordaient. Enfin, en 1721| l'amiral hollandais Roggewen^ allant à la découverte autour du monde, chercha l' Hawkins's Maiden-Land des Anglais dans l'Océan Atlantique méridional, sous le trentième parallèle, et, ne trouvant pas cette tle, unique pour lui, alla^ de l'aveu de la. relation hollandaise, à la recherche d'iles nouvelles que les Français avaient nommées tles Saint-Louis, ce qui prouve que dans ce temps on ne tenait pas la découverte d'Hawkins pour la même que celle faite par les Français. Ce n'est que par induction que l'on est airivé à supposer depuis que la découverte, peut-être prétendue, d'Hawkins était la même que celle des Malouins. Roggewen n'eut pas connaissance par lui-même de ces tles ; mais un de ses navires, commandé par le capitaine Bauman, qui les vit, essaya à son tour de leur imposer un nom, celui de Belgique australe. Au milieu de tout cela, la découverte faite par les Malouins paraît encore la mieux constatée. Le capitaine Fouquet de Saint-Malo découvrit cette suite de terres auxquelles il donna le nom d'^nitafkf qui était celui de l'armateur dont il montait le navii-e. En
1706^ le Maurepas et le Saint-Louis, bâtiments de la compagnie française des Indes^ reconnurent une pailie de ces terres, et y firent môme de Feau dans un étang. Deux ans après , le 16 juillet 1708, leur partie nord fut découverte par le capitaine Pore de Saint-Malo, qui voulut lui imposer le nom du navire V Assomption qu'il conduisait. En 1711, le capitaine Doublet, du Havre-de-Grâce, commandant le navire le Saint- Jean-Baptiste, chercha à passer dans un enfoncement qu'il voyait vers le milieu des îles, mais fut forcé de revirer de boi-d. La même année, le capitaine Brignon, de Saint-Malo, reconnut de très près les trois îles Sebald, qui d'ailleurs n'avaient pas été moins bien vues par Beauchêne, dix ans auparavant. Tout semble concourir, les anciennes cartes et relations étrangères elles-mêmes, à conserver à l'archipel voisin du détroit de Magellan le nom d'îles Malouines, et il est inconcevable que les Français consentent à leur appliquer aujourd'hui le nom d'îles Falkland si mal à propos emprunté aux Anglais, ou celui d'Hawins's Maiden-Land, d'après les probabilités, mais non d'après les entières réalités du savant Fleurieu. Eu 1707, le père Louis Feuillée, de l'ordre des Minimes, nommé mathématicien et botaniste du roi, passa dans la mer du Sud sur un bâtiment français dont il ne juge pas à propos de noiçmer le capitaine, quoiqu'il ait eu, dit-il, fort à s'en louer, et que ce fôt un homme très attentif aux choses de la science. Le capitaine en second, qu'il ne nomme pas davantage, était un homme plein d'expérience, âgé de soixante ans, sur lesquels il en comptait cinquante-deux de navigation. Le P. Feuillée passa le détroit de Le Maire, et trouva dans les ports du Chili et du Pérou une grande quantité de navires français dont quelques-uns venaient de la Chine. 11 rencontra une paitie des vaisseaux d'une escadre française aux ordres du comte de Blénac. Le P. Feuillée changea plusieurs fois de navire et abandonna définitivement à Valparaiso, ville voisine de San-Yago, capitale du Chili , celui qui l'avait amené dans la mer du Sud. Sa qualité de religieux lui permit de visiter assez en détail les villes du Chili et du Pérou jus-
qu'à Lima^ capitale de ce dernier pays. Il revint en France au mois de juin 1712, après avoir doublé de nouveau le cap Horn. Le 6 janvier de cette même année, le bâtiment le Saint-Joseph, de 36 canons, fit voile de Saint-Malo pour la mer du Sud sous les ordres du capitaine Duchêne-Battas, ayant à bord l'ingénieur Frézier qui a fait une savante relation de son voyage . Le 7 mai, on reconnut distinctement la Ten'e-de-Fer, escarpée en falaise sur les bords de la mer, paraissant boisée par bouquets, et laissant voir dans le fond de hautes montagnes presque toujours couvertes de neige. On alla chercher le détroit de Le Maire que Ton reconnut aisément, à trois mondrains uniformes^ nommés les Trois-Frères, au-dessus desquels s'élève une haute montagne en pain de sucre, couverte de neige et reculée dans les terres ; à Test de ces mondrains on reconnut le cap Saint-Vincent, qui est une terre basse. On emboucha heureusement dans le détroit avec le flot, qui portait rapidement au sud et se séparait en deux courants, dont l'un enfilait le détroit, large seulement de six à sept lieues, et l'autre se jetait le long de la terre des États à l'est. On essuya de terribles coups de vent , avant de doubler le cap Horn , et de dépasser ces ten'es afireuses qui, éparses en tronçons informes et de tous côtés déchirés par les flots, présentaient l'image d'un chaos. Le premier port de la mer du Sud dans lequel on mouilla, fut celui de la Conception. Là, l'ingénieur Frézier fit plusieurs remarques sur les habitants du pays, particulièrement sur les Indiens du Chili. Ils avaient conservé l'usage de ces quipos ou nœuds-parlant, au moyen desquels les anciens habitants du Pérou se transmettaient d'âge en âge leur propre histoire et celle des Incas leurs anciens souverains, (c Les Indiens du Chili, dit-il, pour tenir un compte de leurs troupeaux et conserver la mémoire de leurs affaires particulières, avaient recours à certains nœuds de laine, qui, par la variété des couleurs et des replis, leur tenaient lieu de caractères et d'écriture. La connaissance de ces nœuds qu'ils appellent quipos est une science et un secret que les pères ne révèlent à leurs enfants que lorsqu'ils croient toucher à la fin de
leurs jours. . . Pour suppléer au dé&ut d'écriture, ils diargeut eeux qui ont une heureuse mémoire du soin d'apprendre l'histoire du pays et de la réciter aux autres. C'est ainsi qu'ils conservent le souvenir du mauvais traitement que les Espagnols ont fait à leurs ane^res lorsqu'ils les ont subjugués, ce qui peipétue la haine qu'ils ont pour eux. Mais Iwsqu'on leur rappelle les avan-r tages qu'ils ont eus dans la suite sur ces étrangers, et Kpi'îis ont chassé ceuxHci de cinq villes qu'ils avaient bâties dans leurs terres, leur fierté naturelle se ranima, et ils ne re^[went que Toc^ easion de pouvoir les chasser encore une fois de la GoncepticHi. » Frézier peint les Indiens du Chili connue étant de boojid taille, ayaitf; la poitrine lar(^, le visage sans barbe et peu a^éaUe, H les che^ veux gros comme du mn. Ceux de YHb de Chiloë, dit-il, s'ajqfietlent Chonos ; ils vont presque entièrement nus, se jetant seules ment sur les ^épaules un^ peau carrée dont ils se croisent les deux eoins sur T^ston^ac, quoiqu'ils vivent dans un cUmat frmd et parmi les montagnes. « H^s avant dans las terres, ajoute-t-il, est une auti*e nation d'Iadians géants» qu'ik iqppellent C4sucahus, Comme ils sont amis des Chamas, il ^i vient quelquefois avec eux jusqu'aux habitations espagni^s du Chiloë. Dom Pedro Mo^ lina, qui avait été gouverneur de pelte île, et quelques wtres jtémoins oculaires du pays, m'c^t dit qu'ils avalent approchant •de neuf à dix pieds de haut; ce sont ceux qu'on appelle Patagons, qui habitent la côte de la Terre-Déserte, et dont les aoeien* nés rdations ont parié; ce qu'on a ensuite traité de fable, parce que l'on a vu dans le détroit de Magellan des Indiens qui ne surpassaient point en taille les autres hommes. . . . Quelques vaisseaux ont vu en même temps les uns et les autres. En 1704, au mois de juillet, les gens du Jacques de Saint-Malo, que commandait Harrinton , virent sept de ces géants dans la baie Grégoire; ceux du SfxiM-Pierre de Marseille, commandé par le capitaine Carman , de Saint-Malo , en virent six , parmi lesquels il y en avait un qui portait quelques marques distinctives par dessus les autres; ses cheveux étaient plies dans une coiffe de filet
fait de boyaux d'oiseaux , ^ il avait des plumes tout autour de la tête. Ces Indiens avaient pour habits des sacs de peau dimt le poil était en dedans; le long des bras , dans les manches, ils te^ naient leurs carquois pleins de flèches. Ils en donnèrent quelquesunes aux étrangers et les aidèrent à échouer leurs canots. Les matelots leur offi'irent du pain, du vin, de Teau-de-^vie, mais ils refusèrent d'en goûter. Le lendemain on en vit du bord une trou{>e de plus de deux cents. Ces hommes, quoique plus grands, sont plus sensibles au froid que les autres ; car les petits que l'on vit n'avaient qu'une simple peau siu* leurs épaules ^ . » Frézier changea de navire à Arica, côte du Pérou, puis à Hillo, où il trouva deux vaisseaux français venus de la Chine, l'un de quarante>quatre canons, commandé par le lieutenant de vaisseau Ra^guiène-Mareuil , qui avait fait empiète de soieries à Canton; l'autre de seize canons, capitaine du Bocage du Havre, qui avait <3hargé des marchandises à Emoi, ^ qui avait découvert et nommé le rochw de la Passion, dans le grand Océan. Il passa sur le navire du commandant Raguiène. Etant allé à Callao, il y trouva «ncore trois navires français, dont deux de Saint-Malo et un de Marseille. Le capitaine Brignon de Saint-Malo, qui commandait Tun
' Après avoir rappelé ces obs^nrations des premiers navigateurs Français qui virent des Patagons, Fiézicr rappelle ce que rapportent les plus anciennes relations sur ces mêmes Patagons. « Antoine Pigefeta, à qni nous devons le loumat de Magellan , dit que dans la baie de Saint-Julien, par les 49* degrés et demi de latitude, les Espagnols virent plusieurs géants si hauts, qu'ils n'atteignaient pas à leur ceinture. Barthélémy-Léonard d'ArgensoIa, dansi*flwfoêne de la eonquAie des àîoluqueê, dit que le ntèaie Magellui prit dans le détroit des géants qui avaient plus de dix pieds de haut (Frézier a eu soin de mettre le pied français). Sebald-de-Wert, étant mouillé dans la baie Verte au détroit de Magellan, vksept pirogues pleines de géants, qui pouvaient avoir dix à onxe pieds de haut. Les Hollandais les cpmbattirent,et les épouvantèrent tellement avec leurs ormes à feu, que ces Indiensarrachèrent des arbres pour se mettre à l'abri des balles de mousquet. Olivier de Noort, qui eri- Ira peu après Sebald dans le détroit, vit dea hommes de dix à onze pieds. Ijteorges Spilbergen,le 2 avril 16lô,vit,sur la Terre-de-Feu,un homme d'une hauteur prodigieuse qui était sur une eoUiœ pour regarder passer des vaisseaux. Le 1 1 déœmbre de la mdme année, les gens de l'équipage de Guillaume Schouien. étant dans le port Désiré, fureut attirés à Ja montagne par de grands tas de pierres arrangés d'une manière particulière, aoiMs lesquels ils trouvèrent des ossements humains de neuf à dix pieds de longueur. » Ou pourrait ajouter à ces récits, rappelés par Frézier, bien d'autres encore du même geure que l'on trouve dans les vieilles relations. On verra, dans la vie et les voyages de Bougainville, la taille des Patagons deçcenëre peu à peu à des proportions moins extraordinaires.
d'eux, avait pris un troisr-ponts poitugais qu'il vendit au vice-roî espagnol. Frézier alla à Lima, d'où il revint à Callao. Il y changea encore de navire, et passa sur la Marianne de Marseille, capitaine Pisson. Ayant fait voile pour la Conception , il trouva dans ce port le Saint-Jean-Baptiste , le François et le Pierre , tous trois bâtiments malouins. C'était en vain que le gouverneur général du Chili , efirayé de Taffluence des Français qui étaient venus dans la mer du Sud pour y faire le commerce , avait publié un ordre pour les forcer à se rembarquer sous deux joure. Rien que du mois de décembre 1712 au mois de janvier 1713, il était aiTÎvo sept navires de France, presque tous commandés par des Malouins ; et bientôt on vit à la Conception quinze bâtiments à la fois de la même nation, portant ensemble deux mille six cents hommes, presque de quoi faire la conquête du Chili. Frézier revint de la mer du Sud par la même route qu'il avait prise pour aller. Il marqua , chemin faisant , la longitude du cap Horn, des découvertes des Malouins dont on a parlé, et de celles d'un autre capitaine français nommé Marcand qui, le 15 mai 1715, débouqua du détroit de Magellan dans la mer du Sud par un passage de la Terrede-Feu, encore inconnu , mais qui pourtant peut-être , ajoute-til, était le môme par où avait débouqué un bateau du comte de Gennes , en 1696. Ce canal a gardé le nom de Sainte-Baibe , qui était celui de la tartane que montait le capitaine Marcand.
Ouvrages consultés : Relation d'un voyage fait en 169&, 1696 et 1697, aux côtes d'Afrique , détroit de Magellan , Brésil , Cayenne et lies Antilles, par une escadre des Taisseaui du roi, commandée par M. de Gennes, faite par le sieur Froger, ingénieur Yolontaire sur le vaisseau te Faucon^ Anglais, Amsterdam, in-12, 1709. — Relation journalière d'un voyage fait en 1698, 1699, 1700 et 1701 , par M. de Beaucliéne, capitaine de vaisseau, aux lies du cap Vert, etc., par le sieur Duplessis, ingénieur sur le vaisseau le Comte-de^Maurepas, (Ce précieux manuscrit nous a été communiqué au Dépôt de la marine.) — Deteription des terres vues pendant le voyage de M. de Beaucliéne dans les années 1699, 1700 et 1701, par le sieur de Labat, ingénieur embarqué sur son vaisseau. (Ce précieux atlas est également un manuscrit appartenant au Dépôt de la marine.) — Jotimaldes observations physiques, mathématiques et botaniques, etc., faites par Louis Feuillée, religieux minime. 3 vol. in-é"". Paris, 1714 et 1715. — Relation d'nn voyage de la mer du Sud aux côtes du Chili et du Pérou, pendant les années 1712, 1713 et 1714, par M. Frézier, ingénieur ordinaire du roi. 1 vol. in-4<», 1716. — Histoire des navigations aux terres australes, par le président de Brosses. 9 vol. in-4". Paris, 1756.
* -O • p^UX AND
BOUGAINVILLË,
CHEF d'escadre.
• Avec quelques 'inots aur les voyage» de circumnavigation des Français ,
anlci-reurs à celui do ce navigateur.
— De 4763 à 4770 —
n est généralement, reçu que Bougainville est le premier des navigateurs français qui ait fait le tour du monde; on va quelquefois jusqu'à le croire le premier Français qui, méitie sur un vaisseau étranger, ait accompli ce voyage; et il faut avouer que Bougainville, soH faute' xlé recherches, soit avec intention, n'a rien épai^no pour confit'mer le vulgaire dans cette opinion. En effet, donnant les:noms des navigateurs de tous les pays qui l'ont pi-écédé dans les voyages de circumnavigation, avec un précis de leurs expéditions, il ne cite qu'un Français, nommé La Barbinais le Gentil, qui « parti (en 1714) sur un vaisseau particulier pour aller faire la contrebande sur les côtes du Chili et du Pérou, se rendit en Chine, où après avoir séjourné près d'un an dans divers comptoirs, il s'embai^qua sur un autre bâtiment que celui qui l'y avait amené, et revint en Europe (en 1718) ayant
à la vérité, ajoute-t-il, fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu'on puisse dire que ce soit un voyage autour du monde fait pai* la nation française ^ ». En fait de Français ayant accompli de leur personne un voyage de circumnavigation, il faut remonter au premier voyage autour du monde qui ait eu lieu, c'est-à-dire à celui de Magellan : car on n'en trouve pas moins de dix-sept , dont il convient de reproduire ici les noms dans la liste des hommes qui montaient les bâtiments avec lesquels ce célèbre navigateur partit, en 1519, pour accomplir sa sublime entreprise. C'étaient Philippe, de Troyesj Jean-Baptiste, de Montpellier; Guillaume Tanneguy, de Tile de Groyes; Jean Gallais, de Pontevez ; Petit-Jean , d'Angers , sur le vaisseau amiral la Trinitad; maître Jacques, Lorrain; Roger Dupiet; Bernard Calmet, de Lectoure, sur le San- Antonio; Ripart ou Richard, d'Évreux; Pierre Gaston ou Gascon, de Bordeaux; Laurent Gorrat, Normand; Jean Massiat ou Massieu, de Troyes; Jean Breton, du Croisic; Pierre Arnout, d'Auray, sur le Santiago; Simon, de La Rochelle; Philibert, de Tours; Bernard Maury, de Narbonne, sur la Victoria , le seul des vaisseaux de Magellan qui , après la mort de ce grand homme , arrivée aux Philippines en 1521 , ait revu les ports dËspagne, le 7 septembre 1522 , sous la conduite de Sébastien Cano , après une route de quatorze mille quatre oeat soixante lieues , d'orient en occident , qui avait duré trente-sqpt mois^. Est-ce que la fantaisie n'aura point pris aussi à qudqu'un de ces hardis flibustiers français , qui passaient dans la mer du Sud par le détroit de Magellan , de revenir en France pw le détroit de la Sonde ? Il est bien permis d'en douter. Mais ce qui est certain , c'est qu'en 1667, un Français, nonuné Jean- Baptiste de La FeuiUade , commandant un navire de Rouen ,
* Le journal du voyage de ta Barbinais Le Gentil a été publié à Paris, I voL ia-f2 1726 et 1728. De Brosses en a donné un extrait dans l'Histoire dei navigations aux lenres auatralea.
* Colleccion de los vlages y descubrimenlos, que hicieron por mar los EspaSoteB des de flnes del siglo XV, coordlnada é illustrada por D. Martin Fernandez de Navarrette. Madrid, 1837, in-4<', tome IV (de in page 12 à la pago 23).
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du port de cinq cents tonneaux, après être passé par le détroit de h. Sonde, avoir mouillé aux Moluques, cinglé à Test pour retourner en Europe , et fait naufrage sur la côte du Chili , à une petite distance au nord de Tentrée du détroit de Magellan, par suite présumablement d'un courant qui partait de Fest-nordest et l'avait poussé sur des écueils, se construisit une petite frégate des débris de son navire pour sauver ses gens, et le plus précieux de sa cai^îson, et revînt ainsi en France par l'Océan Atlantique, fl paratt que La Feuillade avait écrit et publié à Rouen une relation de sa navigation sous le titre de Voyage de la Chine ff des Sfolrsquei. Les étrangers l'ont connue et citée \ et nous ne désespëronis pas, quant à nous, de la retrouver en France, et de lui rendre alors lapubBcité qu'elle mérite. Quoi qu'il puisse advenir, voilà un voyage de cit^cunmavigatîon des Français bien constaté, et qui a précédé d'un siècle celui de Bougaînvîîle. On a vu que les deux voyageurs La FeùHlëe et Frëzler avaient Successivement rencontré^ de 1706 à 1712, dans les ports du <3nK et du Péitra, plusieuts navires français qui revenaient de la Chine ; et se disposaient à achever leur retour par le détroit de Le Maire. A la shnple réflexion, ne semMe-t-il pas probable que qtielques-uns de ces navires avaient précédenhment touché aux fles MoluqueS et passé le détroit de la Sonde ? H est certain qu'à cette époque les Français n'avaient guère l'habitude d'aller à la Chine par le détroit de Magellan ou par celui de Le Maire, mais par la mer des Indes où ils avaient de nonAreux établissements et par le doti*oît de la Sonde, d'autant que, peu auparavant , ils avaient entrepris dé coloniser jusque sur le golfe de Siam où ils avaient obtenu des concfcsstohs^ après la fameuse ambassade envoyée à Louis XIV*. Il ït^eM donc gtière permis de douter que, à part même Fîncoiitestable voyage de La Feuillade, il n'y ait eu plusieurs cîrcum-
> Voir ce qoe dit H. Estanceltai de ce Yoyi^, diaprés le Teairo navai kydrogtafcù et YHistoire chronologique des voyages et découvertes dans la mer du Sud, par TAnglais Bomey, dans ses JYavigaUom dès Ncrmandi, pages 56, 57 et 58.
* Voir les voyages des Français et leurs essais de colonisation dans le royaume de Siam» dans nos Marim illustrée, vie de Forbin, et dans noire Histoire maritime»
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navigations françaises avant celle dont la position, le talent, et tous les mérites de Bougainville devaient conserver la mémoire dans tous ses détails.
Louis-Antoine de Bougainville naquit à Paris, le 11 novembre 1729, d'un père notaire et échevin. Après avoir fait ses études à l'université de Paris, où il s'était également distingué dans les langues anciennes et dans les sciences exactes, il se laissa d*iaborcl porter, par facilité de caractère et selon les vœux de ses parents, dans la carrière du barreau, et se fit recevoir avocat au parlement. Mais, bientôt dégoûté de la chicane, il essaya une première fois du service militaire. Homme judicieux et observateur délicat, esprit flexible et propre à toutes choses, causeur charmant et élégant écrivain, toutes qualités qui favorisèrent singulièrement sa renommée, il embrassa ensuite un moment la carrière diplomatique, mais bientôt revint à celle des armes, et fut aide de camp de Ghevert. Au milieu d'occupations si variées et malgré cette mobilité d'existence, il trouva le temps de faire et de publier un Traité du calctd intégral , pour servir de suite à l'analyse des infi-niment petits.
C'était le temps à jamais déplorable où la France , après avoir négligé sa marine pour complaire à l'Angleterre, sous la régence, voyait, sous Louis XV, ses plus belles colonies livrées à la merci des Anglais; c'était le temps funeste et gi*os de révo'utionS', à force d'indignités* anti-nationales souflFertes, où le Canada, cette nouvelle France, qui avait coûté tant d'illustres travaux à nos pères, devenait la proie de Tennemi, et où, dans son impuissance à défendre les restes de l'Amérique septentrionale, qui lui appartenaient encore, contre l'audace britannique, le gouvernement n'allait bientôt trouver d'autre moyen de ravir ces nobles débris à la convoitise anglaise, que de livrer la Louisiane a l'Espagne.
Bougainville passa, en 1756, au Canada où l'infortuné Montcalm le prit pour son aide de camp. L'année suivante, durant l'hiver, il s'avança avec un détachement d'élite vers le lac
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Saint-Sacrement, et, après nne marche forcée de soixante lieues, tantôt à travers des bois impénétrables, sur un terrain couvert de neiges, tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu, il surprit une flottille anglaise et la brûla sous le fort môme qui la protégeait. En 1758, il ouvrit l'avis que l'on attendît de pied ferme, «avec .cinq mille hommes seulement, une armée de vingt-quatre mille Anglais, par laquelle on était harcelé et poursuivi, et, après douze heures d'un combat où il fut blessé à la tête, vînt à bout de la repousser. Envoyé en France pour y demander des secours, qu'on ne donna pas, il fut nommé colonel et chevalier de Saint- Louis. De retour au Canada, en 1759, choisi par Montcalm pour commander les grenadiers et les volontaires, il fut chargé de couvrir la retraite de l'armée française qui se repliait sur Québec. Mais peu après il eut la douleur, sans doute bien grande, d'arriver quelques heures trop tard au secours de son intrépide général et de la ville de Québec, qui fut rendue à l'ennemi, avec toute la Nouvelle-France, dans le mois de septembre 1759. Dès le mois de juillet de l'année précédente, Louisbourg et l'Ile Royale toute entière, qui avaient coûté tant d'argent à la France depuis la perte de Terre-Neuve et de l'Acadié, étaient également passés au pouvoir de l'Anglais. On sait trop que le traité de Paris, en date du 10 février 1763, confirma l'Angleterre dans ces conquêtes; et qu'en même temps, malgré les réclamations des colons ; la Louisiane fut cédée à l'Espagne à titre de dédommagement en apparence pour les pertes qu'elle avait éprouvées comme alliée de la France, mais, en réalité, parce qu'on ne se sentait pas la force de la pouvoir défendre, ni le génie nécessaire pour la faire prospérer.
De grandes dispositions pour les sciences exactes, le goût de la navigation, le besoin d'occuper une imagination prodigieusement active, et l'espérance de poursuivre rapidement une brillante carrière, inspirèrent à Bougainvîlle l'idée d'entrer dans la marine , justement à une époque où elle était dans le plus complet anéantissement en France. Il fut élevé d'emblée au grade de capi-
taiue de vaisseau, en 1763; mais il n'abandoima point son grade de colonel d'iu£anterie. Il proposa au gouvernement d'essayer de dédommager en partie le pays de ses pertes coioniales, par la découverte des terres australes et des tles qui se trouveraient sur la route. Son projet fut approuvé par le ministère. Pour rexécuter, il fit construire à ses frais une frégate et une corvette à Saint- Malo, sous la direction de Duclos-Guyot, capitaine de brûlot, et de Chesnart de la Giraudais^ Ueytenant de frégate, tous deux natife de cette ville. Bougainville prit lui-même le conmiandement en chef des deux navires, nommés V Aigle et U Sphynx, et fit voile de Saint-Malo pour les Malouines, le 15 septembre 1765. Il emmenait plusieurs fanodUes acadiennes, (^ espèce d'hommes laborieux et intelligents, dit-il, et qui devait être chère à la France par l'inviolable attachement de ces honnêtes et infortunés citoyens, w H s'était en outre muni de tout ce qui pouvait être, propre à un commencement de colonisation. Après deux relâches, une à File Catherine sur la côte du Brésil, L'autre à Montevideo, où il prit beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, il atterrit sur Les îles Sébald le 51 janvier 1764. Il donna dans un grand enfoncement que forme la côte des Malouines, entre sa pointe du nord-ouest et les Sébald ; mais n'y ayant pas aperçu de bon mouillage, il rangea la côte du nord, et étant parvenu à Textrémité orientale des Ses, il entra dans une grande baie qui lui parut commode pour y former un premier établissement. La même illusion qui avait fait croire à de précédents navigateurs que ces îles étaient couvertes de bois, agit aussi sur ses compagnons de voyage ; mais ils virent avec surpiîse en débarquant, que ce qu'ils avaient pris pour des bois, en cinglant le long de la côte, n'était autre chose que des touffes de joncs fort élevés et fort près les unes des autres. Les diverses courses que Bougainville ordonna aussitôt et qu'il entreprit lui-même dans l'île» ne lui procurèrentla découverte d'aucune espèce de bois, ni d'aucune trace qui prouvât que cette terre eût jamais été fi^équentce par quelque navire. Il trouva seulement en abondance une excellente tourbe qui pouvait suppléer au bois, tant pour le
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chsiliffisige que pour la forge, et parcourut des plaines immenses, coupées partout de petites rivières d'une eau parfaite. La nature d'ailleurs n'ofirait pour la subsistance des hommes que la pèche, et plusieurs sortes de gibier de terre et d'eau. Le 17 mars^ il détermina l'emplacement de sa colonie, qui ne se composait encore que de vingt-sept p^'sonnes^ parmi lesquelles cinq femmes et trois enfants. On bâtît des cases couvertes de jonc, un magasin et un petit fort, au milieu duquel iîit élevé im obéUsque destiné à consacrer la prise de possession et le premier établissement des fies Malouîaesw AyanS laissé le soin de sa colonie à un de ses associés, nommé de N^ville^ Bougainville remit à la voile pour la France, le & avrils avee ses deux navires, afin d'en ramener des secours, et mouilla au pcMi; de Saint-Malo, le 26 juin suivant. Moins de sept mois après^ te 5 janvier 1765, il revit ses colons, et les revit, dit-il y sains et contents. Après avoir débarqué les secours qu'il leur apportait, il alla, dans le détroit de Magellan, chercher un chargement de bois de charpente, des palissades, de jeunes plants d'arbres y et ouvrit une navigation devenue nécessaire au maintien de la colonie. Il rencontra alors les vaisseaux du commodore Byroa qui, après être venu reconnaître les îles Malouines, avoir abordé à l'ouest de rétablissement des Français, dans un port déjà nonmié par ceux-ci port de la Croisade, et avoir pris possession de l'archipel pour la couronne d'Angleterre, sans y laisser aucun habitant , traversait le détroit pour entrer dans la mer du Sud. Bou§^nville, accompagné du capitaine Duclos-Guyot, déC'Ouvi'it deux baie» qui n'avaient point encore de noms sur les cartes, et qui furent appelées baie de F Aigle et baie Bougain ville. Il vit des Indiens de la Terre-de-Feu, qu'il habilla de rouge, et auxquels il donna beaucoup d'ustensiles propres au ménage. Il leur apprit à crier vive le roi de France, et leur laissa un pavillon déployé. Le 23 mars, la frégate V Aigle revint du détroit, et, le 13 août suivant, Bougainville fut encoi'e de retour à Samt-Malo. Dans le cours de l'année 1766, Duclos-Guyot et La Giraudais retournèrent dans le détroit de Magellan, et virent des Indiens
iio LEN NAVIGATEURS FRANÇAIS.
(litTcreiits de ceux que Ton avait rencontrés ramiée précédente. Ils étaient de la même race probablement que ceux dont ou parlera dans le voyage autour du monde de Bougamville.
Cependant, cette môme année, les Anglais envoyèrent une colonie s'établir au port de la Croisade, qu'ils avaient nommé port Ëgniont, et un de leurs capitaines vint menacer rétablissement français d'une descente si ou ne leur quittait la place. De son coté, 1 Espagne fit aussi ses réclamations et prétendit que les îles Malouines étaient de son domaine. En cet état, on aima mieux les abandonner à la dernière de ces puissances qu'à l'Angleterre, et, a[»'ès une possession de ti*ois ans, on chargea Bougainville luimême d'aller les remettre aux Espagnols, et de se rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On lui donna pour cette expédition le commandement de la frégate la Boudeuse , et il devait être joint aux îles Malouines par la flûte l* Étoile^ destinée à apporter les vivres nécessaires à une • longue navigation , et à le suivre pendant le reste de la campagne, qu'allongèrent de près de huit mois des circonstances qui retardèrent la jonction des deux bâtiments. Le 5 décembre 1766, il fit voile de Brest, ayant pour second le capitaine de brûlot Duclos-Guyot , et emmenant avec lui le botaniste Commerçon. (Chemin faisant, il certifia la position du dangereux groupe de rochers appelé les îles Salvages ou Sauvages , dans les eaux de l'Afrique occidentale. Après avoir fait diverses observations nautiques, il entra dans le Rio de la Plata à la fin de janvier 1767, et en sortit avec deux bâtiments espagnols auxquels il fit la remise des îles Malouines, le 1*' avril suivant. Il alla ensuite à Rio- Janeiro où l'attendait la flûte VÉioile, et revint avec elle dans la Plata, où il resta, par suite d'accidents, assez longtemps, occupant ses loisirs à étudier rétablissement que les missionnairos avaient formé au Paraguai. Il fit voile de Montevideo, le 14 novembre 1767, pour le détroit de Magellan, et après quelques difficultés, alla mouiller dans la baie de Possession, au fond de laquelle s'élèvent cinq mondrains, qu'il nomma le Père et les
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quatre Fils Aymon. 11 mouilla, le 8 décembre , daus la baie de Boucault. il vit bientôt venir six naturels sur des chevaux lancés au galop. Arrivés à cinquante pas des Français, ils mirent pied si terre et accourui*ent en criant chaoua. Puis ils tendaient les mains et les appuyaient contre celles des étrangers qu'ils serraient dans leui*s bi*as en criant encore : chaouQy chaouay mot que Ton répéta comme eux. Après beaucoup de caresses réciproques Bougainville leur fît distribuer des galettes et un peu de pain qu'ils mangèrent avec une grande avidité. Ils furent bientôt une trentaine, et tous, comme les premiei*s, paraissaient extrêmement joyeux de la venue des étrangei*s. Usnetémoignaientdu reste aucune suipriseet, pour faire voir que les ai-mes des Européens leur étaient connues , ils imitaient avec leurvoix le bruit d'une détonation en montrant les fusils. Ces hommes, dit Bougainville, étaient d'une belle taille; aucun n'était au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces. Ce qu'ils avaient de gigantesque, c'était leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Ils étaient robustes et bien nourris, leurs nerfs étaient tendus, leur chair était ferme et soutenue ; c'était l'homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, avait pris tout l'accroissement dont il est susceptible ; leur figure n'avait rien de dur ni de désagréable, plusieurs l'avaient jolie; leur visage était rond et un peu plat ; leurs yeux étaient vifs ; leurs dents, extrêmement blanches, n'auraient eu pour Paris que le défaut d'être larges ; ils portaient de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. On en vit qui avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur couleur était bronzée, comme l'est sans exception celle de tous les Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns avaient les joues peintes en rouge ; leur langue parut douce ; rien n'annonçait en eux un caractère féroce. Ces Patagons, car Bougainville leur donne ce nom, portaient de grands manteaux de peaux de guanaques ou de fourillos, retenus à leur corps par une ceinture, et
dont ils laissaient ordinairement retomber en arrière la partie destinée à couvrir les épaules. Malgré la rigueur du climat, ils allaient ainsi nus de la tête à la ceinture. Ils avaient des bottines de cuir de cheval ouvrant par derrière » et quelques-uns portaient un cercle de cuivre de deux pouces de large autour du jarret. On ue leur vit pas d'autres ai-mes que deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d'un boyau cordonn^. « Errants, dit Bbii^nville, dans les immenses plaines de l'Amérique méridionale, sains cesse à cheval,, hommes,, femmes et enfants^ suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se vétissant et se cabar* naut avec des peaux, ces Indiens ont eu^sore vraisemblablement avec les Tartares cette ressemblance qu'ils vont piller les caravanes des voyageurs. Les deux bâtiments atteignirent la hauteur du cap Forward, rocher vif et taillé à pie qui porte à sa eime une éternelle couronne de neige , et laisse à peine apercevoir, dans ses crevasses, quelques traces de végétation. On mouilla, le 17 decemlM*e, dans la baie qui avail naguère reçu le nom de Bougsôa^ ville, et qu'entourent et ^e défendent de teus les vente une ceinture de hautes mouta^oé»; on y passa le reste du mois à s approvisionner d'eau et de bois ; taadis que les savants faisaient des^ observations astronomique» pour ksquelles on aii^ak établi des instruments sur un ik)t nommé pour cela l'Observatoire. Le 51 décembre, on sortît de la baie de Bougaintville, et dan&la méfloe journée on doubla les ca^^ Forvraré et Holland poiu* aller mouiller dans- la rade du port Galant, ou les bâtiments forent retenus^ plus de trois- semaines par d'horribles temps. Fendant cette i^elâehe forcée , le na^vigateur visita la eôte jusqu'à la baie Klisabethy et le» îles parsemées dan» cette partie du détroit de Magellan. Dans les promenades qu'oa fit à terre aux environs du port Gal{i]M(>t ob> trouva les traces récentes du passage et de la * relâttbe dea vaisseaux du célèbre navigateur aurais Carteret. Oa eut à bord de lu Boudeuse la visite de quelque» sawvages des environs da port Galant. Il» étaient très petits, maigres et $p*éles, et exhalaient une odeur insupportable. Ils ne possédaient que de
mauvaises peaux de loups-inajpins i&sufiisâutes à les vêtir dans un climat si froid. Ces peaux leur sei*vaient ayssi à faire le toit de leurs caLaues et les voiles de leurs pirogues. Us mangeaient avec avidité tout ce qui leur tombait sous la main, jusqu'à du suif, et pour se débarrasser d'eux, il iallut faire mettre dans leurs pirorgues des morceaux de viande salée qui les engagèrent à y retourner. Ces sauvages auxquels Bougainville donne le nom de Pécherais^ du mot qu'ils Répétaient san;s cesse, connue ceux de la baie de Boucault cJiaoua^ paraissaient dénués de toutes dboses, et dans le plus^ misérable état. Leurs cabanes, où ils habilaient pékméle, leurs pii'ogues et leurs armes étaient on ne peut plus grossièrement laites. On leur fit, à leur seconde visite, de petite présents qu'Us acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Le 26 janvier 1768, on eut connaissance du cap des Piliei*s. Â mesure que Bougaiaville et. ses compagnons s'avançaient, un immense horizon,, que les terres n^ bornaient plus» se déployait aux yeux enchantés , et une grosse lame de l'ouest annonçait le Grand-Océan et la sortie du détroit. La dernière terre que l'on vit à la côte du nord, fut le cap des Victoires, à quatre ou cinq lieues duquel sont les îlots nommés les quatre Ëvangélistes. Bougainville avait ainsi mis cinquante-deu;»; jours à parcourir la longueur du détroit qu'il estime être de cent quatorze lieues du cap des Vierges à celui des Piliers.
Le 22 mars, cinglant en pleine mer du Sud,, on vit quati*e îlots dans le sud- sud -est 5 degrés est, et une petite île qui restait à quatre lieues dans l'ouest. Bougainville nomma les îlots les quatre Facardins , et fit diiîger la route sur la petite île, dont le verdoyant et agréable aspect invitait à la descente; mais on perdit espérance de pouvoir y débarquer, ear de tous les côtés la mer brisait avec force, et nulle anse ne se montrait qui pût servii* d'abri. Au moment où on s'en éloignait,, on vit deux ou trois hommes accourir au bord de la mer. Ne pouvant pas croire qu'une île , dont le diamètre ne dépasse pas une lieue , pût être habitée^ on pensa que quelques Européens y avaient
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fait naufrage, et Bougaînville , décide à tout tenter pour les sauver, ordonna aussitôt de mettre en panne. Les hommes que Ton avait vus, et qui étaient rentrés dans le bois, en sortirent avec une quinzaine d'autres. Ils étaient fort grands, avaient la peau bronzée, étaient nus et armés de très longues piques ; ils s'avancèrent vei-s les vaisseaux en brandissant leurs armes d'un air menaçant, puis ils se retirèrent vers leurs cabanes, à l'ombre des cocotiers. Bougainville nomme cette petite teiTe l'île des Lanciei-s. En la quittant, il reconnut un gi*oupe de onze îles toutes inabordables, basses et à demi-noyées, dont la plus grande était formée de deux langues de terre qui ne paraissaient composées que de dunes de sable entrecoupées de terrains bas, sans arbres ni verdure. Elle était cependant hal)itée par des sauvages qui parurent en assez grand nombre sur le rivage. Ils étaient nus et armés aussi d'espèces de lances. Ce groupe d'îles a conservé le nom d'archipel Dangereux, que lui donna Bougainville à cause des écueils qui l'environnent. 11 fait partie d'un archipel plus grand appelé de Paumotou ou des îles Basses. Le 2 avril, on aperçut une haute montagne fort escarpée dans le nord-nord-est. Elle fut nommée le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. En se dirigeant au nord pour la reconnaître , on eut la vue d'une autre terre d'une étendue indéterminée. En l'approchant, on découvrit au-delà de sa pointe nord , une autre terre éloignée plus septentrionale encore ; mais on ne pouvait pas distinguer si c'était une île séparée ou la continuation de la première. Pendant la nuit du 3 au 4, on louvoya pour s'approcher de cette terre, car on avait le plus gi*and besoin de se procurer du bois et des rafraîchissements. On s'aperçut bientôt qu'elle était habitée , aux feux qui brillaient sur tous les points de la côte. Au point du jour, on vit que les deux terres reconnues la veille étaient unies ensemble par une ten*e plus basse qui formait une baie s'ouvrant au nord-est, vers laquelle on se dirigea. De toutes les parties de l'île sortirent bientôt une gi*ande quantité de pirogues s' avançant vers les navires ; les unes petites et peu travaillées étaient faites d'uji seul tronc d'arbre creusé ; les au-
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très, beaucoup plus grandes, étaient faites avec art. Le fond de celles-ci se composait de deux troncs d'arbres creusés et rejoints en arc de cercle. Les côtes en étaient relevées par deux bordages d'un pied de largeur, unis Tun à l'autre par des tresses de fil de cocos. Un balancier, posé sur un des côtés, rendait ces légères embarcations moins sujettes à chavirer. L'une d'elles se détacha, et les douze hommes qui la montaient présentèrent de loin aux navigateurs des branches de bananiei*s. On comprit aisément à leurs signes que c'était un gage de paix et d'amitié ; comme on répondit par des gestes non moins bienveillants , ils accostèrent la frégate, et l'un d'eux attacha à une corde qu'on venait de lui jeter du navire un présent qui consistait en un de ces rameaux de paix, un petit cochon et un régime de bananes. On lui donna en retour des bonnets et des mouchoirs. Les deux vaisseaux de Bougaiuville ne tardèrent pas à se voir environnés d'une centaine de pirogues à balancier chargées de cocos, de bananes et d'autres fruits non moins délicieux pour les navigateurs, en retour desquels on donna de ces bagatelles d'Europe si précieuses aux yeux des habitants de la mer du Sud. Pour consommer ces échanges, dans lesquels les insulaires apportaient beaucoup de bonne foi, les Français étaient obligés de montrer de loin les objets d'échange ou d'entrer dans les pirogues, car aucun naturel ne voulut monter à bord. Quand le jour baissa, les navires revirèrent au lai'ge, et les pirogues s'éloignèrent. La côte alors, comme cela avait eu lieu la nuit précédente, se couvrit de feux allumés de distance en distance. Les navires répondirent à cette attention des insulaires en tirant des fusées. La journée du lendemain, 5 avril, fut employée à gagner le vent pour arriver au mouillage à la recherche duquel on avait envoyé les embarcations, et l'on resta en vue de cette île délicieuse que les Français nommèrent d'abord la Nouvelle-Cythère , à cause des mœurs voluptueuses de ses habitants, mais qui a gardé le nom de Taiti, que lui donnaient les insulaires.
u L'aspect de cette côte s'élève en amphithéâtre, dit Bougain-
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ville, nous offrait le plus liant spectacle. Quoique les montagnes y soient d'une grande hauteur, le rocher n'y montre nulle part sou aride nudité : tout y est couvert de bois. A peine en crûmes-nous nos yeux lorscpie nous découvrhnes un pic chargé d'arbres jusqu'à sa cime isolée, qui s'élevait au niveau des montagnes dans Tintérieur de la partie méridionale de l'île. îl ne paraissait pas avoir plus de trente toiâes de diamètre, et diminuait de grosseur en montant ; on l'eût pris de loin pour une pyramide d'une hauteur inunense que la main d'im décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillages. Les terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute l'étendue de la côte il règne sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une lisSère de terre basse et unie, couverte de plantations. C'est là qu'au milieu des bananiers, des cocotiers e» d'autres arbres charçés de fruits, nous apercevions les thaisons des insulaires. Gomme nous prolongions la côte, nos yeux foreirt frappés de la vue d'une belle cascade qui s'élançait du haut des tnontagnes, ^ pi^écipitart à la mer ises eaux écumantes. »
Un village était bSrti au pied, et la côte y paraissait sans bHsaiits. Le navigateur aurait bien roxûtï jeter l'ancre près de ce fieii enchanté ; mais n'y pouvant trouver un moulTlage, il fallut se résoudre à en diercher un ailleurs. Au lever du jonr^ les pirogues revinrent aux navires pour recommencer les échanges. Elles apportaient de plus que la veille des poules, des pigeons, des coquHlages, des étoffes artistement tissées avec Técorce du mtirier à papier, et des instruments de pèche faits avec un art qui étonna les navigateurs. C'étaient des hameçons de nacre délicatement travaillés, et des fflets tissus avec du fil de pîte, en tout semblables à ceux des pêcheurs français. Les insulaires demandaient en retour du fer et des boucles d'oreilles ; ils ne témoignaient plus de défiance à l'égard des étrangera, et l'un d'eux alla même jusqu'à passer la nuit à bord de l'Éloilef sans paraître éprouver la plus légère inquiétude. Les navires qui avaient passé cette nuit à louvoyer, se trouvèrent, dans la matinée du 6, à l'extré-
mité nord de Tîle. On en vit alors une autre, mais les brisants qui paraissaient interdire le passage ratre les deux iles, déterminèrent BougainyiUe à retourner vers la baie qu'il avait d'abord aperçue. Les canots, sondant toujours, trouvèrent une rade au fond de laquelle coulaient plusieurs petites rivières commodes pour Taiguade, et dans laquelle on alla mouiller. Dès que les insalaires virent les Français s'approcher de terre, ils s'avancèrent au-devant d'eux dans leurs pirogues, qui furent bientôt en si grand nombre, qu'à peine pouvait-on faire la manœuvre pour amarrer les bâtiments. Bougainville et plusieurs de ses officiers descendirent à terre. Ils y furent entourés par une foule d'insulaires qui les examinaient curieusement et les touchaient même comme pour s'assurer s'ils étaient comme eux de dhair eft d'os« Il n'y avait pas du reste à se méprendre sur leurs dispositions ; elles étaient amicales et se traduisaient par des gestes joyeux, et le mot souvent répété iayo ! tayo 1 qui dans leur langue signifiait ami. Un autre indice non douteux de leurs bonnes intentions, c'est qu'ils ne portaient aucune espèce d'annes, ce qu'on avait remarqué avec qselque surprise dès la première entrevue. Parmi ces insulaires, Bougainville remarqua deux races bien distinctes, quoiqu'elles eussent la même langue, les mêmes mœurs, et qu'elles semblassent se mêler indifféremment. Les hommes de la première race , qui paraissait la plus nombreuse, étaient de haute stature et admirablement {H^ortionnés ; ils avaient en général les cheveux noirs ; leurs traits ne différaierrt en rien de ceux des Européens , et leur peau aurait eu la même blancheur sans l'action continue de l'air et du soleil de laquelle rien ne les garantissait. Ceux de la seconde race étaient d'une taille médiocre ; ils avaient des cheveux durs et orépus, des traits et un teint semblables à ceux des mulâtres. Les uns et les autres se laissaient croître la barbe, mais se rasaient les moustaches et les favoris. On en voyait qui portaient les cheveux longs et rattadiés au sommet de la tête, d'autres qui les coupaient très courts. Beaucoup de ces insulaires étaient presque entièrement nus ; mais les prin-
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cipaiix (l'entre eux s'enveloppaient dans une grande pièce d'étoffe tombant jusqu'aux genoux. Les femmes, qui étaient fort jolies et admirablement faites, s'enveloppaient de la même manière, et non sans quelque coquetterie. Leur visage, beaucoup plus l)lanc que celui des hommes et dont les traits ne manquaient pas de délicatesse, était préservé de l'ardeur du soleil par un petit chapeau de cannes orné de fleui*s. Hommes et femmes avaient les oreilles percées pour y suspendre des fleurs de toute espèce et des perles fines de la plus rare beauté , et se tatouaient quelques parties du corps. Sous le ciel de Taïti, le plus beau peutêtre de l'univers, où une humidité délicieuse n'engendrant aucun des insectes qui font le supplice des pays situés entre les tropiques, tempère les ardeurs du soleil, les hommes et les femmes, dit Bougainville, paraissent être exempts de presque toutes les maladies et arriver sans aucune infirmité à une heureuse vieillesse. Le chef du canton dans lequel les Français étaient descendus, et qui se nommait Ereti , les conduisit dans sa maison. Il y avait quelques femmes qui saluèrent les étrangers en criant plusieurs fois tayo, et un vieillai*d qui était père du chef de la maison. « II n'avait du grand âge, dit Bougainville, que ce caractère respectable qu'impriment les ans sur une belle figure. Sa tête , ornée de cheveux blancs et d'une longue barbe, tout son corps nerveux et rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépitude. Cet homme vénérable parut s'apercevoir à peine de notre arrivée; il se retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni étonnement, ni curiosité ; fort éloigné de prendre part à l'espèce d'extase que notre vue causait à tout ce peuple , son air rêveur et soucieux semblait annoncer qu'il craignait que ces jours heureux, écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par l'arrivée d'une nouvelle race d'hommes. » Les étrangers eurent la liberté de visiter la maison, qui ne se distinguait des cases des autres insulaires que par sa grandeur. Elle avait à peu près quatre-vingts pieds de long sur vingt de large. Ils y virent un cylindre d'osier, long de qu«itre
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pieds et garni de plumes noires , suspendu au toit^ lequel était fait de feuilles de latanier artistement disposées, et deux figures de bois noir et très dur qu'ils supposèrent être des idoles. L'une était adossée à un pilier, Fautre inclinée le long du mur et attachée aux roseaux qui le formaient. Ces figures, grossièrement faites, tenaient à un piédestal cylindrique, vide et sculpté à jour, qui pouvait avoir six à sept pieds de haut. Le chef Ëreti fit servir le repas et engagea ses hôtes à s'asseoir sur le gazon qui s'étendait en pelouse devant la maison. Ce repas consistait en légumes, en fruits et en poissons, formant la principale nourriture des Taitiens. Ils mangeaient cependant de la viande, mais les enfants et les jeunes filles n'y touchaient pas. On servit pour unique boisson une eau pure, et les Français em*ent plus tard Toccasion de remarquer que le vin, l'eau-de-vie, et en général toutes les choses fortes, causaient de la répugnance aux Taîtiens. Pendant le repas, on apporta en présent quelques pièces d'étofies et deux grands colliers qu'Éi*eti passa au cou de Bougainville et du chevalier d'Oraison, un de ses compagnons de voyage. Ensuite Ëreti et le peuple accompagnèrent les Français à leurs bateaux. Chemin faisant on fut arrêté par un insulaire qui ofilrit aux étrangers de partager le siège de gazon sur lequel il était couché à Tombre. Quand on eut accepté sa proposition , il chanta lentement, dans sa langue douce et harmonieuse, une chanson, tandis qu'un autre insulaire raccompagnait en soufflant avec le nez dans une flûte à trois trous. Quand on F eut écouté, on poursuivit la route vers les embarcations, près desquelles on se sépara des naturels avec de grandes marques d'amitié. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord , où on leur fit entendre de la musique et voir un feu d'artifice , qui les surprit et les effraya plus qu'il ne leur causa de plaisir. Le lendemain, après qu'on eut reçu à bord la visite du chef Éreti , on descendit à terre pour y établir les malades et les travailleurs qui devaient faire de l'eau et du bois. Éreti, qui était présent, vit d'aboinl ces préparatifs sans surprise ni mécontentement; mais son père et les principaux du canton lui
ayant fait des reprësentations, il vint avec eux vers Bougainville et lui donna à entendre qu'il pouvait venir à terre durant le jour tant qu'il voudrait, mais qu'il devrait passer la nuit sur ses vaisseaux. Bougainville lui ayant fait comprendre que ce campement lui était indispensable pour s'approvisionner d'eau et de bois , et faciliter les échanges^ un nouveau conseil fut tenu, à l'issue duquel Éreti vint demander aux Français s'ils avaient le projet de rester là toujours, ou s'ils en devaient bientôt partir. Bougainville, prenant dix-huit petits cailloux , les déposa dans la main d'Éreti, faisant signe qu'il mettrait à la voile dans pareil nombre de jours. Sur cette réponse, le conseil des Taltiens s'étant de nouveau assemblé, voulut réduire à une semaine la durée du séjour des étrangers } mais Bougainville insista, obtint ce qu'il avait demandé , et la bonne harmonie se rétablit. Éreti ofirit même un hangar situé sur le bord d'une rivière, dans lequel Md installa les malades, au nombre de trente-quatre, et une garde de trente soldats armés. Bougainville y passa la première nuit. Érëti fit appoiter son souper pour le joindre à celui des Français , ne retint près de lui que cinq ou six de ses amis, et voulut coucher sous les tentes des étrangers» Quand on se mit à l'œuvre , il indiqua les arbres que l'on pouvait couper et le C'ôté par lequel il fallait les faire tomber en les abattant. Les insulaires aidaient les ouvriers, et leur peine leur était payée avec des clous. Tout aurait été le mieux du monde si Ton n'avait eu sans cesse à se garantir des voleurs , qui se cachaient dans un marais couvert d'herbes et de roseaux, situé derrière le hangar. Éreti autorisa à faire feu sur tous ceux qu'on apercevrait, en ayant soin toutefois d'indiquer sa maison pour qu'on ne tirâf que dans la direction opposée. Bougainville attribua les larcins dont il eut fréquenunent à se plaindre aux désirs qu'excitaient chez les insulaires la vue d'objets si nouveaux pour eux, et non à un penchant naturel pour le vol. Â cela près, on n'avait qu'à se louer des Taitiens. On pouvait sans crainte se promener seul et sans armes dans tout le canton ; partout on recevait le plus cordial accueil, u Je suis plusieurs
fois allé, rapporte Bougain Ville ^ moi second ou troisième » me promener dans rintérieur. Je me croyais transporté dans le jai*^ din d'Ëden } nous parcourions une plaine de gazon^ couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretien** nent une fraîdieur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu'entratnent Thumidité. Un peuple n(»nbreux y jouissait des trésonl que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous trou^ vions des troiipes d'hommes et de femmes assises à Tombre des vergers ; tous nous saluaient avec amitié ; ceux que nous rencontrions dans les chemins se rangeaient de côté pour nous laisser passer; partout nous voyions régner Tbospitalité , le repos, une joie douce et toutes les apparences du bonheur. . . La hauteur des montagnes qui occupent tout l'intérieur de Taïti, dit encore Bougainville, est surprenante, eu ^égard à l'étendue de Ttle. Loin d'en rendre l'aspect triste et sauvage, elles servent à lembellh*, en variant à chaque pas les points de vue et en présentant de beaux paysages couverts des plus riches productions de la nature, avec ce désordre dont l'art ne sut jamais imiter l'agrément. De là sortent une infinité de petites rivières qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des habitants qu'à l'ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les bords de la mer jusqu'aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, sous lesquels sont bâties les maisons des Taïtiens, dispersées sans aucun ordre et sans former jamais de village; on croit être dans les Champs- Elysées. Des sentiers publics, pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout les communications faciles. » Telle est en abrégé la riante peinture que Bougainville a faite de l'ile de Taïti , que l'on n'a pas malheureusement retrouvée depuis aussi délicieuse à habiter que son imagination l'a décrite. De graves accidents faillirent bientôt détruire la bonne harmonie qui régnait entre les Français et les Taïtiens. Un de ceux-ci fut tué d'un ^oup de fusil, et ses compatriotes vinrent s'en plaindre à Bougainville. Malgré les plus minutieuses recherches, on ne put connaître Tauteur de ce meurtre, et Bougainville
apprit avec chagrin que beaucoup d'insulaires s'enfuyaient dans les montagnes avec leurs effets les plus précieux. On fit de nouveaux présents à Éreti qui continua à donner aux Français des marques de la plus sincère amitié. Cependant Bougainville pressait les travaux, car il savait que ses navires étaient dans un mauvais mouillage, et il craignait le mauvais temps. Ses appréhensions n'étaient que trop fondées ; le 12 avril, les câbles des ancres rompirent, et la Boudeuse alla aborder VE lotie ^ sans qu'il en résultât toutefois de grands dégâts. La position était critique, et Ton s'occupait à en prévenir le danger, quand Bougainville apprit que trois insulaires avaient encore été tués ou blessés dans leurs cases à coups de baïonnette, que l'alarme était répandue dans le pays, et que les vieillards, les femmes et les enfants fuyaient dans les montagnes emportant jusqu'aux cadavres des morts. En sorte que les Français, au moment même où ils craignaient de voir leurs vaisseaux jet^s à la côte par la tempête, avaient encore en perspective une guerre avec les insulaires. Bougainville prit des précautions pour le cas où les Taïtiens essaieraient d'attaquer le campement; mais comme la position qu'il occupait était très bonne, ses plus grandes préoccupations se tournaient du côté de la mer. La nuit du 12 et une partie de la journée du 15 avril furent afireuses; la Boudeuse perdit encore deux ancres, et se vit par deux fois sur le point d'être jetée à la côte. On ne voyait plus naviguer aucune pirogue; les Taïtiens n'osaient approcher du camp, et partout on trouvait leurs maisons désertes. Le prince de Nassau, qui avait obtenu de faire partie de l'expédition française, s'avança dans l'intérieur de nie, avec quatre ou cinq hommes, dans l'espoir de rencontrer des indigènes et de les rassurer. Quand il fut à une lieue du camp il en rencontra un grand nombre et Éreti au milieu d'eux. Celui-ci vint à lui d'un air consterné. Les femmes se jetèrent à ses genoux, et, lui baisant les mains et pleurant, elles répétaient tayo maté, c'est-à-dire « vous êtes nos amis et vous nous tuez. » A force de caresses on parvnit à les ramener ; et Bougainville
ayant vu du bord une foule de peuple accourir au camp, y descendit aussitôt apportant des étoffes de soie et des outils qu'il distribua aux chefs; il leur fit comprendre le chagi'in qu'il ressentait du malheur arrivé la veille, et leur promit que les coupsd)les seraient punis. Les Taitiens redevinrent aussi confiants que par le passé ; en peu de temps leur foule recommença à remplir le quartier des Français, et les échanges se firent de nouveau. Cependant un canot que Bougainville avait envoyé pour reconnaître la côte nord de l'île, revint le 13 avril au soir annoncer qu'il y avait par là un très bon passage. Le lendemain l'Étoile appareilla et sortit avec bonheur par la nouvelle passe du nord. Pendant tout ce jour et une partie de la nuit suivante, l'équipage de la Boudetise travailla à terre à déblayer l'hôpital et le camp. Bougainville enfouit près du hangar un acte de prise de possession de cette île au nom du roi de France. Dès qu'Éreti se fut aperçu qu'on mettait à la voile , il sauta seul dans la première pirogue qu'il trouva sur le rivage, et se rendit à boi'd. Il serra dans ses bras chacun des Français qu'il connaissait le plus paiticulièrement, versa des larmes, et donna des marques de la plus vive douleur. Une grande pirogue vint aussi à bord. Elle était chargée de rafraîchissements de toutes sortes; les femmes d'Ëreti la montaient, et avec elles un insulaire, nommé Aotourou, qui avait passé avec la plus grande confiance, à l'arrivée des Français à Taïti, la première nuit à bord de V Etoile , et qui dès lors avait manifesté le désir de suivre Bougainville, désir auquel sa nation avait semblé applaudir. Ëreti alla le prendre par la main, et le présenta à Bougainville en le priant de consentir à l'emmener ; ce que le navigateur fit d'autant plus volontiers que cet insulaire pouvait lui être fort utile pendant sa navigation dans la mer du Sud, et qu'il se flattait en outre de lui faire rapporter un jour dans son pays les germes de la civilisation. Éreti reçut encore des Français des présents de toute espèce , puis il descendit dans sa pirogue au milieu de ses femmes, qui ne cessaient de pleurer. 11 y avait au milieu d'elles une jeune
Taïticniie, sans doute l'épouse d'Aotourou, que celui-ci alla embrasser. Il lui donna les perles qui pendaient à ses omlles, et , malgré ses larmes , s'arrachant de ses bras , il rranonta sur la frégate la B(mdeu$e qui cingla pour aller joindre VÉloile, et dit adieu à cette ile que, huit mois avant l'arrivée de Bougainville, le navigateur anglais Wallis avait reconnue, et que Ton a cru être la même que la Sagittaria découverte par le Portugais Fernand de Quiros en 1606, mais dont on avait depuis perdu la trace. Bougainville nomma tout le groupe d'îles, à la principale terre duquel il avait abordé, archipel de Bourbon, nom qui a été changé par le capitaine Gook en celui d'archipel de la Société.
Dans les premiers jours du mois de mai, Bougainville, qui avait i*ejoint la flûte l'Etoile^ reconnut trois grandes îles occupant ensemble une étendue de plus de quarante lieues. La première avait environ trois lieues du nord au sud, et deux lieues de Test à l'ouest ; deux îlots d'une demi-lieue chacun gisaient à une Ueue au nord. La mer brisait avec fureur contre les côtes escarpées de cette ile, couv^te d'arbres jusqu'au sommet de la montagne qui en occupe le centre, et qui n'a ni vallées ni plages. Il y vit des feux, quelques cabanes couvertes en jonc, et une trentaine d'hommes sur le rivage. Il la contourna par le nord, et le lendemain il se trouva à Tentrée d'un canal séparant les deux flots de la grande île. Bientôt on vit du haut des mâts une autre terre à sdze ou dix-sept lieues de la première. Faisant route à l'ouest, on la reconnut. Elle était entrecoupée de hautes montagnes et de vastes plaines. Les cocotiers s'y voyaient en grand nombre au milieu d'une foule d'autres espèces d'arbres. Bougainville prolongea la côte méridionale de cette île à deux ou trois lieues de distance, sans y voir aucune apparence de mouillage. Il eut eu même temps connaissance, à quinze ou seise lieues de là, dans l'ouest, d'une troisième île paraissant aussi haute et aussi étendue que la seconde. Bougainville venait de découvrir un des archipels les plus considérables et les plus fertiles du grand Océan équinoxial : il le nomma ardupel des Navigateurs. On lit quelques
échanges avee les insulaires qui étaient venus dans des pirogues à balancier^ dont la voile se composait de plusieurs nattes triangulaires. Ils étaient de taille médiocre, mais agiles et dispos. Ils allaient entièrement nos, et avaient la poitrine et les cuisses peintes d'un bleu foncé ; la couleur naturelle de leur peau était bronzée. Ils n'avaient ni la langue ni la douceur des Taitiens, ni leur bonne foi dans les échanges. Ces insulaires apportaient des fruits, des étoffes beaucoup moins belles que celles de Taiti, et de* inatmments de pêche assez groesièrement faite, en échange desquels ils préféraient des morceaux d'étoffe rouge au fer. Quoique les bagatelles qu'on leur montrait les tentassent beaucoup, aucun d'eux ne voulut monter à bord. Les navires s'éloignèrent des lies des Navigateurs sans avoir pu y aborder. C'était à La Peyraiise qu'était réservé de compléter cette découverte.
Pendant une partie du mois de mai, les navires eurent à supporter des mauvais temps presque continuels. La disette et le acorbut commencèrent à se faire sentir. Dans ce mois, on découvrit un groupe d'îles considérable. La première fut nommée ile de la Pentecôte, parce qu'on l'aperçut le jour de cette fête, et la seconde ile Aurore, parce qu'elle s'â;ait montrée aux navigateurs au lever du jour. £lle peut avoir dix lieues de longueur sur deux de largeur. Ses côtes sont escaipées et couvertes de bois. On en vit bientôt une troisième, vers laquelle Bougainville envoya des bateaux pour y faire du bois et tâcher de s'y prociu^r des rafraicbiss^nents poiur les malades. Les sauvages de cette ile virent le débarquement avec mauvaise humeiur, et restèrent constamment en armes. Ils consentirent cependant à faire quelques échanges, mais en montrant toujours la jdus grande défiance. Quand Bougainville eut £sdt enterrer au pied d'un arbre l'acte de prise de possession de ces iles nouvelles, et que les chaloupes furent remplies de bois et de fruits, on se rembarqua. Alors les sauvages lancèrent des pierres et des flèches sur les Finançais qui furent obligés de leur envoyer une décharge bien nourrie pour s'en débarrasser. Ces sauvages étaient noirs ou mulâtres, leurs lèvres étaient épaisses,
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leurs cheveux laineux. Us étaient chétifs^ fort laids et presque tous couverts de lèpre, ce qui fit appeler leur pays île des Lépreux. On continua à naviguer au milieu de plusieurs îles qui se croisaienty et qu'on avait pris d'abord pour une côte continue. La rencontre des canaux qui les séparaient^ formait une espèce de baie dans laquelle on chercha vamement un bon mouillage. On n'espérait pas d'ailleurs tirer de grands secours des naturels que la veille encore on avait été obligé de tenir en respect avec la mousquet^rie. On s'éloigna donc, sans y relâcher, de cet archipel que Bougainville appela les Grandes-Cyclades, et qui a reçu concurremment depuis le nom de Nouvelles-Hébrides que lui donna le capitaine Cook quand il le visita en entier six ou sept ans plus tard. Bougainville 1 avait découvert pai* la même latitude et pai* la même longitude où le navigateur espagnol Quiros plaçait la terre australe du Saint-Esprit. Pour édaircir ses doutes sur la position problématique de ces terres indiquées par Quiros, et que les géographes confondaient avec la Nouvelle-Guinée, il fallait que Bougainville suivit encore le parallèle du 15" degré de latitude sud pendant plus de trois cent cinquante lieues. Mais, après avoir un moment pensé à se rendre aux côtes orientales de la Nouvelle-Hollande, pour achever la démonstration de cette identité, il jugea prudent de ne pas s'aventurer sur ces côtes dont il n'espérait tirer aucun avantage et desquelles il n'eût pu se relever qu'en luttant contre les vents régnants. On n'avait plus à bord de pain que pour deux mois, de légumes que pour quarante jours, et la viande salée était si infecte qu'on lui préférait les rats qu'on pouvait prendre.
Le navigateur était dans cette critique position quand de délicieuses exhalaisons aromatiques leur annoncèrent, le 7 juin, dès avant le lever du jour, le voisinage de la terre, que l'on découvrit bientôt s'étendant de l'est au nord-ouest, et formant un grand golfe ouvert au sud-est. Quoique ce pays fût d'un aspect agréable et qu'il semblAt riche et fertile, Bougainville, dans le triste état où l'on était réduit, ne jugeait pas opportun de peitlrc du temps
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à le visiter et tous sçs efforts tendaient à se rendre au plus vite aux îles Moluques pour y relâcher. Mais les vents contraires devaient en décider autrement ; pendant quinze jours^ la Boudeuse et V Etoile furent retenues dans ce golfe auquel Bougainville donna le nom de la Louisiade. On y courut les plus grands dangers, naviguant à tâtons, entre des terres hérissées d'écueils et des îlots joints par des récifs à fleur d'eau, ayant contre soi pi*esque continuellement le vent, la pluie et une hrume souvent si épaisse que pour se conserver les navires étaient obligés de tirer des coups de canon. Jusqu'alors tous les navigateurs s'étaient hâtés de gagner la latitude de la Nouvelle-Bretagne pour y atteiTir. Bougainville en ouvi*ant de nouvelles routes devait s'attendre à payer rhonneur d'une première découverte. Aux difficultés de la navigation s'ajoutaient chaque jour à bord des deux navires les tourments de la faim. On y était réduit à une très minime portion de pain et de légumes, et Bougainville avait été obligé de donner des ordres très sévères pour empêcher les gens de l'équipage de manger les vieux cuirs qui se trouvaient à bord . Une chèvre, que depuis les îles M alouines on avait regardée comme une compagne du voyage, fut condamnée à être mangée ainsi qu'un chien pris dans le détroit de Magellan. Le 26 juin cependant, on parvint à doubler, à la pointe orientale du golfe, un cap que les navigateurs, dans leur joie d'échapper enfin à tant de dangei's, nommèrent cap de la Délivrance.
Bougainville avait poursuivi sa route environ à soixante lieues dans le nord, quand il eut, le 28 juin, la vue de nouvelles terres, qui s'étendaient d'une part depuis le sud jusqu'au nordnord-ouest par l'est et le nord; et de l'autre depuis l'ouest-quartsud-ouest jusqu'au nord-ouest. Quoique l'horizon se montrât si embrumé du côté du nord qu'on ne pouvait y voir à deux lieues de distance, ce fut dans cette direction que Bougainville, malgi'é les difficultés d'une navigation entre des teiTes encore inconnues, voulut chercher un passage qu'il trouva effectivement. On était a peu près au milieu de ce passage, ({ui a \}v\^ depuis le
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nom de détroit de BougaiDville , quand on aperçut^ sur la côte de Test, une jolie baie qui promettait un bon mouillage. Des chaloupes furent immédiatement mises à la mer pour aller la sonder. Conune elles y étaient occupées, dix pirogues, montées par cent cinquante hommes armés d'arcs^ de lances et de boucliers, sortirent d'une anse à laquelle aboutissait une petite rivière bordée de cabanes. Elles s'avancèrent en bon oirdre vers les chaloupes qu'elles essayèrent d'envelopper en se séparant fort lestement en deux bandes. Les sauvages qui les montaient poussèrent alors des cris afireux, et , saisissant leurs armes, commencèrent l'attaque, enhardis par le petit nombre de ceux à qui ils avaient affaire. A la seconde décharge qu'on fit sur eux, ils se mirent à fuir, abandonnant deux de leurs pirogues. Elles étaient fort longues, bien travaillées, et extrêmement relevées de l'avant et de l'airière. L'une d'elles portait à l'avant une tête d'homme sculptée dont les yeux étaient de nacre et les oreilles d'écaillés de tortue. On y trouva, outre des ai*mes, des fhiits et de$ insti'uments de pèche , uqe mâchoire d'homme à demi-grillé«. Les insulaires, qui avaient si audacleusèment attaqué les Français , étaient entièrement noîrs. Leurs cheveux crépus étaient teints en blanc, en jaune et en reuge. Leur usage de porter des armes offensives et défensives , et surtout l'adresse avec Isiquelle ils s'en servaient, fit donner à leur rivière le nom de rivière d^ Gu^riers. Le vent étant ti^p faible pour aider les navires à refouler la marée, on renonça à ce mouillage, fiougainville nonuna la baie et l'ile eotîèiee ile et baie Choîseul ^ En soitant du détroit, on ^^*çut dans l'o^iest une côte longue et montueuse avec des sommets d'une prodigieuse hauteur. Sa partie septentrionale était terminée par une pointe qui s'abaissait insemiblement et formait un cap remarquable que Bougainville nomn»a cap l'Averdi '. En le dcmblant, onx aperçut une côte, cou-
* L*ile Ghoiaeiil, de f areklj^el Salomon , duquel la poslUon et même FnIsteDoe étaient
pour Boagainvttle un objet de doute.
'Celte côte était celle d'une ile qui fait également partie de rarchipel Salomon, dont on a parlé dans la note préoédeote, et porte le nom de Bougainville. La peote de ses hautes
rant sur le nord-iioi-d-ouest, d'où se détachèrent trois pirogues qui s'arrêtèrent à une portée de fusil des navires. Ceux qui les montaient accostèrent la Boudeuse en monti*ant des noix de cocos et en criant : Bouka, bouka, onellé, mots qu'ils répétaient sans cesse. Ils s'éloignèrent bientôt en faisant signe qu'ils allaient chercher des cocos; mais à peine forent -ils à vingt pas de distance que l'un de ces nègres, aux cheveux courts et crépus , aux oreilles al-* longées^ aux dents rougies parlebétel^ tira perfidement une flèche qui heureusement n'atteignit personne. Cette tle parut être fort peuplée y car on y vit un grand nombre de cases et des traces de culture. L'agréable aspect qu'elle présentait faisait souhaiter aux navigateurs d'y trouver un bon mouillage y mais le vent et les courants les éloignèrent de cette terre, à laquelle Bougaiuville donna le nom d'île Bouka, du mot qu'il avait entendu répéter par les naturels.
Le 6 juillet, la Boudeuse et VEtoile allèrent mouiller dans une belle baie de l'île que l'Anglais Dampier, qui la découvrit le premier, avait nommée la Nouvelle-Bretagne^ et de laquelle on avait eu connaissance entre le nord-ouest et l'ouest, en quittant Bouka. Le débai^ement était magnifique. L'intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait quatre ruisseaux ; le bois «e trouvait au bord de la mer et était de bonne qualité ; les deux vaisseaux étaient à portée de la voix l'un de l'autre et de la rive, enfin le port et les environs étant inhabités dans une grande étendue, et l'on y jouissait d'une entière liberté. Malheureusement on ne put découvrir aux alentours ni cocos, ni bananes, ni aucune des ressources qu'on aurait pu tii*er d'un pays habité; la seule chose qu'on trouva dans les bois ce fuirent quelques dioux palmistes qu'il fallut disputer k d'énoitnes fourmis. I^ pêche et la diasse n'étant pas en outre fructueuses y on fut réduit au strict
montagnes t'adoucit pour yenir foroier ée grandes vaUées , et s'élendre ensuite en vastes plaines. Elle est couverte d'arbres Jusqu'aux sommets les plus élevés qui semblent se perdre dans les nues.
nécessaire, chose triste avec les nombreux malades que Ton comptait sur les deux bords. Non loin du lieu où on était campé, un matelot, en cherchant des coquillages, trouva un morceau de plaque de plomb sur lequel on pouvait encore lire ces restes de mots anglais : « hor'd hère ick majesty's. » On voyait encore la place des clous sur cette inscription, qui semblait peu ancienne. Cette découveite engagea Bougainville à explorer soigneusement les environs du mouillage. £u suivant la côte environ deux lieues, on arriva à une baie au fond de laquelle tombait une belle rivière. On vit là des arbres sciés récemment et l'arbre où avait été placée rinscription. Des rejetons poussés sur la coupe d'un des arbres abattus firent penser qu'il n'y avait pas plus de quatre mois que les Anglais, conduits par Carteret, avaient mouillé dans cette anse. Dans ces excursions, on pai'courait un pays montagneux sur un sol léger où le rocher était à peine recouvert. Les arbres y arrivaient cependant à une grande hauteur ; ils étaient d'un bois très beau; le poivre, le bétel, Tareck et le beau jonc des Indes y croissaient; néanmoins le botaniste Gommerçon ne ti*ouva pas en général le pays riche pour ses études. Les seuls quadrupèdes que l'on rencontra furent des espèces de sangliers ou cochons marrons, dont on ne put tuer aucun. On vit de nombreuses espèces d'oiseaux, dont plusieurs étaient d'un aspect singulier. La disette continuait à se faire cruellement sentir ; chaque jour il fallait faire quelque nouvelle réduction sur les i*ations, aussi bien sur celles des officiers que des matelots ; on en était réduit aux seuls vivres que contenaient les navires , car le pays ne fournissait aucune ressource, et de toutes les chasses qu'on faisait dans les bois, on revenait toujours les mains vides. Le nombre des malades allait toujours croissant à cause du défaut d'aliments frais et du temps qui était chaud et lourd. Tout se réunissait pour faire ardemment désirer à Bougainville d'appareiller, et il n*attendait plus pour cela que la fin des réparations qu'avaient- exigé ses navires. Elles furent terminées le 19 juillet ; mais, pendant plusieurs joui-s, le temps ne permit pas de songer à sortir du ï>ort.
Le 22, on ressentit, un tremblement de terre qui dura, par deux fois , deux minutes , et pendant lequel la mer haussa et baissa plusieurs fois de suite. Les orages se succédaient sans interruption, et le tonnerre grondait presque continuellement. Enfin, Taurore du 24 amena le beau temps, et, le soir du même jour, une brise favorable s' étant élevée, les navires appareillèrent et sortirent de ce port, que Bougainville avait nommé port Praslin ' .
La disette était de plus en plus cruelle à bord de la Boudeuse et de V Etoile quand on remit à la mer. On fut forcé de retrancher encore une once de pain sur chaque ration. « Le peu qui nous restait de vivres , dit Bougainville dans la relation de son voyage , était en partie gâté , et, dans tout autre cas , on eût jeté à la mer toutes nos salaisons ; mais il fallait manger le mauvais comme le bon. Qui pouvait savoir quand cela finirait? Telle était notre situation, de souffinr en même temps du passé qui nous avait afiaiblis, du présent dont les tristes détails se répétaient à chaque instant, et de l'avenir dont le terme indéfini était presque le plus cruel de nos maux. Mes peines personnelles se multipliaient par celles des autres. Je dois cependant publier qu'aucun ne s'est laissé abattre, et que la patience à souffrir a été supérieure aux positions les plus critiques. Les officiers donnaient l'exemple , et jamais les matelots n'ont cessé de danser le soir, dans la disette comme dans les temps de la plus grande abondance. Il n'avait pas été nécessaire de doubler leur paye, w
En longeant la côte de la Nouvelle-Bretagne, à trois lieues environ, l'on découvrit au large des îles échelonuiées de distance en distance que Bougainville appela l'ile de Bournand, l'île
* Il est situé à hpolnfe nord -est de la baie que Dampier, en découvrant la Nouvelle- Bretagne en 1700, avait nommée baie Saint-Georges. Dans le voyage que Ht le navigateur anglais Garteret à cette baie , voyage dont Bougainville avait trouvé en ce lieu même de ai récentes traces , il acquit la certitude que cette baie qu'on croyait formée par les deux pointes d'une même terre était un détroit d'environ cent lieues , séparant deux Iles. 11 le suivit dans toute sa longueur^ ouvrant ainsi , par cette découverte, une route plus courte et plus sûre que celle du nord aux navigateurs qui se rendraient de la mer du Sud aux Moiuques. H nomma ce canal détroit de Saint- Georges, et la terre qui en formait le côté le plus septentrional, llo de la Nouvelle-Irlande.
d'OraisoD, Ttle du Bouchage, Tlle Suzannet^ des nom des offiden de la Bùudeuié et de FÉioiU. On eut la visite de quelques pirogues montas par des nègres à cheveux crépus, poudrés de Uanc et quelquefois ornés d'aigrettes de plumes. On voulut se procurer quelques rafhitchissements par des échanges avec eux ; mais, comme ils prenaient toujours et ne voulaient rien rendre , on y renonça. Leurs visites avaient sans doute pour but unique de leur part de reconnaître les navires pour les attaquer. Ils s'en prirent à VÉmle, qu'ils avaient remarqué être le }dus petit des deux bâtiments. On répondit à Tessaim de pirogues qui environnaient V Étoile et lui envoyaient des flèches et des pierres, par une fusillade qui déconcerta les insulaires et les mit en fuite. Depuis ce moment on ne les revit jdus.
En perdant de vue les côtes de la Nouvelle-Bretagne» et eti gouvernant vers le nord^ouest, la première terre que Bougainville découvrit fut une lie plate, longue d'enviran trois lieues, remplie de cocotiers, et couveite, au bord de la mer, de beaucoup de cases très hautes et jM-esque carrées qui ra{^laient celles de Taïti. Un grand nombre de pirogues occupées à la pèche et qui ne se dérangèrent pas môme pour voir les navires, entouraîeut cette terre que Bougainviile appela île des Anachorètes. Non kûn^ il y en avait beaucoup d'autres plus petites, basses et bmsées, et paraissant inhabitées, entre lesquelles, le calme étant venu, les navires coururent grand risque d'être jetés à la côte par les courants^. Bougainviile nomma ce groupe d'tles l'Échiquier.
Le 11 août, à midi, les navires étant par 3^ 17" de latitude australe, on aperçut dans le sud une terre haute et montueuse qu'on ne distinguait pas assez pour la détailler. On voyait seulement une grande baie et des terres basses. C'était la côte de la Nouvelle-Guinée, que Bougainviile prolongea les jours suivants à environ dix lieues de distance, et reconnut dans une grande étendue. Le 15 août^ étant d'après son estime à 1*" 17" de latitude australe, Bougainviile éprouva de violentes marées qui lui- firent soupçonner ou une grande rivière dans le continent, ou un
passage coupant en deux les terres de la Nouvelle^^Guinée.
Le 90 août, les vaisseaux passèrent pour la seconde fois la ligne, et cessèrent de voir la terre. Mais Bougainville craignant de manquer le débouquement dans la mer des Indes, et de se trouver engage dans Tun des golfes de Gilolo, repassa la ligne, et vit de nouveau la terre, courant sur rouest-nordH)ue8t. Il était près de deux tles basses et couvertes d'arbres, dans Tune des«^ quelles il crut voir des habitations. Espérant en tirer quelques rafraîchissements, Bougainville y envoya le chevalier de Suiannet avec deux bateaux armés. Mais on eut une déception : ce qu'on avait pris pour un village n'était qu'un amas de roches creusées en cavernes par Faction de la mer, et les arbres qu'on avait vus ne portaient aucun fruit.
Le 25 août, Bougainville passa une quatrième fois la ligne, et se trouva en vue de la terre des Papous. Entre cette terre et un amas d'tles et d'ilôts assez élevés, les navires débouquèrent par un canal de deux à trois lieues de large, que Bougainville nomma le Passage des Français, et au sortir duquel on entra dans l'archipel des Moluques. Le 51 août, au point du jour, les navires étaient à sept ou huit lieues d'une côte partie boisée , partie défrichée, où se voyaient, de distance en distance, des montagnes très élevées* Elle appartenait à l'tle de Céram% Bougainville se trouvant, le 1*^ septembre, à l'entrée d'une baie, et ignorant que dans le moment les habitants de Céram étaient en guerre avec les Hollandais qu'ils venaient de chasser de presque toutes les parties de leur île, arbora pavillon de Hollande, et tira un coup de canon. A ce signal, les bateaux qu'on avait aperçus dans la baie, loin de venir à sa rencontre, se réfugièrent à terre. En quittant Céram, on se dirigea vers Ttle Bourou, à laquelle on mouilla dans une baie, vis-à-vis d'un bourg nommé Cajeli. Cette relâche était bien nécessaire aux équipages des deux bâtiments qui soufiî'aieut depuis longtemps d'une cruelle disette; elle produisit le plus heureux effet sur les malades. On quitta la rade de Cajeli, le 7 septembi^e, pour aller passer, entre l'île de Pan-
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gasani et Tîle Bouton, le détroit qui porte ce nom. Des deux côtés de ce canal on vit des maisons isolées ou groupées en villages sur la croupe des montagnes, et des terres bien cultivées. Le 16 septembre, les navires mouillèrent en dehors du détroit, dans la baie de Bouton, qu'on quitta le lendemain. Passant entre l'île Saleyer et la côte de Célèbes, qui ofirait aux regards le plus magnifique aspect, on parcourut le détroit de Saleyer , dernier passage difficile qu'on eut à franchir pour arriver à Java. Le 24 septembre on eut la première vue de cette île que l'on prolongea les jours suivants pour venir mouiller en rade de Batavia. « C'est ainsi, dit Bougainville, qu'après avoir tenu la mer pendant dix nnois et demi, nous arrivâmes le 28 septembre 1768, dans une des plus belles colonies de l'univers, où nous nous regardâmes tous comme ayant terminé notre voyage. »
m'était en effet, au moins en ce qui concernait les découvertes, car il ne restait plus à Bougainville qu'à parcourir une route dès longtemps fréquentée. Le 17 octobre, les navires étant bien approvisionnés , appareillèrent de Batavia où Bougainville ne se souciait pas de séjourner, à cause de la mousson pluvieuse de l'ouest qui y amène des maladies funestes aux Européens. Le 19, on sortit du détroit de la Sonde et l'on fit voile pour l'île de France par un temps si favorable que vingt jours après on y jeta l'ancre. Bougainville aussitôt après son débarquement s'occupa de faire réparer ses bâtiments, de faire soigner ses malades, et de changer ses vivres pour de plus frais. 11 déposa à l'île de France des instruments , du fer et beaucoup d'effets désormais inutiles pour lui, mais dont la colonie avait grand besoin. Le botaniste Commerçon, l'astronome Verrou, tous deux dans un but scientifique, un ingénieur, plusieurs volontaires et vingt-trois soldats de marine restèrent à l'île de France. « Il n'était pas malheureux, après un si long voyage, dit Bougainville avec une sorte d'orgueil d'ailleurs bien pardonnable, d'être encore en état d'enrichir cette colonie d'hommes et d'effets nécessaires. » La satisfaction de cet heureux retour fut cruellement troublée par la perte de deux
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officiers de rexpédition. L'uu d'eux était le chevalier du Bouchage y marin distingué et aimable compagnon de fortune , qui mourut dans les bras de Bougainv ille , le 19 novembre, laissant de bien vifs et bien justes regrets au cœur de ses amis. Le 12 décembre, la Boudeuse appareilla de File de France laissant en arrière l'Etoile qui n'était pas encore réparée et qui suivit la frégate à un mois près. Le temps n'ayant pas permis de connaître l'île Bourbon, on alla droit vers le cap de Bonne -Espérance où l'on jeta l'ancre le 9 janvier 1769. Au bout d'une semaine on en sortit , bien approvisionné, pour venir mouiller, le 4 février, à l'île de l'Ascension. C'était la dernière fois qu'on devait jeter l'ancre en port étranger. On apporta à Bougainville un papier, renfermé dans une bouteille que l'on déposait d'ordinaire sous une des roches de la baie, pour que les vaisseaux de toutes les nations qui relâchaient à l'Ascension, y inscrivissent leurs noms. Le navigateur français mit le nom de la Boudeuse , au-dessous de celui du Swcdlow (V Hirondelle) y commandé par le navigateur anglais Carteret.
Après avoir essuyé, près d'Ouessant, une violente tempête, Bougainville vint abriter sa frégate, le 16 mars 1769, dans le port de Saint -Malo, terminant ainsi heureusement une navigation de deux ans et demi, pendant laquelle il n'avait perdu que sept hommes.
A peine revenu dans sa patrie, qu'il venait d'enrichir de nombreuses découvertes, Bougainville s'occupa de rédiger la relation de son voyage autour du monde; il eut soin de dégager son style 3e la surabondance des mots techniques, et ofiFrit dans des mémoires de navigation le pendant de Duguay-Trouîn dans des mémoires de marine militaire. Il est un des rares marins qui ont aussi bien su tenir la plume que porter l'épée, et c'est ce qui fait encore de lui un homme à part. Doué d'un jugement exquis, rien ne manque dans sa narration, et il n'y met rien de trop; pour peindre sa chère Otaïti, le marin devient poète.
Aussi s'est- il fait, et se fera-t-il toujours lire avec le plus
grand intérêt; et a-t-il été traduit dans toutes les langues. Bougainville ne s'était encore signalé sur mer que comme navigateur. La guerre de Tludépendance de FAmérique lui donna Toccasion de se faire connaître comme marin militaire. Il prit une part honorable, £omme capitaine du vaisseau le Guerrier, de soixante --quatorze canons 9 à la bataille navale de la Grenade, gagnée par d'Estaing sur Tamiral Byron, le 6 juillet 1779. Cette même année, il fut promu au grade de chef d'escadre, et, pour* suivant fort adroitement une double carrière sur terre et sur mer, il fut nommé presque en même temps maréchal de camp. C'était peut-être un peu trop à la fois, et il se pourrait que l'habile manœuvrier sur mer s'en soit ressenti. On ne le vit paraître en effet pendant les quatre années de la guerre, que dans deux ou trots gi*andes affaires maritimes. Toutefois, commandant l'avant-garde de l'armée navale de France à la bataille de la Chesapeak, le 5 septembre 1781 , qui fixa eu quelque sorte l'indépendance de l'Amérique, il se comporta avec autant d'habileté que de valeur, et fit dès le commencement de l'action une manœuvre décisive. Il fut moins heureux dans les tristes et derniers combats que le comte de Grasse engagea avec les flottes d'Angleterre. A la bataille des Saintes surtout, le IS avril 1782, où l'on vit un vaisseau amiral de France devenir le trophée de Tennemi, Bougainville qui montait le vaisseau V Auguste, de quatre-vingts canons, avec qualité de commandant de rarrière-gai«de française , ftit accusé par de Grasse, de n'avou* pas obéi aux signaux de ralliement répétés plusieurs fois, et, au lieu de régler sa marche sur celle du vaisseau amiral, de s'en être éloigné, de l'avoir même abandonné, et de s'être tenu, par excès de prudence, dans une inaction presque complète ; tandis que le courageux et habile lieutenant général marquis de Vaudreuil ^ au contraire, commandant l'avant-garde,
> Un oavrage, dont noas ne connaissions pas la fin lors de l'impression de la troisième édition de notre Histoire maritime de France , mais qui n'a pas cessé de le disputer en Inexactitudes de toutes sortes, en confusion de dates (quand U a des dates) , d'époques et d'individus, à la prétendue Hiitoire de la marine /ranpaise, de M. Eugène Sue, a fait de ce marquis de Vaudreuil le même que Louis-Philippe de Rigaud, dit le comte de Vaudreuil,
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avec l6 vaisseau le Triomphant , et le comte de Vaudreuil , chef d'escadre, frère de celui-ci, monte sur le Sceptre, n'épargnaient rien pour prévenir la catastrophe du vaisseau amiral la Ville de Paris. Sans doute, il n'en faut point croire sur parole le comte de Grasse, honteux de sa défaite et tout disposé à en rejeter la faute sur autrui. Néanmoins, un conseil de guerre, tenu en 1784, au sujet de la défaite des Saintes, après avoir payé, comme avait fait Louis XYI en personne, un juste tribut d'éloges à la conduite du marquis de Vaudreuil dans toutes les circonstances de la journée, blâma Bougainville pour n'avoir pas, dans l'après-midi, particularisé ses signaux et fait manœuvrer son escadre pour le plus prompt ralliement possible au corps de bataille; il fut en conséquence condamné à être admonesté en présence du tribunal assemblé. Comme correctif, il est vrai, on loua sa conduite dans la matinée de la bataille. Son caractère aimable et conciliant le fit choisir, en 1790, pour aller apaiser les ti*oubles qui s'étaient manifestés dans l'armée navale du lieutenant général d'Albert de Rions, à Brest. Mais toute son habileté à manier l'esprit des hommes échoua devant les circonstances ; et il eut assez à faire dans les années suivantes d'employer toutes les ressources de son imagination à sauver sa propre personne des événements qui portaient à Féchafaud la plupart de ses frères d'armes. Quand la tourmente
qui commandait le vaisseau V Intrépide dans le beau combat de TÉtenduère, en 1747, et ajoute, en parlant du comte de Vaudreuil de V Intrépide, qu'on regrette d'avoir vu sa carrière s'obscurcir au combat des Saintes, en 1782. Or, ce Vaudreuil, qui déjà était au service en 1698, et fut fait capitaine de vaisseau en 1738, chef d'escadre en 1748, lieutenant général des armées navales en 1763, mourut à Tours le 17 novembre 1763. (Voir V Armoriai général de France, registre 6, où tous les titres de Vaudreuil ont été fournis par la famille, et où Ton trouve une admirable lettre adressée par l'Étenduère au commandant de V Intrépide, Voir aussi Y Alphabet Laffllard et les Archives de la marine, sur lesquelles nous maintenons toujours que l'auteur de l'ouvrage en question a dû passer sans les lire.) Quant au reproche que le même ouvrage fait au marquis de Vaudreuil d'avoir manqué de vigueur à l'action des Saintes , nous renvoyons aux pièces de la section historique de la marine , au jugement imprimé du conseil de guerre, en date de l'année 1784, à la Gazette de France et an Mercure de Franre du temps, pour convaincre son auteur de la plus grande légèreté dans ses appréciations et ses propres jugements. On y regarde à deux et à dix fois avant d'entacher d'un seul coup , en les confondant, deux belles réputations maritimes , à moins que l'inflexible histoire ne soit là qui veuille que l'on condamne avec elle.
se fut calmée, il reparut, et fut nommé, en 1790, membre de là section géographique de l'Institut, puis membre du bureau des longitudes. Napoléon le fit sénateur et comte de l'empire. C'est au milieu de ces honneurs, et entouré d'une société qui le recherchait, jusque dans sa vieillesse, pour les grâces et le charme invincible de sa conversation, l'enjouement de son esprit, que Bougainville mourut plein de jours et de gloire, et sans la moindre infirmité, le 51 août 1811, dans sa quatre-vingt-neuvième année.
Ouvrages consultés : F'oyage autotw du monde , par Bougainville ; édition iD-4<». — Voyage aux Ues Malouine$, par Pernetti. 2 vol. in-8. — Les diverses histoires de la guerre de l'indépendance de TAmérique citées dans notre Histoire maritime de France. — Pièces manuscrites et autres des arcliives de la section historique de la marine. — Gazette et Mercure de France , etc., etc.