SURVILLE
CAPITAINP DE VAISSEAU,
— De 4769 à 4770. ->
Dans l'aimée qui précéda celle du retour de Bougainville en Europe, Law de Lauriston, gouverneur de Pondichéry, et Chevalier, gouverneur de Chandernagor, ayant projeté une expédition de commerce et de découvertes à la fois, en confièrent le commandement à un capitaine de vaisseau au service de la compagnie des Indes, qu'ils s'associèrent. Ce capitaine, qui avait nom Jean-Françoîs-Marie de Surville, avait la réputation d'un habile marin et s'était fort distingué par son courage et son sang-froid dans les guerres de l'Inde , sous Louis XY . 11 se rendit en France où il obtint de la compagnie l'autorisation d'armer à son compte et à celui de ses associés un vaisseau pour faire le commerce d'Inde en Inde. Après avoir, durant cinq mois, surveillé à Nantes la construction d'un bâtiment de 52 canons, appelé le Saint-Jean'-Bapiisley sur lequel il mit pour trois ans de vivres et tout ce qui était nécessaire à un long voyage, Surville se rendit d'abord dans l'Inde avec ce navire, et y embarqua une riche cargaison. Le 3 mars 1769, le Saini-Jean'-Bapiiste appareilla de la baie d'Ëngeli, dans le Gange. Le but principal de
ses armateurs, était disait-on, la prise de possession d^une île fabuleusement riche, et découverte récemment par les Anglais à sept cents lieues des côtes du Pérou. Quoi qu'il en soit, le vaisseau aux ordres de Surville dirigea sa route vers les Philippines qu'on reconnut le 17 août, par la latitude de IS"" 24', et ensuite, en allant au nord , vers les îles Baschy près desquelles on jeta l'ancre trois jours après. Ces îles avaient été découvertes en 1687, parDampier, qui leur avait donné le nom d'une liqueur faite avec le jus des cannes à sucre dont les insulaires font leur boisson principale. Les naturels de Baschy que Surville eut occasion d'observer avaient le teint cuivré, la figurq douce et peu allongée, les lèvres minces et les yeux bridés comme ceux des Chinois. Leurs villages étaient construits sur des montagnes escarpées au pied desquelles la mer battait, et pour y parvenir ils grimpaient par des espèces d'escaliers pratiqués dans le roc et par des sentiers ardus. Leur occupation principale était la pèche ; ils y allaient dans des pirogues solides, quoique légèreSi qui contenaient une vingtaine de personnes. Le caractère de ces insulaires répondait à la douceur de leur physionomie et aurait dû engager le commandant du Saint'Jean-'Bapiiste à rester avec eux en bons rappoi*ts; mais trois de ses hommes ayant déserté la veille du jour où on devait lever l'ancre, il fit arrêter à terre six indigènes qu'il soupçonnait d'avoir protégé la fuite des matelots. Quoiqu'il y eût pendant ce temps un grand nombre d'insulaires occupés à commercer sur le navire français^ ils ne cherchèrent point à venger leura compatriotes, et en les voyant ainsi prisonniers ils ne songèi*ent qu'à fuir précipitamment pour éviter un sort pareil. Dans ce moment de confusion, on en prit vingt qu'on gan'Otta pour les conduire dans la chambre du conseil ; il y en eut qui se jetèrent courageusement à la mer, et qui regagnèrent en nageant une de leurs pirogues à une assez grande distance du navire , quoiqu'ils eussent les mains liées derrière le dos. On crut être parvenu à faire comprendre aux prisonniers qu'on n'avait agi ainsi que pour forcer leurs compatriotes à ramener les matelots .déserteurs, et
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que la liberté leur serait rendue à tous à cette condition ; ils parurent enchantés de cet espoir et demandèrent qu*on les laissât aller, promettant de revenir bientôt avec ceux qu'on réclamait. Ils furent tous déliés , moins les six qu'on avait pris à teire, et à l'empressement qu'ils mirent à s'éloigner du vaisseau, on jugea qu'ils n'y reviendraient sans doute pas. Mais on fut bientôt détrompé : ils arrivèrent avec de gi'andes démonstra-*tions de joie^ amenant, au lieu des trois matelots qu'on leilr demandait^ trois cochons bien garrottés. Le chef de la bande les oflrità SurvlUede l'air le plus satisfait; taiais celui-ci témoignant sa colère de ce qu'on n'avait pas exécuté ses ordres, les insulaires efirayés se précipitèrent dans leui'S pirogues et s'éloignèrent du vaisseau» Les trois matelots ne revenant pas à bord, Surville appa* reilla le 24 août , n'emmenant que trois de ses prisonniers pour remplacer les hommes qui lui manquaient. Ces trois insulaires de Baschy, quoique foit désolés de quitter leur tle, ne gardèrent point rancune aux Français, et, par leur douceur, s'attirèrent leurs bonnes grâces pendant le reste du voyage. Deux d'entre eux moururent du scorbut, le troisième s'attacha au subrécargue du navire, qui le garda auprès de lui.
Le Saint-Jean-Baptiste œupa la ligne par 146"* à l'est du méridien de Paris, et, le 7 octdi)re> on découviât des terres par G^'SG" de latitude sud. La première qu'on l'eleva fut appelée île de la Première-^Yue. Un petl plus loin commençait une chaîne de montagnes s'étendanf à peite de vue dans l'ouest-quart-sud-ouest. Après l'avoir côtoyée jusqu'au 15 octobre, et avoir découvert l'île Santa-Isabella, on Vint jeter l'ancre dans un port bien abrité et formé par un nombre infini de petites lies. Surville le nomma Port-Praslin. Il était autre toutefois que celui auquel Bougain ville avait donné le même nom. A peine le Saint-^eanSaptiiU était-il mouillé, qu'on vit arriver plusieurs pirogues. Ceux qui les montaient avaient la peau basanée ou noire comme celle des Cafres avec lesquels ils avaient une grande ressemblance. Ils portaient une grosse cheville dans la cloison du nez, des boucles d'oreilles et
des bracelets. Leui*s cheveux et leurs sourcils étaient poudra d'ocre. Ces insulaires ayant offert amicalement d'indiquer un bon endroit pour faire de Feau^ Surville envoya ses canots à terre. L'officier qui les commandait ne voulut point tes échouer selon le désir des sauvages, parce que te lieu où ils avaient abordé était foit resserré et plein de broussailles. II envoya seulement à la recherche d'une aiguade quatre de ses gens, qui, mal dirigés à dessein par les insulaires, et se voyant ensuite abandonnés de ceuxci, revinrent aux canots non sans peine, et n'ayant rien trouvé. Se méfiant à bon droit des indigènes qui semblaient avoir voulu l'attirer dans une embuscade, et chercher à disperser ses gens pour en mieux venir à leurs fins, l'officier français réunit sou monde et se rembarqua. Ce fut alors que les insulaires, qui étaient environ cent cinquante, s'armèrent de leurs flèches, de leurs lances, de leurs massues et de leurs boucliers, et attaquèrent les Français. On leur riposta par deux décharges qui tuèrent ou blessèrent une quarantaine d'entre eux. L'officier qui commandait le détachement, et qui, de même que plusieurs matelots, avait été atteint par les flèches et les pierres des sauvages, ajusta leur chef et le tua roide. Les ennemis étant dispersés, ils s'empara de quelques-unes de leurs pirogues, brisa les autres et revint à bord. Surville fit prisonnier par i*use un insulaire nommé Lova- Sarega, et le garda à son bord. Dans un pareil état d'hostilités avec les naturels, on ne put se procurer au Port-Praslin que du bois, et de l'eau. Surville se hâta d'autant plus de quitter ce port, dont il avait pris possession au nom du roi de France, que ses gens commençaient à y mourir du scorbut. Il nomma les îles qu'il venait de reconnaître terre des ArsacideSy qu'il croyait être Tétymologie du mot assassin; mais le nom d'îles Salomon, par lequel l'Espagnol Mendana, qui les avait découvertes en 1S67, avait voulu consacrer la richesse de cet archipel, est resté le plus généralement admis, quoique l'Anglais Shortland ait essayé, depuis Surville, de lui imposer celui de Nouvelle-Géorgie. Lova- Sarega, qui montra beaucoup d'intelligence et une grande facilité
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à apprendre difféi'entes langues, fut bientôt capable de donner des détails sur les mœurs de ses compatriotes. La guerre est l'état habituel des Arsacides, et les prisonniei's qu'on y fait deviennent les esclaves du vainqueur. Ils ont dans Fintérieur des terres des villages considérables. Leur souverain est tellement absolu, que marcher sur son ombre est un crime puni de mort, dont se rachètent seulement quelquefois les grands du pays, eu abandonnant une partie de leur fortune. Les médecins sont en grande vénération chez les Arsacides, et ne professent que quand ils ont atteint un âge respectable. Lova-Sarega, inten*ogé sur sa religion, dit que les hommes allaient au ciel après leur mort, et de tpmps en temps revenaient apprendre à leui's amis les bonnes et les mauvaises nouvelles, et leur montrer les endroits favorables pour la pèche.
Surville découvrit ensuite dans le même archipel l'île des Contrariétés, qu'il nomma ainsi à cause des calmes et des courants qui s'opposaient à ce qu'il la doublât. Elle était habitée, mais on ne s'entendit guère mieux avec ses habitants qu'avec ceux du Port-Praslin, et dès que le temps le permit. Surville s'en éloigna. Il reconnut chemin faisant d'autres îles, qu'il nomma Iles des Trois-Sœurs et de la Délivrance. Ayant atteint la pointe orientale des tenues Arsacides, il lui imposa le nom de cap Surville. Dirigeant ensuite sa route vers la Nouvelle-Zélande, il la reconnut dès le 12 décembre, par SS"" 57" de latitude ; mais on ne put y mouiller que le 17, dans une baie qu'il nomma baie de Lauriston ; au fond de cette baie était une anse qu'il appela anse Chevalier. Par un singulier hasard, le célèbre Cook relevait dans le même moment l'entrée de cette grande baie, et la nommait Baie-Double, et quoique si rapprochés l'un de l'autre, à une si gi*ande distance d'Europe, le navigateur anglais et le navigateur français ne se rencontrèrent pas.
A la première descente que fit Surville dans la baie de Lauriston, il fut reçu amicalement par les nouveaux Zélandais venus au devant de lui sur le rivage , avec un de leui*s chefs. Mais quand il
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retourna à terre le lendemain i on ne lui montra pas tant de coufiattcei et les insulaires qu'il vit attroupés sur le rivage étaient tous armés. Leur chef vint dans sa pirogue au devant de Surville et lui demanda soti fusil pour le montrer à ses compagnons^ qui paraissaient attendre avec inquiétude le résultat de cette entrevue. Le commandant français n'ayant voulu confier que son épée au chef zélandais ^ celui-ci courut la faire voir à ses compati*iotes eu leur faisant un discours chaleureux qui sembla les rassurer entièrement ) car dès ce moment on fut en bonnes relations avec eux. Le Saini-Jean-Baptiêle quitta ce premier mouillage pour aller jeter l'ancre dans l'anse Chevalier ; il y eût infailliblement péri par une horrible tempête ^ sans l'habileté de son ^commandant de qui le sang-froid à l'heure du danger ne se démentait jamais. Pendant que le navire luttait contre la tempête^ la chaloupe i qui portait les malades ^ tenta inutilement de revenir à bord ; elle fut jetée dans une anse^ où elle resta pendant le mau-> vais temps. Les maladeë qui y étaient embarqués furent l'ecueilrlis par Naginoui , chef du village , qui les abrita dans sa case i leur donna des rafraîchissements , et^ pour cela, ne voulut recevoir aucun salaire. La tourmente étant apaisée, Surville s'aper^ çut qu'un de ses canots avait été détaché du vaisseau f et était allé s'échouer sur le rivage < 11 l'envoya chercher, mais les habitants s'en étaient emparés dans l'intervalle, et on ne put le ravoir < Pour se venger de ce larcin i Surville fit brûler les pirogues et les cases des Nouveaux-Zélandais , et ramena prisonnier sur son navire le chef Naginoui qui avait si généreusemeiit recueilli les malades de la chaloupe pendant la gi'ande tempête , et qui mourut à bord dans la traversée. Après ces actes rigoureux , en raison desquels Surville fut accusé d'avoir disposé les Nouveaux-Zélandais à la vengeance, dont on ven*a qu'un autre navigateur français fut victime, le Saint-Jean-Bapîiste quitta la baie Lauriston , où désormais on ne pouvait plus espérer se procurer des rafraîchissements.
Surville traversa la mer du sud sans faire aucune découverte ,
et arriva dans les parages de l'île qu'où disait être le but principal de son voyage ; mais la disette et le scorbut le contraignirent à cesser ses recherches et à gagner au plus vite les côtes du Pél'on qu'il découvrit le 5 avril 1770. Le Saint-JeanSaptiste, étant mouillé devant la barre de Chilca, Surville voulant aller vers le vice-roi du Pérou pour lui rendre compte des motifs de sa relâche, s'embarqua dans un canot et tenta , malgré les représentations de son second qui connaissait les dangers de cette côte , de franchir la barre de Chilca. La mer était mauvaise , la frêle barque, entraînée sur la bail'e par la force des lames , chavira , et ceux qui la montaient , moins un Malabar, excellent nageur, perdirent la vie. Surville fut inhume à Lima , avec les honneurs dus à son titre de gouverneur de Pondichéry en survivance. Après ce funeste événement, le lieutenant Labbé prit le commandement du Saint^ean-Baptisle, qu'il ramena en France.
Ouvrages consultés : Foyage de Surville et YAtlae des voyage» dans la mer du Sud, racaeinis par de Laborde, à la Bibliothèque da roi.