‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 22 sur 27 · LA PEYROUSE · texte numérisé non relu

LA PEYROUSE

CHEF DESCADRE.

La Peyrouse fut navigateur et marin presque dès Fenfance . A quinze ans il sortait des écoles de la marine pour faire ses pi-emières campagnes. Il assista aux désastres maritimes de la dernière moitié du règne de Louis XV. Monté sur le Formidable que commandait Saint-André Duverger à la funeste bataille de Belle- Isle, perdue par le maréchal de Conflans , il fut pris avec ce vaisseau qui avait fait la plus vigoureuse défense. Rendu à la libellé, il fit encore trois campagnes en qualité de garde marine sur le vaisseau le Robuste. Après la fatale paix de Paris, il fut nommé enseigne de vaisseau, le 1*' octobre 1764, et navigua presque continuellement jusqu'à l'année 1778, que la France vint jeter sa puissante épée dans la guerre de l'Indépendance de l'Amérique, et faire payer chèrement à l'Angleterre la conquête qu'en d'autres jours elle avait faite du Canada. La Peyrouse avait été nommé lieutenant de vaisseau le 4 avril 1777. Il commandait avec ce grade la frégate VAmazoney lorsqu'elle protégea, en 1779, la descente du vice-amiral d'Ëstaiug à la Grenade ; il alla mouiller

fT-

-âhcn^diB bt la petirouet.

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. Ml

à portée de pistolet d'une batterie ennemie. Et quand api'ès sa prise de la Grenade, d'Ëstaing, rencontrant du même coup une double victoire, alla combattre et vaincre l'escadre de l'amiral Byron, ce fut La Peyrouse, avec sa frégate, qui alla porter les ordres du vice-amiral français dans toute la ligne. Le 7 octobre de la même année, La Peyrouse, commandant toujours la frégate rAmazone^ de vingt-six canons, fit amener pavillon à la frégate anglaise VArielf de même force, sur la côte de Géorgie. Deux mois après, le 8 décembre, il enleva le corsaire le Tigre, de vingtdeux canons, qui s'était défendu avec acharnement. Ces beaux faits d'armes, sa réputation croissante d'habile manœuvrier et sa prodigieuse activité, le firent élever, le A avril 1780, au grade de capitaine de vaisseau. L'année suivante, commandant la frégate TÂstrée, il fit une brillante croisière, ayant sous ses ordres le jeune Latouche-Tréville *, qui montait la frégate VHermione. Avec ces deux frégates seulement, le 22 juillet, il donna la chasse, dans les pai'ages de l'tle Royale, à une flotte marchande d'Angleterre qu'escortaient six bâtiments de guerre. Cinq de ceux-ci ayant formé une ligne pour l'attendre, il courut dessus, toutes voiles dehors, prolongea la ligne anglaise sous le vent pour lui ôter tout espoir de fuir vent arrière, et la canonna avec tant d'activité qu'il l'eut bientôt mise en désordre. Il força la frégate le Charlesion d'amener son pavillon, après lui avoir cassé son grand mât, tandis que Latouche-Tréville obligeait également la frégate le Jack à se rendre. Le éonibàt était si habilement engagé par les deux valeureux commanâaiits,!que les trois autres bâtiments ennemis eussent été infailliblement aussi forcés d'amener, si une nuit épaisse n'était venue tout à coup les protéger de ses ombres. Une si belle victoire, qui avait porté le ravage sur les ponts ennemis, ne coûta aux Français que trois hommes tués et vingt-trois blessés. L'année suivante, 1782, La Peyrouse fit une campagne mémorable qui rappelait celles de d'Iberville sous Louis XIV. 11 fut chargé d'aller

' Voir la vie des deax Lmouchc-Tr^vîlle, oncle el nevea, dans nos Marins illustres.

prendre et détruire les établissementa anglais dans la baie d'HudsoD. Parti du cap Français le 31 mai 1782, avec le vaisseau U Seeptre, de soixante-^quatorze canons , qu'il montait, et les frégates V4»trée et VEngageante, de trente-^six canons chacune, commandées par les lieutenants de Langle et de La JaiUe, il eut connaissance de Ttle de la Résolution, le 17 juillet suivant. Mais à peine eut-il fait vingt lieues dans le détroit d*Hudson que des obstacles de tous genres se multiplièrent autour de lui. Ses vais^ seaux restèi*ent pris plusieurs jours dans les glaces et furent très maltraités ; les matelots allaient à pied sec de l'un à l'autre. Le 50 juillet il vit le cap de Walsingham, situé à la partie la plus occidentale du détroit. Il n'avait eu pour se guider jusque là que quelques points déterminés astronomiquement, insérés dans le Praeiical'-Natfigator, et d'après lesquels, aidé par le capitaine ingé-r nieur de Mansuy, il avait tracé une carte qu'il corrigeait à mesure que la bnime lui permettait de faire quelque relèvement des terres. Pour arriver promptement au fort du prince de Galles, qu'il se proposait dattaquer d'abord, il n'avait pas un instant à perdre, la rigueur de la saison obligeant tous les vaisseaux d'abandonner cette mer dans les premiers jours de septembi^e. Mais son impatience fiit mise à une nouvelle épreuve i car lorsqu'il cemmençait à naviguer avec succès dans la baie d'Hudson, il fut enveloppé de brume, et se vit bientôt environné de gros glaçons qui le forcèrent à faire signal à sa petite escadre de mettre en panne. Dans cette situation, il eut alors la crainte de manquer la saison d'opérer, et il était à peu près décidé à renvoyer son vaisseau aux îles du Vent avec une frégate, et à hiverner avec un seul bâtiment dans la baie. Toute* fois il n'en fiit point réduit à cette extrémité. Le 5 août, les bancs de glace dans lesquels il s'était engagé s'éclaircissaut un peu, il se détermina à les franchir en forçant de voiles, quelque risque que pussent courir ses vaisseaux. II fut assez heureux pour y parvenir, et, le 8 au soir, il découvrit le pavillon du fort du prince de Galles. Les troupes débarquèrent, sans obstacle, à trois quai'ts de lieue de ce poste, et le major de Rostaing, avec deux à trois cents

hommes, alla faire halte i\ portée de canon, et somma Tennemi de se rendre. La résolution qu'avait montrée La Peyrouse ne permit pas au gouverneur anglais d'hésiter ; il se rendit à discrétion, avec les siens; le fort et rétablissement anglais furent immédiatement rasés et brûlés. La Peyrouse^ emmenant trois navires qu'il avait trouvés dans ce mouillage, mit aussitôt à la voile pour aller attaquer le fort d'York, sur la rivière des Hayes. Il éprouva, pour l'atteindre, des difficultés plus grandes encore , s'il est possible, que celles qu'il avait eu précédemment à vaincre. 11 navigua par six ou sept brasses fond de roches sur une côte parsemée d'écueils. Enfin, le 20 août, après avoir couru des dangers innombrables et de toute nature, il parvint, avec son vaisseau, ses deux frégates et ses trois prises vers l'entrée de la rivière de Nelson. II fit prendre connaissance de la rivière des Hayes, qui n'est qu'une branche de celle-ci, séparée d'elle par Tile du même nom sur laquelle s'élevait le fort d'York. II ordonna un relevé exact des sondes, et ses officiers se mirent en état de piloter la division qui les attendait au mouillage à huit lieues au large hors de vue de terre. La Peyrouse n'ayant rien à craindre des ennemis du côté de la mer, descendit dans les chaloupes avec les officiers de Langle et La Jaille , pour présider lui-même au débarquement. Sachant que les principaux moyens de défense de l'ennemi étaient sur la rivière des Hayes, dont un vaisseau gardait en outre l'embouchure, il se décida à entrer dans la rivière Nelson, quoique par là il eût à faire une marche de quatre lieues pour atteindre le fort. Ayant donné l'ordre à ses chaloupes de mouiller à rentrée de la rivière, il s'avança dans son canot, avec le chevalier de Langle, son ami, qui devait être un jour pour lui l'objet de tant de regrets, le major de Rostaing et le capitaine du génie de Mouneron, sondant la rivière sur laquelle il craignait que les ennemis n'eussent préparé quelque moyen de défense. Il trouva que la rivière Nelson était inabordable , et que les plus petits canots n'en pouvaient approcher qu'à cent pas environ. L'espace qui restait à parcourir étant de la vase molle, et la marée perdant beaucoup plus qu'on

n'avait présumé, les chaloupes restèrent à sec à trois heures du matin du 22 août. Le brave chevalier de Langle, proposa alors au major de Rostaing d'entrer dans la vase et d'aller tout de suite à terre. Ce périlleux avis est adopté, toutes les troupes débarquent, et après avoir fait un quart de lieue dans la fange jusqu'aux genoux, elles arrivent enfin à une prairie éloignée des bois d'une demi -lieue. On se range en bataille, et Ton marche vers le bois, espérant y trouver un sentier sec qui conduirait au fort. Il n'y en a point : alors La Peyrouse se décide à en tracer un à la boussole , au milieu des bois et des marais , et vient lui-même en aide aux ingénieurs de Monneron et de Mansuy pour mener à fin ce pénible travail. Un coup de vent qui survint dans la nuit l'obligea à retourner de sa personne à ses vaisseaux , non sans avoir couru risque de faire naufrage. Plusieurs de ceux qui l'accompagnaient ne durent leur salut qu'à leur habileté à nager. Bientôt il apprit que ses troupes , dont il avait laissé le commandement à de Rostaing, après avoir encore traversé deux lieues de marais , dans lesquels on enfonçait jusqu'aux genoux, étaient arrivées devant le fort d'York, et que les Anglais, tout stupéfaite d'être attaqués d'un côté qu'ils croyaient si bien défendu par la seule nature, avaient ouvert leurs portes à la première sommation. De ses vaisseaux , La Peyrouse aperçut les flammes qui consumaient, par ses ordres, le fort d'York. Après s'être également rendu mattre du fort Severn , et ayant à son bord trois gouverneui*s anglais, ses prisonniers, il mit à la voile pour s'éloigner des mers orageuses où, avec tant de soins, de peines et de courage , il venait de remporter de si glorieux succès * .

Si La Peyrouse, comme militaire, avait été obligé, pour se conformer à des ordres rigoureux, de détruire les établissements anglais, il n'avait pas oublié en môme temps les égards que l'on

1 Afin de ne nous pas répéter nous-méme et de ne pa8 reproduire une page de notre Histoire maritime de France , nous avons à peu de chose près emprunté le récit de ia campagne de la baie d*Hudson à la Relation des combats et éoénements de la guerre mari' Urne de 1778, par Kcrguelen.

LES NAVifiATEURS FRANÇAIS. t8l

doit au mallu^ur. Ayant su qu'à son approche les Auj^lais avaient fui dans les bois et que la destruction de leurs forts les exposait à mourir de faim, et à tomber sans défense entre les mains des Indiens, il avait eu Thumanité de leur laisser des vivres et des armes : tout Thomme est dans ce trait.

Après la glorieuse paix de 1783, qui éleva si haut la marine française et rabaissa d'autant l'orgueil britannique, il fallut songer au moyen d'occuper le plus possible de braves marins qui avaient mené pendant quatre ans une vie si active. Louis XVI traça luimême des plans de navigation , et jeta les yeux sur La Peyrouse, pour conduire une campagne pacifique de circumnavigation et de découvertes scientifiques en tous genres. Le projet était digne d'un prince qui, pendant le coui-s de la guerre, avait donné ordre à ses vaisseaux de respecter celui de Cook pailout où ils le rencontreraient. Louis XVI et La Peyrouse eurent alors de fréquents entretiens; ils discutèrent ensemble le projet d'expédition; le roi émargeait de sa main les instiiictions données au navigateur. Ce qu'il lui recommandait surtout, avant tout, c'était de ne jamais faire usage le premier de ses armes contre les populations nouvelles qu'il allait visiter. « Apportez-leur, lui disait-il, tout ce que l'Europe et la civiHsation renferment de bien ; ne leur montrez pas ce qu'elles ont inventé de funeste pour l'humanité. » Voilà, pour la question morale, avec quelles instructions La Peyrouse prit congé de Louis XVI.

Déjà deux frégates, la Boussole et V Astrolabe y étaient armées à Bi*est. La Peyrouse se réservant le commandement de la première, et ayant eu le choix de tous ses officiers, avait lui-même désigné le chevalier de Langle , devenu capitaine de vaisseau , pour le commandement de la seconde. C'était un hommage rendu aux services qu'il en avait reçus dans la belle et difficile campagne de la baie d'Hudson. La Peyrouse avait à bord de la Boussole les lieutenants de Closnard et d'Escures, les enseignes Boutin, de Pierrevert et Colinet; les gardes de la marine Mel de Saint- Céran, de Montarnal, de Roux-d'Arbaud, Frédéric Broudon, le

capitaine du génie de Monueron, Tingénieur géographe Bernizet, le chirurgien -major Rollin^ Tastronome Lepaute * Dagelet , le physicien^ minéralogiste 'et météorologiste de Lamanon, Fabbe Mongès, physicien, remplissant à bord les fonctions d'aumôoier, les dessinateurs Duché de Yancy et Prévost, le jardinier botaniste CoUignon et Thorloger Guéry ; plus neuf officiers mariniers et soixante ^ixHsept hommes d'équipage. De Langle avait à bord de V Astrolabe le lieutenant de Monti, les enseignes Freton de Yaujuas^ d'Aigiemont, de la Borde-Marchainville , le lieutenant de frégate Blondela, les gai*des de la marine de la Borde-Boutervilliers, Law de Lauriston, Raxi de Flassan, le chirurgien de la maiîne Lavaux, l'astronome Monge, le médecin et botaniste de La Martinière, le naturaliste Dufresne, le P. Receveur, religieux et naturaliste^ remplissant les fonctions d'aumônier, le dessinateur Prévost, oncle de celui qui était sur la Boussole ^ et le vice -consul de Russie Lesseps, interprète ; plus huit officiers mariniers et quatrevingt-deux hommes d'équipage.

L'expédition partit de Brest le 1*"^ août 1785, et après avoir relâché à Madère et à Ténériffe, vint jeter l'ancre, le 6 novembre, dans le canal qui sépare la petite île Sainte-Catherine de la côte orientale du Brésil où les vents contraires retinrent les frégates pendant treize jours. Le 21 janvier 1786, on était à trois lieues environ de la côte des Patagons. Doublant le cap San-Diego et gouvernant au sud-est, on entra dans le détroit de Le Maire en prolongeant la Terrenie-Feu à petite distance, mais sans y mouiller, parce que le temps se montrait favorable pour le passage du cap Hom. Ce cap fut doublé sans difficultés, et, le 24 février, les deux frégates vinrent mouiller dans la baie de la Conception , côte du Chili. Pendant le séjour qu'ils y firent , les Français furent fêtés comme des compatriotes par les Espagnols. Pour témoigner aux habitants de la Conception la reconnaissance que lui faisait éprouver leur accueil , La Peyrouse leur donna une fête dans une tente dressée au bord de la mer. Après le repas , où cent cinquante Espagnols avaient étx? invités, il y eut bal et fou d'artifice. La même

LES iNAVIGATEURS FRANÇAIS. 485

tente servk le lendemain à donner un grand dîner aux équipages des deux frégates. Tout le monde s'assit à la même table, La Peyrouse et de Langle à la tête , et chaque autre personne suivant son rang jusqu'au dernier matelot. Autour de cette table que couvi^aient des gamelles de bois en guise de plats, la plus franche gaieté régna ; mais personne n'y fut aussi heureux peut-être que La Peyrouse, dont le cœur paternel jouissait délicieusement de l'air de joie et de santé répandu sur la physionomie de ses matelots. Le 19 mars, les navires s'éloignèrent de la (Conception et eurent connaissaAce , le 8 avril, de Tile de Pâques, complètement isolée et pour ainsi dire perdue dans une vaste partie de la mer du Sud* On vint y mouiller dans la baie de Gook, où l'on se vit bien* tôt entouré de naturels nus et sans armes, qui montèrent k bord avec une grande confiance. Le lendemain, les Français, au ncmibre de soixante-dix, descendirent à terre, où ils furent reçus avec de grandes marques de joie. Dans une excursion qu'ils firent à rtle de Pâques, pour semer dans l'intérieur du pays des graines d oranger, de citronnier, de coton , de maïs et d'autres plantes dont ils voulaient enrichir les indigènes, ils virent les monuments remarquables qui distinguent cette petite teire de toutes celles de la mer du Sud. C'étaient des bustes grossièrement taillés dans une espèce de pierre volcanique, tendre et légère, appelée capillo, et élevés sans doute à la mémoire d'anciens chefs du pays. Ln de ces bustes que l'on mesura , avait plus de quatorze pieds de haut sur sept pieds six pouces de largeur aux épaules. Dans presque tous les endroits où on rencontra de ces statues , toutes de construction ancienne, on remarqua une grande quantité d'ossements humains, ce qui fît juger que c'étaient des cimetières. Quoique manquant d'eau potable et naturellement dépourvue de bois , l'île de Pâques ne parut pas aux Français aussi désolée que la dépeignaient les premiers navigateurs qui l'avaient visitée. On y voyait des tapis de verdure sur les pentes douces des montagnes et des plantations d'un assez agréable aspect* Les seuls arbres qu'ils y remarquèrent étaient des mûriei-s à papier, avec les*

AU LES iNAVlGATEURS FRANÇAIS.

quels les naturels faisaient des étoffes, et qu'abritaient des vents des murailles de trois pieds , qu'ils ne dépassaient jamais en hauteur. La sécheresse ayant privé les insulaires de la plupart des animaux domestiques , La Peyi'ouse leur donna des chèvres et des brebis qui , buvant peu d'ordinaire , avaient chance de s'acclimater. Le 10 avril, la Boussole et l'Astrolabe levèrent l'ancre de l'île de Pâques suivies par un banc de poissons , qui ne s'éloigna d'elles qu'après une route de quinze cents lieues. Le 28 mai , on eut connaissance des montagnes d'Owhyhée, celle des îles Sandwich, où le célèbre Cook avait trouvé une mort si cruelle. Le lendemain, La Peyrouse côtoya, sans pouvoir y aborder, l'île Mowée, dont les pentes verdoyantes et les belles cascades offi*aient le plus engageant aspect. Ses rivages étaient couverts de cases sur une si grande étendue, qu'on aurait pu prendre des espaces de trois ou quatre lieues pour un seul village. Les insulaires montèrent dans leurs pirogues à balancier, qui étaient chargées de cochons et de fruits, et vinrent pour aborder les frégates et oflHr de commercer; mais, dans leur rapide sillage, celles-ci remplissaient d'eau les frêles embarcations. Cela ne décourageait point les insulaires qui se jetaient alors à la nage , couraient après leurs cochons, les rapportaient dans leurs bras, et, soulevant lespiregues sur leurs épaules, les vidaient et y remontaient pour tâcher, mais inutilement , de regagner à force de pagaies le voisinage des frégates. Après un mouillage de quelques heures, près de l'île Mowée, pendant lequel on fît une descente à terre où Ton fut très amicalement reçu , et où l'on se procura des rafraîchissements et des objets de curiosité, les frégates levèrent l'ancre. Dans la soirée du 1" juin 1786, on était en dehors de toutes les îles Sandwich, et après une navigation de vingt-trois jours, à travers des brumes mais par un vent favorable, on vint atterrir au mont Saint -Élie de Behring, sur la côte nord-ouest d'Amérique. Mais la vue de cette terre ne communiqua aux navigateur qu'une sensation mélancolique. La mer brisait avec fureur contre un plateau stérile et dénué de toute verdure , dont la teinte noire contrastait tristement

LES NAVIGATELKS FKAiNÇAIS. 48o

avec la blancheur des neiges qui couvraient une longue chaîne de montagnes, s'étendant sur un espace de quinze lieues de Touest à l'est. Au pied de ces montagnes, sur le bord de la mer, on voyait des terres basses et couvertes d'arbres , mais qui n'offraient aucun abri pour les vaisseaux. On les prolongea jusqu'à ce qu'on eût trouvé une baie à laquelle on donna le nom du lieutenant Monti , qui y avait abordé en canot. Comme elle ne pouvait garantir les vaisseaux des vents dangereux, on n'y mouilla pas. Après avoir relevé le cap Fairweather ou Beau -Temps, le 2 juillet, La Peyrouse aperçut un enfoncement à lest, qui lui parut être une très belle baie , et il lit i*oute pour s'en appi-ocher. On voyait une grande chaussée de roches, derrière laquelle la mer était très calme, et qui, longue de quatre cents toises de l'est à l'ouest, se terminait à deux encablures de la pointe du continent, laissant une assez large ouverture. Les canots qu'on avait envoyés pour sonder la baie , étaient entrés et sortis plusieurs fois par cette ouverture, où ils n'avaient trouvé nulle part moins de cinq brasses d'eau, et la mer, au delà de la jetée où blanchissait la lame, était calme comme un miroir, preuve certaine de la profondeur de l'eau. Les frégates, non sans avoir préalablement couru de grands dangers , vinrent jeter l'ancre à deux lieues en avant du fond de la baie, près d'une île dont les cascades limpides descendaient des montagnes et venaient tomber dans la mer. Comme cette baie , située à 58 degi'és 37 minutes nord , et à 159 degrés 50 minutes de longitude orientale , n'avait jamais été aperçue par aucun navigateur, La Peyrouse lui donna le nom de port des Français. Pendant qu'on y faisait provision d'eau et de bois que le pays fournissait en abondance, on eut de continuelles relations avec les habitants. Us étaient indolents, d'une malpropreté révoltante et d'une extrême laideur. Les divers ornements suspendus à leurs oreilles et au cartilage de leur nez, leurs lèvres limées jusqu'au ras des gencives, le barbouillage effroyable d'ocre, de noir de fumée et d'huile de loup-marin dont ils se couvraient le visage et tout le corps, les profondes cica-

triées dont ils se sillonnaient eux-mêmes les bras et la poitrine leur donnaient un aspect hideux et repoussant qu'ils cherchaient encore à augmenter, sans doute pour teiTÎfîer leurs ennemis, en posant au-dessus d'une chevelure poudrée d'ocre et remplie de duvet d'oiseaux, des bonnets à deux cornes, des plumes d'aigle, et souvent des têtes d'ours entières dans lesquelles ils enchâssaient une calotte de bois. Ces diverses coiffures, et une simple peau infecte et non tannée qu'ils jetaient sur leurs épaules, composaient tout leur ajustement. Le reste de leur corps était nu. Les chefs portaient des chemises de peau d'orignal tannée, bordées d'une frange de sabots de daims et de becs d'oiseaux imitant le bruit des grelots ; les femmes non moins laides et dégoûtantes que les hommes portaient, comme toutes celles de la cète nord-ouest d'Amérique, dans une fente pratiquée à la lèvre inférieure sur toute la longueur de la bouche, une espèce d'écuelle de bois qui les défigurait horriblement. Le portrait qu'a tracé La Peyrouse du caitictère de ces sauvages n'a rien de plus flatteur que celui de leurs personnes* Il les trouva barbares, fourbes, indifférents pour leurs enfants, tyranniques envers leurs femmes sur qui pesaient les travaux les plus pénibles, et si enclins au vol que rien ne pourait refréner en eux cette passion. Ceux qu'il comblait de ca^ resses et de présents, ne semblaient en éprouver aucune reconnaissance et profitaient souvent du moment même où il leur distribuait ses générosités pour s'approprier tout ce qui leur tom}>ait sous la main. En un mot, les habitants du port des Français étaient aussi sauvages que les sites de leur affreux pays. Dans la saison favorable ils habitent les bords de la baie, et vivent du pi-oduit de leur pêche; mais l'hiver ils s'enfoncent dans l'intérieur des terres, et y chassent l'ours, le castor, le renard roux, l'hermine, le petit gris et beaucoup d'autres animaux à fourrures précieuses dont leur pays abonde. Quelques jours après l'arrivée des Français, les sauvages vinrent à bord de la BoumoU en grande cérémonie, et, après I>eaucoup de chansons et de. danses, leur chef proposa à La Peyrouse de lui vendre l'Ile sur laquelle il s'étiiit établi. Quoique ee

LES NAVIGATEURS FRANr.AIS. 4n7

chef ne parât pas être, plus cpie les autres, propriétaire du terrsùii qu'il offrait, on conclut le niai*ehë et ou le paya avec plusieurs aunes de drap rouge, des haches, des herminettes et autres instruments de fer. Prenant ensuite possession de cette tie avec toutes les formalhës usitées, La Peyrouse y fit enterrer, auprt's d'une roche, une bouteiUe contenant une inscription et une des médaiUes de bronze qui avaient été firappëes en France pour son expédition.

. Tons les trayaux d'approvisionnement étaient finis, et La Peyrouse , qui se félicitait d*étre venu si loin sans avoir eu un seul malade à bord, allait quitter le port des Français, quand l'expédition éprouva son premier revers. 11 est tout entier retraré dans l'épitapbe suivante que composa le savant et infortuné Lamanon, et qui fut gravée sur un modeste monument élevé dans une petite lie du port des Français , à laquelle on donna le nom d'ile du Cénotaphe :

u A l'entrée du port ont péri vingt-un braves marins. Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres.

c< Le 4 juillet 1786, les frégate la Boussole et VAslrotabey parties de Brest le 1" août 1785, sont arrivées dans ce port. Par les soins de M. de La Peyrouse, commandant en chef de l'expédition ; de M. le vicomte de Langle, commandant la deuxième frégate ; de MM. de Closnard et de Monti, capitaines en second des deux bâtiments, et des autres officiers et chirurgiens, aucune des maladies qui sont la suite des longues navigations n'avaient atteint les équipages. M. de La Peyrouse se félicitait, ainsi que nous tous, d'avoir été d'un bout du monde à l'autre, à travers toutes sortes de dangers^ ayant fréquenté des peuples réputés barbares, sans avoir perdu un seul homme, ni versé une goutte de sang. Le 15 juillet, trois canots partirent à cinq heures du matin pour aller placer les sondes sur le plan de la baie, qui avait été dressé. Ils étaient commandés par M. d'Escnres, lieutenant de vaisseau, chevalier de Saint-Louis : M. de La Peyrouse lui avait donné des instructions par écrit, pour lui défendre expressément de s'ap|>n)-

^88 LES iNAVlGATELRS FRANÇAIS.

cher du courant ; mais au moment qu'il croyait encore en être éloigné, il s'y trouva engagé. MM. de La Borde frères, et de Fiassan, qui étaient dans le canot de la deuxième frégate, ne craignirent pas de s'exposer pour voler au secoui*s de leurs camarades ; mais, hélas! ils ont eu le même sort... Le troisième canot était sous les ordres de M. Boutin, lieutenant de vaisseau. Cet officier, luttant avec courage contre les brisants, fit pendant plusieurs heures de grands mais inutiles efforts pour secouiîr ses amis, et ne dut lui-même son salut qu'à la meilleure construction de son canot, à sa prudence éclairée, à celle de M. Laprise-Mouton, lieutenant de frégate, son second, et à l'active et prompte obéissance de son équipage, composé de Jean Marie, patron, Lhostis, Le Bas, Corentin Jers et Monens, tous quatre matelots. Les Indiens ont paru prendre part à notre douleur ; elle est extrême. Emus par le malheur et non découragés, nous partons le 30 juillet pour continuer notre voyage. »

En quittant ce lieu funeste dont on perdit la vue le 1" août 1786, La Peyrouse, continuant à suivre la côte d'Amérique du nord au sud, au milieu d'épaisses brumes, s'assura quelle était bordée, entre les 56 et 55 degrés de latitude, par un archipel considérable séparé du continent par un canal de cinq lieues, et formant de belles baies. Il donna à l'une de ces baies, et au cap qui la borde au sud, le nom de Tschirikow, en l'honneur d'un célèbre navigateur, russe qui aborda dans ces parages en 1741. Le premier groupe d'îles qu'il rencontra ensuite reçut le nom du géographe français La Croyère qui, embarqué avec le capitaine Tschiri- * kow, mourut dans cette campagne. Le 19 août, après avoir côtoyé pendant dix jours, sur une étendue de cinquante lieues, des terres détachées du continent desquelles le capitaine Cook avait été éloigné par des vents contraires, La Peyrouse découvrit un cap très avancé se prolongeant vers le sud, qu'il nomma le cap Hector et au delà duquel on ne pouvait rien apercevoir dans l'est. Entre ce cap et la côte, il parcourut un golfe jusqu'à environ trente lieues au nord; mais le temps ne lui permettant pas de s'élever plus haut.

LES NAVlGATliUKS FUANÇAIS. Wd

il dut se couteiiter de fixer exactement Touverture du golfe depuis le cap Hector jusqu'à la pointe est qu'il nomma cap Fleurieu. Continuant toujoui*s sa route au sud, La Peyrouse imposa le nom d'îles Sailine à un groupe qu'il rencontra le 24 août, et, le o septembre, celui d'îles Necker à neuf petits rochei's nus et d'un aspect hideux ; était-ce une épigramme à l'adresse du célèbre ministre? Enfin, le 14 septembre, il laissa tomber l'ancre dans le port de Monterey, sur le territoire des Californies. Depuis son atterrage au Mont-Saint-Élie, il avait fait, en moins de ti-ois mois, une reconnaissance détaillée de la côte nord-ouest d' Amérique, sur une étendue de plus de six cents lieues.

Ayant remis à la voile après une relâche de plus de six semaines à la baie de Monterey et envoyé de là ses premières dépêches en France, La Peyrouse s'éloigna de la côte d'Amérique, le 5 novembre , après avoir passé de nouveau dans les parages des îles Sandwich. 11 nomma, pour la seconde fois, île Necker^ un rocher aride et stérile; évidemment il y avait intention. La nuit suivante, comme les deux bâtiments étaient très rapprochés l'un de l'autre , ils faillirent se perdre sur un récif que l'on aperçut subitement. Le lendemain, avant de s'en éloigner, La Peyrouse détermina sa position, dans l'intérêt des navigateui's qui le suivraient, et le nomma Basse des frégates françaises. La Boussole et V Astrolabe coupèrent la file des Mariannes en passant près de l'île volcanique de l'Assomption, dont on s'éloigna sans regretter de n'y avoir pu mouiller. Après avoir eu connaissance des îles Baschi, les frégates arrivèrent, le 3 janvier 1787, dans la rade de Macao, où elles avaient espéré trouver des dépêches, et jetèrent l'ancre, avec joie, près d'une flûte française * . La Peyrouse fit vendre,

* Il y avait longtemps, on l'a déjà pu voir dans cet ouvrage , que les navires français allaient à la Chine. H paraîtrait qu'en 1531, peu après le dernier voyage des frères Parmentier, François 1*' aurait envoyé dans ce pays, sur un navire de Dieppe, un sieur Valois qui, de sa part, aurait fait présent au céleste empereur de quatre canons de fabrique française, et que le bâtiment dieppois aurait rapporté de ce voyage des porcelaines, du thé et autres produits de la Chine. {Mémoires chronologiques pour servir à Thisloire de Dieppe et à celle de la navigation française, par Desmarquetz.)

m) LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

du consentement unanime de ses officiers, des pelleteries qu'il avait achetées à la côte nord-ouest d'Amérique, mais n'en fit point Fobjet d'un commerce personnel, comme Ta dit l'Anglais Dikson, dans le but de montrer que les officiers français les plus estimés ressemblaient à ceux de son pays : car les produits en furent immédiatement distribués aux matelots.

Le 5 février, la Boussole et l'Astrolabe n'ayant point de nouvelles, levèrent l'ancre de la rade de Macao, emmenant douze matelots chinois pour remplacer ceux qui avaient péri au Port- Français. Elles firent route pour la belle et fertile colonie espagnole de l'île Luçon , la principale des Philippines, et vinrent mouiller au port de Cavité. Pendant qu'on s'y occupait de réparer les frégates et de les approvisionner, La Peyrouse, de Langle et plusieurs officiers s'embarquèrent pour aller visiter Manille, la plus grande ville de l'Océanie , dans un des plus beaux sites du inonde. La rivière qui y serpente se divise en plusieurs canaux conduisant au lac de Bay. Ce lac, situé à sept lieues dans Tiutérieur, réfléchit dans ses eaux plus de cent villages indiens parsemés sur ses bords , et offre un des plus ravissants coups d'oeil qui se puissent imaginer.

On apprit, à Manille, que le vaisseau français la RésoluÊiûn, aux ordres de d'Entrecasteaux, qui était chargé d'une négociation commerciale avec le gouvernement chinois , et la frégate la 5ii6tih^ commandée par la Croix de Castries, étaient arrivés à Canton. Partis de Batavia depuis soixante-^ix jours, ces bâtiments s'étaient élevés à l'est des Philippines, avaient côtoyé la Nouvelle- Guinée , traversé des mers remplies d'écueils , dont ils n'avaient aucune carte , et étaient parvenus enfin à la rivière de Canton , où ils avaient mouillé le lendemain du départ de la Boussole et de l'Astrolabe. La Subtile vint aux Philippines, chargée de dépêches pour La Peyrouse, et donna aux Français des nouvelles de leur patrie. Mais à leur grand regret, cette frégate ne leur apportait point le» lettres de leurs familles et de leurs amis qu'ils désiraient si ardemment. Deux officiers de la Subtile , Guvet, enseigne de vais-

seau 9 et Le Gobien, garde de la marine , avec huit hommes, furent embarqués sur les frégates de La Peyrouse pour remplacer en partie ceux que F on ayait perdus au port des Français. Le garde-marine de Saint-Céran, étant trop malade pour continuer le voyage y fut renvoyé à Tlle de France sur la Subtile , qui fut chargée par La Peyrouse de faire parvenir en France des nouvelles de l'expédition.

Le 9 avril, la Boussole et V Astrolabe levèrent Tancre de la belle rade au fond de laquelle est située Manille , et eurent connaissance, le 21, de File Formose. Ne pouvant enfiler le canal que forme cette île avec la côte du continent, à cause du mauvais temps, elles la contournèrent par le sud, et, continuant à s'élever au nord, passèrent à travers Farchipel des lies Likeu, sur la côte septentrionale de la Chine. On navigua dans des brumes aussi épaisses et aussi constantes que le sont celles de la côte de Labrador, ayant à essuyer des calmes qui forçaient à de fréquents et ennuyeux mouillages. Enfin, le 19 mai, les vents s'élevèrent du nord-ouest, et Fon put atteindre la petite Ile Quelquepaërt , à laquelle on n'avait nulle envie d'al>order, sachant que le roi de Corée, à qui elle appartenait, avait retenu dix-huit ans en esclavage les équipages d'un vaisseau hollandais qui y fit naufrage en 1035. On s'en éloigna, et, le 25, on entra dans le canal du Japon en prolongeant la côte de Corée de iM près qu'on pouvait voir les maisons et les villes assises au bord de la mer, et reconnaître l'entrée des baies. Chemin faisant, La Peyrouse donna le nom de Dagelet à une île très escarpée, mais couverte d'une belle végétation, que cet astronome avait aperçue le premier, et que ne mentionnaient aucune des cartes des missionnaires, les seules relatives à ces parages que l'on possédât « En s'élevant toujours au nord-ouest, on eut connaissance, le 11 juin, de la côte de Tartarie, sur laquelle on atterrit au point de jonction de la Corée et de laTartarie-Mantchoux. Continuant à naviguer par un ciel clair et un temps magnifique, on eut, dans la journée du 18 juin, une illusion complète que la relation de La Peyi*ouse rapiiorte ainsi :

49i LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

(( Le plus beau ciel succéda, à quatre heures du soir, à la brume la plus épaisse ; nous découvrîmes le continent, qui s'étendait de l'ouest au nord-est, et peu après dans le sud, une grande terre qui allait rejoindre la Tartarie vers Touest, ne laissant pas entre elle et le continent une ouverture de 15 degrés. Nous distinguions les montagnes, les ravins, enfin tous les détails du terrain, et nous ne pouvions pas concevoir par où nous étions entrés dans ce détroit, qui ne pouvait être que celui de Tessoy, à la recherche duquel nous avions renoncé. Dans cette situation, je crus devoir serrer le vent, et gouverner au sud-sud-est; mais bientôt ces mornes, ces ravins disparurent. Le banc de brume, le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu, avait occasionné notre erreur; nous le vîmes se dissiper; ses teintes s'élevèrent, se perdirent dans la région des nuages, et nous eûmes encore assez de jour pour qu'il ne nous restât aucune incertitude sur l'inexistence de cette terre fantastique. »

Enfin, le 23 juin, à la grande joie des navigateurs, on put venir mouiller dans une baie à laquelle La Peyrouse donna le nom de Ternay, sur la côte de Tailarie, la seule partie du globe qui eût échappé à l'activité infatigable du capitaine Cook. Depuis le départ de France tous les esprits étaient occupés de c^tte terre à laquelle pour la première fois allaient toucher des Européens. Trois canots des deux frégates abordèrent dans une anse de la baie de Ternay, qui ofli*ait aux voyageurs, avec une eau belle et limpide, grande abondance de légumes et d'herbes, l'aspect d'une nature souriante et les plaisirs de la pêche et de la chasse. Quelques abris et quelques ustensiles trouvés en ce lieu firent juger que les Tartares le fréquentaient dans le temps de la chasse. La Peyrouse vit dans cette baie un tombeau tartare composé de traverses d'arbres et d'écorce de bouleau, qui ne paraissait pas avoir plus d'un an de date. Il renfermait les corps de deux personnes vêtues d'une peau d'ours que retenait une ceinture garnie de petites monnaies chinoises et de différents bijoux de cuivre. Selon la coutume de ces peuples, le tombeau contenait.

LES NAVIGATPAmS FRANÇAIS. 4or.

en outre, des bijoux d^argent, une hache, un couleau, une euîllei'e de bois, un peigne, un petit sac de nankin bleu plein de riz ; enfin tous les objets dont les Tartares supposent qu'ils auront besoin dans l'autre vie. La Peyrouse ne prit qu'une très petite partie de ces objets comme souvenir, et remit tout le reste religieusement où il Favait trouve.

Après avoir déposé à terre diflTérentes médailles avec des bouteilles et des inscriptions constatant la date du passage des deux frégates, il mit à la voile le 27, et prolongeant toujours de très près cette côte sur laquelle, dans une longueur de deux cents lieues, on n'avait aperçu ni pirogues, ni maisons ni habitants, il arriva, à trois degrés plus au nord, à une autre baie qu'il nomma baie Suffi^en. Il mouilla ensuite à File Ségalien dans une baie qui reçut le nom de J:iaie de Langle et dans laquelle il eut des rapports amicaux avec quelques habitants qui d'abord s'étaient enfuis dans les bois, mais qui, prenant assurance, revinrent sur le rivage. La Peyrouse combla de présents les habitants de la baie de Langle, et obtint d'eux des renseignements géographiques. Un des vieillards traça sur le sable, avec le bout d'une pique, la côte de Tartarie, son île et les détroits qui l'avoisinent, en indiquant que les vaisseaux y trouveraient passage. Un autre insulaii'e qui comprenait encore avec plus de sagacité les questions des Français, voyant que les dessins s'effaçaient sur le sable, saisit un crayon et du papier qu'un officier avait à la main ; il y reproduisit la carte de son île, qu'il appela Tschoka, et les contrées voisines, marquant le nombre de journées cpi'une pirogue employait à aller de l'une dans l'autre, et répondant par les gestes les plus ingénieux à toutes les demandes qu'on lui adressait, tant sur son pays que sur le fleuve Ségalien qu'il connaissait et dont il prononçait le nom comme les Français. Ces insulaires étaient bien faits, d'une physionomie agi'éable et d'une grande douceur. Leurs mœurs paraissaient être tout à fait patriarcales. Suivant toujours la côte de Ségalien, une des plus longues îles du monde, La Peyrouse put se convaincre que le canal dans lequel il navî-

guait était fenné à son extrémité nord par une ban^e cachée nom Verni qui ne laisse ni chenal, ui passage quelconque. Ou relâcha & la eôte de Tartarie dans une haie si couverte de plantes marines qu'on Teût prise pour une prairie. Dans cette baie que Ton nomma de Castries, on eut des relations avec une peuplade appelée les Orotchys^ qui Thabitaient, et avec des Bitdiys, venus de la partie du sud. En quittant la haie de Castries, le 2 août 1787^ on fit route au sud pour soitir du eanal et Ton vint mouiller à la pointa méridionale de Ttle Ségalien, qui fut nonunée Cap^rillon. Entre Vue Ségalien et Ttle Chicha, La Peyrouse découvrit par 45° 40'\ un détroit qui a gardé son nom. Cett« découverte enseigna, ce qu'on ignorait encore, que toutes les terres au nord du Japon^ confondues auparavant soufi le nom de terre d'Iesso, forment deux tles, celle de Ségalien et celle de Cbicha. La Peyrouse traversa les îles Kuriles qui , av<çc les îles Cbicha et Ségalien , fonnent une seconde mer communiquant avec celle d'Okbotck. Entre V&e de la Compagnie et Tile Murikân, il découvrit un détr(Ht large d'en-* YÎron quinze lieues auquel il donna le nom de la Boussole. On continuait à voguer dans des brumes i peu près continuelles. Ce* pendant, uneéclaircie étant survenue, le^S septembre, on put apercevoir la côte du Kamtsckatka, dont les énormes masses de rochei's, que la neige couvrait encore et qui semblaient n'avoir jamais reçu de végétation, présentaient le plus affreux aspect. Cependant la base de ces sommets énormes couronnés de glaces éternelles était tapissée de la plus belle verdure, et en ^'approchant de la terre on prit d*eux une plus favoi*able idée. On entra, le 7 septembre, dans la baie d' Avatscha ou Saint-Pierre-et^Saint-Paul, et, dans ce pays sauvage, les navigate.urs reçurent la plus aHectueuse hospitalité. A leur grand désespoir, ils n'avaient point encore trouvé de lettres de France à Avatscha ; mais au bout de quelques jours le coumer arriva d'Okhotsk, chargé d'une grosse malle remplie de paquets à l'adresse de La Peyrouse et de ses officiers. Quoiqu'ils fussent alors au bal, où les plujg singulières danseuses, en se roulant par terre, repi*ésentaient une chasse à l'ours, leurs hôtes les engagé-

i*ent à oe point i*einettre le plaisir de lire leurs lettres et les laissèrent se retirer. Les nouvelles étaient bonnes pour tout le monde. La Peyrouse avait été nommé chef d'escadre, et chacun en parut aussi touché que si c'eût été pour soi-même. Toute Tartillerie de la place, sur Tordre du commandant Kasloff, célébra cet événe* mentf et les Kamtschadales joignirent leurs félicitations sincères à celles qu'un si habile et excellent généra] recevait de ses officiers.

L hiver approchant, La Peyrouse songea au départ et donna ordre de tout disposer pour appareiller* Le 30 septembre, on mit à la voile du port d'Avatscha où on laissa le vice-consul Lesseps qui, après avoir parcouru le Kamtschatka, la Sibérie, la Russie d'Eumpe et l'Allemagne, arriva à Paris chargé du journal de l'expédition de La Peyrouse depuis Macao jusqu'à la baie d'Avatscha.

Après une monotone traveraée de deux mois environ pendant

laquelle, sur une grande étendue de mer, du nord au sud, La Peyrouse n'eut connaissance d'aucune île nouvelle, il arriva, le 6 décembre, en vue de l'archipel des Navigateurs de Bougaînville, dont il compléta la découverte. Il alla mouiller devant la grande île de Maouna, où l'on apercevait de nombreux villages fort peuplés, au pied desquels tombaient de limpides cascades. Le lendemain on mit les canots à la mer pour aller à teiTC, où l'on fut reçu très cordialement par les habitants. Pendant qu'on faisait des échanges dans le principal vjUage de l'île, La Peyrouse eiTait dans un pays enchanteur qui, sans culture, offi'ait à ses halHtants une si grande abondance de biens, qu'ils dédaignaient tous les présents utiles que leur offraient les étrangers. Des femmes, des enfants, des vieillards le suivaient et lui offraient d'entrer dans leurs maisons. La Peyrouse donna la préférence à celle d'un chef qui l'introduisit dans un grand cabinet de treillis dont le pourtour était formé d'un rang de troncs d'arbres artistement travaillés, entre lesquels des nattes fines, placées les unes au-dessus des autres en écailles de poissons, se levaient comme

490 LES NAVIGATErns FRANÇAIS.

dos jalousies. Les arbres qui rombrageaîent y re^pandaîent une d<*licieuse fraîcheur, et les Français admiraient le bonheur de ces insulaires qui semblaient mener une vie douce et innocente au sein de la paix et de Tabondance. De son ci^té, le capitaine de Langle visitait dans son petit canot une autre anse éloignée d'une lieue de la belle et facile aiguade que Ton avait choisie. Il revint si enthousiasmé du lieu où il avait abordé, qu'il insista fortement, malgré les représentations de La Peyrouse, pour aller faire encore quelques barriques d'eau avant de s'éloigner de l'île. La Peyrouse, cédant aux instances d'un officier dans la sagesse duquel il avait la plus grande confiance, consentit à envoyer à terre le lendemain deux chaloupes et deux canots, que de Langle voulut commander. Ce capitaine emmenait avec lui dans les embarcations le naturaliste Lamanon et plusieurs autres officiers des deux frégates, en tout soixante-une personnes. Il fut bien surpris, en débarquant, de trouver au lieu de la baie vaste et commode qu'il avait visitée à marée haute, une anse remplie de corail et hérissée d'écueils, où les chaloupes échouèrent, tandis que les canots restaient à l'entrée de la passe assez loin du rivage. On commença à prendre de l'eau, au milieu d'un concours d'insulaires qui de deux cents qu'ils étaient d'abord s'élevèrent bientôt à douze cents, et devinrent de moment en moment plus incommodes et turbulents. De Langle vint cependant à bout d'embarquer son eau et de remonter dans les chaloupes. Alors on remarqua qu'une partie. des insulaires entraient dans l'eau à la suite des Français, tandis que d'autres ramassaient des pierres sur la rive. Quoique les sauvages devinssent à chaque instant plus hostiles, de Langle ne voulut pas commencer Tattaque et ne tarda pas à être victime de sa tolérance. Cette longanimité, que les sauvages ne pouvaient prendre que pour de la crainte, jointe à la conscience de la supériorité de leur force physique, les enhardit, et ils lancèrent aux Français une grêle de pierres, qui presque toutes portaient coup. Alors seulement on fit feu; mais on n'eut pas le temps de recharger les armes. De Langle, atteint

t-KJ'

JKli^-^

LES XAVIC;ATEIÎRS français. 497

de plusieui*s coups de pieires, toinI)a du côté de bâbord de sa chaloupe où plus de deux ceuts Indiens le massacrèrent avec leui^s patows ou massues ; ils attachèrent ensuite son cadavre par le bras à sa chaloupe de peur de perdre ses dépouilles. Lamanon qui la veille encore disait dans la naïveté de son c«eur : « les sauvages valent mieux que nous^ » et dix autres Français eurent un sort semblable ; en moins de cinq minutes, il ne resta pas un seul homme sur les embarcations échouées. Les quarante-neuf autres débarqués ne durent leur salut qu'à la position des deux canots qui laissaient entre eux un canal par lequel ils gagnèrent à la nage, malgré les nombreuses blessures qu'ils avaient reçues, les deux chaloupes restées à flot à l'entrée de la passe et à l'aide desquelles, non sans peine encore, on regagna les deux frégates. La vengeance eût été facile à La Peyrouse; un grand nombre de pirogues entouraient encore la Boussole quand les chaloupes y arrivèrent ; mais il ne voulut pas que l'innocent payât pour le coupable ; faisant violence à sa juste indignation, et maintenant, quoiqu*avec peine, ses matelots qui voulaient massacrer tous les insulaires aloi'S en leur pouvoir, La Peyi-ouse s'éloigna, le cœur déchiré, de iîette lie perfide, où pour prix de leurs témoignages d'amitié et de leurs bienfaits, ses chers compagnons de voyage n'avaient trouvé qu'une mort tragique.

A la fin de décembre , on était au milieu des nombreuses îles qui composent l'archipel de Tonga ou des Amis. On eut quelques i*elations avec les habitants de celle qni donne son nom à l'archipel. On les trouva doux, probes et hospitaliers. Ilsj)artageaient la coutume de plusieurs peuples de la mer du Sud , de se couper les deux phalanges du petit doigt , en signe de deuil , à la mort de leurs parents ou de leurs amis.

Le 26 janvier 1788, La Peyrouse vint jeter l'ancre à Botany- Bay, sur la côte de la Nouvelle- Hollande ou Australie, où il trouva les Anglais occupés de leur commencement d'établissements h la Nouvelle- Galles du sud. Ost de là que , sur le point de mettre

498 LES NAVIUATELRS FRANÇAIS.

à la voile^ il écrivit, en date du 7 février 1788, au ministre de la marine la lettre suivante :

« Je remonterai aux lies des Amis , et je ferai absolument tout ce qui m'est enjoint par mes instructions, relativement à la partie méridionale de la Nouvelle^alédonie , à Ttle Santa-Cruz de Mendâna , à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville, et à la terre de la Louisiade de Bougainville , en cherchant à connaître si cette dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée. Je passerai, à la fin de juillet 1788, entre la Nouvelle* Guinée et la Nouvelle-Hollande , par un auti-e canal que celui de TEndeavour, si toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre et une partie d'octobre , le golfe de la Carpen^ tarie, et toute la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu'à la ten*e de Diemen , mais de manière cependant qu'il me soit possible de remonter au nord assez tôt pour arriver, au comment cément d^ décembre 1788, à Vile de France. »

Ce furent les dernières nouvelles que Ton eut de La Peyrouse. Depuis lors, on Ait bien des années sans ouïr parler de ce qu'il était devenu ; il semblait qu'il fût disparu comme dans un nuage , et ceux qui , au milieu des tourmentes de la révolution , pensaient encore à ce grand et infortuné navigateur, l'estimant peut-être heureux de n'assister point aux scènes de la terreur, dont il au-* rait été sans doute une des premièi*es victimes , ne le voyaient pas tous dévoré par les sauvages , comme Cook ou Marion-Dufresne ; quelques-uns se Timaginaient descendu , après un naufrage , sur quelque ile où son génie poliçait les mœurs des habitants et jetait les germes d'une civilisation océanienne. Il est moins à plaindre que nous, disaient bien de ses anciens camarades qui, tels que les d'Ëstaing et les Kei*saint , montaient à Téchafaud. Et ils ne se trompaient pas : car mieux vaut encore servir de pâture aux anthropophages des côtes lointaines , dont on n'est pas connu , que de mourir sous le couteau de ceux que l'on a couverts de gloire. II reviendra, disaient les plus optimistes de ceux qu il avait tant

aimés» il reviendra quand tout sera renlrë dans Tordre et dans le calme, et alors nous lui tresserons des couronnes , et du port où il aura débarqué jusqu'à Paris , nous sèmerons des lauriers sur son chemin , et il nous aidera encore à vaincre l'Anglais, cause éternelle de tous nos malheurs. Enfin, il y avait autant d*espérance que de crainte , et très peu doutaient qu'on ne pût venir à bout de le retrouver avec ses compagnons de voyage sur quelque ten*e de la mer du Sud. Mais, hélas I comme on ne le sait aujourd'hui que trop, il n'en devait pas être ainsi. Aprèti bien des recherches infructueuses, un navigateur, dont l'infortune fut d'un autre genre, devait retrouver près des écueils des îles Yanikoro les débris du naufrage de La Peyrouse, et la plus grande consolation qu'on pourrait se faire désormais, ce serait de se flatter, chose peu probable, qu'il aurait péri dans les flots, et qu'il n'aurait point servi avec ses compagnons , assassiné comme Gook , à l'horrible festin des anthropophages. Des nobles débris de ce naufrage, reli^eusement rapportés par Dumont-d'UrvîUe, chacun sait que l'on a élevé un monument de gloire et de deuil dans les salles du Louvre, au milieu des objets curieux empruntés aux habitants funestes des mers où le grand navigateur a péri; monument que l'on ne regarde pas sans se sentir ému , sans qu'une larme de mélancolie vienne mouiller la paupière. Périr si loin! Périr si plein de jours et de talents ! sans avoir complété son œuvre ! Quand il semblait que tant de gloire vous attendait au retour! Périr dévoré par des monstres à figure humaine, vers qui l'on était venu pour leur apporter les bienfaits de la civilisation ; et, après avoir vu peutêtre tous ses compagnons que l'on regardait comme des frères, passer l'un après l'autre, écharpés par morceaux, au repas des cannibales ! Périr lorsqu'on savait que tant de gens vous attendaient en France, qui vous appréciaient, qui vous chérissaient, qui mettaient en vous leur orgueil ! Ah ! si du moins La Peyrouse avait pu savoir en mourant que ce roi qu'il aimait et dont il avait reçu les instructions, image de son cœur débonnaire, était mort sur Trchafaud,

r>00 LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

après les plus affreuses souffrances, et que ses meilleurs amis, ses vieux compagnons de victoire, tombaient, l'un après l'autre, sous la hache d'une révolution, gi'ande sans doute, mais qui ne distinguait pas assez ses victimes, et confondait souvent les meilleurs serviteurs du pays avec ses ennemis, cela l'eût consolé de mourir loin de la terre natale. Ainsi finit, sans laisser d'héritiers de son nom, Jean-François de La Peyrouse de Galaup, chef d'escadre, né à Alby, en 1741, homme qui réunissait en lui toutes les qualités à la fois du cœur et de l'esprit, homme aussi brave que bon, aussi compatissant que fort, aussi plein de talent que de modestie, aussi excellent manœuvrier et intrépide marin que courageux et habile navigateur.

Ouvrages cousultés : f^oyages de La Peyrouse, ëdit. ln-4. — L'ouvrage de Kcrguelen, elle en note. — Archivée de la marine.

Page 1