CAIMTÂLNË UE LA MARINE DU COMMERCE
Quoique entreprise dans un but plutôt commercial que scientifique, et sans le concoura du gouvernement, Texpédîtion autour du monde que nous allons rapporter a droit de compter parmi les navigations mémorables y comme le nom du capitaine Marchand, qui la commandait , parmi ceux des plus habiles navigateùi's. 11 était né aux Antilles et appartenait à la marine du commerce. Il partit de Marseille, le 14 décembre 1790, sur le navire le Solide ^ armé par la maison Baux pour faire la traite des pelleteries à la côte nord-ouest d'Amérique, et portant en tout cinquante personnes. Marchand était accompagné par le capitaine en second Masse, et par un autre capitaine nommé Prosper Chanal, dont le journal a servi de base à Fauteur de la relation du voyage du Solide.
Après être sorti du détroit de Gibraltar, et avoir mouillé, le 15 janvier 1791, à l'une des îles du cap Vert, le Solide coupa Féquateur, le 4^^ février, et, dès le 17 mars, les sondes commencèrent à annoncer le voisinage des terres; on en eut la vue du haut des mâts, le 1®^ avril à midi, et à quatre heures on releva la pointe la plus orientale de la terre des Etats, à treize ou quatorze lieues de distance. On la doubla par l'est, et vingt jours suffirent
ensuite au Solide pour contourner, sans la reconnaître , la Terrede-Feu, en s' élevant, à cause des vents, jusqu'au 60« degré.
En entrant dans le Grand-Océan , Marchand dirigea sa route vers les îles que le navigateur espagnol Mendana avait découvertes en 1593, et nommées Las Marquesas de Mendoça. Il y avait soixante-cinq jours que Marchand avait doublé le cap Horn, quand il eut connaissance, le 12 juin, de la plus méridionale de ces îles, qu'il releva au sud-ouest, pour aller relâcher dans la baie de la Madre-de-Dios, à Fîle Sainte-Christine. Pendant que le canot sondait cette baie, il se vit entouré de pirogues remplies de naturels paraissant foil joyeux de la venue des étrangers. D'autres insulaires, nageant comme des poissons à l'entour de la petite embarcation, faisaient comprendre par leurs gestes qu'il y avait dans leur île de belles eaux pour remplir les bamques du vaisseau. Ces hommes étaient gi*ands, robustes, admirablement proportionnés, et d'une agilité extrême dans tous leurs mouvements. Leur teint différait à peine de celui des habitants du midi de l'Europe. Leurs cheveux étaient souvent châtains et quelquefois même blonds, leurs yeux étaient gi'ands et noirs, leurs traits réguliers et leur physionomie franche et ouveile* Ils se drapaient à peme avec une étoffe faite de fibres de mûrier à papier; le reste de leur corps était nu et entièrement couvert de tatouages dont les dessins, tracés avec la plus grande symétrie , n'étaient pas, malgré leur singularité , d'un aspect désagréable. Le plus grand nombre portaient leur barbe dans sa longueur et partagée en deux touffes ou en mèches tressées auxquelles se suspendaient des dents de poissons, des morceaux d'os et des coquillages. Il semblait qull y eût assaut de toilette entre ceux qui, ce jour-là, furent reçus à bord du Solide. Les uns avaient la tét« ornée d'un diadème de plumes de coq ou de paille en
* Ce tatouage se fait avec an petit outil en forme de peigne ; on trempe les dents de ce peigne dans une teinture , et, les posant sur la peau, on frappe dessus à petits coups. Jusqu'à ce qu'elles aient pénélré dans les chairs. Cette opération cause une légère inflaminaiinn et une enflure peu douloureuse; au bout de quelques jours elle disparait cl laisse voir sur la peau des traces indélébiles.
queue qui, en flottant, formaient de superbes panaches ; les autres d'une espèce de visière de casque que recouvrait une ëtofie blanche, ornée de diverses figures noires; d'autres, enfin, portaient un diadème composé d'écaillés d'huttre perlière et de tortue travaillées à jour. Une quantité d'ornements pendaient en outre à leur cou et à leurs oreilles. Les Mendociens portaient au bout de leurs armes des tresses ou des toufi^es de cheveux ^ et paraissaient y attacher un si grand prix que, pour en avoir conmle objet de curiosité, il fallait leur présetitei* en échange des choses qui les tentassent au dernier point. Les Mendociennes justifièrent pleinement aux yeux des Français la réputation de beauté que leur avaient faite les premiei^s navigateurs qui visitèrent les Marquises. Elles ne manquaient pas de coquetterie et se paraient avec beaucoup de grâce 4 Le lendemain^ le Solide laissa tomber Tancre dans la baie de la Madre-de-Dios, et les capitaines Marchand et Chanal descendirent à terre, à la grande satisfaction des insulaires. Un des chefs s'approcha d'eux, et frotta, à plusieurs reprises, son nez contre le leur; c'était^ à ce qu'il paraît. Une grande marque de bienveillance. Les insulaires conduisirent les deux capitaines français dans une enceinte fermée, d'où les femmes et le menu peuple étaient exclus. On les fit asseoir à Tombre d'un grand arbre, et on leur présenta ensuite un petit vieillard à qui l'on donnait le titre de Oiàouh. Il paraissait misérable et tout tremblant, et, aucun ornement ne le distinguant ^ les Français avaient peine à croire que ce fût un chef. Le capitaine lui ofiiît des présents qu'il accepta. Alors ceux qui avaient introduit les capitaines français dans l'enceinte les firent asseoir au^ deux côtés du petit vieillard; on apporta quatre cochons^ qu'on déposa successivement aux pieds des étrangersi en faisant à chaque fois une harangue ; chacuii des haranguem'S reçut, en retour de son présent, des miroirs, des clous et des grains de ven-e. Après cela, les Français se séparèrent des insulaires, qui n'avaient pas laissé échapper l'occasion de dévaliser leurs poches ; mais on fit semblant de ne rien voir pour ne pas troubler la cérémonie. Les
:iOi LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.
jours suivants on fit de l'eau à terre et des échanges sur le navire, restant toujours en bonne intelligence avec les insulaires. Un accident même, qui aurait pu amener la discorde, ne servit pour ainsi dire qu'à cimenter l'alliance. Un matelot ayant maladroitement déchargé sa carabine, blessa un jeune naturel. Mais les chirurgiens français le soignèrent avec tant d'intérêt et d'empressement, que les insulaires virent bien que ce malheur avait été involontaire.
Le 21 juin au point du jour, Marchand qui avait fait route, dès' la veille, pour une terre qu'il avait aperçue à son entrée dans la baie de la Madre-de-Dios, et qu'aucune carte n'indiquait, découvrit une île haute que les officiers du Solide saluèrent par acclamations du nom de leur commandant. Au sud-est et nord-est de la pointe la plus sud de la côte orientale de l'tle Marchand, on en vit une autre de moyenne hauteur, unie et tapissée de verdure, à laquelle sa forme fit donner le nom d'île Plate. Un canal d'une demi-lieue la séparait de la première. La partie sud-ouest de l'île Marchand que le Solide prolongeait à une demi-lieue de distance, offrait quelques jolies anses de sable, autour desquelles on voyait des huttes éparses à l'ombre des bananiers, des cocotiers et des arbres à pain. Les sauvages auxquels elles appartenaient, les quittèrent pour accourir sur- le rivage et contempler le vaisseau. Dans cette partie, l'île Marchand présentait un aspect aussi charmant que varié; on voyait des collines dont les sommets et les pentes douces étaient recouvertes de verdure ; des ruisseaux qui serpentaient dans des vallées qu'ombrageaient des plantations nuancées, et dans l'une desquelles une belle cascade se précipitait en murmurant. Le centre de l'île, qu'occupaient des montagnes aux cimes agrestes, s'enfonçait dans la nue. Marchand, continuant à suivre la côte occidentale de Tîle qu'il venait de découvrir^ ne tarda pas à distinguer une baie profonde qu'il envoya sonder par le capitaine Masse. Pendant que le navire louvoyait en attendant le retour du canot, une pirogue montée par trois insulaires s'en approcha. Un d'eux, à demi-craintif.
LES iNAVIGATEURS FRANÇAIS. 5(>o
a (lemi-coufiant y grimpa dans les porte-haubans. 11 parut se soucier assez peu de quelques objets qu'on lui donna, et aucun de ceux qu'on lui présenta encore ne put le décider à monter sur le pont. Les matelots ayant fait un grand mouvement pour exécuter une manœuvre, il eut une telle frayeur qu'il se précipita dans sa pirogue et s'éloigna du bord. On vit dans l'aprèsmidi d'autres pirogues. Plus hardis, deux des naturels qui les montaient n'hésitèrent pas à grimper sur le pont du Solide. Us y examinèrent tout avec une surprise qu'ils exprimaient par des rires. Comme on les comblait de présents, et qu'ils ne voulaient pas être en reste avec les Français, ils donnèi*ent leur équipement complet, à savoir : deux toques de plumes de coq. Le capitaine Masse, parti dans un canot pour explorer la baie devant laquelle on était, aborda dans une anse qui présentait une belle aiguade. Il vit aux environs des cases à l'ombre de beaux arbres, et plus de cent cinquante naturels, groupés sui* le rivage, qui témoignaient une grande joie de voir les étrangers mettre pied à terre. Ces insulaires ressemblaient beaucoup à ceux de Sainte-Christine ; ce qui les distinguait cependant de ceux-ci, c'était leur manière de se conduire envers les Français. Non seulement ils ne les volèrent point, mais ils ne se permirent même aucune demande indiscrète. La réception amicale qu'ils firent aux Français fut cause qu'on donna à leur baie le nom de baie de Bon-Accueil. Celle-ci n'ofirant pas un mouillage sûr pour le Solide, on se tint bord sur bord toute la nuit suivante, ne naviguant qu'avec une extrême précaution dans ces parages qu'aucun bâtiment européen n'avait encore sillonnés. Le lendemain, les capitaines Marchand et Chanal mirent pied à terre dans une autre partie de l'île où ils retrouvèrent les habitants de la baie de Bon- Accueil. En présence de ces insulaii'es qui regardaient faire les Français avec une curiosité attentive , on prit possession de l'île Marchand avec les cérémonies usitées en pareil cas. Le capitaine Marchand quitta l'île qui porte encore aujourd'hui son nom, et que ses habitants appellent Roapoa, sans leur avoir fuit
connaître Teffet des armes européennes ; car, de peur d'effrayer ces naturels^ on s'était interdit même la chasse aux oiseaux.
En doublant la pointe nord de la baie de Bon-Accueil, on avait aperçu distinctement, à une distance d'environ neuf lieues, une seconde île , et plus loin sous le vent , d'autres terres encore. Marchand dirigea sa route vers ce point , et dans la matinée du 25 juin , il découvrit une tle assez haute , aplatie à son sommet^ et dont le terrain s'élevait depuis le bord de la mer en pente douce et régulièpe. Il ne s'en approcha pas assez pour s'assurer si elle était peuplée, mais elle lui parut fertile et d'un agréable séjour. Il lui imposa le nom d'île Baux, en l'honneur des armateurs du Solide ; mais la postérité ne Ta point admis, et cette terre porte aujourd'hui pour les Européens comme pour ses habitants le nom de Noukahiva.
Cette île étant trop au vent pour qu'on pût la rallier, Marchand dirigea sa route vers Une autre terre moins considérable qu'on entrevoyait non loin de là^ Il nomma d'abord les Deux-Frères deux tlots qu'il aperçut , et le lendemain , 24 juin , il vit deux Iles à environ douze lieues l'une de l'autre, qui reçurent de lui et conservent encore les noms de Masse et de Chanal. Marchand appela le groupe dont l'Ile de son nom fait partie, et qu'aucun navigateur d'Europe n'avait reconnu avant lui , îles de la Révolution. Il fait partie de l'archipel des Mai'quises ou de Noukahiva^ qui occupe environ (K) lieues d'étendue, sur une ligne sud-est et nordH)uest.
Le 12 août 1791, Marchand atteignit la côte nord-ouest de l'Amérique^ et vint jeter l'ancro dans une baie que les Espagnol» nomment de Guadalupa; les Anglais^ Norfolk-^Bay ; et les Indi^ gènes > Tdiinkitâné< Faisant route au sud-est > au sortbrde cette baie» où il avait fait la traite des pelleteries pendant une relâche de plusieurs jours , Marchand se dirigea vers les tles de la Reine^ Charlotte , où il espérait se procurer de belles fourrures. Les Fran-* çais , ayant mis pied à terre dans une de ces Iles , remarquèrent avec surprise, dans les habitations des Insulaires, plusieurs ta-
bleaux de grande dimension , où étaient représentées , sur l)ois et avec des couleurs assez vives , les différentes parties du corps humain. Tout ce qu'on put savoir des naturels, c'est qu'ils nomment caniak ces grands tableaux qui rappellent ceux que les Espagnols virent au Mexique, a l'époque où ils en firent la conquête. Ces tableaux n'étaient pas les seuls objets qui indiquassent une connaissance des arts chez les habitants des îles de la Reine-Charlotte. Leurs habitations , vastes et solides , étaient encore remarquables par les sculptures qui se voyaient à l'extérieur. La porte , pratiquée dans l'épaisseur d'un des gros troncs d'arbres qui forment la muraille , présentait la forme d'une gueule , et était surmontée d'un nez crochu , proportionné, pour la grosseur, au visage monstrueux auquel il appartenait. Au dessus de cette porte extraordinaire , ou voyait une sculpture représentant un homme accroupi , au dessus duquel s'élevait encore une gigantesque statue d'homme en pied, coiffée d'un bonnet en pain de sucre presque aussi haut qu'elle-même. Autour de ces sujets principaux étaient semées des représentations de grenouilles , de crapauds^ de lézards et de toutes sortes d'animaux ; ainsi que des bras ,* des jambes et des tètes d'hommes. On ciiit comprendre aux réponses des habitants que l'on interrogeait , que la statue principale du portail était le polirait d'un chef, dont le souvenir était en vénération dans le pays. Quoique les sculptures fussent très grossières, on les admira cependant , en songeant que pour les faire, les naturels n'avaient eu d'autres outils que des pierres tranchantes emmanchées d'une branche d'arbre, des os de quadrupède, des arêtes de poissons ou la peau rude d'un cétacé.
Pendant que, faute de bons mouillages sur la côte de la grande ile de la Reine-Charlotte, U Solide était à l'ancre en pleine mer, ou louvoyait au large, sa chaloupe, armée et approvisionnée pour vingt jours, explorait cette côte pour y chercher une occasion de trafiquer avec les insulaires. Après avoir découvert deux ports à cette grande ile et l'avoir prolongée sur une grande étendue, la chaloupe rejoignit le navire qui fit d'abord route au sud pour con-
tinuer à suivre la côte du continent. Mais bientôt, Marchand, ayant de fortes raisons pour craindre d'être devancé dans les marchés de la Chine, où, s il arrivait le premier, il espérait compenser la modicité de sa cargaison par un prix avantageux, se décida à faire voile sans délai pour l'empire chinois.
Il y avait un mois que l'on naviguait sans autre vue que celle du ciel et de la mer, quand , le A octobre, et à trente-six lieues de distance , on aperçut les hautes montagnes d'0-Whyhée, la plus orientale des Sandwrich. On resta sous voile pendant deux jours devant cette île, à s'approvisionner de vivres frais que les naturels apportaient incessamment dans des pirogues. Aucune teire depuis les Sandwich ne se montra sur le parallèle que suivait le Solide y jusqu'au 5 novembre que l'on aperçut une des îles Marianne , dont on s'éloigna sans y relâcher. Après avoir reconnu à distance les tles de Batel - Tabago - Xima et celle de Formose, on vint jeter l'ancre en rade de Macao, le 26 novembre.
Le capitaine Marchand apprit à son arrivée à Macao que l'introduction des fourrures était prohibée dans les ports du midi de l'empire, que plusieui*s navires européens avaient vainement tenté détromper la vigilance des douanes, et qu'enfin d'autres bâtiments, portant la même cargaison que le sien, étaient attendus à Macao. Pensant donc que, quand bien même la prohibition sentit prochainement levée, cette grande concurrence ne permettrait de faille aucun bénéfice. Marchand partit de Macao, le 6 déc«mbi*e 1791 , pour l'île de France. Il sortit de la mer de Chine par le détroit que forment les petites îles Banca et Billiton, et entra, par celui de la Sonde , dans la mer des Indes. Ayant ensuite reconnu l'île Rodrigue, il vint mouiller; le 30 janvier 1791, à l'île de France, d'où il leva l'ancre au bout de deux mois et demi de relâche. Après avoir, sans difficultés, doublé lé cap de Bonne- Espérance et touché à Sainte-Hélène, le Solide vint jeter l'ancre, le 14 août 1 792 , dans la rade de Toulon , où le capitaine Marchand, après vingt mois seulement de navigation , pendant
LES NAVrf-ATEURS FRANÇAIS. noo
lesquels îl n'avait perdu qu'un seul homme^ vît le ternie d'un voyage aussi heureusement qu'habilement accompli.
Cet excellent navigateur obtint, peu après son retour, le commandement d'un bâtiment en destination pour la mer des Indes. Il s'embarqua donc de nouveau, mais cette fois pour ne plus revenir : il mourut à l'île de France, pendant une relâche qu'il y fit, au mois de mars 1795.
Ouvrages consnltés : Voyagu de Marchand, publiés par Flearieu. 5 vol. )n-8\