MARION-DUFRESNE
NAVIOATIONS AUX MSB8 AUSTRALES, Avec UQ mot sur l'établissement des Français dans la mer des Indes.
— De 4758 à 1772 —
On se souvient de cette teire australe cjue peut-être Bînot Paulmier de Gonneville aurait découverte, dès Tan 1504, et qui, selon quelques-uns, serait la grande île d'Australie ou Nouvelle- Hollande, et selon d* autres ne serait que Madagascar, différence qui serait bien difficile à comprendre, en raison de Féloignement des mers où ces terres se rencontrent, si le tort qu a eu le descendant de rindien Ëssomericq, de ne préciser ni la latitude , ui la longitude des terres découvertes par le père adoptif de son bisaïeul, ne laissait le champ libre à toutes les hypothèses, si ce n'est pourtant que la relation les disait vaguement être à une latitude égale à celle des provinces de France. On se rappelait seulement qu'après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, le navigateur, assailli d'une furieuse tempête qui lui avait fait perdre sa route, et l'avait abandonné au calme ennuveux d'une mer in-
connue, ne sachant plus de que! c6të se diriger, s'était laissé aller vers le sud par la vue de quelques oiseaux qui venaient de ce côté, tant dans Tespérance d'y trouver une terre, que dans la nécessité où il était de se radouber et de faire de l'eau. On savait, à n'en pas douter, que la découverte de Gonneville n'était point une fable , puisqu'un arrière petit-^fils du naturel des terres inconnues vivait encore en 1655, et pressait, en paroles touchantes, le gouvernement français de dégager la parole donnée à ses ancêtres de retourner chez eux avec de nouveaux navires, et d'y apporter le culte du vrai Dieu. Depuis lors, on avait fait, à diflPérentes époques, quelques recherches pour retrouver la déclaration que Gonneville avait faite à son retour en France, le 19 juil^ let 1555, sur les réquisitions du procureur du roi, après qu'un corsaire anglais Favait dépouillé de son journal et de tout ce qu'il possédait, dans les parages des lies Jersey et Guernesey, Maurepas, dans le temps qu'il était ministre de la maiîne, de 1725 à 1749, avait fait compulser les archives des sièges de l'amirauté de Normandie, pour retrouver l'original de cette déclaration ; mais les anciens procès-verbaux ne subsistaient plus ; les guerres civiles, jointes à la guerre étrangère qui avait mis souvent les Anglais en possession momentanée des villes de Normandie; le peu d'ordre avec lequel les archives des amirautés étaient tenues avant Colhert) enfin un intervalle de deux siècles et demi, n'avaient laissé aucune espérance que l'on pût remettre la main sur la précieuse pièce. On avait seulement répondu à Maurepas, qu'en effet il y avait dans le pays une tradition constante que cette pièce avait été à l'amirauté, mais qu'on ne savait pas ce qu'elle était devenue. La compagnie française des Indes, mue par l'espérance de trouver au sud de l'Afrique une terre propre à servir d'entrepôt à ses vaisseaux, afin de n'être pas obligée, en certain cas, de relAcher.au cap de Bonne-Espérance, onlonna une expédition pour chercher les terres découvertes par Gonneville, et qui n'étaient peut-être que celles qui entraient dans ses domaines de la terre des Indes : car on a supposé que c'était Madagascar.
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Les capitaines de marine de la compagnie des Indes , I^zîer- Bouvety nommé depuis gouverneur de Bourbon, et Hay, furent en conséquence envoyés de Lorient, le 19 juillet 1738, avec les frégates V Aigle et la Marie , pour aller à la recherche des terres vers les 44** de latitude méridionale et les 5o5" de longitude, méridien français. Après avoir mouillé à File Sainte- Catherine^ côte du Brésil, ils remirent à la voile, et, le 26 novembre , commencèrent à trouver de la brume dès le oS*" de latitude et 'SU" de longitude. Souvent cette brume était si épaisse , que les deux frégates ne pouvaient s'apercevoir à une portée de fusil, et que d'un équipage à Vautre, on s'entendait manœuvrer sans se voir. Quoique nuit et jour elles tirassent du canon , et que la nuit elles portassent toujours leurs feux^ les frégates eurent toutes les peines du monde à ne se pas séparer. La première semaine de décembre , depuis 39 à 44* de latitude, entre 350 et 355'' de longitude, on commença de voir du goémon, plante matîne noueuse et longue et souvent enti'elacée par le mouvement des eaux de manière à former une barrièi*e que les navires ne rompent pas toujoure sans quelque difficulté. On continua pendant longtemps d'en voir presque tous les joui-s. Le temps était froid, quoiqu'on fût en été ; il y eut de la grêle et du tonnerre. Les oiseaux se montrèrent aussi plus fréquemment qu'ils n'avaient fait, et en plus grand nombre encore la semaine suivante. On en remarqua qui de temps en temps battaient beaucoup des ailes, comme fout les oiseaux de terre, ce qui faisait présumer que l'on était assez près d'une côte. Le 10 décembre, les frégates se trouvaient dans l'intersection du 44° parallèle avec le premier méridien, au même lieu où les cartes du temps plaçaient la côte qu'elles nommaient Terre de Vue ou Cap des terres Australes. Néanmoins on ne découvrit ici aucune terre, soit, comme dit le journal de cette navigation, que l'épaisseur continuelle de la brume en dérobât la vue, soit que cette terre ne fût qu'une île de trop peu d'étendue, soit que peut-être e^ ne fût qu'un prodigieux amas de glaces^ qu'on au-
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rait pris de loin pour une côte. En effet, le 15 décembre, à une latitude sud égale à celle de Paris nord, c'est-à-dire à 48®, on aperçut les premièi-es glaces. Les navigateurs se réjouirent d'abord de cette vue comme d'un indice certain des terres qu'ils ne seraient pas longtemps à trouver. Ils remai'quèrent que la hauteur des glaces était une preuve de la hauteur des terres auprès desquelles elles s'étaient formées. Il y en avait de si grandes et de si élevées, que l'on fit plusieurs fois huit lieues pour en atteindre qui étaient à vue. Lorsque le temps venait quelquefois à s'éclaircir, on leur trouvait toutes sortes de figures d'iles, de forteresses, de bâtiments.
Depuis que Lozier-Bouvet et Hay voguaient dans ces parages ignorés, ils avaient pu supposer dans la brume tous les dangers des mers connues ; mais ils devinrent alors certains d'en avoir sans cesse à côté d'eux. En effet, les glaces étaient autant d'écueils flottants, plus à craindre même que, la ten*e, en ce que si l'on avait eu le malheur de se perdre en les abordant, il n'y aurait eu aucune espérance de se sauver dessus; les glaçons devenaient pour ainsi dire plus dangereux que les grosses glaces, parce qu'étant à fleur d'eau et confondus avec la mer, dès que celle-ci était agitée, on les voyait difficilement. Pour écarter les réflexions, Lozier-Bouvet fit lecture à haute voix sur son bord de l'article des instructions de la compagnie des Indes, par lequel il était accordé des gratifications aux équipages en cas de découverte, et promis aux officiers des récompenses proportionnées à leurs services. Après avoir mis le cap au sud , on fut tellement entouré de glaces , qu'il fallait tourner à l'est pour trouver un passage. La mer était sans fond; on voyait beaucoup de plongeons, de pingouins et de loups marins. L'aiguille aimantée variait d'une manière fort étrange sur différentes boussoles, donnant sur l'une vingt-quatre minutes de déclinaison à l'est, et sur l'autre cinquante minutes à l'ouest. Le 1*' janvier 1739, on découvrit une terre très haute, couverte de neige et fort embrumée à laquelle Lozier-Bouvet, chef de l'expédition, imposa le noiïi de cap de la Circoncision, en
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rhouneur de la fête du jour. Il donna vingt piasti^s au principal pilote de la frégate V Aigle, qui avait le premier aperçu cette terre estimée être pai* lea SA degrés de latitude méridionale entre les '^T et âS"" de longitude, s'étendant du nord^-ouest au sud-est, à peu près sur huit ou dix lieues d'une face et six de Tautare, La côte était escarpée, chargée de glaces et inabordable. Elle était entourée de petites tles, ou plutôt de purs monceaux de glaces de deux à trois cents pieds de hauteur, depuis une demie jusqu'à deux ou trois lieues de tour. Le 6, avant midi, cm vit venir tout d'un coup une prodigieuse quantité d'oiseaux blancs de la grosseur des pigeons. Les deux frégates louvoyèrent d'abord en ce Heu pendant douze jours, sans pouycir aborder, ni envoyer leurs dialoupes à la côte, à cause des glaces, de la brume, et du veut contraire. Elles coururent ensuite jusqu'au 25 janvier, portant à l'est sous le 57' degré parallèle, pendant quatre cent vingt-<inq
lieues toujours le long des glaces, sans cesser de voir des baleines,
des loups marins et autres poissons monstrueux. Enfin, désespé*rant de trouver aucun point d'abordage, V Aigle et la Me^ie quît^ tèrent cette terre si méridionale et peut-être inaccessible à cause des glaces, dans le dessein de chercher au nord-est si l'on trouverait l'endroit où Gonneville avait abordé et que sa déclaration plaçait à une latitude égale à celle des provinces de France. On tourna la route au nord à 52 degrés de longitude, et l'on traversa de nouveau les goémons jusqu'au 45"* degré de latitude. Là les deux frégates se séparèrent : V Aigle faisant route pour l'île Bourhan, la Marie, retournant par le cap de Bonne-Espérance au port de Lorient, d'où elle était partie, et où elle jeta l'ancre le 24 juin 1739, sans avoir, malgi'é l'extrême fatigue du voyage, perdu un seul homme de son équipage, sauf un mousse qui s'était noyé.
A vingt-cinq ans à peine de là , on ne savait plus ce qu'était devenue la terre découverte par Lozier-Bouvet, et on la mettait un peu déjà au nombro des chimères. A la peinture que ce navigateur avait faite, on n'y roconnaissait pas d'ailleurs la terro décrite par Gonneville. Un homme d'un caractère entreprenant.
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Ives-Joseph de Kerguelen-Trémarec, lieutenant de y aisseau, de-? manda à aller à la recherche de la terre du vieux navigateur normand, que Ton supposait s'étendre depuis le âS® degi*ë de latitude sud jusqu'aux environs du pôle, La demande de Kerguelen fut accueillie. Il partit de Lorieut le 1"^ mai 1771, sur le vaisseau U Berrier. Arrivé à Ttle de France , où il avait ordre de s'arrêter , il y laissa de son plein gré oe vaisseau , et prit à la place les flûtes la Fortune, et le Groe^ Venire , Vune de jK4 canons, l'autre de 16. Mais avant de se diriger vers le pôle sud, il devait aller vérifier les avantagea que pouvait avoir une nouvelle route, reconnue, suivie et indiquée, en 1767, par le che^ valier et depuis vicomte Grenier, pour se rendre de File de France à la côte de Goromandel ^ . Cette nouvelle route, beaucoup plus courte que l'ancienne, est la seule que suivent à présent les bâtiments qui vont dans l'Inde pendant la mousson du nord-^est. Kerguelen toutefois, esprit quelque peu jaloux et envieux, toujours plus con-r vaincu de son mérite que de celui de ses frères d'aiones, ne s en montra pas partisan. L'abbé Rochon, astronomeH)pticien et mem* bre de l'Académie des sciences, accompagnait le commandant de l'expédition; mais il ne s'entendit point avec ce cai-aetère entier, et
< En 1767, le chevalier Gar nier , «lors aimple eoaeigne devalweau, deatiné, avee It corvette du roi tUmr^'dik^Bwgtr, à faire la servioe dea Uea de France et de Bourlioa, aollidla et obtint la permiaaion de pouvoir faire dea obaervaiiona et même des découverlea dans la mer dea Indea* L'abbé Roolion fat destiné à l'accompagner pour faire des obser*vatioos astronomiques, ainsi qu'un ingénieur hydrographe. Le célèbre Daprès lui remit» A sa demande, une carte générale des Indes où il avait tracé en couleur jaune les endroits sur lesquels on n'avait encore que des connaissances imparfaites. 11 raisonna avec tous les marins instruila de la navigation de l'Inde, aUn de s'iiat^iiuer à la connaissance des vents particuliers à ces régions, et aux routes qui y étaient en usage dans les diverses saisons. Plus il cherchait à s'instruire, plus il trouvait de choses ignorées. Sur la oonviclion qu'il eut enfin que personne n'avait tenté d'éclairer ces mers à cause des dangers qu'on envisageait, et assuré des avantages qu'y a mis la nature dans la disposition et la varia^ tion des venis qol y régnent, il se fil un plan de recherches; ce fut de Uwuver une route abrégée et plus constante pour aller de l'ile de Franee aux Indes, et de se livrer à tous les événements, en faisant marcher ensemble, dit-il lui-même, la hardiesse et la prudence. Il fut rejoint à l'Ile de France par l'abbé Rochon, qui fut de la pins hante utilité à son entreprise. La veille de son départ de cette île, on lai donna une earte sur laquelle était tracée la route d'nn navigateur nommé Picauit, qui avait été envoyé, en 174 4, par La Bourdonnais, dont nnus avons donné la vie dans nos Moirmê Uluêtru, pour reconnulire. les îles des Septi-Frères. nommées depuis Iles Mahé el archipel des Séchelles. Dès lors^ son Incertitude fut dissipée ; il Jugea que ai cette parallèle était aussi nette jHsque par le^ %1 t
as.
ringéiiieux inventeur du micromètre, qui s^était déjà signalé par son goût pour les voyages, n*alla pas au-delà de Ttle de France. Kei^ieleu remit à la voile le 16 janvier 1772, pour aller à la recherche des terres australes. Du 12 au 15 février suivant, il découvrit dans Focéan Austral, loin de toute grande terre, une tle à laquelle il imposa son propre nom. Il s'exagéra beaucoup l'importance de la Terre de Kerguelen, tant pour Fétendue que pour les avantages à venir qu'elle pouvait procurer. Le capitaine Cook Fa appelée depuis Terre de Désolation. Au mois de juillet 1772, Kerguelen était de retour en France. On le nomma aussitôt capitaine de vaisseau, et sa réputation grandit outre mesure , de sorte qu'elle ne pouvait plus que déchoir. Déjà ses manières peu conciliantes, sa conduite avec Rochon, lui avaient fait des ennemis; les faveurs qu'on lui accorda ajoutèrent contre lui la jalousie à la haine. Il n'en fut pas moins chargé d'une nouvelle expédition, destinée à vérifier sa découverte. Il partit en conséquence de Brest au mois de mars 1775, sur le vaisseau le Aoland^ accompagné de la frégate l'Oiseau^ commandée par le lieutenant de Ronnevet, et s'adjoignit à F tle de France la corvette la Dauphine, commandée par le chevalier Ferron. Il avait avec
88<* de longitude orientale de Paris, Il rendrait nn service Important à la navigation, en proposant de faire le nord Jusqu'à cette parallèle, de la suivre, et de la quitter lorsqu'on serait assex avancé en longitude pour aller prendre connaissance de la pointe d'Achem. Il fil part de son idée à Pierre Poivre, intendant des Iles de France et de Bourbon, à qui nous avons payé un Juste tribut d'éloges dans notre Histoire mariiime de France; cet homme, passionné pour le bien et la prospérité des colonies fran<;aises, l'adopta, parce qu'elle lui montrait une route plus courte de sept à huit cents lieues, que celle qui était usitée auparavant. Poivre lui-même a consigné le résultat du voyage de Grenier, dans la lettre suivante adressée au ministre de la marine : • Le chevalier Grenier a reconnu une partie de l'archipel situé au nord de nos lies (les lies de France et de Bourbon), entre nous et les iles Maldives ; par sa découverte, il nous a frayé la route pour aller de l'Ile de France à la côte de Goromandel en toutes les saisons. La navigation ordinaire d'ici aux Indes dans la belle mousson, qui eommence en mai et finit en septembre, est devenue plus courte depuis les découvertes de M. Grenier; et dans la mousson, qui commence en septembre on octobre, Il n'est plus question, pour aller de l'Ile de France à Pondichéri, de prendre la grande route en courant d'abord dans le sud, ponr s'élever ensuite dans l'est et retomber de la pointe d'Achem i la c6te de Goromandel. Cette navigation fatigante, qui était au moins de trois mois, a été encore abrégée par l'expérience* de M. le chevalier Grenier, qui a prouvé que la route par le nord était sans inconvénient, aussi assurée et plus courte d'un mois. • (Mémoires do la oampagne de découvertes dans la mer des Indes, par le chevalier Grenier, enseigne de vaisseau» de TAcadémie royale de oiarine. Brest, un vol. in-4»» 1770).
lui l'officier de Pages. Depuis le 14 décembre 1775 au 18 janvier 1774, il découvrit quelques terres australes qu'il nomma île de Croy , île de la Réunion, île Roland, et dont il prit possession pour la France. Le mauvais état de ses bâtiments et de ses équipages, la pénurie de vivres et des tempêtes continuelles , engagèrent Kerguelen à s'éloigner de ces tristes parages. 11 dirigea sa route vers Madagascar et arriva le 20 février à la baie d'Antongil.
L'île de Madagascar, où un aventurier célèbre, nommé Beuiowski, essayait alors de coloniser pour la France, fixa particulier rement Inattention de Kei^elen. Elle était le berceau de la coloni* sation des établissements français dans la mer des Indes. On a vu La Bardelière et Duclos-Neuf s'y fortifier passagèrement , dès les premières années du dix-septième siècle , sur la baie Saint-Âugustin ; on a vu aussi , en 1620, le général Beaulieu réparer ses bâtiments dans cette même baie , et faire de Madagascar l'objet de ses observations pendant le temps assez long qu'il y séjourna, le 24 juin 1642 , une compagnie , dont Richelieu s'était fait le patron , avait été créée dans le but de coloniser à Madagascar et aux îles adjacentes , pour assurer aux Français une large pari dans le commerce des Indes. Au mois de mars 1645, cette compagnie , dont le capitaine Ricault était le chef, avait envoyé son premier navire , nommé le Saint-Louis, capitaine Cocquet, à Madagascar, pour y déposer douze ou quinze Français, à la tête desquels étaient deux de ses agents, Pronis et Foucquimbourg. Ceux-ci s'étaient établis, avec le. consentement du chef de la province, à la baie de Sainte-Luce, sur la côte sud-est. L'année suivante , des renforts avaient été envoyés à la compagnie ; mais bientôt celle-ci avait été obligée de choisir un asile moins malsain que la baie Sainte-Luce ; et croyant l'avoir trouvé dans la presqu'île de Tolang-Hare , qui avait reçu le nom de Foit-Dauphin , en l'honneur du fils aîné de Louis XIII, elle s'y était transportée. En 1648, un homme s'était rencontré, nommé Etienne de Flacourt , qui avait réussi à communiquer quelques éléments de prospérité à la colonie de Fort-Dauphin , et qui , de là , avait
pousse) quelques expéditions dans la mer des Indes. En 1649, il était allé prendre lui-même solennellement possession ^ à cent quarante lieues de Madagascar, d'une île que les Portugais avaient découverte en 1543, et nommée MascasenhaS; et dont Pronis avait déjà changé le nom en celui de Bourbon. Par la suite ^ la colonie de Madagascar y moins bien gérée que du temps de Flacourt^ et ayant eu des guerres funestes avec les insulaires ^ avait singulière^ment dépéri , et peu d'années après que l'on avait donné à toute File le nom de Dauphine , on s'était vu obligé de l'abandonner après un grand massacre des colons. Plusieurs de ceux-ci, parmi lesquels on comptait dès lors des gentilshommes de France ou des cadets de i{imille, qui venaient chercher dans la mer des Indes les moyens de restaurer leur fortune ou de la faire^ tels, as*^ sure-t-on, que les Bernis, les Sénéchal de Kercado, les de Saint- Pierre , les Hibon de Frohen et les Pami , étaient passés à Tile Bourbon 9 et y avaient jeté les fondements des habitations de Saint-Paul, la plus ancienne de toutes, de Saint-Denis» de Sainte^ Marie et de Sainte-Suzanne. De Madagascar et de Bourbon, les Français, franchissant la mer des Indes, étaient allés porter leurs colonies ou leurs comptoirs sur la cAte de Malabar, à Sui^ate, puis à Trinquemalé, dans l'tle Geylan, et à Saint-Thomé, enfin à Pondichéry, Chandernagor, et quelques autres points sur la côte de Coromandel. Trinquemalé et Saint-Thomé avaient été abandonnés; mais Pondichéry, depuis sa fondation parle directeur de la compagnie des Indes, François Martin, avait pris une importance, qui s'était trouvée portée à son apogée avant le milieu du dixhuitième siècle, par le fameux Dupleix } et Chandernagor, sur les rives du Gange, dont on avait obtenu la cession du grand Mogol Aureng-zeb, sous I^uîs XIV, avait aussi prospéré ; la ruine militaire imposée par les Anglais à ces deux villes, h la paix désastreuse de 1765, sous Louis XV, leur avait toutefois encore laissé une grande valeur cx)mmerciale. D'autre part, en 1687, à la suite d'une célèbre ambassade du roi de Siam, envoyée à Louis XIV, à lincitation d'uuGit^c nommé Constance, on avait vu les Français
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porter leurs établissements jusque dans Tlndo-Ghine ; le roi de Siam leur avait cédé Merguy^ sUr le golfe de Bengale^ et Bankok , à Tembouchure du Maînam, sur le golfe de Siam, qui depuis est devenu la capitale de tout le royaume de Ce dernier nom. Ces établissements, il est vrai, n'aVaietit été qu'éphémères. Mais de plus durables s'étaient formés ou avaient pris un accroissement considérable dans les iles africaines de la mer des Indes, à la même époque où Dupleix avait étendti la domination de la France , de Pondichét*y jusque sur les plus belles contrées de l'Indoustan , et donné à là compagnie des Ihdes françaises des proportions gigantesques. A cette mâtne époque^ en effet, un illustre marin et colonisateur^ dont nous avons retracé la vie ailleurs, le grand et infortuné La BoUrdohnaisi avait porté au comble de la prospérité la colonie de Bourbon, devenue des plus impottantes, binsi que la seconde des Mascasenhas , nommée par les Portugais , lors de sa découverte en lâ07| île da Cerno, puis par les Hollandais en 1S98 tle Maurice, et, en 1715, île de France, par le capitaine Dufresne, qui était allé en prendre possession le 30 septembre de cette dernière année pour la France^ Elle avait reçu, en 1721, un eommen* cernent d'établisseinent« Sotis La Bourdonnais, les îles de France et de Bourbon étaient devenues^ depuis 1735, époque où il en avait été nommé gouverneur général , un objet d'envie pour les puissances maritimes de TEui-op^ ) ces rochers vdcaniques s'étaient vus dotés des plus riches eultui'es, des villes s'y étaient élevées et deux excellents portai le Grand-^Port ou Port -Bourbon et le Port- Louis, eh avaient fait le plus beau point de relâche de la mer des Indes. Non content d'avoir fait faire, comme par enchantement, des progrès si rapides aux îles de Bourbon et de France, d'avoir vaincu les Anglais sur mer et de les avoir forcés à capituler dans Madras, La Bourdonnais avhit envoyé, en 1744> un capitaine de la compagnie des Indes, nommé Picault, faire la découverte des Sept-Frères qui, nommés alors îles Mahé ou de La Bourdonnais, devaient prendre ensuite le nom d'îles Séchellcs. Il avait pris possession, au nom de la France, de Mahé et de Praslin , les
deux principales du groupe ; il s'était également assuré de l'iie Rodrigue et de quelques autres dépendances de son gouvernement. Au milieu de tout cela, on n'avait point* complètement re* nonce à Madagascar; de temps à autre , la France avait encore essayé d*y former quelques établissements; en 1750 , on avait obtenu de. la reine Betty et des chefs voisins la cession de Tilot que les Malgaches nomment Nossi-Ibrahim , et que Ton appela Sainte-Marie , îlot séparé de la côte orientale de Madagascar par un canal d'un quart de lieue de largeur en certains endroits ; en 1768, on avait repris, mais sans succès, le projet de se rétablir au fort Dauphin, et, en dernier lieu, au moment où Kerguelen relâchait à Madagascar y le baron polonais Beniowski, dont la vie offi'e toutes les phases et toutes les péripéties du roman le plus extraordinah'e, essayait , sous la protection et au nom de la France, d asseoir une colonie sur les bords de la rivière Tumbungany, en un endroit nommé par lui Louisbourg. Beniowski s'était allié avec plusieurs chefs et députés des districts environnants ; mais d'autres s'étant montrés hostiles à ses desseins, il réclama et ol)tint l'assistance des équipages que commandait Kei^elen. Après le départ de celui-ci, qui eut lieu le 21 mars 1774, les Malgaches revini*ent en plus grand nombre, détruisirent l'établissement de Louisbourg, et forcèrent Beniowski à se réfugier dans l'tle Marosse. Abandonné du gouvernement français , il tenta ensuite de coloniser pour son propre compte, et réussit même un moment à se faire reconnaître pour souverain d'une partie de Madagascar. Mais la France prit ombrage de sa conduite, il perdit, quelques années après, sa puissance éphémère avec sa vie; et l'on remit à d'autres temps encore le soin de se fixer à Madagascar, île superbe, capable de former un empire presque aussi grand que la France elle-même , aussi saine à l'intérieur qu'elle l'est peu sur son littoral, et dont Kerguelen rapportait les plus favorables impressions * .
^ Nous n'avons fait quMndiquer ici de la manière la pins succincte l'origine des établissements français dan& la nier des Indes, mais c'est pan^e que nous sommes entré dans de
Le 7 septembre 1774, à son arrivée en France , ce navigateur fut arrêté, déclare déchu de son grade de capitaine, et condamné à être enfenné au château de Saumur, sur Taccusation d*avoir injurié un de ses officiers, de n'avoir point rempli sa dernière mission aussi bien qu'il Taurait pu, et surtout d'avoir abandonné une embarcation et les hommes qu'elle portait dans les parages déserts qu'il avait visités, et d'où elle n'était sortie, assurait-on, que par une espèce de miracle. Néanmoins^ le jugement qui frappa Kerguelen ne laissa pas d'éti*e accusé luimême de partialité et d'animosité. Au bout de trois «ans, Kerguelen, n'obtenant point d'emploi du gouvernement dans la gueri*e de l'Indépendance d'Amérique, mais ne voulant pas rester iuactif au bruit des exploits de ses fi*ères d'armes, arma un coi'saire de vingt canons, nommé la Comtesse^de^Brianne ^ avec lequel, après avoir échappé à un vaisseau anglais de soixante-quatorae canons, il alla croiser dans les mers du noitl; il s'y empara de' sept bâtiments ennemis. Rebuté, dit-il, par les entraves que mettaient à ses opérations particulières les ofliciei-s et les bureaux de la marine, il résolut de faire un voyage autour du monde pour la perfection de la géographie, et fit construire, dans ce but, à Nantes, une corvette de dix canons de trois livres, aprèis avoir obtenu préalablement de l'amirauté d'Angleterre un passeport pour quatre ans. Mais, il avait trop compté sur la foi punique^ et, parti le 16 juillet 1781 de la rade de Paimbœuf avec son petit navire, appelé par lui Liber- Navigator, pour se livrer à tous les dangers d'un voyage aussi hardi, il fut pris par un bâtiment de guerre anglais auquel il n'opposait d'autre résistance que le pavillon parlementaire des lords de l'Amirauté. Amené en Angleterre comme prisonnier, ce ne fut pas sans peine qu'il obtint sa liberté du ministère anglais
très grands détails à ce sujet dans notre Histoire maritifM de France, et dans nos Marim illuitre» , Tie de La Bourdonnais. Nous nous sommes également occupé avec assez de détails des établissements pHsssgers des Français au royaume de Siam, dans ces deux ouvrages, à l'époque de Louis XIV et dans la vie de Forbin.
qui n'eut garde en même temps de lui faire rendre sa petite corvette. Kerguelen occupa alors ses loisirs prolongés à écrire sur son métier de marin et de navigateur, comme il avait déjà fait pendant sa prison de SaUmur. Quand la révolution éclata^ il fit casser le jugement qui l'avait frappé, fut appelé aux fonctions de directeur au ministère de la marine, et nommé contre-amiral. Mais il dut bientôt s'estimer trop heureux d'aller finir ses jours dans la retraite^ et sans autres troubles que ceux qui naissaient de son esprit ambitieux et préoccupé du désir de faire croire que lui seul aurait pu sauver la marine française. Pendant le court passage qu'il fit au ministèt^, il avait recueilli les rapports envoyés par les officiers des vaisseaux qui avaient pris part à la guerre de l'Indépendance d'Amérique et, avec leurs extraits, joints à ses souvenirs et à ses propres connaissances maritimes, il publia un livre intitulé t Relation dei combats et dei évéhemenis de la guerre îÊUiriitme de 1778 entre la France et rAngleterre, lequel n'est pas toujours exempt de passion et quelquefois est marqué au coin de la suffisance et de la jalousie, mais néanmoins forme un précis asseis complet, assez exact de cette mémorable guerre ma-» ritime, et a servi à maint auteur qui l'a copié sans le dire4
Le Taitien Aoutourou, amené en France par Bougainville, avait passé onze mois à Paris, où il avait inspiré de l'ititérét par sa franchise et ses excellentes qualités naturelle^. Au bout de ce temps, le gouvernement lavait envoyé à Ttle de France , avec ordre aulc administrateurs de lui procurer son retour daûs sa patrie. Marion Duft*esne , capitaine de brûlot et excellent marin, saisit avec empressement l'occasion de se distinguer par un houveau voyage et par des découvertes dans des mers qui n'étaient pas encore bien connues. Il offirit à l'administration de l'tle de France de transporter à ses frais Aoutourou à Taiti^ demandant seulement que l'on joignît au bâtiment particulier qui lui appartenait une flûte du mi de laquelle il supporterait d'ailleurs les dépenses, et quelques avances en argent. Les administrateurs de l'île de France concédèrent les avances nécessaires à Farmement
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des deux navires, mais en ayant soin de faire donner à M arion des sûretés pour leur entier recouvrement. Quoique par cet arrange-^ ment l'expédition fût tout entière à la chaîne de Marion, Tmtendant de la colonie, qui était le célèbre Pierre Poivre, donna à cet armateur les instructions les plus étendues sur les terres qu'il devait chercher, et sur les observations physiques et morales qu'il aurait à faire dans le cours de son voyage. C'était dans Tintervalle des deux voyages de Kerguelen aux terres australes* 11 Ait question de poursuivre à peu près les mêmes recherches que ce na-^ vigateur, et de pousser assez dans le sud pour tenter d*y découvrir les îles ou le continent que l'on Supposait devoir i^ trouver dans cette partie australe du globe. L'intendant ded tles de France et de Bourbon désirait surtout que Ton en découvrit la partie la plus septentrionale, comme 'étant plus voisine de ces colonies et sous un climat plus tempéré. Il espérait qu'on y trouverait des mâtures et une infinité de secours quc^ dans son grand éloignement de la métropole, il ne pouvait obtenir qu'avec peine et à très grands frais. Marion Dufresné, prenant une louable émulation de Texpé'» dition que le gouvernement français avait dans le même temps envoyée sous la conduite de Kerguelen^ pour achever, s'il était possible, dans cette partie du monde, la découverte de toutes les terres du globe habitées ou habitables, adopta avec ardeur les idées de Pierre Poivre. 11 choisit dans la colonie les officiers les plus expérimentés» prit le commandement du bâtiment le Ma$tateignej ayant Croxet pour second) et donna le commandement du navire le Marquii-de*Caêtrie$y au chevalier Duclesmeur .
Ayant pris à son bord Aoutourou, il fit voile de Ttle de France le 18 octobre 1771. Il relâcha d'abord à l'île Bourbon où le jeune Taitien fut attaque de la petite vérole. Dans la crainte de communiquer à cette colonie une maladie qui y était regardée comme aussi dangereuse que la peste , Marion alla mouiller dans la baie du Fort-Ikuphin sur Ttle Madagascar^ pour donner le temps à la maladie de faire son effet et pour éviter de la porter au cap de Dunne-Espéfunce, où il était obligé d aller achever son approvi-
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sionnement. Le lendemain de l'ancrage dans la baie du Fort^ Dauphin , Aoutourou mourut, et dès lors un champ plus libi*e fut laissé au navigateur. Manon se rendit au cap de Bonne -Espérance où, depuis la révocation de l'édit de Nantes, s'était établie à côté et sous la protection des Hollandais, alors maîtres du cap, une petite colonie de protestants français , qui n'avait pas perdu les souvenirs de la mère-patrie. Le 28 décembi-e 1771, Marion fit lever l'ancre du cap et diriger la route vei'S le sud, dans le dessein de découvrir les terres australes. Il calcula que la terre découverte par Lozier-Bouvet en 1757 ne devait pas êti*e probablement la même que celle où Gonneville avait aboi*dé en 1504 ; et la route suivie par Bouvet semblait lui indiquer qu'il devait chercher ces terres à l'est du méridien qui passe par Madagascar, Le 7 janvier 1772 , il se trouva dans le parallèle des îles de Dina et Marzeven , marquées sur les cartes de Van Ceulen par la latitude méridionale de quarante à quarante et un degrés. Le lendemain, Marion vit un grand nombre de goélettes, et la présence des oiseaux lui fit conjecturer qu'il n'était pas loin de ces deux îles. Le 11 , il était par les 45'' 45' de latitude sud , et la longitude estimée était au même instant de 28'' 46' à l'est du méridien de Paris. Quoique le mois de janvier, dans l'hémisphère austral, corresponde au mois de juillet de l'hémisphère boréal , on ressentait dans le fort de l'été , sous ce climat qui semble appartenir au milieu de la zone tempérée, un froid violent. Le 15 janvier, on découvrit une terre qui s'étendait de l'ouest-sud-ouest à l'ouest-nord-ouest, distante de quatre à cinq lieues. On vit en même temps très clairement une auti-e terre dans le nord. La première, jque Marion nomma terre d'Espérance, parce que sa découveite le flattait de l'espoir de trouver le continent austral qu'il cherchait, parut très élevée, couverte de montagnes doublées et triplées les unes au dessus des autres et couronnées de neige. On ne vit qu'environ six à sept lieues de cette côte, à cause des brouillards, mais on ne l'aperçut pas ter* minée dans sa partie ouest-nord-ouest ni dans sa partie du sud-
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est^ de sorte qu'on simagina qu'il était possible qu'elle ii)t très étendue et fît partie du continent austral. Elle n'était autre toutefois que celle que Cook vit quatre ans plus tard et nomma ile du prince Edouard. Après avoir inutilement tenté de doubler File du Nord au vent, Marion la rangea sous le vent. Il remarqua (ju'à sa partie du nord-est il y avait une anse vis-à-vis de laquelle se montrait une gi'ande caverne. Autour de cet antre on distinguait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de loin à un troupeau de moutons ; on crut aussi apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. Marion nomma cette terre île de la Caverne. En la doublant, il découvrit trois îlots qui en étaient détachés, dont deux étaient au-dedans d'un grand enfoncement que forme la côte, et le troisième terminait sa pointe septentrionale. Marion esthna que la terre d'Espérance et Fîle de la Caverne étaient situées par la latitude de 46"* 45' sud, et par 54*" 51 ' à Test du méridien de Paris, un demi-degré à l'est de la route suivie par Bouvet de Lozier, pour la recherche des terres de Gonneville. Les brumes épaisses et presque continuelles qui régnent dans ces parages mettaient un grand obstacle aux rechei^ches et rendaient la navigation extrêmement dangereuse .« Ayant vu les montagnes de la terre d'Espérance couvertes de neige, il pensa qu'à quelques degrés plus au sud, on trouverait, comme Bouvet, la mer embarrassée de glaces, et l'on ne s'engagea pas dans cette direction. Mai*ion laissant derrière lui les premières terres qu'il avait découvertes, en aperçut (Je nouvelles le 22 janvier, qui semblaient former deux îles, que l'on prît bientôt j>our deux caps, avec une continuité de terre entre deux dans l'éloignement. Mais un moment après, le brouillard et la nuit les enveloppèrent de leurs voiles et on ne put mieux les reconnaître. On estima qu'elles étaient situées par 46* 5' sud ; et par la longitude de 42* à l'est du méridien de Paris. Marion les nomma les îles Froides. Le 23 janvier, faisant route à l'est, le Caslries, commandé par Duclesmeur, fit signal de teire, il avait-aperçu une île très haute qui paraissait terminée par un gros cap. Le lendemain^
Marioii s'approcha et contouina cette !le à la distance de doux lieues. Elle était ronde et si élevée, avec des sonomets couverta de neige, qu'on aurait pu dans un beau temps la découvrir de vingt lieues. Marion fit mettre un canot à la mer et ordonna à Crozet de s'embarquer pour aller prendre possession, au nom dut roi de France, de cette île située par la latitude méridionale de 46® 30' et qui fut nommée île de la Prise de Possession « Crozet, débarqué sur cette terre, n'y put découvrir aucun arbi'e ni arbrisseau ; le sol paraissait aride et couvert d'un petit gramm très fin ; on y remar* qua plusieurs de ces plantes grasses qu'on nommée flooides, sem*^ blables à celles qui sont si communes au cap de Bonne-Espé* rance; les rochers étaient tapissés de mousse et de lichen; le ri«vage était couvert de joncs de la hauteur d'un pied; le goémon qui bordait la côte était d'une grosseur extraordinaii'e et portait deê feuilles très larges. En fait d'animaux, sauf un pigeon blanc, sans doute égaré de quelques terres voisines, et pouvant faire augurer que l'on ne se trouvait pas très loin d'une terre plus considérable qui produisait des grains pi'opres à la nourriture de cette sorte d'oiseaux, on ne vit dans cette île que des loups marins, des pingouins, des damiers, des cormorans et diverses autres sortes d'oiseaux aquatiques que Ton rencontre en pleine mer. Dans le sud-est de l'île de la Prise de Possession , qui a pris depuis le nom d'île Marion, une autre île, appelée depuis île Crozet, fut encore vue, qui paraissait plus élevée et plus montueuse que oelle-ci, mais plus petite , et que l'on nomma l'île Aride. Marion n'aurait pas perdu l'espérance de découvrir le continent austral, ou la terre de Gonneville , s'il eût pu s'avancer au sud-est. Mais Tétat de ses navires l'obligea de ne pas prendre cette route et de suivre le parallèle de 46 à 47*" de latitude méridionale, depuis son départ de l'île de la Prise de Possession. Le 10 février, Marion donna ordre de cingler vers la pointe sud de la Terre de Van Diemen, où, le 5 mars, on jeta l'ancre dans une baie nommée en 1642, par le Hollandais Abel Tasman, baie de Frédéric-Henri. Ici com^ mencèrent les pi^éludes des malheurs qui devaient se terminer par
une tenîble catastrophe. Les habitants de la Terre de Yan-Diemen, sauvages allant nus, dont la oouleui* naturellement rougeâtre était noiroîe par la crasse et la fumée, à la bouche ti'ès fendue, au ne% écrasé, aux cheveux laineux, noués par pelotons et poudrés d'oere rouge, firent une espèce de bûcher et présentèi*ent aux Français quelques branches de bois sec allumé, comme pour . les inviter à y mettre le feu. Marion, s'imaginaut que c'était une cérémonie néC'Ossaire pour prouver qu'il venait avec des intentions pacifiques, n'hésita pas à allumer le bûcher; mais il parut bientôt qu il avait mal apprécié le mouvement des sauvages, et que Tacceptation du brandon de feu équivalait à un défi ou à une déclaration de gueiTC, Le bûcher ne fut pas plutôt allumé que les sauvages se retirèrent précipitamment sur un monticule, et lancèrent sur les Français une grêle de pierres dont Marion et Duclesmeur furent atteints. Quand on se fut rembarqué, ils suivirent les canots et les chaloupes qui côtoyaient la terre, et lorsqu'on voulut redes^ cendre, ils entreprirent de s'y opposer, lançant des bâtons pointus et des pierres aussi tranchantes que des fers de haches. On leur répondit par une fusillade qui en tua un, en blessa plusieurs et mit le i^este en fuite. Après avoir passé six jours dans la baie de Frédério*Henri, où Ton avait fait des recherches inutiles pour trouver de l'eau douce, ou quitta la ïeire de Yan Diemen qui avait paru très froide, quoique l'on fût à la fin de Tété , et l'on cingla vers la Nouvelle-Zélande, découverte, comme la Terre de Yan-Diemen, par Abel Tasman, en 164â. Marion longea onze jours durant la partie septentrionale de cette double tciTe, nommée par les naturels Eakenomaouvé. Il établit des tentes sur une petite île nommée Motouaro , en face du mouillage de ses navires, et y fit transporter ses malades. A peine avait-on jeté l'anci^, qu'il était venu à bord une grande quantité de pirogues, apportant du poisson en abondance. Ne sachant quelle langue parler à ces sauvages, on s'imagina de se servir du vocabulaire qui avait été fait pour aller à File de Taïti, et l'on fut fort étonné d'éti*e aussitôt compris, quoiqu'il y eût plus de six
cents lieues de mer entre les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais. Marion vécut plusieurs mois en excellents rapports apparents avec les sauvages, et particulièrement avec Tacouri, chef du plus grand des villages du pays. Outre le poste de Tîle Motouaro, on en avait établi deux autres sur la grande terre pour y travailler à tout ce qui était nécessaire à la réparation des navires. Les sauvages venaient sans cesse dans les postes et sur les vaisseaux ; ils mangeaient avec les matelots et aidaient ceux-ci dans leurs travaux. Il était facile de s'apercevoir quand ils mettaient la main à Fœuvre, car ils étaient prodigieusement forts et leur aide soulageait beaucoup les équipages. Ces hommes se montraient bons et com-, plaisants jusqu'à Texcès, et, dans un certain moment, si Ton fût parti de leur pays, on eût apporté d'eux en France Tidée la plus avantageuse. Mais on devait être cruellement déçu. Les chefs sauvages s'étant assemblés avaient salué Marion grand chef du pays et lui avaient placé au sommet de la tôte, dans les cheveux, comme marque distinctive, quatre plumes blanches. Quatre jours après, le 12 juin 1772, sous le prétexte de lui donner une fête, Tacouri l'attira à terre avec les jeunes officiers de Yaudricourt et Le Houx, un volontaire, le capitaine d'armes du Mascareigne et douze autres personnes. Le soir, on ne vit pas Marion revenir coucher à bord comme à l'ordinaire, et Ion n'entendit parler d'aucun de ceux qui étaient allés avec lui. Néanmoins on ne fut pas encore inquiet, tant les Nouveaux-Zélandais avaient inspiré de confiance aux Français. Mais, le lendemain, on aperçut à la mer un homme qui nageait vers les vaisseaux, et à qui l'on envoya un bat^^au pour le secourir et le ramener à bord. Le malheureux avait deux coups de lance dans le côté et était dans le plus triste état. Il raconta que lorsque la chaloupe avait abordé la terre, ce matin-là même, pour aller faire de l'eau et du bois, les sauvages, après s'être montras un moment bons camarades envers les matelots, comme à leur ordinaire , dès que ceux-ci s'étaient séparés, avaient couru s'armer de casse-têtes , de massues et de lances, s étaient jetés sur chacun des Français partmupes de huit ou dix
et les avaient massacrés. Il ne fut plus guère permis de douter qu'un même sort n'eût atteint, la veille, le capitaine Marion et ceux qtii étaient allés à teiTe avec lui. On fut malheureusement confirmé dans cette opinion quand on entendit, peu après, répéter du rivage, comme pour effrayer les Français, ces tristes paroles : Tacùuri maté Marion, c'est-à-dire le chef Tacouria tué Marion , et ajouter sur tous les tons que Marion était non seulement mort, mais mangé. Duclesmeur etCrozet jugèrent prudent de s'éloigner un moment de cette terre pei-fide, avant de venger leur chef et leui*s camarades. Tous les postes furent abandonnés et tous les hommes, y compris les malades , remis à bord. Les sauvages défiaient toujours les Français de la côte. Mais, le 14 juin, on lit une première descente dans File Matouaro, où il y avait environ trois cents sauvages ; on en tua cinquante, dont six chefs, on culbuta le reste dans la mer, et on mit le feu au village. Quelques jours après, on descendit dans la . grande île, se dirigeant vers le village de Tacouri , où Ton espérait, triste espérance éternelle consolation, trouver quelques traces du meurtre des Français. Les traîtres sont lâches à la Nouvelle-Zélande comme ailleurs, dit avec raison le capitaine Grozet dans sa relation : le chef Tacouri s'était enfui , on l'aperçut de loin et hors de la portée du fusil, ayant sur ses épaules le manteau de l'infortuné Marion. Son village était presque abandonné; on n'y trouva que quelques vieillards qui n'avaient pu suivre les autres habitants, et qui étaient assis tranquillement devant leurs maisons; on ne leur fit aucun mal, sauf à un seul, qui, sans paraître ému, frappa un soldat d'un javelot. On trouva, dans la maison de Tacouri , les restes à demi-rôtis de plusieurs Français, avec la trace des dents qu'y avaient laissée les anthropophages. Ailleurs, on retrouva la chemise sanglante du malheureux Marion, et les vêtements et les pistolets du jeune Vaudricourt. Le village de Tacouri fut brûlé, ainsi qu'un autre où l'on trouva nombre d'effets provenant des gens massacrés. On avait essayé d'arrêter et de lier quelques blessés d'entre les ' Nouveaux-Zolandais; mais ils mordaient
comme des botes féroces, ou rompaient, comme des fik, les cordes avec lesquelles on les attachait. 11 n'y eut pas moyen d*eu avoir un seul vivant. On en tua encore un assez grand nombre qui furent trouvés couverts des habillements des offici^« et des matelots qu'ils avaient assassinés et dévorés. Avant de s'éloigner tout à fait de cette terre fatale et arrosée du sang français qui certes avait bien le droit d'y germer pour l'avenir et d'y fructifier pour la France, on prit, au nom du roi, possession de la Nouvelle- Zélande, que l'infortuné Marion avait nommée France- Australe ; le port où l'on avait mouillé, et que Cook a nommé port aux Iles, fut baptisé par les Français du nom de port de la Trahison. Bornant le plus possible les projets retrouvés dans les papiers du chef de Texpédition, Duclesmeur et Grozet allèrent seulement reconnaitre les tles de Saint-Paul et d'Amsterdam, dans l'espoir d'y ti-ouver des rafraîchissements ; ils se rendirent de là aux Mariannes, puis aux Philippines, et à Tile de France d'où ils étaient partis. La ten*e de Gonneville, dont la recherche avait été le principe de tous ces voyages, ne fut point, comme on le voit, retrouvée ; et l'on a déjà eu phisieurs fois occasion de dire que beaucoup de gens pensaient que c'était tout simplement Madagascar. Quant au cap de la Circoncision de Bouvet , que l'on supposait être la pointe d'un grand continent, on a cru reconnaître que ce n'était qu'une très petite terre de l'Océaa austral, à laquelle on a donné le nom d'tle Bouvet.
Ouvrages congnltés : Mémoirei de PexpMition de Bouvet de Lozier, dam le JtmrneU de Trévoux du mois de février 1740, et dossier Bouvet de Lozier aux archives de la marine. ^ Relation de deux voyagee dane lee mers Auetrdte et éee indee , par Kwgaeien , 1 vol. in-8°, et autres ouvrages du même marin. — f^oyagei de Pagèe, 2 vol. in-8«, 1683. •i^Mémoire de la campagne du chevalier Grenier dane lee mère de Vinde, n70.->i^»#toire de la Grande île deAfadagaeear, par de FlacourU Parla» 1662, in-4o. — Hietoire dee finances , avec V Histoire dee Français aux Indes orientâtes , par Dufresne de Francheville, t. III, in-4<* — Relation de la campagne des Indes, par Charpentier. ln-4o. -* Histoire des Indes orientâtes, parGuyon , 3 vol. in- 12. — Journal du voyage de La Haye aux Grandes Indes, I voi. in-12. Paris, 1698. — Voyage aux Indes, par de TEstra. In 12. Paris, IC77. - Statistique de Vile Maurice, avec l'eeeai eur Madagascew, par d'Unienville. Paris, 1838. — Journal d'un voyage aux îles Dauphine et Bourbon, de 1009 à 1072, par Du Bois. — Voyage à la mer du Sud, snus les ordres du capitaine Marion. Paris, 1783.