‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 7 sur 27 · MAITRE PILOTE · texte numérisé non relu

MAITRE PILOTE

All'oncc ayant suivy plus de vingt cl vingt ans. Par mille et raille mers, l'un et Tautre Neptune, El souvent délié Tune et Pautre fortune , Mesmes dedans les fons des gouires aboyans :

Ore il tourne la voile à la faveur des vans En une heureuse route, à nul autre commune, Et le jour désiré il veoit , dessus sa hune. Luire avec tous ses rais et les flots s'abaissans.

Les flots sont les malins, qui mesme après sa mort Le voudroient assaillir jusques dedans le port ; L'ancre , c'est son sçavoir , qui double leur résiste :

Mais le mats eslevé en signe de son nom

Eslevera lousiours dans le Ciel son renom.

Tant qu'il aum Phonneur que plus grand il mérite.

Celui à qui s'adressait ce vieux sonnet, qui date de Tëpoquc de Clément Mai*ot, et que les poètes semblaient, de son temps, célébrer à l'envi, est tombé dans un injuste oubli. On ne retrouve son nom dans aucune des biographies générales, qui ne se font pas faute cependant de consacrer leui*s pages à bien des noms moins dignes de la célébrité. Si nos recherches n'ont pu nous ame-

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lier à découvrir ni la date de la naissance du navigateur Jean Al|)honsc, ni son origine, elles n'ont pu du moins nous laisser aucun doute sur sa nationalité toute française, que le surnom de Saintongeois n'empêchait pas de contester. La date de quelquesuns de ses voyages apprend d'ailleurs qu'il appartînt, comme Jacques Cartier, dont il fut l'émule, au règne de François P. Il servait sur mer depuis l'enfance ; il s'était signalé dans sa jeunesse par de beaux faits d'armes maritimes, en faisant la course contre les ennemis de la France; plus tard et déjà vieux, il fut fait prisonnier de guerre; mais à peine échappé à la captivité, il recommença à courir les aventures de la mer et à se signaler par maintes prouesses : les autres vers à sa gloire que Ton citera bientôt en fourniront la preuve. Il était un pilote consommé et un hydrographe en même temps qu'un géographe éminent : ce que Ton connaît de ses navigations et de la manière intelligente et savante avec laquelle il les fit, ne laisse aucun doute à cet égard.

En l'absence de Jacques Cartier qui l'avait devancé au Canada, le lieutenant général et gouverneur pour le roi, Jean-François de la Roque, sieur de Roberval, semblait n'oser se confier aux flots, et depuis dix-sept mois faisait attendre le navigateur malouin, qui ne pouvait se rendre compte de son silence, lorsqu'enfin il eut recours à l'expérience et aux talents du Saintongeois Jean Alphonse , pour se rendre au pays dont il avait lui-même sollicita le gouvernement. Le 16 avril 1542, la nouvelle expédition, composée de trois grands navires pourvus aux dépens du roi Fran- (,'ois P% et montés par deux cents personnes tant hommes que femmes, au nombre desquelles Roberval, Saine-TeiTe, son lieutenant ; l'Espinay, son enseigne ; Guinecourt, capitaine ; de Noire- Fontaine, Dieu-Lamont, de Frotté, la Brosse, François de la Mire, la Salle et de Royèze, gens pour la plupart qualifiés, fit voile de La Rochelle, sous la conduite d'Alphonse, maître pilote des vaisseaux. Après une alternative de vents favorables et contraires, elle arriva à Terre-Neuve, le 7 de juin, et entra au havre de Saint-Jean, où, ayant séjourné un assez long temps, elle vit

arriver Jacques Cartier et sa compagnie, revenant du Canada, fatigués à bon droit des incompréhensibles lenteui*s de Robervai. Le grand découvreur ayant cru remarquer dans Tentretien qu'il eut avec Robervai et Alphonse le Saintongeois, une intention de la part de l'un de ceux-ci de s'approprier une part de ses dernières découvertes, n'obtempéra point aux ordres du gouverneur nommé par le roi , qui lui enjoignaient de rebrousser chemin ; il s'évada avec ses cinq navires durant la nuit, et continua sa route pour Saint-Malo, comme on l'a pu voir dans sa vie. Il avait dit à Robervai qu'il apportait en France certaine diamants et une quaniité de mine d'or, trouvés aux lieux découverts par lui : ce qui sans doute n'avait pas peu contribué à exciter la convoitise et la jalousie de ce gouverneur. L'expédition conduite par Alphonse comme maître pilote des vaisseaux, resta la majeure pailie du mois de juin 1542 au havre de Saint-Jean, tant pour s'approvisionner d'eau fraîche, de la pénmâe de laquelle elle avait vivement souffert dans la traversée, que pour accommoder une querelle qui s'était élevée entre les pécheurs français et les pécheurs portugais à Terre-Neuve. Enfin elle fit voile de Saint- Jeaii le dernier jour du mois, entra dans la Grande-Baie (golfe de Saint-Laurent), et arriva à quatre lieues à l'ouest de l'île d'Orléans, distance qui se rappoite précisément avec la rivière du Cap-Rouge, où Jacques Caitier avait en dernier Heu jeté les fondements d'un établissement. On y mouilla dans le môme havre qu'avait naguère quitté le navigateur malouin, et ayant mis pied à teiTe, on releva sur la rive le fort qu'il avait abandonné, et dont on changea le nom de Charles-Bourg-Royal en celui de France-Roi. Robervai essaya aussi d'imposer le nom de France- Prince au fleuve Saint-Laurent. Le 14 septembre, il jugea à propos de renvoyer en France deux de ses navires, sous la conduite de Saine-Ten*e, comme amiral, et de Guinecourt, comme capitaine, pour que, l'année suivante, ils amenassent au Canada des secours et des approvisionnements, et aussi {mur qu'ils revinssent lui donner des nouvelles de la manière dont le roi

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aurait reçu ceitaines pieiTes qu'on lui avait apportées de la Nouvelle-France, probablement celles trouvées par Jacques Cartier, et que Roberval n'aurait pas été fâché de faire passer pour un don et une découverte venant de lui-môme. On divisa par jour et par portion les provisions qui restaient entre les hommes de Fi-auce-Roi, et bientôt le poisson que Ton péchait constitua la principale nourriture. La même maladie qui avait si ci*uellement sévi contre Texpédition de Jacques Cartier, pendant le second séjour de ce navigateur au Canada, frappa la petite colonie que Roberval entreprenait d'implanter à France-Roi; cinquante personnes moururent du scorbut durant Thiver de 1542. La glace du Saint-Laurent commença à fondre au mois d'avril 1543. Au mois de juin suivant, Roberval, ne voulant pas rester en airière des découveites faites par Jacques Cartier et se proposant môme de pousser ses recherches au-delà, laissa de Royèze pour commander en son absence à France-Roi, et s'engagea dans le Saguenay, avec huit barques montées par soixante-^dix hommes, sous la conduite de son maître pilote Alphonse le Saintougeois * . Une de ces barques se perdit et huit personnes furent noyées, au nombre desquelles étaient le sieur de Noire-Fontahie et un nommé Levasseur, de Coutances. Alphonse releva, selon son usage, avec le plus minutieux soin, toutes les côtes et rivages des pays le long desquels il naviguait, indiquant tous les écueils et dangers à éviter; il se livra aussi à plusieurs observations et calculs de probabilités que le temps ne devait pas justilier. II estima, pai' exemple, que la rivière de Saguenay, n'ayant qu'un quart de lieue seulement à son embouchure, mais s'élargissant à trois lieues en amont, d'une manière considérable, venait de la mer du Cathay, « cai*, dit -il, dans cet endroit il sort un fort courant et il y court une mai'ée teirible. » Enfin, il n'hésita pas à donner au Saguenay lui-même le nom de mer.

> Le routier d'Alphonse, conservé par Hakluyt, ne permet pas de douter que ce navigateur ne fut de rexpédilion dans le Sciguenay, quoi qu'en aient pu dire le P. Charlevoii et VtiUtfrire tfev f^oyages.

« Je n'ai aucun doute, marque-t-il, que la Norimbègue (présumablement la rivière de Pentagoët) entre dans la rivière du Canada et jusque dans la mer du Saguenay. » 11 estima aussi que les terres de la Nouvelle-France, particulièrement celles du Saguenay, étaient situées vis-à-vis de la Tartarie, et ajouta qu'il ne doutait pas qu'elles ne s'étendissent vers l'Asie, d'après la circonférence du monde- « C'est pourquoi, continue le navigateur, il serait bon d'avoir un petit navire de soixante et dix tonneaux, afin de découvrir la côte de la Nouvelle-France qui est en airière de la Floride; car j'ai été à une baie jusque par les 42 degrés' entre la Norimbègue et la Floride ; mais je n'en ai pas cherché le fond, et je ne sais pas si elle passe d'une ten'e à l'autre. )) En parlant des terres découvertes par Jacques Cartier, il dit : « ïoute l'étendue de ces terres peut avec. raison être appelée la Nouvelle-France, car l'air y est aussi tempéré qu'en France, et elles sont situées dans la même latitude. La raison pour laquelle il y fait plus froid en hiver, vient de ce que le fleuve d'eau douce est naturellement plus froid que la mer, et aussi de ce qu'il est large et profond ; dans quelques endroits il a une demi-lieue et plus de largeur; cela vient encore de ce que la terre n'est pas cultivée , ni remplie de peuple , et qu'elle est toute couverte de forêts, ce qui est la cause du froid, n

La relation de Texpédition de Roberval à la Nouvelle-France a été presque entièrement perdue, on n'en connaît que les premiei*s chapitres, qui sont inten'ompus au commencement de la navigation dans le Saguenay. Le routier de Jean Alphonse le Saintongeois, qui est extrêmement précis, est resté plus complet, mais il est entièrement dépourvu de détails historiques. Il témoigne que ce navigateur place les 52 degrés et demi de latitude nord vers le milieu de la Grande-Baie (golfe de Saint-Laurent), et qu'il s'éleva jusqu'à ce point où Jacques Cartier l'avait précédé dans le détroit de Belle-Isle entre l'île de Tene-Neuve et la côte de Labrador ; mais il ne dit pas un mot du voyage qu'aurait fait

Alphonse à la recherche de la fameuse i^oute des Indes orientales, du côté du détroit qui prit depuis le nom de l'Anglais Hudson ' .

Alphonse revint du Canada avant Roberval , si toutefois il ne mourut pas dans cette expédition ; car des documents d'une autorité irrécusable ont prouvé, dans la vie de Jacques Cartier, que le navigateur malouin eut commission d'aller chercher le gouverneur des pays nouvellement découverts, et de le ramener en France. Il semble que le peu de succès de l'entreprise de Roberval ait dégoûté pour un assez long temps les Français de l'idée de coloniser au Canada; car on ne les voit plus reprendre leurs projets d'établissement de ce côté que sous le règne de Henri IV.

Alphonse le Saintongeois avait fait de nombreuses navigations dans presque toutes les mers aloi*s connues des Européens, et avait visité la plupart des pays que baignent ces mers. Il paraît avoir résumé ses voyages et ses observations dans une cosmographie sur laquelle des mains étrangères, bien qu'amies, auraient passé depuis. Outre un manuscrit curieux dont il sera parlé, il existe un petit ouvrage imprimé sous le titre de Voyages ax>mtureux du capilaine Jean Alphome^ Saintongeois. La publication en fut due à Saint-Gelais et à Jean de Mamef. Le cosmographe, commençant par le cap Trafalgar et suivant la côte occidentale de l'Europe vers le nord, décrit dans cet ouvrage le littoral de TEspagne sur l'Océan et celui du Portugal, revient à la côte d^Espagne avoisinant la France jusqu'à une rivière qui sépare ces deux pays; puis il commença la description du littoral de France, pénétrant çà et là dans l'intérieur des terres, au moyen des grands cours d'eau. Nous ne croyons pas sans intérêt de rappor-

< On a TU ce que dit Chwlevoix à ce sujet dans son BUtoire de la NouvelU-Franee. VHUtoiTB de VélabliitetMnî de la foi dane la Nouvelle-Franee s'exprime ainsi : • U siear de Roberval entreprit quelques voyages considérables dans le Saguenai et plusieurs autres rivières. Ce fut lui qui envoya Alphonse, pilote très expert, Xaintongeols de nation, ver» Labrador, afin de trouver un passage aux Indes orientales , comme il l'espérait ; mais Alphonse n'ayant pu réussir dans son dessein, à cause des montagnes de glace qui rempéchèrent de passer plus outre, fut obligé de retourner à Monsieur de Roberval, avec ce seul avantage d'avoir découve rt le passage qui est entre Tile de Terre-Neuve et la grande terre du nord, parles 5? degrés. »

no LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.

ter un exti*aît de celte description de notre pays tel qu'il ëtaît à la célèbre époque de la Renaissance. i< Entre Fontai'abie et Rayonne, dit le cosmographe^ on trouve un bon havre qui s'appelle Saint-Jehan de Luc et qui est le premier de la Gascogne. De ce havre à Rayonne, il n'y a que trois lieues. Les gens de Saint- Jehan de Luc se nomment Rasques, Riernois et Navan'ois; ils sont fort vaillants et hardis sur mer. Rayonne est une ville forte; ses habitants sont vaillants et bons Français. De Rayonne à Rordeaux, il y a trente lieues de pays plat, avec force landes et sables ; sur cette étendue le bétail abonde ; on y ti'ouve aussi une grande quantité de pins desquels on tire de la résine. Rordeaux est la maîtresse ville de la Gascogne, où descend la Gironde, qui est une des grandes rivières de l'Europe, recevant la Dordogne, la Garonne qui passe à Tholose et plusieurs autres rivières sur lesquelles sont les principales et meilleures villes de Languedoc et Gascogne. A Rordeaux, il y a une grande descente de vins, bleds et pastels qui viennent de l'Albigeois, d'Agen et de Tholose, l'une des plus riches villes du royaume, où il y a parlement et université. Cette dernière ville est située entre la Méditeiranée et l'Océan, à trente lieues de Narbonne, qui appartient à la mer Méditerranée. A l'entrée de la rivière de Rordeaux, on trouve une tle sur laquelle est une grosse tour appelée Cordon. Il faut bien prendre garde qu'à cette rivière , il y a deux entrées dangereuses , pour qui ne les sait reconnaître , à cause des bancs qui s'avancent bien à quatre ou cinq lieues en la mer, et se nomment les Anes de Rordeaux. En cette ville, il anîve l)eaucoup de navires espagnols, bretons, anglais, flamands, qui apportent des poissons secs et salés et rechargent des bleds, du vin et du pastel. Les gens du pays sont hardis et vaillants. Des Anes à La Rochelle on a douze lieues de mer, et près de la côte est l'île d'Oléron, bien peuplée et ayant six ou sept lieues de tour. Au long de la côte court la petite rivière de Marennes, où il se fait beaucoup de sel. La rivière de Charente passe par les villes de Xainctes et de Cognac, qui sont du pays de Xainctonge, l'un des

meilleurs qui soient au royaume de France, feitile en bleds, vins et autres biens. Les gens y sont de bonne nature. La Rochelle est une bonne ville, très commerçante, où arrivent gens et navires de tous pays, et où il y a de riches marchands. Le principal trafic y est de vin, bled, sel^ poisson sec et salé. Audevant de La Rochelle est l'île de Rhé, fort peuplée et riche, qui a trois ou quatre lieues de long. Entre les îles d'Oléran et de Rhé, il y a de mauvais rochers que les mariniers nomment les Ântioches. De La Rochelle à Nantes en Bretagne, on fait voile de vingt-cinq lieues, la côte gisant jusqu'à l'île Dieu, à l'estsud-est et ouest-nord-ouest. De Tîle Dieu à la rivière de Nantes, la côte court au nord-nord-est et au nord ; elle est fort dangereuse, à cause de beaucoup de bancs, et l'on n'y va pas sans prendre de pilote. A la sortie de l'île de Rhé, du côté de Fouestnord-ouesty il y a de périlleuses roches qui se nomment les Baleinesy et vont treize lieues en mer ; il y a aussi une autre roche nommée Orcanie qui a ti*ois brasses. A la hauteur d'Olonne, à une lieue en mer, on trouve la roche la Biche. Toute cette côte est du

pays de Poitou, lequel est riche, dont les habitants sont de bonne nature, aiment à faire bonne chère, sont libéraux et vaillants, mais un peu moqueurs^ Sur cette même côte, sont les trois îles d'Oyes, du Pilier et d'Armontier, où il y a une abbaye. Là, il se fait fwce sel. La rivière de Nantes est la Loire, une des grandes de la Gaule : elle passe par beaucoup de bonnes villes, comme Orléans, Kois, Amboise, Tours et Nantes. A son entrée, il y a plusieurs bancs et roches. Depuis la rivière de Nantes, la côte tourne à l'ouest, jusqu'au ras de Fonteneau; elle est très dangereuse et parsemée de roches et d'îlots, néanmoins elle a de bons ports et havi'es. La terre commence à être plus haute, et dlci en continuant on gagne la Basse-Bretagne et le Croysi; le second est Morbian où est la rivière de Vannes. En la mer de Vannes est l'île que l'on nomme Belle-Isle ; elle est bien peuplée et située à quarante-neuf degrés. La rivière de Vannes passe par tant d'endroits qu'elle forme cent soixante-six îles. Après Belle-

ni . LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. '

Isle, on trouve l'île de Groye, entre laquelle et la terre ferme est un mauvais rocher. A la ten« de Groye, il y a un bon havre nommé Blavet, étroit à son entrée et ayant une roche au mîlieu. Tout du long de cette côte s'élèvent une multitude de rochers. Le pays est fertile, ses habitants sont petits, mais grands travailleurs. De Groye au Ras, ainsi nommé parce qu'il y a là un courant d'eau fort mauvais, la côte gisant à l'est et à l'ouest est hérissée d'écueils. Il y a quelques petites îles au Ras, et quelques ports, comme celui de Bonnayvet, qui est bon et passe par la ville de Quimper-Corantin. Du Ras à l'île de Sein , qui est entourée d'écueils, la côte gisant nord-ouest et sud -ouest est pleine de périls. De Tîle de Sein à celle d'Inchantes on compte douze lieues. L'île d'Inchantes est dangereuse à environ une lieue en la mer, à cause des roches Molines. Entre l'une et l'autre est le havre de Brest, le meilleur de la Bretagne, où s'élève l'un des plus forts châteaux de tout le pays. Passé le cap du Four, la côte tourne à Test et à l'est-nord-est ; elle est fort dangereuse ; elle est couverte de rochers et d'îles ; la mer y court violemment et monte hors de son lit, demeurant ainsi jusqu'au cap de Billafret. Sur la route sont les villes de Saint-Paul-de-Lion, Lantrîguet, Saînt-Malo, Granville, qui dépend du havro du Mont-Saînt- Michel. Les îles sont l'île de Bas, Sept-Iles, Caniye, Arnois, Jarze et Casquet, qui est plus loin en mer et est une roche. Il y a encore deux ou trois îles, telles que Darque, Surque, sous l'évoque de Coutances, et Chausse, située près de Granville, et où il y a une abbaye. Après le cap de la Hongne, on tourne la côte au sud-est, jusqu'à la rivière de Caen. Sur cette côte, il y a des bancs bien une lieue en la mer. Caen est une belle ville qui , au temps passé , servait souvent de résidence aux ducs de Normandie. De Caen à la rivière de Seine on compte douze lieues, la côte gisant à l'est et à l'ouest. La Seine est dangereuse à son entrée, à cause de la marée qui empltst trop tôt et reflotte roidement. A cette entrée est le rocher de Ratier dont il faut se garantir à l'aide d'un pilote. La Seine passe par les meilleures villes de

Fi'ance et do Bourgogne, principalement par Paris, qui est ville capitale et métropolitaine de tout le royaume, et qui n'a sa pareille au monde, tant elle est peuplée et riche. Elle a un parlement et une belle université en toutes sciences. La Seine ])asse aussi à Rouen, ville marchande, qui est la métropolitaine de la duché de Normandie, et où il va des navires de cent à cent vingt tonneaux; cette ville a aussi son parlement. Du Chef-de-Caux à Calais, la côte gisant est -nord -est, il y a cinquante lieues. Le Chef-de-Caux est à quatorze lieues de la rivière de Dieppe. La côte est bonne, a de hautes falaises blanches, et est tout entièi*e de la duché de Normandie. Les gens du pays sont puissants et de grande taille. La ville de Dieppe est aussi riche que ville qui soit en France ; elle a de bons mariniers courant aventures en tous pays étrangers, tant pour le fait du commerce que pour celui de la guerre, où ils sont fameux ; ils ont des navires propres soit à guerroyer, soit à faire le commerce ou la poche, de laquelle ils font un grand trafic avec ceux de Rouen, de Paris, de Bourgogne et de Lyon ; ils chargent aussi par mer pour envoyer à La Rochelle, à Bordeaux et jusqu'à Rome. Cinq lieues au-delà de Dieppe commence la Picardie, qui est un autre pays de France, où les gens sont vaillants, bien aguerris et font bonne chère. Le pays est très fertile en bleds et a de bonnes rivières, dont la principale est la Somme, laquelle passe par les plus grosses villes de Picardie, comme Péronne, ville frontière, Amiens, capitale du pays, et de là, par Abbeville, uù Ton voit force navires grands et petits. A l'entrée de la Somme sont des bancs et sablons; on voit d'un côté la ville de Saint- Valery et le Crottoy, où l'on fait de grands chargements de bleds pour les pays étrangers. La dernière ville de Picai'die est Boulogiie-sur-Mer, où il y a un havre et des navires pour la pêche et le commerce. Il s'y fait un trafic de harengs. La ville est forte et bien gardée comme étant frontière des Anglais et Bourguignons. Entre Boulogne et la Somme passe la rivière de Montreuil et d'Etapes, où est un havre dans lequel n'entrent que de petits

navires de vingt-cinq a trente tonneaux. De Boulogne à Calais, qui est de la comté de Guines^ on compte cinq lieues. Calais a un havre où les Anglais font de grandes descentes. Les habitants sont presque tous soudoyés du roi d'Angleterre pour la garde de la ville qui ne tient guère qu'une porte ouverte, laquelle on fei'me de onze heures du matin à une heure de l'après-midi, et depuis six heures du soir jusqu'au jour. Le roi d'Angleterre la fait garder avec autant de soin parce (lu'elle lui sert d'entrée aux pays de France et de Flandre, et que s'il la perdait, il n'aurait plus aucun point de débarquement en terre ferme. »

Après avoir passé des côtes de France à celles d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande, être revenu à la côte de Flandre, où il trouve Dunkerque, ville très commerçante où venaient une foule de navires pêcheurs ; après avoir suivi la côte au septentrion , jusqu'au-delà de ce qu'il appelle le détroit de Danemarck; parcouru ensuite une foule de pays tirant vers le pôle arctique, et entre autres la terre appelée alors Norembègue, nouvellement découverte, dit-il, et qu'il est loin, on en doit convenir, de décrire d'une manière satisfaisante * ; la Terre-Neuve, où Ton s'étonne de

* SI c'est bien Alphonse qal est Tauteor de eette cosmographie Imprimée, il revient sor ce qu'il a déjà indiqué dans son routier du Canada qu'il est possible qu'il y ait un passage d'une terre à Tautre par la rivière de Norembègue (de Pentagoêt). Mais dans la cosmographie Imprimée une faute typographique sans doute lui aura fait placer ce qu'il appelle la rivière de Norembègue par le 30°*' degré au lieu du 40"*'; tandis que le routier du Canada la place beaucoup plus haut , à trois centi Keues de la Floride, L'erreur typographique, si c'en est une, vaut à Alphonse une rude attaque de la part de Lescarbot dans son histoire de la NouvelU^France , qui l'accuse de ne pas être allé dans la centième partie des lieux qu'il décrit. « Si la rivière de Norembègue est à trente degrés, dit Lescarbot, il faut que ce soit en la Floride, ce qui est en contradiction à la vérité même. » Si Lescarbot eût connu le routier d'Alphonse au Canada , il ne l'eût pas traité avec tant de légèreté, et de lui-même 11 aurait réparé l'erreur de la cosmographie. On voit en effet dans ce routier qu'Alphonse parle d'une baie, an 42™* degré, entre la Noropibègue et la Floride, dans laquelle il a pénétré ; quant à l'autre accusation qu'il porte contre le Saintongeois d'avoir cru aux fables que l'on débitait sur la Norembègue , particulièrement sor une ville considérable , dont les habitants étalent noirâtres , et sur un autre pays à l'ouest et ouestnord-ouest de cette rivière, où il y aurait eu des cités et des cliàteaux, outre que tout cela peut fort bien être des ornements ajoutés après coup à l'œuvre d'Alphonse, il ne faut pas ptM'dre de vue que le cosmographe ne se vante point d'avoir visité l'intérieur de tous les pays dont il a parcouru les côtes, et qu'il s'en rapporte souvent, de son propre aveu , à des relations de son temps , qui , pour la plupart , tenaient du fabuleux , quoique le fond en fût vrai.

lui voir placer des habitants tirant sur le noir > ; être descendu ; vers r Amérique centrale, aux côtes de la Terre -Ferme appelée alors Nouvelle-Espagne; avoir décrit une partie des Antilles; avoir passé la ligne, suivi la côte orientale de l'Amérique du Sud, particulièrement celle du Brésil, depuis le cap Saint-Augustin au Rio de la Plata; passé le détroit de Magellan, et avoir jeté un coup d'œîl sur la mer du Sud, que l'on commençait à explorer; être revenu à la côte d'Amérique ; avoir navigué dans diverses mers ; retrouvé l'Europe par le détroit de Gibraltar, et être entré dans la Méditerranée, l'auteur décrit toutes les côtes de cette mer, surtout celles qui appartiennent à la France :

Le Languedoc et la Provence ; Narbonne , ville riche et dont la rivièi-e porte des navires de cinquante tonneaux; Agde, Aiguos- Mortes , entre lesquels , à défaut de port , est une bonne rade où il arrive, dit-il, des bâtiments de tous pays à cause des foires de Lyon ; Montpellier, bonne et riche ville à deux lieues dans les terres, qui faisait un grand trafic avec Aiguës - Mortes ; l'île de Maguelonne, où le Port -Sarrasin rappelait l'occupation d'une partie du Languedoc par les musulmans; le Rhône qui baignait les villes de Lyon, devienne, de Valence, d'Avignon; Marseille, Tua des bons ports de Franc^e ; Toulon , bon port aussi , dit le cosmographe; enfin les îles d'Hyères, qui servaient alors de retraites aux navires des pirates barbaresques.

Ensuite l'auteur, après avoir parcouru la plupart des îles de la Méditerranée, les côtes de la Turquie d'Europe, de la Grèce, de la Turquie d'Asie, de la Syrie, de l'Egypte, etc., revient le long de la côte septentrionale d'Afrique au détroit de Gibraltar, tourne la côte de Tanger, et poursuit sa route le long de la côte occidentale du continent africain et des îles qui l'avoisinent, doidrfe le cap de Bonne-Espérance et décrit une partie des côtes de la terre ferme et des îles que baigne la mer des Indes et

* Cela ne peut s'expliquer que par reffet des couleurs sombres dont les sauvages se peignaient la figure et le corps. Aussi verra-t-on un autre cosraographe (Vie de Jean Parmen** tierj représenter la figure de ces Indiens sillonnée par des raies qui semblent faites au iL'oyen du feu, el bariolée de couleurs tirant vers le sombre.

iiO LES iNAVIGATEURS FRANÇAIS.

rOcéan indien. En génénil, ponr tous les pays éloignés, ses descriptions sont fort incomplètes, souvent fort inexactes, et portent la trace des fables que Ton débitait alors sur des contrées que Ton n'avait fait encore qu'entrevoir. « L'on ne doit point s'esmerveiller, dit pourtant l'auteur, de tous ces discours, car il est écrit comme je l'ai vu et fait les voyages ; ceux qui les ont faits ou lus par livres savent s'il est vrai. » Mais quel est en définitive cet auteur? La simplicité toute aride du routier du Canada dénoterait à elle seule qu'une main étrangère a passé sur le travail du cosmographe, quand bien même l'ouvrage imprimé en 1559 n'indiquerait pas d'ailleurs qu'un marchand de Honfleur, nommé Maugis Vumenot , à la demande d'un négociant de Piémont, la rédigé, après que Jean Alphonse l'avait composé en premier lieu et ordonné. Mais un travail manuscrit antérieur, plus exact et plus considérable que l'imprimé existe à la bibliothèque du roi, sous le titre de Cosmographie de Jean Alfonce le Xainiongeois. En beaucoup d'endroits, il offre le développement de ce qui ne se présente souvent que sommairement dans l'imprimé ; les matières quelquefois y sont autrement disposées ; on y trouve plus de détails historiques, géographiques et hydrographiques; les côtes y sont mieux marquées ainsi que les distances et les dangers à éviter; et, chose à remarquer, quoique ce travail manuscrit ait précédé d'environ quinze ans la publication de . Jean de Marnef et de Saint - Gelais , les noms des lieux y sont plus en rapport avec les noms actuels ' ; mais là encore n'est pas l'œuvre de Jean Alphonse dans sa simplicité primitive : car on voit qu'un capitaine et cosmographe d'Honfleur, nommé Raulin Secalart, coopéra d'abord au travail, puis l'acheva seul pour l'offrir au roi, en 1545. Il paraîtrait toutefois que Raulin Secalart avait été un collaborateur avoué d'Alphonse, et même un homme

> Ainsi l'ile d'Ouessant y est nommée Ouïssant et non Inchantes ; la rivière et Tanse de Ben-Odet, Benaudet et non Bonnayvet; le cap la Hagne ne s'y appelle pas la Hongne; on n*y voit point de cap Biilafret , nom sous lequel on a peine à retrouver soit la pointe du Carleret, soit le cap de Barfleur, ni d'iles Caruye, Arnois , Barque, Surque,'etc., sous lesquelles on a peine à retrouver riuernesey jHerms , Aurigny, Serq, etc.

LES NAVIGATELKS FRANÇAIS. 117

foit avant dans ses affections : car il se donne en quelque sorte comme ayant habité sous le même toit que lui, à La Rochelle , dans la me Saint-Jean de Prat , devant Féglise de Saint- Jean.

Voilà ce que nous avons pu retrouver de Jean Alphonse, natif de Saintonge, près de la ville de Cognac, que Charlevoix, dans son absence de toute étude à cet égard, et, d'après lui, plusieurs auteurs français, disent être né en Portugal ou en Galice, ce dont les étrangei*s , particulièrement les Portugais , très fiers de leurs anciennes gloires maritimes, se sont emparés pour ajouter ce navigateur à ceux qui ont illustré leur pays. L'ouvrage imprimé en 1559, et le manuscrit de la bibliothèque royale, portant la date de lo45, ne laissent aucun doute sur la nationalité française de Jean Alphonse. Les vers suivants, de Jean de Marnef , en achevant de peindre sa vie, diront en outre que ce fut un Français valeureux et qui consacra toute son existence au service de la patrie, tantôt comme navigateur, tantôt comme gueirier de mer.

Neptune avoit sur ses ondes salées Son gouverneur Alfonce avantureux , Lequel doutoit avec ses naufs voilées Ceux qui estoient sur mer les plus heureux.

Fortune lors, qui ses faits valeureux Avoit conduit au temps de sa ieunesse L'abandonna , et en lieu malheureux Le rend captif en sa foible vieillesse.

Non pour cela cessa la hardiesse

De ce gentil capitaine de mer ;

Car estant hors de ces enfers, il dresse

La voile au vent , ses vaisseaux fait armer :

En tous endroits fait la mer escumer De son grand bruit, de ses pots flamboyans, De ses canons, dont prêtant abysmer Ses ennemis, du tout les foudroyans.

Lances à feu, poudres, grenats bruyans, Braves souldai'tz, pâlottes, feu grégeoys, Tai-ges et darts , et corcelletz luysans Flottent sur mer , debssoubs ce Saintongcoys.

Trambler de peur faict les princes et roys , Par ses bouletz, ses vollans messagers : Le citoyen et craintif villageoys Sont assailis par ses vaisseaux légers.

Estant ainsi garni de bons voiliers , En liberté , par le congé du roy , Et ne manquer d'armes ne bons guerriers , Ne craignoit plus fortune, et son arroy.

La mort aussi n'a point craint son effroy , Ses gros canons , ses darts , son feu , sa fouldre , Mais, l'assaillant, Ta mis eatel desroy Que rien de luy ne reste plus que poudre.

Ouvrages consuUés : Routier de Jean^Aiphonst de Saintonge, el f^oyage de Jeaa^ François de ta Hoque, sietir de Hobervat, dans la collection de Hakluyt; et la traducUon publiée à Québec , en 1843 , à la suite des voyages de Cartier. — f^oyages aventureHa) d\ Il fonce Xaintongeois, 1 vol petit ln-8", 1559. — Cosmographie manu3criie de Jan Alleronse, i vol. in-folio, bibliothèque royale, I54&« — La plupart des ouvrages déjà cités à la fin de la vie de Cartier. — IjCS histoires de Saiolonge et Poitou et de La Rochelle.

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