CAPITAINES DIEPPOIS
— De M94 à 4529. ~
Jean et Raoul Parmentîer, deux fi'ères dont la trop courte vie fut presque inséparable, et que la mort même ne devait point désunir, reçurent le jour à Dieppe, le premier vers Tan 1494*, le second vers 1499. 11 paraît qu'il y avait un troisième frcre Parmentier cpii ne fut pas non plus sans mérite et qui prit part aux premières navigations des deux autres ; 'mais on ne possède aucun détail sur son compte, et le poëte dieppois Crignon , contemporain et chantre de Jean et Raoul, ne dit pas un mot de lui. Les frères Parmentier appartenaient à une honnête famille de bourgeois et de marchands de leur ville natale. On les destina de bonne heure au commerce et à la navigation, ce qui les empêcha de fréquenter beaucoup les écoles. Néanmoins Jean Paraientier, qui était doué d'une brillante imagination , et dont l'étonnante facilité n'avait besoin que d'effleurer une étude pour en saisir
* M. Estanceliii fait naître Jean Parmentier en 1 480, et il se fonde sans doute pour cela sur les Mémoires chronologiques pour servir à V histoire de Dieppe, par Desmarquetz, qui font mourir ce navigateur, en 1520, à l'âge de quarante-neuf ans ; mais le prologue de Pierre Crignon , placé en Icte des poésies de Paimenlier, dU posilivenient que Jean éluit içedc trente-cinq ans et Raoul de trcnlc, en 1&20, année de leur mort.
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l'esprit, devint assez bon latiniste pour pouvoir donner une traduction élégante de la Catilinaire de Salluste ; la^ funeste issue de sa dernière navigation devait seule l'empêcher d'ajouter à cette œuvre la traduction de la guerre de Juguitha qu'il avait commencée dans l'espérance d'en faire présent au roi à son retour. Jean Parmentier était poëte ; il composa plusieurs chants royaux, ballades, rondeaux et moralités dialoguées qui lui valurent d'assez beaux succès et plusieurs couronnes poétiques. Ces différents morceaux ont été recueillis et mis au jour par le poëte Crignon. Les vers de Jean Parmentier ont un caractère particulier, en ce qu'ils sentent presque toujours le marin, et présentent souvent des expressions et des allusions maritimes ; il semble qu'ils aient été généralement faits pour distraire les ennuis du bord, et que leur auteur se soit plu à les imaginer pour le charme et l'entretien de ses équipages assemblés autour de lui. Jean et Raoul étaient tous deux pi*ofonds en la science de l'astronomie ou de l'astrologie comme on disait alors , et en celle de la cosmographie et de la géographie; mais, de ce côté encore, Jean l'emportait sur son frère; il composa plusieurs mappemondes, et fit de nombreuses cartes marines qui depuis servirent de guides à beaucoup de navigateurs.
Il ne saurait être l'auteur du « Discours d'un grand capitaine de mer français du lieu de Dieppe, sur les navigations faites à la terre neuve de l'Inde occidentale, nommée la Nouvelle-France depuis le (juarantième au quarante-septième degré vers le pôle arctique, sur la terre du Brésil, la Guinée, l'île de Saint-Laurent (Madagascar) et celle de Sumatra , jusqu'où ont navigué les caravelles et navires de France S » discours rapporté tout au long par l'Italien Ramusio dans sa collection de voyages ; mais il en est certainement en grande partie, sinon partout, le héros. C'est pourquoi
* Dtscorso d' un grand capitano di mare francese del luoco di Dieppe, sopra le navigalioni fatte alla terra nuova dell' Indieoccidentali , chiamata la nuova Francia, da gradi 40 tino a gradi M soito il polo artico, et sopra la terra dcl Brasil, Guiiica, isola di San-Loren.7.0 , et quel lu di Summalia ûdo aile quali hanno navigato le caravelle e navi francese.
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nous rapporterons en substance la relation que Ramusio a traduite du Français en Italien, et que, faute de la retrouver en original, on est obligé d'aller reprendre à une langue étrangère * . Ramusio, dans une dissertation sur ce qu'on appelait aloi*s la iNouvelle-rFi-ance , parle en ces mots de cette relation, à laquelle il assigne la date de 1539^ : « Ce discours nous a paru vraiment très beau et digne d'être lu de tout le monde ; mais nous sommes désolés de ne pas savoir le nom de son auteur parce que, si nous le connaissions, nous n'aurions pu manquer de le donner sans faire injure à la mémoire d'un si brave gentilhomme. »
Après quelques éléments généraux sur ce que l'on doit entendre par longitude et latitude, et sur les divisions imposées au globe terrestre par les géographes, le discours sur les navigations du grand capitaine dieppois donne une description sommaire de ce que l'on nommait alore la Terre-Neuve ; il compte sept cent soixante lieues de Dieppe au Cap-Ras, qui est le point le plus promptement atteint de cette terre. c( Entre le Cap-Ras et le Cap-Breton, habitent des peuples sauvages et féroces avec lesquels on ne peut établir aucune liaison. Ces peuples sont de haute stature; leurs habillements se composent de peaux de loups marins et d'autres animaux sauvages; leurs visages sont sillonnés de raies qui semblent faites avec du feu, et bariolés de couleurs sombres; ils laissent croître leurs cheveux et les nouent sur leurs têtes comme des queues de che-
1 H. Estancelin en a publié ane tradaction française dans ses recherches sur ies navigations des Normands , ouvrage dans lequel il a, le premier, établi l'identité du grand capitaine dieftpois de Ramusio avec Jean Parmentier, de la dernière navigation duquel il a retrouvé et publié le curieux journal. Il n'a manqué à M. Estancelin, pour compléter son travail sur Parmentier, que de connaître ou d'étudier le volume publié par Pierre Crignon, en l'honneur de ses deux amis et compagnons de voyage Jean et Raoul.
^ Le P. Charlevoix, en parlant de cette relation, prétend qu'elle est sans date comme sans nom d'auteur, et que Ramusio, dans la préface qu'il a mise en tête , distingue deux voyages du capitaine dieppois, le premier en 1539, en Canada, en Afrique et au Brésil ; le second aux Indes orientales. Le savant Jésuite n'aura pas compris Ramusio , qui donne parfaitement la date de la rédaction ou de la publication de la relation (1539), mats nullement celles des voyages qui sont antérieurs à cette rédaction ou publication : « E stata appresso aggianta una scriltura, 6 vogliamo dir discorso, fatto del 1539 d'un gran capUano fraocese, il quale habbiamo voluto tradurre délia sua llngua nella noslra , do^e descrive il
vaux ; ils sont armes d'arcs dont ils se servent fort adroitement ; leui*s flèches ont, au lieu de fer, une pierre noire ou des os de poissons ; les campagnes de ce pays abondent en cerfs et en daims; les oiseaux s'y trouvent en grand nombre ; la côte oflre une pêche excellente aux Français, particulièrement en morues, poisson dédaigné des naturels. Sur la côte septentrionale et à moitié chemin, depuis le Cap-Ras jusqu'à l'entrée des Châteaux (détroit de Belle-Isle), on compte des golfes spacieux, de grands fleuves et une foule d'îles considérables ; mais cette partie «st moins habitée que la première ; les naturels y sont plus petits de taille, plus humains et plus traitables ; l'on n'a pu remarquer sur cette côte, comme on l'avait fait sur l'autre, ni maisons, ni habitations quelconques, si ce n'est un vaste hangar de bois aperçu dans le golfe des Châteaux ; les habitations de ces peuples en général sont des huttes faites d'écorces d'arbres sous lesquelles ils s'abritent pendant la saison de la pêche, qui commence au printemps et dure tout l'été : cette pêche consiste en loups marins, marsouins et certains oiseaux de mer nommés margaux. A l'approche de l'hiver les sauvages s'embarquent avec leurs provisions dans des canots appelés butls faits d'écorces d'arbres, et ils vont chercher des climats inconnus et probablement plus chauds. » Telle, est en substance ce que ce discours dit de la Terre-Neuve. Une carte très curieuse accompagne cette première partie de la relation ; elle peut donner une idée des connaissances fort incomplètes du navigateur sur la
vfaggio che si fa alla terra nuova delJ' Indie occidentali, che ora chiamano la Nuova- Fruncia, e ancho alla terra del Brasll juir délie dette Indie , Gutnea, costa dclle Meleghede sopra r Africa, dove tutto il giorno U Francesi pralicano con le lor navi. Il sopradetto capilano poi con due navi armvte in Dieppa di Normandia volse andar flno ail* isola di Taprohaiia in Levante hora detta Summatrai dove contralto con quel Popoli , c carico di specie rilornô a casa. » ( Diseorso sopra la Nuova-Francia,) Ce dont voici la traduction Httélérale : « A été ci-après Joint un écrit, comme qui dittLii discours fait en 1639 d'un ou ou sujet d'un grand capitaine français , lequel discours nous avons voulu traduire de sa langue en la nôtre , où il décrit le voyage qui se fait à la terre nouvelle des Indes occidentales, qu'à présent nous appelons la Nouvelle -France, et encore à la terre du Brésil dans lesdites Indes, Guinée, cùle des Malaguettes, en Afrique, où sans cesse les Français pratiquent avec leurs navires. Le susdit capitaine donc, avec deux navires armés à Dieppe, de Normandie, voulut aller jusqu'à l'Ile Taprobane, au Levant, à celle heure dite Sumatra, où il traita avec ces peuples, et , cKargé d'épiccs, revint à la maison. •
partie septentrionale de T Amérique; elle a dû être dressée dans rintervalle des voyages de Verazzani à ceux de Jacques Cartier, quoique la publicatiou n'en ait eu lieu que plus tard. La terre de Labrador ou, comme on disait alors, de Laborador (de Laboureur) y est en partie représentée. Entre cette terre et une île sur laquelle est inscrit le nom de Terre-Neuve, on voit une île plus grande appelée île des Démons, où trois diables sont effectivement représentés avec un Indien qui chasse aux oiseaux, et un toit de chaume ou de feuillages soutenu par quatre pieux, sous lequel sont quatre sauvages. Au-dessous ou à côté de Fîle sur laquelle est inscrit le nom de Terre-Neuve, et que le golfe des Châteaux semble séparé de celle des Démons, on en voit nombre d'autres, parmi lesquelles celle où est inscrit le nom de Bonne-Vue, celle où est inscrit le nom de Baccalaos, une troisième où se trouve une croix, une fleur de lys et un promontoire ti*ès allongé vers l'orient où est inscrit le nom de Cap-de-Ras ; à côté, dans ce qui figure la mer, est écrit : Cap d'Espérance ; plus bas sont deux autres îles au-dessus de Tune desquelles est écrit : Ile des Bretons. Entre ces diverses îles et la côte d'une grande terre placée à l'ouest) règne un large détroit qui semble conduire à la terre de Labrador. La grande terre qui se trouve à l'ouest de la carte est coupée par les rameaux d'un grand cours d'eau qui la divise en plusieurs îles, et qui paraît avoir plusieui*s issues dans la mer, comme si ce n'étaient que des passages. La partie à peu près mitoyenne de ce continent porte le nom de Nouvelle-France; sur celle d'en haut , tirant vers l'occident, est écrit : Partie inconnue ; sur celle d'en bas, qui forme une étendue plus large que profonde de côte jnaritime, est écrit : TeiTe de Nurumbega; cette côte ofire des baies et des ports nombreux, sur lesquels sont inscrits les noms de Cap-Breton (différent de l'île), de Port-du-Refuge, de Port-Royal, de Paradis, et de Flora. Plus vers le couchant, une presqu'île où aboutit une des issues du grand cours d'eau, porte le nom d' Angoulême, sans doute en l'honneur de la comtesse d'Angoulême, mèi-e de Fmn-
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çois !•'. Il est aisé de juger d'après cette description , que l'auteur de la carte n'avait point acquis les notions que les voyages et les relations de Jacques Cartier apportèrent quelques années après ; et cela ne peut que confirmer dans Fopinion que Jean Parmentier, qui mourut avant les entreprises du navigateur malouin , et dans le temps même où Verazzani faisait des voyages de découvertes, a fourni les renseignements au moyen desquels on fit plus tard la relation du grand capitaine et a peut-être dressé lui-même les cartes qui accompagnent celle-ci. Toujours en pai*lant de Terre-Neuve, le discours ajoute :
(( La partie de cette terre, qui s'étend du levant au couchant, a été découverte, il y a trente -cinq ans, par les Bretons et les Normands , et pour cette cause elle est nommée Cap des Bretons. L'autre partie, qui s'étend du septentrion au midi, depuis le cap de Ras jusqu'au cap de Buena-Vista, et qui embrasse un espace d'environ soixante -dix lieues, a été découverte parles Portugais. Le reste, jusqu'au golfe des Châteaux et au-delà, a été découvert par les Bretons et les Normands , et il y a environ trente-trois ans qu'un navire d'Honfleur, duquel était capitaine Jean Denis, et pilote Gamait de Rouen, y alla le premier; plus tard, en 1508, un navire de Dieppe, appelé la Pensée^ dont était possesseur Jean Ango, père de monseigneur le capitaine et vicomte de Dieppe, et qui avait pour maître ou patron Thomas Aubert, fut le premier qui conduisit des Dieppois dans les mêmes parages. »
Le discours du capitaine dieppois passe à la description de la terre connue autrefois sous le nom de Norembègue, que l'on rencontre, dit-il, en suivant la direction du Cap-Breton et qu'il donne comme étant contiguë à ce cap et s'étendant au couchant jusqu'aux terres de la Floride, sur un espace d'environ cinq cents lieues. « Cette côte, ajoute le discours, a été découverte il y a quinze ans % par messire Jean de Verazzano, qui en prît
1 Le discours étant daté lui-môme de 153U par Ramusio, donne ainsi à la découverte de Verazzani la date de 1524, ce qui correspond parfaitement avec les voyages du navigateur florentin.
possession au nom du roi François P'' et de madame la régente (Louise de Savoie, comtesse d'Angoulême, mère de ce roi). Beaucoup de navigateurs, et les Portugais eux-mêmes, la nomment Terre-Française. Elle se termine, vers la Floride, au soixantedix -huitième degré de longitude occidentale, et au trentième degré de latitude septentrionale. Les peuples qui Fhabitent sont doux, faciles, polis, affables. Le sol est très fertile ; il produit des orangers, des amandiei*s, des vignes sauvages et une grande quantité d'arbres odoriférants. Les naturels nomment leur pays Nurumbega. » Le discours parle ensuite d'un golfe (golfe du Mexique) qui , selon lui, se serait étendu vers le couchant jusqu'au quatrevingt-douzième degré de latitude occidentale, et aurait compté plus de dix -sept cents lieues en ligne directe, et dans lequel, ajoute-t-il, sont situées les tles et les Indes occidentales, dont la découverte est due aux Espagnols ^ .
Arrivant à la terre du Brésil, le discours du grand capitaine dieppois en pousse les limites depuis le fleuve de Mai*anham jusqu'à l'entrée du détroit de Magellan , sur une étendue de quinze cent soixante-treize lieues. Les Portugais n'avaient encore élevé sur ces côtes, à l'époque de cette description, aucun château ni forteresse, sauf en un lieu appelé Fernambouk , où était un petit fort de bois servant de séjour à quelques exilés; on ne rencontrait pas non plus d'ailleurs des établissements appartenant à d'autres peuples européens. Toutefois, on remarquait que les indigènes faisaient un bien plus favorable accueil aux Français qu'aux Portugais. Selon le discours du grand capitaine dieppois, si les Poi*^ tugais avaient d'abord découvert une partie de la terre du Brésil, les Français, environ l'an 1504, avaient découvert l'autre, sous la conduite de^Denis de Ronfleur, le même certainement qui, le premier des Normands, aborda à Terre-Neuve d'une manière authentique^; et depuis lors, beaucoup de navires de France
* U ne faut point oublier ce que nous avons dit dans les précédentes vies de navigateurs, que la partie septentrionaie de l'Amérique était alors considérée comme appartenant à l'Asie.
' A déraul de documents pour faire une vie particulière de cet habile capitaine de Honfleur, au moins consacrons-nous son nom partout où nous le pouvons.
fréquentèrent cette terre sans y trouver de traces de domination portugaise. Aussi les naturels se considéraient-ils comme parfaitement libres, et ne reconnaissaient ni puissance royale, ni lois. c( On pourrait comparer ces peuples, dit le discoui^s, à la toile blanche qu'aucun pinceau n'aurait encore effleurée , ou au jeune poulain qui n'a point encore porté le frein. » L'auteur accuse cependant les Portugais qui, dit -il, se prétendent les maîtres de ce vaste pays , d'avoir bien plus en vue l'amour du gain que la gloire de la religion, à l'égard des habitants du Brésil, et de s'opposer de toutes leurs forces à ce que ceux-ci sortent des ténèbres de l'ignorance; il les accuse en outre d'interdire aux Français, par de semblables motifs d'intérêt sordide, le commerce du Brésil, de la Guinée et de la Taprobane. « Bien que le peuple portugais soît le plus petit du monde, ajoute le discours, le monde entier ne paraît pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Je pense qu'il aura bu de la cendre du grand Alexandre pour qu'il soit si altéré d'effrénée convoitise ; il veut tenir d'une seule main ce qu'il ne pourrait embrasser de toutes les deux ; et je croîs qu'il se persuade que Dieu n'a fait que pour lui la mer et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer; s'il était en son pouvoir de fermer les mers depuis le cap Finisterra jusqu'à l'Irlande, depuis longtemps déjà ce peuple l'aurait fait ; et pourtant il n'a pas plus le droit d'empêcher les Français d'étendre la foi chrétienne dans les pays où son autorité n'est pas reconnue, où il n'est ni aimé, ni obéi, que les Français n'auraient celui d'empêcher les Portugais de passer dans l'Ecosse, dans le Danemarck et la Norwège, quand bien même les Français y auraient abordé les premiers. Aussitôt que la nation portugaise a navigué le long d'une côte, elle la tient tout entière pour sienne. Mais une telle conquête est facile et sans grands frais, car elle n'a coûté ni assauts, ni résist-ance ; et vraiment c'est d'heureuse aventure pour cette nation que le roi François montre pour elle tant de générosité et de courtoisie ; car s'il voulait lâcher la bride aux marchands de son royaume, ils lui auraient conquis en quatre ou
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cinq ans le commerce et l'amitië de tous les habitants de ces terres nouvelles; et cela par amour et sans qu'il fût besoin d'employer la force ; ils auraient pénétre plus avant dans Tintérieur du pays en ces quelques années qu'en cinquante ans les Portugais, qui seraient bientôt chassés par les indigènes comme de mortels ennemis. C'est là une des raisons principales pour laquelle les Portugais ne soufirentpas volontiers que les Français viennent sur les côtes où ils se rendent eux-mêmes : car à peine les Français ontils fréquenté quelque lieu, qu'on n'y veut plus entendi*e parler des Portugais, qui tombent aussitôt dans l'abaissement et le mépris.» Cette partie du discours du grand capitaine dieppois est intéressante surtout en ce qu'elle témoigne de l'esprit national qui animait alors la marine commerciale de France. Les Portugais étaient les Anglais de ce temps, et c'était à eux plus encore qu'aux Espagnols, ce discours le prouve, qu'il fallait disputer la souveraineté des mers et de tous les points du globe où ne se trouvaient point encore implantées des colonies européeinies. Quand on considère ensuite l'abaissement dans lequel est tombée la nation portugaise, on ne saurait se défendre de penser qu'à force même d'extension ambitieuse, un même sort n'attende prochainement la nation anglaise.
Décrivant la terre du Brésil, la physionomie et les coutumes des naturels, le discours du grand capitaine dieppois dit que le sol est fertile en arbres à fruits, que la côte possède de bons ports et des rivières pouvant être fort utiles, et que le climat était très sain. « Les natui'els, ajoute-t-il, vivaient des produits de leur sol, tels que les fèves, les navets et le millet; ils mangeaient aussi des serpents, des lézards, des tortues, des sauterelles, quoiqu'ils eussent en abondance des poules, des oies, des canards, des lièvres, des lapins et du poisson ; ils se faisaient une boisson enivrante avec une préparation de millet. Entre le fleuve de Maragnon et le cap Saint- Augustin, on rencontrait des tribus dont les unes avaient des mœurs douces et sociables, et les autres des habitudes bellicpieuses ; on y voyait des cultures, des maisons et dos sortes de châteaux à
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toitures d'écorces. Les indigènes ne se couvraient daucun vêtement ; ils avaient pour armes des arcs et des flèches dont Textrémité était de bois très dur ou d'os affilés. Les marques distinctives des naturels élevés en dignité, étaient des pierres blanches et bleues singulièrement travaillées dont ils ornaient leur visage percéde trous à cet effet ; des coUiere d'écaillés de poissons, et d'énormes panaches que Ton attachait sur le dos. Ces Indiens mangeaient la chair de lem*s ennemis tués dans le combat, et, pour ces repas de guerre, ils ajoutaient à leurs ornements ordinaires diverses couleurs dont ils se peignaient le corps, ou des plumes dont ils se couvraient de la ttHe aux pieds. Les indigènes du Brésil, en général, entouraient de palissades leurs demeures et leurs cultures. Ils ne comptaient point au delà du nombre de leurs doigts, en y comprenant ceux des pieds. Ils ne connaissaient point Tusage de la monnaie, et commerçaient par voie d'échange. Comme ils possédaient des bois extrêmement précieux, et fort estimés des étrangers, souvent ils les allaient chercher, par bandes de quatre à cinq cents hommes, sous la conduite d'un chef, à une trentaine de lieues dans l'intérieur de leurs terres, et ils les apportaient aux Français en échange de petites haches, de coins de fer et de couteaux. » La carte relative au Brésil qui se rattache à cette partie du discours du grand capitaine dieppois, se développe du Maranham au-delà du Rio de la Plata , et sur cette vaste étendue de côtes, on ne lit que sept à huit noms, parmi lesquels ceux de Fernambouko, du cap Saint-Augustin, du cap de Totos-Santos, du cap Frîo, du cap de San-Francesco. Le Maranham et le Rio de la Plata remontent sur cette carte, à l'opposé l'un de l'autre, dans des terres indiquées comme inconnues.
Le discours du grand capitaine décrit aussi la côte de Guinée, où, dit-il, les souverains qui en sont maîtres se montrent fort contents quand les Français y viennent. Depuis le Cap-Vert, sur la côte occidentale d'Afrique, où commençait la Guinée/ jusqu'à la rivière de Manicongo, située à cinq cent vingt lieues du cap de Bonne-Espérance, on ne rencontrait qu'un seul fort, nommé le Castello de
la Mina, où le mi de Portugal avait installe une trentaine d'indi\ichis seulement pour faire le trafic avec les nègi'es, qui avaient coutume de descendre des hantes terres au Rio do Cesti, avec de l'or, de rîvoire et du poivre, qu'ils appelaient malaguette, pour les échanger contre des objets d'Europe. Dans la paitie du Rio do Cesti que les Portugais fréquentaient, on ne voyait aucun fort ou habitation qui tint plutôt pour ceux-ci que pour les Français. Pour exporter des marchandises de ces pays, les Portugais, conime les autres nations, étaient obligés de les acheter aux nègres, et de payer des droits aux chefs de la côte. Une carte accompagne également la partie du discours relative à ce pays. Après avoir décrit la côte de Guinée, ce discours passe, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, des eaux de la côte occidentale d'Afrique à celles de la côte orientale ; il conduit un moment à l'île de Saint'-Laurent ou de Madagascar ^ laquelle, dit-il, était habitée par une nation bellicpieuse et féroce, dont les armes consistaient en deux dards se terminant par des pointes de fer. Autrefois, ajoute la relation, les Portugais avaient mouillé à l'île Saint-Laurent ; mais ils se sont lassés de faire le commerce avec un pays si sauvage.
Le discours du grand capitaine dieppois , vous faisant travei'ser la mer des Indes, estime à mille lieues la distance qu'il y a de File de Madagascar à une autre île nommée Taprobane ^« ou Sumatra, située sous la ligne équinoxiale qui la traverse. Ici le grand capitaine, ou plutôt le discours qui lui est attribué, commence à ne plus parler en thèse générale; mais il raconte, à ne pas permettre le doute, la navigation de deux navires dieppois, dont toutefois il ne dit pas les noms. « Cette île, dit le discours, qui a deux cent vingt - cinq lieues de long sur une largeur pareille ^, partage ses saisons en deux hivers et deux étés chaque année ; mais les hivers sont aussi chauds que nos étés ; l'herbe y verdit en tout temps sur le sol, et les fleurs et les fruits
* L*ile de Ceylan est aujourd'hui généralement considérée comme la Taprobane des anciens ; mais longtemps les opinions penchèrent pour Sumatra.
* Cette estimation élait fausse. L'ile de Sumatra est beaucoup plus longue que large. Voir la note sur Sumatra à la fin de la vie des frères Pnrmentior,
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y naissent continuellement sur les arbres. Elle était possédée par un grand nombre de rois ; le premier d'entre eux dont les deux navires dieppois eurent connaissance, s'appelait sultan Megilica-Saga, et était seigneur d'un lieu nommé Ticou, dans le royaume de Pedir. Les habitants de l'île paraissaient être mahométans; ils semblaient assez bonnes gens et pacifiques , mais astucieux et très adroits dans leur manière de trafiquer, quoique d'ailleurs ils fussent très exacts gardiens de leur parole. » L'auteur de la relation dit qu'il ne se lia qu'avec deux officiers du pays dont l'un était capitaine des gens d'armes et avait nom Nacandaraïa, ce qui signifiait le capitaine du roi, et dont l'autre, portant le titre de chambendare, mettait à prix la marchandise que Ion apportait, la faisait circuler dans le pays et en assurait le payement. Personne n'aurait osé , sous peine de la vie, acheter ou vendre quelque chose, sans que le chambendare en eût fait l'estimation; quand cela était fait, chacun pouvait opérer par soi-même des échanges. Le chambendare percevait aussi le tribut de trois pour cent que le roi s'adjugeait sur le prix des marchandises vendues. Les insulaires de Sumatra portaient un costiune de toile de coton ou de soie allant jusqu'à la ceinture, ayant la forme d'une chemise ouvei'te de la poitrine et se fermant avec des boutons d'or ; une toile de coton aux couleurs variées les couvrait de la ceinture aux pieds, et à cet ensemble les personnages de distmction ajoutaient une pièce aussi de toile (pi'ils rejetaient comme la pointe d'un manteau sur leurs épaules, ou qu'ils roulaient autour de leur corps comme une ceinture. Le plus grand nombre des insulaires de Sumatra n'étaient vêtus que de la ceinture en bas ; ils avaient tout le buste à nu; ils ornaient leurs bras de cercles d'or, et ils portaient au côté une épée d'environ deux pieds et demi de longueur, appelée crij dont la poignée d'or massif, et le fourreau de bois étaient artîstement travaillés.
Ils se rasaient la tête et le visage, à l'exception de leurs lèvres, autour desquelles ils laissaient croître leur barbe ; quelques-uns se
couvraient la nuque de petits bonnets pointus , quelques autres roulaient une pièce de toile de coton en forme de turban autour de leur tête. Outre l'épée ou cri que tout le monde, sans exception, portait au côté, les insulaires avaient des armes assez semblables à des javelines, des targes, des rondages de buffle de Fépaisseur d'un doigt, ou de bois recouvert de peau de serpent, et des sarbacanes à l'aide desquelles ils lançaient de petites flèches dont la pointe de fer était très aiguë. Parmi les fruits de Sumatra, il y en avait un, appelé pûan, qui était excellent, et semblable pour la forme à un petit concombre ; un autre, gros et long, assez semblable extérieurement à un artichaut ou à une pomme de pin, était de couleur verte et, au dedans, renfermait une sorte de châtaigne, autour de laquelle était une enveloppe liquoreuse d'un goût pareil à du lait sucré ; il y avait encore bien d'autres fruits, mais dont les noms étaient inconnus des étrangers. Les insulaires faisaient grand cas de la feuille d'une plante grimpante appelée bétel et d'un fruit nommé areca, dont ils faisaient tous leur ordinaire usage. Le sol portait des palmiers avec lesquels on faisait du vin; il était fécond en millet et en riz; et, selon les navigateurs dieppois, il produisait plus de poivre et d'une qualité meilleure que toutes les autres îles de l'orient ensemble. On le mesurait avec une espèce de gros roseau coupé, qui en pouvait contenir environ deux livres. Les deux navires, après en avoir pris leur chargement, ainsi que d'autres épices, reprirent leur route pour Dieppe, où ils amvèrent heureusement après une si longue et si périlleuse navigation faite, dit en finissant le discours du grand capitaine, pour l'honneur de Dieu et de la couronne de France. Une carte est jointe à cette dernière paftie du discours comme aux trois autres; elle représente Taprobane ou Sumatra, traversée du levant au couchant par la ligne équinoxiale. Aux environs sont quelques petites îles parmi lesquelles on remarque celles qui sont indiquées sous le nom de la Formetiera (ce qui doit être une défiguration typographique de la Parmentière), de la Marguerite, de la Lavyse Ha Louise),
de rtle Verteplate et de Ticou. Plusieui*8 points de la cAte de Sumatra poilent des indications nominatives.
On ne saurait douter que le rédacteur de la relation des voyages du grand capitaine dieppois ne soit un des hommes qui montaient Tun des deux navires dont il est question dans la navigation à Sumatra ; mais la carte jointe à cette navigation et d'autres rapports que Ton verra bientôt, ne laissent d'autre part aucune incertitude sur le héros de l'entreprise : c'était Jean Parmentier. Seulement s'agit-il ici d'une première ou d'une seconde navigation? D'une première, selon nous, dont le résultat fut heureux, comme on l'a vu , ce qui fut loin d'avoir lieu dans la seconde, dont il sera parlé tout-à-l'heure. Cela concorde parfaitement, sauf la date du premier retour, avec ce que disent les mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe, à savoir : que Jean Parmentier ayant proposé au grand armateur Ango d'aller reconnaître les îles qui séparent la mer des Indes et celle de la Chine, celui-ci confia deux de ses bâtiments au navigateur, qui fit un voyage heureux , aborda à ces îles , pénétra jusqu'aux côtes de la Chine, et revint à Dieppe après deux ans et demi d'absence, avec ses deux navires chargés de muscade , de girofle et autres épiceries. Les mémoires chronologiques que nous consultons placent ce retour en 1529, ce qui est une erreur matérielle, puisqu'il va être constaté que les deux frères Parmentier moururent dans leur second voyage à Sumatra, lequel eut lieu cette année -là même. Les mêmes mémoires disent qu'en 1520 les frères Parmentier, capitaines de navire, avaient découvert l'île de Femant'' houg, qu'ils y avaient fait la traite de leurs marchandises et en avaient rapporté des cuirs et des pelleteries ; mais l'annaliste dieppois aurait bien dû nous donner quelques renseignements sur c&tte île et sur sa position, car on ne sait ni ce qu'elle est, ni où la placer. Pierre Crignon, dans son prologue aux poésies de Jean Parmentier, dit que celui-ci est le premier Français u qui a entrepris à être pilote j)our mener navire^s à la terre Amérique, qu'on dît Bw'sil. »
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Depuis son retour de Farchipel de la Sonde, Jean Parmentier occupait ses loisirs dans les douceurs de la famille et de Tamitiéy et dans les charmes de Tétude et de la poésie. Il composa et fit jouer à Dieppe, en 1527, une Moralité en vers^ en l'honneur de l'Assomption de Notre-Dame, à dix personnages, à savoir : le bien fiaturelf le bien gracieux, le bien vertueux, la bien parfaite, la bien humaine^ les trois filles de Sion^ le bien souverain et le bien triomphant. Mais ces disti'actions ne satisfaisaient pas son active imagination. 11 concerta bientôt avec Jean Ango, grenetier et vicomte de Dieppe ' , et les associés de celui-ci, un nouveau voyage à Tarchi- )>el de la Sonde. Ni les prières ni les larmes d'une épouse chérie qui lui rappelait qu'elle n'avait en tout passé qu'un an ou deux avec lui, qui montrait, pour l'arrêter, les deux enfants, fruits de leur union, et qui lui étalait devant les yeux la vie facile et pleine d'aise que la fortune lui am'ait permis de mener dans sa ville na- • taie, ni de vagues pressentiments de la fin triste qu'il allait chercher, ne purent le dissuader de reprendre la mer *. Son frère Raoul, qui laissait aussi derrière lui une épouse désolée, s'associa aux périls et à la gloire de sa nouvelle entreprise, ainsi que Pierre Crignon, poète, savant et bourgeois de Dieppe, leur ami à tous deux, Pierre Mauclerc, astrologue, et plusieurs autres hommes de science et d'aventures. La navigation, bien qu'entreprise sous les auspices de pailicuUers, ne devait pas être, comme on le voit, faite
' Voir le prologue de Pierre Grignon, que nous donnons en enlicr à la fin de rarliclc.
- mon époux et amy,
Je n'ay été fort qu'un an et deux AvecquGs lui, qui me semble trop brier.
Hé! mon amy, je n'ai plaisir qu'en toy.
Comment veux-tu tes deux enfants laisser, Pour en pays si lointain converser.
N'avons-nous pas du bien îi suffisance Pour vivre ensemble en joie et en plaisjuicc . Sans te donner tant de peine à aoulfrir ; Car bien souvent te vois presque Ininsir, Fanlasie et tout mélancolique,
seulement dans un but de commerce; elle avait un objet plus large et plus noble : Thonneur du pays joint à celui d'agrandir la sphère des connaissances humaines. Jean Parmentier embarqua toute une bibliothèque, et Pierre Mauclerc emporta les instruments de mathématiques el d'astronomie dont on faisait usage dans ce temps. Toutes les dispositions étant prises, le 5 avril 1529, les deux navires la Pensée y ayant pour capitaine Jean Parmentier, et le Sacre, commandé par Raoul Parmentier, ouvrirent leurs voiles, et sortirent de la rade de Dieppe à la faveur d'un doux vent du nord-est qui les poussa d'abord jusqu'au travers de la Hougue. Durant la nuit qui suivit le départ, on observa dans la moyenne région de l'air un météore enflammé, rond comme une boule, duquel il en sortit un autre, et qui s'évanouit bientôt après avoir jeté une lumière aussi vive qu'un éclair. Le 10 avril on eut connaissance du cap Finisterra; le 17 on aperçut deux des îles Canaries, Fortaventure et Lancerote. Chemin faisant, on prenait la hauteur du soleil. Le 24 on vit San-Thiago, l'une des îles du cap Vert, et le lendemain on y mouilla dans l'intention d'y prendre de l'eau. Elle était déjà occupée par les Portugais; et il y avait à lK)i*d du Sacre un homme de la môme nation, à l'aide de qui on espérait entrer en rapports avec eux. Le 26 on équipa les quati*e embarcations de la Pensée et du Sacre, et Ton mit dessus quatrevingts hommes armés, sous la conduite de Jehan Saisy, dit le peintre, et de Nicolas Bouté, poite-enseigne, pour aller faire de Teau.
Du grand travail et soin où tu applique Ton appétit. Par telle œuvre entreprendre, S'il te plaisait avec moi en gré prendre Les petits biens qu'avons pu acquérir, Tu n'irais point aux Indes en quérir.
Ni t'expose r en un si grand danger.
Mais ton esprit est si prompt et léger. Qu'il n'a regard aux effets de fortune.
Car Je crains trop que mort ne nous sépare ; ]| m'est advis que desia el prépare Lee dards aygus contre toy jeter.
{Plaintes sur le trespas de Jan et Raoul Parmentier , par Pierre Crignon.)
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. iob
Le débarquement fut opéré en un lieu où il y avait des bœufs et des vaches en grande quantité. Quelques Maures et esclaves et un Espagnol qui gardaient ces bestiaux prirent la fuite ; mais le Portugais, qui avait été embarqué sur le Sacre, et le contre-maître d un des navires, qui parlait aussi la langue du pays, essayèrent de les arrêter en leur disant que Ton voulait avoir de Teau et des rafiratchissementSy s il y en avait, et que les hommes qui étaient descendus dans Ttle appartenaient aux équipages de dix navires de France, armés en guerre pour aller aux éveilles. Un esclave maure, plus hardi que les autres, adressa la parole aux Français, et leur dit qu'à douze lieues de là était un port où se trouvaient deux navires portugais venant de Madère, qui avaient été pillés par des Bretons. Cet esclave, qui peut-être espérait sa délivrance pour prix de ses services, conduisit ensuite les Français, par des chemins difficiles, en un endroit où il y avait de Teau douce. Le pays présentait un aspect montueux, plein de rochers et de sables ; un vent violent qui soufflait changea tout à coup, par l'amas des sables, un vallon en montagne. On apprit qii^il y avait trois ans qu^l n'était tombé de pluie à San-Thiago. Toutefois, on y remarquait des vallons verdoyants entre les i^chers, où paissaient des bœufs et des vaches sauvages dont les maîtres craignaient de s'approcher, mais dont on remettait la conduite à de grands et vigoureux chiens. Il y avait aussi dans File beaucoup de figuiei'S, d'orangei's et de légumes, tels que pois et fèves. On supposa que les fontaines abondaient dans l'intérieur du pays. Pendant que les Français faisaient de Teau, l'Espagnol que Ton avait déjà aperçu et qui paraissait être le maître de tous les esclaves, dit au Portugais du Sacre qu'il allait chercher un cabri pour le lui donner. On soupçonna d'abord qu'il y avait, sous cette o0re, quelque projet de trahison, et que peutêtre l'Espagnol ne voulait s'éloigner que pour assembler du monde et tomber sur les Français. On pensa qu'il serait prudent, ce jour-là, de retourner aux embarcations. Une bourrasque qui s'éleva faillit les perdre complètement; elles s'échouèrent sur le sable et Ton eut toutes les peines du monde à les relever. Il
fallut pour y réussir le secours des deux navires et tout le courage de deux matelots, Prolin CouUé et Vasse. Cependant l'Espagnol n'était point animé de mauvaises intentions : on le vit d^'scendre de la montagne, amenant un cabri. Le porte-enseigne Bouté lui fit signe de s'approcher; mais il n'osa, quoiqu'on lui montrât une chemise dont on voulait payer son présent. Alors on se décida à aller vers lui ; il donna généreusement son cabri, et l'on eut toutes les peines du monde à lui faire accepter deux chemises. 11 invita les Français à le venir voir dans sa demeure, et leur promit que s'ils se rendaient à ses vœux, il leur donnerait encore deux bœufs et des poules. Les Français ne montrèrent pas beaucoup d'empressement à répondre à cette politesse, parce que, pour arriver à la maison de l'Espagnol, il fallait traverser des gorges dangereuses entre les rochers. Le lendemain, 27 avril, deux des embarcations revinrent à terre. Ceux qui les montaient trouvèrent à leur nouvelle descente, sur le rivage, l'Espagnol avec une douzaine d'esclaves maures armés de piques et d'arbalètes. Cet appareil ne cachait aucun mauvais dessein ; les Français furent aussi bien accueillis que la veille : ils achevèrent de s'approvisionner d'eau, et reçurent deux bœufs et cinq poules, contre lesquels ils eurent encore beaucoup de peine à faire accepter onze livres. L'Espagnol leur souhaita un heureux voyage, et leur témoigna le désir de les revoir dans un an, leur promettant des mar- ({ues plus grandes encore de sa satisfaction et de son amitié ' .
1 Voici comment Belle-Forest, dont la Cosmographie date de cette époque, décrit les îles du Cap-Vert, d'après un pilote portugais : « De l*isle des Palmes (c'est le chemin d'Kspaigne, tirant vers l'ile Saint-Thomée), on a coustume de prendre deux chemins, à sçauoir que si les naus se trouvent fournies de poisson salé, elles vont le long de Tisle du Sel, qui est Tune de celles du Gap-le-Verd, dittes ainsi à cause d'un cap en Afrique qui à présent est ainsi nommé. Cette île est à 16 degrés et demy deçà l'équateur.... Or, cette isie est deshabitée à cause de la stérilité, et pour ce qu'elle est ai busse, que pour peu que la mer soit c?mùe, elle entre au pays, où il y a des lacs, esqueis elle entrant après que le soleil vient au tropique d'esté , et passe perpendiculairement sur cette isie ; y ayant passé, cette eau se caille et convertit tout en sel, ainsi qu'en advient à toutes les isies du Cap-de-Verd, et encore aui Canaries, mais en cette plus qu'es autres, laquelle pour celte raison est nommée isie du Sel ; après laquelle est celle de Bonne- Vislc (c'est-à-dire plaisante vue ou à voir), et non loing d'elle une autre appelée isie de Mny, ayant en soy un Inc contenant plus de deux lieues de long et autant de large, tout plein de sol, où l'on pourroit charger plus de mille navires, et quoyque soyeat sujettes au
LES NAVIGATEUKS FKANCAIS. 137
Le 27 avril on leva Tancre, et Ion fit voile de San-Thiago. Durant la nuit y on aperçut à plusieurs reprises de grandes langues de feu qui s'échappaient de l'île deFouques(de Fougo ou de Feu), dont on était bien à douze lieues, comme d une fournaise. Le 1" mai, faisant route au sud et se trouvant à huit degrés seize minutes de la ligne , les navigateurs furent égayés par le spectacle que leur donnaient les poissons volants et une multitude de bonites et d'albacores ou thons sautant sur l'eau. Le lendemain ils prirent un requin. Jusqu'au 11 mai, il n'y eut rien de remarquable; mais ce jour-là, qui fut celui du passage sous la ligne équinoxiale, cinquante hommes des équipages furent faits chevaliers et reçurent l'accolade; on chanta la messe salve saneta parens^ à notes; et Ton termina la solennité par un souper dont un gi*and albacore et nombre de bonites firent le fond. Le 27 mai, jour du Saint-Sacrement, ce fiit encore fête à bord des navires. Raoul Pai'mentier, capitaine, et le maître et l'astrologuedu Sacre vinrent sur la Pensée^ festinèi-ent avec Jean Parmentier, et prirent part à de joyeuses récréations qui eurent lieu sur ce dernier bâtiment. Le 29, au point du
roy de Portugal, si est-ce que personne n'y paye port, péage, ni passage. En toulea ces isles, qui sont dix en nombre, les chèvres qui y abondent en quantité, portent et produisent trois on quatre chevreaux, qui est un manger très délicat et savoureux, ces chèvres Dsant à leur boire de l'eau de la mer. De l'isle du Sel on vient à Tisle Saint-Jacques, qui est aassi entre celles du Cap-de-Verd à i S degrex par deçà la ligne ; elle est longue de dixsept lieues, ayant nne cité le long de la mer (bastie de notre temps, laquelle on appelle la GromU-RMère, parce qu'elle est posée entre deux monts fort hauts, et par le milieu d'icelle y passe une grosse rivière d'eau douce, qui a sa source à deux lieues loing de la ville, et depuis cette source Jusqu'à la cité on ne voit autre chose, le long des deux rives du fleuve, que de beaux jardins, où les oranges, citrons, grenades et autres fruits abondent, et toutes sortes de bonnes herbes ; il est vray que les graines que elles produiseni ne vaut rien à semer , ains en faut recouvrer louts les ans de l'Europe. 11 y croit aussi àc» cocos, c'est-à-dire noix d'Inde, qui sont comme palmiers. Cette cité est bastie du côté du midy, ayant les maisons belles et faites de pierres, et à chaux et sable ; les habitants y sont Portugais et Espagnols, y ayant un gouverneur et président au nom du roy de Portugal, et touts les ans on y eslit deux juges, l'un qui cognoist sur les affaires de la marine, et l'autre se mesle de la police de la cité et du reste de l'isle. Cette isle est fort montaigneuse et a des lieux aspres et raboteux^ et esquels ne se trouve arbres quelconque ; il est vray que les vallons y sont bien cultivez : au reste, lorsque le soleil entre an Cancer, qui est au mois de juingy il n'y cesse pas de plouvoir, qui est cause que les Portugais nomment ce temps la lune des eaux ou des pluyes, et dès le commencement d'aoust, ils se mettent à semer leur millet, qu'ils appellent zaburro, mais aux Indes-Occidentales on l'appelle mahis, eslant comme des pois blancs, et duquel usent touts ceux de cette coste d'Afrique, et par toutes les laies su^dlUes; comme encore on y sème du ris et du cotun, qui y croissent bien, de
i38 LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.
jour, on vit au nord-est des bâtiments une île élevée et montagneuse, qui pouvait avoir six lieues de circonférence; elle avait un haut pic de rochers du côté de l'ouest, et, du côté de Test, uu autre qui ressemblait à une grosse tour avec une plate-forme. On la nomma la Françoise^ en Vhonnuer du tris chrétien roi de France, dit le journal; c'était la première ile inconnue que l'on eût rencontrée. La description de Y île Française corresponA assez bien à celle de l'île de l'Ascension, distante de cent vingt lieues environ de la côte du Brésil, et qui avait, dit-on, été aperçue dès l'an 1501, ou encore à celle de Trinitad, située sous la même latitude, à cent vingt-quatre lieues du cap Frio. Jusqu'au 1*' juillet, rien ne fixa d'une manière digne de mémoire l'attention des navigateurs; ce jour, comme on était à la hauteur du cap de Bonne- Espérance, une épouvantable tourmente ballota tellement les deux navires, dit l'auteur du journal, qu'on eût cru « que le dieu Eolusy accompagné de Favorinus et d^Africus Libo, faisait les noces de lui et de Téthis, fort délibéré de la bien faire danser, et que, même les
quoy ils font trafic avec lea nègres en Afrique. Le premier qui de nostre temps a découvertes ces islesa été Loys Cadamoste, gentilhomme Ténitien, en l'an de grâce mille quatre cent cinquante, lequel y entrant (ainsi que luy-méme en fait le discours en la description de ses Toiages ), les trouva desiiabilées, mais belles au possible, et le pays plaisant et propre à y faire résidence : à quoy pourveut l'infant de Portugal Don Henry, fils de Don Juan, roy de Portugal, qui desia, dès Tan mille quatre cent trente*trois, avait commencé cette descouverte et à faire des volages eomer, estant homme de sainte vie, grande érudition, et désireux de publier la foy de TÊvangile par le monde, comme aussi ce fut lui qui peupla en partie ces isles, qui sont le long de la coste d'Ethiopie, jusque» à celle de Saint- Thomée. Tirant plus vers nostre artique, voua découvrez le reste dés isles du Cap-de-Verd, à sçavoirTisle du Feu, Tisle de Brave, l'isle Saint-Nicolas, l'isle Sainte-Luce, celle deSaioi- Vincent et celle de Saint-Aotboine. (Co»mographie universelle de Belie^Forest, Paris, in-f>, t. 2, p. 2025 et 2026, 1585.)
Voici maintenant ce que dit M. Balbi de ces iLes, telles qu'elles sont de nos jours : « L'archipel du cap Veii se compose de dix îles principales, savoir : Sau-Thiago, qui est la plus grande ; Yilla-de-Praya, avec 1 ,200 habitants et une rade, est la résidence du gouverneur général de l'archipel et des possessions portugaises dans la Sénégambie ; l'évéqiie réside à Ribera-Graade, misérable endroit qui ne compte que 200 habitants ; San-Antao est l'ile la plus peuplée de tout l'archipel ; elle est aussi remarquable par son pic élevé ; Villa-rde-Nossa-Senhorado-Rosaria, avec environ 6,000 habitants, est le chef-lieu ; Foyo, remarquable par son volcan, c'est la troisième ile pour la population ; San-Nicolao est très dépeuplée ; Ribera-Brava, avec un port et 3|600 habitants, en est le chef-lieu. Les autres iles principales sont Boa- Vista etNaio, importantes pour leurs salines, et San- Vicente> remarquable pour son beau port ; Sal ou Sel, avec de riches salines, et Santa-Luzia sont désertes ; Brava (Saint-Jean) n'a rien de remarquable, {jibrigi de géographie.)
jL
iielk et tous ceux qui étaient dedans^ dansaient d'une haute sorte. » Le cap étant doublé, on aperçut, vers la fin du même mois de juillet, File de Saint-Laurent ou de Madagascar. Le 25, on s'en approcha, et, toute la nuit, on distingua de grands feux à terre. Le lendemain on fit mouiller près de la côte les deux plus petites embarcations de la Pensée et du Sacre. Quatre indigènes vinrent vers elles dans un petit bateau d'environ quinze à dix-huit pieds de longueur sur deux pieds de largeur, fait d'une seule pièce de bois, et semblable de forme à la navette d'un tisserand. Quand ces indigènes se furent assez approchés pour bien voir les embarcations, ils se retirèrent; les deux barques se mirent à leur poursuite , mais ils se jetèrent précipitamment à la nage et abandonnèrent leur canot. Toutefois, les gens du Sacre avisèrent un autre petit canot, l'atteignirent et s'emparèrent de deux indigènes qu'ils amenèrent à bord de la Pensée. On fit quelques présents à ces sauvages, puis on les ramena à terre. Les périls que donnaient à craindre une barre de sable furent cause que les embarcations ne s'approchèrent pas tout à fait de terre. Cependant deux individus, nommés Vasse et Jacques l'Écossais, vaillants et délibérés, demandèrent et obtinrent la permission de descendre dans l'île. Les indigènes leur firent bonne mine et bonne chère, les conduisirent dans leurs bois où ils leur firent manger des fiaiits du pays, et les laissèrent ensuite revenir paisiblement aux navires. Le jour suivant, trois ou quatre insulaires vinrent aux bâtiments, dans un canot, échanger de leurs fruits et un chevreau contre des bonnets, des bougrans et des patenôtres. Le soir on partit de ce lieu, et Ton alla vers le nord-nord-est, le long de la côte, chercher un endroit plus favorable à la descente. Les deux plus petites embarcations furent particulièrement commises à cette recherche, avec oitlre de revenir dire ce qu'elles auraient reconnu, sans exposer leurs gens à teiTC. On ne tint pas assez compte de cette prudente recommandation. Encouragés par l'accueil que certains d'entre les indigènes leur faisaient, quelques hommes descendirent, laissant leurs armes dans les embarcations. Brian t, contre-maître du Sacre,
iiO LES NAVIGATELUS FRANÇAIS.
Vasse, Jacques TÉcossais se laissèrent de nouveau entraîner dans les bois par les discours des insulaires qui leur promettaient de les conduii*e en des lieux où il y avait force gingembre qu'ils appelaient chelou, et des forges d'or et d'argents Soudain on entendit des embarcations un cri perçant que jetait Jacques l'Écossais, et l'on distingua Briant et Vasse qui fuyaient, éperdus, devant une troupe d'indigènes armés de dards. On sonna la trompette pour avertir du danger les autres gens des équipages qui étaient occupés d'un autre côté à faire de l'eau ; mais, avant que ceux-ci eussent eu le temps de revenir aux embarcations, ils furent témoins du meurtre des malheureux Briant et Vasse. Les indigènes les poursuivii*ent eux-mêmes jusqu'au bord de la mer, se faisant des trophées des chemises sanglantes de leui*s victimes. Les capitaines des deux navires témoignèrent tout à la fois leur désolation et leur juste colère qu'on n'eût pas eu égard à leurs ordres. Ceux qui avaient échappé rapportèrent, avec des fruits, du sable que l'on passa et dans lequel on trouva un grain ou deux d'argent fin. Le 29, on célébra une messe des trépassés. Après quoi, Jean et Raoul Parmentier en personnes, avec les quatre embarcations bien armées , se rendirent à terre dans le quadruple but de chercher eux-mêmes un lieu favorable au débarquement, de faire de l'eau, de savoir s'il y avait dans l'île des mines d'argent ou d'or, et de rendre, s'il était possible, les derniers devoirs aux cadavres des victimes. Le 50, au point du jour, ils arrivèrent à un endroit de très commode descente, et leur premier mouvement fut de chercher la place où leurs gens avaient été tués. On trouva d'aboi-d le cadavre de Briant hors du bois, enfoui à un demi-pied dans le sable et enseveli dans des feuilles de palmier ; il avait le visage et la poitrine percés de coups. On s'engagea ensuite assez avant dans le bois, et l'on y découvrit le coi^ps de Jacques l'Écossais étendu sur les dents, complètement dépouillé et couvert de plaies cruelles. En revenant vers le rivage, on trouva le troisième cadavre, celui de Vasse, en pire état encore, s'il était possible, que les deux autres. On leur creusa leurs fosses à tous trois, et Ton pria
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. Ul
Dieu d'avoir pitié des âmes des victimes. Les frères Parmentier présidèrent ensuite, avec un ordre et une diligence remarquables, au transport de l'eau d'une fontaine voisine dans les embarcations. Ce soin ne les empêcha pas d'étudier en même temps les sables du rivage c[ui semblaient argentés. Ils estimèrent que c'était une mine d'argent; mais, qu'en raison du temps et de la dépense qu'il faudrait pour en tirer une certaine quantité, il y aurait plus de perte que de gain ; c'est pourquoi il fut résolu de ne s'y plus an'éter. Une dizaine d'insulaires vinrent, en agitant leurs dards, vers le lieu où étaient les Français ; on leur tira plusieui*s coups d'arquebuse, sans qu'ils en parussent émus, ne sachant pas, sans doute, ce que produisaient les armes à feu. Loin de s'en effrayer, ils n'eurent pas plutôt vu les étrangers se retirer vei*s les embarcations, qu'ils accoururent en toute hâte, espérant d'en ramasser quelqu'un en arrière des autres. Mais on était déjà embarqué quand ils airivèrent au bord de la mer? Leur témérité était extrême : ils lançaient leurs dards jusque sur les embarcations, et ne tenaient aucun compte des arquebusades. Toutefois, l'un d'eux ayant été atteint à la cuisse et étant soudain tombé accroupi, ils commencèrent à comprendre l'effet de l'artillerie et s'enfoncèrent dans les bois prochains. Ce fut pour peu de temps; on les vit bientôt qui revenaient en plus grand nombre. Jean et Raoul Parmentier résolurent de quitter, au premier vent favorable, cette côte inhospitalière. Le lieu où leurs gens avaient été tués fut nommé cap de la Trahison.
Le dernier jour de juillet on fit voile à Fouest-nord-ouest. On découvrit du haut des hunes une ou deux îles, et vers le soir on en vit sept. Jean et Raoul Parmentier mouillèrent auprès de l'une d'elles qu'ils nommèrent F Andouille, à cause de sa forme ; on y resta toute la journée du dimanche, 1*"^ août, et l'on y dit la messe sans consacrer. Le 2 août on leva l'ancre dès le matin, et l'on vogua, une des embarcations sondant toujours en avant, à cause des bancs qui se trouvaient en grand nombre dans ces parages. Les autres îles que l'on avait vues, outre FAndouille, furent nom-
mées Tîle Maîeure, l'Enchaînée, la Boquillone, Lentille, l'île Saint- Pierre, l'Aventurée, et l'archipel tout entier fut appelé les îles de la Crainte, en raison des inquiétudes nombreuses qu'il avait causées aux navigateuins. Ces îles, dont l'une, celle de Maïeure, était, selon le journal, proche de terre ferme, appartenait certainement au canal de Mozambique, et peut-être étaient celles que Ton nomme à présent îles de Primeras. Le soir on continua la route à l'ouestnord-ouest. Le 3 août, à midi, cette mer devint si grosse et furieuse, qu'on la nomma la Mer-sans-Raisoh.
Depuis que les deux navires avaient commencé à doubler le cap de Bonne-Espérance, le scorbut s'était mis dans les équipages; les hommes éprouvaient d'abord de la fatigue et des défaillances; ils avaient des maux de reins et sentaient des mou- ^vements de fièvre; plusieurs avaient les jambes couvertes de taches sanguinolentes et les cuisses empourprées, signes presque certains de mort. Au milieu de ces cruelles préoccupations, une nuée étrange et formidable à voir se montra , dont les matelots se montrèrent fort effrayés; heureusement ils en furent quittes pour la peur. Les navires étaient toujours engagés dans le canal de Mozambique. Le 8 mai, on découvrit une île que l'on perdit durant la nuit. Le 9, on en vit une autre dont le centre haut et montueux était toujours enveloppé de nuages épais; elle paraissait de môme grandeur et de môme forme que celle de Madère , on s'en approcha , et l'on y aperçut une ville, de laquelle sortirent plus de cinq cents hommes de haute taille et vôtus de blanc, qui venaient vers le rivage, en agitant des espèces de pavillons mi -partie blancs et noirs. Mais comme on ne trouva point d'ancrage, on dériva la nuit pour doubler une pointe et se mettfe à l'abri. Pendant ce temps, les insulaires allumaient de grands feux, comme pour attirer les étrangers. Le lendemain une des embarcations alla du côté de l'île pour chercher un endroit où jeter l'ancre; mais les gens qui la montaient ne purent, à cause des rochers et des buissons, approcher assez de la cote pour débarquer.
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. Itô
Toutefois deux ou trois hommes entreprenants descendirent à terre. Les insulaires montrèrent quelque inquiétude et se tinrent un moment immobiles. On leur jeta une chemise ; ils apportèrent un coco énorme; puis ils allèrent cueillir d'autres de ces fruits, en échange desquels on leur donna des bonnets et des couteaux ; et les relations furent complètement nouées. Ces insulaires étaient noirs et avaient la barbe de moyenne grandeur comme les Européens; ils paraissaient parler deux langues. 11 fut estimé que si Ton eût pu avoir des interprètes auprès d'eux, on eût tiré grand profit de leur île. Celle-ci, où Ton avait abordé après avoir pris la hauteur du soleil à douze degrés sur la ligne et du haut de laquelle descendait de Teau vive en abondance, devait être une (les Comores, si ce n'était la Grand'-Comore elle-même. On sortit du canal de Mozambique et Ton fit route dans la mer des Indes pour traverser de nouveau la ligne.
Cependant le scorbut et la moit sévissaient avec une rigueur croissante à bord des deux navires. Ce fiit dans ces tristes instants que pour distraire ses compagnons de voyage et relever leur moral aflaisé, Jean Parmentier, qui travaillait en outre à une traduction de la guerre de Jugurtha, composa un petit poème, en forme d'exhortation, sur les merveilles de Dieu et de la nature, et sur la dignité de l'homme. Il commence par s'y demander le motif qui a pu l'engager à courir les dangers de la mer, à tourner autour de l'Afrique et à pousser ses voyages jusqu'aux confins de l'Asie. Dira-t-il qu'il va aux Indes pour fuir l:i pauvreté? Cela ne peut être : il a de l'aisance en sa maison et le défaut d'argent ne lui causerait pas de grands soucis. Quel motif donc l'engagea dans ces longues et périlleuses navigations? Il va se répondre à lui-môme :
a Cela tu fis afin qu'honneur te prit Comme Français qui premier entreprit De parvenir à terre si lointaine , Et pour donner conclusion certaine ,
lU LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.
Tu l'entrepris à la gloire du roi Pour faire honneur au pays et à toi. »
Sur ce, dit^il , tout pensif et mélancolique , il entra dans la chambre où était sa bibliothèque, et ouvrant TEcclésiaste , il tomba sur un passage dont le sens était que qui veut avoir gloire et honneur doit suivre Dieu, et
<K Qu'en suivant Dieu en ce bas territoire, On trouvera le royaume de gloire. »
Mais alors, reprend-il gaiement, à quoi bon aller chercher si loin ce royaume, puisqu'il n'y aurait peut-être qu'à se faire cordelier et marcher à pied ferme sur le plancher aux vaches » un bissac
sur le dos ,
« Avec François et saint Bonavcnture. »
pour atteindre ce but désirable ? Cependant , toute réflexion faîte , il se soucie peu de cet état ; mieux , se dit-il,
« Mieux me vaudrait la bonne grosse cure Ou quelque abbaye afin de porter mitre ; J'aurais honneur, car j'aurais un beau titre. »
Pourtant encore , il ne sait si c'est le droit chemin pour suîvi'e Dieu, et, après tout, continue le poète innocemment satirique, car sa dévotion n'était pas douteuse :
a Ce m'est tout un; de tels gens ne veux être : Car aussi bien je n'ai argent à mettre. Et, sans argent, on n'a bulle ne lettre. »
Qv[e n'a-t-il du moins pris le bonnet de docteur, qui ne demande ni le temps ni la peine qu'il faut pour devenir expert matelot ? Amis, dit-il, avec une gravité plaisante :
« Considérez quel docteur j'eusse ôu» ; En quel honneur ma parasse majeslc'î
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. <ir,
Pesantement on eût vu apparaître.
Et suis au lieu un pauvre déjeté ,
Un matelot qui n'a autorité
Fors qu'en la mer, quand au danger faut être.
Mais en la terre, on m'eût dit : « Notre maître,
Bona diesl Vos beaux mots, par saint Gillo ,
Sont aussi vrais que la beUe évangile. »
Somme toute, cela n'est point son affaire ; il est matelot, matelot dans rame. D'ailleurs, la raison lui dit de poursuivre son œuvre, et que c'est ainsi qu'il acquerra l'honneur et suivra vraiment Dieu. Voyez le beau spectacle que l'on a autour de soi en sillonnant les flots. Admirez les mei^veilles de la mer, et que tous les vrais matelots s'exaltent à leur aspect. N'est-ce assez? Voici les merveilles des étoiles et des astres qui se déroulent sous le pavillon des cieux. C'est à contempler, à mesurer ces sublimes tableaux que consiste la dignité de l'homme. Ce n'est, dit Jean Parmentier à ses matelots , que souvent la faim tourmente , ce n'est à faire grasse chair y ce qui est le fait des pourceaux y mais à voir et à connaître. Sobriété, ajoute- 1- il, avec un sourire qui peut-être dissimulait bien des larmes , en présence des souffrances de l'équipage, sobriété rend les pensées nettes,
a L'esprit gaillard, subtil, plein de vertu. » Mais ceux qui ne se plaisent qu'à manger et à festîner
« Ont leur esprit tout mort et abattu. »
C'est ainsi que le poëte navigateur essayait à soutenir ses compagnons de voyage. Quelquefois ses vei's étaient empreints d'une mélancolie attendrissante J 11 termine un de ses chants royaux, composé aussi à son bord, par cet envoi qui va au fond du cœur :
a Prince éternel, vois ce pauvre équipage. Depuis le grand jusqu'au plus petit page , Gouverne tout , sois toujours à Tentour,
Afin qu'ayions pour sûr et bon voyago Le bien de paix au royaume d'amour •. »
Les deux navires cinglaient toujours , quoique leurs équipages diminuassent à chaque instant; le 7 de septembre, ils étaient droit sous la ligne, et se trouvèrent par le travers d'un des archipels voisins de Tlndoustan. Le 20 , comme on était à un demi degré au sud de la ligne, on avisa sept îles^ et on louvoya jusqu'au 24^ le vent étant contraire pour aborder à l'une d'elles. On parvint enfin à s'approcher d'un îlot d'une lieue environ , tout verdoyant et couvert de palmiers. Le Portugais qui était à bord du Sat^e dit que l'on se trouvait dans l'archipel des Maldives ; mais Raoul Parmentier estima, très présumablement à tort, qu'il se ti'ompait ' . Deux embarcations conduisirent à terre quelques gens des navires, qui furent très cordialement reçus. Oiî leur présenta des fruits de palmier et des figues longues , une certaine quantité d'une espèce de sucre candi qu'ils nommaient la^re, et qui était le produit des palmiers, et, à l'intention du commandant des navires, une chaînette artificiellement faite, dit le journal , d'une pièce qui se ployait en deux. On donna en retour aux insulaires
1 • Prince éternel voy c^e poure équipage. Depuis )e grand jusqu'au plus petit page Gouverne tout , soys tousiours a lenteur, Aflln que ayons pour seur et bon voyage Le bien de paix a(r royaulme d'amour. »
[Chant royal en forme de paraphrase sur r Oraison Dominicale.)
'a 11 y eut un petit destrif entre le capitaine et le Portugois du Sacre, car ledict Porlugois disoit aux mariniers que cette isle estoit une des isies de Maldives, ce qui ne pouvoit être, ajoute le rédacteur du journal, car nous estions demi-degré au sur, et les isies Maldives sont depuis sept degrés jusqu'à treize en la bande du nord (le rédacteur du journal se trompe évidemment ; son estimation désignerait plutôt les Laquedives), par quoi le capitaine lui dit qu'il ne disoit pas bien, et, persistant en son opinion, disoit que si, et que l'on demande à l'archi- prêtre ( personnage du pays de qui on va s'occuper tout d V heure), lequel dit que cette isle avait nom Moluquc ( c'est peu probable, et Voreille du rédacteur, sinon du capitaine, *e sera abusée ), et que les isles de Maldives en estoientbien à 260 lieues au nord de ladite isle. Néanmoins, ajoute encore le rédacteur du journal, j'ai vu depuis, en une carte de Portugal, où ces isles sous la ligne sont nommées Maldives. » On doit conclure, avec certitude presque entière, que l'estimation du Portugais du Sacre étoit la meilleure.
queiqoes couteaux, miroirs et objets de mercerie. Le lendemain, Jean Parmentier descendit personnellement à terre, ayant avec lui des hommes bien armés et en bon ordre. Il fut reçu avec les plus grandes marques de respect par Farchi-prêtre deFîle, qui Tint s agenouiller devant lui et voulait prendre ses mains pour les baiser, t4)ut en lui présentant un des plus beaux fruits du pays. Le capitaine courut le relever et Tembrassa en lui faisant hommage de deux paires de couteaux. Pendant ce temps, les autres habitantes de l'île ouvraient force cocos et les présentaient aux compagnons de Parmentier. Il y avait dans File un temple d'assez antique et majestueuse architecture; il était bâti en pierre; le capitaine en ayant désiré voir l'intérieur , le grand-prétre le lui fit ouvrir. Il y régnait une galerie , à l'extrémité de laquelle était une espèce de sanctuaire formé par une boiserie artistement sculptée. Ce sanctuaire fut également ouvert devant le capitaine , qui y aperçut une façon d'idole en bois de coco. Le comble du temple était arrondi, lambrissé et orné de peintures. Auprès de ce monument se trouvait une piscine ou un bassin , pavé à fond de cuve d'une pierre noire semblable à du marbre 5 le tout paraissait de bonne et grande architecture. On voyait aussi dans l'tle plusieurs petits monuments analogues pour la forme au tempte principal , et des fontaines pavées de pierre noire comme le bas^ sin voisin de ce temple. Les habitations des insulaires ne réjiondaient point à la majesté des édifices principaux; elles étaient étroites et misérables à voir. Les insulaires étaient petits et grêles; quant à Tarchi- prêtre, homme plein de piété, prudent , insinuant , savant et ayant beaucoup lu , il était de taille commune , mais sa physionomie grave et sa barbe blanche lui (tonnaient un aspect vénérable. 11 avait nom Orquarov-Leacarov. Les habitants de cette île, dit le journal, appelaient Dieu Allah. ' On prit C4)ngé d'eux , après avoir chargé les embarcations de rafraîchissements, et l'on retourna aux navires qui louvoyaient , faute d'ancrage. Dès le soir du môme jour, on fit voile pour
d'autres terres. Le 10 octobre, après treize jours environ de
148 LES NAVIGATEURvS FRANÇAIS.
marche, on estima que Ton était à cinquante-six lieues de Tilede Sumatra, que Ton appelait Taprobane, quoique cet antique nom convînt mieux peut-ôtre à File de Ceylan. Les jours suivants on eut de nombreux indices de terres par les oiseaux. On vit aussi des serpents , sortant de quelque île prochaine , qui flottaient sur la mer , et Ton en attrapa deux qui étaient liés ensemble par la queue. Le 17, on aurait vu quelques parties d'une éclipse si la pluie et l'obscurité du temps n'y eussent fait obstacle. Cependant le vent était bon et soufflait à poupe. Le 20 octobre ^ une des vigies découvrit une terre d'abord très petite à l'œil, mais qui s'élargit peu à peu. C'était une île. Le lendemain, on reconnut trois îles et l'on jeta l'ancre entre deux qui, bien que fort basses de sol, ressemblaient, par leurs belles forôts, à de gigantesques bouquets de verdure. On descendit dans la plus petite , et l'on y coupa du bois excellent pour réparer les navires. Chemin faisant vers Fîle, oii trouva plusieurs nasses de pécheurs , ayant la forme d'un cœur , faites d'un bois fort souple, ayant quelquefois plus de vingt brasses de long , et attachées à des bouées. Elles étaient remplies d'excellents poissons dont les navigateurs ne se firent pas faute de prendre une certaine quantité. Les trois îles ne semblaient point inconnues à Jean Pai*mentier, et ce n'est pas dans ce dernier voyage, du moins rien ne l'indique dans le journal, qu'il leur avait donné les noms de la Parmentière, la Marguerite et la Louise; au contraire, il semblait se retrouver aii milieu de terres précédemment baptisées par lui. 11 alla plusieurs fois avec son frère visiter la Louise et la Parmentière, et présider lui-même à des coupes de bois de construction. Du reste, elles n'étaient point peuplées, et les nasses qu'on trouvait alentour appartenaient à des habitante d'autres terres * . La Parmentière ofiî'ait un excellent ancrage dont on garda bonne note. Le 28 octobre, on remit à la voile, et le 29 au
* Voir an sujet de ces îles ce qu'on en dit dans la navigation de Beaulieu , où elles paraissent ôlrc les mémos que celies que ce navigateur nomme Tiaou,
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. litt
matin on découvrît une grande terre , qui n'était autre que Tile de Sumatra , avec laquelle Jean Parmentier avait déjà noué quelques relations dans sa précédente navigation à l'archipel de la Sonde. Le dernier jour du mois d'octobre, on jeta l'ancre à deux lieues de cette terre , et le lendemain, 1*' novembre, deux embarcations furent détachées pour aller le long de la côte chercher un lieu favorable à la descente. On ne le trouva pas tout de suite, mais enfin on s'arrêta à une petite anse qui parut assez convenable. Aussitôt une trentaine d'habitants du pays se présentèrent sur le rivage, armés de dards et d'épées; ils n'avaient toutefois aucune intention hostile , et le facteur des navires , nommé Jean Masson , ne leur eut pas plutôt adressé quelques mots de loin , que deux ou trois d'entre eux se mirent à Teau et vinrent aux embarcations pour y échanger du riz et autres vivres contre des couteaux et des miroirs. Ils montrèrent du poivre, en faisant signe qu'il en croissait beaucoup dans l'île ; ils prétendirent également que celle-ci produisait de l'or. Ils parlèrent d'une ville nommée Ticou, située vers le sud, à trois lieues de l'endroit où l'on était, dans le royaume de Pédir, ville qui ne devait pas être inconnue à Jean Parmentier pour avoir eu des rapports avec elle dans son précédent voyage. Le souverain du pays, qui s'y tenait, était encore appelé par ses sujets sultan MéjiUca. Les insulaires., qui paraissaient vouloir faire profit de tout , oflrirent de mener les étrangers à cette ville moyennant qu'on leur donnerait à chacun un bougran rouge , cinq quarts de toile blanche, un couteau et un miroir. Le 2 novembre, un petit bateau , monté par trois insulaires, vint vers les navires; il apportait à Jean Parmentier des nouvelles du sultan Méjilica. Ce prince mandait au capitaine qu'il était le bienvenu, et qu'il l'engageait à aller mouiller entre la terre et trois ilôts situés devant la ville de Ticou, lieu où il ti-ouverait un abri assuré ; le sultan Méjilica faisait ajouter qu'il avait à cœur d'offrir quelques présents au chef des étrangers. Le capitaine Jean fit répondre au sultan qu'il n'avait pas à son égard d'intentions moins honnêtes, et cpi'il profiterait de l'invitation pour l'aller voira
l.iO LES NAVIGATEURS FRANÇAIS.
UîiTG quand on se serait entendu à ce sujet. Aussitôt les navires levèrent les ancres et se rendirent à l'endroit indiqué. A peine y avait-on mouillé qu'un nouveau bateau vint de terre appoiler à Jean Parmentier, de la part du sultan , deux chèvres, du riz, des feuilles de bétel avec de la chaux vive et une racine très forte au goût dans une tasse de cuivre. Les habitants du pays faisaient grand cas de ces feuilles dp ))étel qu'ils mangeaient d'oitlinaire avant et après le repas, avec uoa préparation de chaux, et qui, mâchées, répandaient une agréable odeur et rendaient un suc rouge ayant la propriété de teindre et conserver les dents.
Le jour suivant, un troisième bateau s'approcha des navires, insistant pour que les capitaines descendissent à terre; mais ceuxci répondirent qu'il leur fallait auparavant de bons otages. Toutefois, il fut décidé que trois Français, pour lesquels trois des insulaires resteraient à bord, débarqueraient sur-le-champ pour aller choisir par eux-mêmes des otages dignes de leurs capitaines. Au nombre de ces trois Français se trouvait le rédacteur du journal de cette navigation, que nous supposons avoir été le poëte Pierre Crignon , ami de Jean Parmentier. Ils furent assez bien reçus de i^ux du pays, et conduits en un epdroit où le lieutenant du sultan les attendait ave^ les principaux pei'sonnages de la ville de Ticou. Dès que le lieutenant, que l'on prit d'abord pour le sultan lui-même, eut aperçu les trois étrangers, il vint au devant d'eux et les conduisit lui-même sous un arbre où toute sa suite se trouvait. Il s'assit à t^rre, les jambes croisées, et ses geps, assis de la même façon, formèrent autour de lui une espèce de cercle ; il fit signe aux trois étrangers de s'asseoir de même. Après quoi, il mangea du bét^l et en fît servir aux étrangers. Il demanda à ceux-ci qui ils étaient, qui les conduisait et ce qu'ils cherchaient. L'interprète Jean Masson lui répondit en langue malaie qu'ils étaient Français, que depuis sept pu huit mois ils avaient quitté leur pays pour venir visiter les habitants de la ville de Ticou, et qu'ils apportaient do bons objets de commerce pour les échanger contre du poivre et d'autres march^Mdises. Le lieutepant du sultan Méjilica écouta
volontiers ce discours; mais il demanda avec une certaine défiance si les étrangers n'étaient point par hasard des gens de guerre. Jean Masson répliqua qu'ils étaient marchands, qu'ils ne désiraient que paix et amitié; mais que pourtant, si on leur voulait faire du mal, * ils sauraient bien se défendre. Alors, le lieutenant du prince s'étant levé, les seigneurs et les trois étrangers l'imitèrent, et l'on se dirigea vers la ville. Les Français furent conduits et logés chez un des prmeipaux du pays, qui les traita suivant ses usages. On étendit sous leui's pieds une natte de jonc blanc; on leur présenta, pour souper, une plat de porcelaine rempli de riz à demi -cuit à l'eau sans sel, sur lequel était une moitié de coq hachée; pour boisson, on leur servit de l'eau dans une grande tasse de cuivre. Gomme ils avaient eu le soin d'apporter du pain de leurs navires, ils mangèrent de bon appétit. On ne leur donna pas d'autre lit pour passer la nuit que la natte même sur laquelle ils avaient pris leur repas, et où ils placèrent leurs manteaux en guise d'oreillers. Le lendemain matin ils retournèrent aux navires, ajccompagnés du chabandar de Ticou, le grand estimateur des marchandises, sans le congé duquel nul n'aurait osé vendre ou acheter, et qui sembla aux étrangei*s cumuler à lui seul tous les offices du royaume. Ce personnage, qui amenait avec lui des otages, fut accueilli avec de grands honneurs à bord de la Pensée, l^ capitaine Jean lui fit quelques présents , et étala devant ses yeux des marchandises de plusieure espèces. Mais le chabandar dit qu'avant de faire aucun commerce, il fallait que l'on eût fait au sultan le cadeau d'usage; il aurait bien voulu que l'on s'acquittât immédiatement de ce soin. Toutefois, on différa jusqu'au 7 novembre; ce qui donna beaucoup d'inquiétude au sultan et au chabandar, qui envoyaient chaque jour demander pourquoi on remettait ainsi les choses.
Le véritable motif était que Jean et Raoul Parmentier se faisaient faire des habits magnifiques pour se présenter en grande pompe devant le sultan. Le 7 novembre, ils équipèrent leurs liateaux, et, accompagnés de beaucoup de leurs gens, ils se ren-
dirent à terre, apportant les présents destinés au sultan. Les capitaines et leur suite furent reçus avec de grands honneurs dans Ticou, et le sultan Méjilica se montra fort sensible à leurs présents. Un pacte d'alliance et d'amitié fut arrêté entre les insulaii*es et les étrangers. Par foi promise entre France et Ticou, les uns et les autres s'engagèrent réciproquement à être amis de leurs amis, et ennemis de leurs ennemis, tant et si bien qu'on ne se lassait pas de répéter : « Ticou ! France ! France ! Ticou ! » Après cette entrevue, les capitaines louèrent une maison pour y déposer leurs marchandises ; mais Jean Parmentier, en homme prudent, avant d'y rien faire apporter, eut soin de la fortifier huit jours durant. Il voulut aussi connaître les poids et mesures du pays, et s'entendre des usages avec le chabandar, ce qui n'eut pas lieu sans d'assez grandes difficultés. Comme les Fi*ançais étaient décidés à ne pas livrer leurs marchandises sans avantage, et comme les insulaires, de leur côté, voulaient avoir le plus large profit, on ne fit pas grand commerce pendant une quinzaine de jours environ, que l'on passa dans Ticou. Mais on put du moins connaître celte ville et les mœurs et coutumes de ses habitants avec assez de détails. La ville de Ticou n'était pas grande ; elle ne se composait que de deux ou trois rues, fennées à leurs extrémités par des portes fixées à des pieux fichés en terre. Les maisons, construites en bois assez mince, différaient par la grandeur, mais point par la forme; leur clôture se composait de roseaux, et leur toiture de feuilles; une estrade de bois, élevée de deux pieds environ, régnait, à l'extérieur, le long de chaque maison, sur laquelle on marchait et s'asseyait. A l'intérieur, l'endroit principal pour se tenir s'élevait à quatre pieds environ au-dessus du sol ; et, les gens aisés étendaient dessus des nattes de jonc, sur lesquelles on ne marchait pas sans s'être auparavant lavé les pieds. Ces nattes, comme on a vu, servaient aussi de lit. On a déjà vu aussi par le repas servi aux trois Français envoyés d'abord dans Ticou, quelles étaient la nourriture et la boisson ordinaires des insulaires de Sumatra; il faut y ajouter quelque peu de poisson séché au soleil et quelque-
fois du vin de palmier, dont le goût était agréable quand on l'avait fraîchement recueilli de l'arbre, mais qui le soir n'était plus guèi'e potable. Les hommes de Ticou, quoique faisant volontiers quelques ouvrages, la plupart du temps menaient une vie oisive ; ils n'étaient point robustes ; mais ils se montraient extrêmement fins et astucieux ; le mensonge et la flatterie étaient dans leuins habitudes, et il n'y avait point de manières obséquieuses qu'ils n'employassent pour obtenir ce qu'ils désiraient; ils demandaient sans cesse, et toutes les marchandises des deux navires n'auraient pu satisfaire à leurs éternelles requêtes ; ils étaient plus marchandeur qu'aucun peuple au monde , et , quand on croyait une affaire conclue avec eux, ils voulaient rabattre du prix ou se dédire. Cette manière de traiter soulevait quelquefois la colère des Français ; mais bientôt ceux-ci prenaient la chose en patience en voyant que c'était la coutume du pays, et que les grands et que le roi lui-même étaient faits à ce moule. Les femmes de Ticou menaient une vie fort austère; elles travaillaient à filer du coton ou à tisser des toiles dont elles s'habillaient. Jean Parmentier eut quelques conférences, par interprète, avec le grand-prêtre du pays nommé Molan, qui avait un gendre faisant déjà l'office de prêtre. Il lui fit demander quel était le premier homme, père de tous les hommes, et la première femme. Le grand-prêtre répondit que c'était Adam et sa femme Eve, et qu'ils avaient eu huit enfants. Le capitaine lui fit demander s'il avait eu connaissance de la manièi'e dont Adam avait transgressé le commandement de Dieu, de son bannissement du paradis pour cette transgression, de sa sujétion à la mort et à aller en enfer, lui et tous les humains. Le grandprêtre répondit qu'il connaissait ces choses, raconta comment le démon, sous la forme du serpent, présenta le fruit à la femme, qui en offrit à Adam ; comment celui-ci s'enfuit, se cacha et mentit à Dieu, en disant qu'il n'en avait point mangé. Il dit aussi qu'il savait bien que l'homme devait être racheté. Mais interrogé sur les mystères du verbe divin fait chair et sur les autres fondements de la foi chrétienne, il répondit qu'il ne saurait point en
parler, et qu'il avait seulement oui les noms de Jésus -Christ et de la viei^e Marie.
Cependant Jean et Raoul Parmentier, voyant qu'ils ne titraient pas grand profit commercial de leur séjour à Ticou, prirent le paj*ti de se rembarquer avec leurs marchandises. Jean put retoui*ner sans difficulté à son navire, mais quand Raoul Parmentier, resté le dernier à terre, fut allé prendre congé du roi et des principaux de Ticou, le chabandar ne voulut point le laisser partir qu'on ne lui eût rendu les otages restés à bord des navires français, au nombre desquels était un de ses frères. Quoiqu'on promit au chabandar de ne point s'embarquer que ses otages ne fussent revenus à ten'e, il assembla plus de cinq cents hommes, armés à la façon du pays , et entre autres choses d'une pertuisane emmanchée de roseau ou de bois. Pour éviter un conflit , Raoul Parmentier consentit à laisser deux ou trois des siens en otage, en attendant le retour des iiisulaires que réclamait le chabandar; après quoi le capitaine du Sacru se retira vers la rive , ayant tout son monde rangé en bon ordre , armé de lances à feu , d'arquebuses et de rondelles ; il fut suivi à distance par une nombreuse troupe d'indigènes, portant également des armes. Inquiet pour les quelques Français qu'il avait laissés dans Ticou, Raoul Parmentier ne voulut pas se rembai*quer de sa personne, qu'il n'eût envoyé chercher les- otages réclamés par le chabandai* et repris les siens en échange. Il resta assez longtemps sur la grève, faisant manœuvrer sa troupe , battre du tambour et sonner de la trompette pour en imposer aux insulaires. Toutefois , il n'y avait la qu'un malentendu ; au fond , de part et d'autre , on ne se voulait aucun mal. Aussi, à peine les otages indigènes furent-îls revenus que les Français i*estés à Ticou reçurent immédiatement un congé amical. La question du commerce faillit devenir une autre cause de discorde, et il fallut employer la menace pour faire donner au chabandar six marcs d'or qu'il devait aux capitaines des deux navii*es. Cet homme avait été la véritable cause de toutes lés difficultés, voulant sans doute faire un lucre personnel sur toutes les
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. l5o
marchandises et toutes les transactions. Il empêchait même les marchands d'autres pays qui venaient àTicou, entre autres ceux de la ville de Priamap, de commercer avec les Français sans sa participation y sous peine d'avoir la tête tranchée.
A part ces motifs, d'autres encore non moins puissants auraient engagé les Français k lever l'ancre de Ticou. Leur séjour prolongé en ce lieu avait été perfide à leur santé. Au scorbut s'étaient jointes des fièvres chaudes dont on atU'ibuait la cause aux eaux détestables que l'on avait bues à terre. €e qui confirma dans cette opinion, c'est que de tous les hommes qui avaient débarqué, il n'en échappa qu'un ou deux. On quitta Ticou le 27 novembre , mais on fut encore retenu au mouillage des îlots voisins pendant plusieurs jours. Jean et Raoul Parmentier étaient en proie à des fièvres violentes. Le premier succomba le 3 décembre 1529. Ce fut une gi'ande désolation à bord des deux navires. On fit au commandant de l'expédition des obsèques dont les larmes abon«dantes de ses compagnons firent la part la plus noble et la plus attendrissante. Le corps fut inhumé sous un palmier, dans le principal îlot. Le même jour on leva l'ancre et l'on s'éloigna de ce lieu de douleur, en longeant la côte de Sumatra, mouillant de distance en distance, et envoyant des embarcations à terre pour chercher un port et faire de l'eau. Les maladies continuaient à décimer cruellement les équipages. Comme on était dans le voisinage d'Indapour, Raoul Parmentier expira sous le poids de sa douleur fraternelle encore plus que sous celui de la fièvre dont il était atteint. Son corps fut jeté à la mer avec les cérémonies d'usage. La Pensée et le Sacre ^ ayant ainsi perdu l'un et l'autre leur capitaine, se rendirent à Ségalam, dans le royaume d'Indapour en Sumatra. La plus grande incertitude régnait sur les deux bords ; les uns voulaient qu'on allât à Java , les autres pensaient qu'il valait mieux se rendre à Indapour même ou à Priaman, pour y échanger les marchandises européennes contre du poivre ; enfin le plus grand nombre penchait pour reprendre immédiatement la route de France, à cause des inaladies et des morts. Après délibé-
ration , les deux navires retouraèrent vers la baie d'Indapour, et détachèrent leurs embarcations pour aller prendre en ce lieu des vivres et des rafraîchissements. Quatre hommes des équipages du Sacre se noyèrent à la barre d'Indapour.
On se hâta d'échanger contre des provisions , et surtout contre du poivre , toutes les marchandises qui étaient restées à bord des deux bâtiments y et, le 22 janvier 1550, après vingt-cinq jours à peu près de mouillage auprès dlndapour, la Pensée et le Sacre levèrent définitivement l'ancre et tirent voile pour retourner à Dieppe , où leur arrivée dut jeter le désespoir dans bien des familles, suitout dans celles de Jean et de Raoul Parmentier. Les deux capitaines, qui étaient l'honneur et la gloire de leur ville natale , furent vivement regrettés des Dieppois. Pierre Crignon , qui avait été témoin de leur courage et de leur mort dans la dernière navigation, rendît à leur mémoire un poétique et douloureux hommage , dans lequel il imagina que le corps de Jean Parmentier avait pris la forme du palmier sous lequel on l'avait enteiré , et que de cet ai'bre coulait sans cesse une douce liqueur , aussi fluenie que les vers qui naguère coulaient des lèvres de son ami; il se plut aussi à imaginer que le corps de Raoul , jeté à la mer, s'était transformé en un léger dauphin qui désormais enseignerait aux navigateurs français les FOUtes et les écueils de l'archipel de la Sonde :
« Et pour enseigne aux navigants jolis
Le beau daufiln porte la fleur de lis
Dessus son chef, et au dos la croix blanche;
Montrant qu'il est d'une contrée franche ;
Et cette mer où il fait demourée
Du nom des deux doit être décorée.
Se plus François vient en celte frontière ,
11 nommera cette mer Parmentière. »
Pierre Criguou , qui chantait ainsi ses deux amis , n'était pas seulement un poëte remarquable pour son temps, mais il était encore un savant observateur; et, dans un manuscrit daté de Tan
LES NAVIGATEURS FRANÇAIS. IfiT
1554 , il parle déjà de la déclinaison de Taiguille aimantée ' . Pierre Crignon dit que si la mort n'eût prévenu Jean Paimentier, ce navigateur fût allé jusqu'aux Moluques , et qu'il avait décidé , si Dieu lui eût permis de revenir en France , de reprendre la mer pour aller chercher un passage du nord au sud , à travers les Terres- Neuves',
* G. Delisle a cité cette obserYalion comme la plus ancienne qui fût connue {Hiitoire de l'Académie des sciences, année 17 10); mais d'autres ont prétendu que ce phénomène était connu dès l'an 1492.
* Voici du reste le prologue de Crignon, où sont contenues ces choses : « Comme ainsi que soit Jan et Raoul dits Parmentier frères, bourgoys et marchands de la Tille de Dieppe, hommes de bon esprit et profonds en la science de astrologie et cosmographie, aagez l'un de trente-cinq ans et l'autre de trente ans, eussent en l'an mil D. XXIX entrepris la navigation des Indes d'Orient, et prises les charges par contract et accord fait avec noble homme Jan Ango, grenetler et vicomte de Dieppe, et ses parsonniers (associés), de mener et conduire à l'aide de Dieu, par la cognoissance des latitudes et l'eslévation du soleil et autres corps célestes, deux navires dudit Dieppe, dont le plus grand estoit nomme la Penséêt du port de deux cents tonneaux, et le moindre le Sacre, du port de six vingts, bien équippez et garnis de toutes choses requises et nécessaires pour faire ledict voyage ainsy qu'on me avoit dict, et ayant tant faict par leur navigation que soulz la conduite de Diea et d'un temps prospère, après avoir descouvert plusieurs terres et isles soyent parvenus en l'isle à présent dicte Sumatra, et Taprobane par les anciens cosmographes, là où lesdicts Parmentier soyent enfin décédez par la véhémence de fièvres chaudes et aygùes. Je qui tousiours ai accompagné ledict Jan Parmentier en touts périls et dangers durant ledict voyage et Jusques au dernier Jour, ainsi que l'un de ses plus privez et familiers amys pour la récréation de tous nobles et vertueux esprits qui se délectent et prennent plaisir à veoir et onir parler de la cosmographie, et en ce contempler les merveilles que Dieu a faict au ciel, en la terre et en la mer. Ây bien voulu, en obtempérant aux Importunes requestea d'ancans mes amys et familiers rédiger par escrit ladicte navigation et voyage ; icelie description mettre et produire en lumière, affin que le nom desdicts Parmentier ne demeure enscvely avec leurs corps en ladicte isle de Sumatra, mais que en triomphant sur la mort ils puissent revenir en la mémoire des hommes par renommée et louange immortelle. Car quant au regard dudit Jan Parmentier, cestoit ung homme digne d'être estimé de toutes gens savants, et lequel sy les sœurs et déesses fatales luy eussent prolongé le fil de sa vie estoit pour faire honneur au pays pour ses hauites entreprises et belles navigations. C'est le premier François qui a entrepris à estre pilotte pour mener navires à lu terre Amérique qu'on dit Brésil, et semblablement le premier François qui a descouvert les Indes jusques à l'isle de Taprobane^ et si mort ne l'oust pas prévenu Je crois qu'il eust été jusques aux Moluques* Et ainsy qu'il me dict plusieurs fois, il était bien délibéré, luy retourné en France, de aller cercher s'il y a ouverture au nort, et descouvrir par là jusques au su. El brief son gentil esperit estoit tousiours occupé de quelque œuvre de vertu. 11 désiroit fort honneur en toutes choses. Parqnoy il prenoit labeur et se efforçoit de faire plus et de surmonter tous autres en toutes les choses dont il se dementoit. Et combien qu'il n'ait pas beaucoup hanté les escoUes est toutefois était-il cognoissant en plusieurs sciences que le grand précepteur et maistre d'escolle par don de grâce infuse luy avait esiargi il a translaté la Cataiinaire de Saluste de latin en françoys, et avoit commencé à translaler Gugurte en son voyage, espérant le parfaire à son retour et en faire présent au roy. Il estoit bon cosmographe et géographe. Par luy ont esté composez plusieurs mapesmondes en globe et en plat, et maintes cartes marines sus lesquelles plusieurs ont navigué seurement.
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C'estoitune perle en rhéloriqne françoyse et en bonnes Inventions, font ert rithme qu'en prose. 11 a composé plusieurs chants royaulx, balades et rondeaux exallez» en puy pluàieurs bonnes et excellentes moruittez de farces et sermons joyeux et en grande quantité. Et pour son dernier œuvre luy estant sur ledict voyage, voyant plusieurs de ses gens desplaisans et fâchez d'esire si longtemps sur la mer, dont il y en avait largement de repentans par ong regret des ayses passéesi M a composé un petit tralcté ou exoiiation contenant leâ merveilles de Dieu et la dignité de l'homme, pour leur donner cœur de persister et s'esforcer de parfaire ladicle navigation, où il a esté tonsiours bien obéy et révéré de ses gens. Lequel traicté, avec un chant royal par lui composé sur la patenostre, en manière de paraphrase, premièrement et devant toutes aultres choses sera icy mis comme la plus belle pièce et le plus excellent chapitre de toute la description. Et , en après , qaelqae petite déploration que j'ay composé sur la mort de luy et de son frère, lequel trespassa doute on treize jours après luy, dont ce fut domaige, car il estoit dict fort savant en tontes les sciences dessusdictes, et fort seur et entendu en l'estime de naviger. Après y aura aucuns chants royaulx de sa composition touchant l'astrologie et le faict de la marine avec la navigaiian, qtiêfay etcrite assêz au long, et un chant royal composé dessus, présenté au puy de la Nativité Nostre-Dame à Dieppe, au retour des Indes. Priant tonts humains et benivoiles lecteurs prendre et avoir agréable le petit présent supportant mon incipience, sans prendre garde au lourt langage ny aux termes mal couchez, mais y donner correction s'ils voyent que bien soit, ayant plus regard à la vérité que aux fluentes paroi les, car je ne pense point y avoir rien couché qui ne soit véritable.
Tout vienne à bien.
I>E l'ILI DB SiniATfiA, OBJET DBS I>ERNIBHS YOYAGBS DBS FBBRBS PABMENTIBR.
La première grande terre qoe TOcéanie présente en venant de l'Asie est l'iie de Sumatra, ou mienx Soumàlra, vaguement connue de Ptolémëe, qui parait Indiquer la pointe d'Aehem sous le nom de Jaba^Dia, e'est^i-dlre Java^Diu^ on l'ile de l'Orge. Dans quelques éditions de Ptolémëe, le nom de Samaraâê semble être une cèrruption de celui de Sdumàlra . Les Arabes la connurent sous la dénomination de Lamery et de Saborma. Mareo-Polo en nomme quelques royaumes et cantons ; tl Kappelle la Petitê-Jmf>a, en opposition avec Bornéo, qui est sa Grande-'Java, Encore aujourd'hui, en combinant avec les rapports des Anglais, copiés par les géographes, ceax des Hollandais qu'ils négligent, nous ne pouvons guère décrira authentiquement que les côtes. Cette ile, nommée par les indigènes AnMig et peut-être Samàdra, s'étend du nord-ouest au snd-H>oest l'espace de 376 lieues; sa largeur varie de 30 à 85. Une chaîne de montagnes la traverse selon sa longueur. ... La plus hante montagne de l'île est le Gounong^Kossoumbra : son élévation est de 9,3&0 toises ; mais la plus célèbre chez les indigènes est le Gounong-Bonko, ou la montagne du Pah^ dê'Suere, qui, de môme que les autres cimes, est considérée comme Kramait par les Indigènes, c'est-à-dire comme un lied sacré ; elle a environ 3,000 pieds de hauteur. . . Parmi les montagnes de l'Ile, les voyageurs citent six yolcans : le Gounong^Ber-u^pi, ou montagne par excellence, à t$,)00 pieds d'élévation.
...... Le nombre des volcans est peut-être plus considérable que celui que nous
indiquons, puisqu'on ne connaît pas l'Intérieur de l'ile : aussi les trenilïlemenis de terre y sont-ils fréquents.
...... Les trois quarts de l'He, particulièrement dans le sud, présentent une forêt
impraticable. Les mines d'ot avaient attiré l'attention des Hollandais ; mais les mineurs allemands envoyés à Sallida ont jugé qne le minerai, peu abondant, était d'une exploitation trop difficile. Les Malais de Padang et de Menangkabou vendent par an 10 à 12,000 onces d'or, recueilli principalement par le lavage. Les mines de Sipini et de Caye donnent de l'or de 18 à 19 carats. L'Intérieur renferme d'excellentes mines de fer et d'acier.... L'étain,
ee rare minéral, est un objet d'exportation, on le trouve principalement près de Palembany, sur le rivage oriental : c'est une continuation des riches couches de Banca. On y trouve aussi du cuivre, de la houille, du soufre et du saléptre. La petite ile de Poulo-
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Pisang, située au pied du mont Hougong, est presque entièrement Tormëe d'un lit de erisUl de roclie. Le naigfpal parait être une sorte de roclie satonneuse ; on rencontre au«8i do pétrole. Les côtes sont en grande partie entourées de récifs de corail. IKaprès des renseignements parvenus récemment en Europe (1^41), on a découvert à Soumâtra, dans le district de Doladoulo, une mine de diamants qui parait devoir être abondaifte. Les minea d'or de Bonjol et de Kampon-Hardl, qu'on ne travaille que depuis 1837, deviennent dtf pins en plus produetlT», à mesure que l'oa creuse dans une direction perpendiculaire lef sol alluvial qui les constitue.
Quoique située sous la ligne» Soumàtra ne voit que rarement le thermomètre monter au-dessus de 8&« de Fabreitheit, tandis que dans le Bengale H atteint I0l<*. Cependant la gelée, la neige, la grêle y paraissent inconnus. • « . On a trop décrié le climat de Soumàtra ; la c6(e occidentale, couverte de marais très étendus, a pu mériter le surnom de Ot: d^ la Peste, à cause des brouillards malsains dont elle est assiégée. Mais beaucoup d'autres parties de l'Ile, et surtout delà côte orientale, offrent des situations salubres et de nombreux exemples de longévité.
Les iles Malayes (dont Soumàtra fait partie), quoique ornées de tant de plantes rares et de tant d'arbres précieux, sont généralement d'un sol ingrat pour toutes les cultures nécessatres. I^es Soumâtriens cultivent le riz de deux espèces ; ils tirent de l'huile de sésame, ils mangent de la eanne à sucre. Un sucre noir appelé dja§gari est extrait do pahnler antm^ qui fournit également du sagou et une liqueur spirltueuse. Le cocotier surtout assure lenf subsistance. La pulpe du coco sert d'assaisonnement à presquq tous leurs mets ; ils en lireut une huile à brûler et à oindre les cheveux } ils en extralent une liqueur fermentée appelée toddi: la tête leur fournit un chou bon à manger, nommé cho» palmiste. Soumàtra abonde en ces précieux fruits que nous envions aux climats des tropiques, tels que le man^ gouslan, cette merveille des Indes, vantée même comme le remède universel; ïtdowion, dont la pulpe blanche a un peu le goût d'ail rôti et des qualités très échauffantes ; les fruits de l'arbre à pin, mais d'une espèce médiocre j le fruit de jamdo^mura, qnt ressemble à une poire pour la forme ; les ananas, qui, à Bencoulen, ne coûtent que S à 3 sous p les pommes de goyave, les limons, citrons, oranges et grenades, le djarak {racinus aommtH nU), le chanvre, les ignames; les patates douces et le sagou y sont également cultivés. Parmi les plantes i teinture, on compte le sapnn, l'itidigo, le cassoumbo, l'oubari le car^ thame, etc. D'innombrable» fleurs étalent sur les montagnes de celte île de magnifiques tapia de pourpre et d'or. L'oràr^ triste est appelé en malaïou êoandchmaitnme, ou belle de nuit, parce que ces fleurs ne s'ouvrent que la nuit. On y voit aussi deux espèces de rafj^sia (raf^esia^arnoldi et raffUsia-patma), Varistolochia-Cordi/lora, la bmgmansiii 9ej>peUii, qui croit sur les lieux élevés, et une autre plante appelée Krouèottl par fes indigènes. La fleur que produit celte plante est d'une grandeur h étonner le botaniste; elle a huit pieds de circonférence et pèse nue quinzaine de livres ; elle croit et s'épanouit sans tige ni feuilles.
La denrée la plus abondante est le poivre, objet principal de l'établissement des An-* glais ; c'est la graine d'une plante rampante qui ressemble à la tigne. Sa fécondité, qui commence h la troisième année, s'étend quelquefois jusqu'à la vingtième. Les habitants cuUlTent aussi le bétel (pinang), qui forme une des plantations les plus considérables de Soumètra, le curcnma, le gingembre, le cardamone et la coriandre.
Le camphrier croit spontanément dans le nord de Soumàtra, qui est la partie la pïuÉ chaude ; il égale en hauteur les plus grands, bois de construction ; il a souvent jusqu'à quinze pieds de circonférence. Chaque arbre donne environ trois livres d'un camphre léger, friable et tris soluble, qui se dissipe à l'air, mais beaucoup plus lentement que celui du lapon. Le camphre se trouve dans l'arbre sons la forme d'one cristallisation' concrète. L'huile de camphre est produite par une autre espèce d'arbre. Le benjoin est la gomme ou résine d'une espèce de sapin. Le casia, sorte de cannelle grossière, se trouve dans Tin* térieur du pays. Les rotangs sont exportés en Europe pour servir de cannes. Le coton de soie abonde ; sa flnesse, son lustre, sa douceur, le rendent à la vue et au toucher bien su-
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périeur au produit de l'industrieux ver à soie ; mais il est bien moins propre au rouet et au métier, à raison de sa fragilité ou de sa petitesse. 11 ne sert qu'à rembourrer des oreillers et des matelas. L'arbre qui le produit pousse des branches parfaitement droites et horiiontales, toujours au nombre de trois, de sorte qu'elles forment les angles égaux â la même hauteur ; les rejetons croissent également droits, et les diverses gradations des branches conservent la même régularité jusqu'au sommet. Quelques voyageurs l'ont appelé l'arbre à parasol. Les cafeyers, qui sont en grand nombre à Soumâtra, donnent un fruit de médiocre qualité. Les ébéniers, les tek, les arbres de fer abondent dans les bois, et on exporte de Palembany des mâts de 66 pieds de long sur 7 de large.
Les chevaux sont petits, mais bien faits et courageux ; les vaches et les brebis y sont aussi de médiocre grandeur; les dernières viennent probablement du Bengale. Le buffle •st employé à quelques travaux domestiques. Les forêts nourrissent l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le tigre royal, l'ours noir, qui mange le cœur des cocotiers, la loutre, le porc-épic, des daims, des sangliers, des civettes et beaucoup d'espèces de singes, particulièrement un singe à menton barbu, le simia nemestrinat qui parait spécial à cette ile : le maiba ou tapir bicolore de Malacca {tapisuê indieu*) ; le giboo aux longs bras ou giàbon-lar, des antilopes noires à crinière grise, et des orang-outang.
Parmi les nombreux oiseaux, le faisan de Soumâtra est d'une grande beauté; les poules d'Inde y fourmillent, et il y en a dans le midi une espèce d'une hauteur extraordinaire, également conmie à Bentam. Vangang, ou l'oiseau rhinocéros, porte sur son bec une espèce de corne, c'est le casoar. Les rivières sont infestées de crocodiles et remplies de toutes sortes de poissons. On y trouve à Soumâtra le caméléon et le lézard volant. Le lézard des maisons court sur le plafond des chambres. Les Insectes y fourmillent et sont très importuns, particulièrement les termites destructeurs. L'hirondelle, dont on mange les nids, est aussi répandue à Soumâtra.
Les indigènes divisent Soumâtra en trois régions : celle de Balla, au nord, renferme le royaume d'Achem ou à*Aehim, et plus exactement Atchi, avec les principales vassales de Peder, de Pacem et de Delli ; l'intérieur de cette division est habitée par les Baitas ; elle se termine à la rivière de Siak, sur la côte orientale, et à celle de Siukol, sur la côte occidentale. La deuxième division est l'ancien empire de Menangkabou , comprenant , sur la côte orientale, les royaumes d^Iamty et d*Andragiri ; dans l'intérieur, le pays des Hedjangs et le reste de l'empire de Menangkabou ; et sur la côte occidentale , les pays de Baros, Tanapouli, 2Yatal et autres ; les possessions hollandaises de Priaman, de Padang, de Sillida, avec le royaume d'indapoura. La troisième division, nommée Balloum-Ary ou Kampang^ embrasse le sud-est de l'ile, où se trouve le royaume de Bancahouto ou Bencoulen, avec un établissement que fondèrent les Hollandais ; le pays des Lampoungs et le grand royaume de Paiembang,
Les changements politiques qui se sont introduits chez les naturels , et les conquêtes des Hollandais , ne nous permettent pas de suivre ces divisions qui n'existent plus qu'en partie : ainsi les Anglais ont cédé Bencoulen aux Hollandais; et ceux-ci dominent sur le ci-devant empire de Menangkabou, le pays des Lampougs et le royaume de Paiembang.
Dans la partie indépendante, qui se divise en plusieurs Ëtats , nous citerons principalement le royaume d'Achem, celui de Siak et la confédération des Battas. Le royaume d'Achem comprend l'extrémité septentrionale de l'ile , et s'étend sur la côte orientale depuis le cap Achem jusqu'au cap Diamonda, en français Diamant ; au sud-est, il continue au pays des Battas. Vers la un du seizième siècle, les Achémais étaient le peuple le plus puissant de la Malaisie; ils comptaient parmi leurs alliés plusieurs nations commerçantes depuis le Japon jusqu'à l'Arabie ; leur marine se composait de plas de cinq cents voiles ; enlln leur empire comprenait presque la moitié de Soumâtra et une grande partie de la péninsule de Malacca. Ils ont perdu leur prépondérance vers le milieu du dix -septième siècle, lis sont gouvernés par un sultan dont le pouvoir est héréditaire. L'état d'Achem comprend un grand nombre de principautés gouvernées par des radjahs; celles de Pédir pt de Sinkel sont les plus considérables. Plusieurs petites iles dépendent également de
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ce royaume. Mais l*nnarchie qui règne souvent dans cetKtat peut fuiic con^iilorei comme indépendants la plupart des radjahs. La capitale est Achtm, sur la rivière du même nom, à une lieue de la mer, qui y forme une rade vaste et sûre. Elle contient huit mille maisons construites en bambou et soutenues sur des pilotis de trois pieds de hauteur, destinés à les préserver des inondations subites. Ces habitations n'étant pour ainsi dire que des cabanes , semblent ne devoir renfermer au plus qu'une population de dix-huit à vingt mille individus... Elles sont dispersées au milieu d'uue vaste forêt de cocotiers, de bambous et de bananes , au milieu de laquelle coule une rivière couverte de bateaux qui sortent de la capitale au lever du soleil et y rentrent le soir... En sorte qu'on arrive dans la rade sans se douter qu'on entre dans une ville.... Le Battak ou le pays des Battas, qui confine avec le royaume d'Achem et le territoire hollandais , occupe une longueur de cinquante lieues et une largeur de quarante.... Ce pays, couvert de foiéts impénétrables, est divisé en plusieurs districts qui forment une sorte de confédération.... f^arous ou Barous, sur la côte occidentale, est le plus important marché du pays; TanupouH, avec un port superbe, en est la seconde place de commerce... Les Battas parlent une langue remplie de mots inconnus aux Malais de la côte. Us admettent trois grands dieux : Battara^CouTon , qui règne aux cieux ; Sorxe-'Pada , le dominateur des airs , et Mangalia^Boutang , le roi de la terre... Ils croient à une vie future et à une espèce de purgatoire... Ils savent faire de la poudre et se servir des armes h feu... Us mangent la chair des criminels et celle des prisonniers de guerre trop grièvement blessés pour pouvoir être vendus. Ce qu'il y a de remarqutbje , c'est que ce peuple n'est anthropophage que dans les cas déterminés par la loi.... Jadis ils étaient dans l'usage de manger leurs parents devenus vieux ; aujourd'hui cette coutume barbare est abandonnée. Les femmes des Battas sont chargées des travaux de l'agriculture. Un mari achète sa femme et peut la vendre avec ses enfants. Les Battas offrent le mélange le plus singulier des mœurs civilisées et des coutumes féroces. Presque tous savent lire et écrire , et s'acquittent avez zèle des devoirs de l'hospitalité. Ils forment une population d'environ deux millions d'individus.
Dans la partie hollandaise , le gouvernement de Padang se compose d'un vaste territoire autour de la ville de ce nom, résidence du gouverneur hollandais.... Les Hollandais formèrent cet établissement vers le milieu du dix-septième siècle. On estime que sa population est de dix mille individus. Bencoulen, ville de huit mille habitants , en dépend.
Le Honangliabou , grande plaine découverte , entourée de collines , où Ton compte , dit-on , douze mille exploitations d'or, situé presque au centre de l'Ile , était le siège d'un grand empire auquel Soumàtra presque tout entière était soumise ; mais les dissensions qui divisèrent les habitants à propos de la religion ont favorisé les Hollandais dans leur projet de réduire ce pays à l'état de tributaire. Pandjarrachoung et Menangkabau sont les plus grandes villes. Le royaume de Palembang, avec la ville du même nom, le pays des Lampoungs , après avoir été dépendants des sonvernins de Java, le sont devenus des Hollandais.... On pourrait aussi considérer comme dépendants de la Hollande le pays de Pa#«ouinaA , gouverné par des chefs qui forment une sorte de confédération. Les habitants du Poêioumah sont en général remarquables por leur force athlétique , par leur adresse et leur humeur belliqueuse.... Un autre pays qui reconnaît la suprématie politique hollandaise , est celui des Redjangs , divisé , de même que le précédent, entre plusieurs chefs.... Ils témoignent la plus grande vénération pour les tombeaux de leurs ancêtres : ils croient que les âmes des morts passent dans le corps des tigres ; aussi ces animaux peuvent-ils les dévorer impunément. (Extrait du Prieii de géographie universeile , de M«ilte-Brun, édition de 1841.)
Ou>Tiiges consultés : Navigations deê Normands ^ par M. Estancelin , contenant le Journal du xogage des frères Parmentier. — Recueil des Poésies de Jean Parmentier et de Pierre Crignon. ( Une partie de ces poésies se trouve manuscrite à la Bibliothèque royale ; mais elles paraissent avoir été copiées dans le recueil imprimé.) — Recueil de Ra^ «tuio, etc., etc.