‹ Les navigateurs français; histoire des navigations, découvertes, et colonisations françaisesChapitre 9 sur 27 · BOIS-LE-COMTE · texte numérisé non relu

BOIS-LE-COMTE

VIC6- AMIRAL DE l'eXPÉDITION FRANÇAISE AU RRÉSIL.

On a pu voir dans un autre ouvrage , dont celui-ci n'est en quelcpie sorte que la suite * , ce que fut Nicolas Durand de Villegagnoii comme marin militaire , comme chevalier et commandeur de Malte, comme vice-amiral de Bretagne, et même comme dcrîvain et controvei-siste. On ne reviendra pas ici sur les phases de sa vie militaire; mais le dessein que Ton a de présenter dans ce livre un tableau assez complet des principales navigations et colonisations des Français^ bien quç sous la forme biographique, oblige à revenir ici sur ce personnage à qui , s'il eût eu plus de suite, moins de versatilité dans les idées, plus de prudence et moins d'imtation de caractère, la France devrait aujourd'hui peutêtre la plus belle et la plus vaste colonie de l'Amérique du Sud.

Le Brésil fut fréquenté par les Français cinq ans à peine après que le Portugais Ctibral, favorisé par le hasard d'une tempâte, l'avait découvert, sans esprit de recherche comme sans plan de conduite

• Les Marins illustres de la France.

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aiTÔto d'avance. En 1555, le Portugal n'avait encore acquis que des droits fort contestables, et dont le principal fondement était une donation anticipée du pape, sur cet immense pays, quand le vice-amiral de Bretagne , Nicolas Durand de Villegagnon , dont la conscience incertaine comme la bouillante imagination flottait du catholicisme au protestantisrpe, et que Ton a pu même soupçonner d'a^abaptismei manifesta le désir de se séparer dun monde où son ampur-propre trouvait de fréquentes occasions de misanthropie , et d'aller fonder quelque établissement dans des terres lointaines, au milieu des sauvages. Il parla de son projet à Gaspard de Coligny, alors amiral de France, qui y vit un moyen de préparer un asile aux protestants que Ton commençait à persécuter en France, et engagea le roi Henri lï, dont il avait jus-?qu'à un certain point la confiance , à ne point refuser son aide à ce qu'un hoipme aussi entendu que passait pour l'être Yillega-r gnon méditait d'accomplir. Henri H aimait la marine i il avait à cœur aussi la gloire de la France ; il donna les mains à ce projet et fournit à Villegagnon deux beaux navires du port de deui^ c^nts tonneaux chacun , bien armés et chargés de rparcbaqdises , un hoqrquin de cent tonneaux portant des vivres et des muni-r tions, et dix mille francs, monnaie et valeur du temps, pour faire son voyage. Plusieurs gentilshommes voulurent être de l'expédition que commandait un chevalier aussi renommé que l'était Villegagnon. Le 12 de juillet 1555, on fit voile duHavrede-Grâce , par une belle mer, le vent soufflant au nord-est d'une manière très favorable au voyage. Mais, dès le lendemain, il changea, vint au sud-ouest, et força les navires à relâcher sur la côte d'Angleterre , pour attendre que la tempête se fût apaisée ; comme il persistait à se montrer contraire au voyage d'Amérique, on résolut de retourner en France et d'aller se réfugier à Dieppe. La tourmente était accompagnée d'une pluie pareille à un déluge, qui hionda le navire amiral au point qu'en moins d'une demiheure on eut à se délivrer de plus de quatre cents seaux d'eau. Ce ne fut pas sans gi*ande peine que les navires , qui tiraient deux

brassées cl demie, entrèrent dans le havre de Dieppe , qui n'avait que trois brassées de profondeur , et cela pendant que les flots soulevés semblaient encore les repousser ; heureusement les Dieppois (selon leur coutume louable et honnête, remarque la chronique) se trouvèrent en si grand nombre pour hâler les navires , que le 17 du mois on était à Fabri dans le port. Assez bon nombre de gentilshommes, qui s'étaient naguère embarqués au Havre-de- Grâce, estimèrent qu'ils avaient suffisamment afirontés les vagues, n'en demandèrent pas davantage, et accomplirent, comme dit encore la chronique , le proverbe : (( Mare vtdit et fugxl ; il a vu la mer et il a fui. » Des soldats et des ouvrière furent aussi dégoûtés par ce contre-temps , qu'avait sans nul doute accompagné un violent mal de mer, et ne voulurent plus quitter le pays. On resta trois semaines à Dieppe , dans F attente d'un vent propice, et occupé au soin de se radouber. Le vent ayant de nouveau soufflé du nord-est , on remit à la mer , se flattant toujours de s'éloigner de la côte et de gagner la haute mer ; il semblait que le temps fût conjuré contre cette expédition ; il redevint encore défavorable , et il fallut rabattre sur le Havre-de-Grâce , d'où l'on était primitivement parti. On y resta jusqu'au 14 août, priant Dieu d'apaiser la fureur des vents et des flots, et , pour la troisième fois, ce jour-là, on appai*eilla pour l'Amérique, par un ciel et une mer qui promettaient des faveurs assez prolongées. On sortit de la Manche, on doubla la pointe de Bretagne, on dépassa le golfe de Gascogne' et de Biscaye ; les côtes d'Espagne, de Portugal, le cap de Saint- Vincent et le détroit de Gibraltar; on entra dans les eaux qui baignent la côte occidentale d'Afrique; les îles Açores furent laissées en arrière , et vingt jours après le troisième embarquement, on se trouva à portée de canon de l'île de Ténérifffe, l'une des Canaries qui étaient successivement venues en la possession des Espagnols. Mais la France, à cette époque, était en guerre avec l'Espagne, et c'était justement dans l'année où une flotte d'armateurs de Normandie , commandée par d'Espineville d'Harfleur, faisait éprouver une célèbre défaite à la flotte flamande et

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hollaudaise de Charles-Quint * . On n'était pas encore bien sûr , a ce qu'il parait , dans ce temps , que Ténériffe fût occupé par les sujets de ce puissant empereur et roi ; car on s'était approché de Tîle avec confiance , pour y jeter l'ancre et y prendre de l'eau et des vivres. Tout à coup une enseigne i-ouge fut déployée du haut d'une belle forteresse située au pied d'une montagne , et ce signal fiit appuyé de trois coups de couleuvrine , dont Tun perça le navire vice -amiral de Texpédition française. Le plus grand calme , accompagné d'une extrême chaleur, régnait sur Tonde ; il semblait s'opposer à ce qu'on s'éloignât de ce lieu ennemi; les navires furent bonne contenance; lii où Villegagnon était, ou devait s'y attendre : car ce ne fut jamais par le courage et l'habileté du marin et du guerrier qu'il pécha. Homme d'instantanéité , il eût été capable , dans un moment d'inspiration , des coups les plus extraoi*dinaires , les plus romanesques. 11 s'embossa , canonna si vigoureusement la ville voisine que nombre de toits furent défoncés et plusieurs maisons entièrement détruites ; c'était une panique générale sur la côte ; on voyait les femmes et les enfants qui s'enfuyaient à travers champs , si bien que peu s'en fallut que les Français ne missent leurs embarcations à la mer pour ojKîrer une descente et faire leur Brésil en cette belle île. Villegagnon n'avait eu qu'un seul de ses hommes blessés, quand il jugea convenable de s'éloigner de Ténériffe et de s'approcher des côtes du continent africain. 11 poursuivit sa route par un bon vent , dépassa le cap Blanc , et arriva à la hautem* du cap Vert , où ses équipages commencèrent à souffrir extrêmement de la chaleur qui coirompait l'eau, dont on était pourtant dans la nécessité d'user pour désaltérer la soif la plus ardente. Par suite, une fièvre épidémique répandit son souffle empesté sur le navire amiral , à bord duquel il n'y eut bientôt plus que dix hommes valides des cent qui le montaient. Villegagnon se vit contraint de se retirer sur le second de ses navires qui , plus heureux que

' Voir la 3"*« édiliun de notre Histoire maritime de France, tome I.

le premier, avtiit été entièrement épargné par les maladies et la contagion. Le vent cessa de se montrer favorable; les calmes et la bonace pesaient le jour sur les navires, et le soir il s'élevait d'impétueux tourbillons de vent accompagnés d'une pluie infecte qui , au rapport de la relation , faisait naître soudain et partout de gi*osses pustules sur le coi*ps de ceux qu'elle atteignait.

Un vent du sud-ouest, quoique contraire à la navigation qu'on se proposait, vint toutefois rafraîchir et reposer les équipages, et, lui obéissant , on se laissa aller à côtoyer la Guinée en s' approchant de la zone torride , « qui fut trouvée si tempérée , que personne n'eut besoin de se débarrasser de ses vêtements par excès de chaleur. » On passa la ligne près de l'île Saint-Thomé, qui est juste à l'équateur. Toujours cédant au vent, pour trois cents lieues que les navires auraient eu à faire en droite ligne, ils en firent mille à quatorze cents, et ils se trouvèrent beaucoup plus près du cap de Bonne-Espérance que du but de leur voyage. Dans les parages où ils voguaient ainsi, contrairement à leurs désirs, il y avait comme plusieurs couches supei*posées de poissons de toutes sortes, albécores ou thons, marsouins, dauphins, dorades, baleines, etc., sur lesquels on eût dit, suivant l'expression de la chronique, qu'ils allaient assécher ; et, pendant ce temps, d'autres poissons, ayant des nageoires particulières qui leur faisaient l'office d'ailes pour s'élever un peu et se soutenir un moment au-dessus de la mer, volaient par bandes pressées autour des navires. L'eau potable vint à manquer, et l'on fut réduit à s'humecter le gosier avec une eau si corrompue que Ton se fermait les organes de la vue et de l'odorat pour se la porter aux lèvres. Il semblait que, de contre-temps en contre-temps, de perplexités en perplexités, ce voyage ne dût jamais finir ; on avait été porté à environ de neuf cents à mille lieues des contrées que l'on prétendait atteindre. Après tant d'alternatives, le vent finit par souffler favorablement et d'une manière assez suivie pour que, le 20 octobre, on reprît la pleine mer. On eut connaissance de l'île de l'Ascension, qui réjouit beaucoup les yeux et le cœur des équipages, parce qu'elle leur

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indiquait à quelle distance ils étaient de T Amérique; les uavii^es ne purent rapprocher plus près que d'une lieue. Un dimanche matin, 3 novembre, on aperçut l'Amérique elle-même, et Ton se trouva, par les vingt degi-és, dans le voisinage d'un lieu que les naturels appelaient Paroïfra, et où les Portugais avaient commencé à s'établir au milieu d'ime nation en guerre mortelle avec les Indiens qui allaient entrer dans l'alliance des Français. Ce n'était point là qUe Villegagnon avait l'intention de coloniser. Il rangea la côte jusqu'à environ quatrié-vingts lieues, et parvint, le 10 novembre 1555, à un golfe superbe que les Indiens appelaient Ganabarra et qui n'était autre que la baie , depuis si fameuse, de Janeiro, ainsi nommée par les Portugais qui la découvrirent uti premier janvier. Ce fut là que les Français débarquèrent, en rendant à haute voix au Seigneur des actions de grâces. Cinq à Six cents sauvages entlèl^ement nus les reçurent sur le rivage avec de grands sîgties de satisfaction, allumant des feux de joie et témoignant par mille gestes qu'ils comptaient bien sur les amis qui leur venaient pour les défondre contre leurs ennemis, particulièrement contre les Portugais. Le lieu était admirable à voir avec sa baie si spacieuse que tous les navires du mondé auraient pu s'y tenir en sûreté^ fet semée d'Iles toujours vierdoyanteâ ; il était facile à gardter en raison de son entrée relativement étroite et prise entre de hautes montagnes. Au miîlfeu de cette entrée large environ d'une demi-lieue, après avoir dépassé trots îlots, véritables écueils, se voit un rocher de cent pieds de longueur sur soixante de largeur. Villegagnon y fit construire à la hâte Un fort de bois qu'il garnît d'une partie de son artillerie, pour s'opposer à des tentatives ennemies, et il disposa son monde lét le reste de son at^tillerie dans un îlot plus long que lar^, et environné de roches à fleur d'eau, qui en était à peu près à une lieue, de peur que s'il se fui établi tout de suite en ten-e ferme, les sauvages n'en eussent profité pour entreprendre de piller ses marchandises. Le mouvement de la marée força bientôt Villegagnon à abandonner le rocher dont il avait d'aboiti pensé à faire

son principal point de défense, et il se retira entièrement dans Tilot distant d*une lieue de là, qui a pris son nom, et qui, par les écueils dont il est entouré, ne permettait pas aux naYii*es et même aux barques de s'en approcher plus près que la portée du canon, hormis du côté du port, lequel ne se trouvait pas en face de Tavenue maritime. Cette île étant commandée à ses extrémités par deux montagnes, Villegagnon fit construire sur chacune d'elles une maisonnette, et sur un rocher d'une soixantaine de pieds de hauteur, au centre de sa colonie, il fit dresser sa propre demeure moitié en ten'C, moitié en charpente, avec des espèces de boulevai-ds sur lesquels on plaça son artillerie. De côté et d'autre du rocher, dans des endroits que Ton aplanit à cet effet, on constiiiisit une salle pour servir de temple et de réfectoire à la fois, et des cabanes couvertes d'herbes à la façon des sauvages, pour servir à loger quatre-<vingts hommes environ, formant dans le principe toute la colonie. Villegagnon baptisa le tout du nom de fort Coligny-en-la-France- Antarctique, bien que le nom de France-Arctique lui eût mieux convenu. A quatre à cinq lieues plus loin dans la baie, une autre ile ayant environ six Ueues de tour était habitée par les Indiens Tupinambas, alliés des Français.

Lorsque Villegagnon eut à peu près disposé son établissement, il pensa à renvoyer un de ses navires en France pour donner avis au roi et à l'amiral de Goligny de sa navigation, de son arrivée, et de tout œ qu'il avait fait depuis son départ du Havre-de-Grâce, ainsi que de ce qu'il. espérait faire pour la gloire de Dieu, et le service du prince, si on lui venait en aide. Sachant que Goligny devait être surtout l'âme de cette entreprise, et qu'il n'y avait pas d'avenir pour le nouvel établissement si l'on ne flattait l'humeur protestante de cet amiral, il écrivit des lettres particulières pour l'Église de Genève, qui avait adopté la réforme de Galvin, la priant de le secourir, de concourir de tous ses efforts à l'avancement de son dessein, et de lui envoyer des ministres et autres personnes instruites en la religion chrétienne pour en transmettre les doctrines aux sauvage^. Tandis que ces lettres étaient favorablement reçues

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des Genevois, et que Coligny pressait pai* correspondance Philippe de Corguilleray, seigneur du Pont, naguère son voisin à Châtillon-sui*-Loing, et maintenant retiré à Genève, d'entreprendre de conduire au Brésil tous les gens de bonne volonté qui se pi-ésenteraient, quelques événements de funeste présage commençaient à jeter le trouble dans File de Yillegagnon. Comme il arrive d'ordinaii*e dans les entreprises du genre de celles que ce pei*sonnage avait conduites jusque-là, les aventuriers et même les gens sans aveu ne manquaient pas au fort Coligny. Yillegagnon, réglant sa propre maison d'après des mœurs et des principes sévères, voulut réprimer leurs déportements au milieu des sauvages. Un truchement qu'il avait amené de Normandie ne s'accommoda pas de ce rigorisme, et trama un complot contre le gouverneur. Sa première pensée fut d'empoisonner celui-ci et ceux qui lui étaient attachés ; toutefois il fut détourné de cet odieux dessein, et se borna pour l'instant à soulever le mécontentement des ouvriers et artisans français, qui déjà ne se voyaient qu'à regret réduits à vivre dans l'île et à y travailler, sans qu'il fût possible de les dédommager de leur peine seulement par une nourriture suffisante. La traversée avait été si longue que l'on avait épuisé les vivres et la boisson ; au lieu de cidre et de biscuit il avait fallu, dès le premier jour, se contenter d'une mauvaise eau que l'on recueillait dans une citerne, et d'une certaine farine peu agréable au goût, qui était le produit d'une racine d'arbre. Le chef des mécontents proposa à ceux-ci de passer sur la terre ferme pour y vivre en liberté au milieu des sauvages. Étant tombé d'accord avec eux sur ce projet, il leur expliqua que le meilleur moyen pour l'exécuter, c'était de mettre le feu au fort ; mais quelquesuns lui ayant fait observer que l'on perdrait ainsi une gi'ande quantité de maichandises et de choses précieuses dont on pouvait s'emparer, on parut s'arrêter à l'idée d'un pillage, précédé du massacre de Yillegagnon et de ses dévoués pendant leur sommeil. On s'en ouvrit à trois Ecossais qui étaient spécialement attachés à la garde du gouverneur, et que Yo\\ essaya de séduire;

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mais ils lie se laissèrent pas tetiter, et dévoilèrent le complot.

Quatre de sconspimteurs ftirent aussitôt an'êtés et mis aux fei*s ; l'un se noya, un second s'étrangla, et les deux autres se virent réduits à un travail d'esclaves. L'instigateur du complot s'était enfui sur le continent, où il fut plus tard l-ejoint par deux ouvriei-s et où il vécut plusieurs années occupé à exciter les sauvages, au milieu desquels il vivait, contî-e les Français, cherchant môme à leur persuader, quand ils étaient atteints de quelque épidémie, que c'était Villegagnon qui les faisait mourir. Il réussit à inspirer aux indigènes des idées si hostiles, que si le fort Coligny eût été construit sur le continent, ils se ftissent rués dessus, et qu'il fallut tout l'appareil de guerre déployé dans l'île pour les contenir dans le respect et la crainte. Outre ces embarras qu'on lui suscitait, l'établissement de Villegagnon était exposé d'un moment à l'auti-e à une attaque des Portugais. Les secours et les renforts que l'on attendait de France et de Genève devenaient Une nécessité de plus en plus pressante.

Tandis que les Genevois, animés de l'esprit de Calvin, faisaient leurs dernières dispositions pour aller s'embarquer à Honfleur, trois navires étaient armés dans ce port aux dépend dû roi Henri 11, par les soins d'un neveu de Villegagnon, nommé de Bois-Lccomte, qui fut élu vice-amiràl de l'expédition. Le premier, nommé la Petite-Roberge, portait, avec la pekonnfe dU vice-amîral, quatrevingts individu^, tant soldats que matelotfe; le second, qui avait pris le nom de son capitaine, la Ro$èe, portait quatre-vingt-dix pei-sonnes, au nombre desquelleis cinq jeunes tilles et une femme d'âge pour les gouverner, qui furent les premières Françaises que l'on vît au Brésil; le troisième, nommé la Grande-Roberg^ , avait pour capitaine Sainte- Marie, dit l'ËplUe, et portait cent vingt hommes, parmi lesquels se trouvait Jean de Lért, natif de la Margelle, en Bourgogne, zélé calviniste et narrateur plein d'intérêt, mais aussi pleîtt de passion , de cette seconde expédltlott au Brésil. Là majeure partie de ceux qui la composaient, moins les équipages, étalicnt les calvinistes arrivés de Genève. Le 19 novem-

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bi'D 1556> le vice-amiral Bois-Lecomte donim le signal du dt^part^ et les voiles furent déployées au bruit du canon^ des li'onîi>eltes, des tambours et des fifres ^ selon la coutume des bâtiments de Ruerre qui allaient en voyage. Tout ftit au mieux jusqu'aux Canaries : plusieurs matelots voulurent mettre pied à terre dans lune de ces îles pour y faire quelque butin; mais les Espagnols les ayant aperçus de loin, accoUrureht sur le rivage et les empéchèi*ent de descendre. Le 16 décembre commença une série de tempête s et de mésaventures qui ne devait pas rendre moins longue et pénible la navigation de Bois-Lecomte que ne Favait été celle de Villegagnon. Elle fut marquée aussi par des l'encontres de bâtiments étrangers que Ton attaqua souvent et que Ton pilla d'une manière très déloyale y mais malheui^eusement très en usage alors entre les navigateurs de toutes les nations, que eelles-€i fiissent amies ou ennemies. Quand on se sentait le plus fort, dit Léri, el qu'on faisait renconti'e de quelques navires marchands, on feignait d'être dans im grand besoin de vivres, en raison des obstacles que les tempêtes et les calmes plats avaient pu mettre à ce qu'on abordât dans un lieu secoturable, et Ton demandait un partage de vivres en offrant de le payer. Mais, sous ce prétexte, on n'était pas plutôt parvenu à mettre le pied sur le navire avec lecfuel on s'était abouché, que celui-ci était dépouillé de tout ce qui y semblait beau et bon aux pillards. Les bâtiments espagnols et portugais, qui d'ordinaire étaient de riches proies, couraient surtout les plus grands risques, et étaient traites avec d'antani moins de pitié, que si le hasard leur donnait le dessus, ils n'en montraient eux-mêmes aucune. Les capitaines, maîtres, soldats et matelots des navii-es placés sous les ordres du viee-amîral Bois- Lecomte étaient poiu* la plupart Normands, et, comme ceux de cette province ne le cèdent à personne sur mer, dit encore Lérî, ils mettaient tout en faite devant eux, et auraient osé, s'ils l'eussent rencontrée, livrer combat à l'armée navale du roi de Portugal. Au mois de février 1557, par un vent du nord-uord-est, l'expédition passa la ligne en se livrant à des céréiDQnies qui n'a-

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valent plus rien de chevaleresque , comme au temps des frères Parmentier. Les matelots plongeaient dans l'eau ceux qui n'avaient point encore visité ces parages, leur donnaient la bascule ou les attachaient au grand mât, leur faisant subir une espèce de martyre pour qu'ils gardassent mémoire de ce passage; néanmoins ceux qui avaient de l'argent se rachetaient de ces avanies en payant le vin à leurs compagnons de voyage. Puis l'observateur, tel que l'était Léri, s'abîma de nouveau dans la contemplation de ces splendides mers intertropicales où chaque vaisseau, dans son éblouissant sillage, semblait traîner après soi deux longues et larges ailes étincelantes, et où des infinités de phosphorescences capricieuses se jouaient, comme de scintillantes myriades de petites lames d'or et d'argent sur une écharpe onduleuse dont les deux bouts se seraient perdus dans les cieux. Tout paraissait encore si étrange aux navigateurs dans ces mers, qu'ils se sentaient disposés à voir soudain surgir, d'entre une foule de poissons curieux de formes et riches de diaprures, les fabuleuses et enivrantes syrènes de l'antiquité. Le 26 février 1557, à la grande joie des équipages et après être resté près de quatre mois sur mer sans mouiller en aucun port, on découvrit la terre du Brésil, ainsi nommée par les Français, disent nos vieux auteure, du bois qu'ils en tiraient ; nom qui a prévalu sur celui de Santa-Cruz que les Portugais lui avaient donné. Quelques coups de canon furent tirés pour avertir les indigènes de l'arrivée des étrangers, et Ton en vit aussitôt un gi'and nombre accourir sur le rivage. Les Français ne savaient ce qui devait le plus les étonner, ou de ces hommes entièrement nus, peints et noircis par tout le corps, ayant tous la lèvre inférieure coupée pour y accrocher une grande et ronde parure verte, ou de la nature géante et si profondément fournie de cette terre dont les herbes étaient hautes comme des arbres d'Europe, et dont les forêts, vierges comme à la naissance du monde et produisant sans culture les plus énormes végétaux, servaient d'asile à des milliers d'animaux du plus bizarre aspect et à des oiseaux éblouissants par leur plumage. Cependant, comme quelques gens

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clos équipages, qui étaient déjà venus de ce cùlé, reconnurent les naturels de cette pai-tie du Brésil pour être les Margajas alliés des Portugais et ennemis des Français, on ne se risqua pas au milieu d'eux, malgré tous les signes amicaux qu'ils faisaient, de peur d'être assommé, mis en pièces et mangé à belles dents. A neuf ou dix lieues de là, les trois navires, rangeant la côte, se trouvèrent devant le fort portugais nommé Spiritus-Sancto. Les gardiens de ce lieu ne reconnaissant pas les gens de Téquipage pour être de leurs compatriotes, tirèrent trois coups de canon sur les navires français ; Bois-Lecomte les leur fit rendre, mais de part et d'autre on ne se fit aucun mal. On côtoya ensuite un lieu nommé alors Tapemeri et le pays des Caraïbes. Au delà de ce pays, il y avait une terre longue d'environ quinze lieues, habitée par des sauvages étranges et farouches nommés les Ouetaeas, qui étaient aussi légers et rapides à la course que les cerfs et les biches; ils se laissaient croître les cheveux jusqu'aux jambes, contre l'habitude des autres nations du Brésil, qui se les coupaient par derrière ; ils mangeaient la chair crue, avaient un langage particulier, et n'entretenaient que des relations fort inquiètes et menaçantes avec leurs voisins, même sous le rapport du trafic; Ainsi, quand un Indien margaja avait quelque échange à faire avec un Ouetaca, il venait d'abord déposer sa mai'chandise sur une pierre servant de limite ; puis se retirait à distance, laissant à son tour rOuetaca s'approcher de la pierre, y prendre l'objet déposé et en mettre un autre à la place. Mais l'échange n'était pas plutôt consommé et la trêve rompue, que l'Ouetaca, croyant avoir suffisamment satisfait à la bonne foi, aurait volontiers couru après celui avec qui il avait trafiqué, pour le tuer et le piller. Les trois navires passèrent à la vue d'un autre pays voisin nommé Makhé, où de Léri s'émerveilla fort de voir sur le bord de la mer une grosse roche en forme de tour, qui jetait un si radieux éclat aux rayons du soleil, que beaucoup pensaient que c'était une sorte d'émeraude; et, de fait, les mariniers, tant portugais que français, l'appelaient l'émeraude de Makhé; mais elle était inabordable, à

cause des mille écueils qui l'entouraient. Comme on avait jeté V^pqre près de là, devant trois petite^ îles dites aussi îles Makhé, une tempête s'éleva si furieuse, que le câble d'un des navires lut rompu, et qw le bâtiment, porté vers la côte, parut près de s'y briser et dP voir tomber son équipage à la merci des sauvages. Maître, pilote et matelots cmyant que c'en était fait d'eux, poussèrent par trois fois un cri de désespoir. Heureusement que quelques-tuns, ayant gardé plus de s^ng-froid, s'empressèrent de jeter une autre sipcre qui tint bon et sauva le navire. La tourmente étant apaisée, on continua à ranger I9 côte et l'on arriva au cap Frio, op les navires mouillèrent dans up bon port. Au premier signal de leur canon l'on vit accourir sur le rivage les Indiens Tupipaufibas, alliés et confédérés des Français, qui reçurent les nouyeaux venus avec de grandes marques d'amitié, et leur donnèrept des nouvelles de Yillegagnon qu'ils nomn^^ient Payoolas. (.es bâtiuients ne firent qu'un court séjour au çap Frio, et, le 7 mars 1557, ils entrèrent dans la baie de Rio -r Janeiro, où ils échangèrent des saints avec le fort Coligny. On les laissa eu sûreté dans un havre ; puis chacun de ceux qui les montaient mit son petit bagage dans les cha-r loupes et alla descendre dans l'île où Yillegagnon s'était établi.

Le gouverneur parut faire un très cordial accueil à Philippe de Corguilleray, sieur du Pont, qui an^enf^it les calvinistes genevois i et, si l'on en doit croire Jean de \.én , dont il ne faut pas accepter le récit sans ex^inen , non plus que celui des autres écrivains caW vinistes, personne d'abord u^ se ntontra plus partisan de l'Église dite réformée, que Yillegagnon lui-même. A l'entendre, c'était un asile qu'il préparait aux protestants persécutés de. toutes les nations, pour que ni le roi de France ni l'empereur Charles-Quint ne pussent les empêcher de suivre les inspirations de leur conscience. Et, pour le fait de la pratique, il faisait lui-même le prêche et se montrait fort disert controversiste , non alors contre les huguenote, mais pour eux. Tout le monde le voyant si fervent se prêta, dans le commencement, assez volontiers à l'œuvre de colonisation, plus peut-être par zèle pour le calvinisme que pour la métropole.

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Des homines appartenant à des famillos do distinction, et Jean de Léri entre eux, se livrèrent, dans rintérét commun, aux plus pcniibles travaux , comme de porter de la terre et des pierres pour achever la construction du fort Coligny. C était pour chacun uni^ œuvre pie ; chacun croyait porter sa pierre de fondation à une espèce de temple de Jérusalem calviniste que les foudres et les colères de Rome et de ses partisans ne pourraient atteindre. Bien-( tôt pourtant elles traversèrent les mers et s'étendirent jusque-là ; Villegagnon , sur de pressants avis que lui avait fait , dit-on , par-» venir le cardinal de Lorraine , tourpa tout à coup ses antipathies du pape à Calyip , et au lieu du prêcha et des oraisons selon la réforme de Genève , dont il donnait naguère l'exemple , il se répandit en mépris et en iqjurea contre les innovations des hugu^ots. Ceuxci, et, à leur t^te, le ministre protestant lUcher, s'étant plaints amèrement de son changement' de religion at dp sa conduite eu-, vers eux , probablement même ayant trame uq complot pour se débarrasser de sa personne et s'emparer du fort , Villegagnon leur iuUma, pour toute réponse, Tordre de sortir au plus vite de Tile entière. Il y avait huit mois environ qu'ils y étaient amyés, quand cet ordre rigoureux les obligea de se retirer en terre ferme, en attendant qu'un navire du Havre-de-Grâce , venu deniièrç-? ment pour prendre un chargement de bois de Brésil , et avec lequel ils étaient entrés en an'angement , fût prêt à retourner en France. Ces infortunés , parmi lesquels était Jean de Léri, restèrent là deux mois entiers, vivant presque continuellement au milieu des sauvages. Enfin ils partirent du Brésil au mois de janvier 1558, avec le regi*et de n'avoir rien accompli et la pereuasion que, si la division ne s'était pas mise entre eux et le chef de la colonie, on aurait bientôt régné sur toute cette belle contrée de l'Amérique méridionale que déjà Ton avait saluée , quoique improprement , comme on l'a vu, du nom de France Antarctique.

Les périls et les maux que les calvinistes avaient eu à essuyer en venant n'étaient rien comparés à ceux que leur ménageait le i'etour. 11 fut fécond en scènes tragiques. La soif la plus dévorante,

la plus cinielle fomine poursuivirent ces infortunés, au point qu'ils en furent réduits à ronger le bois du Brésil qui composait la cargaison , ainsi que des cornes de lanternes grillées ; au point même que le capitaine du navire avoua qu'il avait eu l'horrible pensée de faire mettre à mort un des passagers pour nourrir les auti-es. Enfin y le 24 mai 1558 ^ après des tourmentes qui plusieurs fois avaient failli engloutir le bâtiment corps et biens ^ les malheureux, gisant exténués sur le tillac, sans pouvoir remuer d'aucun membre, aperçurent les côtes de la Basse-Bretagne; mais, comme à maintes reprises déjà durant la route , ils avaient cru voir des terres souriantes, qui bientôt s'étaient évaporées en trompeurs mirages, ils furent longtemps sans avoir confiance dans les paroles de la vigie qui, du haut de la hune, criait : (c Terre! terre! » On s'approcha pourtant de la côte et l'on détacha une chaloupe vers la baie d'Audierne pour acheter et rapporter des vivres. Quelques-uns de ceux qui avaient conduit cette embarcation , une fois descendus à terre , ne voulurent plus se remettre à la mer, criant que jamais ils ne se risqueraient à retourner dans ce maudit pays de famine. En attendant le retour de la chaloupe, on eut recours à quelques barques de pécheurs auxquels on acheta une partie des vivres qu'ils portaient. Les équipages affamés se jetèrent, dans le premier moment, avec tant de fureur sur ces barques , que les pécheurs épouvantés crurent que c'était pour les éfondrer et les engloutir. La chaloupe étant revenue de terre avec du pain , de la viande et du vin, chacun put commencer à réparer ses forces affaiblies. On leva Tancre pour aller à La Rochelle , mais , sur l'avis qu'il y avait des pirates qui croisaient sur la côte , on cingla droit vers le havre du Blavet en Bretagne , qui devait changer son nom en celui de Port-Louis , et où, dans ce moment, arrivaient grand nombre de vaisseaux de guerre, tirant leur artillerie et faisant les triomphants éclats d'une flotte qui revient victorieuse. Une foule de spectateurs étaient sur le rivage , qui , voyant le triste état des équipages et des passagers du navire marchand , aidèrent ceux-ci à se soute-

iiîr j)Our mettre pied à terre. On prescrivît aux nouveaux débarqués un régime sobre pour accoutumer leur estomac à reprendre peu à peu Tusage de la noumture; mais beaucoup n'en tinrent aucun compte , et plus de la moitié , qui avaient échappé à la famine, moururent d'avoir voulu satisfaire trop précipitamment leur vorace appétit; d'autres se trouvèrent ofliisqués de vapeurs étranges qui durant huit jours les tinrent comme étourdis et comme s'ils avaient perdu les organes de l'ouïe et de la vue. Jean de Léri, que l'on a déjà indiqué comme ne devant pas absolument être cru sur parole, prétend qu'au départ du navire, VîUegagnon avait remis au capitaine un coffret de lettres, parmi lesquelles se trouvait , à Tinsu des calvinistes , un mandement exprès au premier juge entre les mains de qui il tomberait en France, de retenir et brûler ceux-ci comme hérétiques; mais que le sieur du Pont, conducteur des Genevois, ayant eu connaissance de ce mandement par quelques gens de justice favorablement disposés pour la réforme , la mèche avait été éventée , et le coffret et son contenu remis à ceux-là mêmes contre qui ils étaient dirigés. Les calvinistes se rendirent du Blavet à Nantes, et là chacun prit son parti et sa direction suivant ses vues et ses intérêts. Au mois de juin de l'année précédente , Villegagnon avait renvoyé en France un de ses navires avec une riche cargaison de marchandises du Brésil et dix jeunes sauvages qui furent présentés au roi Henri II , et dont ce prince fit hommage à plusieurs grands personnages de sa cour. Pour exciter le zèle du jeune monarcpie en faveur de l'établissement français du Brésil, André Thevet, voyageur cosmographe et historien qui s'était un moment attaché à l'expédition, mais dont les récits sont très souvent entachés de mensonges et de fables grossières, lui avait apporté un plan du pays où , sur la terre ferme , on avait figuré un commencement d'établissement nommé Ville-Henri, en son honneur ^

* On p«at voir ce plan dans la Cosmographie universelle d'André Thevet, 2 vol. in-f*, I&75. Il est très probable, quoi qu'en aient pu dire les écrivains protestants, que ce petit commencement d'établissement en terre ferme, figuré seulement par quelques palissades et quelques canons en batteries, dut être fait par Villegagnon.

Cependant, Villegngnon, que Colîgny semblait vouloir abandonner et perdre depuis le retour des calvinistes, et qui ne recevait plus de nouvelles de la métropole, repassa de sa personne ep France, après quatre ans d'absence^ laissant à quelques sol4a|^9 à qui il promettait de ramener ou d'envoyer des secours^ la garde désormais impossible de son fort.

Les Portugais n'eurent pas eu plutôt connaissance ^n départ de Villegagnon, qu'ils résolurent de mettre promptement à exécution leur projet de s'emparer de l'établissement français de la baie de Janeiro. Mem de Sa, qui était à la tôte de la capitainerie portugaise de San-Vice»te, arma une flotte de vingt-deux bâtiments, sur laquelle il embai*qua deux mille hommes, avec de l'artillerie, des munitions et des vivres. Cette flptte entra dans la J)ai^, alla s'embosser devant l'île et le fort Coligny, et battit celui-ci de toute son artillerie. Les Français qui s'y trouvaient à peine au nombre de quinze , à cause de l'absence de plusieurs de leurs compatriotes restés en terre ferme dans J'iniprévoyanca (^ cette attaque, se défendirent avec le plus héroïque courage, pendant ving|t-un jours. Enfin exténués, manquant de vivres et de piunitions, désespérant désormais de recevoir des secours, ils se disposaient à parlementer, quand Mem de Sa fit mettre pied à terre à son monde, et livrer un assaut qui fut suivi de la prise et de la destruction du fort Coligni, l'an 1558. Une partie des Français furent massacrés, les autres se sauvèrent parmi les sauvages pour y mener la plus misérable vie. Telle fut l'issue d'une entreprise qui, avec un peu de conduite et sans les malheureuses dissensions religieuses du temps, aurait pu procurer à la France, au détriment du Portugal, la plus belle de ses colonies, et acquérir à Villegagnon la gloire d'un des plus grands fondateurs et colonisateurs qui jamais aient existé. Les protestants, par leur caractère tracassier, inquiet et toujours disposé alors à la dispute, furent pour une bonne part dans Tinsuccès, quoique leurs écrivains ne l'avouent pas. Ils se répandirent en écrits injurieux contre Villegagnon, le ministre picher surtout, et l'on vît paraître nombre de libelles et de satires

tant en vers qu'en prose, portant pour titres : V Étrille de Nicolas Durand, dit le chevalier de Villegaignon ; la Suffisance de Villegaignon; VEspotisette des armoiries de Villegaignon , pour bien faire luire la fleur de lys que l'Etrille na point touchée^ etc. Yillegagnon était homme de bon et vigoureux sty^e, maniant la langue latine aussi bien que la française ; il prouva à ses ennemis d'un nouveau genre, qu'il valait autant la plume que Tépée à la main, et ne se laissait pas plus battre par l'étendard de Calvin que par celui du prophète Mahomet auquel il avait porté de rudes coups comme chevalier et commandeur de Malte. Comme ses adversaires se cachaient pour la plupart sous l'anonyme, il leur fit en dernier lieu cette réponse : w Je dirai pour conclusion que s'il y a aucun homme d'honneur qui cuide avoir raison de se plaindre de moi, m'appelant ainsi que le devoir et raison ordonne, soit en ce royaume, soit dehors, me trouvera tout prêt à lui répondre, espérant faire de sorte que tout l'honneur et la justice sera de mon côté, et l'injustice du leur. C'est la dernière réponse que je veux faire à gens sans nom, pour n'être vu combattre que des ombres. »

> Ouvrages consultés : Anonymi Galli narratio navigationis iVicolai Villegagnoni» in iUam Americam provinciam qwB ultra equatorem ad tropicum tuque Capricomi extenditur ( dans la Collection des grands et des petits voyages). — Histoire des choses mémorables advenues en la terre du Brésil, sous le gouvernement de M. Villegaignon» Genève, 1561, in-12. — Navigation du chevalier de ViUegagnon es terres de l'Amérique méridionale, Paris, l557,in-8<*. — Discours de Nicolas Barré, sur la navigation de V illegagnon en Amérique . Paris, 1658, in- 8". — Histoire des voyages de Jean de JUry au Brésil. Première édit., 1578, et cinquième édit., IGll. — Les singularités de la France antarctique, par Thevet, et la Cosmographie universelle du même auteur (Thevet était catholique, et, partant, faTorable à Yillegagnon). — Les Trois Mondes, par La Popelinière. — Le Brésil, par M. Ferd. Denis, dans r£7fiti;er« pittoresque. — Histoires de V Amérique déjà citées pour les précédentes vies des navigateurs, et les autorités consultées j^our la vie de Villegagnoo» dans nos Marins illustrei.

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