‹ Les navigations d'UlysseChapitre 11 sur 24 · Tavolara “ " Fe. LL] par So M · texte numérisé non relu

Tavolara “ " Fe. LL] par So M

lef. p. 224 et suiv.)

une piste battue, sur laquelle les chars descendent vers la ville le bois du haut des monts. En approchant du bourg, ils voient une géante qui s’en venait puiser à la Source de l’Ours, à la claire fontaine où la ville s’abreuve : d’Antiphatès le Lestrygon, c'était la fille. On s’aborde ; on se parle : ils demandent le nom du roi, de ses sujets; elle, tout aussitôt, leur montre les hauts toits du logis paternel.

Mais à peine entrent-ils au manoir désigné qu'ils y trouvent la femme, aussi haute qu'un mont, dont la vue les atterre. Elle, de l’agora, s’emprésse d’appeler son glorieux époux, le roi Antiphatès, qui n’a qu’une pensée : les tuer sans merci. Il broie l’un de mes gens, dont il fait son diner. Les deux autres s’enfuient et rentrent aux navires. Mais, à travers la ville, il fait donner l'alarme. A l'appel, de partout, accourent par milliers ses Lestrygons robustes, moins hommes que géants, qui, du haut des falaises, nous accablent de blocs de roche à charge d'homme! : équipages mourants et vaisseaux fracassés, un tumulte de mort monte de notre flotte. Puis, ayant harponné mes gens comme des thons, la troupe les emporte à l’horrible festin.

Mais pendant qu’on se tue dans le fond de la rade, J'ai pris le glaive à pointe, qui me battait la cuisse, et j'ai tranché tout net le câble du navire à la proue azurée. J’active alors mes gens. J’ordonne à mes rameurs de forcer d’avirons, si l’on veut s’en tirer. [ls voient sur eux la mort; ils poussent, tous ensemble, et font voler l’écume... O joie! voici le large! mon navire a doublé les deux caps en surplomb; mais là-bas a péri le reste de l’escadre.

Les poètes et les géographes postérieurs connurent une Source de l’Ours, Artakié : à l’autre extrémité du monde antique, elle jaillissait sur la rive de la mer de Marmara, dans l’Ile aux Ours, “Apktov Nficoc, devenue pour nos marins actuels la presqu’ile Artaki, qu’une bande de marécages a soudée à la côte d'Asie Mineure.

! Pour les pierres des Lestrygons, cf. les pierres de la Crau dans la légende d’Héraklès et dans la réalité, Geogr. græc. min. Il p. 231.

La baïe d’Artaki, bien protégée de tous les vents du Nord, offrait un mouillage particulièrement commode aux marines primitives ; c’est même le mouillage typique pour elles, sous un petit promontoire, détaché de la grande île, avec une source abondante, qui était alors la source de l’Ours, Artaké. Cyzique, dans la plaine qui borde le détroit, fut la ville des colons grecs ; mais la source Artaké avait été célèbre parmi les premiers faiseurs d’épos et dans les vieilles légendes argonautiques ; £rdek ou Artaki est aujourd’hui un gros village, au fond d’une petite anse ouverte, sur une courte plage de sable.

Il est trop visible que ce site n’a rien à voir avec la rade close et la ville haute des Lestrygons :

Kyzikos, — disait Strabon (XII 8 11 et XIV 1 6), — est une grande île dans la Propontide, unie au continent par deux ponts : la ville du même nom est au bout des ponts, dans la plaine insulaire, contre la montagne. La montagne est le Mont des Ours, "Apxtuwy "Opoc, au-dessus duquel se dresse le mont Dindyme avec un temple de la déesse Dindyméné, fondation des Argonautes... Dans la même île des Kyzikéniens est le mont Artaké, couvert de forêts, avec un îlot de même nom qui se trouve au devant... Les Milésiens fondèrent Artaké et Kyzikos.

Dans nos mers occidentales, en travers des Bouches de Bonifacio, les Znstructions nautiques (n° 731 p. 143) signalent sur la côte sarde, près de l’anse de Parau, un promontoire et une source de l’Ours aussi renommés :

Dans le S.-E. de la pointe Parau, la côte présente quelques sinuosités sans importance jusqu'au cap d’Orso. Ce cap termine une montagne dénudée, haute de 130 mètres et portant le même nom, au sommet de laquelle sont des roches saillantes, disposées de telle sorte qu’elles représentent assez exactement la forme d’un ours, d’où le nom donné au cap.

Aiguade. — Dans l'angle Ouest de l’anse de Parau, près du village de ce nom, il y a une source où l’on peut faire de l’eau. Cette source a longtemps approvisionné l’archipel de la Maddalena ; cependant elle tarit quelquefois.

Cette aiguade de l’Ours est pour les marins importante à connaître” : les sources en cette région granitique sont clairsemées et peu abondantes. Le signal de l’Ours n’est pas moins utile sur cette côte très découpée, semée d'îles et de longues presqu’iles, dont les rades closes bordent la terre de Sardaigne, en face des îles Caprera, S. Stefano, Maddalena et Spargi. Les multiples fortifications et l’arsenal, que les Italiens ont construits dans ce passage, disent assez quel rôle il a toujours eu pour les communications entre la mer intérieure des Tyrrhéniens, qui se déploie à lorient, — du côté de l’aurore et du jour, — et la mer extérieure des Français et des Espagnols, qui s’enfonce à l'Ouest, vers le soir et la nuit. Quels que soient les thalassocrates qui voulurent posséder ou exploiter ces deux mers, 1l leur fallut toujours une station de refuge, d’attente et de surveillance en ce détroit. Il était, aux siècles derniers, infesté de corsaires barbaresques, contre lesquels les indigènes avaient sur tous leurs îlots et promontoires leurs Guardia Vecchia, Guardia del Turco, Guardia del Moro. Durant les guerres napoléoniennes, Nelson et les thalassocrates anglais mirent la main sur cette porte des deux mers ; ils y installèrent en permanence une partie de leur flotte et, sous notre Cap de l’Ours, « la baie avec une plage de sable au fond est encore appelée rade d’Azincourt, à cause du séjour qu’y fit le vaisseau anglais de ce nom ; cette rade, abritée par les îles, est sûre et commode pour les navires de toutes dimensions » {{nstruct. naut. n° 731

Une autre cause du grand développement subit que prit la Maddalena et de la préférence marquée de ses habitants pour le métier de marin, ce fut le long séjour que fit dans ces pa-

1 Le consul français de Larnaca écrit en décembre 1697 : « A la tête de l’île, du côté de Ponant, il y a un petit port appelé Fontaine Amoureuse, où les corsaires vont quelquefois mouiller, ny ayant point de forteresse dont le canon les puisse incommoder ».

rages l'amiral Nelson avec sa flotte. « Alors, dit Valery, cette localité devint un riche et vaste entrepôt de marchandises anglaises lors du blocus continental ». Le point favori du futur vainqueur de Trafalgar était l’espace de mer qui sépare la Maddalena de la Sardaigne, nommé 1! Parau ou rade d’Azincourt. C’est là que cet infatigable marin épiait au passage les escadres françaises dans le cas {où elles auraient tenté) une seconde expédition d'Égypte. On raconte à ce sujet que Nelson ne descendit jamais à terre, car il avait juré de ne quitter son bord que lorsqu'il aurait battu ses ennemis. Son séjour continuel sur son vaisseau ne l’empêcha pas de faire des largesses aux habitants du lieu, qui montrent des chandeliers et une croix en argent, avec un christ doré, donnés à leur paroisse par cet amiral protestant.

Avant les Anglais, les thalassocrates français et espagnols avaient fait les mêmes tentatives sur ce détroit. Mais, voulant barrer les chemins de la Sicile et de l'Égypte, l'entrée des mers orientales, c’est dans les rades orientales de la passe que Nelson s'était établi. Les rades de l’entrée occidentale furent, au contraire, les points convoités ou occupés par les Français et les Espagnols :

Le port de Longon-Sardo, — dit La Marmora (II p. 399 et 475), — est connu dans l’histoire de l’île au Moyen-Age, à cause d’un château dont on voit encore les ruines. La première mention de cette forteresse remonte à l’année 1388; à la paix qui eut lieu entre la princesse Éléonore d’Arborée et le roi d'Aragon, la forteresse fut cédée à ce dernier. En 1389, les Aragonais la fortifièrent et, en 1391, attirèrent de nouveaux habitants dans le bourg de Longon-Sardo. En 1392, les Aragonais renforcèrent la garnison, qui fut assiégée l’année suivante par les troupes d’Arborée. Roger de Moncada leur fit lever le siège en 1394... Le 4 août 1410, le génois Cassien Doria s’empara de Longon-Sardo. En 1419, il devait de nouveau appartenir aux Doria, car il leur fut enievé en 1420 par les troupes royales d'Aragon... En 1422, Longon-Sardo fut assiégé et détruit par une flotte génoise, qui transporta à Gênes une partie des habitants. Alors le roi d'Aragon en ordonna la dé-

molition, ce qui fut exécuté dans l’année... Depuis cette époque ce lieu resta entièrement dépeuplé.

Le 18 juin 1802, un prêtre sarde fugitif, nommé Sanna, oc- Cupa momentanément la tour de Longon-Sardo. Ce Sanna venait de Corse avec d’autres conjurés dans l’intention de révolutionner l’île : ils semparèrent par surprise de cette tour oùils substituèrent au pavillon (sarde) le drapeau français. Ils furent bientôt attaqués par les troupes royales. Cette échauffourée a donné au gouvernement sarde la première idée de fonder une population sur ce point important où il est facile d'aborder en venant de Corse. Le duc de Genevois, en mars 1803, donna l’autorisation de bâtir des maisons près de la tour de Longon-Sardo. En 1808, lorsque cette population fut en croissance, le roi Victor Emmanuel I sanctionna l'érection du village auquel il imposa le nom de sa femme Marie-Thérèse d'Autriche. Ce village de Santa-Teresa est percé de rues parallèles, tirées au cordeau et se croisant à angles droits.

S1 les thalassocrates anglais d’aujourd’hui n’ont rien tenté pour s’établir à nouveau dans ce couloir, c’est que l'alliance italienne leur en a toujours garanti le libre usage : les flottes anglaises se croient assurées de trouver en tout temps l'abri et l’appui nécessaires dans le reposoir et l’arsenal italiens de la Maddalena. Durant l’antiquité classique, ce détroit n’eut pas autant d'importance : la Corse et la Sardaigne, délaissées par les Grecs et les Romains, restaient à l’écart. Les grandes routes commerciales du monde classique en longeaient seulement les extrèmes promontoires du Nord et du Sud, pour passer d'Italie, soit vers les côtes provençales, de Populonium à Forum Julii (de Piombino à Fréjus), soit vers Les côtes espagnoles, de Pouzzoles à Carthagène ou Gadès. C’est au bas de ces caps du Nord et du Sud que passaient alors les grands chemins de l’Orient vers le Couchant, des mers levantines vers les mers occidentales. Mais dans la Méditerranée primitive, le détroit médian était déjà ce qu’il est de nos jours : en face de Cume de Campanie, — d’'Hypérie aux vastes campagnes, — surtout juste en face du Monte Circeo, de l’île

de Circé, que nous apprendrons à connaître comme l’un des Gibraltar de cette Méditerranée, c'était la route des flottes orientales vers les mers de la nuit, vers la mystérieuse Calypso ; c'était aussi la route qui, de l’ile Éolie, menait les flottes méridionales vers les grands golfes du Nord, vers les stations de Monaco ou de Marseille.

Dans l’onomastique ancienne du détroit, je crois qu’il subsista durant toute l’antiquité un souvenir de cette première époque. Sur la passe, l’extrémité septentrionale de la Sardaigne garda toujours le nom de Cap de la Nuit, "Epebdvutiov &kpov. La Marmora (II p. 399) a raison de dire que « ’EpeG&vtiov äkpov, Cap de la Nuit, est ainsi nommé par opposition au jour, c’est-à-dire au midi ; ce nom correspond à celui de Mezza-Notte que lui donneraient les Italiens et qui pourrait indiquer le cap septentrional de l’île. Ce cap ne peut donc pas être placé ailleurs qu’à la pointe della Marmorata ou à celle del Falcone, qui ont la latitude la plus élevée de toute la Sardaigne ».

Ce n’est pas seulement l'opposition entre le jour de midi et les ténèbres de minuit, entre le Sud et le Nord, que marque ici le cap de l’Érèbe : en quittant ces rivages, Ulysse tournera le dos au couchant et s’en ira, à travers la mer orientale, chez Circé l’italienne, qui se trouve juste à l'Est du détroit, — l’île de Circé, « où sont les maisons de l’aurore avec les chœurs et Les levers du Soleil »*.

Aux pieds du promontoire de l’Érèbe, passent les chemins du jour vers la nuit, de l’aurore vers le couchant ; le

! On a voulu tirer du texte odysséen une notion qu'il n’a jamais contenue : Homère, dit-on, aurait connu les longues nuits boréales, et son pays des Lestrygons serait en quelque région où les jours sans fin alternent avec les nuits sans limite. Rien dans le texte ne permet cette traduction que certains des commentateurs antiques suggéraient déjà (Schol. Odyss. X 86 éd. G. Dindorf p. 454) : ils donnaient la même explication des « nuits sans fin » dont lé poète traite XV 392 cf. Schol. (IIT 296) au sujet d’Ithaque, éme taody TOoEwY xat vnouy oùdepla Bopetotépa À Tpooädpxrios päkhov ’IOdunc, Ëv dE Tois Tpooapxtiots pellous ai vÜntes, Aéyet” vÜxTES GOéopato…

poète nous dit qu’en ce pays des Lestrygons, « les chemins du jour côtoient ceux de la nuit », ÉYydG yäp vuktéc te kal fuatéc eior kéAeuBou. « Du Chaos, naquirent Érébos et la Nuitet, de ceux-ci, Aiïther et Héméra », disait Hésiode (Théog. 123) : l'Érèbe est le proche parent, le voisin de la nuit et du jour.

Le détroit de Sardaigne abonde en golfes et en mouillages commodes. Mais l’établissement de machines distillatoires sur l’île de la Maddalena fut rendu nécessaire par la rareté ou le peu d’abondance des aiguades. Les Znstructions nautiques {n° 731 p. 140-152) signalent les moindres : « On peut faire de l’eau au fond du port, près de Campo Santo ; mais celle qu’on trouve près de la tour est de qualité supérieure... On peut faire de l’eau au petit ruisseau

qui coule au fond de la baie... L’île Caprera, plus fertile

que la Maddalena, possède d’abondantes sources, etc. ». Les véritables aiguades se trouvent toutes dans le voisinage de l’Ours. La plus grande est juste à ses pieds : cette source de Parau fournissait de l’eau à l'ile de la Maddalena avant l’établissement des machines distillatoires. Sur l’île S. Stefano qui fait face, les cartes marines indiquent une autre source. Dans l’anse de Trana, « il y a une source excellente où les navires mouillés sur rade de Mezzo- Schiffo peuvent faire leur eau ».

Vers toutes ces aiguades, l’Ours sert de guide : les mille pointes, roches, écueils, îlots et caps de cette côte sarde et des îles voisines n’offriraient à l’œil du pilote qu’un fouillis indiscernable, et les chaos granitiques qui couvrent les deux bords du détroit rendraient les aiguades introuvables à l’étranger, si, dressé au sommet de sa montagne, se découpant très net dans le ciel et pointant très avant dans la mer, l’Ours n’offrait pas à tous les regards sa silhouette facile à reconnaître et, quand une fois on l’a découverte, impossible à oublier :

Le promontoire de l'Ours, — dit La Marmora (IT p. 471), — est ainsi nommé à cause d’un rocher de granit que l’on voit presque à son extrémité et qui, regardé d’un certain point, du côté de la Madeleine, présente la forme d’un ours et même d’un ours blanc, comme on peut s’en convaincre par la figure que j'ai prise moi-même du point indiqué ci-dessus (La Marmora donne, en effet, la figure de ce promontoire, fait d’un chaos de granits, sur lesquels un ours est planté : le dos rond, le cou allongé, cet ours blanc semble dodeliner de la tête)...

Ce rocher offrait déjà cette ressemblance singulière il y a près de deux mille ans, car Ptolémée, dans sa géographie (III 3 4), indique ce lieu sous le nom de ”Apxtou "Axpa, Promontoire de l'Ours ; cela fait voir quel temps il a fallu jadis pour que la masse de granit prit cette forme par suite de la décomposition de la pierre, opérée par les agents atmosphériques, et combien est court l’espace de vingt siècles pour produire un changement notable sur cette roche, qui fort probablement est encore telle qu'on l’observait à l’époque où vivait le géographe grec.

Ces parages de l’Ours offrent aussi toute une suite de mouillages excellents, les uns sur la côte sarde, les autres sur les ilots voisins ; quelques-uns sont en des rades ouvertes, la plupart, en des ports intérieurs et même en de longs culs-de-sac presque entièrement clos. Ces mouillages fermés sont même une caractéristique de cette côte. Sur les autres façades, la Sardaigne est mal pourvue d’abris ; pendant des centaines de kilomètres, elle en est enüèrement dépourvue. Cette côte N.-E. au contraire est une suite de refuges : depuis Porto-Longon, qui s’ouvre dans le détroit, juste en face de la Corse et de Bonifacio, jusqu’au golfe de Terra-Nova qui regarde la mer Tyrrhénienne et reçoit chaque jour les courriers de Civita-Vecchia, neuf ou dix rades et baies se succèdent, presque parallèles, toutes pénétrant au loin dans la masse des rochers et dont les mouillages ressemblent de plus en plus au port fermé des Lestrygons, car, aux longues et larges baies ouvertes, succèdent des ports mi-clos d’abord, puis

entièrement clos; sauf la passe de l’entrée, ces mouillages, profondément intérieurs, sont cerclés d’une margelle de pierre ; la mer y est tranquille ; le calme plat y est même à l’état permanent :

La baie d'Arsachena s'enfonce à plus de deux milles et demi directement au Sud, où elle se termine par des marais... La baie Saline, située à un mille dans le Sud du cap Orso, est ouverte à l'Est, mais elle est en partie abritée par la pointe Rossa de l’île Caprera... La pointe Sardegna, accore et saine, forme une baie avec une plage de sables au fond, qui fut appelée rade d’Azincourt à cause du séjour qu'y fit le vaisseau anglais de ce nom : abritée par les îles, elle est sûre et commode pour les navires de toutes dimensions ; la mer n'y est pas grosse et la tenue est bonne... La Cala di Trana, anse avec plage de sable, est ouverte au Nord et fréquentée par les caboteurs : il y a une source excellente.

Porto Pollo est une baie qui se trouve dans le S.-E. de la presqu'île Cavalli; elle est de forme irrégulière, profonde d'environ un mille et large de près de sept encablures à l’entrée, entre les dangers de la pointe Cavalli et ceux de la pointe Diego. Dans la partie intérieure, gîit un îlot et la largeur du passage est réduite à une demi-encablure. Au Sud de l'ilot, le mouillage est excellent pour de petits navires ; les grands bâtiments peuvent mouiller en dedans de l'entrée ; ils sont en partie protégés contre les vents du Nord par l’île voisine. La côte, au fond de Ia baie, est la continuation de la plage sablonneuse et basse de Porto Liscia... La baie de Porto Liscia est de forme elliptique et large de trois quarts de mille à l'entrée...

Porto Longone est à trois quarts de mille de l’îlot Moneca; sa largeur, qui est de un tiers de mille à l'entrée, se réduit à une encablure à mi-parcours. Le port est fréquenté par les petits navires qui y trouvent un excellent abri, où ils sont peu incommodés par les vents du Nord.

Les marines occidentales de Marseille, Barcelone et Valence ont jadis adopté ce mouillage de Porto-Longone ou Longon-Sardo (nous en avons retracé l’histoire) : sur le seuil occidental du détroit, il était pour elles le premier

à s'offrir ; Santa-Teresa, qui l’exploite, doit sa fondation au va-et-vient des flottilles occidentales, contre lesquelles les indigènes eurent à défendre cette échelle. Durant lPantiquité classique, c'était la baie voisine de Santa Reparata, — qu’une presqu'ile détachée, le cap della Testa, forme avec la grande île, — qui servait d’escale aux étrangers ; les Romains y eurent leur ville de Tibulla, au delà du Cap de l’Érèbe, à la sortie du détroit vers l'Occident :

Le cap sarde della Testa forme, avec le cap corse de Feno, l'entrée Ouest des Bouches de Bonifacio : les deux caps sont à une distance de neuf milles. Le cap della Testa est l’extrémité d’une presqu’ile presque circulaire reliée à la terre par une langue de sable et haute d’environ 59 mètres. La baie de S. Reparata, que limite au Sud la langue de sable, est presque circulaire et a quatre encablures de profondeur. Les petits navires y peuvent trouver un abri contre tous les vents; ils y sont seulement exposés à la houle qui vient du N.-0., quand le vent est de cette partie.

Symétrique à cette baie de S. Reparata, il est, en deçà du Cap de l'Érèbe, sur le seuil oriental du détroit, une rade encore plus sûre qui, pour les marines venues de l’orient, peut avoir une utilité plus grande encore : c’est le Port du Puits, Porto Pozzo, comme disent les indigènes. La forme de ce port lui mérite ce nom :

À un mille dans le Sud-Est de la pointe Marmorata, se dresse auprès du rivage une colline de forme conique, appelée Monte Rosso avec la pointe du même nom, et à un mille et demi dans le Sud de la pointe Monte Rosso, la presqu’ile delle Vacche s’avance dans la mer et ne se rattache à la terre que par une petite langue de sable. Entre la pointe Monte Rosso et la pointe delle Vacche, s'ouvre un long bras de mer étroit, appelé Porto Pozzo, le Port du Puits. L'entrée n’a pas deux encablures de largeur. Mais le bras s’élargit un peu à l’intérieur et, à la distance de 1 mille un quart, il y a un tiers de mille entre les deux côtés. Il a près de deux milles de profondeur. Au fond, il existe un bassin avec 14 mètres d’eau ; mais il n’est pas accessible aux na-

vires, à cause des petits fonds qui le séparent du bras de mer. Quoique l'entrée de Porto Pozzo soit ouverte au Nord, il n'y à jamais beaucoup de mer en dedans... A l'entrée du bras de mer, le Rocher ou Écueil Colombo est situé à une encablure et demie de la pointe de terre la plus voisine.

Cette page des /nstructions nautiques n’est que la description en prose du mouillage des Lestrygons que nous dépeint le poète.

Voici les deux pointes projetées dans la mer et qui font bouche :

&kTtal dE npobAñtec Évavtiar &AAAnouv ÊV OTOUATL TIPOÉKOUOL.

Voici l'entrée resserrée, &paui 8’ eloo86c ëotiw. Et voici la margelle de pierre qui borde le puits d’une ceinture continue :

… OV TIÉPL TÉTPN] AAGatos TETUXNKE ÔtauTIEpÈS AUHoTÉpHBEv.

Cette « pierre inaccessible », nétpn AABatoc, est le granit « dépourvu de végétation », dont les /nstructions nous parlaient tout à l’heure. Des deux côtés du port, àupotépoBev à droite et à gauche, un éboulis de granits va depuis l'entrée jusqu’au fond, où brusquement il cesse : le fond du puits est un marécage, une lagune, avec une plage de sables et une plaine, où vient aboutir la route facile qui descend des montagnes :

où 0’ toav Ékbévtec Azlnv 666v, À nep Auaëa &oTu à bp” ÜnAGv épéov kataylveov EAnv.

À droite du Puits, la falaise a 80 mètres de haut c’est la Punta Raja, la Pointe de la Raïe {les Lestrygons vivent de pêche). À gauche, la Punta Macchia Mala, la Pointe du Maquis de Malheur, est haute de 100 mètres environ. Les deux rives, partant du goulet, décrivent en face l’une de l’autre, ëvavtiar &AAnouv, une courbe symétrique, dont les indentations et les redans semblent exactement s’emboîter. Le nom même de Porto Pozzo pourrait

servir de traduction à telles épithètes odysséennes, « port creux », Av koîloc, « port aux lointaines profondeurs », Atphv TolvbevOhc.

Au long de cette côte sarde, on peut trouver d’autres baies similaires ; mais aucune n’est aussi resserrée, aussi fermée, aussi « puits » que celle-là. Ouvertes sur le N.-E., d’où souffle presque continuellement le terrible Bora ; situées au bord d’un détroit où les vents et les courants luttent et se contrarient ; dominées par des montagnes d’où tombent brusquement des rafales imprévues et vio-

lentes, ces baies de la Sardaigne septentrionale, — dit Pausanias {X 17 10), — n’offrent en réalité aucun mouillage

aux vaisseaux qui longent cette côte. Les périples et les géographes anciens firent à ces parages une mauvaise réputation que les poètes ont encore exagérée : « Tourné au Nord, ce rivage est farouche, hérissé de roches, abrupt, tout retentissant de brusques coups de mer ; les marins ont flétri ces monts du nom de Fous », dit Claudien (de Bello Gild. v. 510 et suiv.).

Les vaisseaux, « qui échappent à ces rafales et qui se précipitent dans les anses de cette côte découpée », n’y trouvent pas toujours un refuge couvert : dans la baïe de Santa Reparata, « les petits navires ont un abri contre tous les vents; mais ils y sont exposés à la houle du N.-0., quand le vent est de cette partie ». Seul, en vérité, notre Port du Puits, « bien que l’entrée soit ouverte au Nord, n’a jamais beaucoup de mer en dedans » : l’étroitesse de sa bouche et le Rocher de la Colombe, qui se dresse au devant, le défendent contre le flot. Dans ce port seulement, les vaisseaux d'Ulysse peuvent s’amarrer les uns aux autres ou les uns près des autres, en grappe ou en ligne, sans risque de se choquer, de se briser ou de se causer réciproquement des avaries : sur 4 ou 5 kilomètres de long, le Puits seul peut contenir toute une flottille ; « pas de houle en ce creux ; pas de flot, pas de ride ; partout un calme blanc ».

Voilà, je crois, le port des «Laiïistrygons » ou plutôt voilà « Laistrygonié ». Si les indigènes, qui du haut des falaises dominent ce trou, lui donnèrent le nom de « puits », les premiers navigateurs, je crois, l’appelèrent le Port du Rocher Colombo, de la Pierre Colombière, Aatc, Asbc ou A&ac Tpuyévov ou Tpuyovin. Lais-trugonon ou Lais-trugonié : le Rocher Colombo leur servait à reconnaître l’entrée, comme la Roche de l’Ours leur indiquait, dans l’anse de Parau, la source Artakié.

Durant l’antiquité et durant les temps modernes, les oiseaux ont tenu une grande place dans l’onomastique des côtes sardes. La Sardaigne est, entre toutes les îles, une terre d’oiseaux. Oiseaux de terre, émigrant chaque automne d'Europe en Afrique et revenant chaque printemps d'Afrique en Europe ; oiseaux de mer, vivant de pêche sur ces côtes poissonneuses : les volatiles de toutes sortes peuplent les étangs marins et les lagunes côtières ; leurs colonies innombrables couvrent les rivages et les îlots.

La Sardaigne, — dit La Marmora (II p. 10-11 et 111-112), — à de nombreux étangs qui communiquent avec la mer, soit par des coupures artificielles, soit par un ruisseau ou un canal quelconque. Ils sont en général très poissonneux. Dans les eaux, dès le commencement de l’automne, des troupes innombrables d'oiseaux aquatiques, parmi lesquels on distingue des milliers de canards, de cygnes, de poules d’eau, de flamants, d’aigrettes et quelquefois même des pélicans, se rassemblent pour hiverner.

L'ile de Hal di Ventre est couverte de lentisques et de cistes. Elle est tout à fait déshabitée et sert seulement quelquefois de refuge aux pêcheurs. Par contre, elle est peuplée de lapins et sert pendant la saison des pontes aux goélands, aux mouettes, aux cormorans et aux pétrels, qui vont y déposer leurs œufs en si grande quantité que j'en ai vu charger, pour ainsi dire, des bateaux. Je n'oublierai jamais une nuit que j'ai passée sur cet ilot et qui m'a paru bien longue : il me fut impossible de fermer l’œil pour le vacarme effroyable, un vrai sabbat, que n’ont cessé de faire une centaine de ces oiseaux criards.

Les oiseaux ont donné leur nom à la Pointe Falcone, toute voisine de Porto Pozzo, au Cap Falcone de la côte Ouest, et à la Sèche Colombo, en face de notre Rocher Colombo. Sur cette côte, les colombes et les pigeons remplissent les grottes marines et les trous des promontoires, envahissent les ruines et les édifices abandonnés :

La grotte est telle, — raconte Valery (Ep. 249; II p. 220), — que, plus d’une fois, ils ont rapidement figuré du colombier sur notre table... L'église n’est plus officiée maintenant que deux fois dans l’année; le reste du (temps), elle est habitée par une multitude d’oiseaux, tels que pigeons, petites corneilles, hirondelles et autres volatiles... La vaste grotte des Palombes, espèce de colombier naturel, est curieuse à visiter. Mais sa position à la pointe du cap Saint-Élie n’en rend pas l'accès très facile... La chasse aux palombes se fait en barque et aux lumières ; les oiseaux éblouis, consternés, tombent en foule ou se prennent dans les filets tendus à l'entrée.

Le détroit, grâce à ses pierres trouées et à ses grottes innombrables, est le rendez-vous des colombes : auprès de notre Rocher Colombo et de notre sèche Colombo, les Romains eurent leur Cap des Colombes, Columbarium promontorium.

Les colombes amènent avec elles leurs habituels ennemis, les éperviers, faucons et autres oiseaux de proie. Les faucons de la Sardaigne ont joui d’une renommée même en dehors de l’île : les rois d'Aragon et d’Espagne faisaient venir des faucons sardes pour la remonte de leurs fauconneries ; nous avons nos Caps du Faucon ; les Anciens avaient leur [le des Faucons ou Ile des Éperviers, ‘lspékov vfooc, Accipitrum Insula, dont les noms grec et romain n'étaient que la traduction d’un original sémitique, E-nosim, comme transcrit Pline. Cette Æ-nosim flanque la côte méridionale de Sardaigne et forme une profonde rade entre la grande île et une autre île côtière que de minces amarres de sables relient au rivage sarde, en enserrant l’une de ces lagunes marines, que les voyageurs nous

montraient, plus haut, couvertes d’oiseaux aquatiques, cygnes, flamants et pélicans. Pour les Anciens, cette seconde île se nommait Sulci, Solci, Z6Akot, ZobAyot, - ZvAkot : on rencontre le même nom de lieu dans un mouillage de la côte orientale, en face des marais et de la lagœune de Tortoli. Les Anciens s’accordaient pour attribuer à ce nom une origine sémitique, carthaginoise : Z6Akot, TéÂLG Ev Zapôot, Kapynôovlov ktioux (Steph. Byz. s. v.). Dans la liste des oiseaux impurs que nous donne le Lévitique, auprès de l’épervier ou faucon, nis, nosim, figure un autre oiseau de mer, s. /. k, que les Septante et la Vulgate rendent par plongeon ou pélican : les navigateurs sémitiques eurent en Sardaigne, à côté de leur Île des Éperviers, E-nosim, une île et des ports des Pélicans, Æ-Solkim.

Mais les géographes de l’antiquité ne nous ont pas gardé, pour ce dernier nom, le doublet qui rendrait l’étymologie certaine. L'Odyssée ne nous a pas gardé non plus l'original sémitique de la Pierre Colombière, dont Lais Trugonié fut la traduction.

Le mouillage du Puits, derrière la Pierre de la Colombe, serait parfait, si l’on n’avait rien à craindre des indigènes. Par malheur, ces insulaires sont des montagnards féroces, cousins germains ou frères, peut-être, des Cyclopes, « moins des hommes que des géants »'. Les voyageurs « francs » nous ont longuement raconté à quels dangers on

1 Cf. dans B. Diaz (p. 21) le port cubain de Matanzas où furent tués trente Espagnols naufragés. Cf. dans l’Histoire des Flibustiers.… III p. 21 les sauvages de la côte vénézuélienne : « Le cap de la Vela est habité par une nation d’Indiens cruelle, barbare et sauvage, qui ne lie amitié ni société avec aucun autre peuple, non pas même avec les Espagnols qui les environnent. Ils mangent indifféremment tous ceux qu'ils peuvent attraper : ils ne craignent que les armes blanches; car pour ce qui est des armes à feu, elles ne les épouvantent pas. Le marquis de Maintenon, gouverneur de Marie-Galante, ayant fait une prise armée de quatorze pièces de canons sur laquelle il s'embarqua, se trouva un jour efflotté de son navire de guerre et fut obligé, pour faire de l’eau, d'approcher son navire le plus près de terre qu’il put : il passa tous ses canons d’un bord, à la faveur

s'expose en un port trop bien clos, que dominent des roches surplombantes et des montagnards cruels : au pied du Taygète, dans le Port aux Cailles, de Saumery faillit avoir l'aventure d'Ulysse en ce Puits des Lestrygons. Mais je ne sais pas si l’on trouverait, dans toute la Méditerranée, une souricière aussi dangereuse que celle-ci. Notre puits a quatre ou cinq kilomètres de long. Une fois entrés, les bateaux n’en peuvent sortir qu’à la rame : pas un souffle de vent ne vient les aider ; les seules brises du N.-E. pénètrent par le goulet étroit et sont contraires à la sortie. Attaqués par les indigènes, assiégés, accablés de pierres, les navires étrangers seraient écrasés avant de pouvoir gagner la mer libre : pas un bateau, pas un homme n’échapperait”.

Les premiers navigateurs devaient donc se tenir sur leurs gardes : leurs périples, recommandant, sans doute, la prudence, déconseillaient de s’engager trop avant ou même d’entrer en cette « souricière » : cette comparaison est la plus familière à notre langue de « terriens » ; nous empruntons parfois aussi à la pêche fluviale la comparaison de la nasse. Des marins songeraient plutôt à quelque métaphore tirée de la pêche maritime. Or, sur les côtes

desquels il envoya sa chaloupe à terre avec vingt-deux hommes armés pour remplir les futailles. Ces sauvages, qui étaient cachés sur le bord de la mer, ne donnèrent pas à la chaloupe le temps de se terrer. Mais, se jetant à l’eau avec précipitation, ils fondirent dessus, et, malgré le feu perpétuel du canon, ils l’enlevèrent avec les vingt-deux hommes à plus de cinquante pas en avant en terre où, après les avoir tués, ils en chargèrent chacun un sur leur dos et les emportèrent. Ensuite ils allèrent à la nage entre deux eaux couper les câbles du navire pour le faire venir à la côte, espérant en faire autant à ceux de dedans qui, par bonheur, eurent le temps de déplier leurs voiles et d’appareiller pour s'éloigner de terre ».

1 Histoire des Voyages 1 p. 241 : « Antoine de Saldanha, s’étant approché du Cap de Bonne Espérance, rendit un lieu célèbre par le nom de Aguada de Saldanha, non qu’il y eût fait de l’eau, mais parce qu'il en coûta beaucoup de sang à sa troupe en y voulant prendre terre ». Cf. dans les eaux du Pacifique les Iles des Larrons et les Iles des Traîtres.

de Sardaigne, la pêche du thon a, de tout temps, fait la fortune des indigènes et l’admiration des étrangers : pour cette pêche, les côtes sardes sont bordées de gigantesques .souricières que l’on nomme thonnaires, tonnares où madragues. Il semble que le poète ait eu la comparaison de la thonnaire dans l’esprit, — à moins que son périple ne la lui ait mise devant les yeux, — quand il décrit le massacre des Achéens en cette baie des Lestrygons. Lapidés, assommés, harponnés par les sauvages, les malheureux sont emportés « comme des poissons », {806 Ô’ &c nelpovtec TEPTÉX ÔQÎTX PÉPOVTO.

Ce sont là poissons de forte taille : dans la Méditerranée, il n’est guère que le thon que l’on harponne et que l’on emporte ainsi ; quand Eschyle veut décrire la flotte des Perses écrasée, fracassée, et les soldats assommés, éventrés, transpercés dans le détroit de Salamine, sur la mer couverte de débris et de cadavres, il ne trouve pas d’autre comparaison que celle des thons dans la madrague (Pers. v. 424-427) :

tot à’ &ote Büvvouc À Tu” iyBüœv BéAov &yaior KOTIV Bpavpaoiv T’ Épeurlov ETtarov, ÉppayxiGov, oîuwyr à’ ôpo0 KOkÜEOOLV kaTEyE TEeAaylav Aa.

[Il n’est pas de voyageur en Sardaigne qui n’ait consacré nombre de pages ou de gravures à cette pêche émouvante. L'Espagne a ses corridas de taureaux ; la Sardaigne a ses madragues ; le spectacle est, de part et d’autre, aussi cruellement sanguinaire :

Pour favoriser cette pêche, — dit Duhamel du Monceau (III p. 197), — la ville entretient pendant toute la saison deux hommes entendus, qui se tiennent sur deux promontoires élevés au bord de la mer, pour observer quand les thons abordent la côte, car il s’en montre quelquefois en si grand nombre qu’on les y voit par bandes de deux à trois mille à la fois...

Quand le temps est beau, ces gardiens, apercevant venir de loin ces poissons qui se trouvent à la surface de l’eau, en aver-

tissent les pêcheurs et les habitants par un petit pavillon blanc. Aussitôt qu'on aperçoit ce signal, tous les enfants, parcourant les rues avec des cris de joie, annoncent cette pêche au peuple. Alors, jusqu'au moindre habitant, bourgeois, marchand, les artisans et même les troupes quittent leurs occupations, courent à la marine et les patrons reçoivent dans leurs bâtiments autant de moude qu’ils en peuvent contenir pour les aider à faire cette grande pêche.

Le roi des Lestrygons se met à crier par la ville, et les Lestrygons, par dizaines de milliers, de-ci de-là, se précipitent à sa voix,

adtäp Ô TEÛyE Pov Là oteoc: oi à’ &lovtec poltov tpBruot Aarotpuyéves &AAoBev à&A oc uuplor.

La madrague ou thonnaire a été préparée d’avance : c’est une enceinte de filets repliée en plusieurs couloirs et divisée en plusieurs « chambres ». Les barques cernent la bande de thons et la poussent vers l’entrée. On la fait pénétrer à coups de rames, en poussant des cris, en jetant des pierres :

Nos mandragues, — dit La Marmora (I p. 301-302), — ont sept compartiments. La première entrée des thons se fait dans celle qui est appelée gran camera, dont la porte ou foratico reste toujours ouverte. De là, les thons entrent dans les autres chambres, qu'ils trouvent pareillement ouvertes et que l’on ferme quand leur nombre est suffisant. Le raïs, quand il juge en avoir assez pour son opération, ouvre l’avant-dernière chambre qu'on appelle di ponente ou du couchant, dans laquelle il fait passer le nombre de thons destinés à la chambre de mort, qui est la seule dans laquelle on doit exécuter la pêche sous le nom sarde de mattanza, la tuerie. Le lendemain, si le temps est favorable et la mer calme, le raïs se porte sur la mandrague avant l’aube et là, pour déterminer les poissons à entrer dans la chambre de mort, il jette parmi eux une pierre enveloppée d’une peau de mouton, qui, en les effrayant comme une tête de Méduse, les oblige à entrer dans leur tombeau... Des barques remplies d'hommes nécessaires à la manœuvre, d’au-

tres barques, qui conduisent les marchands pour acheter et les curieux pour jouir du spectacle d’une pêche aussi fameuse, voguent rapidement, poussent des cris de joie et font accélérer la course. Arrivé à la mandrague, chacun prend sa place autour de la chambre de mort...

Tout étant ainsi préparé, le raïs donne le signal par le mot d'ordre sarpa pour commencer à tirer la chambre de mort du fond de la mer. La chambre de mort s'élève lentement et, en montant, se rétrécit jusqu'à ce que tous les poissons se trouvent à la fin presque à la surface de l’eau. C’est alors que les hommes embarqués sur les deux grands bateaux et armés de bâtons qui ont au bout un croc en fer, commencent, sur l’ordre ammazza | (tue) donné par le raïs, à tuer les thons en les harponnant, puis ils les tirent avec la plus grande avidité dans leurs bateaux. L’agitation de la mer excitée par la violence des thons qui se trouvent renfermés et pressés dans un espace fort resserré, assaillis de toutes parts et blessés à mort ; les combats que les ouvriers sont obligés de livrer à ces gros poissons pour vaincre leur résistance ; la surface de la mer élevée en écume teinte de sang que les thons versent à flots de leurs blessures : tout cela excite l'admiration, les acclamations et les cris de joie des spectateurs. La pêche terminée, on remorque les deux grandes barques pleines, qu’on accompagne avec des chants et des cris d’allégresse, jusqu’à la mattanza di terra, c'est-à-dire la boucherie à terre, qui se fait sur le bord de la mer dans de grandes halles couvertes. On coupe la tête au thon, puis, chaque poisson, quelque énorme que soit son poids, est chargé sur les épaules d’un seul portefaix, appelé bastagio, qui le porte au fancato, grand magasin ‘où l’on suspend les thons par la queue, vraie boucherie, où se donne un spectacle curieux, quoiqu'un peu dégoûtant. Mais je m'arrête ici, car je craindrais de faire partager à mon lecteur le dégoût dont J'ai été saisi chaque fois que j'ai assisté aux opérations de la mattanza di terra, qui sont plus nauséabondes, à mesure que la pêche touche à sa fin. Car, par la chaleur qu’il fait en ce pays en juin et juillet et par le sang du thon dont s’abreuve le sol, ainsi que par toutes les parties inutiles du poisson qu'on jette à la voirie, l’air finit par être infecté et l'odeur devient insupportable.

Le thon se pêche ou se péchait sur toutes les côtes de Sardaigne : « La pêche est très abondante, — disent les Instructions nautiques (n° 731 p.132), —et, pendant la saison d’avril à juillet, les côtes de l’ile sont fréquentées par les thons. Les navires, qui longent les côtes pendant la période de pêche, doivent être attentifs à éviter les madragues : ces engins pourraient occasionner de graves avaries et mettre en péril le bâtiment lui-même » :

Au commencement d'avril de chaque année, — dit Valery (II p. 132), — toutes les côtes de Sardaigne où l’on a établi des mandragues deviennent des endroits de bruits, d’affaires et d’arts, ainsi qu'un marché de négociations. De toutes parts, y arrivent des bâtiments avec des sommes considérables d’argent pour se pourvoir de thon salé. Les Sardes, curieux de jouir du plaisir inexprimable de la pêche, y arrivent en foule de l’intérieur du royaume et ils sont reçus avec générosité par les propriétaires de la pêche, qui non seulement donnent à tous les étrangers la table splendidement servie, mais en outre font à chacun, au moment du départ, le cadeau d’un thon proportionné à la qualité de la personne, ne fût-ce qu'un paysan ou un domestique.

Mais les côtes orientales de Sardaigne, sur la mer italienne, sont bien moins poissonneuses que les côtes occidentales, sur la mer espagnole. Les madragues et matanzas ne fonctionnent plus que sur cette côte occidentale, et deux parages possèdent les plus grandes : au Sud, Pile Piana, dans le voisinage de l’ancienne Ile des Éperviers, E-nosim ; au Nord, le golfe de Porto-Torres, qui se creuse à l’Ouest du détroit. Aux temps odysséens, les madragues n'étaient point encore inventées ; les baies et Les golfes en culs-de-sac servaient de chambres de mort‘. Les pirogues

! Cf. la pêche du thon dans la madrague naturelle de la Corne d'Or : to Képas, x0Atos dvéywv, Éouxbs ÉAdpou xépatt, els mhelotouc oxiCeror xdATous els oÙs Éuminrouou à mehapds &Aloxeto padlws (Strab. VII 6 2). Cf. dans le Calenda! de Fr. Mistral (chant V) la pêche du thon dans les madragues naturelles de Provence.

des indigènes tâchaient d’y pousser les bandes de thons, qui devaient être alors innombrables. Il semble bien que le nom même du thon, 86vvoc, soit la transcription grecque du than ou thun sémitique. L’Écriture emploie ce dernier mot sous la forme thannin pour désigner les monstres de la mer. Les thons sardes sont parfois de véritables monstres : « En Sardaigne, — dit le même Valery, — quand le thon pèse moins de cent livres, on ne l'appelle que du nom de scampirro, dérivé de scomber, nom générique de la famille ; de cent à trois cents livres, ce n’est encore qu’un demi-thon, mezzo tonno ; ceux de mille livres ne sont pas rares ; le .P. Cetti prétend qu’on en a pris quelquefois de dix-huit cent livres ».

Les Instructions nautiques conseillent à nos marins de veiller aux madragues. Le prudent Ulysse évite la chambre de mort ; il ne suit pas le gros de sa flotte au fond du Puits ; il amarre son bateau près de l'entrée, à une pierre,

aÜTap Éyov otoc oy£Bov ÉEo via pÉAavav, aÜToO ÊT ÉC{ATU]G, TÉTPNG Èk TELOUATA ÔNOùG.

La pointe méridionale de la Corse, qui se dresse sur l'autre rive du détroit, en face du Puits, s’appelle la Pierre Percée, Pertusato : « La falaise est évidée dans sa partie inférieure ; l’ouverture qui la traverse de part en part ressemble à une arche de pont » (/Znstruct. naut. n° 803 p. 292). C’est juste au Sud de cette Pierre Percée, que s’ouvre un port sarde, tout voisin de notre Puits. Nous l'avons décrit sous le nom de Porto-Longone ou Longon- Sardo. Ce nom, qui peut sembler en rapport avec sa forme longue et étroite, vient en réalité d’une autre cause et date de l’antiquité, car l’Itinéraire d’Antonin fait mention du mouillage de Zongones; or longon, Aoyyév, est un nom de lieu fort répandu en cette mer occidentale, sur les côtes insulaires de Sicile, de Sardaigne et de l’ile d’Elbe. C’est moins un nom propre qu’un nom commun : longon désigne, en effet, les mouillages qui sont pourvus de pierres percées pour attacher les navires ; Syracuse et

Catane ont leur longon ou longones, \oyy@vec, et les scholiastes expliquent que « longones désigne tout à la fois des ports et des pierres percées pour recevoir les amarres », ëv Zupakobooaic Aruévec eîol duttoi Aoyyôvec: Aoyyôvec Ôdë kaloGvtar of Ent Tôv Auuévov TtpnTot ÀAilor, oÙG TpÜTrououv lv’ £Eaptôoiwv £E adt@v ta oxouvla Tôv veôv (Etym. magn.

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