‹ Les navigations d'UlysseChapitre 12 sur 24 · SUN · texte numérisé non relu

SUN

Source de l’Ours, Pierre de la Colombe, Port Profond, Chambre du Massacre, Pierre Percée : il semble donc que cette côte sarde nous rende tous les sites et, en même temps, tous les épisodes de l’aventure odysséenne.

Poussé par les mêmes vents du Sud, qui déjà l'avaient ramené dans l’ile Éolie et qui mettaient Éole en si belle fureur, Ulysse a vogué six jours et six nuits avant d’atteindre la Lestrygonie : il arrive le septième jour. Il est possible qu'ici encore la semaine ne soit qu’une façon de parler : entre l’île d’Éole, qui est la sortie du détroit sicilien, et la Lestrygonie, qui est l’entrée du détroit sarde, les thalassocrates phéniciens comptaient-ils une semaine environ ? En droite ligne, à travers la haute mer, six cents kilomètres au plus séparent ces deux points. Mais les premiers navigateurs ne suivaient pas cette route droite. Ils longeaient les côtes italiennes, qu’ils remontaient vers le Nord jusqu’à l’île de Circé et, de là, coupant vers l’Ouest, ils arrivaient aux Bouches ; ou bien, de Stromboli à Didymé et à Ustica, ils suivaient le pont des îles Éoliennes pour atteindre le cap méridional de la Sardaigne, dont ils longeaient ensuite la côte orientale. Ce n’est plus six cents kilomètres, c’est huit ou neuf cents pour le moins qu’il faut compter entre Stromboli et les Bouches de Bonifacio : les bateaux homériques, avec un bon vent continu, n’eussent pas mis une semaine à franchir cet intervalle ; mais, en ces parages, les vents de Nord sont toujours en guerre contre les vents du Sud et, pour venir des mers

siciliennes aux Bouches, il faut lutter contre eux et souvent recourir au dur travail de la rame, telpeto Ô’ àvôpôv Buudc ÜT eipeolns &Asyeuvfc.

L’escadre achéenne entre dans le Puits ; le seul vaisseau d'Ulysse demeure sous les roches du goulet. La rade et les environs sont déserts. Les indigènes n’habitent pas à la plage. À la mode du temps, leur ville haute est à l’intérieur. La piraterie règne alors sur les Bouches, comme elle y régnera jusqu’à nos jours. Il faudra la paix romaine pour permettre l’établissement de villes maritimes à Tibula et à la Tour de Libyson ; la paix anglaise a fait de nos jours revivre ces mouillages, sous les noms de Santa-Teresa et de Porto-Torrès. Mais, dans l’intervalle, treize ou quatorze siècles de pirateries gothiques, vandales, arabes, pisanes, génoises, catalanes, barbaresques et « franques », chassent les habitations vers le haut pays : la Sardaigne du Nord a ses villes, Tempio, Nulvi, Osilo, Sassari, loin de la côte, au sommet des collines ou des montagnes. Il y a un siècle à peine, les corsaires de Tunis et d’Alger arrivaient encore chaque printemps et, sur tout le pourtour de l’île, villes et villages s’enfuyaient aux monts.

La grande ville de Sulci s’était longtemps maintenue sur la mer du Sud, au bord de la lagune poissonneuse. Elle était célèbre par ses salines, ses pêcheries et ses reliques de saint Antioche. Mais les pirates furent les plus forts. Au début du xvrr° siècle, les habitants de Sulci durent abandonner leur territoire : avant de monter avec leurs reliques à Iglesias, ils eurent soin de dresser un contrat et de spécifier que, chaque année, le corps du saint irait en procession revoir son ancien domaine et qu’un jour, il redescendrait s’y fixer de nouveau, quand les pirates disparus permettraient à Sulci de renaître. La conquête française de l'Algérie et la thalassocratie anglaise ayant, au cours du xix° siècle, supprimé les pirates, Sulci s’est relevée sous le nom de San Antioco. Les habitants de la nouvelle ville ont alors réclamé leur saint. Mais les chanoïines

d’Iglésias refusaient de s’en dessaisir : ses reliques, entourées de la vénération populaire, étaient leur meilleure source de revenus. Il fallut un décret royal pour leur faire exécuter le contrat.

Durant ces siècles de piraterie, les grèves portent seulement quelques châteaux des thalassocrates, où les marins installent une garnison que les indigènes assiègent, tel ce Château des Sardes, à la porte occidentale des Bouches, qui n’a de sarde que le nom : « Castel Sardo, sur un rocher à l'embouchure du Frisono, fondé par les Doria vers 1102, a été successivement Castel Genovese, Aragonese, jusqu’à ce qu’il reçût en 1769 le nom national de Sardo. Cette place, forte seulement par sa position au bord de la mer, qui, à l’exception d’un isthme étroit, l’environne de toutes parts, n’est point remparée » (La Marmora Î p. 200).

Au temps des pirates phéniciens, la ville des Lestrygons n’est pas à la côte. Mais une route y conduit : débarqués au fond du port, les deux hommes et le héraut d'Ulysse trouvent aussitôt cette route battue, qui du haut des montagnes amène à la ville les chars des bücherons,

ot à’ toav ékbévtes Azlnv 606v, À Tep Auaëa &oTtu Ô’ &p’ ÜnAGv ôpéov katayiveov bAnv.

Aujourd’hui, la grande ville des Sardes sur cette façade septentrionale de leur île, Sassari, n’est pas à l’orient du détroit : elle est à l’occident. Assise à vingt kilomètres de la côte, au sommet de hautes collines, c’est une Ville Haute avec son échelle de Porto-Torrès à ses pieds. Les Instructions nautiques (n° 731 p. 135-137) disent :

Ce petit port, de date ancienne, sert de port de commerce à Sassari et au district de ce nom. Le pays autour de Porto Torrès est aride et n'offre à la vue que des bruyères et quelques palmiers épars :

EvOa pëv oÙte Boôv oÙt’ àvôp&v palveto Épya.

Une bonne route macadamisée conduit à Sassari, à 20 kilo-

mètres, et de là à Cagliari, à 270 kilomètres; les communica-

tions entre ces villes sont régulières et constantes. Un chemin de fer de 20 kilomètres relie Porto-Torrès à Sassari. Seconde ville de l’île (36 300 hab.), chef-lieu de province, siège d’un ‘archevêché et d’une université, Sassari est à 220 mètres de hauteur. Elle est entourée de murs avec des tours, possède un vieux château fort, un palais de gouvernement et d’autres établissements publics. La fameuse fontaine en marbre de Rosello est en dehors, près de la porte Macalla, au N.-E. de la ville.

La Haute Ville des Lestrygons, avec son manoir élevé et ses nobles demeures, üWepebëc 06, kAutTà Gbuata, avec sa fontaine extérieure où viennent puiser les filles, était de tous points semblable à Sassari. Mais Sassari, au voisinage occidental des Bouches, n’est la grande ville des Sardes que depuis les temps aragonais : « Le château de Sassari fut bâti en 1330 par Raymond de Monte Pavone, premier gouverneur général du Logudoro sous les Aragonals ; parmi les écussons sur la façade de cet édifice, conjointement avec l’armoirie barrée des rois d'Aragon, on en remarque un où se trouve figuré un paon » (La Marmora II p. 332). Ce fut pour la commodité des Aragonais, venus de l'Occident, que Sassari se fonda au voisinage occidental du détroit, de même qu’une colonie de Catalans s'établit sur la côte occidentale de l’île, à Alghero, où leur langue s’est maintenue jusqu’à nous. Au temps des premières marines, les thalassocrates arrivaient du Levant : les Sardes du Nord avaient leur ville sur l’autre façade de l’île, à l’entrée orientale des Bouches, non loin du Puits, qui leur servait d’échelle, et non loin de la Source de l’Ours, qui leur servait d’aiguade.

La province sarde, qui borde l’entrée orientale des Bouches, la Gallura, est une région isolée, fermée, qui communique très difficilement avec le reste de la Sardaigne : « Les habitants de cette province, — dit La Marmora (II p. 446), — passent pour les plus intelligents parmi les Sardes. Ils ont plus de facilité pour certaines

études, pour la poésie et pour les chansons improvisées. Leur langage se rapproche plus de l'italien que du sarde ; il tient du dialecte corse, ce qui d’ailleurs est naturel, car jusqu’à ce jour, la Gallura, privée de ponts et de routes, communiquait plus difficilement avec les autres provinces de l’ile qu'avec la Corse, qui n’en est séparée que par un fort petit détroit ».

La Gallura a sa ville au pied même des monts Limbarra, à Tempio, assez loin de la côte des Bouches, — à plus de quarante-cinq kilomètres :

Ce n’est que depuis une trentaine d'années que le village de Tempio fut mis au rang des villes de la Sardaigne. Il faut dire cependant que c'était déjà depuis bien longtemps le siège d'un évêque, de l’intendant de la province. d’un commandant militaire et d’un tribunal et que, malgré son nom de village, on l’a toujours considéré, depuis deux siècles, comme le chef-lieu de toute la région de Gallura... Toutes les autres populations de cette province, sans compter celles des îlots voisins, sont éparses dans des stazzi ou espèces de bergeries isolées, groupées entre elles sous le nom de cussorgie.

Tempio a sur la côte ses deux échelles, Santa-Teresa, près de Porto-Longone, et Palau ou Parau au pied de l’Ours, en face de la Maddalena :

En sortant de Tempio pour se rendre à Santa Teresa ou à l’île de la Maddalena, on suit d’abord un seul chemin jusqu'à un lieu nommé Luogo Santo, qui se trouve à cinq heures de marche à cheval loin de la ville. On y trouve quelques stazzi groupés ensemble, formant un embryon de village. De Luogo Santo, partent deux chemins, celui de gauche qui conduit au village de Santa Teresa, et celui de droite que l’on parcourt pour se rendre à la Maddalena. Ils traversent tous les deux un pays fort accidenté et boisé, dont le sol est granitique. Pendant ces deux trajets de quatre longues heures à cheval, on ne voit rien qui soit digne d’être mentionné.

L’embranchement vers Santa-Teresa atteint la côte au fond même du Puits, si bien qu’en réalité Tempio devrait

avoir son débarcadère de l’Ouest à Dispensa, sur la plage sablonneuse qui termine Porto-Pozzo. L’embranchement de la Maddalena atteint le bord de la mer à Parau : « Dans cette anse de Parau, il y a une source où l’on peut faire de l’eau ; cette source a longtemps approvisionné l’archipel de la Maddalena », nous disaient plus haut les Znstructions ; c’est notre Source de l’Ours ; l’'embranchement de droite conduit à la fontaine Artakié, vers laquelle descendait la fille du roi des Lestrygons.

Aux temps de l’Odyssée, ces deux embranchements existent déjà : au fond du Puits, le héraut et ses deux hommes ont trouvé l’embranchement de gauche et l’ont remonté ; à la bifurcation, ils ont rencontré la forte fille d’Antiphatès, qui descendait à la fontaine Artakié, où les citadins s’approvisionnent. La princesse leur a indiqué la ville. [ls y sont allés... La ville des Lestrygons, beaucoup moins éloignée de la côte que Tempio ne l’est aujourd’hui, devait être toute proche de la bifurcation, dans le voisinage de la source.

Le poète nomme cette ville Télépylos, TnAëénudoc. Les commentateurs et scholiastes ont beaucoup discuté sur la valeur et le sens du mot. Est-ce un nom propre ? n’est-ce qu’une épithète ? Je crois que Télépylos, comme Nèsos Elakheia ou Nèsoi Thoai, est un nom propre. L’onomastique grecque nous offre des Pylos et Thermo-pylai, que nous avons appris à bien connaître : « Télé-pylos, dit Eustathe, est la ville dont les portes sont distantes ou très larges, ou bien c’est la Porte habitée quelque part au loin, ñ &ktouévn TÂÂAË mou ». Ce nom est obscur: il deviendrait plus intelligible si nous retrouvions l'original, dont il n’est peutêtre que le doublet grec. Or, dans cette région nord-orientale de la Sardaigne, les géographes gréco-romains connaissent une ville de Ærycion ou ÆErycinon, "Epoékivov, "Epôükrov, Erucium, dont nous ne savons pas l’emplacement exact ; mais Ptolémée (III 3) nous dit que ce n’est pas un port : c’est la première des villes continentales,

méÂeic ueoéyetor, en partant du détroit. Les éditeurs du Corpus Inscriptionum Semiticarum (n° 140 p. 185) ont, avec raison, je crois, rapproché cette ÆEruc-ion où Erucinon sarde de tels noms siciliens, ÆEryx, Eryc-é, Eric-iné, qui semblent de même origine.

L’Éryx de Sicile est une montagne où l’Astarté phénicienne avait planté son sanctuaire et son nom de ÆEruk Aïm. Cette épithète divine, que nous font connaître les inscriptions phéniciennes du lieu, rentre dans une catégorie de titres analogues, Oz-Aïm, par exemple. Le sens de cette épithète est : Notre-Dame « Longueur de Vie » ou « Prolongation de Vie », car la racine sémitique a.r.k exprime les idées de longueur, d'extension, d’éloignement ; les formes participiale et adjective erouk et erek seraient exactement rendues par longus ou longinquus en latin, par makros ou tèlos, uakp6c, tn6c, en grec. La Bible, comme les inscriptions de l’'Éryx, nous donne plusieurs exemples d’épithètes ou de substantifs composés de cet adjectif erouk ou erek et d’un complément : si nos inscriptions phéniciennes disent ici erek-aïm, vitæ longæ, nous trouvons dans la Bible : erek-naphes — long-animis ; erek-iamim — long-ævus ; erek-rouakh, erek-aphim, etc.

Je crois que la T'élé-pylos odysséenne nous rend le nom complet de l’Eryc-ion sarde : c'était la ville aux larges portes, erouka-saarim ou plutôt (vu les transcriptions grecque et latine) erukim-saarim. Le nom complet s’abrégea dans l’usage courant et, surtout, d'âge en âge. Quand, les Phéniciens disparus, le sens en fut oublié, le second terme tomba, ainsi qu’il arrive fréquemment dans les onomastiques empruntées. Il est possible même que, dès l’origine, ce second terme füt le plus souvent omis, sous-entendu : la Bible nous parle d’une ville de Ærek, tout court, et une inscription phénicienne de Sardaigne invoque Astarté Erek, tout court aussi. Ce n’est pas autrement que Erukim Saarim serait devenu Ærukim tout court, d’où les Gréco-Romains auraient fait leur Æruc-ion ou Eryc-inon. Les des-

criptions de la Tempio actuelle nous expliqueraient le sens vrai de ce nom, cf. La Marmora :

Les maisons de Tempio sont toutes construites en dalles ou plutôt en parallélogrammes allongés de granit, que l’on fend régulièrement avec des coins en fer. Ces pièces sont posées l’une sur l’autre et à peine liées ensemble par un mortier d’argile et fort rarement par de la chaux, car cette substance coûte très cher, puisqu'il a fallu la faire venir de fort loin à dos de cheval : les seuls endroits de la Gallura, où la nature ait placé la pierre calcaire, sont le promontoire Figari et l’île de Tavolara... Ces constructions sont très solides. Les maisons de Tempio présentent au dehors un aspect tout particulier, mais un peu massif... Ce riche village de Tempio, comme la plupart des autres villages de la Gallura, est bâti entièrement de pierres d’un granit très dur et très brillant. Quelques-unes de ces hautes maisons, avec un peu d'architecture, seraient des palais dignes de Venise, de Rome ou de Florence.

Toute la Gallura est granitique, semée d’énormes pierres que, de tout temps, les hommes ont empilées pour leurs constructions et leurs monuments. Pierres Levées, de six mètres de haut et qui portent le nom de Perda Lunga, Pierre Longue ; Tombeaux des Géants, qui portent le nom de Perda Latta, Pierre Large ; « Nouragues, qui se distinguent des constructions cyclopéennes, formées de polygones irréguliers, par les assises régulières et horizontales des pierres qui les composent » : toutes les constructions de la Sardaigne primitive offrent le même aspect de murs ou de blocs énormes. La porte des nouragues « est ordinairement très basse, de façon qu’un homme a quelquefois de la peine à y entrer autrement qu’à plat ventre ; mais la difficulté cesse presque toujours, lorsqu'il a

‘ Cf. dans le livre des « Iles », que Diodore de Sicile a tiré des périples, les Baléares aux grandes bâtisses et aux confortables logis, Taxv natadxeuds edmeyéôets xal oixtv mAN0oS 0 XxATATHXEVATHLÉVEWY (V 16), et Malte « aux maisons peintes », t&ç te otxnoets GEtohoyous xal HATETHEVAOUÉVAS pLAotiuuws yeiooou xal xoviduaat (V 12).

dépassé la largeur de la pierre d’architrave, qui est plus longue et plus large que toutes les autres »... J'imagine notre ville sarde aux Larges Portes comme une autre Mycènes, avec des entrées basses, mais très larges et faites de blocs énormes”.

Cette ville sarde a son agora, à 8’ atW’ E &yopñc ëkéet kAutèv ’Avtipatfia, toute semblable aux piazzas des villes actuelles. Dans ces villes de la Sardaigne septentrionale, « les rues escarpées sont des espèces de précipices bâtis ; à Sassari et dans tout le Logudoro, la rue principale, ou plutôt le moins étroit de ces abîmes, s’appelle improprement la Piazza... Sassari n’a qu’une longue rue appelée assez improprement la Piazza, nom donné dans le Logudoro à la rue principale, au Corso : la Piazza de Sassari traverse toute la ville horriblement bâtie... Dans cette Piazza, se trouvent les principales boutiques, les cafés et les magasins les plus riches et les plus élégants ». Antiphatès discutait ou flânait sur la piazza de Télépylos, quand sa femme l’envoya querir.

Le site exact d’Erycion est encore inconnu. La géographie antique de cette Sardaigne du Nord est fort incertaine : Ptolémée et l’Itinéraire d’Antonin ne donnent que des renseignements imprécis ou contradictoires. Les historiens et géographes modernes ont promené la ville d'Erycion dans toute la Gallura, depuis le golfe d’Arzachena jusqu'aux plages de Castel-Sardo. À nous en tenir au texte de l'Odyssée, il semble que Télépylos, tout en étant bâtie à l’intérieur des terres, devait être voisine de la côte : les hommes d'Ulysse semblent y parvenir rapidement ; la source de l’Ours paraît servir de fontaine suburbaine :

J’admirai, — dit Valery (p. 37-38), — l’aisance des filles de

Tempio, bien drapées et pieds nus, à la taille svelte, venant

! Cf. les constructions mégalithiques des Canaries à l’arrivée de J. de Béthencourt.

puiser l’eau à la fontaine et portant leurs seaux légèrement sur la tête sans y toucher... Le plus beau point de vue de Tempio est de la chapelle Saint-Laurent, vue mêlée de collines, de rochers, de vallées et de mer... La salubrité, la légèreté de l'air de Tempio a produit la santé, la fraîcheur, la beauté, le courage, l'intelligence des habitants: ils sont à tous égards les plus renommés de l’île...

Le poète vante aussi la taille, la force et la beauté des montagnards, de leurs femmes et de leurs filles : th@tuoc, tpBlun, le fort, la forte, sont les épithètes qui reviennent pour les unes et pour les autres. Les hommes sont des géants. Les femmes sont d’une taille effrayante, « hautes comme des montagnes »'.

Cette taille des montagnards et montagnardes du Nord frappe d’autant plus les voyageurs que les plaines occidentales et méridionales de la Sardaigne sont malsaines, infectées de paludisme : l’intempérie, la malaria, abâtardit la race et, minant les individus, les rend maigres et malingres. La Gallura, au contraire, est indemne de marais et de fièvres. Sauf quelques plages marécageuses au fond des rades, toute la région est remarquablement saine. Pays de hautes montagnes et de grands vents du Nord, de forêts et de clairières, de pâturages et de troupeaux, de

! Pour la femme d’Antiphatès, cf. la description de Byron sur la côte de Patagonie (Bibl. univ. des Voyages XII p. 390 et suiv.) : « Un des chefs se détacha pour venir à ma rencontre. Il était d’une taille gigantesque, et semblait réaliser les contes des monstres à forme humaine. La peau d’un animal sauvage, d’une forme approchant des manteaux des montagnards écossais, lui couvrait les épaules. Il avait le corps peint de la manière du monde la plus hideuse; l’un de ses yeux était entouré d’un cercle noir, l’autre d’un cercle blanc ; le reste du visage était bizarrement sillonné par des lignes de diverses couleurs. Je ne le mesurai point; mais, si je puis juger de sa hauteur par comparaison de sa taille à la mienne, elle n’était guère au-dessous de sept pieds. 11 y avait parmi eux plusieurs femmes d’une taille proportionnée à celle des hommes, qui étaient presque tous d’une stature égale à celle du chef... Une d'elles avait des bracelets de cuivre ou d’or pâle et quelques grains de collier de verre bleu, attachés sur deux longues tresses de cheveux qui lui

sources et d’eaux courantes, c’est une Arcadie véritable, un coin de Suisse méditerranéenne, dont les bergers ont gardé jusqu’à nous leur libre vie au grand air et leurs mœurs d'autrefois. La gaieté de ces montagnards, leur goût pour les chansons et la poésie ont toujours été vantés.

Ce goût est inné chez les Sardes et surtout chez les gens de la campagne, qui charment le temps de leurs travaux et de leurs voyages à cheval avec des chants continuels. Bien souvent leurs chansons sont improvisées. Elles roulent alors sur les événements récents du pays ou du canton et même sur les voyageurs que les Sardes accompagnent, si le chanteur est un guide ou un cavalcante. Les femmes, dans la Gallura, prennent parti contre les hommes dans une lutte galante en chansons improvisées, qui sont remarquables par la finesse des allégories... Lorsque, dans la province de Gallura, on vient d’achever la tonte, on épluche la laine brute en commun. Les femmes et les filles s’asseyent en cercle et les hommes rôdent autour. Pendant le travail, ce n’est que chants ou succession de strophes chantées. Ces strophes sont quelquefois improvisées et il s'établit des dialogues rimés au sujet d’une fleur offerte et souvent refusée, d’une déclaration, etc.

Les bergers de Virgile ne chantent pas autrement : malo me Galatea petit, lasciva puella, et fugit ad salices, et se cupit ante videri…

pendaient sur les épaules. Elle avait une taille énorme, et son visage était peint d’une manière plus effroyable encore que le reste du corps ». Cf. de même dans le voyage de La Pérouse les hommes et les femmes des Iles des Navigateurs : « Ces insulaires sont les plus grands et les mieux faits que nous ayons encore rencontrés : leur taille ordinaire est de cinq pieds neuf, dix ou onze pouces ; mais ils sont moins étonnans encore par leur taille que par les proportions colossales des différentes parties de leur corps. Notre curiosité, qui nous portait à les mesurer très souvent, leur fit faire des comparaisons fréquentes de leurs forces physiques avec Les nôtres : ces comparaisons n'étaient pas à notre avantage, et nous devons peutêtre nos malheurs à l’idée de supériorité individuelle qui leur est restée de ces différens essais... On peut assurer qu’ils sont aux Européens ce que les chevaux danois sont à ceux des différentes provinces de France. La taille des femmes est proportionnée à celle des

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