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PARGA

« Les Parguinotes, — dit Grasset Saint-Sauveur {II p. 247), — exportoient les produits des Albanois et se livroient à la navigation. Leurs barques n’étoient pas toujours très pacifiques. Elles étoient souvent montées par des brigands, qui attendoient l’occasion de dépouiller quelque bâtiment marchand mal armé, qu’ils couloient à fond après avoir massacré l’équipage pour cacher leurs crimes. [ls se retiroient avec leurs rapines qu’ils partageoient avec ceux qui auroient dû les prévenir et s’y opposer ; ces écumeurs payoient ainsi l’impunité dont ils jouissoient ». Le port de Parga est aujourd’hui délaissé. Mais nos Instructions nautiques le décrivent encore et nos hydrographes en donnent le plan, dans un carton de cette même feuille n° 3052, qui nous a fourni le plan des ports phéaciens. Tous ces mouillages sont de même nature et de même forme : au devant de la haute montagne côtière, un promontoire ou un ilot rocheux, soudé à la terre par un isthme, divise une baie de sable en deux petits ports; la citadelle occupe le sommet de la roche; les maisons couvrent la pente tournée vers la mer.

Le territoire de Parga, — ajoute Grasset Saint-Sauveur, — n’a pas plus de deux lieues de tour et environ une demi-lieue d’enfoncement dans les terres. Il se termine par une chaîne de montagnes élevées, coupée par une quantité de collines couvertes d'arbres propres pour la construction et le chauffage. La côte en cet endroit forme un demi-cercle d’à peu près une lieue et demie d’étendue. Cette plage est divisée par une roche élevée, qui termine une langue de terre s’avançant un peu dans la mer. Cette roche, qui ressemble à un cône, est couverte de maisons bâties sur sa pente, commençant à une hauteur suffisante pour être à l'abri des coups de mer. Ces habitations semblent naître les unes des autres. Les rues sont étroites et escarpées. Sur le sommet de la roche, est bâtie une église de la Vierge : le clocher porte un fanal destiné à diriger les navigateurs pendant les ténèbres. Cet amas de maisons est environné, du côté de terre, d’une forte enceinte de murailles, sur laquelle est dressée une batterie de canons. C’est ce qu’on nomme la

forteresse, et la situation locale ne demande et ne permet pas des ouvrages plus considérables. Du côté de la mer, les habitants sont défendus par la forme de leur rocher taillé à pic et où on ne peut aborder.

Le mouillage ne peut recevoir que des barques et des bâtiments de médiocre portée ou qui tirent peu d’eau. Le fond est sablonneux, de bonne tenue... Deux torrents, qui prennent naïssance dans l’intérieur des montagnes de l’Albanie, vont se décharger à la mer. Leur eau, qui est d’une excellente qualité, sert pour la provision des navigateurs et l’alimentation des Parguinotes. Elle arrose aussi plusieurs jardins potagers, où l’on cultive beaucoup de citronniers et d’orangers. Au milieu de ces jardins, est bâtie la maison de campagne de l’un des primats... Le petit terrain du Parguinote est très fertile : il produit du blé, du vin, de l’huile et des liqueurs; cependant ces deux derniers articles suffisent seuls à la consommation; pour les deux autres, on s'adresse aux voisins. Le territoire, entièrement cultivé, ne peut avoir de pâturages ni, par conséquent, nourrir des troupeaux. Les Parguinotes n’ont que quelques bœufs employés au labourage et ils tirent le bétail de leurs voisins, avec qui les primats du pays entretiennent des relations et des intelligences. Le bois ne manque pas; ils vont le couper dans les forêts de l’Albanie les moins éloignées. Leurs besoins satisfaits, ils peuvent en porter aux insulaires voisins. La population est d'environ quatre mille âmes. Elle habite en grande partie sur le rocher. À droite, sur la pente du rivage où tient ce rocher, est bâtie une espèce de village habité par le reste de la population.

Sur place, à deux reprises, J'ai vérifié les détails de cette description (avril 1901 et octobre 1912). J’ai voulu n’y rien changer. Notre auteur, en la faisant, ne songeait sûrement pas à la ville d’Alkinoos. Pourtant ses moindres mots fournissent le commentaire du texte odysséen.

Parga et la ville d’Alkinoos sont à la même distance des |

fleuves voisins : en suivant la côte albanaise, comme en suivant la côte corfiote, on rencontre, dans le Nord et dans le Sud de la ville, à dix ou douze kilomètres environ, leurs embouchures. Deux fleuves albanais, Gourla et Pa-

ramythia, sont aussi les déversoirs d’une plaine intérieure, et leurs affluents descendent de vallées populeuses, où les indigènes ont leurs gros bourgs de Margariti, Paramythia, Mazarakia, etc. : les gorges supérieures de ces rivières tracent, à travers les monts de Souli, la route la plus commode vers les villes ou sanctuaires du haut pays, Dodone et Jannina.

Tout près des bouches, les deux mouillages de San Giovanni et de Phanari se présentent qui, pour une marine indigène, deviendraient la Marseille ou la Smyrne de ce pays albanais. Mais l’emporion des étrangers, Parga, ne s’est installé ni à Port Phanari ni à San Giovanni. Le fleuve était trop proche.

C’est que la vallée fluviale, voie du commerce, est aussi le chemin de guerre que descendent soudain les bandes indigènes : il faut se tenir à l’écart de ces crues. Sur toute côte barbare, les thalassocrates, quand ils naviguent seulement pour le commerce et ne sont ni des colons ni des conquérants, tiennent leurs stations à distance des fleuves côtiers : ils ne fondent pas Marseille à Martigues, aux bouches du Rhône. Sur la côte albanaise, les Vénitiens installèrent à l’écart des fleuves leurs factoreries commerciales de Prévéza, Réniassa, Parga, Gomenitza, Bucintro; les Hellènes avaient fondé leurs colonies agricoles d’Ambracie, de Pandosia, de Buthroton, etc., au milieu des plaines ou au bord des deltas fluviaux. Sur notre côte de Provence, le vieil établissement préhellénique de Monaco', — le « Melkart du Repos » phénicien, devenu l’'Héraklès Monoikos des Grecs, — perché sur une roche parasitaire, est comparable de tous points à notre ville d’Alkinoos : ce comptoir étranger, baigné de tous côtés par la mer et rattaché seulement par un isthme à la montagne côtière qui le couvre, s’est écarté du fleuve voisin,

1 Sur Monaco, cf. Les Phéniciens et l’Odyssée I p.118 et 423 ; Calypso et la Mer de l’Atlantide p. 60.

le Var, qui débouche à quatre ou cinq lieues de là ; dans le delta même du Var, sur les roches qui le bordent à l'Est et à l'Ouest, les Marseillais installeront ensuite leurs colonies de Nice et d'Antibes. C’est qu’ils veulent, non plus seulement commercer avec les indigènes, mais occuper et coloniser le pays, posséder la plaine. Mais les pillards ligures inquiètent sans repos ces villes côtières. Il faut la vaillance et l’endurance de l’hoplite grec pour se maintenir en ces postes de combat :

Les gens de Marseille, — dit Strabon (IV 1 5), — s’adonnèrent d’abord à la seule navigation et se tournèrent tout entiers vers la mer. Puis, leurs forces s’étant accrues, ils voulurent soumettre les plaines côtières du voisinage : c’est alors qu'ils construisirent leurs villes d'Agde, de Tauroention, d'Olbia, d'Antibes et de Nice. C’étaient en réalité des forteresses contre les indigènes, Agde contre les Barbares du Rhône, Antibes, Nice et les autres contre les Ligures des Alpes. Les forêts voisines fournissaient en abondance le bois des constructions navales, mais aussi le matériel des constructions et des machines militaires, propres à assurer la résistance contre les Barbares.

Nos Phéaciens habitent loin du fleuve, parce qu'ils entendent bien ne pas vivre sur ce pied de guerre. Ce sont des marins et non des soldats. Le site de leur ville correspond à leur genre de vie : ils ne pouvaient pas, en cette tie de Corfou, occuper une autre place. Les Hellènes, qui leur succédèrent, transportèrent leur capitale de Corcyre sur l’autre façade de l’île, au bord du détroit, dans le site, à peu de chose près, de la Corfou vénitienne : Hellènes et Vénitiens voulaient tenir le détroit, grand chemin de leur commerce, et ils voulaient tenir les plaines de l’île, grand champ de leur colonisation ; maîtres du port et de la mer, ils étaient en même temps les propriétaires des champs et des cultures. Maïs la possession de cette acropole implique la domination du pays et la soumission des indigènes : visible de tous les points de la plaine et de tous les pics de la montagne, la ville ne peut rester aux mains de

l’étranger que si le fondateur ou l’occupant, grec, romain, angevin, vénitien, français, etc., dispose d’une puissance reconnue, d’une force toujours prête ; Venise, — dit Grasset Saint-Sauveur (Il p. 100 et suiv.), — entretenait à Corfou neuf régiments d’Italiens et deux régiments d’Esclavons, sans parler de l'artillerie et du génie.

Les incursions des sauvages du continent voisin sont, en outre, à redouter. Le canal n'offre qu’un médiocre obstacle aux convoitises et fantaisies albanaises. Un coup de vent amène les barques des pillards. La jouissance tranquille de Corfou ne dure pas sans l’occupation ou la surveillance des mouillages de la côte en face. Rhodes, dans l’antiquité grecque, est obligée d’occuper les ports de la « Pérée » carienne, sur l’autre rive de son détroit, pour surveiller et maintenir les montagnards qui piratent sur terre et sur mer. Corcyre occupe de même une bande de la «Pérée » épirote et y entretient des forteresses. Dès que la surveillance se relâche ou dès que les forteresses cessent d’appartenir aux Corcyréens, les Thesprotes franchissent le canal, descendent dans l’île, ravagent les moissons, coupent les vignes et les oliviers, et rançonnent les bourgs : même avec la plus étroite surveillance, il suffit encore d’une nuit obscure et d’une flottille de barques pour jeter à la côte de l’île une bande qui razzie le pays plat, dévalise les paysans et force même la ville à se racheter (Thucyd. III 85)... Les Vénitiens de Corfou occupaient tous les mouillages albanais de Butrinto à Prévéza, et, dans ces postes, « il y avoit toujours de garde, sous le canon du fort, une galiote ou tout au moins un brigantin pour tenir en respect les Albanais; le gouverneur avoit de plus une barque à ses ordres » pour prévenir la garnison de Corfou à la première alerte. Malgré ces ‘précautions, il est impossible de compter les incursions des Albanais ou des Turcs dans la Corfou vénitienne.

Les Phéaciens n'étaient pas gens à défendre leurs murs tout à la fois contre les Insulaires et contre les Épirotes.

Leur ville n’alla donc pas se poster sous l’œil des uns et des autres. Ils n’étaient pas Grecs, d’ailleurs, et leur navigation ne se faisait pas dans le détroit insulaire. Ils n’allèrent donc installer leur port ni en face des terres helléniques ni sur le bord du canal. Comme les vieux ports de Rhodes, de Cos, de Salamine, etc., le port préhellénique de Corcyre tournait le dos au port hellénique* : a priori, on pouvait deviner cette alternance; nous avions déjà l’exemple de Céphalonie.

La façade orientale de Céphalonie borde le canal d’Ithaque qui fut sillonné, de tout temps, par les barques d'Ulysse et de Télémaque et par les galères helléniques et romaines, comme aujourd’hui par les petits vapeurs de Patras. Sur cette façade orientale, deux bourgs ressuscitent aujourd’hui, dans la double rade de Viscardo, au Nord- Ouest, et dans la baie de Pilaros, au centre. Les navires anciens avaient fait la fortune de Samé au voisinage de Pilaros : Céphalonie était l’île de Samé ; les marins la connaissaient sous ce nom... Céphalonie est aujourd’hui l’île d’Argostoli : l’influence étrangère, vénitienne, a, durant les siècles derniers, transporté la capitale de l’île sur la façade opposée au détroit ; Argostoli, sur la côte occidentale qui borde la Mer Sauvage, occupe dans un grand golfe le flanc d’un long promontoire qu’il serait facile de défendre contre les insulaires, à condition toutefois que les défenseurs fussent en nombre et bien armés. Car l’isthme est assez large et les plaines de l’île, avec les villages indigènes, sont toutes proches. Mais cette même façade occidentale de Céphalonie offre sur la Mer Sauvage

1 J'ai longuement décrit ces transports de capitale d’un rivage d’une île à un autre dans Les Phéniciens et l'Odyssée 1 p. 80-84. A Rhodes, à Cos, à Samos, à Théra, à Salamine, dans la plupart des îles de l’Archipel, les vieux ports ou les « villes vieilles » tournent le dos aux terres helléniques pour ouvrir leurs mouillages vers le Sud et vers l’Extrême-Levant : le jour où les Hellènes, maîtres de ces îles, disposent librement de la terre et de la mer, ils abandon-

l’un de ces promontoires avancés qu’un isthme bas rattache à peine à la grande terre et qui ressemble, entre deux mouillages, à la ville d’Alkinoos ou à la Parga des Vénitiens ; ce promontoire porte encore la forteresse vénitienne d’Asso, que les Grecs d’aujourd’hui ont abandonnée et qui est complètement déserte‘.

Cette forteresse, au temps des Vénitiens, protégeait le double mouillage du bas, et fournissait aux paysans voisins un refuge contre les descentes des Barbaresques : « Les Vénitiens, — dit Grasset Saint-Sauveur, — bâtirent cette forteresse en 1595. Elle ne doit servir que de retraite aux habitants des rives de la mer, en cas de quelque incursion de corsaires dans l’île. L'intérieur n’offre rien qui puisse dédommager de la fatigue du voyage : il renferme la cathédrale grecque, petite église modestement décorée. Le seul édifice est la maison qu’habitait le provéditeur ».

Les « Vénitiens » préhelléniques, qui ont fondé la ville d’Alkinoos, parlaient une langue sémitique, s’il est vrai que le nom de leur « terre », Korkura-Schéria, signifie la terre du « Croiseur Noir » et rentre, par suite, dans la catégorie des noms étrangers que l’on rencontre dans toutes les îles de l’Archipel et de la mer lonienne. L'origine et la date de ces noms nous sont certifiées par d’indiscutables doublets : de même que l’Archipel a ses Kasos-Achné, Rhéneia-Keladoussa, Ortygia-Délos, etc., la mer fonienne a ses Paxos-Plateia, Samé-Képhallénia, etc.*…

nent ces vieilles capitales : les villes ou ports helléniques se transportent sur les côtes de l’Ouest ou du Nord, en face de la Grèce et

des terres grecques.

4 Sur tout ceci, cf. dans Pénélope et les Barons des Iles le chapitre

intitulé « Le Voyage de Télémaque ».

? La majeure partie des philologues finissent, au bout de trente ans, par admettre la valeur de ces doublets, cf. dans Les Phéniciens et l'Odyssée (t. I) le chapitre intitulé « Les Noms de Lieux ».

Quelques détails de leur costume et de leurs mœurs semblent distinguer les Phéaciens des Achéens et les rapprocher des nations de l’Extrême-Levant : « Les Égyptiens, — dit Hérodote {II 37), — portent des vêtements de lin qu’ils veulent toujours fraîchement lavés ; ils y attachent le plus grand soin, car ils vont jusqu’à préférer la propreté à l’élégance, sluata ÔÈ Alvea popéouor aîel veé- TÂuta, ÉmiTnÔEUOUTES ToÛTo uéÀLOTA..., TPOTLUVTES kaBapol etvar À sdnpentéotepor ». On croirait entendre Nausicaa : « Mes frères veulent toujours des vêtements fraîchement lavés »,

of 0’ œiet éBélouor veéTnAuta Eluat’ ÉXOVTEG EG xopdv ÉpyeoBat.

L’épithète veénAvtoc ne se trouve qu’en ce passage des poèmes homériques et l’épithète équivalente ednmAuvñs, bien lavé, ne se rencontre aussi qu’appliquée aux tissus, dont les Phéaciens font présent à Ulysse.

Autre détail. Le roi et la reine des Phéaciens, Alkinoos et Arété, sont frère et sœur, en même temps que mari et femme’. Ils « sont nés des mêmes parents qui leur ont donné le jour ». Ces mots ne peuvent prêter à amphibologie : parents, tokfjec, ne se rencontre dans les poèmes homériques qu’au pluriel pour désigner les deux auteurs de vie, les père et mère. Le mot ne peut avoir et n’a jamais eu d’autre sens : il désigne celui qui a engendré et celle qui a enfanté. Alkinoos et Arété, fils et fille des mêmes parents, sont donc frère et sœur et pourtant ils sont mari et femme. Ce couple monstrueux scandalisa plus tard la morale grecque ; on ne put admettre que le Poète, source de toute sagesse et de toute vertu, eût écrit une pareille énormité, d’autant moins admissible que le texte homérique était mis dans toutes les mains, expliqué dans toutes les écoles, comme la Bible de tous les Hellènes.

1 Pour la discussion détaillée, vers par vers, mot par mot, je renvoie le lecteur à mon /ntroduction à l'Odyssée 1 p. 429 et suiv.

Une main pieuse intercala donc dans le texte primitif dix-neuf vers, qui sont une grossière interpolation.

Athéna, sous la forme d’une petite fille, conduit Ulysse et lui donne ses derniers conseils {VIT 50 et suiv.) :

Voici, pour t’obéir, la maison que tu veux : tu vas trouver nos rois, les nourrissons de Zeus, en train de banqueter. Entre donc; que ton cœur soit sans crainte; l’audace vaut mieux en toute affaire [quand on veut réussir, surtout à l’étranger]. Va droit à la maïîtresse; elle est en la grand’ salle. Son nom est

Arété; elle a reçu le jour des mêmes père et mère qui furent les parents du roi Alkinoos. [C'était Nausithoos, que l’ébranleur du sol, Posidon, avait engendré de Péribée, la plus belle des femmes, la plus jeune des filles du fier Eurymédon, qui jadis était roi des farouches Géants, mais qui causa la perte de son peuple féroce et se perdit lui-même. Aimée de Posidon, Péribée mit au monde un fils, Nausithoos, qui, de nos Phéaciens, fut le roi magnanime, et, de Nausithoos, deux fils sont nés, Alkinoos et Rhéxénor. Mais, sitôt marié, Rhéxénor succombait sous les traits d’Apollon, le dieu à l’arc d’argent; il n'avait pas encore de fils; il ne laissait qu'une fille, Arété. Son frère Alkinoos, ayant pris Arété pour femme, l’honora comme pas une au monde ne peut l'être aujourd’hui, parmi toutes les femmes qui tiennent la maison sous la loi d’un époux. Elle eut, elle a toujours le cœur et les hommages de ses enfants, du roi Alkinoos lui-même ainsi que de ses peuples. Les yeux tournés vers elle, autant que vers un dieu, on la salue d’un mot quand elle passe au bourg : elle a tant de raison, elle aussi, de noblesse! Sa bonté, même entre hommes, arrange les querelles]. Si jamais, en son cœur, elle te veut du bien, tu peux

avoir l'espoir de retrouver les tiens, de rentrer sous le toit de ta haute maison, au pays de tes pères.

Supprimez dans ce discours les vers 56-74 que j'ai mis entre crochets : rien n’y manque et il n’a besoin d’aucun commentaire. Les vers 56-74 ne sont qu’un bavardage inutile pour légitimer le contresens volontaire parents — ancêtres, qui n’est pas seulement verbal : c’est aussi une erreur historique. Aux temps de l’épos, si les Hellènes condamnaient déjà le mariage entre frère et sœur, d’autres le pratiquaient : Aiolos a six fils et six filles, qu’il a mariés deux à deux et qui vivent tous dans son manoir,

to kai SbdEdX natdec ÉVI pEy&pois YEeydaot,

ÊE uëv Buyatépec, ÊE Ô’ viéec M6dovtec:

EvO” 6 ye Buyatépac Tmépev vidorv elvar &koltic. Les Pharaons égyptiens en usaient ainsi :

A la cour d'Égypte, — dit G. Maspero (Hist. anc. I p. 52), — la famille royale était très nombreuse. Les femmes se recrutaient chez les hauts seigneurs de la cour et chez les grands seigneurs féodaux. Mais on rencontrait aussi parmi elles beaucoup d’étrangères, filles ou sœurs des roitelets libyques, nubiens ou asiatiques. Toutes ne jouissaient pas d’un traitement identique ni d’une considération pareille. La plupart demeuraient simples concubines, leur vie durant. D’autres s’élevaient au rang d’épouses royales. Une au moins recevait le titre et les privilèges de grande épouse ou de reine... C'était rarement une étrangère, presque toujours une princesse née dans la pourpre, une fille de Râ, autant que possible une sœur du Pharaon; héritant au même degré et dans des proportions égales la chair et le sang du soleil, elle avait, plus que personne, qualité pour partager la couche et le trône de son frère.

Il semble bien que, chez les peuples soumis à l’influence égyptienne, la mode de ces unions entre frère et sœur, comme tant d’autres modes d'Égypte, s’implanta dans les familles royales. À lire sans parti-pris certaines pages de l’Écriture, ces unions ne paraissent ni incestueuses ni même étranges dans le harem de David. Il en fut sans doute de même chez les rois phéniciens.

Je n’attacherais qu’une minime importance à ces particularités des coutumes et des mœurs phéaciennes, si le texte odysséen lui-même ne nous faisait connaître l’origine de ce peuple navigateur : « [ls habitaient jadis Hauteville en sa plaine ; mais, près d’eux, ils avaient les Cyclopes altiers dont ils devaient subir la force et les pillages »,

où Tplv uév Trot’ ÉvaLov Ev ebpuyxôp® “Ynepeln, àäyxou Kuklénov àvôp&v ÜTEPNVOPEÉVTOV, ot OPENG OLVÉOKOVTO.

Les Anciens ignoraient déjà le $ite de cette Hauteville

(en grec : Hypérie) et ils promenaient les Cyclopes de Si-

QT tele

cile en Italie et de Lycie en Morée. La suite du poème odysséen va nous conduire aux pays dés Cyclopes. Nous retrouverons ces « Yeux ronds » dans les cratères du pays napolitain, entre la ville plus récente de Naples” et la plus vieille ville de Cume, perchée au haut de sa butte côtière. Les Phéaciens sont venus de cette Cume de Campanie, de cette « Hauteville aux vastes campagnes » : après un long cabotage, dont nous suivrons les étapes au long des côtes italiennes, ils ont traversé le détroit de l’Adriatique, atteint l’île de Fano, puis longé l’île de Samotraki, salué le Karavi, le Bateau de pierre, côtoyé enfin le rivage occidental de Corfou où ils ont fixé leur établissement. De multiples exemples nous ont appris comment ces ports insulaires sont toujours tournés vers la partie de l’horizon qui leur amène les flottes et le trafic : pour la Korkyra préhellénique, l’exemple de Rhodes est le plus probant. Située sur le détroit qui ouvre les mers grecques aux bateaux levantins, Rhodes est la porte hellénique du Levant : sur le détroit qui s’ouvre vers l'Occident, Corcyre est la porte ou la sortie occidentale des mers helléniques. À Rhodes, depuis les Hellènes jusqu’à nos jours, le grand port est installé sur le bord même du détroit, dans la plaine de l’île, pour les doubles besoins de l’agriculture insulaire et du transit maritime. Mais ce grand port ne remonte qu’au v° siècle avant notre ère: Lindos, le vieil emporion, n’était pas là; tournant le dos au détroit et regardant la pleine mer du Sud-Est, qui lui avait amené les flottes de Danaos et de Cadmos, Lindos s’appuyait à une haute montagne,

1 Cf. pour les relations entre Naples et Corfou A. Buchon Voyage dans l’'Eubée... (éd. J. Longnon 1911). De Zante à Corfou, Buchon prend passage sur une parancelle, « couverte d’un énorme tas de bois ; il ne restait qu’une petite place autour du gouvernail, justement assez pour jeter un matelas pour moi et deux autres personnes. Trois matelas qu’on sortit de dessous le pont me semblaient un luxe bien extraordinaire pour un capitaine grec, sachant par expérience que les capitaines des bâtiments de l'Etat n’en ont pas même un à leur usage; c’est que mon capitaine était, non pas grec, mais

qui la couvrait tout autour, et sa baïe offrait un double port aux flancs d’une acropole péninsulaire... Depuis l'antiquité classique jusqu’à nos jours, les bateaux n’ont fréquenté que la rive orientale de Corfou, la côte de la plaine et du détroit. Les périples et les géographes n’ont connu que les stations de cette côte. Nul, parmi les Anciens ne mentionne les mouillages et le bourg de notre baie de Liapadais. Mais avant la capitale grecque, l’île avait eu sa Lindos tournant le dos au détroit et ouvrant ses deux ports sur le large, aux flottes de l'Italie ou de l’Afrique, de Cume, d’Utique ou de Carthage.

Comme Rhodes encore, Corcyre est sans doute une île grecque, mais un peu à l'écart, aux extrémités du monde grec. Les Hellènes fréquentent ou possèdent parfois ces deux îles. Souvent aussi, ce sont des étrangers, des peuples de la mer qui les occupent : Rhodes durant trois ou quatre siècles est demeurée la possession des pirates latins qui s’intitulaient chevaliers de Rhodes ; Corfou est restée pendant six cents ans une terre vénitienne….

Aux temps homériques, la « terre » des Phéaciens est à l’écart des terres achéennes. Les marines achéennes la connaissent. Mais cette « terre » écartée n’apparaît que dans la brume du lointain : on semble même ignorer que c'est une île, séparée par un détroit de la « terre » des Thesprotes. Il est impossible cependant de rien comprendre au texte odysséen, si l’on n’admet pas que l’auteur avait une connaissance précise de ces parages « J’admettrais volontiers, — dit O. Riemann (p. 10), — que des marins d’Ionie, étant allés à Corfou, ont pu rap-

napolitain, ainsi que son équipage consistant en quatre matelots, qui, tous, ainsi qu'un enfant de six ans, neveu du capitaine, avaient la fièvre et ne pouvaient pas remuer. Le capitaine suffisait à tout, au timon comme aux voiles et à la cuisine. Depuis vingt ans, il avait quitté &/ Regno pour venir, avec sa parancelle, faire le transport des marchandises entre Zante, Céphalonie et Corfou; il avait une grande habitude des vents et des côtes ».

porter chez eux le souvenir d’une île lointaine, très riante, très fertile, peuplée d’excellents marins, et que ces contes de matelots, transformés par l’imagination populaire, ont pu devenir une légende merveilleuse ». Dans les Znstructions nautiques et sur les cartes marines, nous avons trouvé le commentaire littéral et les plans topographiques de ce prétendu conte odysséen. Sans la carte et les Instructions, il était impossible, — et l’exemple des commentateurs anciens ou modernes est là pour nous avertir, — de discerner la trame réelle de toute cette histoire ; on voyait le conte, parce que l’on ignorait la réalité. Mais, sur les cartes et dans les descriptions de nos marins, chaque épithète du poème correspond à une particularité du site ; chaque aspect des côtes et des montagnes, chaque disposition des promontoires ou des ports, et les distances réciproques des fleuves et des villes, et les alentours des sources et fontaines sont décrits conformément à la réalité tangible et à la vérité expérimentale et non pas à des souvenirs de matelots. En mettant bout à bout ces descriptions odysséennes, on reconstitue une page de périple” :

La terre des Phéaciens est élevée; ses montagnes boisées apparaissent de loin; elle présente à la mer sauvage une côte abrupte avec des falaises droites et des écueils dangereux. Mais elle a quelques mouillages. On rencontre d’abord une petite anse couverte du vent avec une plage de graviers, de fourrés de joncs et des pentes d’olivettes. Il faut prendre garde aux cailloux coupants. De la mer, on voit les cascades d’un fleuve qui tombe sur la plage par une série de bassins où les femmes viennent laver.

1 On pourrait avec des passages textuels de périples antiques reconstituer le texte même de ce vieux document. Prenez, par exemple, tel passage du Stadiasme de la Grande Mer (Geogr. græc. min. I p. 427 et suiv.): 2 46 évred0ev dvaxbels mapdmhee mérpar eloiv dbnahal: Üdwp Éxer xai motTauov méyav….. 8 51 œdhos Éotiy dvateivwov Vowp ÉXEL év 17 äupw... 8 93 du Sfadiasme : x T0Ù mehdyous OWet XWpav TaretvAy voa Exouoav: Orav dE aûrois Éyyionc, Ober rnv mov mapalahdoouov xat Oiva Aeuxôv nat aiyiandv: h dE mods Éoti heuxn An AmÉVO ÔË

Puis on rencontre la ville des Phéaciens. Elle est loin du fleuve; mais une route plate à travers la plaine de l’intérieur y peut conduire aussi. Dans un cercle de hautes montagnes, qui la couvrent tout autour, la ville est sur un promontoire, entre deux bons ports dont l’entrée resserrée est un peu difficile; le manoir du roi est en haut ; le marché est en bas avec un temple de Posidon et une source où l’on peut faire de l’eau; ily a de l’eau aussi dans le fond du grand port, à côté de la route, où est le vignoble royal et le bois sacré d’Athéna. Après la ville, les falaises et les écueils continuent. Un rocher ressemble à un navire en marche; les indigènes disent que c'est un bateau que la colère d’un dieu a changé en pierre...

Ainsi restitué, ce fragment de périple porte sa marque d’origine : décrivant successivement le fleuve, la ville et le Bateau de pierre, il commence la revue de la côte par le Sud et la finit par le Nord ; il trahit ainsi une navigation allant du Sud-Est au Nord-Ouest, des terres achéennes aux mers italiennes, de Pylos, ville de Nélée”, à la ville d’Alkinoos. Le poète a respecté l’ordre du périple, comme il en respectait les mots. Les épisodes de son récit ne sont que les vues de côtes successives qu’un navire aurait au long de ces rivages corfiotes. Son histoire commence au fleuve, se poursuit aux lavoirs et sur la route qui mène à la ville, et finit, pour le principal, à la ville, à l’agora et au manoir d’Alkinoos ; un dernier incident nous conduit un peu plus au Nord, en face du Karavi : une fois Ulysse

oÙx Exet dopañdç Opuibou émi toù ‘Epuatou… 22 29 et 30 du Stadiasme: Xwpa éotiv dbnAñ Auñv Édtt mavti dvéuw: Ddwp ExEL ÉV Th TPUTN VAN els TO mpôs vOtoy mépos, ÉV T@ ppouplw, ou6prov…. "Ode tapempalivouoav &xpav dbnANv xai peydAnv xar’ adThv Über eis adhov xai AlUVNV MEydANV Éx ÔË TV EUWVÜUUEY xetporointos Opuos Éotiv Êxer dE UOwp ÔTO Tv ouxv' dL0 xai à Tomos Eux xaheïTror.… 2 19 du Séadiasme : Ëni T0 d&xpwrnpiou Tabpor dVo &s voor dvatelvovtes els TO MÉÀA&KYOS.

1 Pour les navigations « minoennes » entre les mers du Levant et les côtes italiennes ou siciliennes où la légende fait mourir Minos, cf. le rôle de Pylos, la Patras de ce temps, dans Pénélope et les Barons des Iles p. 157 et suiv Sur les relations anciennes entre la Crète, Pylos et Corfou, cf. l'exemple moderne des Arabes crétois

rapatrié, le navire phéacien revient pour que Posidon le change en pierre.

Nous retrouvons ici les mêmes procédés que dans l’épisode de Calypso. Le poète n’invente rien. Mais il arrange et dispose à la mode hellénique, soit par la vie anthropomorphique qu’il prête aux objets inanimés, soit par l’ordre rationnel et esthétique qu’il introduit entre les divers éléments. D'une série de vues, il fait un tableau. Ce tableau est encore une exacte copie de la nature. Mais ilest « composé » : il a des parties dans l’ombre et d’autres en pleine lumière. Ce tableau est complet : le poète ne néglige aucune des données que lui fournissait le périple. Mais il les groupe, les subordonne et les rattache les unes aux autres, resserrant les unes et développant les autres.

Il fait assister les Phéaciens, réunis sur le port, à la pétrification du croiseur qui revient d’Ithaque. Ce bateau pétrifié n’est pas une invention : il existe au bout de la terre corfiote, comme le poète le met au bout de son histoire phéacienne. Mais le périple ne disait pas que, du port phéacien, on aperçüt le Rocher du Bateau : entre la baie de Liapadais et ce Karavi, le Saint-Ange et l’Arakli interposent leur écran ; du haut seulement de leur montagne, les Phéaciens, comme les garnisons vénitiennes du Saint- Ange, pouvaient apercevoir le Bateau, à l’horizon lointain. Le poète a fait rentrer le Croiseur de Pierre dans son tableau par un artifice : Posidon pétrifie d’abord le Bateau, puis il encercle et couvre la ville d’une haute montagne. Avant donc que le Bateau fût pétrifié, la ville, jadis, était découverte et pouvait au loin l’apercevoir.

Au total, cette description de la Phéacie présente deux inexactitudes, l’une de fond, l’autre de forme :

1° la Phéacie véritable est le canton d’une « île » et non d’une « terre » ;

arrivant en Sicile (Lenormant Grande Grèce 1 p. 36 et 69) et des plus récentes colonies crétoises à Corfou (Terdjuman Effendi Grecs et Turcs, Marseille 1899).

2° la roche du Bateau est invisible depuis la ville d’AIkinoos.

L'une et l’autre de ces inexactitudes impliquent l’existence d’un périple comme origine des connaissances du poète. Mais la première, surtout, permet d’affirmer que ce périple n’était pas d’origine achéenne ou ionienne: les marines helléniques ne fréquentaient pas encore cette « île » de Corfou ; le cabotage côtier les aurait conduites au détroit et non sur la façade de la Mer Sauvage ; elles n’auraient pas pu ignorer que, séparée de la « terre » des Thesprotes par un large fleuve marin, cette autre Crète était, comme l’île de Minos, « cerclée tout autour de courants », perirrutos'. Ici, de même que dans l’épisode de Calypso déjà, les erreurs autant que les vérités de la description odysséenne nous ramènent toujours à cette nécessité d’un périple étranger.

1 Voir le chapitre « Le Radeau d'Ulysse » dans Calypso et la Mer de l’Atlantide.

PLancue VI (Cf. p. 86 et suiv.)

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