‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du 14e au 16e siècle, d'après les documents inédits tirés de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'ItalieChapitre 3 sur 10 · LES NORMANDS AUX COTES DE GUINÉE · texte numérisé non relu

LES NORMANDS AUX COTES DE GUINÉE

refus aux peuples Européens de les laisser naviguer sur les mers qui baignent l'Afrique.

Pour moi, je ne craindrais pas désormais d'opposer nos titres à ceux des Portugais et d'assurer fermement contre eux le souvenir glorieux de cette série d'entreprises des Normands aux côtes d'Afrique, comme le prélude des découvertes Européennes à l'honneur du roi Charles V, dont le règne commence chez nous réellement l'époque m xlerne.

Certes, il s'en est fallu bien peu que ce prince, qui avait tant fait pour les sciences, ne connût pas ces entreprises, qui devaient être comme une récompense de son zèle pour l'accroissement des lumières, de la richesse et de l'honneur du pays; mais enfin Dieu lui accorda cette faveur. Si nous ne nous trompons pas, la découverte des côtes de Guinée fut, en vérité, un adieu digne de la province et de son Roi près de mourir. Le document que nous apportons ici nous a fait voir la joie avec laquelle celui-ci accepta ce dernier et glorieux gage de l'affection qui les liait tous deux. Il ne l'oublia pas, ses dernières volontés le prouvèrent. Pendant sa vie, Charles avait rassemblé dans la Normandie tous ceux qu'il aimait le mieux; c'était là d'ailleurs son principal boulevard contre l'Angleterre. Il avait donné à Duguesclin le comté de Longueville, à l'amiral Jean de Vienne le commandement de Honfleur, l'évêché de Lisieux à Nicole Oresme; mais lorsque Jean le Rouennais eut à son tour donné la Guinée au roi, celui-ci légua en mourant à la ville de Rouen le noble cœur dont l'abbé Cochet a retrouvé les restes.

AU XVe SIÈCLE ET L'INFLUENCE FRANÇAISE SUR C. COLOMB

Nonobstant toutes nos raisons, si ne faut il pas frauder ces deux peuples les Castillans et Portugais de l'honneur et louange qui leur est justement deue.

(Bergeron, Traité des navigations.)

ous avons vu dans le premier mouvement de l'Europe au delà des limites du monde connu des anciens la part que la France a prise à cette révolution vers le sud; mais l'impulsion était donnée. Ce mouvement allait se poursuivre, contourner l'Afrique et se diriger vers l'est à la recherche des Indes.

En même temps, comme par une espèce de contrecoup, les navigateurs portés à l'ouest devaient tenter de s'y frayer un autre chemin vers les mêmes régions. Lorsque Vasco de Gama d'un côté, Magellan de l'autre, eurent atteint leur but par deux routes différentes, on peut dire que l'Europe avait pris ainsi possession de l'Océan, et avec lui, du monde qu'il entoure. Jusqu'alors elle n'avait fait qu'y entrer.

Ce double mouvement qui devait mettre les nations de notre continent devant tant de choses et de peuples inconnus ne pouvait s'exécuter sans renverser encore un autre obstacle, qu'opposaient les superstitions maritimes et aussi les doctrines des Pères de l'Église.

La découverte de l'Afrique au delà du cap Bojador avait montré, pour le sud, le peu de fondement de l'opinion qui figurait les zones inhabitables en raison de leur degré de chaleur. Mais après cet empêchement, il y avait aussi la question des antipodes et celle de l'étendue de l'eau, qui était censée couvrir la plus grande partie du monde.

Or saint Augustin s'expliquait sur ces deux points fort catégoriquement.

« Quant à ce que l'on conte, écrit l'auteur de la Cité de Dieu (i), qu'il y a des antipodes, c'est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres, et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n'en faut rien croire. — Aussi ne l'avance- t-on sur le rapport d'aucune histoire, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, la terre étant suspendue en l'air et ronde, on s'imagine que la partie qui est sous nos pieds n'est point sans habitants ; mais on ne considère point que quand il serait démontré que la terre est ronde, il ne s'ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée n'est point couverte d'eau. — D'ailleurs, quand elle ne le serait pas, quelle nécessité y aurait-il qu'elle fût habitée, puisque l'Écriture, qui fait foi des choses passées qu'elle raconte par l'accomplissement de celles qu'elle a prédites, ne peut mentir, et qu'ily a aussi trop d'absurdité à dire que les hommes aient traversé une si vaste étendue de mer pour aller peupler cette autre partie du monde. »

Ce que saint Augustin avait regardé comme

(1) Sancti Aurelii Augustini De Civitatc Dei, xvi, 9.

AU XVe SIÈCLE. 75

absurde, le XVe siècle ne devait pas le juger de même, et en 1480, le poëte florentin Luigi Pulci, dans le M or gante Maggiore, se faisait l'interprète de la raison et de la science contre des croyances que le pape Zacharie avait imposées à Virgile, évêque de Salzbourg, lorsque celui-ci avait demandé au roi des Bohémiens de les discuter devant des savants capables de le juger. Mais depuis 745, la critique avait gagné bien du terrain dans l'Église elle-même, et Pulci, à son tour, regardait comme très-peu sensée la croyance de saint Augustin. Il est vrai qu'il mettait son opinion dans la bouche d'un esprit, molto savio, terribil, molto fero, à la vue des colonnes d'Hercule (1).

« Par une erreur dont l'absurdité n'a pas été reconnue pendant bien des siècles, dit Astaroth à Renaud, qui s'informe de ce que ce signe veut dire, si l'on parle des colonnes d'Hercule, l'on assure que beaucoup de gens ont péri en voulant les dépasser.

« Sache que cette opinion n'est point juste; l'on peut en effet naviguer au delà : l'eau est plane en tout lieu, quoique la terre soit ronde. Au temps -où ces signes ont été placés, l'espèce humaine était plus ignorante qu'aujourd'hui; si bien qu'Hercule rougirait maintenant d'avoir placé ses colonnes, car les navires passeront outre.

« l /on peut également aller dans l'autre hémisphère, puisque tout se tient par le centre, de telle sorte que la terre, par un divin mystère, reste suspendue au

(1) Ces colonnes étaient Abyla, montagne et cap de l'Afrique septentrionale, et Calpe, ville et montagne d'Espagne, près de Gibraltar, qui ne sont du reste séparés que de quelques milles.

milieu des étoiles du ciel, et dans cet autre hémisphère, sont des villes, des châteaux, des empires. Mais nous ne connaissons pas ces gens primitifs. Vois le soleil qui s'empresse de marcher vers les pays où je te dis qu'on l'attend.

« Et comme un astre s'élève à l'orient, un autre se couche à l'occident, ainsi que tu le vois, avec une précision admirable, par une juste pondération des mouvements du ciel. Ces nations inconnues de vous s'appellent antipodes; elles adorent le Soleil, Jupiter et Mars , et de même que vous elles ont des plantes, des animaux, et se livrent de grandes batailles. »

Neuf ans après la publication du poème italien, Barthélémy Diaz touchait au cap de Bonne-Espérance.— Trois ans après cette célèbre navigation du grand pilote portugais, Colomb abordait en Amérique, et les navigateurs, suivant la carrière ouverte devant eux, n'allaient pas tarder à se lancer dans cette mer que l'on appelait auparavant la mer Ténébreuse, et dans laquelle tout à l'heure encore les compagnons de Colomb eux-mêmes croyaient qu'il n'y avait pas de vent pour les ramener en Espagne. — Ce fut alors à qui des peuples de l'Europe aborderait aux Indes par les routes de l'ouest et de l'est; alors aussi un artiste représentait sur un bouclier, qui est à l'Armeria real de Madrid, Hercule emportant ses colonnes sous ses bras, et dans son poëme de la Sepmaine de la création, notre Saluste du Bartas consacrait la rotondité de la terre en rendant hommage à ces Typhis qui

vivant sur les eaux , Trouvoient dessoubs nos pieds tant de mondes nouveaux.

AU XVe SIÈCLE. 77

Dans quelles circonstances l'erreur des Pères de l'Église fut-elle reconnue? C'est ce qu'il importe de savoir.

J'ai dit que la recherche des routes de l'Inde a été dans l'histoire des mouvements de l'Europe à travers le monde la cause de ses grandes évolutions en divers sens, et de la découverte faite par elle de tous les pays que baigne l'Océan. — Les faits que j'ai à présenter ici commenceront à justifier la vérité de ce que j'avance sur cette unique cause d'effets si considérables.

Au XVe siècle , comme aujourd'hui même , la route des Indes la plus courte, pour les peuples de l'Europe placés sur la Méditerranée , était sans contredit la mer Rouge. Toutefois le nombre de mains par lesquelles passaient les productions orientales, en arrivant par cette voie, était tel qu'on ne pouvait avoir ces productions qu'au poids de l'or, d'après ce que rapportait en 1424, à son retour de l'Inde, maître Barthélémy, Florentin, qui accompagnait à Venise le pape Eugène IV.

Les insulaires de la grand Jaive achetaient d'abord les épiceries dans les autres îles, où leurs voisins les rassemblaient.

Ils les vendaient ensuite à ceux de Ceylan, où les négociants de l'île de la Ghersonèse, que Martin Behaim appelle Aurea, venaient les chercher.

Ceux-ci les échangeaient alors avec ceux de la Taprobane (1).

Puis des marchands mahométans se rendaient d'Aden en ce dernier lieu pour se les procurer.

Les Algériens les achetaient d'eux et les transportaient plus loin, soit par terre, soit par mer. Ensuite venait le tour des Vénitiens, qui les vendaient aux Allemands.

Enfin elles s'acheminaient en Angleterre et en France. C'était alors seulement qu'elles passaient dans les mains des marchands en détail.

Cette succession d'acquéreurs et de vendeurs, les droits considérables qu'il fallait payer dans chacune des échelles de ce commerce, la facilité que leurs entrepositaires avaient d'élever ces droits, facilité dont ils ne manquaient pas d'abuser; tout cela sans doute était bien propre à exciter l'Europe à chercher une route qui lui permît d'arriver directement à cette source de richesse. Mais comme pour la trouver il fallait pénétrer dans l'inconnu, l'esprit humain ne faisant d'efforts que lorsqu'il ne peut s'arranger avec son mal, les nations chrétiennes, du Xe au XIVe siècle, ne se trouvaient pas suffisamment contraintes à chercher ces routes nouvelles. En effet, en dehors de la voie de la mer Rouge, les conquêtes des

(1) D'Anville, dans son Orbis veteribus notus (1763), place la Taprobane là où est Ceylan; mais la relation d'Antoine Figafetta et la note de maître Barthélémy, qu'on lit dans la Notice de M. de Murr sur Martin de Behaim, semblent la confondre avec Sumatra. La Chersonèse d'or est, d'après d'Anville, la presqu'île de Malaca.

AU XVe SIÈCLE. 79

croisés en avaient ouvert successivement deux autres à l'Europe, celle la Syrie d'abord, puis celle de la mer Noire par Constantinople.

Par une coïncidence des plus heureuses pour notre continent et pour l'expansion de sa civilisation, la lutte des Chrétiens et des Musulmans, qui se disputaient l'ancien empire Romain, s'étant portée dans la contrée qui renfermait le tombeau du Christ, les nations de l'Europe se trouvèrent sur une autre avenue naturelle des marchandises orientales, la Syrie.— Il en résulta que tout en y faisant « la besoigne au sire Dieu, » les chevaliers, menés par Pierre l'Hermite, par saint Bernard, par Guillaume de Tyr, servaient les vues des nations commerçantes et maritimes qui louaient leurs navires aux Croisés. Celles-ci avaient aisément reconnu l'importance de la situation de la Syrie par l'origine des marchandises qu'Antioche et Tyr fournissaient à toutes les côtes de la Méditerranée.— Or, si les armes victorieuses des Chrétiens avaient fait de la Syrie et de la Palestine comme une France orientale, dans laquelle les guerriers s'étaient taillé des fiefs; s'il y avait là des princes d'Antioche, de Galilée, des comtes de Tripoli, dès la première croisade, Pise, Gênes, Venise, s'étaient fait aussi concéder en toute propriété d'abord des églises, puis des quartiers distincts, puis des portions de ville ou de territoires qu'elles possédaient à titre souverain. Ainsi, les Vénitiens avaient une partie de Ptolémaïs, les Pisans en avaient une d'Antioche, et les Génois avaient établi des comptoirs libres à Jérusalem, à Joppé, à Césarée.

Alors s'accrut en Europe la recherche des produits

80 LESDEUXINDES

de l'Orient, accroissement dont les marchands bénéficièrent. Ils n'en virent que davantage la guerre sainte à travers leurs intérêts. Ils le firent bien paraître dans la quatrième croisade, conduite par Foulques de Neuilly, qui leur valut la seconde route du commerce des Indes. Déjà dans cette croisade les Vénitiens avaient mené nos guerriers prendre Zara pour acquitter le prix de leur passage. Ils ne s'en tinrent pas là, ils les engagèrent ensuite à aider Alexis Comnène à remonter sur le trône. Les croisés ne se décidèrent à cet acte, qui les détournait de la Terre Sainte, que par la pensée de rendre Constantinople et les schismatiques Grecs au catholicisme, afin que les Églises d'Orient fussent « ajointes à l'Église de Rome ainsi que les membres doivent être joints au Chef. » Mais les Italiens avaient de bien autres desseins; ils voulaient surtout se faire payer leur concours par le prince rétabli, au moyen de privilèges de commerce à Constantinople. Leur espérance fut dépassée. Les Grecs s'étant montrés perfides comme à leur habitude., les guerriers francs s'indignèrent; Constantinople fut mise à sac, et un empire Latin remplaça celui des Comnène. — A côté des apanages des chevaliers français, devenus ducs de Nicée, princes d'Achaïe, ducs d'Eubée, les Vénitiens s'intitulèrent seigneurs d'un quart et demi de l'empire grec.

Cet empire Latin ne dura guère qu'un demi-siècle, mais lorsque les empereurs Grecs, qui s'étaient réfugiés dans les îles voisines, rentrèrent dans leur ancienne capitale, ils n'y furent rétablis qu'à l'aide d'autres Latins; Gênes et Venise, toujours rivales, se

AU XVe SIÈCLE. 8l

combattaient sur le sol Grec, aussi bien qu'en Asie et dans les eaux de la Méditerranée.

Quoi qu'il en fût, l'Europechrétienne conservait là son ascendant, et au moyen des privilèges disputés par les divers peuples de l'Italie, on vit son commerce s'ouvrir les routes intérieures de l'Asie et en reculer les limites de beaucoup au delà des lieux connus des anciens. Constantinople fut ainsi le point de départ des fameux marchands vénitiens Nicolo et Maffio Polo, accompagnés du jeune Marco, fils de Nicolo.

Marco Polo est le premier Européen qui soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Il traversa cette contrée de Cambalou, c'est-à-dire Pékin, sur la frontière du nord, jusqu'aux provinces les plus méridionales. Le premier également il fit connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il avait eu lieu de voir dans ses voyages à travers l'océan Indien Java et quelques îles environnantes, Ceylan, la côte de Malabar. — Il parle du Bengale et de Guzzurate, et donne ce qu'il a entendu sur une île nommée Zipangu, qui doit être le Japon. Lorsqu'on n'avait encore sur ces pays que ce qu'en apprenait la géographie de Ptolémée, on conçoit quel sujet d'étonnement dut être pour l'Europe la relation des vingtsix ans de voyages et de négociations que Marco Polo dicta, en 1 298, à un abréviateur déjà célèbre des romans de la Table Ronde, nommé Rusticiende Pise(i),

(1) Ce prisonnier de Gênes, dont quelques-uns ont fait un seigneur, est nommé dans les différentes leçons Rusta Pisan, Rusta Pisanus, Rustacien de Pise, et enfin Rusticien de Pise.

détenu avec lui dans les prisons de Gênes, à la suite du combat malheureux de Layas, qui avait coûté aux Vénitiens vingt-cinq de leurs galères Le livre de Marco Polo fut bientôt aussi fameux que recherché. Vers i3o5, Thiebault de Cepoy, amiral de France, agent de Charles de Valois dans ses projets de revendication de l'empire de Constantinople, ayant demandé au voyageur de lui en donner une copie, celui-ci, en 1307, « desirans que ce qu'il avoit veu , fust sceu par l'univers monde et pour l'onneur et révérence de très excellent et puissant prince, monseigneur Charles fils du roy de France et conte de Valois, bailla et donna au dessus dit seigneur de Cepoy la première coppie de son dit livre, puis qu'il l'eut fait et moult luy estoit agréable quant par si preud'homme estoit anunciez et portez es nobles parties de France. »

Bien que cette révélation de l'Asie par Marco Polo parût si merveilleuse que ses amis, à son lit de mort, le prièrent de se rétracter, son livre indiqua dès lors à l'Europe le but à atteindre , et celle-ci devait d'autant moins le perdre du regard, que les lvîahométans allaient lui rendre de plus en plus difficiles les avenues des légions orientales et de leurs productions, par la mer Noire et par la Méditerranée.

Parla, les voyages de Marco Polo devaient con-

Ce dernier nom, sans doute, est le véritable, d'abord parce que ceux de Rusta ou de Rusticus en sont une abréviation, ensuite parce que les plus anciens manuscrits récrivent ainsi ou bien Rustacien (Paulin Paris, de l'Institut, Notice sur Marco Polo).

AU XVe SIÈCLE. 8$

courir heureusement à réparer pour l'Europe la perte delà Syrie et la consoler des efforts inutiles de saint Louis pour s'emparer de l'Egypte dans une croisade qui fut la dernière. En vain les chevaliers restants de l'établissement chrétien firent-ils implorer le secours du pape et celui des autres princes, rien ne vint. — En vain les Mongols, ennemis des Mahométans comme les Chrétiens , cherchèrent-ils à lier leurs intérêts avec ceux de ces derniers; il n'en résultait que des ambassades réciproques, des échanges d'offres de service, et l'espoir pour les Occidentaux de pouvoir un jour convertir ces peuples à la religion chrétienne.

Ce qui contribuait à cette espérance, ce fut la connaissance vague d'un prince, souverain et pontife à la fois, que les missionnaires et les historiens du Moyen Age, Jacques de Vitry, Mathieu Paris, Plan Carpin et Joinville, nommaient le Prêtre Jean, sans être d'accord sur la contrée qu'il habitait. Si l'évêque de Gabala, envoyé de l'Église d'Arménie, indiquait au pape Eugène III l'empire du Prêtre-Jean comme situé derrière l'Arménie, les traditions du XVe au XVIe siècle le portèrent en Abyssinie. Il est vraisemblable d'ailleurs qu'ils voulaient parler du Primat Nestorien, dont tous les chrétiens de l'Inde et de la Chine reconnaissaient la suprématie, et qui ordonnait les prêtres envoyés dans ces deux contrées. Les Chrétiens Nestoriens répandus en Mongolie parmi les tribus des Keraïtes y étaient venus de la Mésopotamie. C'étaient eux qui avaient inspiré aux Mongols de sortir de leurs déserts pour conquérir l'Asie.

La pensée que le Prêtre-Jehan était un de leurs

princes, en demeurant dans l'esprit des nations chrétiennes, ne devait pas avoir moins d'influence sur l'Europe que le livre de Marco Polo, lorsque ses navigateurs songeraient à chercher l'Asie par une route nouvelle.

Or le temps de cette recherche approchait. L'Europe allait y être forcée.

Les Génois avaient établi dans le voisinage de la mer Noire des colonies qui étaient de magnifiques entrepôts du commerce de l'Inde. Tant qu'ils eurent CarTa et d'autres comptoirs en Crimée, bien que la route fût plus longue que celles de la mer Rouge et de la Syrie, les Chrétiens supportèrent les abus des puissances Musulmanes. Du côté de ces dernières, les Vénitiens et les Français trouvèrent même le moyen de s'accommoder avec le soudan d'Egypte; les Vénitiens particulièrement s'assurèrent, par des traités de commerce avec ce prince, la protection et des privilèges qui les rendirent maîtres du marché Européen, pour les productions des Indes, le jour où la fortune des armes livra aux Mahométans la route de la mer Noire. — En 1453, la prise de la ville de Constantin, qui fut le prélude de la ruine des colonies génoises de la Crimée (1474), ne laissait plus aux Chrétiens aucune des issues du commerce oriental. Alors ce fut l'heure des efforts. Gênes surtout, que les Vénitiens ne laissèrent point participer à leur commerce par la mer Rouge, sentit cruellement la perte du commerce qui avait concouru à sa grandeur et à sa richesse. On dut en conséquence songer dans cette ville, plus que partout ailleurs, autant en haine de Venise que par vengeance contre les Musulmans,

AU XVe SIÈCLE. 8$

destructeurs de Caffa, aux moyens de ressaisir le corn merce oriental. Mais comment? La fortune des armes est incertaine autant qu'inconstante; on avait d'ailleurs l'exemple des efforts inutiles de Venise et de Marino Sanuto, en 1327, pour ranimer l'esprit des croisades de ce côté, afin de reprendre le commerce de l'Orient. Puisqu'on ne pouvait briser l'obstacle, on résolut de le tourner.

Si les Musulmans, avec leurs amis les Vénitiens, gardaient la Méditerranée et la mer Noire, l'Océan n'offrirait-il pas quelque route par laquelle on échapperait au monopole de ces ennemis de la foi. On y avait déjà pensé, mais on n'avait pas donné de suite à ce projet.

Déjà, pendant que Marco Polo parcourait l'Asie ou résidait auprès de Koublai-Khan, les Génois Tedisio Doria et Ugolino Vivaldi, ainsi qu'on l'a vu, avaient songé à tourner l'Afrique et à se faire ainsi une route indépendante, qui tînt lieu de celle qu'offrait la Syrie, d'où les Musulmans nous expulsaient. Nos Génois connaissaient-ils le voyage de circumnavigation de l'Afrique par des vaisseaux Phéniciens au service d'un roi d'Egypte (1)? — J'ignore s'ils

(1) La Libye suit immédiatement l'Egypte et fait partie de la seconde péninsule, laquelle est étroite aux environs de l'Egypte. En effet, depuis cette mer-ci (Méditerranée) jusqu'à la mer Ëry-r thrée, il n'y a que mille orgyes, qui font mille stades. Mais depuis cet endroit étroit, la péninsule devient spacieuse et prend le nom de Libye.

J'admire d'autant plus ceux qui ont décrit la Libye, l'Asie et l'Europe, et qui en ont déterminé les bornes, qu'il y a beaucoup

86 LESDEUXINDES

avaient lu le récit qu'en fait Hérodote, récit traité de fabuleux, quoiqu'il ne le fût peut-être pas plus que ceux de Marco Polo, dont le masque figura longtemps dans le carnaval de Venise, pour railler les voyageurs portés au merveilleux.

Toujours est-il que cette idée revint vers 1445. Au moment où les Turcs s'avançaient sur Constantinople, l'infant don Henrique avait songé à trouver par l'Afrique les terres du Prêtre-Jehan.

Ainsi, à chaque perte dont la chrétienté était menacée ou qu'elle éprouvait du côté des routes primi-

de différence entre ces trois parties de la terre : car l'Europe surpasse en longueur les deux autres, mais il ne me paraît pas qu'elle puisse leur être comparée pour la largeur. La Libye montre ellemême qu'elle est environnée de la mer, excepté du côté où elle confine à l'Asie. Nécos, roi d'Egypte, est le premier, que nous sachions, qui l'ait prouvé. Lorsqu'il eutfait cesser de creuserle canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d'entrer, à leur retour, par les colonnes d'Hercule, dans la mer Septentrionale (Méditerranée), et de revenir de cette manière en Egypte.

Les Phéniciens, s'étsnt donc embarqués sur la mer Erythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l'automne était venu, ils abordaient à l'endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et après la récolte ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d'Hercule et revinrent en Egypte. Ils racontèrent à leur arrivée que faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable, mais peut-être le paraitra-t-il à quelque autre. C'est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois. {Hérodote, livre IV, De Melpomene.)

AU XVe SIÈCLE. 87

tives des Indes , le même projet s'était représenté sans qu'il en fût toutefois rien résulté. Mais lors de la ruine des colonies génoises de la Grimée , il n'en fut pas ainsi ; les yeux d'un Génois se tournèrent de nouveau vers l'ouest; cette fois celui qui avançait que là était le salut pour le commerce de la chrétienté, celui-là n'abandonna pas son idée qu'il ne crût l'avoir réalisée. Ce Génois se nommait Christophe Colomb.

Colomb, à ce qu'il paraît, proposa d'abord à sa patrie de chercher un passage aux Indes par l'ouest. Mal accueilli des siens, il se porta vers les peuples les plus occidentaux de notre continent, qui, par leur position et aussi parce qu'ils avaient été les derniers à combattre les Musulmans, maîtres encore d'une partie de leur territoire, restaient animés d'un esprit chevaleresque qui était comme le dernier souffle des croisades. La croisade ils l'avaient faite chez eux; ce n'était que par des victoires qu'ils avaient obtenu leur indépendance, mais leurs dernières furent suivies d'un triomphe , je veux dire la découverte des deux Indes. Si Mahomet s'avançait avec ses Turcs sur la mer Noire, les Espagnols et les Portugais s'élançaient sur l'Océan; par là les croisades de la Péninsule , qu'elles se portassent au delà de Ceuta, cette ancienne clef des États de l'Islam, ou qu'elles se poursuivissent à l'Ouest, couronnèrent l'œuvre de celles de la Terre Sainte dans les circonstances suivantes.

Malheureux d'abord auprès du roi de Portugal (l'infant don Henrique, le grand maître de l'ordre du Christ, était mort en 1460), Colomb se présenta à Isabelle de Castille. Il lui offrit d'aller découvrir par

l'ouest les Indes orientales, et avec leurs richesses d'arracher de nouveau le Saint Sépulcre aux Infidèles. Après une longue attente, il fut enfin écouté ; mais, contre toute prévision, un continent se rencontra sur son chemin. De même qu'il s'était trouvé entre le désir d'Ugolino Vivaldi et de Tedisio Doria ; entre celui de l'infant don Henrique et son accomplissement, tout le prolongement de l'Afrique, la Libye, en un mot, comme l'appelait Hérodote, de même les Espagnols rencontrèrent entre l'Europe et l'Asie un continent inconnu. — Néanmoins on crut tout d'abord, comme Colomb lui-même et ses compagnons, qu'il avait atteint l'Inde son but. Le premier personnage qui y fut trompé, au retour de l'expédition, fut le roi de Portugal, lequel, considérant les visages des naturels amenés par le navigateur des lieux qu'il venait de parcourir, ressentit au cœur un vif regret de ne l'avoir pas écouté, ou plutôt de lui en avoir voulu dérober l'honneur sans y pouvoir réussir. Les courtisans, dans la même pensée, proposaient de tuer le grand illuminé, disant qu'il n'était entré dans le Tage que pour narguer le roi.

Il résulta de cette croyance chez les Portugais un sentiment d'émulation qui les poussa à reprendre les projets de l'infant don Henrique et à rechercher les Indes en tournant l'Afrique.

Ce furent là les circonstances sous l'influence desquelles les routes nouvelles de T Inde furent cherchées et trouvées. — La rivalité des Musulmans et des Chrétiens, celle des Vénitiens et des Génois, celle des Portugais et des Espagnols, déterminèrent les grands efforts qui amenèrent la circumnavigation de

AU XVe SIÈCLE. 89

l'Afrique, en même temps que la découverte des pays de l'Ouest qui s'étendaient entre l'Espagne et l'Asie.

Quant aux idées qui servirent de guides, elles se ressentirent naturellement de l'insuffisance des connaissances du temps et des chimères qui s'y joignaient.

La reprise du dessein des Portugais de doubler l'Afrique, dont ils avaient parcouru les côtes jusqu'au royaume de Bénin, résulta des récits que l'ambassadeur du roi de ce pays avait faits en 1485, au roi don Joam, sur ce roi Ogané qui consacrait la puissance des autres chefs de ce pays en leur envoyant un bourdon et une croix qu'ils devaient porter sur la poitrine. — Le roi de Portugal crut reconnaître là le Prestre-Jehan, dont tout le moyen âge s'était occupé depuis les premières croisades. C'est la chronique de Guinée qui nous l'assure.

« Et comme au temps du roi don Joam, quand on parlait de l'Inde, dit Gomez Eannez de Zurara, il était toujours question d'un prince puissant qu'on appelait prestre Jean des Indes (1), qu'on disait être chrétien , il semblait au roi que par le moyen de ce souverain on pouvait avoir entrée dans les Indes. Grâce à des religieux Abyssiniens et aussi à quelques moines auxquels il avait recommandé, lorsqu'ils étaient allés à Jérusalem , de s'informer de ce prince , il avait su que ses Etats étaient dans

(1) Marco Polo divisait les Indes en Inde majeure, en Inde moyenne, en Inde mineure. L'Abyssinie était placée par lui dans l'Inde moyenne.

cette région située au - dessus de l'Egypte , qui s'étend vers la mer du Sud. C'est pourquoi le roi , prenant , au milieu de ses cosmographes, la table générale de Ptolémée, où se trouve la description de l'Afrique avec les contours de la côte , tels qu'ils étaient indiqués par ses 'propres explorateurs , et marquant la distance de deux cent cinquante lieues vers l'est, où ceux de Bénin disaient qu'étaient situées les possessions du prince Ogané, tous les assistants trouvèrent que ce personnage devait être le Prestre Jean. Tous deux, en effet, ils vivaient cachés derrière une courtine de soie et avaient la représentation de la croix en grande vénération. Or, il semblait au roi que ses navires, en poursuivant la côte le long de laquelle ils faisaient leurs découvertes, ne pouvaient manquer de rencontrer le pays où était situé le promontoire de Prase, limite de ces régions. Donc toutes ces choses ayant été l'objet de plusieurs conférences, comme le plus grand nombre brûlait du désir de voir les Indes enfin découvertes, don Joam se détermina tout à coup à envoyer dans cette année (i486) une couple de navires destinés à explorer la mer et deux hommes voyageant parterre. Il voulut voir la fin de toutes ces choses qui donnaient tant d'espérance. )>

Ainsi parle Gomez Eannez de Zurara.

Maintenant, si nous voulons connaître le mobile des voyages de Colomb et de la découverte de l'Amérique, ne nous en tenons pas aux lieux communs dans lesquels Colomb est représenté comme devinant l'existence d'un monde inconnu. Rien n'est moins exact que cette opinion, et par conséquent rien n'est

AU XVe SIÈCLE. 91

aussi plus emphatiquement faux que ce vers fait à propos de l'illustre Génois :

Unus erat mundus ; duo sint, ait iste; fuere.

La découverte de l'Amérique n'était nullement prévue par G. Colomb. Il a été dans ce grand événement l'instrument de la Providence, qui récompensa ainsi sa piété et sa constance en donnant à ses efforts plus qu'il n'avait espéré. Les projets, en effet, de Christophe Colomb, comme il l'écrivait lui-même à Ferdinand et à Isabelle, étaient d'aller trouver le grand khan, afin de sonder ses dispositions au christianisme.

« Très -hauts, très- chrétiens, très -excellents et très-puissans princes, roi et reine des Espagnes et des Iles de la mer, notre seigneur et notre souveraine, disait-il, cette présente année 1492, après que Vos Altesses eurent mis fin à la guerre contre les Maures qui régnaient en Europe, et eurent terminé cette guerre dans la très-grande cité de Grenade, où cette présente année, le dernier jour du mois de janvier, je vis arborer par la force des armes les bannières royales de Vos Altesses sur les tours de l'Alhambra, qui est la forteresse de ladite cité, et où je vis le roi Maure se rendre aux portes de la ville et y baiser les mains royales de Vos Altesses et du prince mon seigneur, aussitôt dans ce présent mois et d'après les informations que j'avais données à Vos Altesses, des terres de l'Inde et d'un prince qui est appelé grand khan, ce qui veut dire, en notre langue vulgaire, roi des rois, et de ce que plusieurs fois lui et ses prédéces-

seurs avaient envoyé à Rome y demander des docteurs en notre sainte foi, pour qu'ils la lui enseignassent. Comme le saint-père ne l'en avait jamais pourvu et que tant de peuples se perdaient en croyant aux idolâtries et en recevant en eux des sectes de perdition, Vos Altesses pensèrent, en leur qualité de catholiques chrétiens et de princes amis et propagateurs de la sainte foi chrétienne, et ennemis de la secte de Mahomet et de toutes les idolâtries et hérésies, à envoyer moi, Christophe Colomb, auxdites contrées de l'Inde, pour voir lesdits princes et les peuples et les pays, et leur disposition et l'état de tout, et la manière dont on pourrait s'y prendre pour leur conversion à notre sainte foi. Elles m'ordonnèrent de ne point aller par terre à l'orient, ainsi qu'on a coutume de le faire; mais de prendre au contraire la route de l'occident, par laquelle nous ne savons pas jusqu'aujourd'hui d'une manière positive que personne ait jamais passé. »

Les diverses relations des quatre voyages de Christophe Colomb confirment cette première donnée.

Telle a été la succession des faits, tel est le point de départ des navigations qui menèrent aux Indes orientales Vasco de Gama (mai 1498), et Magellan vingt-trois ans plus tard (mars i52i), à la grande colère du Soudan d'Egypte et des Vénitiens.

Certes, depuis l'établissement du christianisme, qui est la loi civilisatrice du monde moderne, et depuis l'invasion des nations germaniques, destinées à propager l'empire de l'Evangile, il n'est pas de plus grand événement que ces découvertes, qui leur ouvrirent l'espace. C'est comme la troisième grande

AU XVe SIÈCLE. 95

époque de notre ère, cù le Koran semble n'apparaître avec les barbares d'Orient, au VIIe siècle, que pour offrir le stimulant de son antagonisme. Jusqu'au XVe siècle, il est vrai, dans ce duel engagé entre les Musulmans et les nations Chrétiennes, la force n'avait pu donner lieu d'entrevoir à qui appartiendrait l'héritage des Romains, puisque, quand les Chrétiens avaient repoussé jusqu'en Asie et en Afrique les Mahométans qui les avaient envahis, ceux-ci les refoulaient et reprenaient le chemin de l'Europe. — Mais pendant que la chrétienté succombait du côté de la mer Noire, après avoir perdu déjà pied du côté de la mer Rouge et de la Syrie, les Chrétiens de l'Espagne et du Portugal appelaient à leur aide un auxiliaire qu'on n'avait pas encore songé à employer. La science, au service de la cause chrétienne, arrachait le monopole du commerce des Indes aux Musulmans , et en faisant découvrir à cette occasion les contrées baignées par l'Océan, que l'Europe allait occuper, elle devait décider la grande question en litige, ce que huit siècles de combats n'avaient pu faire. Dès lors non-seulement le vieux monde romain fut assuré aux descendants des Barbares Germains, mais encore l'empire des Césars se trouva augmenté de pays que les maîtres du Capitole n'avaient pas soupçonnés, ainsi que la vieille société s'était agrandie elle-même par l'Évangile, et renouvelée par l'infusion du sang plus pur des races germaniques.

Lorsque les faits sont d'une si haute conséquence, il ne peut paraître hors de propos que je recherche jusqu'à quel point la France, dont les efforts avaient été si grands et si constants dans l'attaque comme dans l'occupation des avenues de l'Inde par la mer Méditerranée et par la mer Noire, a pris part aux idées et aux faits qui ont préparé le nouvel ordre de choses, en lançant l'Europe sur les routes de l'Océan, à la recherche des mêmes régions.

Nous avons pu observer sous l'empire de quels sentiments, de quels besoins, de quelles passions, avait eu lieu cette double recherche. — Mais ce n'est là qu'un côté de la question. — Il n'importe pas moins de connaître les théories qui ont présidé à l'exécution de ce dessein. Plus sont profondes les ténèbres qui dérobent alors aux esprits la connaissance du monde, plus il est curieux de voir comment la lumière s'est faite.

Et pour parler d'abord des idées qui furent le mobile des expéditions des Portugais au cap de Bonne- Espérance, j'étonnerai peut-être en montrant que ce sont des idées Françaises. Il en est pourtant ainsi.

En effet, après la lecture du passage de la Chronique de Guinée par Gomez Eannez de Zurara, que j'ai mis sous vos yeux, si vous ouvrez la chronique de Jean III de Béthencourt, le conquérant des Cana-

AU XvVe SIÈCLE. 95

ries, n'y voyez-vous pas, au chapitre L V 1 1 1 , ces mots : a L'intention de monsieur de Béthencourt est d'ouvrir le chemin du Fleuve de l'Or, car s'il en venoit ù bonne fin, ce seroit grandement l'honneur et le profit du royaume de France et de tous les Royaumes Chrétiens, veu que l'on approcheroit des marches du Prestre Jean, dont tant de biens et de richesses viennent. »

On le voit, au temps même où Charles VI, à l'exemple de saint Louis (i) et de ses successeurs,

(i) Depuis saint Louis il y avait eu plusieurs fois des relations de la France avec les Mongols, notamment sous Philippe III, en 1285 , sous Philippe IV, en 1 302 et en 1 307. Au commencement du XVe siècle, lorsque Tamerlan enlevait la Syrie à l'Egypte (1400} et se dirigeait sur Bagdad, qu'il détruisait (140 1), puis entrait en lutte avec les Ottomans, dont il défaisait le sultan à la bataille d'Ancyre, Charles VI lui adressait un frère prêcheur, le frère Jean, archevêque d'Orient, et le conquérant promettait à celui-ci toute sa protection pour les Français, en échange de celle qu'il attendait pour les siens. « Oportet praeterea mercatores vestros ad has partes mitti, ut quemadmodum illis honorem haberi et reverentiam curabimus, ita quoque mercatores nostri ad illas partes comeent et illis honor ac reverentia habeatur nec quisquam vim aut augmentum (id est, gravamen ultra id quod solvere tenentur), eis faciat quia mundus per mercatores prosperatur. » Charles VI, à cette occasion, écrivit au conquérant, le 1 $ juin 1403, une autre lettre datée de Paris, qui commençait ainsi :

ce Carolus, Dei gratia Francorum rex, serenissimo ac victoriosissimo principi Themyrbeo, salutem et pacem. Serenissime ac victoriosissime princeps, nec legi necfidei répugnât aut est dissonum rationi quin potius utile censendum est, reges ac dominos temporales et si credulitate sermoneque discrepent, civilitatis benevolentiâ, et

C)6 LESDEUXINDES

entretenait des relations avec les Mongols conquérants de la Syrie, de la Perse et de l'Inde, les Français devançaient les Portugais dans l'idée qui porta ces derniers en Orient par le cap de Bonne-Espérance, tout comme ils les avaient précédés dans la découverte de l'Afrique au delà du cap Bojador.

Je ne veux pas toutefois tirer avantage des relations du neveu de Jean III de Béth encourt avec les Portugais des Açores pour faire supposer que ce fut par lui que les idées du conquérant des Canaries passèrent en tradition auprès d'eux. Je ne vais pas si loin.

Mais si l'influence directe de nos Français sur les découvreurs Portugais ne peut être prouvée en ce point, on ne saurait nier, dès cette même époque, celle que nous avons eue sur les Espagnols dans la formation du projet qui porta cette nation dans la mer des Indes et Colomb en Amérique.

Rien ne sera plus aisé à montrer. — Ce sera Colomb lui-même qui portera témoignage en notre honneur. Dans la relation de son troisième voyage, où nous

amicitiae nexu invicem federari ubi per id maxime pax, atque tranquillitas redundet ad subditos. »

Après des compliments touchant ses victoires sur Bajazet, il le remerciait de ses offres d'union et de réciprocité de bons offices. « Quod magnificentiae vestrae gratum erat mercatores nostros et caeteros Christianos cum subditis vestris posse commercia de cetero simul contrahere et mercantias suas sine impedimento mutuo exercere et agere, necnon ad terras et ditiones vestras accessum amodo habere plenarium, veluti tempore bonorum praedecessorum nostrorum, ut verbis utamur, fuit factum. »

AU XVe SIÈCLE. 97

trouvons ses pensées sur l'étendue de la terre habitable, il s'exprime ainsi :

« Le maître de l'histoire scholastique dit, en parlant de la Genèse, que les eaux sont peu abondantes ; que lorsqu'elles furent créées , elles ne couvraient toute la terre que parce qu'elles étoient vaporeuses et comme des brouillards, et que lorsqu'elles furent devenues solides et réunies, elles occupèrent très-peu de place. Nicolas de Lira en a la même opinion. Aristote dit que ce monde est petit et qu'il y a peu d'eau, et qu'on peut passer facilement d'Espagne dans les Indes. Avenruyz confirme cette idée, et le cardinal Pierre d'Ailly le cite en appuyant cette opinion, qui est conforme à celle de Sénèque, en disant qu'Aristote a pu connaître beaucoup de choses secrètes sur le monde, à cause d'Alexandre le Grand, et Sénèque à cause de César Néron, et Pline à cause des Romains, les uns et les autres ayant dépensé beaucoup d'argent, employé beaucoup d'hommes et mis beaucoup de soin pour découvrir les secrets du monde et en répandre la connaissance. Le même cardinal accorde à ces écrivains une autorité plus grande qu'à Ptolémée et aux autres Grecs et Arabes; et pour confirmer ce qu'ils disaient sur le peu d'abondance de l'eau et la faible portion de terre couverte de cette eau, en comparaison de ce qui était rapporté sur l'autorité de Ptolémée et de ses sectateurs, il trouve ici une autorité dans le troisième livre d'Esdras, où cet écrivain sacré dit que des sept parties du monde six sont à découvert et l'autre est couverte d'eau, laquelle autorité est approuvée par de saints personnages, tels que saint Augustin et saint

Ambroise dans son Hexaméron, qui donnent du crédit aux troisième et quatrième livres d'Esdras, où il dit : « Icy viendra mon fils Jésus, et mourra mon fils Christ. »

On voit l'importance que Colomb donne à l'opinion du cardinal d'Ailly , mais ce ne fut pas la seule action de ce prélat Français sur Colomb : elle se continua jusqu'à la fin de la vie du grand découvreur. Colomb, qui puisait dans sa foi une partie de ses inspirations et de son intrépidité , songeait, comme on l'a vu, par la recherche des Indes à l'ouest, à procurer la conversion des sujets du grand Khan, qu'on disait avides de prédication. Il voulait également contribuer, par les sommes que fournirait l'Inde, à délivrer le Saint Sépulcre.

Mais si le double motif religieux qui animait Colomb était urgent dans sa pensée, il l'était surtout, disait-il dans son livre des Prophéties, parce que tout , annonçait, selon les calculs très-exacts du cardinal d'Ailly, la conversion prochaine de toutes les sectes, l'arrivée de l'Antéchrist et la destruction du monde. C'est sous cette influence qu'il écrit ces mots : « Notre Seigneur a voulu faire un grand miracle par mon voyage de l'Inde. Il faut se hâter de terminer cette œuvre de l'inspiration divine, car, selon mes calculs, il ne reste encore jusqu'à la fin du monde que cent cinquante ans. »

Quel était donc l'homme qui pesait ainsi sur la pensée de Christophe Colomb?

Né,, suivant les uns, à Compiègne, où son père, nommé Colard, était boucher, mais suivant les autres, et ce que son surnom rend plus vraisemblable, à

AU XVe SIÈCLE. 99

Ailly-le- Haut-Clocher, près d'Abbeville, boursier du collège de Navarre en 1372, reçu docteur en i38o, à l'âge de trente ans, élu chancelier de l'Université en 1389, aumônier du roi Charles VI, évêque de Noyon, puis archevêque de Cambrai en 1397 et cardinal en 1397 ^e 6 juin 141 1, légat du pape en Allemagne en 141 4, mort enfin dans la ville d'Avignon le 9 août 1420, âgé de 70 ans, Pierre d'Ailly ou, comme le nommaient ses contemporains, Petrus de Aliaco, nous est principalement connu par sa persévérance à mettre fin au grand schisme d'Occident, à la cessation duquel il travailla jusqu'en 141 6. Nous savons aussi qu'homme de cœur et d'énergie, toujours du parti de la nation contre l'étranger, il lutta contre le duc de Bourgogne pour prendre possession de son siège, et qu'il le garda malgré la défense, les menaces et les assassins de ce fauteur des Anglais. — En bon Français, on le vit encore, en 141 5, au concile de Constance, s'opposer à ce que ces derniers y figurassent comme une nation particulière, bravant ainsi l'orgueil et les violences des vainqueurs d'Azincourt. Nous connaissons également sa piété, son éloquence, et comment, ayant dans ce même concile fait le tableau le plus triste des désordres de l'Église, il mérita plus tard d'être loué par Bossuet. — Tout cela suffirait pour honorer une vie entière; mais, par ses écrits, le cardinal devait avoir la bonne fortune de se survivre et d'agir longtemps après sa mort.

L'imprimerie s'étant établie, de 1465 a 1492, dans plus de cent cinquante et un endroits différents, la pensée du cardinal Français, qu'on appelait de son

temps l'Aigle des docteurs, et celle du Génois inspiré se trouvèrent rapprochées par l'admirable et féconde invention d'un bourgeois de Mayence. Conçue dès 1436, à Strasbourg, au milieu de toutes les douleurs que les plus belles créations infligent à leurs auteurs, l'invention de Gutenberg allait, dans cette circonstance, mériter particulièrement le surnom de Juno Lucina qu'on lui a donné. — Nulli nisi pixidi nec uiiliîaîe nec dignitaîe nec subtiliiaie secunda esty écrivait aussi Cardan. — Disons mieux : l'imprimerie, en mettant sous les yeux de Colomb des livres tels que ceux du cardinal d'Ailly, achevait ce qu'avait commencé la boussole.

Si la rareté des livres avait, dans l'antiquité, mis plusieurs siècles entre la démonstration de la sphéricité de la terre par Thaïes six cents ans avant Jésus- Christ, et l'idée d'Ératosthène de déterminer la situation relative des lieux au moyen des latitudes; s'il avait fallu , par la même cause , trois siècles encore pour qu'aux mesures de latitude Ptolémée ajoutât enfin celles de longitude , la découverte de la plus grande partie du monde avait été aussi ajournée par l'éloignement dans lequel les marins avaient vécu des théories, de même que celles-ci ne pouvaient se développer ni se rectifier, parce que les savants, vivant dans leur cabinet, ne consultaient pas les hommes d'action; mais tout changea quand furent venues en usance, suivant le mot de Rabelais, les impressions inventées par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolique. — Les livres, restés jusqu'alors dans les couvents et dans les collèges ou chez quelques puissants privi-

AU XVe SIÈCLE. 101

légiés, se répandirent chez un plus grand nombre de lecteurs, et un de leurs premiers effets devait être de tirer des résultats qui confondent la pensée des doctrines que contiennent deux des traités du cardinal d'Ailiy. Quatre cents ans après qu'un évêque de Gambray, Litbert, précurseur de Pierre l'Hermite, était parti pour les lieux saints avec trois mille de ses diocésains, un archevêque de Gambray allait devenir le promoteur de la découverte de l'Amérique, qu'exécutaient, au nom de l'Espagne, l'Italien Colomb , et Magellan , Portugais , par le génie , dit Camoëns, mais non par sa loyauté.

Les traités de d'Ailiy dont je veux parler, publiés en 1472 à Nuremberg, existent encore à Séville, dans la bibliothèque Colombienne, avec le livre de Marco Polo, sans que l'on ait songé, dans l'Histoire du Nouveau Monde, à se rendre compte avec détail de ce qu'avaient été ces deux ouvrages.

On peut négliger sans doute de parler du Traité de la concordance de la vérité astronomique avec l'histoire achevé à Bâle en mai 141 4 et auquel Colomb fait allusion plus haut, bien qu'à en croire certains écrivains, il présente plusieurs rencontres singulières (1).

(1) « Ainsi que tous les astronomes de son temps, dit un de ces écrivains, d'Ailiy reconnaît l'influence des grandes révolutions de Saturne comme toujours à craindre pour les individus ainsi que pour les empires. Or, en l'année 141 4, le savant cardinal déclare que la huitième de ces grandes conjonctions doit avoir lieu l'an du monde 7040, et qu'après elle, dans l'année 1789 de notre ère, une des grandes périodes de Saturne sera accomplie. « Dès lors, si le monde existe encore en ce temps-là , ce que Dieu seul peut

Quant à V Imago mundi, je ne saurais tenir le même langage, à cause de ce qu'en disait l'aimable et distingué conservateur de la bibliothèque Colombienne, M. Lemandez, dans une note adressée à M. le duc de Montpensier; puisque, suivant lui, c'est dans ce livre que Colomb a fait ses études principales pour la découverte du Nouveau Monde, et qu'il l'y a emporté dans ses différents voyages (i).

En conséquence, faute d'avoir encore eu communication des réflexions que ce livre a pu inspirer au grand découvreur, et que celui-ci a consignées dans des notes marginales, nous pouvons du moins pressentir son action en cherchant les rapports des idées qui y sont exprimées avec ce que nous connaissons des vues de Colomb.

Écrit par le cardinal au même temps qu'il publiait, entre le concile de Pise et celui de Constance, s.s mandements en faveur de ceux qui iraient secourir en Prusse les chevaliers Teutoniques, attaqués par les Polonais, les Lithuaniens et les Tartares, l' Imago mundi, achevé par lui le 12 août 1410. n'est certes pas un des ouvrages qui doivent donner la plus haute idée de cet homme qu'on regardait comme une des

savoir, il y aura de nombreux, de grands, d'extraordinaires changements et troubles dans le monde, principalement en ce qui regarde les institutions. » Une édition de ce traité se publiait à Venise en 1492, la même année que Colomb abordait dans les Antilles. Ainsi d'Ailly aurait annoncé à l'Europe une autre révolution , c'est-à-dire une société nouvelle , à l'époque où il aurait porté celle de son temps à la découverte d'un monde inconnu. »

(1) Notes on Columbus, par M. Harrisse. New- York, 1864.

AU XVe SIÈCLE. 105

principales lumières des conciles. Ce livre n'est guère qu'un résumé des connaissances anciennes d'Aristote, de Pline, de Sénèque, de quelques Pères de l'Église et des cosmographes arabes Averrhoës, Avicenne, Alfragan, Albumanasar. — Néanmoins, au milieu des idées générales de science cosmographique, qui appartiennent à 1; Université de Paris et que Roger Bacon , son élève , avait déjà rappelées dans son Opus majus , l'on sent, sous la plume de l'homme éminent qui écrit, la lutte d'un esprit du moyen âge cherchant à se faire jour à travers le chaos de toutes les opinions qu'il présente.

Le cardinal les accueille toutes, parce qu'il doute ; or, dès que la raison commence à prévaloir sur une foi sans bornes, dès qu'elle donne à réfléchir aux autres comme elle réfléchit elle-même pour trouver sa route vers la vérité , il y a là un mérite, une in • fluence qu'il faut noter.

Ainsi le cardinal doute de la justesse des opinions accréditées sur les raisons qui ne permettent pas d'habiter certaines zones. Il discute les opinions qui disputent la terre à l'eau et tendent à faire croire que celle-ci couvre le globe dans sa partie la plus considérable.

« Des philosophes modernes, dit- il, pensent que le centre de la terre n'est pas au centre du monde, mais que c'est le centre de gravité de la terre et de l'eau tout à la fois, d'où ils concluent que la mer n'environne pas toute la terre (1). »

Sans entrer fort avant dans ces théories, d'Ailly

[i, De mensurâ cl quantitate maris.

s'autorise d'Aristote, d'Averrhoès, de Sénèque, de Pline, d'Esdras et de Jérôme pour penser avec eux que la terre habitable est grande et que la partie qui est couverte d'eau doit être, en conséquence, petite. Voilà, ajouta-t-il, ce qui me porte à le croire ( i ) : Vers les deux pôles du monde, l'eau abonde nécessairement, parce que ces lieux, éloignés comme ils sont du soleil, sont froids. Or le froid multiplie les eaux. C'est pourquoi Veau tombant dans le sein de la mer s'étend entre le commencement de l'Inde et la fin de l'Espagne ultérieure, qui est maintenant une partie de l'Afrique, et même vers l'Espagne citérieure. Autrefois (i), dans l'antiquité, l'eau ne courait pas dans cet espace, et les terres étaient continues ; mais ensuite l'Océan pénétra dans les terres et s'unit à la mer Méditerranée, qui baigne les côtes de l' Aragon et de l'Italie. La mer Océane n'en a pas moins entre les colonnes d'Hercule, situées entre l'Orient et l'Occident, une étendue plus resserrée que le vulgaire des philosophes ne l'estime.

Et, pour appuyer son opinion, d'Ailly nous fait connaître celles qui s'en rapprochent le plus.

Ptolémée, dit-il encore dans le livre De la disposition de la sphère (2), veut que l'eau laisse habitable seulement une sixième partie de la terre, mais Aristote, à la fin du second livre Du ciel et du monde, prétend que plus d'un quart est habité, et c'est aussi le sentiment d'Averrhoës. Aristote dit à ce propos que la mer est de peu d'étendue entre la fin de l'Espagne à l'ouest et l'Inde. Puis Sénèque, au cinquième livre

(1) De Hispaniâ et ejus partibus.

(2) Sextum capitulum de divisione totius terrae. — Et ailleurs : De anteclimatibus et post climatibus.

AU XVe SIÈCLE. 10$

de ses Questions naturelles, assure que la mer, dans cette direction, est navigable en peu de jours si le vent est favorable. Pline encore enseigne qu'on a navigué du golfe Arabique jusqu'aux colonnes d'Hercule en peu de temps.

D'Ailly conclut de toutes ces allégations que la mer n'est pas si grande qu'elle puisse couvrir les trois quarts de la terre, et il se plaît à rappeler à ce propos le sentiment d'Esdras , qui dit que six parties de la terre sont habitées et que la septième seulement est couverte par l'eau. Or les saints ont tenu dans le plus grand respect l'autorité de ce livre et ont confirmé par lui des vérités sacrées. D'où il est constant que bien que les lieux habités connus de Ptolémée et des savants qui vinrent après lui ne contiennent pas la quatrième partie de la sphère, il y en a davantage, et en ceci Aristote également mérite d'être cru, puisqu'il a pu en être informé par le moyen d'Alexandre comme Sénèque par Néron , ces deux princes ayant eu la curiosité d'approfondir les mystères de ce monde.

On voit ici la source à laquelle Colomb a puisé les raisonnements que nous lui avons vu mettre en avant.

En l'indiquant, mon intention n'est point de faire à d'Ailly une part plus grande que celle qui lui appartient.

Ce que je désire, c'est d'établir que d'Ailly n'a pas seulement concouru à soutenir Colomb dans son inspiration, mais encore qu'il l'y a entretenu. Il lui a mis en main des armes contre la foi étroite et contre la science incomplète des hommes de l'assemblée de

Salamanque ( 1487). Assurément, si l'illustre Génois n'eût eu pour lui que l'appui de Toscanelli et le concours qu'il recevait du livre de Marco Polo, ses projets, traités d'insensés, n'eussent pas manqué d'être repoussés en Espagne, comme ils l'avaient été en Portugal par Vasconcellos. — Mais que pouvaient dire les hommes du clergé contre celui que son siècle avait appelé l'aigle des docteurs et le marteau des hérétiques, — lorsque d'Ailly en appelait lui-même à l'expérience? — En exposant ses idées sur les obstacles qu'opposait la proximité du soleil ou son éloignement à l'habitation des zones, d'Ailly écrit : « Dans cette variété d'opinions , je ne raconte pas toutes les raisons qu'enfante çà et là l'imagination, parce que dans des questions de cette nature on ne peut guère s'attacher qu'à l'expérience (1). Quoi ! un cardinal invoque l'expérience contre ce que nient saint Augustin, Lactance, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Basile et Tertullien; il pèse les opinions des philosophes avec celles des Pères de l'Église, et ce sont celles des premiers qui l'emportent! Seule, suivant lui, l'expérience peut décider. Le cardinal d'Ailly a prononcé le grand mot de la Renaissance, le mot de l'époque moderne qui contrôle, qui discute, l'expérience maî-

(1) « In hac igitur opinionum varietate imaginarias rationes hinc et inde apparentes non recito, quod in his rébus non tam imaginationibus quam experientiis et probabilibus historiis reputo certitudinaliter adherendum. » Cap. vil, De Varictatt opinionum circa habitationetn terrœ.

AU XVe SIÈCLE. 107

tresse de toutes les choses, comme dira l'un des deux grands pilotes de Pantagruel.

Ainsi le règne de Charles VI, par d'Ailly comme par Béthencourt, continuait la révolution maritime que le règne de Charles V avait commencée par les théories de Nicole Oresme et les découvertes des Normands, et moins que le Portugal encore l'Espagne serait bien venue à contester notre action dans ses propres progrès sur l'Océan, puisque, après avoir reçu d'un des nôtres les Canaries, qui sont sur cette mer pour l'Europe un avant-poste d'où Colomb devait partir le 5 septembre 1492, un autre homme de cette même époque, cinq ans après la conquête de Béthencourt, écrivait un livre qui, entre les mains du grand Génois, devait servir à seconder l'union des idées d'Aristote avec le sentiment chrétien. Singulier mélange, sans doute, mais qui se trouve alors dans les arts comme dans la réalité. Giovani Stradano, dans un curieux recueil de dessins que possède la bibliothèque Lorenziana de Florence, ne représentera-t-il pas Christophe Colomb lui-même, sur l'avant de son navire, portant un étendard sur lequel est l'image du Christ (Christum ferens)y et pénétrant dans l'Océan aux sons de triomphe que des Tritons tirent des conques marines? Stradano ne froissera en rien ici, du reste, les idées du temps, car Colomb, lui aussi, croyait avoir vu des sirènes.

Quel que soit ce mélange, quelque étrange qu'on juge l'union des idées d'Aristote avec les prophéties d'Esdras, sous l'influence de la rivalité des Chrétiens et des Musulmans , au sujet du commerce de l'Orient, la découverte des deux Indes ne

sort pas moins de cette union. Nulle part mieux que dans cette découverte ne pourrait s'appliquer la pensée que l'homme s'agite et que Dieu le mène. C'est par les vues incertaines et pleines d'erreurs de la science au XVe siècle, sur l'étendue et la conformation de l'Inde, tant à l'est qu'à l'ouest, que le peu de vérité qui est alors au fond des projets des navigations s'atteste, se dégage et se développe.

Aussi , quoique nous puissions réclamer notre part d'influence sur les événements accomplis, nous devons reconnaître que leur direction échappait aux hommes à qui l'on en a fait des titres de gloire, et qu'il n'y a vraiment à chercher dans de telles circonstances que les causes d'effets supérieurs à la volonté des peuples européens. — Pour moi, je n'ai pas songé à montrer autre chose dans cette étude, et après avoir admis que tout notre mérite consiste ici à avoir appuyé sur les conjectures et les raisonnements que saint Augustin repoussait, je veux chercher également si d'autres hasards n'auraient pas porté nos marins aux lieux mêmes où nos théories préparaient les Espagnols et les Portugais à pénétrer plus tard, avec plus d'éclat.

A mes yeux, en ce qui se rapporte chez nous au commerce oriental et à la voie par laquelle la France pouvait songer à se procurer les productions de l'Est, il

AU XVe SIÈCLE. 109

n'y a de Charles VI à Charles VIII rien de certain que ce qui concerne les routes de la Méditerranée. — Charles VII, de 1442 à 1446, à la suggestion de Jacques Cœur, obtient du Soudan d'Egypte (1) de faire venir par là en France des épiceries, des soieries, des porcelaines. Sous Louis XI, c'est aussi vers cette mer que le général des finances Pierre Doriole portait ses regards, lorsqu'en 1468 il engageait le roi à concéder aux navires français le privilège de l'im-

(1) Lettre du Soudan à Charles VII :

« Ton ambassadeur, homme d'honneur, gentilhomme, lequel tu nommes Jehan Village (neveu de Jacques Cœur), est venu à la mienne Porte saincte et m'a présenté tes lettres avec le présent que tu m'as mandé, et je l'ay receu, et ce que tu m'as escript que tu veulx de moy, je l'ay faict — et sy ay faict une paix à tous les marchands pour tous mes pays et ports de la marine,, ainsi que ton ambassadeur m'a sceu demander.... Et sy mande à tous les seigneurs de mes terres et par spécial au seigneur d'Alexandrie qu'il fasse bonne compaignie à tous les marchands de ta terre et sur tous les aultres ayant liberté en mon pays et qu'il leur soit faict honneur et plaisir, et quand sera venu le consul de ton pays, il sera à la faveur des aultres consaulx bien haut... Sy te mande par le dit ambassadeur un présent, c'est à sçavoir du baume fin de nostre saincte vigne, un bel liepart, trois escuelles de porcelaine deSinan, deux grands plats ouvrés de porcelaine, deux bouquets de porcelaine, un lavoir es mains et un garde à manger de porcelaine ouvré, une jatte de fin gingembre vert, une jatte de noyaulx d'amandes, une jatte de poivre vert, des amandes et cinquante livres de nostre fin bamouguet, un quintal de sucre fin. — Dieu te mène à bon sauvement, Charles, Roy de France. »

(Mémoires de Mathieu de Coucy, année 1447.)

portation des épiceries, qui valait en France aux Vénitiens, tous les ans, 400,000 écus d'or (1 j.

Ce n'est pas à dire pour cela que toute action du commerce maritime ait dû cesser sur l'Océan, même en dehors des voies usitées. Je ne le pense pas. — Les recherches que j'ai faites dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale, sur cette période, m'ont indiqué, par les papiers que j'ai trouvés sur la marine, que son histoire à cette époque est encore à faire. — Par conséquent, il n'est pas permis de conclure. — Seulement, dans l'état de nos connaissances, il faut savoir dire que nous n'avons que des traditions plus ou moins vagues.

Signalons-les toutefois, parce qu'elles sont à vérifier et qu'il est bon d'avertir les esprits de ce qu'ils peuvent avoir à maintenir ou à nier.

La première tradition que j'indiquerai se rattache aux annales de nos Basques, qui furent dans l'ouest les premiers baleiniers de l'Europe, comme les Norvégiens le furent dans le nord. — Parmi eux se distinguaient les pêcheurs du cap Breton, du Plech ou vieux Boucaut, ceux de Biarritz, de Guetteria, de Saint-Jean de Luz et de Siboure. Noël de La Morinière cite des faits qui du XII au XIVe siècle montrent à la fois l'antiquité et l'étendue des pêches de ces baleiniers. — En i338, Edouard III, par exemple, affectait le droit seigneurial de six livres sterling prélevé sur chaque baleine qu'on amenait à Biarritz, aux frais de l'équipement d'une escadre commandée

(1) Henri Martin, Histoire de France, tome VII, 4e édition, page s 7.

AU XVe SIÈCLE. III

par Pierre de Bryane. On peut supposer par là combien cette pêche était considérable. M. R. Thomassy dit que plus de neuf mille de leurs marins s'y employaient alors, et que le port de Saint-Jean de Luz ne comptait pas moins de cinquante à soixante navires baleiniers jusqu'en 1686, époque à laquelle les Espagnols s'emparèrent de cette place.

D'après le mémoire que j'ai eu entre les mains et que j'ai copié, mémoire soumis en mars 17 10 par les négociants de Saint-Jean-de-Luz et de Siboure à M. de Planthion, syndic général du pays de Labour, la tradition rapporte que, de temps immémorial, les Basques adonnés à la pêche de la baleine étendirent leurs pêcheries le long de la côte d'Espagne jusqu'au cap Finistère, mais que, lorsqu'ils eurent connu l'usage du compas de route et celui de la baiestrille, ils se mirent à chercher le repaire de ces animaux, devenus plus rares dans leurs parages. — L'expérience leur montra qu'ils se dirigeaient à l'Ouest; alors nos Basques, qui, à mesure qu'ils s'avançaient sur cette route, trouvaient des baleines de plus en plus, poussèrent jusqu'au banc de Terre-Neuve, où elles étaient par troupes. Et comme l'espèce qu'ils y rencontrèrent était différente de celle qu'ils avaient sur leurs côtes, ils la distinguèrent par le surnom de Sardaco baleac, propre à désigner des baleines de troupe.

Ils y trouvèrent aussi, dit mon mémoire, une quantité prodigieuse de morues, cette manne de la mer ( i );

1) D'après un naturaliste, voici un tableau comparatif de la

112 LESDEUXINDES

en conséquence ils commencèrent la pêcherie de ces poissons, premièrement pour la consommation dans leurs navires, ensuite pour la provision de leurs maisons. Enfin, ayant reconnu qu'ils se conservaient bien dans le sel, qu'ils étaient de bon goût après même avoir été portés en Europe , ils en firent marchandise.

Ce fut dans le progrès de ces pêcheries qu'ils donnèrent à différents points de Terre-Neuve des noms rappelant leur propre pays. Et d'abord, cette terre, désignée de tout temps par les autres nations sous l'appellation de Terre-Neuve, l'a été des Basques sous celle d'île de Baccalaos, nom qu'ils donnent à la morue.

D'après ce même mémoire, le nom de Rognouse est celui d'un bourg désigné sous le nom d'Orrougne, à une demi-lieue de Saint-Jean-de-Luz.

Le nom du cap de Raye (Pointe-Riche) a aussi pour étymologie le mot basque arraico, qui signifie poursuite ou approches. Par ce mot l'on voulait dire

fécondité de divers poissons qui n'est pas sans intérêt. On a compté dans !a femelle :

i° De la morue 9,300,000 œufs.

20 De l'esturgeon. . . . 7,500,000

30 Du carrelet 1,300,000

40 De la tanche 350,000

50 De la perche 300,000

6° De la carpe 200,000

70 De la sole 100,000

8° Du brochet 42,000

90 De l'éperlan 38,000

io° Du hareng 36,000

AUXVeSIÈCLE. M3

qu'on en doit ranger les bords de près, de crainte d'être jetés sur les bâtures des îles aux Oiseaux par les courants, qui y sont très-forts.

Enfin, le nom de cap Breton, imposé à la pointe méridionale de Terre-Neuve, est celui d'un bourg situé près du Boucaut-Vieux de Bayonne, à cause de l'analogie qui se rencontre dans l'élévation des terrains de ce cap et de ceux du cap Breton, voisin du Boucaut-Vieux.

Enfin, il y a lieu de croire que ce fut à la même époque que les Basques donnèrent à d'autres ports les noms de Vlicillo, qui signifie trou à mouches; d'Ophor-Portu, qui signifie vase à lait; de Portuchoa, qui veut dire petit port. Il ne faut pas oublier non plus Amuyts, appelé du nom du premier cap occidental que Ton trouve en partant de Saint- Jean-de-Luz, et le cap de Gratz, l'un des trois principaux de l'île de Terre-Neuve, du nom de Grata, qui, en langage basque, signifie un lieu d'établissement pour les travaux de la pêche des morues.

Je terminerai en faisant remarquer aussi l'analogie du nom de Labrador (laboureur) avec celui de pays de Labour.

Certainement l'antiquité autant que l'origine de ces noms donne un grand air de vraisemblance ù la tradition basque présentée déjà, mais avec moins de détails, dans le livre de Glérac sur les us et coutumes de la mer.

Les Basques se dirigèrent premièrement dans les ports de la côte situés à l'est de l'île. — Ce fut là qu'ils inventèrent la sécherie des morues, pour en pouvoir tenir dans leurs navires une plus grande quan-

tité. — Us faisaient cette sécherie sur des échafauds qu'ils nommaient pignalac, et les armateurs de Saint- Jean-de-Luz et de Siboure expédiaient des navires exprès pour cette pêcherie et pour la sécherie, indépendamment de ceux qu'ils envoyaient pour la pêche des baleines.

Les Basques fréquentèrent ensuite de préférence Plaisance et les autres ports de la côte méridionale.

Au dire de ce mémoire, dans le temps qu'ils faisaient leurs pêcheries des baleines sur le banc et les côtes de Terre-Neuve ils découvrirent les côtes de Canada, entrèrent dans le golfe qui porte à présent ce nom et celui de Saint-Laurent, et qu'ils nommèrent Gran-Baya, où ils rencontrèrent une espèce de baleine de beaucoup meilleure que l'espèce trouvée par eux sur le banc et les côtes de Terre-Neuve. Ils la nommèrent Granbayaco baleac.

Comme le golfe de Saint-Laurent, dit encore mon mémoire, a des limites assez bornées par rapport à la pêcherie des baleines et à la quantité des navires que les Basques y envoyaient, ces poissons devenaient rares par la tuerie et la chasse qu'en faisaient les Basques, — de telle sorte qu'ils poussèrent leur poursuite entre les terres de Labrador et celles de Terre- Neuve — et changèrent le nom de Gran-Baya en celui de Canada, qui signifie le canal, puis, continuant leur poursuite, ils découvrirent la mer Glaciale, où était le principal repaire de cette espèce de baleines qu'ils avaient trouvée à Gran-Baya.

Ayant trouvé là de quoi occuper un plus grand nombre de navires, ils abandonnèrent les pêcheries des côtes orientales et méridionales de Terre-Neuve,

AU XVe SIÈCLE. 115

où ils continuèrent toutefois la pêcherie et la sécherie des morues.

Tels sont les faits mis en avant par le mémoire adressé de Saint-Jean de-Luz, le 4 décembre 17 10, à M. de Planthion, et que signent les sieurs d'Iturbide, bayle, Saint-Martin, de Narzout et Doyhenard, jurats. Par malheur ce mémoire ne donne ni noms ni années , et il renvoie à V Histoire générale des Indes , traduite par Fumée, à Corneille Witfliet et aux Us et Coutumes de la mer, par Clérac, pour maintenir les relations par lesquelles ils prétendent diminuer la gloire de Christophe Colomb.

Il me semble hors de propos d'insister sur les conclusions que les Basques ont songé à tirer de leurs assertions, à savoir qu'un des leurs aurait donné avis au grand navigateur Génois de l'existence du Nouveau-Monde, puisque la route suivie par Colomb au sud fait voir suffisamment qu'il n'en a guère profité.

Assurément, quelque caractère de vraisemblance qu'ait pour le reste cette tradition débarrassée de certaines allégations parasites, l'histoire nepeut que la mentionner, car, sans les noms des navigateurs, sans les dates des entreprises, que faire déplus?

La tradition, il est vrai, dit que ces découvertes heureuses sont antérieures d'un siècle à celles de Colomb.

Je ne nie pas ce que Ton avance; je me range avec déférence à l'opinion de Noël La Morinière, que les Basques furent, en matière de pêche, les modèles et les maîtres des autres nations de l'Europe ; je ne trouve rien d'extraordinaire à la revendication de navigation par nos compatriotes dans des mers où

nous savons que les Scandinaves avaient paru dès le Xe siècle, les Zeni , nobles vénitiens, en 1 3 80, et le Polonais Szkolnyen 1476; mais je n'ai pas non plus là, on en conviendra, les moyens de rien assurer contre ceux qui , tout en admettant la découverte de Terre- Neuve par nos marins, antérieurement à Cabot, prétendraient qu'il y a confusion.

En effet, qui nous garantit que demain nous ne serons pas obligés de modifier nos sentiments, si quelque érudit, fouillant les archives de PAunis, de la Saintonge ou de la Guyenne, venait à y trouver que les marins à qui le mémoire présenté en 1710 a M. de Planthion attribue la découverte du Labrador un siècle avant Colomb, ne sont autres que les capitaines de la Rochelle dont parle Thevet dans le passage suivant : « Quelques huict lieues de là tirant tousjours de la part de septentrion vous apparoist une grand'terre nommée de Courtreal (Cortereal), descouverte Tan mil cinq cens un par un capitaine nommé Courtreal, Portugais de nation, toutes/ois que quatorze ans auparavant (1487) elle eust esté visitée par quelques capitaines Rochelois de la part du goulfe de Merosre ($/c), lesquels furent fort avant dans le dit golfe, et c'est cet endroit où le pilote du roy Henry d'Angleterre (Cabot) , avec bon nombre de navires, pensoit avoir trouvé un destroit pour passer en la mer Pacifique. — Mais estant à la haulteur de 590, ayant virevolté longtemps ces contrées non sans grand peine, à cause du froid qui y est continuel, se trouva trompé de son entreprinse (1). »

(ij Thevet, Cosmographie universelle, livre XXIII, feuille 1022.

AU XVe SIÈCLE. I 17

Les ouï-dire ne suffisent pas, malgré les probabilités qu'ils offrent. Sans aucun doute, je le répète, il doit y avoir des faits particuliers qui ont précédé les grandes découvertes de l'Afrique et de l'Amérique. A mes yeux, tous ces fai s très-possibles prouvent que s'il n'y avait pas eu le mobile constant d'un intérêt permanent joint à l'idée de la sphéricité de la terre, les découvertes Européennes auraient été retardées indéfiniment, parce qu'elles auraient dépendu des aventures et auraient manqué d'excitation.

Néanmoins, ce n'est pas une raison pour que nous admettions toutes les assertions, et surtout pour que nous enlevions à Colomb la gloire de ses vingt ans de luttes pour la donner à des hommes, braves sans doute, ne craignant pas de s'aventurer, mais dont la bonne fortune est due principalement au hasard. Dans ces conditions, telles qu'elles m'apparaissent , j'aime mieux m'exposer à faire tort à la mémoire d'un de mes compatriotes qu'à celle de Co'omb. C'est trop à mes yeux déjà que le roi de Portugal ait voulu lui ravir l'exécution de son dessein , et que les Espagnols l'aient renvoyé chargé de fers lors de son troisième voyage. Les hommes de cette nature ne sont pas si nombreux que l'on ne puisse au moins leur faire le sacrifice d'un doute.

Les mêmes causes de réserve m'empêcheront d'admettre entièrement une tradition bien autrement ac-

centuée dans ses particularités que celles qui viennent d'être exprimées.

Celle-ci nous vient encore des Normands et a pour premier écho Jean-Antoine Desmarquets, l'auteur des Mémoires chronologiques de la ville de Dieppe.

S'il faut ajouter foi au récit de cet écrivain, lorsque la Normandie se fut rétablie des violentes secousses des guerres civiles dans lesquelles Rouen avait vu monter sur l'échafaud son grand défenseur Alain Blanchard, et sur le bûcher Jeanne Darc, une autre noble inspirée, cette province redevint maîtresse de se livrer à son génie d'entreprises. Or, sous Charles VIII, reprenant leurs anciens errements, les marins Normands auraient poursuivi leurs premières découvertes et précédé celles des Portugais au delà du cap de Bonne-Espérance, et les explorations de l'Amérique du sud par les Espagnols.

Desmarquets rapporte qu'alors, parmi les capitaines qui faisaient payer cher à la marine Anglaise les griefs dont se plaignaient les Dieppois contre Henri VII, il y en avait un surtout qui s'était autant signalé par son habileté que par sa bravoure.

Ce n'était encore qu'un jeune homme, mais la réputation qu'il avait acquise porta les armateurs à lui donner le commandement d'un de leurs plus grands vaisseaux, avec ordre de longer de plus en plus les côtes d'Afrique qui devaient suivre celles d'Adra e du Congo, pour lesquelles sa cargaison était destinée

Barthélémy Diaz venait de rentrer à Lisbonne en décembre 1487, — de retour de l'expédition pour laquelle il était parti en août i486 à la recherche du prêtre Jean. — Diaz avait doublé le cap de Bonne-

AU XVe SIÈCLE. I 19

Espérance; et, sans doute, la nouvelle de ce grand succès étant parvenue en France, nos Dieppois songèrent à voir eux-mêmes les pays situés au delà du cap récemment atteint.

La confiance qu'on lui témoignait flatta Cousin. Il avait du génie et une âme active; il n'avait pu entendre les disco :rs et les leçons d'un savant prêtre, nommé Descaliers, sans désirer d'être mis au nombre de ceux qui honoraient leur patrie. Descaliers était le mathématicien et l'astronome le meilleur de son temps. Sa mémoire, au dire de Desmarquets, jouirait de la plus grande réputation s'il fût né deux siècles plus tard, ou s'il y eût eu quelque historien qui l'eût fait connaître.

Cousin partit du port de Dieppe dans le commencement de l'année 1488. Dès qu'il fut sorti de la Manche, il s'élança sur l'Océan, suivant la recommandation de Descaliers de ne pas serrer les côtes. Il fut arrêté au bout de deux mois par une terre inconnue, où il signala l'embouchure d'un grand fleuve, qu'il appela Maragnon. Sur la hauteur prise de cette terre, Cousin comprit que pour gagner la côte d'Adra il fallait faire route vers le sud en courant sur l'est; il gagna ainsi la pointe, qu'il nomma Pointe des Aiguilles, où il prit note des lieux et de leur position, puis revint aux côtes du Congo et d'Adra. Là il fit l'échange de ses marchandises et s'en retourna enfin à Dieppe, où il arriva dans le courant de 14S9. • Si nous continuons de nous en rapporter au récit du chroniqueur Dieppois, les découvertes de Cousin auraient excité l'enthousiasme ainsi que l'ambition de ses armateurs, et, à la suite de cette première naviga-

tion, ils l'auraient chargé de doubler le cap appelé par lui cap des Aiguilles et de tourner l'Afrique pour aller dans l'Inde. Descaliers aurait rédigé les instructions de ce voyage, d'où Cousin serait revenu deux ans environ après son départ (1490- 1492).

Dans ces voyages, comme on le voit, Cousin n'aurait pas seulement précédé les Portugais aux Indes, Gama n'étant parti de Lisbonne pour compléter l'œuvre de Barthélémy Diaz que le 8 juillet 1497, mais encore le même hasard des courants qui fit découvrir une partie du Brésil aux Portugais aurait porté notre capitaine Normand onze ans auparavant sur les mêmes côtes où fut jeté Cabrai, chef d'une expédition aux Indes, le 24 avril de l'an 1 5oo.

Devant une aussi grave prétention une objection s'élève naturellement. Sans doute Cousin a pu trèsbien voir la terre de l'Amérique, comme l'indique Desmarquets, mais l'on ne comprend pas très-bien comment ni pourquoi, devant descendre la côte d'Afrique, il a pu autant s'éloigner dans l'ouest, quoique Descaliers le lui ait dit. D'un autre côté, à cette époque où l'on ne connaissait pas au juste et peutêtre pas du tout la direction constante des vents alises, Cousin a dû avoir fort à faire pour aller du fleuve des Amazones au cap de Bonne-Espérance, à l'encontre de ces vents pendant un long espace de mer, à moins que l'on ne suppose que par un hasard tout particulier il ait pu doubler d'abord le cap Saint-Roch, puis celui de Saint-Augustin, et qu'à l'aide des vents de sud-est à l'est, il ait prolongé sans la voir la côte du Brésil jusqu'aux environs du Tropique, où il aura de nouveau rencontré les

AU XVe SIÈCLE. 121

vents variables qui l'auront transporté de la côte du Brésil auprès du cap de Bonne-Espérance.

Malheureusement le dire des Mémoires chronologiques de Dieppe est si peu étendu qu'on ne peut se faire une idée bien précise de la navigation de Cousin. Passons outre toutefois, car l'assertion de Desmarquets prétend s'attester par un autre fait.

Quoique la tradition que nous venons d'exposer enlève aux Portugais la priorité dans deux de leurs plus beaux triomphes , elle ne s'en tient pas là, et du même coup elle veut faire rejaillir l'influence du voyage de Cousin sur les découvertes de Colomb et des Espagnols. — Elle prétend expliquer comment un Pinzon aurait involontairement précédé Cabrai au Brésil.

Il paraîtrait, par cette tradition, que pendant un certain temps les Normands envoyèrent traiter au Maragnon, cachant à leurs rivaux soigneusement la découverte de cette terre, pour empêcher toute concurrence ; mais il y a toujours quelque circonstance qui révèle à d'autres ce qu'on voudrait garder pour soi. Or le secret des marchands Dieppois semblerait avoir quitté la France avec un officier du nom de Vincent Pinçon qui avait été le second du capitaine Cousin dans sa première expédition. Ce marin, convaincu de s'être écarté des principes de subordination, de bonne foi et de douceur nécessaires , avait été déclaré incapable de servir à bord des navires de Dieppe par l'Hôtel-de- Ville, qui faisait alors, dit Desmarquets, le service que remplit plus tard la juridiction de l'amirauté.

D'après les témoignages des officiers subalternes

et des matelots de Cousin, Pinçon, plus ancien marin que son chef, mais moins savant que lui, n'avait cessé de le traverser par sa jalousie. Il avait même excité l'équipage contre lui lorsque le capitaine avait pris la haute mer, l'accusant d'exposer ses compagnons par sa folle témérité, et il avait fallu à ce dernier toute sa fermeté pour contenir les matelots et son éloquence persuasive pour les rassurer.

Ce n'avait pas été le seul tort de Pinçon. A la côte d'Angole, Cousin l'avait envoyé à terre avec six ou sept hommes pour échanger des marchandises. Les effets réciproquement proposés avaient été placés les uns à côté des autres. Mais les Africains ayant demandé une augmentation que Pinçon n'avait pas voulu leur accorder, notre marin s'était emparé par force de leurs marchandises, et, pour les reprendre, les noirs étaient venus assaillir les Dieppois au moment où ils embarquaient.

Cette violence, qui avait compromis les relations des Dieppois avec cette partie de la côte d'Afrique, ainsi que les excitations de Pinçon à la révolte, avaient motivé contre lui l'arrêt de l'Hôtel-de-Ville, à la suite duquel, celui-ci, furieux, avait quitté Dieppe. Or, plus tard, on le sait, un Pinzon, du port de Palos en Andalousie, donnait aide à Colomb au moment où, las de solliciter Isabelle et Ferdinand, l'illustre Génois allait abandonner l'Espagne. Plus tard encore, un frère de ce Pinzon, du nom d'Alonso, voulait que Colomb, qui le consultait toujours sur la direction à donner aux caravelles, ne cessât de cingler au sud-ouest. Puis, le 20 janvier i5oo, Vincent Pinzon, qui se croyait lésé sans doute par l'ova-

AU XVe SIÈCLE. 123

tion faite à Colomb et les privilèges qui lui avaient été accordés, découvrait au 8e degré de latitude sud une terre à laquelle il donnait le nom de Santa Maria de Consolacion, et, se dirigeant le long de la côte à partir du cap Saint-Augustin , il explorait les embouchures du Maragnon , le même fleuve que Cousin, suivant la tradition des Normands, est censé avoir découvert.

Par cette coïncidence et les faits que nous venons d'exposer, M. Estancelin et M. Vitet , se croyant autorisés à soutenir cette tradition, présentent toutes sortes de raisons pour établir que le récit de Demarquets paraît fondé. A leurs yeux le Chroniqueur Dieppois n'a pu donner tous ces détails que d'après des documents ou des extraits de documents contemporains.

D'abord M. Estancelin et M. Vitet, rappelant tous les rapports des marins Espagnols et Portugais avec la Normandie (1), pensent qu'en raison de la fré-

(1) En effet, nous avons sous les yeux des privilèges de commerce accordés à ces deux nations pour trafiquer à Harfleur, répétés pendant tout le XIVe et le XVe siècle, et l'on voit des Français en Espagne comme en Portugal. — Un d'eux même, nommé Jean- Baptiste, à ce que rapporte la notice sur Martin de Behaim , d'après Barros, était possesseur de l'île Mayo, une des îles du cap Vert.

quence de ces relations, rien ne s'oppose à ce que Vincent Yanez Pinzon se trouvât comme capitaine en second sur le navire confié au commandement de Cousin pour entreprendre son grand voyage. D'un autre côté, dit M. Vitet en résumant les arguments de M. Estancelin, « lorsqu'on voit que Colomb, après avoir essuyé les dédains de ses compatriotes et les refus du Portugal, après avoir vainement attendu les secours que lui promettaient Ferdinand et Isabelle, dans son découragement envoyé son frère Barthélémy vers le roi d'Angleterre et celui de France , trouve tout à coup chez trois navigateurs de Palos, marins habiles et expérimentés, hommes prudents et réfléchis , non-seulement des compagnons dévoués, mais des associés qui lui ouvrent leur bourse et se chargent de presque tous les frais de l'armement; lorsqu'on ne perd pas de vue que ces trois navigateurs sont précisément les trois frères Pinçon; que les espérances de Colomb leur semblent si peu chimériques, que tous trois ils veulent s'embarquer avec lui et risquer leur fortune dans cette entreprise que tant d'autres appellent insensée; lorsque plus tard, quand le vaisseau est au milieu de l'Océan, on voit l'un des Pinçon discuter avec Colomb sur le chemin qu'il convient de tenir, et insister à chaque instant sur la nécessité de se porter plus au sud que ne le voulait l'amiral, en un mot agir comme un pilote qui cherche à retourner dans un lieu déjà visité par lui et dont la position lui est connue, tandis que Colomb semble marcher en homme qui n'a fait que rêver ce qu'il cherche ; n'est-on pas tenté de se demander si la tradition Dieppoise n'a pas donné le

AU XVe SIÈCLE. 12$

véritable mot de cette énigme, et si l'un des Pinçon ne serait pas cet étranger qui accompagnait Cousin dans son voyage de 1488? »

Le fils de Colomb, dans la relation qu'il a écrite du premier voyage de son père, ne nie pas que Pinzon fût consulté par celui-ci dans toutes les occasions difficiles. A quel titre l'interrogeait-on? Comme habile marin? Non : Colomb n'avait pas besoin de ses leçons; ce n'était pas à sa science, c'était plutôt à ses souvenirs qu'on semblait adresser des questions. Or, supposez que Pinzon se souvînt du courant équatorial qui l'avait entraîné dans un premier voyage, et vous comprendrez pourquoi il demandait à l'amiral de cingler plus au sud : il voulait retrouver ce courant favorable (1).

Cette hypothèse, selon M. Estancelin, est fondée sur la déclaration de dix témoins qui dans l'information affirmèrent que souvent Colomb, dans le cours du voyage, ayant demandé à Alonso s'ils étaient en bonne route, celui-ci, dont en toute circonstance on vantait la haute capacité et la grande expérience (el quai era a quel tiempo hombre muy sabido en las cosas de la mar), lui avait toujours répondu négativement, et n'avait cessé de répéter qu'ils devaient cingler vers le sud-ouest pour trouver terre, ce à quoi Colomb finit par consentir : « Sea asi, Martin, Alonso, Hagomos lo asi, » dit-il. C'est en suivant cet avis qu'il arriva à Guanahani. Un des principaux témoins dans l'information, Francisco Gardas Vellejo, déclare que, se trouvant à douze cents lieues de la

' 1 ) Vitet, Histoire de Dieppe.

terre, l'amiral convoqua le 6 octobre les capitaines, pour les consulter sur ce qu'il y avait à faire pour calmer le mécontentement qui éclatait à bord : « Allons, dit Vincent Yanez, jusqu'à deux mille lieues, et si nous ne trouvons pas la terre, alors nous virerons de bord. — Comment, dit plus résolument Alonzo, nous sommes partis hier de Palos et déjà le courage nous manquerait ! En avant ! Dieu est avec nous, nous découvrirons bientôt la terre ! Dieu nous préserve de nous arrêter à la lâche pensée de revenir honteusement au pays î »

« Il y a, dit M. Estancelin, dans cette immuable volonté de cingler au sud-ouest, dans cette résolution de poursuivre l'entreprise, dans cette assurance de découvrir, plus que l'effet de simples conjectures. Il n'en eût pas été autrement, si les Pinzon eussent été sûrs de l'existence des terres. Un tel caractère, une telle conduite, de telles intentions, font présumer quelque chose de plus que le dévouement inspiré par la seule confiance ou par des probabilités tirées de l'examen de cartes vues dans la bibliothèque du Vatican par un des Pinzon. »

Tels sont les arguments des deux écrivains, ils donnent à réfléchir. On peut remarquer d'ailleurs que la réclamation des Normands ne va pas jusqu'à se faire honneur d'une théorie qui , quoique appuyée sur une erreur, a été le premier guide de Colomb, la cause de sa persévérance dans ses projets, et par cela même son vrai titre de gloire : la recherche d'un passage à la Chine par l'Ouest.

La tradition Dieppoise rappelle seulement le hasard heureux des courants, et quand la prétention de nos

AU XVe SIÈCLE. 127

Normands se borne à rappeler à leur bénéfice un fait arrivé plus tard à Alvarez Cabrai, il faut bien dire encore que l'année 1488, indiquée comme la date du voyage, ajoute aux probabilités déjà établies en faveur de cette tradition.

En effet, s'il n'est pas vraisemblable que les Espagnols et les Normands, si fréquemment en rapport avec les Portugais, n'aient pas connu les découvertes de ces derniers aux côtes d'Afrique, il n'est pas plus probable que des peuples qui avaient précédé ces derniers, nous en avons maintenant la preuve, sur ce continent aient discontinué d'y naviguer, malgré les bulles de la cour de Rome qui donnaient à ceuxci le privilège sur les mers d'Afrique. Des documents portugais de 1492 nous montrent nos Français capturant une caravelle venant de la Mina. La conduite que nous savons avoir été tenue par les Normands au XVI' siècle, où ils protestèrent si énergiquement, si éloquemment contre ces bulles, nous permet de penser que, loin d'avoir fait cesser toute action, ces bulles n'auront pu que produire l'émulation ; et si l'on remarque que la date de 1488, assignée au voyage de Cousin, suit, comme je l'ai fait remarquer, de quelques mois le retour du célèbre Barthélémy Diaz, qui le premier des Européens connus venait de tourner le cap des Tempêtes, on n'est pas éloigné de penser que la connaissance de cette navigation et des précédentes, parvenue à Rouen ou à Dieppe, selon toute probabilité, aura pu déterminer le projet de la navigation des marins Normands, et qu'aussi elle aura fait achever l'exploration des côtes de l'Afrique par la génération suivante des marins qui l'avaient

commencée sous Charles V. Or il n'y a pas à douter que les navigations des Portugais n'aient été sues en France, les Portugais et les Espagnols ne cachant pas alors leurs entreprises, puisque l'on voit même Charles VIII annoncer de sa bouche à Barthélémy Colomb, venu d'Angleterre à Paris, la première découverte du Nouveau Monde.

Mais, objectera t-on , comment prétendre que les Gascons ont découvert . l'Amérique du Nord d'abord en 1392, puis en 1487, et que les Normands ont découvert le Brésil en 1488, quand il est un document, écrit en i53o, par un Normand même, qui donne les dates de l'arrivée des Français dans les deux Amériques?

« Une partie de cette terre du Brésil fut d'abord découverte par les Portugais, et il y a environ trentecinq ans que Denis de Honfleur découvrit l'autre partie. »

Ainsi s'exprime le document de i539, que nous a conservé Ramusio après l'avoir traduit en italien. Or, en cela, ce document s'accorde avec l'enquête faite par les Portugais sur la première arrivée des Français au Brésil, enquête à laquelle appartient l'article qui suit :

« En l'an 1 504, y est-il dit, les Français arrivèrent

AU XVe SIÈCLE. 129

au Brésil pour la première fois au port de Bahia, ils entrèrent dans la rivière de Paraguaçu, qui se trouve dans la même baie, y rirent leurs échanges, et, après avoir fait de bonnes affaires, ils retournèrent en France, d'où vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci. étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux navires et leur prirent l'autre après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s'échappèrent dans une chaloupe et trouvèrent à la pointe Itapuama, à quatre lieues de Bahia, un navire des leurs qui retourna en France, et jamais plus ils ne revinrent à Bahia jusqu'à ce jour, parce que ce port a pris un développement toujours croissant parle grand commerce des sucres qui se fait par le Portugal. »

Qu'il nous soit permis de dire ici que ces textes relatifs à nos navigations dans l'Amérique du Sud ne font que montrer ce que leurs auteurs connaissent, mais ne sauraient engager l'opinion sur ce qu'ils ignorent.

C'est ce que je dirai également des faits allégués au sujet de l'Amérique du Nord.

A en croire le mémoire de 1 5 3g que nous avons cité, les Normands auraient dès i5o4 découvert la partie de Terre-Neuve qui s'étend du levant au couchant, et la découverte de la partie qui s'étend du septentrion au midi, depuis le cap de Ras jusqu'au cap de Buenavista, et qui embrasse un espace d'environ soixante-dix lieues, est due aux navigateurs Portugais.

L'auteur de ces Mémoires , qui doit être Pierre Crignon, ajoute :

« Il y a environ trente-trois ans qu'un navire de Honfleur, commandé par le capitaine Denis et ayant pour pilote Gamart de Rouen, y aborda le premier. Depuis, en l'année i5o8, un navire de Dieppe, nommé la Pensée, appartenant à Jean Ango, père de M. le vicomte de Dieppe, et commandé par maître Thomas Aubert, y aborda également. Ce fut le premier qui conduisit dans ces parages les navigateurs Dieppois. »

Lorsque Crignon ne parle que des marins Normands, son témoignage n'infirme pas plus ce qu'on peut dire des navigations des marins de nos autres provinces que le document Portugais qui rappelle l'arrivée des Français à Bahia en 1504 n'autorise à conclure contre les actes de nos compatriotes qui pouvaient être allés à un autre endroit de la côte avant que les marins de cette nation surprissent ceux des nôtres venant en ce port.

Or c'est ce que prétend un autre écrivain du XVIe siècle, qui vient ajouter son témoignage à celui de Desmarquets en faveur de la réclamation des Normands au sujet de la priorité de la découverte du Brésil,

« Les François toutefois, Normands surtout et les « Bretons, maintiennent, écrivait Voisin delà Po- « pelinière en 1 582, avoir premiers descouvert ces « terres et d'ancienneté trafiqué avec les sauvages « du Brésil contre la rivière de Saint-François, au « lieu qu'on a depuis appelé Port-Réal. Mais, comme « en autres choses, mal advisez en cela, ils n'ont eu

AU XVe SIÈCLE, I 3 I

« l'esprit ny discrétion de laisser un seul escrit puce blic pour asseurance de leurs desseins aussi hau- « tains et généreux que les autres, tellement que le « Portugais se veut attribuer l'avantage d'en estre « paisible seigneur par le moyen de Pedralvarez, le- « quel, pour laisser avant que partir nom éternel à cette « belle province, lit hausser au plus haut de la plus « grande arbrière qu'il peut une croix beniste avec « toutes les solennités qu'y peurent pratiquer les pres- « très qu'il y avoit menez, la nommant aussi terre de « Sainte-Croix dont ils célèbrent la festeen Portugal « au 3e de ce mesme moys, joint l'ordre des chevaliers « Portugais qui portent la croix pour leur marque « ordinaire. Les François seuls l'ont nommée Terre « de Brésil par ignorance de ce que dessus et qu'ils « y ont trouvé ce bois à commandement, encores « qu'il n'y soit qu'en une contrée , laquelle mesme « en porte assez d'autres. »

Ce que La Popelinière avance ici sur la dénomination du Brésil est exact. Il est certain en tout cas, pour moi, que des marins Normands, partis de Honfleur en 1 5o3, se dirigeaient vers ce pays, comme nous le verrons plus loin dans un document manuscrit que je citerai , et qu'ils ne le désignaient pas sous le nom que lui ont donné les Portugais, mais sous celui de Brésil.

Il y a donc lieu de croire qu'il y a eu des navigations Françaises au Brésil antérieures à l'année 1 504, et que dans ce passage, répété par Bergeron dans son Histoire de la navigation, La Popelinière n'a fait que résumer une tradition plus étendue, de lui connue, et peut-être perdue pour nous par notre négligence.

Peut-être même sera-ce celle de Desmarquets. Rien d'impossible à cela. Ici notre amour-propre national n'a que trop d'actes de cette nature à rappeler pour qu'on nous impute de chercher bénévolement dans l'insouciance de nos pères un titre chimérique. C'est, en effet, dans les archives, dans les histoires des étrangers, dans les recueils des Italiens, des Portugais, des Espagnols, des Anglais, que nous retrouvons le plus souvent les traces de nos navigations aux côtes d'Afrique, d'Amérique et dans l'Inde, antérieurement à toutes les entreprises rappelées par nous dans les livres publiés.

Évidemment, ce que l'on sait n'est pas tout ce que nous avons fait. Les Espagnols eux-mêmes semblent l'avoir reconnu pour l'Amérique du Nord par une cédule royale de 1 5o i , qui défend à ceux qui arment pour la pêche de la morue d'admettre dans l'équipage plus de deux pilotes Bretons ou autres étrangers.

Néanmoins, malgré toutes les présomptions, nous serons le premier à dire, au sujet de la découverte de Cousin, que notre conviction ne va pas au delà du degré de confiance qu'on peut accorder à une probabilité, parce que, si grande qu'elle soit, ce qui a été dit peut être altéré volontairement ou involontairement. Nous en avons ici même un exemple. Desmarquets cite l'abbé Descaliers. prêtre d'Arqués, comme celui qui par sa science est le guide de Cousin; mais Desmarquets altère souvent les noms, et celui qu'il appelle ainsi de ce nom est très-vraisemblablement l'abbé Pierre Desceliers, prêtre d'Arqués. Si cela est comme je le pense, l'assertion de Desmarquets au

AU XVe SIÈCLE. I$$

sujet de Cousin va se trouver singulièrement compromise par le rapprochement qu'il fait entre des hommes qui risquent fort de n'avoir pas eu de rapports entre eux.

Et de fait, pour que Desceliers ait été le guide de Cousin, capable en 1488 de conduire des vaisseaux, même en admettant qu'il avait à peu près le même âge que ce marin déjà distingué par sa valeur, ne devonsnous pas penser que ce prêtre avait alors au moins de trente à trente cinq ans? Desmarquets remonte plus haut et dit que Descaliers, que je crois le même que Desceliers, naquit vers 1440. Mais, en acceptant seulement l'âge que je suppose, comment le concilier avec lespreuves que nous avons de l'existence de Desceliers, en i55o,dansla plénitude de son activité? — Un ancien professeur à l'Université de Padoue, M. Christophe Negri, auteur de l'ouvrage intitulé : Dei varie gradi d'importanza degli Sîaîi odierni, possède une carte faite à Arques dans cette année de 1 5 5o par Pierre Desceliers, prêtre. — Si vous notez les soixante-deux ans qu'il y a entre i55o et 1488, et que vous ajoutiez à ce chiffre l'âge que supposent la science et le genre d'influence prêtés par Desmarquets à Descaliers, vous jugerez sans doute qu'il n'a pu faire une carte telle que celle dont M. de Challaye, consul de France à Erzeroum, a donné la description dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest ( 1). Or, si l'abbé Descaliers d'Arqués estle même que l'abbé Desceliers d'Ar-

(1) Les miniatures, dit M. de Challaye, sont toutes d'une perfection admirable. Cette carte, de l'espèce de celles qu'on nomme cartes plates, est exécutée sur quatre belles feuilles de parchemin blanc très-fort, assemblées avec beaucoup de soin; elle a

134 LES DEUX INDES AU XVe SIÈCLE.

ques également, s'il n'y a pas deux Desceliers, prêtres d'Arqués et hydrographes, ce qui me semble peu probable, ou si Desmarquets n'a pas légèrement prêté à Cousin le concours de Desceliers, il devient fort douteux que le capitaine Dieppois ait pu découvrir le Maragnon à l'époque et comme le dit Desmarquets. Mais ce qui peut sauver encore la tradition et ne permet pas de conclure, c'est que souvent Desmarquets mêle le faux au vrai, confond les époques et les hommes , et donne aux actes réels des Dieppois une importance qu'ils n'ont pas toujours. Ce n'est pas qu'il faille ne pas tenir compte de ce qu'il avance : la plupart du temps, comme l'a remarqué fort justement M. Vitet, ce sont les détails plutôt que le fonds qui sont inexacts chez lui. Le fonds, il l'a certainement tiré de certains manuscrits, et j'ai pu moi-même plusieurs fois apprécier sa valeur par la comparaison que j'en ai faite avec les documents originaux que j'ai retrouvés.

Néanmoins, lorsqu'il n'y a pas d'autre autorité que la sienne, il me semblerait téméraire ici de se décider sur les faits considérables dont il se porte caution. Il faut attendre, en le cherchant, quelque document qui , ainsi que la relation précédente des découvertes en Afrique, vienne décider la question en notre faveur ou détruire nos conjectures, comme je vais le faire dans l'étude suivante en historien moins curieux de complaire à l'amour-propre national que de trouver la vérité.

2 mètres 1 5 centimètres de longueur sur 1 mètre 3 $ centimètres de hauteur. Dans le coin inférieur de la carte, à gauche du spectateur, est l'écusson de France; dans l'autre coin inférieur sont les armes du connétable de Montmorencv.

Page 1