A LA DÉCOUVERTE DES TERRES AUSTRALES SOUS LOUIS XII
u Ayant levé l'anchre audit temps de u Juin, sur le bruit des richesses des « Portugais au Nouvel Monde et l'idée ii de trouver en cil continent plus et grand, »
'T^lfjSyA découverte de l'Afrique dans ses contours, celle de l'Amérique dans une partie | de son prolongement du nord au sud, l'exploration de l'Asie depuis la mer Rouge
jusqu'à la Chine, en détruisant les anciens systèmes cosmographiques, ne donnaient de la vraie conformation de la Terre qu'une idée incomplète. Les savans et les marins du XVIe siècle le sentirent, et ils s'ingénièrent à conjecturer ce qui pouvait être; mais de même que les théories qui avaient amené les premières conquêtes, celles qui engagèrent à les poursuivre se présentèrent au milieu de toutes sortes de rêves et de suppositions, dans lesquelles l'imagination aida la science à se rendre compte de ce qu'elle apercevait incomplètement, comme à se figurer ce qu'elle ne pouvait même entrevoir.
Ce fut ainsi qu'en face de toutes ces régions longtemps inconnues de l'Afrique et de l'Amérique, les cosmographes entrèrent plus que jamais dans la pensée exprimée par le cardinal d'Ailly, qu'il y avait moins d'eau et plus de terre habitable qu'on n'avait supposé. — En conséquence, ils figurèrent le pôle arctique entouré de terres et représentèrent en même temps au Sud du globe un continent destiné à servir de contre- poids à la masse du monde septentrional.
Pendant ce siècle, lorsque aucune expédition d'Europe n'avait encore levé le voile qui couvrait les mers australes, les cartes portaient une ligne de terres qui partait du détroit de Magellan, s'élevait jusqu'à la Jaive majeure , et de là redescendait au cap de Bonne-Espérance, formant ainsi au Sud du monde une ceinture continentale que l'opinion générale persista longtemps à lui conserver malgré ce que lui en apprirent les navigateurs.
Nous en avons le tableau dans un grand atlas manuscrit achevé en 1 5 55, avant Pâques, et dédié à l'amiral de Coligny par un pilote en la mer du Ponant, Guillaume Le Testu, de la ville Françoyse de Grâce.
Il y a là douze cartes, de la trente et unième à la quarante-troisième, représentant l'espace compris entre le Ier et le 84e degré de latitude sud, rempli par une terre verdoyante. « Mais, dit l'hydrographe, ces douze planches ne doivent servir que pour avertir ceux qui navigueront de ces côtés de prendre garde lorsqu'ils penseront qu'ils en approchent. Du reste, tout est d'ymagination pour ce qu'il n'y a encore eu homme qui en ayt fait descouverture certaine. » Et le peintre donne carrière à sa fantaisie en représentant dans deux de ces cartes : ici un homme à tête de chien, ailleurs deux autres ayant des espèces d'ailes de chair qui leur partent des oreilles; l'un de ces derniers, penché sur le côté, dort dans une de ses ailes.
Le seul fait à noter pour l'histoire dans cette partie de l'atlas de Guillaume Le Testu, c'est qu'une certaine étendue de la Grande-Jaive paraît avoir été re-
connue à cette époque et se confondre avec la terre désignée plus tard sous le nom de la Nouvelle-Hollande. — Au moins par une coïncidence, qui paraîtra même singulière, on y trouve une côte des Herbages, dont le nom se rapproche assez, comme on le voit, de celui de Botany-Bay. Cependant, les explorations sur ce point ont été si peu sûres et, en tout cas, si interrompues, que, suivant Guillaume Le Testu, « plusieurs ont opinion que la terre du détroit de Magellan et la Grand' Jaive se tiennent ensemble. » A l'appui dQcc qu'avance le pilote Normand, l'immense étendue de terre qu'il représente entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan , tant à louest qu'à l'est, était désignée par quelques écrivains comme un troisième monde. C'est même le nom que lui donne Voisin de La Popelinière. — Mais on voit, par ce que je viens de rappeler, combien tout ce qu'on en disait s'appuyait peu sur des connaissances réelles. — En effet, tous les documents que j'ai consultés rendent le même témoignage que c'est fort tard seulement que l'Europe en fit la découverte dans des conditions bien différentes de celles qu'on avait supposées. — Toutefois, si nous portons les yeux sur les annales des Normands, nous y verrons que les marins de cette province y avaient abordé dès le commencement du XVIe siècle.
Lorsqu'on lit cette nouvelle prétention de leur part d'avoir devancé les Portugais et les Hollandais dans les terres australes , après avoir vu déjà leurs réclamations au sujet de l'antériorité de la découverte de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique, involontairement le sourire vient sur les lèvres. Nous
nous rappelons, devant ces prétentions qui ressemblent à un accaparement de toutes les gloires, la prière qu'un Normand des anciens temps était censé faire : « Mon Dieu, je ne vous demande pas de bien, s'écriait-il; dites-moi seulement où il y en a! » Cette prière sent assez son ancien roi de mer norwégien. — Aussi est-ce une plaisanterie injuste, je n'en doute pas, et si les Normands ont pu s'abuser sur la valeur de quelques-unes de leurs réclamations, c'est que leurs pères étaient assez entreprenants pour avoir mérité tous les bonheurs. — Mais on n'a pas toujours ce que l'on mérite et surtout ce que l'on croit avoir mérité.
La solution d'un problème que fit naître, il y a plus de deux cents ans, le descendant d'un sauvage amené en 1 5o5 des terres découvertes par un capitaine de Honfleur en présentera une nouvelle preuve.
Vers i658, l'abbé Binot-Paulmier, de Gonneville, issu d'un mariage de ce sauvage avec une fille du marin qui l'avait amené, adressait au pape un mémoire pour obtenir de lui les moyens d'aller prêcher l'Évangile dans les contrées du monde austral, d'où la Providence sans doute, disait-il , avait permis que son arrière grand-père vînt en France, afin qu'un jour ses compatriotes fussent éclairés des lumières de l'Évangile.
Voici comment dans ce mémoire, qu'appuyèrent saint Vincent de Paul et les évêques destinés aux premières missions de l'extrême Orient, le petit-fils d'Essomeric faisait à peu près le récit de la découverte de son ascendant maternel.
« Le célèbre Vasquez de Gama s'étant ouvert le chemin des Indes orientales, Lisbonne fut en peu de temps remplie de richesses de l'Orient dont l'éclat frappa les yeux de quelques marchands français trafiquans au port de cette ville. Ils formèrent le dessein de marcher sur les traces des Portugais et d'envoyer un navire vers ces Indes fameuses. Le vaisseau fut équipé à Honfleur vers l'embouchure de la Seine. Le sieur de Gonneville, qui en étoit le commandant, leva l'ancre au mois de juin i 5o3 et doubla le cap de Bonne- Espérance, où il fut assailli d'une furieuse tourmente qui lui fit perdre sa route et l'abandonna au calme ennuyeux d'une mer inconnue. Ne sachant alors de quel côté tourner, la vue de quelques oiseaux venant du Sud les détermina de ce côté, dans l'espérance de trouver une terre et dans la nécessité où ils étoient de se radouber et de faire de l'eau. Ils y rencontrèrent ce qu'ils cherchoient, savoir, une grande contrée que leur relation nomme les Indes méridionales selon l'usage de leur temps, où l'on appliquoit indifféremment le nom d'Indes à tous les pays nouvellement découverts. — Ils mouillèrent dans une rivière qu'ils comparent à l'Orne qui coule sous les murs de Caen. — Leur séjour fut d'environ six mois qu'ils employèrent à rebâtir leur vaisseau délabré par la tempête; après quoi le refus que fit l'équipage d'aller plus loin, fondé sur la foi*
blesse et le mauvais état du navire, obligea Gonneville de retourner en France. — Dans ce long séjour de six mois il avoit eu le loisir de remarquer les qualités du terrain et les mœurs des habitants, dont il avoit inséré dans son journal un curieux détail ; mais il fut si malheureux que de tomber à la vue des côtes de France, près des isles Jersey et Guernesey, entre les mains d'un corsaire anglois,qui le dépouilla de tout ce qu'il avoit. — Gonneville, après avoir pris terre, en rendit sa plainte au siège de l'amirauté, et, sur les réquisitions du procureur du Roi, l'accompagna d'une relation succincte de ses découvertes. »
Le voyage ainsi raconté, l'abbé Paulmier de Gonneville produisait un extrait du procès- verbal de sa navigation, dressé en i5o5, dans lequel les déposants donnaient les plus grands détails sur les mœurs et les usages des habitants de la contrée.
Après avoir présenté le récit de l'abbé, tel que l'a résumé le Président de Brosses, j'ai longtemps hésité à publier la suite de ce procès-verbal à cause de sa longueur; mais elle nous ferait défaut si je ne la reproduisais, les érudits, par manque d'attention, n'y ayant pas reconnu les éléments d'information qu'elle contenait, et dont je n'ai senti moi-même l'importance que tardivement. — Écoutons donc encore le capitaine de Gonneville, Essomeric, fils du roi Arosca, Anthoine Thierry, Andrieu Delamare, bourgeois, entrepreneur de l'armement, Nicole Lefebvre, et autres principaux de l'équipage, qui ont signé cette déposition. Écoutons ces Français qui reviennent de l'Océan au moment où Colomb vient de terminer son quatrième voyage, et Vasco de Gama son second :
« Item disent que, pendant leur démourée en ladite terre, ils conversoient bonnement avec les gens d'icelle; après qu'ils furent apprivoisez avec les Chrestiens, au moyen de la chère et petits dons qu'on leur faisoit; estant lesdits Indiens gens simples, ne demandant qu'à mener joyeuse vie, sans grand travail ; vivant de chasse et de pesche, et de ce que leur terre donne de soi, et d'aucunes légumages et rachynes qu'ils plantent, allant mi-nuds, les jeunes et communs speciaulment ; portent manteaux qui de nattes déliées, qui de peau, qui de plumasseries, comme sont en nos pays ceulx des (Egyptiens et Boëmes, fors qu'ils sont plus courts avec manières de tabliers ceints par-dessus les hanches , allant jusques aux genoùils aux hommes et à my-jambe aux femmes. Car hommes et femmes sont accoustrés de mesme manière ; fors que l'habillement de la femme est plus long; et portent les dites femmelles colliers d'os et coquilles, non l'homme, qui porte au lieu arc et flèche, ayant pour vireton un os proprement affilé, et un épieu de bois très dur, brûlé , et affilé par en haut, qui est toute leur armure. Et vont les femmes et filles teste nude, ayant leurs cheveux gentiment teurchez, de petits cordons d'herbes, teintes de couleurs vives et luisantes. Pour les hommes, portent longs cheveux ballants, avec un tour de plumasses hautes, vif-teinctes et bien atournées.
« Disent oultre, avoir entré dans le dit pays, bien deux journées avant, et le long des costes davantage, tant à dextre quesenextre;et avoir remerché le dit pays estre fertile; pourveu de forces bestes,
« oiseaux, poissons, et autres choses singulières, in- « connues en chrestienté, et dont feu maistre Nicole « Lefebure d'Honfleur, qui estoit volontaire au viage, « curieux, et personnage de sçavoir, avoit pourtrayé a les façons; ce qui a esté perdu, avec les journaux « du viage, lors du piratement de la navire, laquelle « perte est à cause qu'icy sont maintes choses , et « bonnes rechierches obmises.
« Item, disent le dit pays estre peuplé entre deux; « et sont les habitations des dites Indes par hameaux « de xxx. xl. l. ou quatre-vingts cabanes faites en « manière de halles, de pieux fichez, joignants l'un « l'autre, entrejoints d'herbes et feuilles, dont aussi « lesdites cabanes sont couvertes, et y a pour chemi- « née un trou pour faire en aller la fumée; les portes « sont de bastons proprement liées et les ferment « avec clefs de bois quasiment, comme on fait en « Normandie aux champs les estables, et leurs lits « sont de nattes doulces, pleines de feuilles, ou plu- « mes, leurs couvertes de nattes, peaux, ou plumas- « séries; et leurs ustanciles de ménage de bois, « mesmes leurs pots à bouillir; mais enduits d'une « manière d'argille, bien un doigt d'espois; ce qui « empesche que le feu ne les brûlast.
« Item disent avoir remerché le dit pays estre di- « visé par petits cantons dont chacun a son roy, et « quoy que lesdits roys ne soient guieres mieux « logez, et accoustrez que les autres, si est-ce qu'ils « sont moult révérez de leurs sujets; et nul si hardy « d'ozer refuser et leur désobeyr ; ayant iceux pouvoir « de vie et de mort sur leurs sujets; dont aucun de « la navire virent un exemple digne de mémoire,
« sçavoir d'un jeune fils de dix-huit à vingt ans, qui « en certain chaud despit avoit donné un soufflet à « sa mère; ce qu'ayant sçeu son seigneur, jaçoit que « la mère n'en eust esté à pleinte, il l'envoya quérir, « et le fit jetter en la rivière, une pierre au col, « appelez à cry public les jeunes fils du village et « austres villages voisins ; et si nul n'en peut obtenir « remission, ny mesmelamère, qui a genoûils vient « requérir pardon pour l'enfant.
« Le dit roy estoit cil en la terre de qui demeura « la navire, et avoit à nom Arosca; son pays estoit « de bien une journée, peuplé de viron une douzaine « de villages, dont chacun avoit son capitaine particu- « lier, qui tous obéissoient au dit Arosca. Ledit Arosca « estoit comme il sembloit âgé de soixante ans, lors « veuf, et avoit six garçons, depuis trente jusques à « quinze ans, et venoit lui et eux souvent à la navire. « Homme de grave maintien , moyenne stature , « grosset, et regard bontif, en paix avec les roys « voysins; mais luy et eux guerroyant des peuples « qui sont dans les terres, contre lesquels il fut deux « fois pendant que la navire séjourna , menant de « cinq à six cens hommes à chaque fois, et la der- « nière à son retour fut démenée grand-joye par tout « son peuple, pour avoir eu grande victoire; leurs « dites guerres n'estant qu'excursions de peu de « jours sur l'ennemy ; et eust bien eu enuie qu'aucun « de la navire l'eust accompagné avec bastons à feu « et artilleries, pour faire paour et desrouter les dits « ennemis, mais on s'en excusa.
« Item, disent qu'ils n'ont remerché aucune mera che particulière qui différentast le dit roy et autres
« roys du dit pays, dont il en vint jusques à cinq « vor la navire, fors que les dits roys portent les pluie masses de leur teste d'une seule couleur; et volon- « tiers leurs vassaux, du moins les plus principaux, te portent à leur tour de plumasses quelques brins de « plumes de la couleur de leur seigneur, qui estoit « le verd pour celle du dit Arosca, leur hoste.
« Item, disent que quand les Chrestiens eussent « esté anges descendus du ciel, ils n'eussent peu estre « mieux chéris par ces pauvres Indiens, qui estoient « tous esbahis de la grandeur de la navire, artillerie, « miroirs et autres choses qu'ils voyoient en la naa vire, et surtout de ce que par un mot de lettre « qu'on envoyoit du bord aux gens de l'équipage « qui estoient par les villages, on leur faisoit savoir « ce qu'on avoit volonté, ne se pouvant persuader « comme le papier pouvoit parler ; aussi, pour ce, « les Chrestiens estoient par eux redoutez; et pour « l'amour d'aucunes petites libéralités qu'on leur « faisoit de pignes, cousteaux, haches, miroirs,, ras- « sades, et telles babiolles, si aimez, que pour eux « ils se fussent volontiers mis en quartiers, leur apa portant foison de chair et poisson, fruits et vivres, « et de ce qu'ils voyoient estre agréable aux Chres- « tiens, comme peaux, plumasses et rachines à tein- « dre, en contreschange de quoi leur donnoit-on des « quinqualleries et autres besongnes de petit prix, « si que des dites dansrées en fust amassé près de « cent qrintaux, qui en France auraient vallu bon « prix.
« Item, disent que voulant laisser marches audit « pays, qu'il avoit là abordé des Chrestiens, fust
« faite une grande croix de bois haute de trente-cinq « pieds, et mieux bien peinturée, qui fust plantée « sur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste « cérémonie, tambour et trompette sonnant à jour « exprès choisy, sçavoir le jour de la grande Pasques « 1 504; et fust la croix portée par le capitaine etprinci- « paux de la navire, pieds nuds; et aydoientle dit sei- « gneur Arosca et ses enfants, et autres greigneurs In- « diens qu'à ce on invita par honneur, et s'en mons- « troient joyeux; suivoit l'équipage en armes, chantant « laletanie, et un grand peuple d'Indiens de tout aage, « qui de ce long temps devant on avoit faist feste , « coys et moult ententifs au mistère. La dite croix « planstée, furent faistes plusieurs descharges de « sco ppetterie et artillerie, festin et dons honnestes au dit seigneur Arosca et premiers Indiens; et pour le populaire, il n'y eust cil à qui on ne fist « quelque largesse de quelques mesnues babioles, de « petit coust, mais d'eux prisées ; le tout à ce que « du fait il leur fust mémoire ; leur donnant à en- « tendre par signes et autrement, au moins mal que « pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et ho- « norer la dite croix; et à icelle estoit engravé d'un « costé le nom de nostre saint Père le Pape de Rome « et du Roy nostre Sire, de monseigneur l'Admirai de « France , du Capitaine, Bourgeois et compagnons « depuis le plus grand jusques au petit; et feist le « charpentier de la navire cet œuvre, qui luy valut « un présent de chaque compagnon ; d'autre costé, « fut engravé un deuxain nombral latin, de la façon « de maistre Nicole Le Feure, dessus nommé, qui, « par gentille manière, déclaroit la date de l'an du
« placement de la dite croix, et qui plantée l'avoit, « et y avoit :
HIC sacra paLMarIVs, posVIt gonIVILLa blnotVs, GreX, soCIVS, parlterqVe, VtraqVe progenies.
« Disent oultres qu'à la parfin, la navire ayant « esté radoubbée, gallifrestée , et munie au mieux « qu'on peut pour le retour, fut arresté de s'en partir « pour France ; et par que c'est coustume à ceux « qui parviennent à nouvelles terres des Indes d'en « amener en Chrestienté aucuns Indiens , fust tant « faist par beau semblant que le dit seigneur Arosca « vousist bien qu'un sien jeune fils, qui d'ordinaire « tenoit bon avec ceux de la navire, vint en chres- « tienté, parce qu'on promettoit aux père et fils le « ramener dans vingt lunes du plus tard (car ainsi « donnoient-ils entendre les mois) ; et ce qui plus « leur donnoit envie, ou leur faisoit accroire qu'à « cils qui viendroient par deçà , on leur appren- « droit Partillerie, qu'ils souhaitoient grandement « pour maîtriser leurs ennemis , comme astout « à faire mirotiers, cousteaux, haches, et tout ce « qu'ils voyoient et admiroient aux chrestiens, qui « estoit autant leur promettre, que qui promettoit à « un chrestien or, argent et pierreries, ou luy ap- <( prendre la pierre philosophale, lesquelles offres, « crues fermement par ledit Arosca, il estoit joyeux « de ce qu'on vouloit amener son dit jeune fils, qui « avoit à nom Essomericq , et luy donna pour com- « pagnie un Indien d'aage de trente-cinq ou qua- « rante ans, appelé Namoa; et les vint, luy et son
« peuple, convoyer à la navire, les pourvoyant de « force vivres et de maintes belles plumasseries, et « autres raritez, pour en faire présent de sa part au « Roy nostre Sire, et le dit seigneur Arosca et les « siens attendirent le départ de la navire, faisant « jurer le capitaine de s'en revenir dans vingt lunes; « et lors du dit départ, tout le dit peuple faisoit un « grand cry, et donnoient à entendre qu'ils conserve - « roient bien la croix, faisant le signe d'icelle en « croisant deux doigts.
« Item, disent qu'adonc partirent des dites Indes « Méridionales, le tiers jour de juillet cinq cent « quatre, et depuis ne virent terre jusques au len- « demain saint Denis; ayant couru diverses fortunes « et bien tourmentez de fièvre maligne, dont maints « de la navire furent entachez, et quatre en trepas- <c sèrent, sçavoir : Jean Bicherel, du Pont l'Euesque, « chirurgien de la navire; Jean Renoult, soldat « d'Honfleur; Stenot Vennier, de Gonneville sur « Honfleur, varlet du capitaine, et l'Indien Namoa, « et fut mis en doute de le baptiser pour éviter la « perdition de l'ame; mais le dit maistre Nicole di- « soit que ce seroit prophaner baptesme en vain, « pour ce que le dit Namoa ne sçavoit la croyance « de nostre mère sainte Eglise, comme doivent sça- « voir ceux qui reçoivent baptesme, ayant aage de « raison; et en fut creu ledit maistre Nicole, comme « le plus savant clerc de la navire; et pourtant démet puis en eut scrupule, si que l'autre jeune Indien, a Essomericq estant malade sa fois , et en péril , fut « de son advis baptisé et lui administra son sacre- « ment le dit maistre Nicole, et furent les parrains
« ledit deGonneville, capitaine, et Anthoine Thierry; « et au lieu de marraine fut pris Andrieu de la Mare « pour tiers parrain, et fut nommé Binot, du nom « de baptesme d'iceluy capitaine; ce fut le qua- « torzième septembre que ce fut fait, et semble que « le dit baptesme servit de médecine à l'ame et au « corps, parce que dempuis le dit Indien fut mieux, « se guérit, et est maintenant en France. »
La lecture de ce long procès-verbal ne laissait pas douter que nos Français n'eussent fait réellement une découverte importante, et le doute était d'autant moins permis que le nom originaire d'Arosca, père d'Essomeric, conservé en France, constatait le voyage, dont le procès-verbal existait encore, puisque l'abbé en donnait un extrait; mais, preuve plus forte encore, l'abbé lui-même était le descendant du sauvage amené en France.
Le vaisseau du capitaine de Gonneville ayant été pris, ses armateurs n'avaient pas voulu s'exposer à une nouvelle perte, et force lui avait été de demeurer en Normandie, quelque désir qu'il eût de remplir sa promesse. Or, en homme de bien, il avait remplacé pour le jeune fils d'Arosca le père qu'il n'avait pu lui rendre. Son parrain d'abord, il l'avait ensuite fait élever chrétiennement et instruire comme un bon
DU CAPITAINE DE GONNEVILLE. I$l
gentilhomme. En i52i, il lui avait donné sa fille Suzanne en mariage-, et à sa mort, il lui avait légué une partie de ses biens, à la condition de porter, • lui et ses descendants mâles, le nom et les armes des Gonneville.
Mais si un sauvage avait été réellement amené d'un pays inconnu, il ne résultait pas de ce fait que ce fût de la région connue plus tard sous le nom de Terres Australes. Ceux qui lui attribuaient cette origine s'autorisaient de ce que nos marins avaient tourné le cap de Bonne-Espérance, et ils en concluaient que Paulmier de Gonneville n'avait pu aborder que dans une terre située au sud.
Ce fut sur cette pensée que Bouvet de Lozier, en 1738, fit une première recherche. Lorsque le désir conçu par la Compagnie des Indes de trouver un lieu de relâche reporta l'attention des navigateurs sur la terre indiquée par l'abbé Paulmier de Gonneville, ce navigateur, un des grands marins de la Compagnie, songea, en 1735, à trouver le lieu de relâche désiré par elle dans cette terre, placée par les géographes vers les 420 latitude sud. Seulement il eût voulu, pour mieux établir son entreprise et voir la direction à donner à son vaisseau, consulter le document original, persuadé qu'il y avait quelque erreur ou au moins quelque lacune dans le texte publié par l'abbé. Il eût souhaité se rendre compte plus nettement de l'abord aux terres, de la durée de la tempête, de la qualité du vent qui avait jeté ce marin sur le continent, enfin de certaines circonstances qui pouvaient faire conjecturer la position de ces terres ou au moins leur latitude.
En conséquence, il fit, cette année-là, demander à Honfleur la déclaration de i5o5, mais l'amirauté lui répondit que ses registres n'allaient pas au delà de 1 600.
Malgré ce manque de renseignements, Bouvet de Lozier persista dans son dessein, et en 1738 la Compagnie des Indes, à laquelle il était parvenu à faire partager ses vues et ses espérances, lui donna mission de retrouver la terre de Gonneville, ainsi que d'explorer le continent auquel elle attenait; mais, n'ayant pas d'autres données que celles que présentait l'itinéraire de l'abbé Paulmier, il ne rencontra que la terre de la Circoncision, le ier janvier 1739, au milieu des glaces^ et s'en revint en France.
De tels parages n'avaient rien de commun avec la description que le marin de Honfleur avait faite du pays visité et des mers parcourues par lui.
Cet échec n'étonna pas plusieurs savants ou voyageurs qui ne partageaient pas le sentiment du géographe Delisle et de Bouvet sur la position donnée à la terre de Gonneville.
Un d'eux, qui, sous la régence, avait voyagé dans l'Amérique du Nord, Bénard de La Harpe, ancien gouverneur de la ville de Dol en Bretagne, et capitaine général garde-côte, ne pouvait admettre que la terre de Gonneville pût être la terre de Vue par 480 sud entre le premier méridien et le dixième de longitude. Selon lui, si Gonneville fut parti de la terre de Vue le 3 janvier 1 504, comme la relation de l'abbé le portait, son retour eût été de plus de trois mois cinq jours, « car dans ce temps-là, dit-il, on ne voyageait pas avec tant de facilité qu'on le fait à présent. C'est ce qui est justifié par un des navires de
Magellan, qui, après avoir découvert, le 8 août i520, le détroit auquel il donna son nom, fut huit mois à faire son retour en Espagne, bien que la distance fût à peu près égale à celle de la terre de Gonneville. »
Bénard de La Harpe pensait que Gonneville n'avait pu aborder qu'à la côte de Virginie, dans l'Amérique septentriona'e, vers les 420 ou 43° de latitude nord. Il trouvait du rapport entre la description que Gonneville faisait des nations chez lesquelles il avait séjourné et les habitants de cette province. Les petits souverains dont la relation fait mention n'étaient à ses yeux que des caciques qui , comme ceux de la terre de Gonneville, portaient des cheveux longs et tressés, des colliers de coquillages et des ornements de plumes.
Bénard de La Harpe ne pouvait voir qu'une confusion dans l'opinion que cette terre était dans le continent austral, dont le climat par les 43° sud lui semblait devoir être si différent de celui que présentait la relation de l'abbé de Gonneville.
Le voyageur s'accordait sur un point avec les géographes Nolin et Duval, que la terre de Gonneville n'appartenait pas à ce continent; mais ceux-ci la plaçaient vers les régions méridionales de l'Amérique du Sud, après le Brésil.
L'on voit que les avis, dès le XV II Ie siècle, étaient bien divisés sur la découverte de notre marin normand, mais on était loin encore d'avoir tout dit sur ce sujet.
La relation du voyage de Bouvet, commentée par Maupertuis dans sa Lettre sur le progrès des sciences, mit en émoi toui le monde savant, l'Académie des
sciences et l'Académie des inscriptions et belleslettres, Buffon, Freret, le comte de Caylus et d'autres érudits. Le président de Brosses, à la suite des entretiens auxquels donna lieu ce voyage, écrivit, sur la suggestion de Buffon , une histoire des voyages aux Terres Australes, dans laquelle il plaçait la terre découverte par le capitaine de Gonneville sous les Moluques, dans la partie que l'on appelait l'Australasie. L'abbé Paulmier de Gonneville, avec Flacourt, commandant de Madagascar, avait pensé que le capitaine normand avait découvert le Continent Austral ou Abel Tasman venait d'aborder, il y avait quelques années. Enfin, en 1770, époque à laquelle la France avait perdu le Canada et cherchait une compensation à ses pertes , on voulut de nouveau retrouver cette terre placée sur le chemin des Indes. Le capitaine de vaisseau Kerguelen de Tremarec fit en conséquence dans le sud deux voyages à la recherche de la terre vue autrefois par le capitaine normand, mais il ne trouva, comme Bouvet, que des glaces, et il conclut que la terre de Gonneville ne pouvait être que Madagascar.
Suivant lui, tous les détails donnés par l'abbé de Gonneville indiquaient parfaitement cette île et ne pouvaient se rapporter à aucune autre des terres australes .
« Nulle autre part il n'était possible, disait-il, de se passer de vêtements, même par les 3 5° sud, et l'on savait qu'il n'y avait aucune contrée aux environs du cap de Bonne-Espérance moins méridionale que 5o°. D'ailleurs ajoute Kerguelen, la bonne chère, la joyeuse vie des hôtes de M. de Gonneville et qu'il nomme Indiens, leur coutume de ne point se vêtir,
leurs ouvrages, leurs plumes, leurs nattes, leurs guerres, etc., tout cela indique que M. de Gonneville a abordé à l'île de Madagascar. Les bois qu'il a trouvés pour se remâter et qu'on ne trouve point aux îles australes ni même aux extrémités de l'Afrique confirment mon opinion. Le nom même du roi chez lequel il aborda me sert encore de preuve. Il se nommait Arosca : les noms des insulaires de Madagascar se terminent ordinairement en a. J'ai connu dans mon dernier voyage des chefs ou des rois dans cette île qui se nommaient Revola, Calleta et Ibita. Un de mes officiers a passé dix jours chez ce dernier pour procurer des bœufs à mon équipage. Enfin je crois fermement que la terre australe oîi M. de Gonneville aborda en i5o3 est l'île de Madagascar, qui n'a été reconnue qu'en i5o6. »
C'était encore une conjecture à ajouter aux autres. Quoique l'on fût payé pour ne pas croire à la sûreté du jugement de Kerguelen, des écrivains et même des esprits distingués se sont rangés à son avis sur la terre découverte par Gonneville. En 1846, M. Léon Guérin, après mon vénérable ami feu M. Eyriès, regardait cette opinion comme la plus probablement vraie de toutes celles qui s'étaient produites sur la terre inconnue, et l'aimable baron Baude, dans un article intéressant de la Revue des Deux Mondes, acceptait encore, le i5 août 1860, l'opinion du marin breton.
La différence de ces sentiments devait faire naturellement désirer la découverte du document original dont le jeune abbé de Gonneville s'était servi, et qui , suivant le président de Brosses , assurait aux Français sans difficulté l'honneur de la première découverte des Terres Australes.
Déjà sous M. de Maurepas Bouvet de Lozier, comme on l'a vu, l'avait cherché inutilement avant son voyage. A son retour, le comte de Caylus et l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Fréret en tête, se préoccupèrent de nouveau d'avoir l'original du procès-verbal. Bouvet de Lozier écrivit en conséquence une nouvelle note que le comte de Caylus remit au ministre de la marine. Dans cette note, Bouvet demandait ce qu'étaient devenus les registres les plus anciens de l'amirauté de Honfleur, et il ajoutait : « Comme dans le pays on pourrait avoir conservé par une espèce de tradition la mémoire ou même quelque note de ce voyage, le premier que l'on ait fait aux terres australes et le premier des François jusques au cap de Bonne- Espérance, il ne seroit peut-être pas inutile de s'en informer dans la maison des seigneurs de Gonneville et dans la famille de ceux qui étoient de ce voyage. »
Le comte de Maurepas, sur la demande de Bouvet et de M. de Caylus, ordonna des recherches, mais elles furent aussi stériles que les premières.
L'inutilité des investigations à ce sujet excita plus d'une fois l'impatience des érudits, parmi lesquels plusieurs ne comptaient plus sur le succès.
En i832, l'auteur des Recherches sur les navigations des Normands, M. Estancelin, qui ne savait que penser du lieu où le capitaine de Gonneville avait abordé, ne voulant pas cependant abandonner pour sa province l'honneur de la découverte des Terres Australes, le réclamait encore dans un passage de son livre ; mais ailleurs le sentiment de la vérité lui arrachait des plaintes sur ce que l'on ne pouvait déterminer mieux la situation de lacontrée indiquée par PaulmierdeGonneville.
« Les opinions, dit-il, ont dû varier da<ns les conjectures qu'on a faites. Ignorant à quelle distance du cap de Bonne-Espérance se trouvait ce navigateur lorsqu'il fut assailli par la tempête, ne sachant pas quelle lut la durée de la tourmente qui le jeta hors de sa route ni celle du calme qui lui succéda, on n'a pour appuyer ces probabilités que l'indication qu'il donne du côté du sud, vers lequel la présence des oiseaux le porte à cingler, dans l'espoir d'y trouver terre; c'est sur la seule désignation de ce rumb qu'on a pu présumer que la terre où il parvint ne peut être que la Nouvelle-Hollande.
« Mais on a pu objecter avec raison, continue-t-il, que les détails que Gonneville donne des mœurs et des usages des habitants n'offrent aucune similitude, qu'ils n'ont même aucun rapport avec ceux, si bien connus aujourd'hui , des naturels de cette partie du monde. Cependant du côté du sud quelle autre terre aurait-il pu rencontrer ? Il faut pour voir cette terre dans Madagascar, comme l'ont cru et le pensent encore nos plus savants géographes, attribuer la désignation du sud à une erreur de copiste. »
M. Estancelin, pour résoudre enfin ce problème, songeait, à son tour, à retrouver le texte original de Gonneville, que Bouvet de Lozier, le comte de Caylus, Maurepas et M. de Choiseul avaient fait chercher inutilement. M. Estancelin pensait que le Ministère de la marine devait le posséder. Il basait son opinion sur ce que d'anciennes ordonnances ayant prescrit le dépôt aux greffes des Amirautés de toutes les relations et journaux de voyages des navigateurs, ces pièces durent, à l'époque de la Révolution, être envoyées au Ministère.
M. Estancelin se trompait en ceci — Ce qui restait des archives des greffes d'Amirautés n'est point venu dans celles du Ministère de la marine, dont le fonds ne commence guère qu'avec l'administration de Colbert.
Huit ans après M. Estancelin, en 1840, un ancien commissaire de la marine, M. Thomas, dans une histoire de Honneur, ne se trompait pas moins, mais d'une autre manière, lorsqu'il ^disait : « Il ne faut plus espérer de retrouver le rôle d'équipage ni le rapport qui fut fait le 19 juillet 1 5o5 par le capitaine Paulmier de Gonneville et affirmé par les principaux de l'équipage revenus avec lui. Les bureaux des Classes de la marine ne furent établis qu'en 1 673.»
Les greffes des lieutenants de l'Amiral l'avaient été dès 1400; mais l'ordonnance qui prescrivit la forme, la teneur et l'enregistrement des rapports au retour de la mer ne date que de i5^\.3.
M. Thomas avait raison par ces côtés; mais il n'avait pas prévu que le document pouvait être dans les archives de la Marine par d'autres causes que celle que supposait M. Estancelin. — Il y existait en effet; seulement il s'agissait de le découvrir dans des archives alors assez mal rangées, disaient MM. Estancelin et Vitet, et dans lesquelles M. Estancelin réclamait l'introduction d'hommes appliqués à des études que
des administrateurs même distingués dédaignent souvent, faute de ne les avoir pas abordées.
Oserai-je dire que, depuis, ce vœu a été en partie réalisé en ce qui me concerne par la protection qu'accordait aux études historiques M. l'amiral de Mackau? Toujours est-il que, soutenu dans mes travaux, de 1845 à i85i de la manière la plus bienveillante par ce ministre, dont j'ai eu lieu de reconnaître plus d'une fois les sentiments élevés , j'avais fait du document de Paulmier de Gonneville l'objet d'une recherche particulière en vue de justifier les bontés de l'Amiral à mon égard. Or, en 1847, plus heureux que je n'osais le penser, je rencontrais une copie entière du procès- verbal du 19 juillet i5o5 dans les archives du ministère, où il avait été envoyé par un descendant du capitaine de Honfleur. Voici dans quelles circonstances :
— Au retour de Kerguelen, le baron de Gonneville, qui n'avait plus d'autre fortune que la bonne renommée des siens, ennuyé que l'on contestât à son ancêtre l'honneur de ses actes, avait écrit à M. De Sartine pour lui demander la permission de chercher, au nom du gouvernement, si dans les papiers de sa famille passés avec le château de Gonneville à d'autres propriétaires, il ne se trouverait pas le document tant cherché. — Le ministre ayant répondu au désir du baron, celui-ci avait enfin retrouvé le procès-verbal de i5o5, et il lui en avait envoyé une copie, en prenant soin de copier de sa propre main l'itinéraire suivi par le capitaine de Honfleur.
Le baron avait remarqué qu'il y avait une différence; mais, dénué d'une instruction suffisante pour
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juger ce qu'il avait sous les yeux, il n'avait pas de raison pour ne pas ajouter foi aux paroles du ministre lorsque celui-ci, d'après le travail d'un de ses employés, lui faisait dire que la copie ne fournissait pas d'autres données que celles qu'on devait à l'abbé de Gonneville et que le P. de Brosses avait reproduites.
En retrouvant en 1847 ce document, j'aurais peutêtre accepté le jugement qui imposait le silence au pauvre baron; mais la lecture attentive de la description du pays et des mœurs des peuples avec qui Gonneville s'était trouvé en rapport ne me permettait pas de souscrire à cette conclusion, en même temps que je m'étonnais davantage de l'insistance du baron à réclamer pour son ancêtre l'honneur de la découverte des Terres Australes. — Je me mis donc à étudier plus fortement le texte qui suit et que je crois nécessaire de mettre sous les yeux de mes lecteurs :
« Le dix-neuf juillet, mil cinq cens quint, le capitaine de Gonneville et gens de son équipage partis
sur la navire : le bourgeois entrepreneur
de l'armement, au mois de juin mil cinq chent trois, semonchés par monsieur le procureur du Roy de faire notre déclaration de viage à notre retour sur la plainte de piratement de la dite navire par un corsaire Anglois à la visée des costes de France, près Guersey et Guernesey des journaux, chartes, papiers, différents pourtraits et plans et de proche chent quintaux de marchandises, raretés, curiosités et autres choses recherchées. Disent qu'ayant levé l'anchre au dit temps de juin, sur le bruit des richesses des Portugais au Nouvel Monde et l'idée de trouver en cil continent plus grand, au port de Honfleur, embou-
chure de la Seine, virasmes droit à icheluy de Lisbone, passasmes à la grande Canarie, dechà aux costes occidentales de l'Afrique appellées Cap verd en courant d'aoust, dempuis après, le Brésil couru, firent une traverchée de plus de huit cent lègues sans ver auchune rerre avec la plus mauvaise aise du monde, toujours démenés par la plouie, la tempeste dans de grandes ténèbres , au point qu'ils craindirent pour leur vie et eurent grande paour, jacoit que le dit capitaine étoit très clerc dans la navigation, et furent forcés de doubler le chapo d'Augoustin. Cestoit en novembre, et dans cette course au su fis parcoururent core de six cbent lègues moins mal qu'ils pouvoint ; mais étant par cette viage à la hauteur du cap Tourmente battus par furioux vent , toujours excessif sans remarcher aucune baye, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connoissoint pas et ne purent deviner, ne scachant où se retourneroint ne pouvant lécher les costes et les perdant de vue, de shorte que l'esprit et le cœur manquoient à la poursuite du dessein. Sans autre secours que celuy de leurs instruments pour vere l'élévation du soleil et parvenir à une heureuse rencontre, mais ayant à la fois remerché quelques oiseaux qui venoint du costé du su sans pouvoir trop bien les reconnoistre, merche d'un continent prochain pour bientôt espérer de trouver une terre à la quelle ils avoient grand raison d'aborder à cause du radoub et de l'eau et du manque de vivres , ils amenèrent toutes les voiles et coururent assés vitement par un bon vent du su, à quoy les gents travaillant de toute leur forche, qu'enfin épuisés et moult fatigués ils apperchurent un continent en
janvier mil cinq cent quatre, autour duquel tournoyoit une grande quantité des dits oiseaux et voltigeoint aux viron, au nombre desquels se trouvèrent moult perroquets, différents par leurs couleurs, ce qui les réjouissoit et les rendoit pleins d'aise au point qu'ils sautoint de joye et de contentement. Dempuis ils furent vivementesbahis de voir une très belle et grande rivière qui estoit à la ressemblanche d'ichelle d'Orne qui baigne les meurs de Caen en cette provinche de Normandie. Ils y ont demouré pour le dit radoubement et faire provisionnement , la dite navire bien délabrée et dépourvue de tout pendant la durée de six mois viron, durant quoy ils marchoient souvent les terres et alloint visiter les villages et d'icheluy pais les habitant et leur chabane , dont il fut dresché carte par Nicole Lefebvre, après laquelle demourée, la navire bien galifrettée et cargaisonnée , ils repartirent de la dite contrée le tiers jour de juillet 1 504 , et dempuis ne virent terre qu'au lendemain Saint- Denis, ayant essuyhé diverses fortunes et bien tormentés de fiebvres dont plusieurs furent entachés et moururent sur la navire , reprirent leur route et naviguèrent jusqu'au moment qu'ils furent piratés et que tout ils perdirent. »
Pour peu que l'on apporte d'attention à la lecture de ce document, l'on s'aperçoit sans peine qu'il four-
nit toutes les données que souhaitaient Bouvet de Lozier, Caylus et Maurepas. — Là était le complément de la déclaration dont ils n'avaient que la fin, et, ainsi que Bouvet le pensait, cette partie comprenait l'abord à ces terres, la durée de la tempête et la qualité du vent qui les jeta sur cette terre, ainsi que les autres circonstances qui pouvaient en faire conjecturer la position, ou au moins la latitude.
La comparaison du texte publié et du manuscrit révèle également une différence essentielle. Le texte publié dit que le commandant Gonneville leva l'ancre au mois de juin i5o3, et doubla le cap de Bonne- Espérance, où il fui assailli d'une furieuse tourmente qui lui fit perdre sa route et l'abandonna au calme ennuyeux d'une mer inconnue.
Il n'y a rien de semblable dans le manuscrit.
Après un récit où les distances parcourues et les directions suivies ont été aussi parfaitement indiquées qu'il était possible dans la situation où ils se trouvaient et dans l'état des connaissances de ce temps, nous lisonscesmots : « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furioux vent, toujours excessif sans remarcher aucune baye, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connoissoint pas. »
On voit que l'abbé de Gonneville a pris sur lui de dire que le navigateur normand avait doublé le cap de Bonne-Espérance, tandis que le procès-verbal se borne à rapporter que la tempête les vint battre à la hauteur de ce cap, et rien de plus.
Cette interpolation grave bien constatée, l'examen attentif de cette partie du procès-verbal, si malheureusement résumée par l'abbé de Gonneville, nous don-
nera le moyen de reconnaître à peu près vers quels parages les marins de Honneur ont pu aborder.
La navigation de ce capitaine, telle que le procèsverbal la rapporte, n'a rien que de rationnel, et le temps assigné par lui aux divers événements, à ses courses et à ses stations, comme tous les détails que donne le procès-verbal, porte à croire que, loin d'avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, il a, selon toute probabilité, accosté l'Amérique, et cela au nord du Tropique du Capricorne.
Si nous voulons nous en assurer, suivons cette navigation dans ses différents points, et d'abord depuis leur départ de Honneur jusqu'à ce que nos Normands aient doublé le cap Saint-Augustin.
Avec les détours pour aller à Lisbonne, à la grande Canarie, et se rendre de là au cap Vert, ils ont pu effectivement employer le temps qui s'est écoulé de juin au mois d'août, surtout en naviguant, comme il se faisait alors, sans autres moyens de se conduire que la boussole et un instrument propre à déterminer la latitude. Ce premier trajet est d'environ huit cents lieues, que nos Normands auraient parcourues en près de deux mois.
En partant du cap Vert, ils se seraient dirigés vers la côte du Brésil, qu'ils connaissaient au moins par son nom, puisqu'ils le nomment. N'ayant pour se guider qu'un instrument propre à obtenir la hauteur du soleil, et par suite la latitude, Gonneville a pu, d'après son estime, dire qu'ils avaient parcouru plus de huit cents lieues, bien qu'en réalité la distance qui sépare le cap Saint- Augustin du cap Vert ne soit guère que de six cents au plus. Notre capitaine décrit
très-bien les huit ou dix degrés qui se trouvent au nord et au sud de la ligne équatoriale, hauteur à laquelle se rencontre une sute de calmes, de grains, de pluies, d'orages, etc., ce qui a fait nommer par nos marins cette partie de l'Océan le Pot au Noir, et par le lieutenant Maury le Cloud Ring.
Aussi, par suite de courants au nord et de ces calmes entrecoupés de petites brises d'une direction très-variable, il n'est pas rare, lorsqu'on veut couper la ligne par une longitude plus orientale que vingtquatre à trente degrés, de rester un temps très-long pour passer du cinquième degré de latitude nord environ, où généralement cessent .les vents alises de nord-est, au cinquième degré sud, où commencent ceux de sud-est. C'est pourquoi le nombre des jours qui se sont écoulés depuis leur départ du cap Vert en août jusqu'à leur arrivée au cap Saint Augustin ne semble pas exagéré, toujours en se rapportant à l'époque de cette navigation, c'est-à-dire dans un temps où l'on n'avait ni les instruments nécessaires ni l'expérience de ces mers.
La course de six cents lieues que nos marins font ensuite au sud, le moins mal qu'ils peuvent, et cela avant la tempête, mène Gonneville aune hauteur qu'on peut à peu près fixer.
Dans cette route, il n'a pas dû faire de chemin à l'est, ou au moins très-peu ; car, en supposant qu'il ait doublé le cap Saint-Augustin à une distance moyenne de trente lieues de terre, il a dû rencontrer les vents alises de sud-est, variables à l'est, qui l'auront forcé de gouverner plus au sud du monde, et il aura navigué dans cette direction jusque par le Tro-
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pique du Capricorne, ce qui l'aurait placé à trois cents lieues du cap Saint-Augustin.
Or, comme le procès-verbal parle d'un chemin au sud de six cents lieues, après avoir doublé le cap Saint-Augustin, il faudrait en déduire que Gonneville aurait dépassé au sud le Tropique de trois cents lieues, c'est-à-dire qu'il se serait alors trouvé, en latitude, environ à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, ainsi que le témoigne le procès-verbal.
Pour s'expliquer ce parcours et se rendre compte du point que Gonneville a dû atteindre, on peut supposer que depuis le tropique du Capricorne, Gonneville aura rencontré les vents généraux, qui l'auront poussé vers l'Afrique; mais comme il ne s'est avancé que de trois cents lieues au delà du Tropique, il se sera trouvé porté au plus loin, par la longitude, entre les îles de Sainte-Hélène et Tristan d'Acunha, environ à cinq cents lieues de la terre la plus voisine du continent de l'Afrique, et à une distance plus grande encore du cap de Bonne-Espérance.
Ici il prit hauteur et il détermina qu'il était sous la latitude du cap de Bonne- Espérance. En suivant la route sur une carte, on a lieu de penser qu'il n'était pas loin, comme on vient de le dire, des îles de Tristan d'Acunha, et c'est peut-être de là que venaient les oiseaux qui lui apparurent comme venant du sud, lorsqu'après avoir été battu d'un vent furieux, il reprit courage en se livrant au bon vent du sud.
Ce vent du sud, avec les voiles amenées, ne put naturellement que les pousser vers le nord. Gonneville ne résistait pas au vent du sud, et l'équipage, bien qu'épuisé, travaillait de toutes ses forces en raison
du besoin où il était de radouber le vaisseau, de faire de l'eau, des vivres. Le navire courut très-vite, et il en résulta qu'en janvier ils touchèrent à une terre, deux mois après avoir doublé le cap de Saint- Augustin.
Or cette terre ne peut être que l'Amérique.
Nous remarquerons, en effet, que tout dans cette relation porte à croire que, par la latitude du cap de Bonne-Espérance, le vaisseau des Normands n'a pas pu avancer à l'est par une longitude beaucoup moindre que celle du vingtième degré ouest de Paris, c'està-dire à l'ouest de l'île de Tristan [d'Acunha. D'un autre côté, le vent du sud, qui varie à la hauteur du Tropique, a varié au sud-est, et ainsi les a poussés vers le nord ouest.
. Il reste à déterminer à quel point du continent Américain Gonneville a pu aborder.
La description du pays que nous avons rapportée, ainsi que celle des hommes, tout comme les conditions atmosphériques présentées par le procès- verbal, et que les marins d'aujourd'hui retrouvent aux mêmes époques, tout me portait à penser que Paulmier de Gonneville avait dû être ramené vers certaine partie du Brésil ; mais, de peur d'erreur en m'en tenant à mes propres impressions, je voulus opposer d'autres critiques que les miennes aux autorités que l'abbé de Gonneville avait réunies autour de lui pour leur lire son mémoire, et tous ceux que j'ai consultés, par des considérations différentes, s'accordèrent à dire que Paulmier de Gonneville avait abordé à la côte du Brésil.
Depuis cette époque, le savant géographe, avec le-
quel un capitaine de vaisseau, M. Lartigue,etun ministre du Brésil, M. Da Sylva, s'étaient entretenus devant moi du manuscrit que je leur avais soumis, n'a pas craint de donner les conclusions suivantes, qui résument complètement ce que j'ai dit.
« Les détails, dit-il, contenus dans le même document en la partie publiée à diverses reprises par l'abbé deGonneville, le président de Brosses et M. Estancelin sur les habitans de ces Indes méridionales, ces hommes au grave maintien, à la stature moyenne et replète, à la tête coiffée de plumes, désignaient suffisamment quelque peuple de l'Amérique du Sud. Les indications relatives à la route depuis la mention du cap de Bonne-Espérance, les conditions atmosphériques accusées, comparées à la direction habituelle des vents dans l'océan Atlantique austral pendant la saison corrélative à cette époque du voyage, certaines particularités caractéristiques du pays et de la nation visitée (i), tout concourt à démontrer que Paulmier de Gonneville a dû être ramené, du sud-est au nordouest, sur la terre des Goaaitacases, à l'embouchure de quelque rivière dont les abords ont pu rappeler
(i) L'usage du hamac, pour se coucher, domine dans toute la partie septentrionale du Brésil, tandis que les lits de feuilles ou nattes étendues sur le sol caractérisent la partie australe; or, la relation du voyage de i $03 nous apprend, à l'égard des habitants du pays visité, que les lits sont de nattes douces pleines de feuilles ou plumes, leurs couvertes de nattes, peaux et plumasseries. Cela s'accorde avec ce que Gabriel Soares (Ap. XLV, p. 65 de l'édition de Lisbonne) nous dit des Gouaitacazes : «Nâo dormem em redes mâs no châo corn folhas debaixo de si. » Il venait de
au navigateur normand ceux de l'Orne sur la côte du Calvados.
« On peut remarquer, à la manière dont il parle du Brésil et du cap Saint- Augustin, que c'étaient pour lui des parages déjà connus. »
Il y a un autre argument à faire valoir à l'appui de tout ceci et auquel on n'a pas pris garde, malgré son importance. Il est pourtant dans le texte de la déposition. On ne peut pas supposer que le capitaine de Gonneville ne sache pas où il est allé. Or il appelle à chaque instant les indigènes delà terre sur laquelle il a abordé des Indiens. Il dit encore : « les habitations desdites Indes. » Enfin il nomme ces terres les Indes méridionales, et lorsqu'il parle de son dessein d'emmener Arosca, il parle de la cou-
dire : « Nâo grangeâo unita lavoura de mantimentos plantâo somente légumes de que se manteme da caça que matao, as flexadas, por que saô grandes flexeiros. » — Et Gonneville, de son côté, parle de gens simples, ne demandant qu'à mener joyeuse vie, sans grand travail, vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d'aucuns légumes et rachynes qu'ils plantent. Considérations géographiques sur l'histoire du Brésil , par M. d'Avezac, vice-président de la Société de géographie. — Paris, 1857.
tume de ceux qui parviennent à « nouvelles terres des Indes, d'en amener en Chrestienté aucuns Indiens. »
Il s'agit donc seulement de bien déterminer ce que Gonneville entend par Indes.
Évidemment il ne s'agit pas ici des Indes où Gama, qui y était allé une première fois de 1497 à I499> venait de retourner en i5o2, voyage dans lequel il avait trouvé les Seychelles. En effet, Gonneville emploie le terme de nouvelles terres des Indes et de Nouvel Monde, et l'Asie par l'est était connue des anciens dans des limites que les Portugais n'avaient pas encore dépassées.
Il est certainement question des régions de l'ouest, et alors, pour comprendre le terme qu'emploie ici Gonneville, nous n'aurons qu'à ne pas oublier les vues de Colomb non plus que le jugement qu'il portait lui-même sur les lieux découverts par lui. Ces vues, ces pensées, il nous les présente à chaque instant dans ses relations.
Parti en 1492 avec des lettres de la reine et du roi catholiques pour le grand khan, Colomb quand il aborda dans son premier voyage à la Grande-Inague ne s'y arrêta pas. — Il savait, d'après Marco-Polo, qu'il rencontrerait des îles sur son chemin; mais pour ne pas perdre de temps, il se proposait de tes revoir à son retour, son intention étant d'aller d'abord à la terre ferme, à la ville de Quinsay, et de remettre ensuite les lettres royales au grand khan. — L'idée qu'il approchait de Zaytoun et de Quinsay était si bien dans son esprit, qu'arrivé à Cuba, il envoyait avec ces lettres deux Espagnols
dont l'un savait l'Arabe pour visiter la terre, leur recommandant de prendre toutes les informations possibles sur certaines provinces, sur certains ports, sur certains fleuves, touchant lesquels il avait quelques données, toujours celles de Marco-Polo. Cependant, n'ayant pas, comme bien l'on imagine, réussi à trouver le grand khan dans cette île , prise d'abord par lui pour un continent, il pensait que les peuples des Antilles, vivant dans une crainte incessante des habitants de Caniba, désignaient par eux les sujets de l'empire Céleste.
Le nom de Civao le maintint dans cette opinion. — Il le prenait pour l'île de Cipango, fameuse par ses richesses, c'est-à-dire pour le Japon; en effet, à Cibao Colomb apprenait qu'il y avait de l'or en quantité et que le cacique y portait une bannière faite de ce métal battu; mais ceux qui lui en parlaient ainsi reculaient pour lui le pays qu'il avait cru d'abord être Cuba; néanmoins il ne désespérait pas d'en trouver les mines d'or et les épiceries de l'Orient, puisqu'il avait déjà vu de l'aloès, des lentisques et de la rhubarbe, qu'on ne recueille, disait-il, que dans la haute Asie.
Dans le second voyage de Colomb, le 12 juin 1494, d'après les ordres de l'amiral (149 3- 1494), Fernand Perez de Luna, notaire de la cité Isabelle, se transportait à bord des trois caravelles, demandant s'il restait à quelqu'un de l'équipage le moindre doute que la terre de Joanna ou Cuba fût la terre ferme au commencement des Indes, et qu'on ne pût aller de là en Espagne par les terres.
Ce notaire s'engageait à en donner la preuve à
ceux à qui il resterait quelque incertitude dans l'esprit. Ce n'est pas tout, — lors de son troisième voyage (1498-1500), dans lequel il touchait à l'Amérique du Sud , Colomb, poussant plus loin son erreur, qui se complique alors d'autres rêveries du moyen âge, « pense en son âme qu'il était près du Paradis. » Les cosmographes du moyen âge, saint Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous le Paradis à la fin d'Orient et en faisaient dériver les quatre grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il voyait lui paraissaient des indices de ce lieu, où il ne croyait pas toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission expresse de Dieu. « Je n'ai jamais lu ni appris en effet, dit-il en face du Paria, qu'une semblable quantité d'eau douce fût ainsi en dedans de l'eau salée ni près d'elle, et ce qui vient encore à l'appui, c'est la délicieuse température; mais si l'eau dont je parle ne sort pas du Paradis terrestre, cela paraît être une plus grande merveille encore, parce que je ne crois pas qu'on trouve dans le monde un fleuve aussi grand et aussi profond.
Enfin, dans son quatrième voyage (i5o2-i5o4) à la côte de Veragua, voyage que les mauvais temps et les courants lui rendirent si cruel , Colomb croyait le i3 mai arriver à la province de iMago, voisine de celle du Catay, et les mines de la Veragua étaient soupçonnées par lui être celles où Salomon envoyait chercher de l'or. — Là son imagination religieuse , échauffée par les luttes , par les misères , par les succès mêmes, lui montra dans ces trésors le moyen
de réaliser, en reconnaissance de ce que Dieu lui avait donné les clefs de l'Océan, les rêves formés depuis longtemps par lui. Jérusalem et la montagne de Sion, dit-il, « doivent être réédifiées parla main d'un chrétien, et Dieu l'a dit dans le quatorzième psaume. — L'abbé Joaquin affirme que celui-là doit venir d'Espagne, saint Jérôme montra à la sainte femme le chemin pour y arriver. L'empereur du Cathai a demandé il y a quelque temps des sages pour lui enseigner la foi du Christ. — Quel est celui qui s'offrira pour cette mission? Si le Seigneur me ramène en Espagne, je m'oblige de les transporter sains et saufs au nom de Dieu. »
Ses projets ne se bornaient pas à cela, et comme ses navigations avaient eu lieu à la suite de la conquête de Grenade sur les Maures, dans l'antagonisme des sentiments et des intérêts chrétiens, il rappelait plus loin que dans un nouveau voyage il entreprendrait sur l'Arabie heureuse, jusqu'à la Mecque, ce qu'il avait proposé dans la lettre qu'il avait envoyée à Leurs Altesses par Antonio de Torrès, en réponse à la répartition de la mer entre l'Espagne et les Portugais. A ce sujet, son fils et le curé de Los Palacios nous disent que si l'amiral n'avait pas manqué de vivres dans son dernier voyage, il serait retourné en Espagne en doublant la Ghersonèse d'or, traversant le golfe du Gange , et en cherchant une nouvelle route, soit autour de l'Afrique, soit en pénétrant dans la mer Rouge et en allant par terre à Joppé.
Ainsi l'Amérique prise pour l'Asie. Telle fut l'erreur dans laquelle Colomb vécut et mourut, quoique dans son troisième voyage il ait soupçonné que
si le Paria ne sortait pas du Paradis, il venait d'une terre placée au Midi, sur laquelle on n'avait pas eu de renseignements; mais en y réfléchissant il croyait encore qu'il venait du Paradis terrestre.
Il expliquait ainsi son illusion.
« Ptolémée, nous dit-il, croyait avoir bien corrigé Marin de Tyr, et maintenant ce que ce dernier a écrit approche beaucoup de la vérité. »
L'espace compris par Ptolémée, d'après Marin luimême, s'étendait entre les limites de l'occident, fixées deux degrés et un tiers au-dessus du cap Saint-Vincent en Portugal, et Gattigara(i), port de Thinse,sur
(i) Cattigara doit, dit M. Malte-Brun, se trouver sur la côte occidentale de Bornéo. Le même géographe, ayant à parler du système de Marin de Tyr, qui vivait vers l'an 100 de l'ère chrétienne, résume ainsi ce qu'en dit M. Gosselin dans ses Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens.
« M. Gosselin, écrit-il, suppose que ce géographe, voulant corriger les cartes de ses devanciers, est tombé dans deux erreurs fondamentales que voici : i° Il n'a donné au degré du cercle équatorial que cinq cents stades employés par Ératosthène, tandis qu'un degré équatorial en contient réellement sept cents; appliquant cette évaluation aux degrés de longitude sous le parallèle de Rhodes, il les a faits de quatre cents stades en nombres ronds. — Cette nouvelle et fausse graduation , substituée à celle d'Ératosthène, lui faisait trouver, dans un espace donné, plus de degrés que la vraie graduation n'y en aurait admis, puisque chaque degré n'embrassait plus sur le terrain que cinq septièmes de l'étendue qu'il aurait dû avoir. 2° A cette première erreur Marin de Tyr ajoutait, selon M. Gosselin, celle que tous les géographes grecs avaient commise avant lui, lorsqu'ils méconnurent la projection de la carte plate, ouvrage de quelque ancien peuple savant
la côte orientale du grand golfe qui remonte jusqu'à la latitude du Gange.
Ptolémée,qui prolongeait la Méditerranée de vingt degrés au delà de ses véritables limites, plaçait, par suite de la suppression de la péninsule de l'Inde, toute reportée en longitude vers l'est, l'embouchure du Gange quarante-six degrés à l'est de sa véritable position, exagérant ainsi déjà l'Orient de mille lieues ou d'un huitième de la circonférence du globe. Mais dans les idées systématiques de Colomb cela ne suffisait pas pour lui expliquer la découverte qu'il venait de faire. Il préférait en conséquence les données de Marin de Tyr, qui se rapprochait bien plus des terres rencontrées par lui. Ptolémée comprenait le monde des anciens entre 12 lignes, c'est-à-dire entre 12 fois un espace de 1 5 degrés ou une heure en longitude ; Marin le renfermait dans 1 5 lignes, ce qui donnait 22 5 degrés pour le même intervalle que celui de Ptolémée. Le calcul de Marin de Tyr plaçait en conséquence le terme du monde connu des anciens, si nous remontons vers le nord , parallèlement à la Chine, presque à la hauteur de la Nouvelle-Cali-
inconnu ou éteint et source de toute la prétendue science des Grecs de l'école d'Alexandrie. « De la combinaison de ces deux erreurs, « dit M. Gosselin, est résultée l'énorme masse d'erreurs que préce sente le système géographique de Marin, erreurs qui s'élèvent « à 400 lieues sur la longueur de la Méditerranée, à 810 sur la « distance du cap Comorin au cap Sacré, à 1,650 sur remplace cernent des bouches du Gange, et à 3,000, ou au tiers de la « circonférence du globe, sur la position de Thin, extrémité « orientale de l'Asie dans Ptolémée. »
fornie. — Dans ces conditions, Colomb , ajoutant à la suite de Thinae les terres ainsi que les îles décrites par Marco-Polo et dont n'avaient point entendu parler les anciens, n'avait pas eu de peine à conclure que le nouveau continent qu'il rencontrait était l'Asie.
Cette opinion était si bien dans l'esprit de tous que presque à la même époque un autre Italien écrivait ceci : « Dipoi d'over navicato al piu di 400 leghe di continuo per incosto, concludemmo che questa era terra firma che la dico è confiai deW Asia per la parie d'Orienté e llprincipio per la parte d'Occidente. » Qui traçait ces lignes? Celui dont l'admiration d'un libraire de Saint-Dié dans les Vosges allait faire porter le nom au nouveau continent, Amerigho Vespucci.
Maintenant le voyage de Gonneville ayant été entrepris pendant que Colomb achevait lui-même sa quatrième entreprise, comment croire que le navigateur français aurait imaginé autre chose que l'illustre Génois, qui passait, au retour de son premier voyage, pour un grand théoricien — gran teoricoy mirabilmenie plaiico — élu par la divine providence pour dévoiler d'impénétrables mystères.
Gonneville a donc donné ici à l'Amérique, qu'il avait abordée, en l'appelant les Indes méridionales, le nom que les Français, et les autres peuples de l'Europe sans doute, donnaient à ce continent avant que Martin Waltzemuller de Fribourg, autrement dit Hylacomylus, eût suggéré la désignation d'Amérique pour le nouveau continent, dans le livre publié par lui en i5o7, à Sûnt-Dié, le 2 5 avril, et intitulé : Cosmographie introduciio.
La découverte de la mer du Sud par Balboa ne détruisit pas l'opinion que l'Amérique attenait à l'Asie, ainsi qu'on le verra; seulement elle modifia le problème, et les efforts des navigateurs eurent désormais pour objet de montrera quelle distance les terres que l'on découvrait étaient des contrées orientales déjà connues. — Au XVIIIe siècle on croyait encore à la communication par terre entre la Chine et l'Amérique.
Voilà donc le problème posé il y a deux cents ans résolu.
Les Normands n'ont pas découvert sous Louis XII la Terre Australe, comme l'ont prétendu l'abbé et le baron de Gonneville. — De telles prétentions ne sont fondées que sur une erreur qui a produit les faits les plus étranges. Tout le monde savant mis en mouvement pendant plus d'un siècle, des conjectures à l'infini , plusieurs navigations proposées en vue de les justifier, — deux arrêtées au moment de l'exécution , — quatre exécutées, et, au bout de tout cela, la révélation, à l'insçu de celui qui la fait, que la terre que Ton croyait à l'est est à l'ouest; que ce n'est ni la TierraVista ni la Nouvelle-Hollande, ni la Virginie, ni Madagascar, mais le Brésil.
Si le résultat que nous présentons est juste et que
I78 LA NAVIG ATION
l'on songe à la navigation du capitaine Cousin , combien la découverte de la terre de Gonneville n'acquiert-elle pas d'intérêt, — puisque l'on voit ainsi que de nos deux premières navigations au Brésil, restées jusqu'ici dans l'obscurité, l'une a amené la connaissance du Nouveau Monde, et l'autre a poussé fortement à celle des Terres Australes, que l'on appelait le troisième monde. — Sans doute il vaudrait mieux, pour l'honneur de nos Normands, qu'ils eussent fait cette découverte eux-mêmes ; mais si l'on remarque qu'après tout, le succès de Gonneville était dû au hasard, la Normandie trouvera largement de quoi compenser la perte d'une de ses prétentions dans le souvenir qu'a laissé l'exploration de la Nouvelle-Hollande, faite en commun par l'un des siens, le capitaine Hamelin, de Honneur, avec le capitaine Baudin ; — et surtout elle pourra rappeler avec une légitime fierté qu'un autre capitaine de mer, né à quelque distance de Gonneville, Dumont-d'Urville, dans le concours des trois grandes nations maritimes contemporaines, l'Angleterre, la France et les États-Unis, a contribué avec un plus grand éclat encore à résoudre le problème auquel avait été lié jusque-là celui de la terre découverte par le capitaine de Honfleur,du temps de Louis XI I, je veux dire l'existence et la hauteur du Continent Austral.
Au reste, il ne faut pas perdre une chose de vue, c'est l'objet même de l'entreprise plus encore que ses premiers résultats, dus au hasard. — Là pour moi se trouve le véritable titre d'honneur des Normands.
Je lis dans un livre dont la traduction est répandue
chez nous parmi les lettrés ces mots: « La nation française elle seule paraît avoir été longtems indifférente à Cette curiosité ou à cet amour de la gloire qui poussait les autres nations dans la carrière des découvertes géographiques. »
D'abord cela n'est nullement conforme à ce qu'on sait de la protection accordée par le cardinal d'Amboise aux choses de la mer, au mouvement des ports de Normandie, lequel allait augmenter par la création du Havre de Grâce, achevée sous François Ier, qui en eut l'honneur. Le voyage de Gonneville est né de cette excitation. Maintenant, si le résumé de son voyage, donné par l'abbé de Gonneville, pouvait en effet laisser croire que le capitaine normand n'avait eu d'autre dessein que de suivre la route de Vasco de Gama, le texte que je viens de restituer nous permet de protester contre l'accusation de Desborough-Cooley, dans son Histoire générale des voyages de découvertes maritimes et continentales. Quoi de plus clair que ce passage : « Disent qu'ayant levé l'anchre audit temps de juin, sur le bruit dés richesses des Portugais au Nouvel Monde et Vidée de trouver en cil continent plus grand. »
Assurément, s'il y a eu rencontre fortuite d'une terre, il y avait bien intention de faire des découvertes, et cela malgré les bulles de la cour de Rome qui avaient donné les mers de l'ouest à l'Espagne, comme les mers d'Afrique et de l'Inde au Portugal. Il y a plus, ce projet avait lieu trois ans avant la déclaration que donnèrent les meilleurs navigateurs au service de l'Espagne, Vincent Yanez Pinzon, Juan de la Cosa, Amerigho Vespucci, Juan Diaz de
l8o NAVIGATION I)U CAPITAINE DE G ON NE VILLE.
Solis. — Consultés par le conseil royal, en i5g7, sur la direction qu'il convenait de donner aux voyages futurs de découvertes, et sur la probabilité de trouver à l'occident un passage pour aller aux Indes orientales connues, tous, dit Desborough-Cooley, déclarèrent, à ce qu'il paraît, que le continent méridional était celui qui offrait le champ le plus vaste et le plus important aux recherches futures.
Ainsi nos marins normands avaient continué volontairement l'exploration du sud-ouest cinq ans avant Solis et Pinzon. Si la tempête avait trahi leur intention, la grandeur et le mérite du projet restaient. Pourquoi donc Desborough-Cooley était-il si tranchant à notre égard ? — Si la bienveillance est un devoir entre tous, de la réserve dans nos jugements en ce qui touche une grande nation est en outre de la sagesse, car en l'accusant d'inertie et d'indifférence aux grandes choses, on doit craindre d'être injuste et de se faire donner un démenti par les faits.
Un tel personnage n'est pas seuement un caractère qu'il faut peindre, c'est une énigme qu'il faut expliquer.
(Vitet, Histoire de Dieppe. )
près avoir eu lieu de remarquer comment, j| à leurs débuts, nos navigations sur l'Océan sont entourées d'obscurité, l'on pourrait croire que dès que nous touchons à l'époque de François Ier, l'éclat du règne de ce prince nous permettra de suivre désormais avec plus de sûreté nos navigateurs dans leur carrière.
Il n'en est rien pourtant : nous verrons encore des historiens Français placer en 1529 notre premier voyage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance, et des écrivains Anglais nous accuser de n'avoir pas pris de part, au XVIe siècle, à la recherche par le nordouest d'une route vers ces mêmes régions.
John Barrow commence l'histoire des découvertes faites dans le nord pendant ce siècle par ces mots : « On peut dire que les Français sont, en quelque sorte, le seul peuple maritime de l'Europe qui ait vu avec une indifférence manifeste les efforts des autres nations pour découvrir un passage conduisant dans les Indes par le nord-ouest. »
John Barrow, ainsi que Desborough-Gooley ,
prenait plaisir sans doute à faire notre réputation ; mais il y a des gens qui valent mieux que leur renommée; ce sera, si l'on veut bien m'écouter, ce qu'il faudra penser de nos navigateurs.
Lorsque j'ai constaté ici déjà tant de faits contraires aux opinions reçues , on peut imaginer sans peine que le doute devait me paraître trop nécessaire à l'égard d'assertions si éloignées des prétentions que j'ai exposées, pour que je ne cherchasse pas quelques documents m'autorisant à les contester.
Il faut dire premièrement que le succès de Gama dans sa découverte des Indes par le cap de Bonne- Espérance, en 1498, provoqué par le bonheur supposé de Colomb, n'avait pas montré que cette route fût à préférer, puisque jusqu'au 25 septembre i5i3, que Balboa vit la mer du Sud du haut de la sierra de Quarequa, et même plus tard, l'Amérique n'avait pas cessé d'être tenue pour une partie de l'Asie dans laquelle seulement on cherchait un détroit en vue d'arriver à la partie connue de ce continent.
Il n'y a donc pas à s'étonner que nos Français n'aient pas songé à tourner l'Afrique , s'ils n'avaient pas ouvert les premiers cette route, suivant la tradition qui veut en faire honneur à Cousin.
Mais de prétendre qu'ils n'ont pas doublé le cap de Bonne-Espérance pour aller aux Indes avant 1529, c'est, à mon avis, une thèse non moins opposée à la vérité que celle qui tendrait à attribuer au navire VAmphitrite, commandé par le chevalier de La Roque, l'honneur d'avoir été le premier navire Français en Chine. — Notez que le voyage de ce navire est de
ET LES PILOTES DE JEAN ANGO. l8$
Je fonde en ceci mon opinion sur des textes que nous fournissent encore les étrangers, au nombre desquels je compterai jusqu'à des Chinois.
D'après M. Sinibaldo de Mas (i), ce fut en i5i6 que le premier navire Européen aborda en Chine. C'était un vaisseau Portugais conduit par Raphaël Perestrello, sans doute un parent de la femme de Christophe Colomb. L'année suivante, Andrada,queSoarez, gouverneur des établissements Portugais dans l'Inde après le grand Albuquerque, envoyait avec huit vaisseaux, y avait seul la permission de venir à Canton.
Or, à en croire des textes Chinois que rapporte un sinologue distingué, M. Pauthier, le souvenir de présens d'une certaine espèce faits au souverain de l'Empire céleste témoignerait de l'arrivée des navires Français en Chine vers l'époque même à laquelle y abordaient les Portugais.
Une des conditions des rapports avec les Mongols d'autrefois comme avec les Chinois d'aujourd'hui était, on le sait, l'envoi de présents qu'ils regardaient comme des tributs. C'était ainsi qu'ils considéraient encore en 1816 ceux qu'envoyait à leur empereur le roi d'Angleterre, par son ambassadeur lord Amherst. Rien de ce côté ne fut changé dans leurs coutumes depuis le temps (1245- 1249) où les Tartares, invités à se faire chrétiens, émettaient l'avis de renvoyer au pape la peau du dominicain Ascelin, bourrée de foin, et menaçaient le roi saint Louis (2)
(1) La Chine et les puissances chrétiennes. — 1861.
(2) Joinville donne en ces termes la lettre remise pour saint
de le mettre à l'épée et de le détruire luy et sa gent, s'il ne lui payait un tribut annuel, — jusqu'aux jours où l'occupation de Tientsin (i858) et la prise de Peking (1860), à la suite du martyre du missionnaire Chapdelaine, furent, après plusieurs siècles, la dernière réponse de la France et du monde civilisé aux prétentions des « Fils du Ciel d'être ceux dont il était écrit que le Seigneur avait livré la terre à leur domination. »
Au moyen âge, « ung François, raconte Fr. Bieult dans ses Pérégrinations, vint au grand caan des Tartares, et li empereur lui demanda quel chose cilx lui avoit apportée. Ly Francoys respondy et dist : « Sire ; je ne vous ay rien apporté, car je ne savoie mie « vostre grant puissance. — Comment, dist l'Empe- « reur, les oyseaulx qui voulent par les paiz ne te « dirent ils riens de nostre puissance quand tu entras « en ce paiz?» Ly François respondy: «. Sire, dit-il, « peut bien estre que ilz me dirent, mais je n'enc tendy point leur parole (1). »
Louis, sous la régence d'Ogoul-Gaimisch, à André de Lonjumeau et à Plan Carpin : — « Bonne chose est de pez ; quar en terre de pez manguent cil qui vont à quatre piez l'erbe pesiblement, cil qui vont à deus labourent la terre dont les biens viennent passivement. Et cette chose te mandons pour toy aviser. Car tu ne peus
avoir pez, se tu ne l'as à nous. Et tel Roy et te! (Et moult en
nommoient.) Et tous les avons mis à l'espée. Si te mandons que tu nous envoies tant de ton or et de ton argent que tu nous retiengnes à amis. Et se tu ne fais, nous destruirons toy et ta gent, comme nous avons fait ceulx que nous avons devant nommez. »
(1) Abel Remusat, Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 6e volume, p. 421.
Les vaisseaux français qui vinrent au XVIe siècle n'en furent, à ce qu'il paraît, pas quittes à si bon marché, et le don de canons qu'ils durent faire, d'après ce que dit M. Pauthier, indiquerait dans les historiens Chinois la date de notre première arrivée par POcéan et l'impression que les Chinois en purent recevoir.
Bien qu'ils eussent précédé les Européens dans l'artillerie, puisque dès le Xe siècle ils avaient des chars à., foudre, produisant le même effet que les canons et par le même moyen; quoique cent ans avant la bataille de Crécy le petit- fils de Tching-Kis- Khan eût marché à la conquête de la Perse avec un corps d'artilleurs Chinois (i), il paraît que lorsque les navires de l'Europe arrivèrent en Chine, les Fils du Ciel remarquèrent l'infériorité de leurs canons, comparés aux nôtres, et firent aussitôt leurs efforts pour se mettre à notre niveau, comme s'ils avaient pu prévoir qu'un jour ce ne seraient plus des bâtiments isolés qui viendraient de l'Occident , mais des flottes dont les marins remonteraient le Peh - tang et le Pei-ho, malgré ses estacades, et qu'alors la mobilité, la précision et la portée de notre artillerie auraient bientôt raison de la jactance accoutumée de leurs paroles. — «Si nous mettions nos forces en mouvement, disait le décret de l'empereur de la Chine en date du 5 juillet 1859, qui empêcherait l'extermination immédiate de ces marionnettes ? » Vaines rodomontades! — Les canons rayés de ces marionnettes faisaient rétablir les églises chrétiennes dans l'em-
(1) Abel Remusat, Mélanges asiatiques, Ier volume, p. 408.
pire Chinois (i), imposaient la permanence d'envoyés Européens dans la ville sainte de Peking, et ouvraient d'une manière définitive et plus large le commerce de la Chine à toutes les nations chrétiennes.
Suivant M. Pauthier, les écrivains Chinois nous révèlent dans les termes suivans les inquiétudes que leur donnaient nos canons et le soin qu'ils eurent de s'en procurer.
D'après l'histoire officielle des Ming, un traité intitulé : Modèles figurés des objets de toute nation conformément aux rites à l'usage de l'empereur et de la cour, — rapporte que la huitième année — (Kio-Thsing), on fabriqua des p' a' o, ou canons, que l'on désigna sous le nom de canons Français, que le général en chef faisait placer sur les flancs de son armée pour les
(i) A côté de faits rappelant l'arrivée des navires Européens en Chine, au XVIe siècle, au milieu de toutes les restrictions imaginables, il n'est pas sans intérêt de noter les noms des vaisseaux Français qui de notre temps ont pris part les premiers, avec la flotte Anglaise, à une entière révolution dans les rapports de l'Occident avec l'extrême Orient.
En 1857 et en 1 8 $8, dans l'expédition qui amena le traité de Tient-sin, le contre-amiral Rigault de Genouilly, dont l'énergique conduite en Crimée à la tête des batteries de la marine, devant Sébastopol, avait été justement appréciée, dit M. de Bazancourt, avait sous ses ordres la division navale, ainsi composée : i° la Némèsis, frégate à voiles de 50 canons, portant le pavillon du commandant, M. Reynaud, capitaine de vaisseau, chef d'état-major ; 20 la Capricieuse, corvette à voiles de 30 canons, commandant, M. Collier, capitaine de vaisseau en station à Canton; 30 le Catinat, corvette à vapeur de 30 canons, commandant, M. Lelieur de Ville-sur-Arce, .capitaine de frégate en station à Canton: 4" le
protéger. — A la fin de la période Tching-Te, des vaisseaux de France étant arrivés à Kouang-toung (Canton), on obtint d'eux un modèle de leurs canons et on en fabriqua de pareils en cuivre, ayant une longueur de cinq ou six pieds; les gros pesaient 1,000 kin et plus (504 kilog. 789); — les petits 1 5o kin (75 kil. 718).
Ce premier témoignage de M. Pauthier ne fait qu'indiquer approximativement l'époque des modèles de canons Français en Chine; mais dans une seconde citation, il nous donne la date précise de l'arrivée d'un de ces mêmes vaisseaux.
Un géographe Chinois, Liping, qui vivait sur la fin de la dynastie des Ming, assure positivement, dit-il, que le grand vaisseau de guerre Français arriva
Primauguet (Portz-Moguer), corvette à vapeur de 12 canons, commandant, M. Vrignaud, capitaine de frégate ; ^ le Phlégéton, corvette à vapeur de 12 canons, commandant, M. Lévêque, capitaine de frégate; 6° le Marceau, aviso à vapeur de 6 canons, commandant, M. Lefer de La Motte, capitaine de frégate en station à Canton ; 70 la Meurthe, transport à vapeur, commandant, M. Martineau des Chenez, capitaine de frégate; 8° la Durance, transport à vapeur, commandant, M. Thoyon, capitaine de frégate; 90 la Mitraille, canonnière à vapeur, capitaine, M.Béranger, lieutenant de vaisseau; io° la Fusée, canonnière à vapeur, capitaine , M. Gabrielli de Carpigna, lieutenant de vaisseau ; 1 1° la Dragonne, canonnière à vapeur, capitaine, M. Barry, lieutenant de vaisseau; 120 Y Avalanche, canonnière à vapeur, capitaine, M. Lafond, lieutenant de vaisseau. Plus tard, Y Audacieuse, frégate à vapeur de 50 canons, commandant, M. d'Aboville, capitaine de vaisseau. Cette frégate avait à bord le baron Gros, ministre plénipotentiaire de France.
inopinément à Canton la douzième année Tching-te, c'est-à-dire, l'an i5 17 de notre ère. Le lieutenant gouverneur de la province du Fo-kien, Siu, rapporte le même fait dans sa géographie historique des pays étrangers, à l'article France (Fo-lang-si-koué)-
Comme je ne sais pas le Chinois, je m'en rapporte à M. Pauthier. Cependant je crains qu'il n'attribue à nos navires Français un honneur qui ne leur appartient pas.
Je me demande, à ce sujet, si la qualification de Français (Falong-Ki p'a'o) donnée aux nouveaux canons des Chinois ne serait pas, de la part de l'écrivain que je cite, une confusion avec le nom général de Francs, appliqué dès le moyen âge dans l'Orient à tous les Occidentaux, à cause du rôle même de la France, qui dans l'Orient dominait celui des autres nations.
Cette opinion est aussi celle d'un de mes bons amis, M . J . Girette, à qui notre pays a dû dans ces derniers temps l'idée et en partie l'exécution de l'établissement des paquebots de l'Indo-Chine. — Mais notre érudit sinologue répond à cela que l'emploi que font encore les Chinois des mêmes caractères pour désigner notre pays, à l'exclusion de tout autre, semble devoir lever tout doute à cet égard.
« Les Chinois, dit-il, n'ayant pas l'articulation r, la représentent dans les mots étrangers par l'articulation /, ou //?, qui s'en rapproche le plus. Aujourd'hui, ils expriment encore le mot France par Falong-si , et Français par Falong-ki. »
Quoi qu'il en soit, il me semble qu'il y a lieu d'assigner entre la date de i5 17 et l'année 1 53 1 l'époque
certaine de la venue de nos premiers navires en Chine, car les Mémoires chronologiques de Dieppe rapportent que cette dernière année le sieur de Valois, par ordre du Roi, vint s'embarquer dans ce port pour se rendre dans l'Empire céleste, et qu'il y portait quatre canons de fonte, dont il fit présent de la part du Roi au maître de ce grand Etat. — « Il fut bien reçu de ce prince, ajoute Desmarquets, et les vaisseaux en rapportèrent, en échange de leurs marchandises, des porcelaines, du thé et autres denrées. » A mes yeux, cette fois l'assertion du chroniqueur Dieppois paraît d'autant moins contestable que certainement Desmarquets ignorait qu'en 1229 la Chine réformât son artillerie pour prendre celle de l'Europe. Il y a donc lieu de croire ce qu'il dit; et si le sieur de Valois portait des canons à l'empereur de Chine, c'est qu'apparemment il était averti par quelque navire précédent de l'intérêt que ce prince mettait à la possession de ces engins de guerre
Si j'ai pensé devoir constater ici par la Chine d'abord l'époque de nos premières navigations dans les mers orientales, qu'une compagnie établie en i535, à Rouen, tentait de régulariser, c'est que comme ce pays est plus avant dans l'est que l'Inde, il s'ensuit naturellement que ceux qui y sont allés ont fait escale aux pays placés devant elle.
Cependant je ne vois pas que nos écrivains aient rappelé l'une ou l'autre des deux entreprises dont il vient d'être fait mention. Les historiens Portugais, plus attentifs que les nôtres, n'en parlent pas davantage, à moins que la première de ces expéditions ne fasse partie des seules navigations qu'il nous soit possible de signaler antérieurement à 1529, et dont on doit le souvenir à Barros.
A la date de 1527, l'illustre historien de l'Asie mentionne la présence de trois vaisseaux Français dans les mers de l'Inde. A sa connaissance, un premier vaisseau arrivait cette année à l'île Saint-Laurent ou Madagascar. — Un second, armé dans le port de Dieppe, touchait au port de Diu au commencement de juillet; son équipage était de quarante hommes environ, commandés par un capitaine Portugais appelé Etienne Diaz et surnommé Brigas, c'est-à-dire querelles ou rixes. Le troisième navire était commandé par un autre capitaine, pilote Portugais, natif de Villa-do-Conde et nommé O Rozado. — Ce dernier vaisseau se perdit dans une baie de la côte occidentale de l'île de Sumatra.
Sans doute nous devons être reconnaissants à Barros de nous avoir signalé ces trois vaisseaux, assurément partis des ports de France, en i52Ô. Mais s'il a indiqué les vaisseaux Français que ses compatriotes ont vus ou rencontrés, est-il dit que ç'aient été les seuls qui soient allés alors dans ces mers par le cap de Bonne-Espérance? Nous avons à faire valoir ici le même argument que pour les allégations des Portugais à l'égard de nos navigations au Brésil.
Suivant moi, tout ce que prouvent les actes qu'ils
produisent, ainsi que ceux que nous connaissons par nous-mêmes à partir de cette époque , c'est que le Portugal apportait alors plus de vigilance aux Indes, à cause de ses contestations avec l'Espagne au sujet des Moluques, contestations qui ne cessèrent qu'en 1529; c'est aussi que ce peuple avait probablement avis du traité qui se préparait entre Henri VIII et François Ier, et qui fut signé le dernier avril 1527, traité dans lequel ces deux rois menaçaient le commerce des épiceries des Portugais (1), dans le cas où ce peuple s'unirait avec Charles-Quint.
Toutefois, malgré cette vigilance, ce qui se passait leur échappait sans doute encore.
A ce propos, je peux citer un fait qui sera un nouvel exemple des incertitudes auxquelles l'historien est livré pour tout ce qui touche à cette période.
(1) Item a été convenu de ne permettre passaige aux navires de Portugal chargés d'espiceryes et autres marchandises pour ycelles conduire par led. destroit (Manche) e't basses régions et pays de l'Empereur, si ce n'est du commun consentement des d. sieurs Roys. — Ains seront les conducteurs des d. navires contraints vendre ou à tout le moins exposer en vente leurs espiceryes et autres marchandises en quelque endroit d'Angleterre ou de France, sans toutesfoys vendre entièrement en l'un des d. lieux leurs marchandises, ains icelles par égalle portion vendre et distribuer selon l'exigence et nécessité d'ung chacun des d. royaulmes, pourveuaussy que après la guerre intimée se le d. Roy de Portugal se declaire pour l'Empereur défendant son party par armes, lors il soit tenu et réputé comme un ennemy, et chacuns ses biens et subjectz venans ou trouvez es pays et provinces des d. sieurs Roys, prins, acquiz et détenus par droict de guerre.
Il s'agit d'une entreprise qui est certainement postérieure à i 525.
J'en ai le contrat sous les yeux. L'illustration de trois des contractants m'oblige à reproduire l'acte, qui d'ailleurs peut aussi servir à éclairer un problème de l'histoire de nos navigations. Le commerce de l'Inde est le but de l'entreprise; mais il est difficile de décider si le pilote chargé de mener les navires doit les conduire par l'est ou par l'ouest, on en verra la raison à cause du pilote même. Le contrat s'exprime ainsi :
« Nous, Philippe Chabot, baron d'Apremont, chevalier de l'ordre du Roi, son gouverneur et lieutenant gênerai de Bourgoingne, admirai de France et de Bretaine.
« Avons ce jourdhuy délibéré de, pour le bien, prouffict et utilité de la chose publicque du royaulme de France, mecttre sur deux de nos gallyons estant de présent au Havre de Grâce avec une nef appartenant à Jehan Ango, de Dieppe, du port de soixantedix tonneaulx ou environ, et pour iceulx troys veseaulx, esquipper, vi tailler et convinyr, pour faire le voiaige des espiceryes aux Indes. — Dont pour icelluy voiage faire avons accordé avec les personnes cidessoubz nommés et signez en la manière qui ensuyct pour fournyr lesd. trois navires de marchandises, victailles et avance de compaignons ainsi qu'il sera requis et nécessaire.
« Et pour ce faire avons conclud et délibéré, avec iceulx , mectre et employer jusques à la somme de vingt mil livres tournois, c'est assavoir, pour nous Admirai quatre mil livres tournois, maistre Guil-
laume Preudhomme, général de Normandye, deux mil livres tournois; Pierre Despinolles, mil livres tournois ; Jehan Ango, deux mil livres tournois ; Jacques Boursier, pareille somme de deux mil livres tournoys; messire Jehan de Varesam, principal pilote, semblable somme de deux mil livres tournoys.
« Lesd. parties montant ensemble à la dicte somme de vingt mil livres tournoys. Pour icelle- employer aux vitailles, marchandises et avance, loyer de compaignons. Et nous Amyralet Ango promettons bailler lesd. gallyons et nef, bien et deuement radoubées et accoustrées, comme il appartient à faire ledict voyaige, tant de calfadages, cables, ancres, doubles appareilz, tous cordages, artilleryes, pouldres, boullets, et tout ce qui est requiz à telz navires pour faire ung tel et si long voyage que cestuy et rendre iceulx galyons et nefs prestz, et appareillez à faire led. voiaige dedans deux moys de ce jourduy. — Par ainsy que nous Admirai et Ango, prenderons au retour dud. voiaige, pour le fret et noleage desd. gallyons et nef, le cart de toutes les marchandises qui reviendront et seront rapportez par iceulx, sans aucune chose payer.
ce Et pour le loyer dudict messire Jehan de Varesam, principal pillote, lequel s'est submis et obligé de fournyr deux pillotes bons et suffisans pour conduire les deux aultres navires, prendra pour son loyer et de ses deux pillotes, le sixiesme de tout ce qui reviendera de marchandises, led. cart pour nolliage, les frais et mises des marchandises et loyers des compaignons en préalables prins et levées avant que prendre led. sixiesme.
« Et se, par cas de fortune, aucuns d'iceulx gallyons
ou nef feussent perdus aud. voiaige, ou que l'ung par quelque inconvénient ne partist et les deux aultres feissent leur voiaige, la marchandise qui revienderoit se parteroit comme dessus et y partiroit led. navire qui n'ayroit esté audict voyaige et les marchans, chacun au marc la livre, car tout va au commun profit.
« Et se aucun butin se faict à la mer sur les Mores, ou aultres ennemys de la Foy et du Roy; monseigneur l'Amyral prendera en préalable sur icelluy butin son dixiesme, et le reste qui revenderoit dud. butin se partira comme l'autre marchandise, sauf quelque portion d'icelluy butin, que l'on baillera aux compagnons ainsi qu'il sera avisé.
« Et fera mond. seigneur expédier lettres du Roy en patentes pour avoir licence et congé de faire led. voiaige, et aucun empeschement ne leur sera faict ou donné par aucune nation des aliez, amys ou confederez du Roy nostre dit seigneur. »
Au dos pour le voiage de messire Joan.
L'acte que je cite est du plus grand intérêt, au moins par deux des noms qu'il contient, sans parler de l'Amiral de France et du général (des Finances?) de Normandie. Ces noms sont ceux du pilote Jean Varezam et de l'armateur Jean Ango à qui ses heureuses entreprises firent prendre pour emblème une sphère avec cette devise : Deus spes àjuventate mea.
La maison de Jean Ango à Dieppe, fameuse, avant l'incendie de 1694, sous le nom de la Pensée, qui était celui d'un vaisseau de son père; les ruines célèbres de son manoir de Varengeville, qui ne cessent d'appeler l'attention sur lui et attestent sa richesse, son goût des arts; les légendes également qui circulent encore sur la manière dont il reçut François Ier ; enfin les traditions qui se sont perpétuées sur ses rières représailles contre les Portugais qui voulaient empêcher ses navires de trafiquer avec le Sénégal et le Brésil, tous ces souvenirs doivent faire estimer comme une bonne fortune ce qui peut concourir à faire connaître ce Jacques Cœur de l'Océan.
Fils de Jean Ango, dont, en i5o8, nous trouvons le navire la Pensée aux côtes de Terre-Neuve avec Aubert, l'armateur Dieppois ne s'était pas contenté des richesses que son père lui avait laissées, il avait voulu s'élever aux honneurs, et, dans cette intention, il avait commencé par acquérir les offices de grenetier et de contrôleur du magasin à sel. — En 1 5 14, le 17 novembre, je le vois, dans des actes où il s'intitule recepveur de la vicomte de Dieppe, prendre à ferme les terres et seigneuries appartenant à Georges d'Amboise, l'archevêque de Rouen, moyennant 4,000 livres, et, en outre, à charge de payer les gages des officiers. Ces terres étaient Dieppe, Bouteille el le Pollet. Plus tard , le prix du bail fut élevé de 5oo livres. — En 1 52 1 , une lettre du cardinal Duprat, que j'ai trouvée, nous montre le grenetier de Dieppe armant un vaisseau pour faire passer le duc d'Albany en Ecosse, ce qui alarme fort le ministre en raison des conséquences que cela peut avoir pour la paix avec l'Angleterre.
En i525, Jean Ango porte le titre de vicomte de Dieppe, et en i532 il joint à son nom celui de sieur de La Rivière (1).
Protégé par les d'Amboise dont l'un avait été fait amiral de France en i5o8, Jean Ango était devenu tout-puissant; ses richesses, sa position , sa magnificence , son goût pour les arts , le mirent en rapport avec ce qu'il y avait de plus élevé. Il reçut le roi François Ier, et l'on trouve des lettres écrites en sa faveur au cardinal Légat par la reine de Navarre» sœur du roi, la Marguerite des Marguerites, tandis que la renommée des hommes qui formaient sa petite cour s'étendait dans les provinces.
Dans cette cour, on remarquait les capitaines qui menaient ses navires au Brésil , au Sénégal , aux Indes, bons cosmographes, savants mathématiciens, excellante composer des mappemondes en globe et en plat, ainsi que des cartes marines d'après lesquelles on pouvait naviguer en toute sûreté. Lettrés et poètes même, ils se reposaient « d'Eolus et de Thétis », ou occupaient les loisirs forcés de leurs navigations, soit en traduisant Salluste, soit en composant pour le Puy de la Conception des chants en l'honneur de la Vierge, qu'ils venaient le 1 5 août réciter dans l'église de Saint-Jacques de Dieppe. Ils pensaient ainsi sur la mer à la patrie absente, et à leur retour ils intéressaient doublement les hommes du sol par des chants , tels que les Terres neufves et le Nouveau inonde, dans
(1) Je dois à M. Tinel, employé aux archives de la préfecture de la Seine-Inférieure, la copie des actes et baux que M. Barrabé, alors archiviste, m'avait fait connaître dès 1847.
lesquels ils s'inspiraient et de leur profession et du souvenir des pays qu'ils parcouraient.
Si vous voulez juger du savoir des capitaines djAngo, ouvrez l'Histoire de l'Académie des sciences de l'année 17 12, vous verrez qu'alors le grand géographe Delisle possédait le manuscrit de Pierre Crignon, dédié par lui en 1 5 34 à l'amiral Chabot, et traitant de la déclinaison de l'aimant. Delisle pense à tort que le pilote Dieppois est le premier à en parler, mais il ressort de ce passage qu'il était au courant des doctrines des Colomb et des Cabot sur ce point, et qu'il déterminait les longitudes, ce que Gonneville semble ne pas avoir su faire. Je m'expliquerai sur ce progrès dans l'étude suivante.
Quant au mérite littéraire des œuvres de nos marins Dieppois, on peut dire qu'ils partageaient avec maître Jacques Lelieur de Rouen l'hommage que Bouchet, « père conscript au sénat d'éloquence », rendait à la poésie normande près d'un siècle avant Malherbe et Corneille (t).
Ramusio donne, sans en savoir l'auteur, une page éloquente de Crignon , dans un mémoire de i53g que j'ai déjà cité.
(1) Voir répître de Parmentier à Bouchet, et la réponse de ce dernier dans ses œuvres, où l'on trouve cet éloge de la poésie des Normands :
Et de tous ceulx de la terre de France Me semble advis (je le dis sans oultrance) Que les Normands ont des muses l'octroy De poésie, ainsy le pense et croy, Car je n'ay veu de plus aisé langage, Ne plus fluent, tant soit grave l'ouvrage.
(Épître CVIII, à Jacques Lelieur.)
Vers cette même époque,, Crignon, qui publiait en même temps quelques poésies, montrait son cœur et son talent dans le récit de la vie et du voyage de Raoul et de Jean Parmentier, morts, l'un à trente, l'autre à trente-cinq ans.
Jean Parmentier, qui avait écrit en i528 l'Histoire Catilinaire, et traduisait en 1 529 le Jugurthe, pour le présenter au roi, Jean Parmentier avait aussi composé plusieurs chants royaux, ballades et rondeaux « exaltez au Puy de la nativité de Notre-Dame, à Dieppe, plusieurs excellentes moralités, farces, et une grande quantité de sermons joyeux. » Au dire de Crignon, « Jean Parmentier estoit une perle en rhétorique francoise, et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose. » Il est certain qu'il ne le cédait en rien à ce dernier pour le talent de bien dire ni pour les sentiments. On peut s'en assurer en prenant connaissance du Traité des merveilles de la mer et du ciel avec la dignité de l'homme, petit poëme qu'il composa pour encourager ses matelots fatigués de la longueur du voyage des Indes et « regrettant les aises passées ». La dignité de l'homme consiste non dans les jouissances, mais dans les travaux où il déploie et accroît les forces de son âme, comme celles de son intelligence. Quelle carrière peut égaler celle de la marine, dans laquelle l'homme, pour mettre en relation les divers peuples du monde les uns avec les autres, est sans cesse au milieu des dangers, entre les écueils, les tempêtes et les combats, ou dans un isolement complet, insupportable à ceux qui ne savent pas se créer en eux un monde à part! Comment comparer les plaisirs faciles que l'on goûte à terre dans l'abandon de soi-même
aux joies que donnent la victoire sur soi, sur les éléments, et le spectacle de la nature étendue parles découvertes des derniers temps? N'est-ce rien que d'apprendre et de savoir? Puis quelle jouissance des sens égale celle de l'âme, lorsqu'en pleine mer le marin contemple l'horizon lointain et que le ciel et l'eau, selon l'illustre auteur du Cosmos, semblent s'unir en un contour vaporeux où les astres montent et disparaissent tour à tour? L'âme ne se rapproche-t-elle pas alors pour ainsi dire de l'infini? Aussi Parmentier aime-t-il au-dessus de tout la vie du matelot, et il a préféré n'avoir autorité
« Fors qu'en mer, quand au danger faut estre. »
Les vers de ce petit poème qui précédait de quelque temps sa propre mort, il les lisait à ses marins rassemblés, et l'équipage abattu se relevait sous la noble parole de son jeune chef.
Certes, ces capitaines de Jean Ango n'étaient pas des hommes vulgaires.
Néanmoins, si grande que soit la considération due a de tels hommes, il paraît, par l'acte que je viens de produire, qu'Ango n'attirait pas seulement des artistes d'Italie pour lui sculpter sa belle maison du quai , dont plus tard le commandeur Aymar de Chastes se fit l'acquéreur, ou lui peindre les fresques de son manoir de Varengeville; il a aussi sur ses vaisseaux un illustre pilote Florentin. Celui que notre contrat nomme Jean de Varesam et que les chroniques Dieppoises appellent Verassen , est Giovanni Verazzano très-vraisemblablement.
L'acte que je viens de citer appartient à la collection Fontette de la Bibliothèque Impériale. On voit qu'en cherchant dans les richesses de ce grand établissement comme dans celles des Archives générales de l'empire, on pourrait trouver d'autres faits dont quelques-uns vraisemblablement reculeraient l'époque assignée aux premières navigations Françaises dans l'Inde, même quand il faudrait renoncer aux prétentions mises en avant à l'occasion de Cousin.
Ces découvertes de documents qui peuvent demain s'augmenter encore n'obligent-elles pas à plus de ménagements dans les attaques dirigées contre notre inertie, qui ne paraît sans doute aussi grande que par la négligence et surtout par l'ignorance des écrivains.
C'est encore ce que va prouver, après ce que j'ai dit sur nos navigations directes aux Indes, ce qui me reste à ajouter au sujet de nos recherches d'un passage vers ces mêmes contrées par le nord-ouest. J'achèverai, pour réfuter Barrow, de mettre en lumière le pilote même dont je viens de parler, et peut-être aussi pour avoir la signification entière de ce contrat dont nous ne voyons pas la suite.
J'ai montré ailleurs que les Français ont eu l'hon-
neur de se frayer, à travers le continent de l'Amérique septentrionale, une route à la Chine par le nord, et que la recherche de cette voie leur a fait établir Québec en 1608, découvrir la rivière des Outaouas en 161 3, le lac Michigan et le Mississipi en 1637, l'Ohio en 1669, et le Mississipi de nouveau de 1670 à 1671, enfin remonter le lac Supérieur, puis explorer le Saskatchaouan et le Missouri jusqu'aux montagnes Rocheuses de 1628 à 1753 (1).
On ne pourra disconvenir qu'il y a là, avant les voyages des Anglo- Américains, une route vaillamment ouverte dans l'intérieur du nouveau continent par des efforts prodigieux, puisque tout a été fait presque sans secours du gouvernement. Ce n'est pas tout. Lorsque nous avons perdu le Canada, La Pérouse, par ordre de Louis XVI, est venu explorer la côte nord-ouest de l'Amérique et déterminer la distance qui sépare ces contrées du Japon et de la Chine.
Assurément cette route méditerranéenne, complétée par cette dernière exploration maritime, pourrait suffire à notre gloire sans que nous songeassions à réclamer d'autres titres; mais il manquerait à l'intelligence des questions qui se succèdent dans l'histoire des découvertes Européennes, si nous laissions continuer de dire, d'après Barrow, que les navigations des Français vers Terre-Neuve, dès 1 504, n'é-
(1) Les trois études dans lesquelles j'ai esquissé ces entreprises sont : i° les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi; 2° les Entreprises de Louis Joliet dans ï Amérique du Nord ; 30 les Varennes de la Verendrye et les Français aux montagnes Rocheuses.
taient que pour profiter des explorations des autres, et que c'est seulement en i534 qu'ils auraient exécuté un voyage qui pourrait être appelé un voyage de découverte, entrepris avec le projet de trouver une route plus courte pour arriver dans les pays d'où l'Espagne tirait tant de richesses.
Afin qu'on saisisse bien à son début l'enchaînement des faits qui se terminent à La Pérouse, comme çn vue de répondre à l'accusation de torpeur dirigée contre nous, et qui, je crois, doit être déjà grandement affaiblie par les faits que j'ai présentés, je me bornerai à rappeler quelques points d'une autre navigation du pilote Florentin que nous avons vu tout à l'heure contracter avec Jean Ango pour un voyage aux Indes.
Je veux parler de Jean Verazzano, sur les entreprises de qui John Barrow ne dit rien, et dont l'auteur d'un mémoire grandement estimé sur Cabot essaie de détruire l'importance, sinon au détriment du navigateur, du moins aux dépens de notre honneur national. — Il y a là d'ailleurs à compléter et à corriger le texte du grand collectionneur italien Ramusio, qui nous a donné la relation de l'entreprise dont il s'agit.
L'indication que dès 1842 une note de V Histoire des États-Unis, par M. Bancroft, me donna d'un manuscrit de ce navigateur, dans la bibliothèque Strozziana, me fit, deux ans avant que j'eusse l'honneur de connaître cet écrivain éminent, demander au huitième congrès de Gênes, en 1 847, les éclaircissements possibles sur Jean Verazzano. — M. Christophe Gandolfi, bibliothécaire de l'Université de Gènes;
M. Tomaso Gelli , conservateur de la bibliothèque Magliabecchi à Florence; M. Molini , ancien bibliothécaire de S. A. le grand-duc de Toscane, et plus tard mon honorable arrri M. Michèle Amari, l'auteur des Vêpres Siciliennes, me firent tenir tous les renseignements qu'ils avaient pu rassembler sur ce sujet; mais je n'en citerai que les parties nouvelles, que je dois à leur obligeance.
D'après ces documents, Jean Verazzano, fils de Pierre Andréa de Verazzano et de Fiammetta Capelli, de Florence, appartenait à une famille déjà distinguée, et qui s'est éteinte en 1 8 19, à Florence, dans la personne du cavalier Andréa de Verazzano (1). Jean, notre marin, avait dû naître vers 1485.
L'Italie , on l'a vu plus haut , était encore alors, comme elle semble devoir le redevenir plus fortement après le percement de l'isthme de Suez, le foyer du commerce de l'Europe avec l'Asie , par la voie d'Alexandrie, de la mer Rouge, de Bassora, ainsi que par les côtes de la mer Caspienne.
Jean de Verazzano avait demeuré pour ce commerce plusieurs années au Caire et en Syrie. — Mais, par suite de l'impulsion qui avait porté naturellement ses compatriotes à l'ouest, lorsque les Musulmans avaient fermé aux chrétiens de la Méditerranée leurs avenues naturelles vers le monde oriental, Verazzano devait prendre part à la solution de ce problème, qui avait, par suite de leurs rapports avec l'Inde, fait des
(1) Étude sur les navigations de Verazzano, par M. George Green, consul des États-Unis.
Italiens les chefs d'entreprise dans la découverte imprévue de l'Amérique prise pour l'Asie.
Le commerce l'avait appelé déjà dans tout le monde connu , suivant Fernand Garli , un de ses compagnons, quand, le 8 septembre i522, au bout de trois ans de navigation, sur deux cent trente -sept personnes qui formaient l'équipage de Magellan, et sur cinq navires composant l'escadre qui était allée chercher l'Inde par le sud-ouest, arrivaient à Séville seulement dix-huit hommes sur la Victoria délabrée et cri blée de voies d'eau . Parmi ces dix-huit personnes, se trouvait un Milanais, Antoine Pigafetta, qui, après avoir vu Charles -Quint à Valladolid et lui avoir donné son journal, s'était rendu en Portugal, puis de là en France, où il avait vu la régente mère du roi François Ier.
Verazzano vint alors présenter son projet d'aller chercher au nord un détroit qui ouvrît, pour aller en Chine, une route plus courte que celle qu'avait trouvée Magellan.
Ce projet avait été déjà présenté, et l'exécution en avait été tentée sans grand succès.
En 1497, la croyance que l'Amérique était l'Asie avait causé une vive sensation à la cour de Henri VII d'Angleterre. Lorsque ce prince avait appris les découvertes du grand Génois, on avait estimé que c'était chose plus divine qu'humaine de gagner l'orient par l'occident. Mais nul homme n'avait été aussi touché de cette nouvelle que Jean Cabot et ses fils, Sébastien Cabot surtout, qu'elle avait enflammé du désir de faire, lui aussi, quelque chose de grand. Déduisant de l'examen de la sphère que la route à
la Chine par l'ouest serait plus courte s'il prenait le nord au lieu du sud, comme avait fait Colomb, il avait demandé au roi d'Angleterre deux caravelles, et , les ayant obtenues, il était parti en mai 1497, monté sur le Saint-Mathieu de Bristol. Mais, quoique dans sa pensée il ne dût rencontrer aucune terre avant d'avoir touché aux côtes de Tartarie, il se trouvait le 24 juin devant l'île de Terre-Neuve. Cabot navigua le long des côtes jusqu'à la hauteur de 56", et il revint sur ses pas. Dans un second voyage, en 1498, il se dirigeait au Labrador , découvrait le continent Américain à la hauteur de 58° ; mais lapreté du froid le força de tourner au sud; il longeait alors les côtes des Etats-Unis jusqu'aux limites méridionales du Maryland, peut-être, dit Bancroft, la latitude d'Albemarie-Sound, d'où le manque de provisions le contraignit de retourner.
Gaspard et Michel Cortereal, gentilshommes Portugais, après Cabot , suivirent la route du nord-ouest, mais ne revinrent pas.
Le sort de ces navigateurs, le peu de résultats avantageux que les Cabot avaient retirés de leurs explorations, avait détourné de la recherche d'un passage dans la même direction.
Cependant les savants philosophaient en voyant l'immensité des eaux qui tombaient du nord. L'examen des courants de la mer leur donnait à penser qu'il devait y avoir par là quelque détroit qui mènerait à la Chine.
« C'est le dire universel, écrivait Pierre Martyr, d'Anghiera au pape Léon X, que les eaux se précipitent vers l'ouest , comme les torrents des mon-
tagnes. — Mais où vont-elles ainsi en coulant constamment de l'est à l'ouest, pour n'en plus revenir, sans que l'occident en soit plus rempli, ni que l'orient en devienne vide. — Je l'ignore. — Si par la loi de pesanteur nous disons qu'elles tendent vers un centre et que nous voulions que la ligne équinoxiale soit ce centre, ainsi que le pense le plus grand nombre, quelle n'en sera pas la capacité pour contenir tant d'eaux différentes et en si grande quantité, ou bien quelle sera la circonférence liquide? Ceux qui ont parcouru ces rivages ne font à ces questions aucune réponse raisonnable. — Généralement on pense qu'il y a de vastes détroits au fond de quelque golfe de cette terre immense que nous avons représentée dix fois plus grande que l'Italie, et située à l'ouest de Cuba, pour absorber là ces eaux et les envoyer vers l'occident jusqu'à ce qu'elles reviennent à l'est de notre côté; d'autres disent vers le nord. — Suivant quelques-uns le golfe de cette grande terre est fermé, vers le nord derrière Cuba , de telle sorte qu'il embrasse les terres que la mer Glaciale entoure vers le pôle nord, et que ces rivages sont contigus. — Ce qui les porte à croire que ces eaux prennent un courant circulaire, détournées par l'obstacle que leur présente cette grande terre, comme cela a lieu dans les fleuves, par les détours des rives. Mais cela ne paraît pas probable, car ceux qui ont abordé ces mers glaciales et ont ensuite navigué à l'ouest, disent que ces eaux, dans un cours constant, coulent de la même manière d'un flot non violent, mais calme. »
Les Cabot et les Cortereal n'avaient pas encore pénétré ce secret de la nature. — Verazzano résolut
de l'approfondir, et pour cela de retourner vers ces mers que Cabot n'avait peut-être pas suffisamment explorées. En tout cas, son deuxième voyage paraît avoir été alors ignoré.
François 1er accueillit la proposition du pilote Florentin. En conséquence celui-ci partait, en i523, chargé du commandement de quatre bâtiments pour faire ses découvertes. — Mais une tempête qui assaillit sa petite flotte le contraignit de chercher un abri dans les ports de Bretagne, avec deux seuls navires, la Dauphine et la Normande. Après avoir fait les réparations nécessaires, et abandonnant un moment son projet, il s'en alla avec ces deux navires, armés en guerre, sur les côtes d'Espagne. Là, ayant reçu de nouveaux ordres pour continuer la première navigation, il partit le 17 janvier 1^24 d'un rocher voisin de Madère, avec la Dauphine seule, montée de cinquante hommes, fournie de vivres, d'armes et de munitions pour huit mois. On augurait mal de ce voyage après ce qui avait eu lieu avec les Cortereal. « Plusieurs personnes pensaient qu'on n'aurait plus de nouvelles de lui ni du navire et qu'il se perdrait vers les parages de la Norvège, à cause des grandes glaces qu'il y a dans l'Océan septentrional (1). » Mais le 8 juillet il revenait à Dieppe, d'où il écrivait à François 1er une lettre déjà célèDre et dont les écrivains ont trop parlé pour que je ne me borne pas à la résumer.
D'après cette lettre, il paraît que dans cette navigation il s'était montré d'abord à la Jiauteur de Wilmington , port de la Caroline du Nord , qu'il avait
(1) Lettre de Fernand Carli.
remonté, et que, jetant l'ancre sur les côtes de cet État, il avait longé de nouveau le continent , remarqué le beau havre de New- York, passé devant le New- Jersey, riche en minerais, demeurant là quinze jours dans le havre spacieux de New-Port; quittant ensuite les eaux de Rhode-Island pour s'élever des côtes de la Nouvelle- Angleterre à celles de la Nouvelle-Ecosse , et atteignant enfin le 5oe degré, il repartait de ce dernier point pour la France.
Telle a été la navigation dont Ramusio et Lescarbot ont publié le récit, où l'on remarque seulement quelques erreurs de texte. Mais ce que l'on n'a pas, c'est toute une partie cosmographique dans laquelle Verazzano donne la raison de son voyage.
Probablement, si John Barrow l'eût connue, il n'eût pas osé dire que les Français n'ont pas tenté de voyage au nord-ouest avec l'idée de trouver un passage à la Chine; car c'est ce que constate le texte de Verazzano bien clairement. En effet, il déclare littéralement qu'il avait l'intention de découvrir, autant qu'il le pourrait, le Cathay, en faisant route par d'autres climats
que ceux que suivaient les Portugais dans leurs découvertes vers les parages de Galicut (i).
En se dirigeant vers le nord, le pilote Florentin avait bien pensé rencontrer l'obstacle d'une terre nouvelle, mais il espérait aussi rencontrer quelque détroit par lequel il pourrait pénétrer dans l'Océan oriental,
(1) « Mia intenzione era di pervenire in questa navigazione al Gataio allô estremo Oriente dell' Asia, pensando trovare taie impedimento di nuova terra quale ho trovata, e se per qualche ragione pensavo quella trovare non senza qualche freto di penetrare allô Oceano orientale essere stimavo questa oppinione di tutti gli antichi e istata credendo certamente il nostro Oceano orientale de Indiauno essere senza interposizione di terra. Questo afferma Aristotele argomentando per varie similitudini, la quale opinione e molto contraria a moderni e l'esperienza, falsa, imperoiche la Terra e stata trovata da quegli antichi incognita un altro mondo, al rispetto, di quella aloro fu noto manifestamente essere si mostra e di maggiore délia nostra Europa délie Africa e quasi delF Asia, se rettamente speculiamo la grandezza di quella.
« Noi in questa nostra navigazione fatta per ordine di V. M. oltre i gradi 92 che. dal detto meridiano verso lo Occidente trovamo dalla prima terra gradi 34 navigando leghe 300 infra oriente, e settentrione leghe 400 quasi ail' Oriente continuo il lîto délia terra siamo pervenuti per infino a gradi 50 lasciando la terra che piu tempo fa trevorno li Lusitani quali seguirno piu al settentrione pervenendo. Sino al circolo artico él fine lasciando incognito. Giunta adunque la latitudine settentrionale con la méridionale, videlicet i gradi $4 uni gradi 66 fanno gradi 120 che tanto contiene di latitudine la Africa con la Europa, perché giugnendo /'estremo dell' Europa che sono e limiti délia Norvegia che stanno in gradi 7 1 con l'estreme dell' Africa che il promontorio di cabo di Bueno Speranza in gradi 35, faranne solo gradi 106, e se le équestre di délia Terrra in parte corrisponde al lito maritimo,
d'après l'opinion de tous les anciens, qui croyaient avec certitude que notre Océan et l'océan Indien étaient une même mer, sans l'interposition d'aucune terre.
C'est, dit Verazzano, ce qu'Aristote affirme en tondant ses raisonnements sur diverses analogies. Mais
non e dubbio di grandezza la Asia eccede. In tal forma troviamo il globo délia terra molto maggiore non hanno tenuto gF antichi a repugnanza matematici hanno quella rispetti ail' acquasia minima, il che per esperienza Popposito veggiamo e quanto allô aree {sic) corporale di spazio la terra che Pacqua possedere giudichiamo, corne alla presenza meglio spero con piu ragione experimentare e mostrare à V. S. M. questa nuova terra, o nuovo mondo, che di sopra abbiamo narrato contiene insieme congiugnendo ail' Asia ne Africa il che sappiame certo... porria giugnere alla Europa con la Norvegia e Rossia, che sarrebbe falso secondo gli antichi quali dal promontorio de Cimbri quasi tutto il settentrionale dicono essere stato navicato ail' oriente circuendo circa il mare Caspio el medesimo affermano (lacune?; resterebbe adunque solo interciusa da due mari situate dalP orientale ed occidentale e quelle due ne chiude Puno e Paltro, perche oltre a gradi 54 delP equinoziale verso Paustro s'estende alP oriente per lungo spazio, e dal settentrionale passando i gradi 66 segue tornando in verso l'oriente giugnendo per fino a gradi 70.
« Spero con Paiuto de V. S . M . ne airemo in brève migliore certitudine la quale Dio omnipotente prosperi in diuturna fama a causa veggiamo ottimo fine di questa nostra cosmografia che si adempia la sacra voce dello Evangelio.
« Nella nave Delfina, in Normandia, in porto di Dieppa, a di 8 di Juglio 1 524.
« Humilis servitor Janus Verazzanus. >>
cette opinion est bien contraire à celle des modernes et reconnue fausse d'après l'expérience; car on a trouvé que la terre inconnue des anciens est évidemment un autre monde en comparaison de la terre qu'ils connaissaient, et de beaucoup plus grande que notre Europe, que l'Afrique et que l'Asie. Puis, il donne là-dessus des preuves mathématiques auxquelles Fernand Carli fait allusion, concluant avec son capitaine : Ergo mundus novus. La navigation de Verazzano, après celle de Magellan, ne permettait plus de douter que l'Amérique ne fût un continent, et un continent immense, dont le pilote Florentin mesurait lui-même la grandeur.
Verazzano, en terminant sa lettre, ajoutait: « Dans ce parcours de l'espace de plus de 92 degrés qu'on a fait par ordre de Votre Majesté, à partir du susdit méridien vers l'occident, nous avons trouvé depuis la première terre 34 degrés, en naviguant 3oo lieues entre l'orient et le septentrion et 400 lieues presque à l'orient, le long de la côte. Nous sommes parvenus jusqu'à 5o degrés en quittant la terre reconnue depuis longtemps par les Portugais, qui passèrent plus loin au nord et arrivèrent jusqu'au cercle arctique, et laissèrent le reste inconnu. — En additionnant la latitude septentrionale et la latitude méridionale, c'est-à-dire les 54 degrés et les 66, nous avons 120 degrés, et c'est la même largeur que celle de l'Afrique et celle de l'Europe jointes ensemble. — En effet, si nous additionnons la latitude de l'extrémité de l'Europe, c'est-à-dire les confins de la Norvège, qui sont situésàyi degrés, avec la latitude de l'extrémité de l'Afrique, c'est-à-dire le cap de Bonne-
Espérance, à 35 degrés, on aura seulement 106, et si l'espace de terre qui domine est égal en partie à la côte, il n'y a pas de doute que ce continent n'ait une étendue plus grande que celui de l'Asie. De cette manière, nous trouvons la partie terrestre du globe beaucoup plus grande que les anciens ne l'ont pensé, contrairement à l'avis des mathématiciens qui la trouvaient trop petite en proportion de l'eau. — Mais l'expérience nous a montré le contraire. L'espace que nous estimions occupé par l'eau (comme j'espère l'expliquer et le démontrer à Votre Majesté, en sa présence et avec des arguments plus étendus) contient cette nouvelle terre dont nous avons parlé ci-dessus. — Et comme elle arrive à l'Asie et à l'Afrique, ainsi que nous le savons avec certitude, elle pourrait aussi se joindre à l'Europe par la Norvège et la Russie. — Mais ceci serait faux, d'après les anciens, qui disent qu'on a navigué dans presque toutes les parties septentrionales, en partant du cap des Cimbres vers l'orient et en faisant le tour du côté de la mer Caspienne, et ils affirment
Cette terre serait donc seulement renfermée entre deux mers, situées du côté de l'orient et du côté de l'occident, parce qu'au delà des 54° au sud de la terre équinoxiale,.la terre se prolonge vers l'orient par un long espace; et vers le nord, en dépassant 66° degrés, la côte continue en retournant vers l'orient, et elle arrive jusqu'à 700.
<c J'espère, avec l'aide de Votre Majesté, que sous peu de temps nous aurons une certitude plus corn-
plète de cela , et je prie le Dieu tout-puissant qu'il fasse prospérer Votre Majesté et lui accorde une renommée impérissable à cette fin que nous menions à terme ce travail cosmographique et que la parole sainte de l'Évangile soit accomplie. »
Ce passage, que je dois à l'obligeance des savants italiens, méritait, selon moi, de n'être pas négligé, car il donne une idée des théories cosmographiques du temps, et montre qu'à mesure que l'on s'avançait dans la science les problèmes succédaient à ceux que l'on avait déjà résolus.
C'est un peu, c'est grandement de même dans l'étude de notre histoire.
D'après ce que l'on vient de lire, Jean Verazzano avait exprimé le vœu d'arracher à la nature quelque nouveau secret.
Mais après son voyage de i 524, sa vie devient, elle aussi, un mystère a éclaircir.
Ramusio dit que le pilote fit une autre navigation au service de France en i525, et que dans cette entreprise, comme il voulait aborder avec d'autres compagnons sur une terre inconnue, il fut, ainsi qu'eux, saisi par les sauvages, rôti et mangé devant les équipages restés à bord.
Dans YEnsayo chronologico para la historia de la Florida,
2l6 LE CHEMIN DE LA CHINE
don Gonzalès de Barcia écrit que Verazzano, pris en 1524 par les Espagnols près des Canaries, fut pendu par eux comme pirate.
Enfin l'auteur d'un mémoire sur Cabot, que M. Bancroft qualifie d'admirable et que M. Humboldt juge composé avec beaucoup de critique, M. Biddle avance cette conjecture, que Verazzano fit en 1527 un voyage à la recherche du passage du nord-ouest, au service de Henri VIII, et il s'étonne qu'on ait pu prêter des projets de navigation et de découverte à la France dans un temps où elle devait être épuisée, après la bataille de Pavie.
Voilà, comme on le voit, bien des versions entre lesquelles il faut choisir. Cependant ce n'est pas tout : Tiraboschi, d'après une lettre d'Annibal Caro, pense que Verazzano, plus de douze ans après l'époque assignée à sa mort par certains écrivains, vivait à la table de monseigneur Gaddi, à Rome. Caro raconte un voyage qu'il a fait, et, s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre des familiers de Gaddi : « Et vous, Verazzano, dit-il, en votre qualité de chercheur de mondes et des merveilles qui s'y trouvent, je ne puis assez louer votre carte, car nous n'avons passé devant aucune terre qui n'ait été découverte par vous ou par votre frère. »
A mon sens, cette lettre n'empêcherait pas la tradition sur la triste fin de Jean Verazzano d'être bien fondée, car si elle peut témoigner que le frère de l'illustre marin avait voyagé avec lui, nous savons aussi d'ailleurs que ce frère, nommé Hierosme Verazzano, s'était occupé d'études cosmographiques, et nous connaissons de lui un planisphère qui est parmi les
cartes de la congrégation de la Propagande, marqué à la date de 1529, et portant à sa partie inférieure ces mots : « Hieronymus de Verazzano faciebat. » Puis sous les mots : « Nova Gallia sive Yucatanet, » cette phrase : « Verazzana, sive Nova Gallia, quale discopri 5 anni fa, Giovanni da Verazzano, Fiorentino, per ordine e commendamento del re cristianissimo di Francia. »
Je n'ai pas autrement le moyen de résoudre ces problèmes. Je ferai seulement observer que si M. Biddle avait connu le nombre des vaisseaux français dont François Ier pouvait disposer en 1527, époque à laquelle Barros montre plusieurs de nos navires marchands dans l'Inde, il n'aurait pas avancé que la France n'était pas en état de faire une nouvelle entreprise. N'y avait-il pas d'ailleurs des hommes tels que l'amiral Chabot, que Jean Ango, vicomte de Dieppe, et que Preudhomme, général des finances de Normandie, pour faire des contrats semblables à celui dont nous avons parlé au commencement de cette étude ? — Aussi je pense que ceux qui voudront décider la question du sort ultérieur de Verazzano devront tenir compte de ce document, dans lequel Jean deVaresan semble être le nom altéré de Verazzano. Ce document ne peut être antérieur à i52Ô, époque à laquelle Chabot, négociateur de la délivrance du roi, prisonnier de Charles- Quint, fut récompensé de ses services par la charge d'amiral et le gouvernement de Bourgogne. Peut-être ai-je donné là le contrat de la dernière entreprise de Verazzano, et alors M. Biddle eût eu deux fois tort d'avancer que ce navigateur était mort au service de l'Angleterre.
2l8 LE CHEMIN DE LA CHINE
Quoi qu'il en soit, j'ajouterai, toujours en vue de répondre à l'accusation dirigée par Barrow contre nous, que le projet de la recherche d'un passage à la Chine par le nord-ouest n'était pas indifférent à la petite cour d'Ango. Par conséquent, Verazzano aurait bien pu faire, en société de l'armateur Dieppois, cette nouvelle entreprise, dont le succès intéressait encore après lui Jean Parmentier. « Et ainsy qu'il me dist plusieurs fois, » écrit Pierre Grignon, « il estoit bien délibéré, luy retourné en France, de aller chercher s'il y a ouverture au nort et découvrir par là jusqu'au su. »
Mais Jean Ango pouvait trouver aussi plus fructueuse la route du cap Bonne-Espérance. — D'ailleurs, si l'on avait trouvé l'Asie par l'ouest, n'y avaitil pas encore à en chercher la fin par l'est? Or c'était ce que projetait Jean Parmentier dans ce voyage de 1 529 où il ne fit qu'aborder à Ticoo, mais dont le but plus éloigné nous est indiqué par les vers qui suivent :
En traversant la grand mer d'Occident Plaine d'esprit, ou gist maint accident Par ventz soufflans, sans mesure et repos, Delibéray pénétrer l'Orient,
Passer Midy, mais que inconvénient Ne peust troubler mon désireux propos ; Le cueur bien sain en ma nef, bien dispos, L'esprit ouvert sur si pesant affaire, Vins a penser quelle œuvre vouloys faire.
Je suis pensant pour quelle fantasie Je quitte Europpe et tant je fantasie, Que veulx lustrer toute Affricque la nove, Encores plus je ne me rassasie Si je ne passe entre les fins d'Asie A celle fin que quelque œuvre je innove. Mon cerveau boust, mon esprit se rénove, Car pour repos il prent solicitude.
Mais dont me vient telle affreuse estude ?
Veulx je conclure avecque Juvénal En soustenant, soubz ung propos final, Que aux Indes voys pour fuir povreté ? Cest arguement est faulx et anormal :
Faulte d'argent ne me peut faire malr Point ne la crains, car j'ay plus povre esté. Sur quel propos suis je donc arresté, Quant j'ai conceu voyaige si pesant ?
Ainsi j'estois à part moy devisant.
Alors raison contenta mon esprit, Disant : «Ainsi que ce vouloir t'esprit De te donner tant curieuse peine, Cela tu feiz affin qu'honneur te prît Comme François qui premier entreprit De parvenir à terre si îoingtaine, Et pour donner conclusion certaine, Tu l'entrepris à la gloire du roy, Pour faire honneur au pays et à toy. »
Jean Parmentier voulait innover aussi, lui, du côté de l'est.
La mort de Jean et celle de Raoul, qui succombèrent dans ce voyage, à peu de jours de distance l'un de l'autre, ne leur permit pas d'accomplir ce dessein ; néanmoins il reste à cette navigation une gloire qu'on a eu tort de ne pas remarquer. — Tous ceux qui ont raconté nos navigations n'ont exposé que le fait brut, sans en chercher le caractère. — Mais nous, ne négligeons pas de .rappeler l'éloquente protestation à laquelle cette entreprise de 1529 donna lieu, c'est l'antre aspect de la navigation aux Indes sous François Ier : — l'un, purement scientifique, appartient à l'histoire des progrès de la géographie ; l'autre, essentiellement politique , se rattache au développement des libertés du monde et, par elles, à l'histoire du Droit des Gens.
« Bien, écrit Pierre Crignon, que les Portugais soient le peuple le plus petit de tout le globe, celuici ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut qu'ils aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre, pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers et la terre et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer. Certainement, s'il était en leur pouvoir de fermer les mers depuis le cap Finistère jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait. Cependant les Portugais n'ont pas plus le droit d'empêcher les commerçants Français d'aborder aux terres que les premiers se sont arrogées, dans lesquelles ils
n'ont fait aucun bien, et où ils ne sont ni aimés ni obéis, que nous n'aurions le droit de les empêcher de passer en Ecosse, dans le Danemark et en Norvège, en admettant que nous y eussions abordé les premiers. »
Crignon ne faisait que dire en i535, avec plus d'éloquence, ce qu'avait soutenu Bertrand d'Ornesan, baron de Saint- Blancard, amiral de Provence, contre les Portugais eux-mêmes, en 1 53 1 .
« Etiam ponitur in facto probabili quod dictus serenissimus rex Portugalliae nullam majorem habet in dictis insulis quam habeat Rex Christianissimus. — Imô enitn mare siî commune, et insulae praefatae omnibus ad eas accedentibus apertè permissum, nedum Gallis sed omnibus aliis nationibus eas frequenîare et cum accolis commerîium habere. »
Il est glorieux pour la France de pouvoir rappeler de telles lignes avant la publication du Mare Liberum de Grotius. — Si nous ne pouvons démontrer d'une manière précise notre présence dans les deux Indes avant les Espagnols et avant les Portugais, nous pouvons au moins prouver par là notre protestation en faveur de la liberté des mers avant les Hollandais, qui se font un titre d'honneur de l'avoir revendiquée les premiers.
Or cette protestation, dont le souvenir manque au savant livre de M. Ortolan sur le droit international, nous ne l'avions pas écrite seulement sur le papier, devant nos tribunaux maritimes , elle était sur la pierre, dans une église, devant le tombeau d'Ango. Telle est en effet la dernière signification de la représentation des hommes du Sénégal, du Brésil et des
Indes orientales qui décore le trésor de l'église de Saint-Jacques de Dieppe. — En les regardant, il semble entendre encore cette fière parole de Grignon contre les Portugais : « Il est fort heureux pour ce peuple que le roi François Ier use à leur égard de tant de bonté et de courtoisie, car s'il voulait lâcher tant soit peu la bride aux négociants Français, en moins de quatre ou cinq ans ceux-ci lui auraient conquis l'amitié et assuré l'obéissance des peuples des nouvelles terres, et cela sans employer d'autres armes que la persuasion et les bons procédés. »