‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du 14e au 16e siècle, d'après les documents inédits tirés de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'ItalieChapitre 5 sur 10 · ET LES · texte numérisé non relu

ET LES

Xenomanès, le grand voyageur et

traverseur des voyes périlleuses ,

pour certaines et bonnes causes, avoit à Gargantua laissé et signé en sa grande et universelle Hydrographie la route qu'ils tiendraient

Pantagruel, liv. iv, chap. i.

'y a-t-il pas quelque chose de triste à voir que des divers titres exposés dans les études précédentes, les uns, devenus éclatants pour nous, soient demeurés si longtemps dans l'ombre, tandis que les autres, restés encore vagues, ne nous permettent de rien assurer? Cela ne fait-il pas naturellement supposer que bien d'autres encore ont pu disparaître, sans laisser le moyen d'apprécier ni certaines existences vouées à la grandeur du pays, ni leur part dans le mouvement général de leur époque? Aussi, dans ce naufrage du passé, faut-il se féliciter lorsque, parmi les débris qui surnagent, quelque épave examinée avec soin nous laisse le moyen de deviner et de recomposer à peu près la vie de ceux à qui elle se rapporte, ou au moins de retrouver certaines idées qui l'animaient.

Telle est à mes yeux la raison qui donne un prix considérable à un manuscrit laissé par Jean Alfonse, grand marin du XVIe siècle, manuscrit dont la grosseur sans doute autant que l'écriture a fait redouter la lecture aux érudits et la publication aux libraires.

Il est vrai que Jean de Marnef, un de ces derniers, libraire à Poitiers, a pu trouver plus léger un méchant in- 12 publié par lui en 1 55g sous le titre des Voyages avantureux du. capitaine Jan Al/once, Sainctongeois. Mais qu'est-ce que la science, qu'est-ce que la réputation du marin , qu'est-ce que l'histoire ont gagné à cette publication? A part une seule indication, qui est celle du lieu de naissance de Jean Alfonse « au pays de Sainctonge, près de la ville de Cognac (i), » il eût mieux valu peut-être pour lui que ce livre ne parût pas, car ceux qui l'ont parcouru en ont tourné le titre contre le malheureux pilote. Ainsi, Marc Lescarbot, un des compagnons de Pierre Dugua, sieur de Mons, le premier pionnier de l'Acadie, écrivait que si les voyages de Jean Alfonse avaient pu être aventureux pour quelqu'un, ce n'avait certes pas été pour le marin.

Dafls ce jugement peu favorable à la mémoire de ce dernier, Marc Lescarbot, bien qu'il fût coupable de quelques gaillardises avec les Muses, comme disait Samuel de Champlain, ne tenait évidemment aucun compte de deux sonnets écrits après la mort de Jean Alfonse, qui dut avoir lieu entre 1547, époque à laquelle fut accordé le permis d'imprimer, et 1 55g, date de la fin de l'impression.

Le premier de ces sonnets, adressé à l'ombre de Melin de Saint-Gelays, pour remercier le poëte d'avoir sauvé le marin de l'oubli , ne remplit guère assurément les conditions exigées par Boileau pour

(l) Pays ici est l'équivalent de bourg, d'après le mot latin pagus. Saintonge est du canton de Segonzac.

valoir un long poëme. Mais l'avocat de Vervins eût pu écouter plus favorablement, ce me semble, celui de Melin de Saint-Gelays en l'honneur d'Alfonse, et que voici :

Alfonce ayant suivy plus de vingt et vingt ans Par mille et mille mers l'un et l'autre Neptune, Et souvent défié l'une et l'autre fortune, Mesmes dedans les fons des goufres aboyans, Ore il tourne la voile, à la faveur des vans, En une heureuse route à nul autre commune, Et le jour désiré il veoit dessus sa hune Luire avec tous ses rais et les flots s'abaissans. Les flots sont les malins, qui mesme après sa mort Le vouldroient assaillir jusque dedans le port : L'ancre, c'est son scavoir qui double leur résiste : Mais le mas, eslevé en signe de son nom, Eslevera tousjours dans le ciel son renom Tant qu'il aura l'honneur que plus grand il mérite.

Le marin était digne , en effet , des éloges que lui adressait l'ami de Marot et de Rabelais. Mais Saint- Gelays n'avait pas su les justifier par le résumé de l'ouvrage qui lui avait été confié par Jean de Marnef pour <c ravier le marin et le rendre immortel » , ouvrage fait par celui-ci « à la requeste de Vincent Aymard, marchand de Piedmont, escrivant pour luy, Maugis Vumenot, marchand de Honfleur ».

Heureusement pour la réputation du pilote, audessus du patronage des deux poètes, il est resté celui du manuscrit dont j'ai parlé, et dans lequel, à travers l'aridité des détails, vous pourrez, si vous le voulez, ressaisir quelque chose de l'homme, de la

marine et de la science de son temps. Aussi vais-je vous en entretenir.

Ce manuscrit n'a pas de titre, son premier feuillet manquant, mais nous pouvons le remplacer sans doute par les lignes suivantes, que nous lisons à la fin de cette œuvre composée « pour faire service au Roy » :

a Cosmographie avec espère et régime du soleil et du Nord, en nostre langue françoise, en laquelle amplement est traicté comment et par quel moyen les mariniers se peuvent et doibvent gouverner, conduire en l'art marine, et icy est comprinse la cosmographie par droicte haulteur, par laquelle les pillottes sçauront et pourront descouvrir les terres et pays couverts, lesquelzpar vostre majesté, sire, seront commandez descouvnr, selon le dire de plusieurs auteurs autentiques, comme les deux Tholémées, l'istoire Batriane, Aristote, Pline, Strabo, Joseph et Salomon, la Bible, la générale histoire et plusieurs aultres et nostre expérience venue en nostre tems. »

D'après les indications qui accompagnent ce titre même, un pilote et capitaine de Honfleur, nommé Paullin Secalar, avait pris part à la composition de cette œuvre commencée en 1 544 et achevée en 1545, le 24 novembre. Les deux marins demeuraient alors à la Rochelle, en la rue de Saint Jehan-des Pretz, devant l'église de Saint-Jehan-du-Perrot. Cette rue, qui est voisine du port et à quelque distance de la tour delà Lanterne, laissait sans doute apercevoirde leurs fenêtres aux deux capitaines la mer et les vaisseaux. L'église de Saint-Jehan-du-Perrot, en face de laquelle ils habitaient, devait être l'église des marins, même

longtemps après eux, car j'y ai encore vu en 1857 une foule d'ex-voto, sur lesquels le respectable curé, M. l'abbé Guilbaud, voulut bien alors me donner quelques explications.

J'ignore la part que le capitaine de Honfleur a pu avoir dans l'œuvre de Jean Alfonse» Peut-être n'a-t-il fait que rassembler en un corps ce que les livres contenaient, pour les ajouter aux notes de ce dernier. Quoi qu'il en soit, la part du capitaine normand est évidemment subordonnée à celle du marin de Sainctonge, à qui seul il me paraît qu'il faut attribuer les témoignages exprimés par ces mots : « Je ay veu, je ay esté, » témoignages qui nous permettent de reconstituer en partie ses navigations, ses actes comme sa pensée, ainsi que la science et le progrès de son temps. Ces témoignages et des modifications constantes, des amplifications et des notes évidemment personnelles, font voir également que, si Jean Alfonse a eu en écrivant un premier modèle dans la Sùma de geografia du bachelier don Martin Fernandez de Enciso, imprimée en 1 5 19 à Séville, pour l'instruction de l'empereur Charles -Quint, son œuvre toutefois n'est pas une copie du livre de l'auteur espagnol. Si celui-ci, homme distingué, compagnon d'Hojeda dans ses découvertes, juge et capitaine des premiers établissemensdu Darien, a pu inspirer un homme d'action, découvreur comme lui, l'on ne saurait oublier qu'il y a vingt-cinq ans d'intervalle entre eux deux, vingtcinq ans dans un siècle d'entreprises, où la science marchait vite. Il est facile de constater d'ailleurs que Jean Alfonse ajoute sa propre expérience à celle d'Enciso. On peut remarquer aussi qu'il écrit quatre

ans avant la Cosmographie d'Alonzo de Santa-Cruz, cosmographe de Char les -Quint, et deux ans avant l'impression à Coïmbre, en 1546, du traité latin de Pedro Nunez De Arte aique raiione navigandi, qui donna lieu, en 1549, aux trois livres de Diego sur le même sujet.

C'est donc dans ce manuscrit, un des premiers écrits de cette nature en Europe, qu'en même temps que je tâcherai de retrouver quelques souvenirs de la vie de Jean Alfonse , je me propose de rechercher le degré auquel la France, en 1 545, était arrivée dans la connaissance du monde , les théories qu'elle formait sur ses parties encore ignorées, et les moyens que lui donnait, pour parvenir à une plus grande connaissance du globe, la marine enrichie de nouveaux instruments et de nouveaux procédés scientifiques.

On ne trouvera vraisemblablement pas inutile qu'après les études, dans lesquelles j'ai présenté successivement les idées françaises sur certains points, depuis Charles V jusqu'à François Ier, j'examine dans leur ensemble, avec un des principaux pilotes de ce dernier prince, un siècle après les premières entreprises sur l'Océan , les questions de la mer et la science cosmographique sous ses divers aspects. En effet, les connaissances dont cette hydrographie peut

nous donner une idée ont pour objet le monde, les sciences naturelles et celles qui ont rapport à la marine. Or, supérieures à celles des deux siècles passés, inférieures à celles des temps qui vont suivre, elles nous donnent par cela même une notion parfaite de ce temps de transition, où la révolution maritime ne fait que de commencer, mais où elle est loin d'être achevée, et dans lequel bien des questions sont posées, que les siècles suivants pourront seuls résoudre.

Les hommes de cette époque, par une conséquence de leur position sur la frontière qui sépare les deux âges, étaient condamnés à subir en eux-mêmes une lutte d'influences diverses d'où la vérité ne pouvait se dégager qu'en partie. Momentanément, l'esprit de l'antiquité, réveillé par l'imprimerie, l'esprit féodal, imposé par la coutume, les idées religieuses, dans lesquelles la superstition se confondait souvent avec la foi , tous ces éléments du passé se heurtant contre l'expérience récente, le désir de savoir et les aspirations vers un état meilleur, devaient produire alors une étrange confusion même dans les têtes les mieux organisées, qui se ressentaient forcément de ce combat du présent et de l'avenir.

En ce qui concerne les notions cosmographiques, les navigations des Italiens, des Normands, des Portugais, des Espagnols, avaient dissipé les ténèbres qui jadis couvraient les abords de l'Océan, et plaçaient tant de chimères dans les Açores et les autres îles environnantes, lorsqu'au commencement du XIe siècle, les Maghrourim ou voyageurs partis de Lisbonne y tentaient une première excursion, sans par-

1er du navire qu'envoyait un roi de France à l'île nommée par Edrisi l'île des Oiseaux (i).

On était loin également du sentiment d'Esdras, qui disait que six parties de la terre étaient habitées et que la septième seulement était couverte par l'eau, opinion approuvée par le cardinal d'Ailly, et de laquelle Colomb avait tiré tant de secours. Mais la science, qui devait aussi par ses sondages déterminer la profondeur moyenne de la mer à trois mille cinq cents mètres, la science ne pouvait dire encore que la

(i) Après les îles de Sara, de Hasran, de Ghous, de Mostachim, Édrisi parle des îles de Calsan, dont les habitants étaient de forme humaine, mais portaient des têtes d'animaux ; puis de l'île de Chesam , ou île des deux frères magiciens , dans laquelle avaient abordé les Maghrourin. ce Dans cette mer, dit-il ensuite, il existe également une île d'une vaste étendue et couverte d'épaisses ténèbres. On l'appelle l'île des Moutons, parce qu'il y en a beaucoup en effet ; mais la chair de ces animaux est amère à tel point qu'il n'est pas possible d'en manger, s'il faut ajouter foi au récit des Maghrourin. — Près de l'île que nous venons de nommer se trouve celle de Raca, qui est l'île des Oiseaux. On dit qu'il s'y trouve une espèce d'oiseaux semblables à des aigles, rouges et armés de griffes. Ils se nourrissent de coquillages et de poissons, et ne s'éloignent jamais de ces parages. On dit aussi que l'île de Raca produit une espèce de fruits semblables aux figues de la grosse espèce, et dont on se sert comme d'un antidote contre les poisons. — L'auteur du Livre des Merveilles rapporte qu'un roi de France, informé de ce fait, envoya sur les lieux un navire pour obtenir le fruit et les oiseaux en question. Mais le vaisseau se perdit, et depuis on n'en entendit plus parler.» — Page 201.

(ËDRISI, traduction de M. Jaubert.)

superficie de la terre ferme, qui occupe 38 millions de mètres carrés, est à celle de l'élément liquide dans le rapport de i à 2 4/5, ou, comme Rigaud devait l'établir, dans les proportions de 100 à 270; car on ne connaissait alors ni toutes les masses continentales ni toutes les îles qui, réunies, peuvent égaler la vingttroisième partie des continents.

Il y avait donc toujours place pour bien des conjectures, comme aussi l'on était encore trop près du Moyen âge pour repousser toutes ses fables. Or, aux idées fausses de ce temps devaient s'ajouter les erreurs qui résultaient de la vérité incomplète, et les conjectures qu'elles menaient à faire pour concilier celle-ci avec l'état des connaissances acquises.

Je ne répéterai pas une fois de plus, comment jusqu'à Balboa l'Amérique avait été prise pour l'Asie et désignée en conséquence sous le nom d'Indes méridionales; mais il est intéressant de rappeler que Colomb , après ses premières navigations , ne trouva plus le monde sphérique, comme on l'écrivait, et que , contrairement aux découvertes futures qui devaient reconnaître l'aplatissement de la terre vers les pôles, il lui supposa la forme « d'une poire ronde, excepté dans l'endroit où est placée la queue, qui est le point le plus élevé, » dans la pensée « qu'en allant à l'ouest les navires s'élevaient doucement vers le

( 1 ) « Cela me confirma que le monde n'est pas sphérique, mais qu'il y a cette différence que j'ai indiquée, laquelle se trouve dans cet hémisphère, dont l'extrémité est sous la ligne équinoxiale. — Ce. qui vient beaucoup à l'appui de ceci, c'est que, lorsque Notre-Seigneur fit le soleil, ce fut sur le premier point de l'Orient où la première

ciel (i). » On a vu encore l'imagination des savants se donner carrière dans les théories d'un monde arctique et d'un continent austral.

Le même mélange d'erreur et de vérité doit se reproduire dans l'Hydrographie de Jean Alfonse : c'est à mes yeux ce qui en fait l'importance ; aussi insisterai-je par cela même sur ce caractère de cet écrit. En effet, dans l'état de choses que je viens d'exposer, l'auteur de ï Hydrographie se raillera d'une partie des erreurs anciennes ; mais de l'autre partie dont il ne s'est pas encore dégagé, il lui arrivera de se servir pour défendre la conquête des vérités nouvelles et pressentir ce qu'il ne peut voir.

Ainsi, à travers des faits du plus haut intérêt qui révèlent la part prise par lui dans l'exploration du monde, on retrouve très-souvent dans son œuvre l'homme du moyen âge avec toutes ses superstitions et ses chimères, surtout quand il s'agit de l'intérieur des terres.

Si, par exemple, il nous décrit l'Angleterre, dont il présente les habitants «comme bien dispostz, grands hommes, fort superbes et ne croyant pas qu'il y ait

clarté apparut, là où est l'extrémité de la hauteur de ce monde. Et quoique Aristote ait pensé que le pôle antarctique ou la terre qui est au-dessous était la plus haute partie du monde et la plus voisine du ciel, d'autres savants l'ont combattu en disant que c'est celle qui est. sous le pôle arctique. — Il paraît, d'après cela, qu'ils entendaient qu'une partie de ce monde devait être plus près du ciel que l'autre, et ils ne pensèrent pas qu'elle se trouvait sous la ligne équinoxiale par la forme dont j'ai parlé, et cela n'est pas étonnant, puisqu'on n'avait sur cet hémisphère que des notions très-légères. » (Christophe Colomb> 3e voyage.)

aultres meilleurs que eulx», nul ne peut mieux dire assurément. Mais il nous rappellera que d'Angleterre était Merlin le grand devineur; — il nous dira «qu'en . ceste terre y a une manière d'arbres que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en poisson, et si elle tombe sur la terre se convertist en oyseau ». Voilà l'hommedu moyen âge. Nous trouverons en Ecosse ce même homme en face d'une autre merveille que des écrivains placent en I rlande , dans une des îles du lac de Derg, le trou de Saint-Patiïs, «que l'on dit estre un purgatoire.» Quoiqu'on en ait beaucoup parlé et qu'il y ait même des poèmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on descend dans ce trou, car, « ainsi que dient aulcuns, c'est secret de Dieu dont il ne se fault trop enquérir». Il doute pour lui, on le sent, mais il n'ose pas encore ne plus croire. — Il est sous la pression des idées de son temps, et il croira aussi bien à des merveilles telles qu'en débitait Giraud Rarry, grand doyen du Saint-Asaph sous Henri II d'Angleterre. Il les répétera avec une naïveté qui ne manque pas de charme, parce qu'on y sent l'enfance de l'esprit européen, et que l'on se figure alors nos pères écoutant comme nos enfants aujourd'hui pourraient le faire, les yeux tout grands ouverts, parler de cet oiseau qui, « quand il veut mourir, s'en va en Arabie sur certains arbres aromatiques, et icy débat tant ses ailes qu'il fait brûler ledit arbre et icel allumé se jette dedans et se brûle luy mesme, et de la cendre restant de son corps s'engendre ungveret en certains jours se convertist en ce mesme oyseau Phénix, et quand il est formé il retourne à ladite montagne Labane, et icy vit continuellement cent ans, et se re-

nouvelle de cent ans en cent ans, et il n'y en a que ung au monde. »

C'est déjà beaucoup, diront les incrédules, mais nos pères ne pensaient pas que ce fût trop. Ils enviaient le bonheur de Pline, qui l'avait rencontré. 11 pouvait bien se faire, il est vrai, que ce fût tout simplement un faisan doré de la Colchide; mais pourquoi nos pères n'auraient-ils pas ajouté foi aux paroles du grand naturaliste romain, puisque cet oiseau devait servir à saint Clément pour prouver le miracle de la résurrection, et que Dante savait que cet oiseau se nourrissait d'encens et d'amomum ? Etait-ce après tout une merveille, quand les hommes pouvaient alors se dispenser des médecins en opérant leur rajeunissement non-seulement dans la fontaine de Jouvence, dont, en i5i2, Ponce de Léon cherchait les vertus aux îles Lucayes, mais aussi dans la source de Rascose, que vante Jean Alfonse ?

Notre pilote connaissait encore d'autres merveilles par ouï dire. C'était d'abord l'agate, qui avait la vertu de tempérer la chaleur et la soif, raison pour laquelle, dit il, les aigles en portaient à leur nid, afin que leurs petits n'étouffassent pas de chaleur. — Puis il discourt des pommes de paradis en Babylone, «dans lesquelles quand on les sépare en chacune partie apparoît la figure de Crucifix. » 11 nous entretient encore des raisons qui amenèrent la pluie au monde, car « avant qu'Adam peschât, de quatre rivières s'arrosoit toute la terre», ce que prouve le Nil. Jean Alfonse était sûr d'être également écouté quand il parlait des hommes qui sont au delà de l'équinoxial , « à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de teste j

DEPANTAGRUEL. 2}7

d'autres qui ont le visaige d'un chien et la teste d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres, et aultres qui n'ont que ung œil au front, et d'autres qui ne parlent point et courent aultant que lévriers, et ceulx ci ne mangent que collœuvres et leizars». Jean Alfonse ne tarit pas en merveilleux. C'est ainsi qu'il me donnerait presque le désir de rencontrer un animal qui n'inspire que du dégoût. Suivant lui, « l'hyène est de deux natures , en sorte que une année elle est mâle et l'autre elle est femelle, et a ceste condition que, quant elle veut parler comme ung homme, ou comme ung chien, ou comme une autre beste, elle le fait; et quant l'homme approuche, dit Jean Alfonse, pensant que soit ung aultre, ou le chien, ou une aultre beste , pensant que cest sa nature , elle est si fine et si legier qu'elle les prent et les tue et mange, pour ce qu'elle voudroit quil n'y eût aultre ulle nature que la sienne, et sont plusieurs bestesde mesme sorte et non une seule ». Cela est fâcheux, et il vaudrait mieux qu'il n'y eût qu'une hyène et plusieurs phénix, car elle « a une vertu que si son umbre touche à quelques des choses susdites, elle faict de telle sorte qu'elles ne peuvent plus se remuer, ny se peuvent défendre. » Il est vrai qu'elle a des yeux si ardents qu'ils semblent de plusieurs couleurs, « et au dedans de ces yeux y a en lieu d'une prunelle une pierre, laquelle est appelée hyène, laquelle a telle vertu que si quelqu'un la met dessoubz sa langue, il dira toutes les choses passées et advenir, et de ceste icy usent les negromans et magiciens, et la désirent moult et en font grand gard quand ils la peuvent avoir ». — Tout cela est admirable, n'est-ce pas?

Mais vous pouvez avoir mieux. Lisez ce que Jean Alfonse rapporte du crocodile des Indes , car du caïman d'Amérique il n'a vu que ce que nous connaissons: «Tournant à la rivière de Cochyn, écrit-il, je ditz que en la rivière de Cochin y a coquodriiles. Le coquodrille est ung poisson, lequel a forme d'homme humain, et de jour se tient en l'eaue, et la nuict aulcunes fois descend en terre et allument feu avec quelque manière de boys qu'il y a en icelle pays, et selon que l'on peut entendre rôtissent leur poisson qu'ils pèchent. » — Sans doute la crédulité est grande de ceux qui croient à de telles imaginations ; mais, si vous voulez avoir le mot de cette crédulité, il vous suffit d'entendre Jean Alfonse , après de bien grands esprits qui l'ont précédé, vous dire : « Cecy a esté veu par beaucoup de gens, et de cecy nul ne se doibt esmerveiller, car tout ainsi que Dieu a créé beaucoup de choses en la terre, aultant en a créé en la mer et davantage. » — Si vous insistez, il vous répétera ce qu'on lui a dit à propos du trou de Saint-Patris : « que c'est secret de Dieu dont il ne se fault pas trop enquérir. »

Toutes ces rêveries portent l'empreinte du temps qui vient de s'écouler. — La science, fille de l'expérience, ne fait que de naître, et vous vous en apercevrez en maints endroits de ce manuscrit. Mais il est bon de le constater, à cause même des progrès qui vont se produire. L'ouvrage de Jean Alfonse est un élément précieux de comparaison avec eux.

Le premier point où nous remarquons les modifications apportées à l'état de choses dans lequel vivait Alfonse nous apparaît en tête même de son Hydrographie. Lorsque nous voyons au commencement de cette Hydrographie un calendrier, nous songeons à la réforme prochaine appelée déjà par d'Ailly, réforme que voulait faire Léon X en i5i5, et qu'accomplit Grégoire XIII; nous nous rappelons qu'en i582 un bref établit que le mois d'octobre de cette année n'aurait que vingt et un jours, que l'année 1600 serait bissextile, et qu'ensuite l'année qui terminé chaque siècle ne le serait que de quatre en quatre siècles.

De même, lorsqu'à propos des connaissances élémentaires d'astronomie nécessaires au marin, Jean Alfonse, suivant le système de Ptolémée, nous parle du soleil tournant autour de la terre immobile, on ne peut s'empêcher de penser que la forme sphérique de celle-ci deviendra pour la science une preuve de sa rotation, et l'esprit rend hommage à la mémoire de Copernic, qui vient de mourir un an avant la composition de &cette Hydrographie, et quelques jours seulement après la publication de son fameux traité De Revolutionibus orbium cœlestium.

Jean Alfonse, comme les marins d'alors et même le plus grand nombre des savants, n'a pas d'autre

système que celui qu'expose Jean Parmentier dans les vers suivants, où il parle de la Terre :

Contemplons que Iuy supresme autheur

La colloqua, ainsi que créateur,

Au centre vray du monde pour son lieu,

L'air tout entour, ie ciel et sa haulteur,

Et nonobstant la masse et pesanteur

A rien ne tient fors que à la main de Dieu.

La main de Dieu en sa vertu discrète

La tient en l'air par façon tant secrète,

Que homme n'entend ceste vertu profunde.

La main de Dieu qui toutes choses traicte,

La tient, soustient, entretient et arreste

Droict au milieu, et vray centre du monde,

Et tout autour de ceste terre ronde

On voit tourner maint corps lumineux, munde,

Le cler soleil, estoilles et planettes

Le firmament, les nues, l'air et l'onde

Dont elle prent fertilité fècunde

Pour sustenter les hommes et les bestes.

Il y a loin de ce système à celui par lequel Copernic place le soleil « comme sur un trône royal au milieu de la nature, gouvernant toute la famille des astres dans leurs évolutions circulaires ».

Ainsi, avec le XVIe siècle, avant l'œuvre d'Alfonse, s'étaient ouverts à la contemplation, dans le ciel comme sur la terre, des horizons nouveaux dont l'Europe devait attendre la révélation avec une curiosité fiévreuse. — Les yeux de tous les hommes intelligents étaient alors dirigés sur l'Océan. Plus on

en était près, plus on était satisfait ; c'était pourquoi Pierre Martyr d'Anghiera voulait rester en Espagne, afin d'être à la source des nouvelles, et, quand il les mandait à ses amis, entre autres au pape Léon X, celui-ci veillait fort avant dans la nuit pour les lire à sa sœur et aux cardinaux, avec lesquels il les commentait au milieu d'émotions de tous genres.

Par la même raison , les plus touchés alors étaient ceux qui assistaient les premiers- à toutes ces nouveautés dont l'Europe se disputait les relations. — Ils regardaient tout avec la plus grande attention, les hommes, les animaux, les plantes, les constellations du ciel; ils observaient la direction des vents, celle des courants de la mer, les phénomènes magnétiques ; rien ne leur échappait, et la vie, la science, s'étendaient sous leurs interrogations.

L'homme de mer, dans ce développement du monde et de la science, sentait son rôle grandiren proportion des merveilles mêmes qui le surprenaient. S'il n'était pas encore parvenu à comprendre les harmonies de la nature au milieu des spectacles divers qui s'offraient à ses yeux, il les remarquait sans chercher davantage un sujet d'admiration dans les conceptions bizarres des âges précédents. C'était un progrès.

On trouve une expression vive de ces émotions et un signe des conditions nouvelles de l'esprit du marin dans les vers qu'inspiraient, en 1529, à Jean Parmentier, plus jeune que Jean Alfonse,

Les merveilles divines

Qui sont au ciel et aux Indes marines.

Le pilote dieppois parle ainsi des merveilles de la mer :

Voyant la mer en son inflation , Sa merveilleuse et grosse élévation , Ondes mouvantes par fluctuation, Sa profondeur, son creux et son abisme, Lors tu diras par admiration : Seigneur, qui feis telle opération, Tant ta vertu est grande et altissime !

Qui congnoistra les merveilles de mer, L'horrible son, plein de pareil amer, Des flotz esmeus et troublez sans mesure, Qui la verra par gros vents escumer, Pousser, fumer, sublimer, se abysmer, Et puis soubdain tranquille sans fracture ? Qui cognoistra son ordre et sa nature.

Mais qui dira : j'ay vu telle adventure. Sinon celluy qui navigue dessus.

Cestuy là peult bien dire par droicture : 0 merveilleuse et terrible facture Du merveilleux qui habite la sus!

Considérez la grandeur et Testente De ceste mer tant large et tant patente, Dont la moitié pourroit noyer la terre Et nonobstant sa force violente La main de Dieu forte et omnipotente La tient ensemble en arrest et en serre, Par sa puissance en lieu bourné la serre, Par sa prudence il lui donne son erre, Son mouvement et son cours ordinaire, Et quand el bruit comme horrible tonnaire Dont pouvrement maint esquipage en erre, Par sa clémence il l'appaise et fait taire.

Considérez les merveilleux troupeaux Qu'on voit singler aux travers de ces eaux, De gros poissons et d'horribles bellues Diversement et à si grandz monceaux Que engin humain jugeroit cela faulx, Si de premier telz bestes n'estoient veues ; Ils sont sans nombre et toutes sont repues. Le seul parfaict qui surmonte les nues, Sustente tout et leur donne pasture, Qu'ilz vont chercher parmy vagues esmues En sortissant de leurs profondes mues, Jouxte l'instinct de leur propre nature.

Parmi les merveilles de la mer, Jean Parmentier place le fait même de la rotondité de la terre et celui de l'existence des antipodes , niés par les Pères de l'Eglise. On peut comparer ici les vers du pilote Dieppois avec ceux du M or gante , de Pulci, que j'ai cités.

Les faictz de Dieu évidentz et apertz Se monstrent bien sur la terre dispers, Quand tout entour et dessoubz et dessus, Il y a gens en maints lieux et divers Pieds contre pieds, de costé, de travers Et toutes fois chacun pense estre sus; Aussi sont-ils — dont plusieurs sont deceus Disant : comment ne sont tombez ou cheus La teste en bas ceux-là qui sont soubz nous ? Si telz secretz ne sont par i'homme sceus, Se neantmoins le hault Dieu de la sus Entretient tout et dessus et dessoubz.

Par ce voyage et navigation Vous congnoissez en spéculation Ce que je dy par vraye certitude, Les corps du ciel en font probation

Que vous voyez par élévation.

De jour en jour en vostre latitude

Quant le froid nord, où gist vostre habitude

Vous délaissez , et mettez vostre estude

A naviguer vers la part de midy,

La part du Su vous monte en altitude

Et vostre nord descend en promptitude,

Tant qu'en la mer il est approfundy

Quand vous singiez au su d'un temps prospère Vous élevez dessus vostre hémisphère Les estoilles du bas pôle antartique Et si chascun de vous bien considère, Lors vous laissez toute estoile ou sydère Qui est auprès de vostre pôle artique, D'où vient cela? Il faut bien qu'on pratique, Que la rondeur de terre et mer applique Devant votre œil un obstacle au milieu, Qui nuist à veoir aulcune part celique Et monstre Paultreen droict ou en oblique, Ainsi la terre a rondeur en tout lieu.

Se elle a rondeur, comme il fault concéder Et que par long et bien loing procéder Trouvez le quart du grand globe univers, On doibt conclure et a raison céder, Sans soustenir ou du contre se aider, Que estes adonc establis de travers Du lieu premier — tant sont les lieux divers ; Plus se voulez vous trouver à l'envers Comme antipode ou bien pied contre pied, Oultre singiez en vos vaisseaulx apertz, Lors ce verrez, ainsi que gentz expertz, Quand vous aurez du grand rond la moitié.

Ces vers, comme ceux dans lesquels Parmentier

nous peint les merveilles de la terre, du ciel et de l'air, ne présentent que des aspects généraux; mais bien avant Alfonse, avant Parmentier, aussitôt que l'Océan s'ouvrait sous le sillage des navires Européens, nous avons vu chacun des navigateurs noter les signes qui lui semblaient marquer un jalon de la route dans ce monde inconnu tout à l'heure.

Ainsi, lorsque le découvreur portugais Gil Eannez, dépassant le cap Bojador, au delà duquel il avait pensé trouver la mort, était revenu de ces pays, qu'on disait brûlés par la chaleur, avec des roses de Sainte- Marie ou roses de Jéricho, on s'était trouvé, sans le comprendre, devant un mystère que la science devait plus tard expliquer par la nature même de la zone des nuages, appelée, par l'ancien directeur de l'Observatoire de Washington, le Cloud-Ring.

« Les nuages, dit le lieutenant Maury (i), confirmant ainsi les pensées du chevalier de là Goudraye (2), n'ont pas pour seules fonctions de disperser la pluie et d'étendre sur nos champs les manteaux de neige qui doivent les protéger; ils ont aussi à adoucir les climats et à modérer tout excès de chaleur et de froid : tantôt, en s'étendant au-dessus de la terre et en la couvrant, ils s'opposent au rayonnement de sa surface et lui conservent sa chaleur; tantôt, au contraire, en s'interposant comme un écran entre elle et le soleil, ils la défendent contre la sécheresse. Puis, quand

( 1 ) Instructions nautiques destinées à accompagner les cartes de vents et de courants, traduites, en 1859, par M. Ed. Vaneechout, alors lieutenant de vaisseau.

(2) Théorie des vents et des ondes. 2e édition, 1796.

leur tâche est accomplie en un point, les vents les transportent ailleurs pour y remplir le même rôle régulateur. » Un de nos ingénieurs hydrographes devait également observer près de terre, aux côtes occidentales d'Afrique, que pendant qu'il faisait calme et une chaleur accablante sur le pont du navire, un vent frais de N . E. soufflait à la hauteur des hunes. La température sur le pont différait alors de 4 à 5 degrés Réaumur de celle que l'on constatait dansles hunes ( 1 ) .

Mais combien d'autres phénomènes allaient avoir aussi besoin d'explication, lorsque la Providence aurait donné à Colomb, suivant son expression, les moyens de briser les chaînes qui fermaient l'Océan à l'ouest, et que l'air, la mer, la terre, commencèrent à présenter aux navigateurs dans ces régions une constitution nouvelle.

Qu'était-ce donc que ces prairies océaniques qui nagent et présentent, surtout entre le 19e et le 34e degré de latitude nord, d'immenses bancs de varech nommé par les marins raisin du tropique? Devant cette mer d'herbes sept fois plus grande que la France, dit Humboldt, et, selon Maury, d'une surface égale à celle de la vallée du Mississipi, les compagnons du grand découvreur Génois croyaient qu'ils étaient arrivés aux dernières limites de la mer navigable , et leur terreur était naturelle, car aujourd'hui encore ce

(1) Cette observation est rapportée par M. Lartigue, dans son Exposition du système des vents (2e édition, 1855), d'après les travaux de M. de Givry dans l'exploration faite de 18 16 à 18 ! 8 aux côtes d'Afrique, sous les ordres de l'amiral Roussin, alors capitaine de vaisseau.

n'est pas sans une certaine sensation que l'on parcourt ces parages , quoique depuis trois siècles ils aient été sillonnés par tant de navires , et qu'on n'y ait jamais signalé ni bas-fonds, ni vigie (i).

Les premiers découvreurs rencontraient aussi sur leur chemin un autre phénomène. Les courants, sans se mêler à l'Océan, le traversaient comme des fleuves passent au milieu des terres. On devait apprendre plus tard seulement que les uns portent les eaux chaudes dans les hautes latitudes pour en adoucir les climats , et que les autres ramènent les eaux froides vers l'équateur pour en tempérer et rafraîchir les ardeurs.

Dans ces premières navigations les questions succédaient aux questions.

Ainsi, comme les marins ne s'étaient pas encore rendu compte que, la terre tournant autour du soleil en vingt-quatre heures, la distance de i5 degrés en longitude fait la différence d'une heure, qu'il est donc, à partir d'un même méridien en sens opposé ici, à l'est, une heure après midi, quand, à l'ouest, il est, à égale distance, onze heures du matin, grande fut la terreur de l'équipage de la Vitloria, au retour du premier voyage de circumnavigation, en s'apercevant qu'ils étaient en retard d'un jour sur l'Espagne, d'où ils étaient partis par l'ouest, de même qu'ils auraient eu un jour de plus s'ils avaient navigué à l'est. Une telle découverte inquiétait leurs consciences. Ils avaient fait gras le vendredi saint et célébré la Pâque

(1) Étude sur la mer de varech, par M. Leps, capitaine de vaisseau. {Annales hydrographiques, 1857.)

le lundi. — Aujourd'hui, au 180e degré de longitude, selon qu'ils viennent de l'est ou de l'ouest, nos marins comptent deux fois le même jour ou lui donnent deux dates différentes (1).

Mais l'intérêt que présentait le Nouveau Monde ne devait pas être épuisé par les recherches des premiers temps. Si, comme Colomb l'avait bien dit, la mer et l'air, dans ces régions , se présentaient dans des conditions inconnues, la science, après le grand Génois, devait, en face des spectacles qu'ils lui offraient, ne plus cesser d'admirer, surtout lorsqu'elle pourrait s'aider du microscope.

« On sent, dit M. de Humboldt, que là le mouvement et la vie ont tout envahi. A des profondeurs qui dépassent la hauteur des plus puissantes chaînes de montagnes, chaque couche d'eau est animée par des polygathiques, des cyclidies et des ophrydines. Là pullulent les animalcules phosphorescents, les mammaria de l'ordre des acalèphes, les crustacés, les pesidinium, les néréides, dont les innombrables essaims sont attirés à la surface par certaines circonstances météorologiques, et transforment alors chaque vague en écume lumineuse. L'abondance de ces pe-

(1) J'en citerai deux exemples : l'un d'après la relation du voyage autour du monde sur la frégate la Vénus, commandée par M. Dupetit-Thouars, capitaine de vaisseau, depuis amiral; l'autre tiré du journal météorologique de la Bayonnaise, sous les ordres de M. Jurien delà Gravière, aujourd'hui vice-amiral. « Le2août 1837, dit M. de Tessan, nous avons passé le 180e degré de longitude et changé par conséquent la date, en sorte que ce même jour porte les deux dates 2 et 3 ;» et M. Jurien écrit : «Le 10 juin se trouve compté deux fois en passant par i8o°de longitude. »

tits êtres vivants, la quantité de matière animalisée qui résulte de leur décomposition est telle, que l'eau de mer devient un véritable liquide nutritif pour des animaux plus grands.

« Certes, la mer n'offre aucun phénomène plus digne d'occuper l'imagination que cette profusion de formes animées, que cette infinité d'êtres microscopiques dont l'organisation , pour être d'un ordre inférieur, n'est pas moins délicate et variée, »

Cette profondeur même de l'Océan dont parle M. de Humboldt, combien ne devait-elle pas donner à réfléchir par ses inégalités I — Y aurait-il donc des chaînes de montagnes sous-marines, comme le pensait Philippe Buache? — Sur beaucoup de points de la Méditerranée, la profondeur de l'eau dépasse 2,000 et 3,ooo mètres; mais, lorsque par un nouvel effort du génie européen qui venait, d'inventer le moyen de mettre instantanément en communication le nouveau monde avec l'ancien , il s'agit de poser le câble télégraphique, on devait seulement trouver le fond à 4,400 mètres. — Les profondeurs de l'eau, dit M. Daubrée sont encore bien plus considérables dans d'autres régions, aux environs de l'île Sainte- Hélène par exemple; mais c'est surtout, ajoute-t-il, dans l'océan Pacifique qu'il existe des profondeurs énormes, et cela sur de vastes étendues. Il y a d'immenses régions où elles sont évaluées à 8 ou 9,000 mètres (1).

(1) Dans le dixième chapitre de ses Instructions nautiques, M. Maury cite des sondages à de plus grandes profondeurs. — Le lieutenant Walsh , commandant le schooner des États-Unis

Voilà les phénomènes que devait offrir successivement cette grande mer qui allait devenir le champ principal de Faction européenne, lorsque la France, l'Angleterre et la Hollande auraient brisé les privilèges que l'Espagne et le Portugal tenaient de la cour de Rome. Tous ces aspects inconnus de la nature, tant de sujets de curiosité dans un monde plus intéressant encore par ses habitants, étaient bien propres à y porter les esprits avides de connaître. L'or, les richesses de la terre surtout devaient provoquer les navigations et, après elles, les émigrations de la foule. Dans leur empressement, l'audace des navigateurs oubliait trop souvent les plus simples règles de prudence : « la sagesse des morts avait rendu

le Taney, annonce une sonde de 10,364 sans trouver le fond. — De même le lieutenant Berryman, du Dolphin, avait infructueusement essayé de rencontrer le fond avec une ligne de 1 1,887 mètres par 320 35' nord et.$o° 18' de longitude ouest. D'un autre côté, le capitaine Denham, de la corvette anglaise le Herald, prétendait avoir trouvé, par 360 49' latitude sud et 390 26' de longitude ouest de Paris, fond à 14,022 mètres; et, à peu près dans les mêmes parages, par 3 5 ° 3 $ ' sud et 470 60' de longitude ouest de Paris, le lieutenant Parkes, de la frégate américaine le Congres, voyait filer 15,240 mètres de ligne sans atteindre le fond. Ces données sont loin des suppositions de Laplace, qui pensait que la profondeur moyenne de la mer devait dépasser quatre lieues.

fous les vivants (i)»; mais les hommes supérieurs n'en sentaient que davantage leur insuffisance , et cherchaient à perfectionner les moyens de communication.

Naturellement sous l'influence du besoin de relations lointaines et constantes, la science de l'homme de mer devait faire d'immenses progrès , et le magnifique mouvement qui avait déjà tant donné avait encore plus de promesses pour l'avenir.

Un des grands mérites de l'Hydrographie de Jean Alphonse, c'est de nous aider jusqu'à un certain point à en apprécier les efforts et leur importance. Le pilote Saintongeois, en effet, reconnaît les conquêtes de son temps, comme il semble s'être appliqué à y ajouter.

On trouve une trace de ceci dans le sentiment avec lequel il parle des nouvelles manœuvres de son art comme des moyens dont il dispose. Par exemple, si Jean Alfonse rappelle la longueur du voyage des vaisseaux de Salomon à Ophyr :

« La cause de cecy, dit il, fut parce que les navires ne pouvoient naviguer en ceste mer sans vents propices, et falloit que ce fust vent en poupe, parce que en ces parties les vents ne sontpasmuables, comme icy, car le vent est six mois d'un cousté et six mois de l'aultre, et quant le vent est au contraire, il falloit attendre en ungport, et aussy ils n'avoyent pas encores trouvé la manière ne engin pour aller àlaboulline, et aussy parce que la mer estoit basse et dangereuse de bans et de rochiers, et ne pouvoient naviguer, si-

(i) Duflot de Mofras, Biographie de Mendoza et de Navarrete.

non par certains chenaulx, et leur estoit nécessaire le temps tempéré en poupe , et n'avoient point dengin ny de compas. - Car en icel temps n'en avoient point de congnoissance ny ne les scavoient faire ny aultres choses nécessaires à la navigation, et portoyent des oyseaulx privez et les laissoient voiler, et au vol d'iceulx alloient quérir la terre qui fut la cause qu'ils retardèrent trois ans. »

Nous voyons dans ce passage de son Hydrographie Jean Alfonse mentionner les conquêtes successives des marins.

Il signale d'abord la connaissance des moussons ou vents périodiques qui soufflent sur l'Océan, entre l'Afrique et l'Inde, pendant six mois du sud-ouest et pendant l'autre moitié de l'année du nord-est avec de très-grandes variations. On sait que ce fut le navigateur Hippalus qui, vers l'an 5o de notre ère, regardant la régularité de ces vents comme une loi de la nature, eut le courage de s'éloigner de la terre pour s'ouvrir au travers de l'océan une route inconnue, tentative dont le succès opéra une révolution dans la navigation de ces mers.

Jean Alfonse admire, mais on n'a pas découvert jusqu'à lui les conditions régulières des vents et des courans sur l'Atlantique, et il n'est encore qu'au seuil d'une science dans laquelle Vossius (i) et Romme (2), bien avant Maury, verront les moyens

(1) Isaaci Vossii de Motu marium et ventorum liber. — 1663.

(2) Tableau des vents et marées et des courants sur toutes les mers du globe, avec des réflexions sur ces phénomènes, par C. Romme. — 1806.

de raccourcir les routes, de diriger les vaisseaux et d'indiquer aux navigateurs les époques les plus sûres des divers parages du globe. Romme regardera l'étude des mouvements de l'atmosphère et des mers comme le complément des ressources offertes au marin par l'astronomie, qui lui donne déjà le moyen de lire dans le ciel la position fugitive du vaisseau (i).

Jean Alfonse, ainsi qu'on l'a vu, nous a vanté ensuite l'usage de la boussole, qui, suivant Abel Remusat, Klaproth et Biot, nous vient des Chinois par les Arabes. Klaproth ne peut trouver de témoignage

(i) Ces lignes n'ont d'autre objet que de rétablir les faits que quelques écrivains oubliaient, par un engouement très-commun chez nous pour les étrangers. — Je n'ai pas besoin d'ajouter que je n'ai aucun désir de diminuer l'influence qu'a exercée sur la marine contemporaine l'ancien directeur de l'Observatoire de Washington, aujourd'hui surtout que la guerre civile des États-Unis a frappé si cruellement un homme digne du respect de tout le monde scientifique, et que nos observatoires s'honoreraient en lui faisant une place parmi leurs savants. L'influence de M. Maury est d'ailleurs un fait présentement acquis à l'histoire, qui doit se plaire à rappeler que la connaissance plus exacte des vents et des courants, due à ses efforts et à son instigation, avait, dès 1859, diminué, entre autres traversées, celle des Etats-Unis à la ligne dans l'Atlantique de plus de deux semaines à certaines époques de l'année. — Le voyage de Californie également, qui, avant ses cartes, était de cent quatre-vingts jours, n'a plus été, avec le secours de celles-ci, que de cent sept, de quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-seize et même de quatre-vingt-onze jours. Enfin, la traversée d'Europe et d'Amérique en Australie a été, grâce à ses indications, diminuée de vingt-sept jours.

arabe avant 1242 (1). Quant à ceux qu'il tire des textes chinois, ils prouvent que de l'an 265 à 419 de notre ère, des navires de cette nation se dirigeaient au sud par l'aimant.

Quoi qu'il en soit, il est certain que l'usage de la boussole précéda en Europe la date qu'on lui assigne. Avant l'auteur de la Bible satirique, qui, en 1205, souhaitait que le rôle du pape fût pour les chrétiens celui de l'aimant pour les marins; antérieurement à

(1) Lettre à M. le baron de Humboldt sur l'invention de la boussole, par M. J. Klaproth. .1834, page 67. — Voici le passage arabe cité par cet écrivain, page 59, et tiré par lui de l'ouvrage de Baïlak, natif du Kibdjak, qui rédigea en 681 de l'Hégire (1282 deJ.-C.)son traité intitulé : Trésor des marchands pour la connaissance des pierres. — « Au nombre des propriétés de l'aimant, il est à remarquer, dit-il, que les capitaines qui naviguent dans la mer de Syrie, lorsque la nuit est tellement obscure qu'ils ne peuvent apercevoir aucune étoile pour se diriger selon la détermination des quatre points cardinaux, prennent un vase rempli d'eau qu'ils mettent à l'abri du vent en le plaçant dans l'intérieur du navire ; ensuite ils prennent une aiguille, qu'ils enfoncent dans une cheville de bois ou un chalumeau, de telle sorte qu'elle forme comme une croix; ils la jettent dans l'eau que contient le vase disposé à cet effet, et elle y surnage. Ensuite ils prennent une pierre d'aimant assez grande pour remplir la paume de la main ou plus petite ; ils l'approchent à la superficie de l'eau, impriment à leur main un mouvement de rotation vers la droite, en sorte que l'aiguille tourne sur la surface de l'eau; ensuite ils retirent leur main subitement et à l'improviste, et certes l'aiguille, par ses deux pointes, fait face au nord et au sud. Je leur ai vu faire cela durant notre voyage par mer de Tripoli de Syrie à Alexandrie, l'année 640 (ou 1242 de J.-C). » {Manuscrit arabe, n° 970, de la Bibliothèque du roi.)

Jacques de Vitry, l'évêque de Ptolemaïs, auteur d'une description de la Palestine; avant Brunetto Latini, le maître du Dante; enfin, antérieurement à Flavio Gioia , marin du village de Pasitano, près d'Amalfi, à qui l'on en attribuait l'invention vers i3oo, nous voyons dans un recueil d'anciens vocabulaires recueillis par M . Wright de Londres, Alexandre Nekam , de Saint- Albans, qui professait enl'Universitéde Paris de 1 180 à 1 187, énumérer parmi les instruments nécessaires au complet armement d'un navire, l'aiguille aimantée, montée sur pivot, oscillant et tournant circulairement jusqu'à ce que la pointe s'arrête dans la direction de l'étoile polaire (i).

Lorsque Jean Alfonse remarque les avantages tirés par les marins de la boussole et de la connaissance de la direction des vents , ce n'est ici que le pilote qui parle; mais il y a en lui deux hommes, il est capitaine, il ne voit donc pas seulement que la direction du navire et l'estime de la vitesse du sillage , les moyens de tracer sur des cartes la route suivie ou à suivre; comme capitaine, il apprécie les

(1) Qui ergo munitam vult habere navem... habeat etiam acum jaculo suppositam. Rotabitur enim et circumvolvetur acus donec cuspis acûs respiciat orientem (septentrionem ?). Sicque compfehendunt quô tendere debeant nautae, cùm Cynosura latet in aëris turbatione; quamvis ad occasum nunquàm tendat (quamvis ea occasum nunquam teneat?), propter circuli brevitatem. — « Dans le traité De Naturis rerum, du même auteur, dit M. d'Avezac, M. Wright a recueilli un autre passage également relatif à la boussole, et il a eu soin de le consigner dans une note afin de le rapprocher du premier. » Ce second texte est ainsi conçu : Nautae etiam ma^e legentes, cùm beneficium claritatis solis in tem-

progrès de la manœuvre, cet art qui, suivant Fleurieu, « par l'application des principes de la mécanique, enseigne à disposer les voiles et le gouvernail pour imprimer au navire toute espèce de mouvement, selon la direction et la force du vent, selon l'état de la mer, selon la route qu'on se propose de suivre. »

Or, ce que dit Jean Alfonse des vaisseaux de Salomon, qui n'avaient encore trouvé ni la manière ni les engins pour aller à la bouline, c'est-à-dire pour louvoyer, comparé aux procédés du temps de notre marin, marque en effet un progrès considérable en raison des modifications apportées au nombre et à la manœuvre des voiles. On sait que la bouline est un cordage attaché par le moyen de branches à la ralingue latérale d'une voile. Ce cordage, tiré dans la direction de l'avant du navire, tend à présenter mieux au vent la voile orientée obliquement à la quille. Il est très-vraisemblable que de tout temps l'on chercha à prendre le vent sous l'angle le plus aigu. Cela fut aisé tant que les navires n'eurent qu'un mât ou deux et ne portèrent qu'une voile

pore nubilo non sentiunt aut etiam cùm caligine nocturnarum îenebrarum mundus obvolvitur, et ignorant in quem mundi cardinem prora tendat,acum super (acum sive magnetem inspiciunt?) magnetem ponunt, quae circulariter circum volvitur usque dùm, ejus motu cessante, cuspis ipsius septentrionalem plagam respiciat.

Les variantes placées entre parenthèses ont été proposées par M. d'Avezac, comme des restitutions nécessaires du texte. Dans sa notice intitulée : Anciens témoignages relatifs à la boussole, M. d'Avezac pense que le mérite de Flavio Gioia pourrait se borner à avoir enfermé dans une boîte l'aiguille à pivot, jusqu'alors probablement disposée d'une manière moins commode.

par mât, comme cela paraît avoir duré généralement jusqu'aux XIIIe et XIVe siècles (i). Mais lorsque l'usage de deux mâts et même de trois devint commun pour des navires de grand tonnage, lorsque surtout l'on remplaça la voile triangulaire ou latine par la voile carrée, et qu'on superposa les voiles de manière à profiter des vents sur une plus grande surface, la manœuvre fut rendue plus difficile par ces complications, et l'usage de la bouline, dont font mention les auteurs du XIIIe siècle, dut alors se perfectionner et successivement s'étendre aux diverses voiles, de manière à les faire mouvoir avec un petit nombre d'hommes. De là résultèrent les boulines des basses voiles, des huniers et des perroquets. — Néanmoins il faut cro're qu'un emploi habile de la bouline dépassait les connaissances du vulgaire au temps même de Jean Alfonse, car, dit Millet de Chasles, André Doria, naviguant sur le lac Majeur et se servant à l'ordinaire d'un vent de bouline, les mariniers de ce lac, qui ne savaient se servir du vent que quand ils l'avaient entre deux écoutes, étaient tellement surpris qu'ils prenaient pour sorcier ce

(i) Maissin, Études historiques sur la marine militaire, « Lestatut génois de 1 44 1 , dit cet officier, nous fait voir que des naves de 1,500 à 2,000 tonneaux n'avaient encore qu'un mât et une voile. — Cependant, le statut général du 25 octobre 1334 prescrivait aux galères marchandes d'avoir trois voiles au moins, à savoir, un artimon , un terzarol et un papafigus. La partie de ce statut qui a trait aux nefs prescrit à toute nave ou coque d'avoir deux mestres : « mestra una nova cum suis bonetis... alia mestra pro a respectu. » Jal, Glossaire nautique, article Pacft.

2jS LES PILOTES

marin illustre, qui avait été recherché de François Ier pour ses talents comme Ayton Doria, son ancêtre, Pavait été de Philippe de Valois (i).

C'est, du reste, l'habitude de la foule de prendre les hommes qui devancent leur temps soit pour des sorciers, soit pour des fous. Il en était de même alors pour un autre progrès qui s'était réalisé dans les sciences navales.

Bien qu'ils profitassent des instruments perfectionnés par les Portugais, beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle, croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les longitudes, comme l'avait fait en i5oi Amerigho Vespucci, cet homme que sa science fit choisir plus tard en Espagne pour grand pilote de la flotte royale, et que M. de Humboldt a lavé de toute culpabilité dans l'accusation éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la gloire de Colomb.

Aujourd'hui on est parvenu, avec une montre et d'autres moyens encore, à déterminer la longitude en comparant l'heure de l'endroit où l'on est avec celle

(1) Voir le traité passé en 1337 entre ce dernier amiral et le roi de France, traité certifié par P. Bellaguet, garde de la prévosté et vicomte de Paris. (A. Jal, Archéologie navale, appendice au mémoire n° 6.)

du lieu d'où l'on est parti. Mais avant que l'on obtînt ces résultats, il est impossible de dire le nombre des moyens proposés pour le même effet.

Colomb, après avoir observé dans l'Atlantique le point où le méridien magnétique coïncidait avec le méridien géographique, remarquait également que la déclinaison de la boussole pouvait servir à déterminer la position d'un vaisseau par rapport à sa longitude, et la relation de son second voyage (avril 1496) nous montre l'amiral s'orientant réellement d'après la déclinaison de l'aiguille aimantée.

Après lui, Amerigho Vespucci, Magalhaens et son ami Ruy Falero, mirent toute leur application à trouver une méthode pour calculer la longitude.

Le pilote André de Saint Martin, dans la baie de Saint- Julien, en Patagonie , pendant l'hivernage de Magalhaens du 3i mars au 24 août i52o, appliquait, d'après les indications qu'il avait reçues du bachelier Ruy Falero, les observations des distances du soleil à la lune, ainsi que celles des éclipses et des conjonctions, pour obtenir la longitude.

Pigafetta, qui était dans ce même voyage, en enseigne trois moyens. Sébastien Cabot meurt en déclarant que Dieu lui a montré dans une vision la solution de ce problème, mais cette solution n'est pas autre que l'opinion de Colomb que la déclinaison magnétique change régulièrement avec les méridiens. — Nos savants français, comme ceux des autres peuples , ne cessent de se préoccuper de la question , Oronce Finée à leur tête (1). Cependant, malgré les

(1) Oronce Finée, l'Art et manière de trouver certainement la

travaux d'Apianus et d'Alonso de Santa-Cruz, Philippe II proposait 100,000 écus de récompense. Offre inutile, car au commencement du XVIIe siècle les États de Hollande promettaient encore un prix de 3o,ooo florins à qui résoudrait le problème, sans plus de succès que Louis XIV, lorsqu'en 1668, près de soixante ans après les travaux célèbres de l'astronome Morin sur ce sujet, il accordait, le 26 mai 1668, au sieur André Reussner de Neystett, Allemand de nation , ci-devant colonel d'un régiment Suédois, les plus brillants avantages, si les savants hommes et les grands marins qu'il lui donnait pour juges de son invention reconnaissaient qu'il apportait à la France ce secret si longtemps cherché (1).

longitude ou différence longitudinale de tous lieux proposés sur la terre par le cours et mouvement de la lune et aultremcnt que par les éclipses d'icelle, en tout temps que l'on vouldra. — Item, la Composition et usaige d'un singulier méteoroscope géographique par lequel on peut facilement et soubdainement trouver la dicte différence, longitudinale et aussi latitudinale, et avec ce la vraye élongation et différence desdits lieux proposés. — Le tout nouvellement inventé, descript et composé par Oronce Finée, natif du Dauphiné, lecteur mathématicien du roi. 1543.

(1) « Et afin de l'y porter, Sa Majesté a bien voulu déclarer et luy donner asseurance qu'en ce cas elle luy accordera premièrement la somme de soixante mil livres comptant, et outre ce un droict de 4 sols pour chacun tonneau du port de tous les vaisseaux qui voudront se servir de tous les instrumens nécessaires pour mettre ledit secret en pratique ; de plus, le privilège de faire seul les dits instrumens à l'exclusion de tous autres, luy fera valoir le dit droict de 4 sols par tonneau la somme de huict mil livres par an, pour laquelle somme elle luy fera donner toutes les asseu-

Si aucun des problèmes contemporains ne reste étranger à Jean Alfonse , son Hydrographie nous montrera que celui de la longitude lui tient fortement au cœur.

Notre pilote fait remarquer que les mariniers de son temps « n'estoient point astrologues, et que si quelqu'un l'estoit, c'estoit par accident. »

C'est une raison de plus pour nous de constater que les grands armateurs employaient alors des astronomes à bord de leurs vaisseaux. La présence de ces hommes témoigne du développement nécessaire de la science du marin.

Livré à lui-même sur la mer, ce vaste désert liquide où le mouvement des vagues vient effacer aussitôt le

rances qu'il pourra désirer, se réservant Sa Majesté la faculté de pouvoir retirer le dit droict de 4 sols par tonneau en payant au dit Reussner de Neystett la somme de cent mil livres comptant, à condition néantmoins qu'auparavant que le dit privilège luy soit expédié par lettres patentes qu'il fera auparavant démonstration du dit secret aux sieurs Colbert, conseiller ordinaire du roy en son conseil d'État royal et controlleur gênerai de ses finances, Duquesne, lieutenant général de Sa Majesté en ses armées navales, Huygens, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzoult, lesquels Sa Majesté a nommez commissaires pour examiner la dite proposition et luy en faire rapport. Et que toutes les difficultez, explications et objections qui pourront naistre de la dicte démonstration seront mises par escrit par les dits commissaires, ausquels le dit Reussner respondra aussy par escrit. Et sera ainsy procédé jusques à ce que le dit secret ayant esté reconnu certain et facile à mettre en pratique, les instrumens en puissent estre mis sur les vaisseaux qu'il plaira à Sa Majesté de choisir pour cest efTect, etc. Louis. (Et plus bas : ï De Lyonne. »

2Gl . LES PILOTES

sillage du vaisseau, l'homme a besoin de savoir le cheminqu'ila fait et où il est, mais il ne peut d'abord que former desconjec'ures. Pour le savoir, il mesure la distance qu'il parcourt au moyen de l'estime, à vue d'œil, avant qu'il ait le loch. — Cependant la vitesse de l'eau , le port des voiles, la force des vents, rendent ce moven incertain. Il cherche alors sur les côtes, dans les divers aspects de la terre, des moyens de repère; mais beaucoup de points se ressemblent, et Ton peut aborder dans un port quand on croit être dans un autre. Enfin, quand il se lance en haute mer et que les indications de la terre lui font défaut, il trouve un guide dans le ciel. Les étoiles, le soleil, la lune, dont le marin sait la hauteur, la place, lewetour à certaines périodes de l'année, seront pour lui autant de signes aussi sûrs que les montagnes, que les caps qui jusqu'ici lui ont servi de points de reconnaissance ; et tout d'abord la distance du soleil à l'équateur, celle d'une étoile à l'étoile polaire, qu'il peut reconnaître aisément, lui permettront de dire à combien de degrés de latitude il se trouve , à quelle distance il est de son point de départ et de celui où il se propose d'arriver.

Tel fut le progrès des connaissances jusqu'au XIVe siècle. .

Au diie de M. de Humboldt, d'après Navarrete, des instruments d'astronomie nautiques propres à trouver sur mer l'heure de la nuit par les étoiles existaient dès la fin du XIIIe siècle dans la marine Catalane et dans celle de Majorque. L 'astrolabe , inventé par Raymond Lulle, et décrit en 1 295 dans son Arte de navegar, était un de ces instruments. Les Espagnols se servaient

DE PANTAGRUEL. ld]

alors aussi communément de la boussole; ils avaient l'art de dresser les cartes. Ces connaissances étaient sans contredit de belles conquêtes, mais elles étaient encore bien insuffisantes. Aussi l'on devait s'efforcer sans cesse de les étendre comme de donner plus de précision aux méthodes et aux instruments nécessaires pour se reconnaître en mer.

Ce fut ce que tentèrent avec un certain succès les savants dont s'entourèrent l'infant don Henrique et le roi don Joam II, Martin Behaim, Jean Muller de Kœnigsberg, en Franconie, plus connu sous le nom de Regiomontanus, et maître Jacques de Majorque, que don Henrique chargea de diriger l'académie de ses pilotes de Sagres.

Le premier, Regiomontanus inventa le météoroscope, instrument propre à mesurer les longitudes et les latitudes par le moyen des étoiles (i). Martin Behaim perfectionna pour le même objet ïastrolabe marin, d'après les ordres de Joam II, instrument qui n'était peut-être, dit M. de Humboldt, que le météoroscope de Regiomontanus. Joam II également donna ordre à Martin Behaim de calculer une table des déclinaisons du soleil et d'enseigner aux pilotes à se guider d'après les hauteurs du soleil (2). Ce n'était point assez.

(1) Johannis de Regimonte epistola ad reverendissimum patrem et dominum Bessarionem , de compositione et usu cujusdam meteoroscopi. Cette lettre se trouve à la suite des œuvres de Werner, imprimées in-folio à Nuremberg en 1514.

{Note de M. de M un sur Martin Behaim.)

(2) Ut minore cum errandi periculo ignotum mare navigari

Lorsque les moyens de prendre la latitude furent assez avancés, on se préoccupa encore plus vivement d'une méthode pour trouver la longitude. Si l'on avait eu la détermination exacte de la position du vaisseau en deçà et au delà de l'équateur, c'est-à-dire au nord et au sud, et qu'on eût pu savoir également la place précise où l'on était, soit à l'est, soit à l'ouest, on aurait trouvé, on le sentait parfaitement, la manière de voyager sur mer avec autant de sûreté que sur terre. Ce fut donc là depuis la fin du XVe siècle l'objet d'une très-grande sollicitude, car on n'avait pas pour les longitudes, comme pour les latitudes, un point fixe, tel que l'étoile polaire. Mais comment le remplacer?

Quand tant d'hommessupérieurs s'appliquaient à ce problème, et qu'il n'était négligé que de la foule seule

posset, Roderico et Josepho medicis suis, nec non Martino Bohemo, ea setate peritissimis mathematicis, injunxit Joannes II ut, adhibito inter se consilio, excogitarent aliquid, quo nautae cursum navium, licet in nostro novoque pelago, tutiùs dirigèrent, ut vel abstracti à notis sideribus cognitisque littoribus, quam cœli ac pelagi partem tenerent, aliquo modo cognoscerent : ii , post indefessum studium longamque meditationem, astrolabium, instrumentum, quod antè astronomiae tantùm inserviebat, utiliori invento ad navigandi artem, maximo navigantium commodo, transtulere; quod beneficium tota Europa Johanni debere, inficiari non potest. (Note de M. de Murr, d'après Emmanuel Tcllesius Sylvius, etc.)

des marins, si orgueilleux, comme dit Pigafetta, qu'ils ne se servaient que de latitude, je ne puis, si incompétent que je sois en ces matières, me dérober au devoir de faire au moins connaître comment Jean Alfonse et les marins français prenaient hauteur et déterminaient la longitude.

Sous François Ier, nous voyons dans le voyage des Parmentier, en 1529, un nommé Pierre Mauclerc, astronome chargé de ce double soin à bord du navire le Sacre. Il prenait la latitude d'après l'élévation du pôle et la hauteur du soleil , et la longitude par la lune , les étoiles fixes , les éclipses , et par d'autres moyens d'un usage difficile et peu commun.

Avant cette navigation, Verazzano écrivait en 1 524, dans son rapport au roi: «N'ayant eu dans notre navigation ni éclipse de lune, ni autre aspect du ciel, nous avons connu cette distance en longitude à l'aide de différens instrumens, d'après la marche du soleil, en prenant la hauteur à diverses heures par la différence qu'il y avait de l'un à l'autre horizon. En effet, le navire marchait géométriquement et l'intervalle entre un méridien et un autre n'était pas connu (1). »

« Fault avoir, disait Jean Alfonse vingt ans après Verazzano , pour prendre la haulteur de la ïon-

(.') Questa distantia a noi fu nota perla longitudine con varie strumenti, navicando senza eclissi lunari 0 altro aspetto per al moto solare, pigliando sempre la elevazione a quai si voglia ora per la differenza faceva dall' uno ail' altro orizonte, correndo la nave geometricie. — Ne era noto l'intervallo dall' uno meridiano ail' altro, corne in uno libretto tutto é ampiamente notato insieme

l66 LES PILOTES

gitude, un astralabe tout rond qui ait trois cens soixante degrez, avecques une lidade qui traverse les dits trois cens soixante degrez, et sur cette lidade un quart d'astralabe de quatre-vingt et dix degrez, et sera mis sur la dite lidade des trois cens soixante degrés, et la dite lidade le portera, et le quartier aura sa lidade, oultre celle pour prendre la haulteur de la longitude , et le dit astralabe rond aura ung compas avec tous les rungs de ventz , et avec tous les quarts et demy rung qui seront pour tout trente et deux, et sur le derrière, auprès de la fleur de lys du compas, y doibt y avoir un quadrent, le quel jugera droictement nord et su , et au quartier de dessus y aura ung petit plomb avec une ligne et un point qui sera fiché par la queue du cartier par le bas, et ce cartier sera en fasson d'un quadrent, sinon qu'il aura la dicte queue, qu'il portera le poinct, et quant cecy sera bien faict et bien estimé par géométrie, pourrez prendre la haulteur de la longitude et de la latitude tout ensemble. »

Ailleurs, si je ne me trompe, pour connaître la longitude d'un lieu, Alfonse fait encore entendre que la latitude de ce lieu fournie par la hauteur méridienne du soleil et la déclinaison de l'aiguille obtenue par l'azimuth pris sur la polaire, offrent les éléments

col crescimento del mare, in quai si voglia clima a ogni tempo ed ora, il quale non inutile stimo abbia a essere a navicanti spero meglio per la teorica confesir lo a V. S. M.

(Lettre de Verazzano, communiquée par M. José Molini, ancien bibliothécaire de S. A. le grand-duc de Toscane. )

d'un triangle sphérique dont la troisième donnée serait la longitude cherchée. Cette troisième donnée est probablement déterminée par quelque rapport présupposé entre la ligne diamétrale et la déclinaison, à moins que, par une hypothèse plus grossière , Jean Alfonse n'attache une déclinaison fixe à chaque méridien et ne détermine à la fois la latitude par la hauteur et la longitude par l'azimuth. Le reste, faute de figure, est, pour un lecteur qui n'est rien moins que marin, de la plus grande obscurité; aussi me semblet-il sage de copier ce que notre pilote de Saintonge écrit à un autre endroit, où il traite de la manière de faire des cartes , en développant et en s'assimilant le texte de la Somme de géographie de Martin Fernandez de Enciso, comme il l'a fait déjà dans cette première partie.

« Aussy, je dictz, sire , que ainsy comme la ligne esquinocciale divise en deux parties esgalles tout le monde, l'une que nous appelons méridionale et l'aultre septentrionalle, ainsi divise tout le monde une aultre ligne qui est dicte dyamétrale, la quelle va de polie en aultre, deux parties, lesquelles nous appelons l'une orientalle et l'aultre occidentale. Ces deux lignes font quatre parties de l'universel monde, et chacune de ces quatre parties est faicte en figure d'ung quadrent, duquel usent les mariniers en la navigation, à prendre la haulteur du nord et su, et chacune figure est de quatre vingtz et dix degrez de longitude et aultant de latitude, et ainsy se pourroient et debvroient faire les cartes en figure de quadrant pour estre conformes avec le corps espheric, lequel est rond , partant comme toutes les costes de la sphère,

et se font en plat pour raison de la longitude, par ce que les mariniers ne sont astrologues (si quelcun l'est, c'est par accident et non par lettres), pour raison de quoy l'on leur met en plat à celle fin que ung chacun puisse mieux entendre et comprendre la pratique, selon l'entendement et intelligence qu'ils peuvent avoir de la theoricque, selon l'habileté d'un chacun. Et à celle fin que mieulx ils voient et congnoissent la vérité, ay ordonné de mettre l'œuvre au proufit et utilité d'un chacun en la mettant en plat, et fault que ung chacun entende que c'est en figure d'ungquadrent que, en allant de l'esquinccial contre les polies en cinq degrez, vous en diminuez ung en la rotondité de la pomme du monde ou demy espère jusques à quarante degrez de l'equinociale et de quarante jusques à soixante allez diminuant, et jusques ad ce que vous soyez à soixante, vous diminuez cinq degrez de latitude et deux de longitude, et de là en avant commence à croistre la diminution jusques à la fin et pour ceste raison font les compas... Et pour la dicte formation des compas se peult prendre facilement avec le soleil et le nord la hauteur de la longitude et non autrement, car la longitude n'a point de marque aultre que ceste cy à ceulx qui le bien entendent. Jusques à présent n'y en a gueres qui bien Ventendentj car cecy ne gist que à l'expérience à ceux qui longuement ont navigué au long... s'ils y ont voulu prendre esgard, et quand est de moy, je y ay maintes fois prins esgard et l'ay trouvé certain. »

Jean Alfonse , déjà dans le premier des passages que je viens de citer, s'est mis en jeu en ne permettant pas de douter du moyen qu'il emploie, ce qui

nous donne la faculté de connaître son âge. — «Je ne dicts icy, écrit-il, chose que je n'aie expérimenté. » Il ajoute, avec une foi que nous retrouverons du reste dans les journaux de bord de nos pilotes jusqu'à la Révolution (1) : « Dieu soit remercié et toute sa cour celestielle, nul n'en doibt doubter, car j'ay navigué jusques à présent par toutes les mers quarente et huyt ans, et j'ay eu espace d'avoir veu beaucoup d'expériences de quoy je remercye notre Créateur.» Jean Alfonse confesse toutefois que la longitude n'est pas aussi facile à déterminer que la latitude, et même « ce n'est pas si juste, parce que les compas ne sont pas pareils... — Et ceulx qui ont compas faictz dessoubz ce dyamètre peuvent prendre la longitude de ceste icy pour le mesme nombre, et fauldroit, pour mieux estre assuré, que les compas fussent faictz à l'isle de Fer ou de Madère, qui n'est que dix ou douze lieues de l'est de la dicte ligne du dyamètre.»

(1) Voici quelques formules placées en tête de journaux de pilotes :

1728. Au nom de Dieu et de la sainte Vierge soit commencé le journal de navigation pour servir à N... Bullin, premier pilote, etc.

1738. Au nom de Dieu soit commencé ce présent journal par moy Pierre Rouyer, premier pilote.

1751. Au nom de Dieu et de Vierge Marie sojt commencé ce présent journal, etc.

1731. Au nom de Dieu et de la très-sainte Vierge Marie puisse être fait le voyage de la Chine dans le vaisseau la Villeflix, etc.

Le savant auteur du Neptune oriental, d'Après de Mannevillette, terminait en 1754 son journal, qui est remarquablement bien fait, par ces mots : « Dieu soit béni de notre heureux voyage. »

A ce' sujet, médit un savant qui s'est beaucoup occupé de variations magnétiques, et à qui j'ai soumis ce manuscrit, l'on remarque avec intérêt dans Alfonse (à l'année 1544) le système de disposition générale de la variation exposé en 1601 par Barthélémy Crescenzio, cité depuis sous ce nom (Riccioli, 335) ou sous celui d'Emmanuel Figueiro (1608). La seule différence qu'on y trouve, me dit M. d'Avezac, est dans le maximum de variation.

Le problème des longitudes était de ceux qui faisaient dire à Parmentier qu'on acquérait plus facilement les honneurs et la fortune dans les professions qui s'exerçaient « à pied ferme sur le plancher des vaches » que dans la marine, quoique cet art fût plus difficile.

Pour certain on tient qu'un bon pilotte, Un marinier qui tout son cas bien note, Bien entendu et bien exercité , Est plus longtemps pour entendre sa note

Parfaitement

Que ung docteur n'est en l'université.

De même que Jean Alfonse s'applique aux plus hautes théories qui servent à guider le marin, de même il n'a pas moins soin des manœuvres et de ce qui doit contribuer au salut de son navire dans les circonstances les plus critiques. Il s'est fait un cas de conscience d'étudier l'art de diriger et de ménager le vent dans ses voiles. Aussi, peut-il en remercier « la Trinité parfaite et la Vierge Marie, » il n'a jamais perdu un navire dans sa longue carrière , « tandis

DE PANTAGRU EL. 2^1

qu'y a maintes navires et gens, lesquels sont allez aux Indes orientales et occidentales et par dessoubz la zone torride, les quelz ont esté perdus et périts en la mer, parfaulte qu'ils n'avoyent pas la congnoissance de admener et mettre les voilles bas. » Et pour cela , ajoute l'honnête marin, « tous ceux qui entreprennent « les voyaiges loingtains doibvent estre vigillans et « expérimentés, ou aultrement ne l'accepter et en- « treprendre , car c'est grande charge de conscience « d'entreprendre choses, lesquelles l'on n'entend pas, « et faire morir et périr par ignorance et par imbecil- « lité tant de gens. »

Jean Alfonse en ce point est sévère avec raison. Mais il faut prendre garde aussi que s'il n'a point perdu de navires, il ne s'exalte pas lui-même, il remercie Dieu, comme le faisait Parmentier. Le pilote dieppois demande au marin de ne pas craindre la fureur des tempêtes, de les accepter sans murmure, d'y chercher même une espèce de plaisir comme la baleine qui

- Voyant tel temps,

Fait l'eaue bondir en l'air, Elle s'esmeut, el saulte et se pourmaine, Se jecte en l'air et tel plaisir el maine Qu'il semble à veoir qu'elle doive voler.

Néanmoins Parmentier veut que, si le temps est beau, le marin

Fasse comme l'alouette,

Qui vole en l'air chantant la chansonnette Pour donner gloire au hault Dieu de nature.

Cette petite et belle créature Oublie tout et manger et pasture Pour gringoter ses chants et ses fleurtis En louant Dieu.

Il y a lieu de croire qu'à l'époque de Jean Alfons: comme de Parmentier, le talent du navigateur devait rester impuissant contre les violences de la nature autant et peut-être plus que dans les temps les plus voisins de nous, où l'on a vu, par exemple, de 1789 à 1829 la marine marchande anglaise perdre en moyenne 577 bâtiments par an, et les États-Unis 5 2 bâtiments à vapeur de 1817a i83i. — Dans ces naufrages on admettra aussi que souvent l'habileté a dû rester inutile, s'il est vrai que la plus grande part en peut être attribuée soit au manque d'instruction des capitaines, soit à la mauvaise construction des navires.

Il est fâcheux, à ce propos, que par une rencontre semblable à celle dont nous tirons parti, Jean Alfonse ne soit pas amené à nous montrer jusqu'à quel degré l'art des constructions permettait aux vaisseaux de soutenir les difficultés des diverses mers. Et c'est encore ici le cas de remarquer, avec un marin dont les connaissances en ce genre sont des plus étendues, que la perfection nécessaire à toute construction maritime donne lieu de s'étonner de l'indifférence avec laquelle chaque siècle a laissé perdre le souvenir d'objets dont il aurait pu être fier(i).

(1) M. Paris, aujourd'hui vice-amiral, directeur du Dépôt des cartes et plans de la Marine, Essai sur la construction navale des peuples extra-Européens, 1841.

Heureusement du moins un écrivain dont la vie laborieuse a été remplie par les services qu'il a rendus à l'histoire de la marine comme à celle des lettres et des arts, nous a fait connaître ce que nous eussions pu attendre en partie de Jean Alfonse, c'est-à-dire les vaisseaux depuis les croisades jusqu'aux premières découvertes de l'Océan (i). Nous savions déjà aussi, il est vrai, par Antoine de Conflans, marin du temps de Louis XII, les noms des navires qu'employait l'Europe au commencement du XVIe siècle. Mais combien n'eût-il pas été curieux de connaître par un Français contemporain de Jean de Lascaris et de Blasco de Garay, quelque chose des projets analogues à ceux que présentèrent alors ces inventeurs aux rois de Portugal et d'Espagne pour faire marcher trois et quatre milles par heure les navires en temps de calme et en autres cas semblables, résultat avantageux pour la navigation des Indes, disait en i53i Jean de Lascaris.

Un homme aussi scrupuleux et aussi curieux de se tenir au niveau de tous les progrès que l'était Jean Alfonse ne pouvait aspirer à se rendre maître de tous les perfectionnements de son art que pour son

(1) Jal, Archéologie navale, 1840. — Glossaire nautique, -Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, 1867.

plus grand honneur et aussi pour celui de son pays. Aussi paraît- il avoir aimé la France d'une noble passion.

Ce sentiment apparaît dans les éloges qu'il fait d'elle.

Jean Alfonse nomme plusieurs fois la belle France. « C'est, dit-il ailleurs, une terre de promission, abondante, fertille de vivres aultant et plus que toutes les terres du monde. Les gens d'icelle sont fort adonnés aux études, sciences, et services mécaniques. » Il dit encore en un autre endroit: « Cette France est la plus noble région du monde , c'est le royaume le plus envié qui soit au monde et le plus souvent assailly d'ennemis, à raison de quoy est besoing qu'il y ait en lui de bons gouverneurs et de bons chevaliers, comme toujours îly en aeu. Dieu soit remercyéet monseigneur saint Denys son patron. »

La description que Jean Alfonse fait du pays, et en particulier des provinces de la côte, est du reste bien propre à justifier son affection.

Naturellement, en sa qualité de marin Ponantais, sa plume s'attache surtout aux ports du nord et de l'ouest. 11 nous montre la Gascogne, dont les habitants sont « belles gens , bien agilles de leur corps et bien dispostz de leurs personnes et adonnez au faict de la guerre. »

Il vante La Rochelle, bonne ville, « en laquelle sont toutes nations estranges bien venues en temps de paix et s'ils ne sont point cruels. »

D'après ce qu'il nous dit de la Bretagne, « ses peuples sont pour la plus grande part petites gens trappus et forts et adonnés à travail et peine, mesmement

à l'art marin.» Il parle du Croisic, où se fait force sel, du Morbihan, de Blavet, de Penmark, où sont force navires les meilleurs de la basse Bretagne. Il mentionne Brest comme le meilleur des ports de ce duché, avec son fort château et ses rochers qui font que ceux qui ne les connaissent pas doivent préférer d'y entrer de basse mer, c'est-à-dire lorsqu'on peut en apercevoir les dangers.

Mais c'est la Normandie qui obtient ses plus grands éloges. Peut-être Paulin Secalart influe-t-il ici sur lui; quoi qu'il en soit, nous lisons que cette province est à ses yeux « la plus riche et la plus peuplée du Royaulme de France , où sont gens qui mieulx secourent leur prince tant par mer que par terre, sont bons Francoys et sont belles gens tant hommes que femmes. » Il fait remarquer entre tous ses ports « Honnefleu, ville fort renommée par toutes les parties du monde, ainsi nommée parce que en ycelle y a force navires. Toutes fois à cette heure, ajoute-t-il, l'on va plus à la ville Francoyse de Grâce, à cause du havre, qui est bon. »

Le sentiment dont Alfonse était animé pour la dignité de son pays et ce qui lui était dû ne pouvait naturellement pas laisser accepter à notre marin la position que les bulles de la cour de Rome voulaient faire à la France dans le partage de l'Océan. Aussi devions-nous trouver dans son œuvre une protestation analogue à celle des autres amirautés de France et de Provence.

Il dit ainsi à François Ier : « Le roy d'Espaigne et le roy de Portugal ont faict partaige de l'universel, et les limites, dont commencent les partaiges, sont à quatre

cent cinquante lieues en occident des isles du Cap de Vert. La division dont ils ont parti s'appelle la rivière de Maragnan, qui est en la coste de Brésil, coste de l'est et ouest du costé devers le nord du Brésil. La dite rivière est à sept degrez au su de la ligne devers le polie antartique. Le roy de Portugal a prins la partie d'orient jusques-là ou descent la rivière de Gange en la mer Pacifique (sic), et le roy d'Espaignea pris la partie d'occident jusques à la dite rivière de Gange, et ont faict là-dessus lesdicts partaiges sans y appeler Vostre Majesté Royale ne aultres vos prédécesseurs, et m'est advis qu'ilz ont mal party entendu qu'ils ont tout prins, entendu que y aviez aultant et si grand droict que eulx. » Plus loin , Jean Alfonse appuie encore sur cette même pensée en parlant des îles de l'extrême Orient. « Et me semble, dit-il, que à vous en appartient portion aussi bien que à eulx , parce que avez des gens en vostre royaulme qui cognoissent que sont les plus riches isles du monde. »

La résistance de l'Espagne et du Portugal à toutes autres navigations que les leurs sur les mers dont la souveraineté leur avait été dévolue par le saint-siége donne par cela même à la science acquise par nos marins un intérêt plus grand, et tel est celui que l'on peut trouver à l'Hydrographie des deux Indes de Jean Alfonse, tout en admettant fort bien qu'il ait pu, qu'il ait même dû s'aider, pour son ouvrage, de traités espagnols ou portugais.

Au reste, je veux laisser le lecteur juger d'une matière où ma connaissance très-incomplète des livres de ces deux nations ne me permet pas de décider entièrement. Pour cela , je résumerai ce que Jean

Alfonse dit des deux Indes dans ce manuscrit que quelques-uns ont cité sans le lire et dont personne n'a certainement voulu étudier l'ensemble. Il serait en effet mauvais qu'en ayant le moyen , nous négligeassions l'occasion de comparer la connaissance que la marine française pouvait avoir du monde à la fin du règne de François Ier avec l'état de notre science actuelle. Ne sont-ce pas des comparaisons de ce genre qui permettent de mesurer justement l'étendue des progrès?

Si nous suivons d'abord Jean Alfonse le long du continent africain (1), il nous parlera en termes concis des divers pays, et nous donnera çà et là quelques détails qui nous permettront de supposer qu'il a pu relâcher dans quelques endroits en allant aux Indes par la route du cap de Bonne-Espérance.

Voilà premièrement Madère, « grande isle où croît le soucre et où il y a de bons vins de Marvoysie. » Il passe de là aux Canaries, «qui estoient pleines de gens saulvaiges quand elles furent trouvées par Betancourt, lesquels sont et estoient fort agiles; Jean Alfonse parle ensuite de la côte comprise entre l'anse de Runes et le cap Santo, « où viennent les navires d'Andelousie et de Portugal à la pescherié, ainsi qu'au cap Blanc et à la rivière d'Or, qui attire beaucoup debâtimens. » Après ces pays, il nous pilote

(1) On peut comparer les données du vieux marin avec celles du Manuel de la navigation à la côte occidentale d'Afrique, par Ph. de Keralhet, et celles de la Description de diverses côtes, par MM. les officiers, depuis amiraux, Roussin, Leprédour et Bouet-Willaumez, etc.

à travers les bancs d'Arguin, à la rivière de Senega , « bonne rivière grande et dont les habitans sont belles gens, grands et tous noirs; » puis dans toutes les îles du cap de Vert, îles « qui n'ont que des chièvres, sinon Sainct Arïthoine, Sainct Jacques etPisle de Feu, toute environnée de rochers. » Dans ces îles, généralement dangereuses pour leurs fièvres, il en fait toutefois remarquer une, « l'islede May, qui a ceste vertu que si ung va demeurer en icelle, il guerist, et n'y a en elle que ceux qui se vont guérir de ceste maladie. » Auprès de ces îles Jean Alfonse dit que l'on n'y saurait trouver le fond, si ce n'est à Bonneviste. Il nous décrit des terres que le voisinage d'une de nos colonies , le Sénégal, nous rend plus intéressantes.

« Ainsi tournant à la terre ferme, je dictz que de l'isle de Saint Jacques au cap Vert y a quatre vingtz quinze lieues et du dite cap Vert à la rivière de Gambie y a vingt et cinq lieues, et la route gist nor-ouest et su-est. La dicte rivière de Gambie est par les treize degrez et demy de la haulteurdu polie artique et est une grande rivière, et icy s'achève la terre des Jalloffes et commence la province des Berbesins et Mandigues et de la rivière de Gambie au cap Rouge y a trente et cinq lieues, et la route gist nord et su et prend ung cart de nordest et surouest, et la coste est basse et dangereuse tellement que navire ne se oseroit approucher d'elle de cinq ou six lieues. Le cap Rouge est à douze degrés de la haulteur du polie artique, et du cap Rouge à la rivière Grande y a vingt cinq lieues, et la rivière gist l'est et ouest et prend un quart de norouest et suest. La rivière Grande esta onze degrez et trois quartz de la haulteur du polie artique et est

la plus grand rivière de toute l'Afrique, et est navigable bien deux cens cinquante lieues que les navires y peuvent aller, et à la fin du navigable est la ville de Jaga, qui est ung grand peuple.» Jean Alfonse ajoute que «les gens qui habitent le long ceste rive du cousté du septentrion d'elle sont grandz hommes et sont tannez , et sont appelés Foulles. » Passant après toutes les petites rivières arrosant les pays qui s'étendent jusqu'à Sierra -Leone, où se recueille de l'or fin et force dents d'ivoire, la rivière des Palmes, les bancs de Saincte Anne, la rivière des Paniers ou Rio dos Gestos, et toute la côte où croît la malaguette, graine de Paradis, dont on chargeait alors des navires, Jean Alfonse suit sa route et arrive « à l'austre midy, où se captivent les ungs les aultres, en sorte que le père vend le filz et le filz le père, et le frère son frère, et les changent pour manilles de cuivre et de plomb et de verre de couleur, et prennent aultant de femmes qu'ils veullent. » De cette côte malheureuse qui doit fournir plus tard aux exploitations de la compagnie de l'Assiento pour le défrichement du Nouveau Monde, il nous mène au château de la Mine, situé « sur un rochier au long la terre, et tenant pour le roy de Portugal », double le cap Formoze, dépasse la côte arrosée par les rivières Béning, Fourchue, Real, et aussi le Camaron , « côte fertile en poyvre gris et maniguette, et où se font force de draps de coûtons. » Il nous raconte que dans l'île de Fernando-Po « y a de grands basteaux qui sont tout d'une pièce, lesquelz portent bien environ soixante hommes, et avec iceulx viennent assaillir les navires. » Il dit encore que cette île de Fernando-Po est environnée «debapturesdan-

gereuses pour navires , et que les eaues, qui courent fort roide en ceste coste, courent quinze jours d'un côté et quinze jours de l'aultre. » Arrivé au cap Lopes Gonsalve, Alfonse finit l'Afrique en cet endroit. « Dessus la ligne s'achève Afrique, dit-il, et commence la terre d'Estiope occidental. »

Du cap de Lopes Gonzalve à Manicongres il fixe cent soixante lieues. Le Manicongre, qui ne me semble être autre chose que le Congo ou Zaïre, est, d'après le rapport d' Alfonse, une grande rivière, « la plus grande de toute l'Estiopie, et a bien dix lieues de largeur, et va ceste largeur plus de cinquante lieues au dedans, et au dedans de la dite rivière y a une grande bande d'isles lesquelles vont par le milieu de la rivière et sont toutes peuplées de gens. Ladite rivière est navigable plus de cent cinquante lieues en la terre, et le commencement d'elle descend des montagnes de Lune, qui sont les plus haultes du monde et sont par les deulx degrez de la haulteur du polie antartique, et descendent en elle plusieurs autres rivières. Ladite rivière de Manicongre à son entrée en la mer est par les sept degrez de la hauteur du polie antartique, et sont toutes ces terres au roy de Manicongre, qui est bon chrestien , et confinent au dedans de la terre en orient avec le prebstre Jehan de la Indie. Les Manicongres sont chrestiens depuys trente ou quarante ans ença, et usent pour leur monnoie de vignotz qui viennent de l'Indie et avec ceulx-cy marchandent comme nous faisons de l'or et de l'argent, et ont gens de religion comme moynes et prebstres de leur mesme nation, lesquels ont esté endoctrinez en Portugal, et y a des Portugaloys avec eux. Et aussy leur roy a de-

meure longtems avec le roy Manuel de Portugal et l'a tenu à l'escolle, et quant il retourna en son pays le dite roy de Portugal luy donna quinze àvingt religieux pour l'endoctriner et luy donnera entendre les articles de la foy. Et ont continuellement guerre avec les ennemys et ceulx qui ne veulent croire en la foy chrestienne, pour faire laquelle guerre ont de grands basteaux tout d'un arbre qui portent bien cent hommes et leurs victuailles et armes, et vont deux cens et trois cens basteaulx ensemble. » Ensuivant la côte et en la tournant , Allonse nous donnera d'autres détails sur des lieux auxquels, là notre esprit d'entreprise, ici les revers de la fortune après les plus éclatants succès, ont attaché le nom français. C'est d'abord « l'isle de Saincte Hélène, petite isle de quatre ou cinq lieues de rondeur, peuplée de Portugaloys et le meilleur loppin de terre de toute la pomme du monde, si bonne que on y cueille deux fois l'année du bled, et pour ung boisseau que l'on y sème on en recueille cent ou six vingtz ; et y a en elle force bestial, et y multiplie fort; et y a en elle citrons et oranges des plus belles que l'on sçauroit veoir, et quelque chose que l'on y plante et sème vient soudain. Les gens n'y sont jamais malades, et s'ils y viennent malades y guérissent en elle. Et icy est le recueul des navires portugalloys , et icy se raffraîchissent quand ils viennent de Gaillicou. Et en ceste isle ne fait poinct de ventz en nulle saison du monde, et n'est point trop chaulde ny trop froide, et est la mieux tempérée du monde. Et y a en elle torterelles , pigeons et de toutes autres sortes d'oyseaulx; et y a de grosses hareignées comme le poing d'un homme en

quantité, et n'y a point d'aultres bestes venimeuses, et ne les tuent point, car ils dient qu'elles ostent le mauvais air de la terre. » N'est-ce pas la description du plus beau lieu de déportation? Cependant, quoique le pilote dise que les gens n'y sont jamais malades et que « s'ils y viennent malades y guérissent en elles, » un jour, lorsque l'île aura cessé d'appartenir aux Portugais, puis aux Hollandais, un homme y viendra prisonnier des Anglais pour s'être fié à leur générosité. Et il dira : «Ce pays est mortel ; partout où les fleurs sont étiolées, l'homme ne peut vivre. » Pourquoi cette différence d'opinion sur Sainte- Hélène? Etait-ce seulement parce que celui qui la jugeait avec tant d'amertume se rappelait, en voyant les vaisseaux de la Compagnie des Indes s'arrêter et repartir pour les mers orientales, qu'il avait deux fois tenté d'arracher à l'Angleterre la puissance qu'y avait commencée pour nous notre Dupleix? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que, quand le prince de Joinville alla rechercher le corps du prisonnier du Bellérophon, les officiers et l'aumônier de la Belle Poule furent loin de faire de Sainte-Hélène l'éloge qu'en trace ici Jean Alfonse (1).

(1) Voici ce qu'on lit dans un livre plein de pages réellement éloquentes : a Le matin (7 octobre 1840) nous étions au vent de l'île à une distance si rapprochée, que nous pouvions l'embrasser du regard. — A nous qui nous y rendions pour passer quelques jours seulement, à nous qui l'avions cherchée comme une terre promise, à nous l'île parut terrible. Comment dut-elle apparaître à celui à qui on la donna pour dernière demeure? — En effet, c'est quelque chose de pénible à voir que cette nature tourmentée, que ces rocs crevassés oscillant sur leurs bases, jetés ça et là,

Le souvenir de la grande expiation qui s'y consomma, suivant la parole d'un prêtre cependant tolérant et bon (i), nous oblige, en passant, à noter l'époque à laquelle cette île figure pour la première fois dans notre histoire. Ce fut, d'après Thevet, lorsque Raoul et Jean Parmentier firent le voyage de Dieppe à l'île de Saint-Laurent et à celle de Sumatra. Leurs vaisseaux abordèrent alors à l'île découverte par Jean de Nova. Nos Dieppois trouvèrent là six pauvres Indiens que les Portugais y avaient laissés pour y cultiver la terre, et les amenèrent à Dieppe, où Thevet en vit un avec lequel il conféra. Thevet, qui aime à se mettre en évidence, dit à ce propos : « Le bonhomme sexagénaire, estant marié à Dieppe, y mourut comme avoient fait ses autres compagnons. »

« Quoiqu'il y ait des choses merveilleuses en la terre d'Angole, des gens sans tête par exemple, ou l'ayant dans la poitrine, et plus en orient d'aultres hommes qui n'ont que ung œil au front, enfin au nord des montatgnes de la Lune d'aultres qui ont les pieds

entassés pêle-mêle, et que le pinceau reproduirait s'il lui fallait tracer l'image du chaos. Ajoutez à cela tantôt les rayons d'un soleil des tropiques, sous lequel les pierres éclatent au midi du jour, et tantôt, sans transition, des brumes glaciales, épais manteau de nuages que frangent par intervalles les pointes dentelées des pics de Diene, d'Heghknohu et d'Alarm-House : voilà l'île. — Le soir, c'est quelque chose de plus triste, je dirai de lugubre. » — Plus loin, l'écrivain peint Longwood de couleurs plus sombres encore. (Souvenirs du voyage à Sainte-Hélène, par M. l'abbé F. Coquereau. Paris, Delloye, in-8°, 1841.)

(1) L'abbé Coquereau, Souvenirs du voyage à Sainte-Hélène, page 99.

comme une chienne et autres visaige de chien , je passe cette côte, dont les habitants sont bien aises pourtant que l'on trafique avec eux. Je double les caps de la Victoire, des Aiguilles, les ilets dits Aiguillons. » Ici cependant Jean Alfonse nous fait soupçonner sa présence au cap que le roi Joam II nomme cap de Bonne- Espérance, mais que l'on voit, dit-on , indiqué sur une carte de Fra Mauro, tracée entre 1457 et 1459, sous le nom de capo di Diab. C'est, en effet, bien là le premier et le vrai nom de ces parages funestes , où Camoèns nous montrera le géant Adamastor se vengeant de Barthélémy Diaz pour en avoir frayé la route à ses compatriotes (1). Aussi sera-ce avec raison que les Portugais établiront la coutume de rendre grâces à Dieu lorsqu'on aura doublé ce cap, coutume suivie encore par nos Français dans le siècle dernier (2).

(1) c< Apprends, dit le géant Adamastor à Velloso, que tous les vaisseaux qui auront la témérité d'entreprendre le voyage que tu accomplis, auront pour ennemis ces parages, qu'ils seront le jouet des vents et d'effroyables tempêtes. A la première flotte qui passera par ces mers impatientes du joug, j'infligerai soudain un tel châtiment, que le danger ne sera rien auprès des calamités qui l'auront suivi. — Iri, si je ne me trompe, j'espère tirer pleine vengeance de celui qui m'a découvert, et le châtiment de votre confiance obstinée ne s'arrêtera pas là. Oui, chaque année vous verrez (si c'est la vérité qui m'apparaît) vos navires faire naufrage et passer par de telles épreuves que le moindre des maux sera la mort. » (Camoens, les Lusiades, chant V, trad. par Ferdinand Denis, 1836.)

(2) Journal du vaisseau le Condè (1738- 1740), par de Gennes de la Chancelière.

Jean Alfonse, au cap de Bonne- Espérance, écrit: « Ceste terre est terre haute, montaigneuse, stérile et aspre, et y a forces bœufs et vaiches. Les gens d'elles sont puissantes gens et sont fort légiers et agiles, fortz de bras, et sont plus noirs que blans et ne sont point de la génération des noirs. Et ne font que sibler de la bouche, et leur habitation est par dessoubz les roches et aux champs avec leur bestial en cabanes, et n'ont point de lieux certains. Et tiens qu'il n'y a point de trafique et n'y habite guères de navires. Et baillent ung bœuf et une vaiche pour deux ou trois clous de fer. »

Passons la terredes Médianes umbres, dont les habitants, « aussi maulvais que vaillans », tuent à soixante pas, avec un billot de bois ou une pierre, un homme armé; les rivières de Bonne Paz, de Saint-Biaise, le cap de Pescherie. a Dans ces terres, qui sont de l'Estiopie australe, il n'y a guères de profits à faire,» dit Jean 'Alfonse. Nous voici au cap Corrientes, et à cent trente lieues de là nous toucherons à une île que dès Louis XIII le capitaine Beaulieu, de Rouen, proposait de coloniser. C'est Madagascar, qu'on appelle alors l'île Saint-Laurent.

Le passage de ce manuscrit, le premier en français que nous ayons sur ces parages du canal de Mozambique et du commencement de l'océan Oriental, mérite par cela même d'être noté, car le vaisseau le Sacre, en 1 529, n'avait fait qu'entrevoir l'île. «Ceste isle de Sainct Laurent, dit Jean Alfonse, est instituée nord-est et sur-ouest et à deux cent cinquante lieues de longitude et quatre vingts et cent lieues de latitude, et le haut d'elle est par les vingt quatre degrés

de la haulteur du polie antartique et le bas d'elle par les quatorze degrés et demy de la haulteur du polie antartique, et entre elle et le cap du Gourant y a un maulvais rochier d'une isle perdue qui est quasi au meilleu de la mer d'entre la terre et l'isle et dure bien dix ou douze lieues de rondeur, et est dessoubz le Tropique et s'appellent les bans de la Juifve, à raison d'un navire qui estoit à la dicte Juifve qui se perdit. En eulx et au septentrion deulx est l'isle du Sainct Esperit et aultres cinq isles qui sont auprès d'elle. Celle du Sainct Esperit est à vingt cinq lieues du cap de Saincte Marie. De la dite isle de Sainct Laurens et du cousté de vers le est-nord-est y a cinq ou six isles et sont toutes peuplées de gens blancs et sont la plus près de cinquante jusques à cent lieues de la dicte isle de Sainct Laurens. Et au nord-est d'elle y a trois isles qui sont l'est et ouest l'une de l'aultre, et la plus près de Sainct Laurens est à cent lieues et l'aultre à cent trente lieues et l'aultre à cent quarante lieues, et sont de six degrez et demy jusques à sept degrez de la haulteur du polie antartique. Et en l'est-su-est de la dicte isle y a deux isles perdues faictes en rochiers qui sont dangereux et sont bien loing de la dicte isle. Geste isle de Sainct Laurens, du cousté du nor ouest d'elle, est toute pleine de rochiers et de petites isles qui entrent bien en la mer trente lieues, et devers le su-est d'elle y a trois ou quatre petites isles peuplées de gens. Et en l'est-nord-est d'elle y a forces bans et baptures et ainsi que la dicte isle de Madacasca par toutes les parties d'elle est environnée d'isles, bans et

rochiers Tournant au cap des Gourans, je dictz

que du dict cap de mine Safolle, qui est le commen-

D E PANTAG RUEL. 287

cernent de l'Estiope oriental, y a quatre-vingtz lieues et la route gist nord et su. Safolle est par les dixneuf degrez et demy de la haulteur du polie antartique et en ce chasteau de myne Saffolle y a de l'or. Et icy feit faire le roy de Portugal un chasteau pour trafiquer avec ceulx des terres. La terre est fort chaulde et sont les gens noirs comme ceulx de Sainct Lorens. Toutes foys sont meilleurs gens que ceulx de Sainct Laurens, car ceulx de Sainct Laurens sont mauvaises gens et ne veullent traffiquer avec personne que eux-mesmes. Et le roy de Portugal y a eu autrefois une facturerie, et luy ont tué tous leurs gens. Cette terre de Saffolle s'appelle la myne neufve, et baillent beaucoup d'or pour petite chose; mais pour raison d'un capitaine portugallois qui leur feit quelque fascherie, les gens de la terre meirent le chasteau par terre et tuèrent tous ceux qui estoient en dedans, et ne voullurent plus trafiquer avec eulx ny aulcunement les veoir. Aultant en ont fait ceulx de l'isle Sainct Laurens. La terre est bonne, et se cueulle en la dicteisle de Sainct Laurens forces gingembre blanc et de bons seucres, et y a de la pierrerie et de l'or en poudre. »

Je n'extrairai pas davantage et ne dirai de ce que le pilote en rapporte que ce qui regarde les moussons. La bonté du port de Massambic avait engagé les Portugais à en faire un lieu de retraite pour leurs vaisseaux, afin que s'ils étaient surpris par des vents contraires, ils pussent attendre les vents favorables qui venaient six mois après. « Les mutations des ventz sont en ceste manière que depuys le moys de mars jusques au moys de septembre, qui est leur yvert, les ventz ventent toujours ouest-sur-ouest,

et depuys le moys de septembre jusques au moys de mars, qui est leur esté, les ventz sont toujours vers l'est-nord-est de la bize. »

La présence de Jean Alfonse à Massambic marque comme une des stations de son voyage aux Indes. Il ne se signale plus avant la mer Rouge, mais on voit qu'il poursuit son chemin. Il paraît l'avoir fait du reste sans trop longer les côtes, car sa description des pays depuis Mozambic jusqu'au cap Gardefol et à Socotora est bien sommaire et manque de précision. Il ne fait qu'indiquer Melinde, Mombasse, Boraves, Modoge. Arrivé à Aden, par dix degrés, il nous la peint comme « belle ville , bien attourée de tours et remarquable par sa grande navigation de navires qui sont de la dicte ville tous grands navires de plus de mille tonneaux. » Ces navires, sur la construction desquels Thévenot, au mot Cairo, et d'autres auteurs donnent de grands détails, sont, dit Jean Alfonse , « tablés de tablage de canes et sont cousues de filet de caire, qui est une matière de palme, et sont si bien bitumés d'un bitume si épais qu'ils ne font pas une goutte d'eau, et les dictes tables sont cousues de chevilles de boys à la liaison et ne naviguent que en leur esté, et ainsi est en la ville de Djedda, et en toutes les autres villes, car en ceste terre d'Arabye felix, y a des canes aussi grosses que baricques. »

En suivant Jean Alfonse dans ses descriptions, je ne me propose guère, dans un court espace, que de donner une idée de la cosmographie de ce pilote, et, ainsi que je l'ai dit, de le faire voir comme un navigateur. Par cela même, en ce qui regarde les terres baignées par la mer Rouge, je me bornerai à répéter

avec lui que « de ce destroit jusques^ au bout de la mer Rouge, du cousté d'Estiope et d'Égipte, est la coste saine sans nul danger, et par aultre cousté d'Arabye ne se peult naviger sans danger, à cause que sont tous bans et bastures. » Et pour donner une marque du passage de Jean Alfonse dans cette mer, je ne manquerai pas de rappeler ce qu'il écrit de la coloration de ses eaux.

Ce phénomène, qui est encore un objet de discussion que les naturalistes attribuent, ceux-ci à l'existence des bancs de coraux dans la mer Rouge, ceux-là à des algues colorantes , d'autres encore à des animalcules qui produisent dans les diverses mers des changements de coloration (i), ce phénomène, Jean Alfonse nous l'explique d'une manière qui pourrait être plus brève, mais qui en revanche a le mérite de montrer le marin du XVIe siècle en face d'un problème dont l'étude a été recommandée dans la conférence maritime tenue à Bruxelles en août i853 pour l'adoption d'un système d'observations météorologiques à la mer.

(1) Maury nous parle ainsi des bancs d'animalcules qui teignent, selon leur couleur, en rouge, en brun, en noir ou en blanc, et cela sur une étendue dont l'œil ne voit souvent pas les bornes, surtout dans l'océan Indien.

« Reste à savoir si ce monde microscopique qui vit à la surface des eaux appartient exclusivement à l'un des deux règnes végétal ou animal, ou s'il appartient aux deux. J'ai eu entre les mains des échantillons de cette matière colorante, composée d'animalcules assez bien caractérisés. D'un autre côté, le docteur Ehrenberg, après avoir examiné au microscope la matière colorante de la mer Rouge, matière de nature visqueuse que l'on peut recueillir

« Aulcuns veullent dire, écrit notre pilote, que ceste mer n'est pas rouge , et que l'occasion de cela est la terre qui est rouge , laquelle chose est impossible, car la terre n'est pas toute rouge, et y en a plus qui ne l'est pas que de l'aultre ; et d'aultre part quant elle seroit toute rouge, il seroit impossible de faire rouge une si grande mer, et quand la mer le seroit, ce seroit au long d'elle et non pas cinquante lieues en la mer, où elle est encore plus rouge que au long la terre , et certifie que je l'ay veu et est naturellement rouge, et dient que l'occasion de cecy est d'une grande fontaine qui est en l'Estiope qui maine eau rouge comme sang et descent en ceste mer, et court d'elle ung si gros ruisseau que en d'aulcuns lieux pourroit porter basteaulx et peult bien estre que à ceste eaue, elle est rouge. — Et de la mer Rouge l'on peut aller au destroit de Megine et à la mer Occeane, et aultrefois l'ay trouvé vingt et trente lieues du destroit de la mer Rouge, avec les courans qui venoient de la mer Rouge et estoit meslée en grands bouillons rouges comme sang pardessus la mer blanche, et pour ce je dis qu'elle procedde de la fontaine qui descend de l'Estiope. »

sur le rivage de cette mer à certaines époques de Tannée, y a reconnu une végétation marine extrêmement délicate. Sur les côtes de Chine on rencontre assez souvent, dit-on, de vastes taches qui sont, là, colorées en jaune; mais je ne sache pas que la matière colorante en ait été examinée. Ce phénomène n'est pas moins fréquent dans le Pacifique ; souvent la mer y est teinte en rouge, et j'y ai vu moi-même les eaux prendre une apparence blanchâtre ou laiteuse qui, la nuit, eût pu effrayer les navigateurs et leur faire croire au voisinage d'un bas-fond. » (voir les Cartes de vents et courants des Instructions nautiques de cet officier.)

La mer Rouge passée, voici Alfonse qui arrive aux Indes, et c'est ici que la critique, pour contrôler ce que le marin avance (i), a le plus besoin d'attention. Mais elle aura peu à faire pour la première Inde, qui s'étend du détroit de la mer Rouge et du golfe Persique jusqu'à la rivière Indus. Les deux autres Indes vont, la seconde, de l'Indus jusqu'au Gange , la troisième, de cette dernière rivière au Cathay. Telle est du moins la division que fait Jean Alfonse des pays dont la dénomination a varié beaucoup dans le moyen âge.

La description que Jean Alfonse nous donne de la Syrie et de la première Inde , de la Perse et des terres arrosées par l'Euphrate, est toute composée avec des souvenirs des écrivains anciens. Il n'y a guère que

( i ) On peut comparer cette partie avec les ouvrages hydrographiques les plus récents écrits sur ces parties : i° Instructions nautiques sur les mers de VInde, par James Horsburgh, traduites de l'anglais par l'amiral Leprédour, et augmentées successivement de documents par MM. Darondeau, C. Reille et Estignard, ingénieurs hydrographes ; 2° Campagne de la corvette laBayonnaise dans les mers de Chine, par le capitaine de frégate, aujourd'hui viceamiral, Jurien La Gravière ; 30 Instructions nautiques et routier des mers de Chine, par Le Gras, capitaine de frégate.

quelques mots relativement aux factoreries portugaises sur ces côtes, et principalement à Ormus. Alexandre défraye principalement dans cette partie le cosmographe, qui l'estime homme digne de mémoire et de grand honneur. — Aussi cette partie lui est-elle presque toute consacrée, et, s'effaçant entièrement, Jean Alfonse semble ne vouloir paraître que pour glorifier les actes du prince macédonien et ses expéditions de terre et de mer. — « Tout ce que audessus en a esté dict est certain, car j'en ay veu la grande partie par expérience. Etoutre cela, des histoires des Indes, est la plus certaine celle d'Alexandre et de Ptolomée, selon qu'il apparoist au présent pour tous ceulx de nostre Europe qui y ont navigué. Et aussi n'y a poinct de toutes ces Indes plus ancienne escripture que ceste cy , et ne se trouve point hommes qui ayent examiné par toutes les provinces des Indes que le dict Alexandre et Tholomée. La raison , veu que nous avons navigué par toutes les costes des mers Océane , Paciffique, et par plusieurs aultres, est de le soubstenir en Orient jusques à la dernière Inde, qui est appelée Cattay, là où soulloyent estre les terres du prebstre Jehan et la terre des Gotz et Magotz; et de ceulx icy n'y a aucune escripture antique, sinon celle du roi Sodiane, et de ce que nous avons veu au présent, par le rapport d'un chacun qui a esté et couru jusques à Malluque, à la Chine et à la Jave, et au Cattay, et plus avant n'ay point esté. »

Si Jean Alfonse nous a décrit la première Inde à l'aide des livres des anciens, il peint certains endroits de la seconde et de la troisième, pour lesquelles il n'a pas cette ressource, avec une clarté et une précision

qu'on a souvent lieu de désirer dans les autres parties de son travail. — Dans le tableau de la première Inde, il a besoin de rappeler que beaucoup des choses qu'il raconte lui sont connues par expérience. Le récit des anciens étouffe son propre témoignage. Mais la seconde et la troisième, quoiqu'il s'y efface le plus souvent, indiquent, dans certaines parties, d'une manière constante , qu'il a dû voir; et si ailleurs on a pu penser qu'il rapportait sur le ouï-dire des navigateurs portugais, ou même d'autres Français que nous ne connaissons plus, ses expressions donnent ici la preuve authentique de ce qu'il a avancé en maints endroits , à savoir qu'il était allé jusqu'au Cattay, et avait vu quelques îles de l'extrême orient. Sur les parties précédentes, il a passé rapidement, même lorsqu'il marquait y être allé; mais ici l'on sent que le pilote est arrivé à des terres qu'il s'est plus particulièrement données comme but, et qu'il les explore avec l'attention nécessaire pour des lieux dont la richesse vantée tente les nations.

La mention est sèche comme celle d'une cosmographie qui traite du monde entier, mais par quelques traits le voyageur perce de temps en temps , et il est facile de le suivre depuis l'Indus jusqu'au cap Comorin; son livre est alors un véritable routier dont il peut être curieux de comparer les données avec celles de nos routiers d'aujourd'hui.

Voici Chaoul par les 19 degrés de latitude N., Dabour par les 1 8, Goa, Camanore, Callicou, qu'Alfonse fixe parles 10 degrés, Cochin parles 8 et 1/2. Il a négligéde nommer la terre des Gougeratz, Cambaye, Diu , mais il nous y reporte. — Voici Cochin, voici le cap Co-

morin, « duquel la coste tourne au nord-est jusques au cap de lisle de Ceylan et à la rivière de Bengale. » Jean Alfonse parle en général du nombre d'îles grandes et petites qui longent cette côte. Il porte à 4,000 le nombre des Maldives, que la science moderne réduit à i,5oo.

Il nous donne sur les terres, sur leur commerce, sur les mœurs de leurs habitants, quelques détails. « Goa, fertile en bled et en productions de toutes espèces est fort sujette à luxure ; » elle appartient au roi de Portugal. — Dans la rivièredeCochin se charge toute l'épicerie qui va dans ce royaume. — «Cochinet Calli- « cou sont de bons ports de grand traffique de toutes « espisseries, appoticaireries et pierreries, là où il se « recueulle grand quantité de poyvre et gynjambre, « myrabolane et aultres. Les gens sont petites et ha- « biles gens. Et sontidolastres, et aulcuns vont nudz « de la saincture en hault et d'aultres bien vestuz de « bonne soye , et adorent le bœuf et la vaiche. Leur « manger est lait et riz, chair de moutons, et ne « mangent point de bœuf, et les enterrent, quand ils « meurent, comme une personne. Et beuvent vins « de palme et vins qui leur sont portez de Portugal, « la pipe desquelz vault cinquante escuz, et ne les « estiment non plus que nous ne faisons, différence « qu'ils sont riches, et entre eux court monnoye d'or « qu'ils appellent pardaulx qui vallent trente solz.Et « à cause de la grande espisserie et pierrerie qu'il y « a, y habitent forces marchans crestiens et de toutes « les aultres parties en Gochin, en Gallicou et en « toute la terre d'alentour. — En ce pays , prend « la femme tant d'hommes qu'elle veut et s'accorde

« avec ung chacun combien ils luy doibvent bailler « ainsy que ils s'accordent, l'un plus, l'autre moins; « et n'oserait avoir affaire à d'aultres que à ceulx « qu'elle a prins et choisy, après qu'ils sont d'ac- « cord... Et quand l'ung d'iceulx veut habiter avec «c elle, il laisse un seigne à la porte pour donner à « cognoistre qu'il est dedans, et durant qu'il sera <t dedans les aultres n'y viendront point. Et s'il ad- « vient qu'elle engroisse, elle baille à qui il luy « plaist. »

Cet accord, à ce qu'il paraît, n'existait pas partout de même dans l'Inde entre la femme et les époux. En effet, Jean Alfonse nous assure que la coutume des femmes indiennes de se brûler à la mort de leurs maris, coutume érigée en loi, était venue de la nécessité d'arrêter les effets « de la luxure des femmes, qui pour l'amour de leurs amoureux faisoient mourir leurs époux, comme plus tard les Portugaises, suivant ce que raconte Linschot, au moyen du datura et d'autres poisons. — Jean Alfonse explique que cette coutume, que les Maures au XVIIe et au XVIIIe siècle cherchaient à détruire, était « à celle fin qu'elles eussent soucy de prendre et garder leurs maris. »

Jean Alonse n'a pas visité, je crois, par lui-même la côte orientale de la seconde Inde, dont il parle fort succinctement; toutefois, quoiqu'il marque assez mal le degré de longitude du Bengale, ses données paraissent souvent assez justes. « De la baie de Sainct Biaise jusques à l'orée du Bengale la coste gist nord- nord- est et su-sur ouest, et y a entre les deux un cap qui boute bien dix lieues en la mer. Bengale est par les quinze degrés, de la haulteur du polie ar-

tique, et toute l'orée est pleine de bans et debaptures. L'on ne peut entrer à Bengale sinon par chenaux. Les bans boutent bien vingt ou trente lieues en la mer. Bengale est une terre basse en la mer, et icy descend une grande rivière. » La rivière du Gange, dit-il, « est la plus grande de tout l'universel monde, car elle est navigable plus de cinq cens lieues, et en d'aulcuns lieux est si large que ceux qui sont au milieu ne veoyent la terre de nulle part. »

Mais si l'on a des raisons de douter de la navigation personnelle de Jean Alfonse dans cette direction, il ne saurait y avoir la moindre incertitude sur son exploration de la presqu'île de Malaca. — Ayez égard au temps et au peu de précision des cosmographies de cette époque , et dites-moi ce que vous pensez de ce qui suit : « De Bengale tourne la coste jusques à Modubar (sic) et jusquesà Mallaque, et la coste gist nor-ouest et su-est, et prend ung quart de nord et su. Et est ceste coste dangereuse de rochiers et isles qui vont au long la coste et aultres qui sont bien avant de la mer. Madubar (sic) est par les quatre degrez de la haulteurdupôle antartique et Mallaque par les deux degrez. Mallaque et Modebar (sic) tiennent an occident les isles de Samastre et la Trappobane, qui est une grande isle. — Entre Mallaque et la Trappobane est toute la mer basse de bans et baptures qui commencent de Fisle de Sulmastre jusques au delà de la Mallaque. Lesdits bans ont trois chenaulx par lesquels peut passer navires, et chacun chenal a trois et quatre brasses, et quatre brasses et demye de proffund, et durent lesdits chenaulx vingt et cinq lieues. Et sont lesdits chenaulx nor et su et prennent

ung quart de nor est, et sur ouest. Et quant vous serez en travers de Mallaque, regardez proche Mallaque et verrez un mont rond, et quand il vous paroistra en orient de Mallaque, sondez et vous trouverez sept brasses du proffund. La terre est si chaulde et ceste mer est si malladeuse que jamais navire d'Europe ne passa par icy qu'il n'en tumbast de mallades. Etquant vous serez en sept brasses vous serez hors de dangiers. » N'est-ce pas là un véritable journal de bord? le marin ne nous y apparaît-il pas jetantsa sonde ? Et quand il compare Mallaque à la terre de Naples en ces termes : « La mer y tournoyé esgalement des deulx coustés, sinon qu'elle n'est pas si haulte. Mallaque est terre basse. » je suis porté à penser non-seulement que Jean Alfonse aura vu Malaca, mais j'ajoute encore foi à ses paroles lorsqu'il dit qu'il a pénétré encore plus avant. — Fait intéressant à constater, car de nos navigations dans les mers orientales nous ne connaissons par les détails que celle de Jean Parmentier.

L'Hydrographie de Jean Alfonse nous permet de comparer le pilote normand avec le capitaine sain tongeois dans la description que donne ce dernier de l'archipel indien.

« Y a, dit-il, entre la terre de Mallaque et laTrappebonne vingt-cinq et trente lieues de largeur de mer, et du cousté d'occident de la Trappebonne au long de la terre et assez large en la mer y a beaucoup d'isles qui sont toutes peuplées de gens et s'appellent ]es isles de Salmatre et se trouve en elles de l'or en pouid^e et le baillent pour petites choses. Et l'isle de Trappobanne est une grande isle et a de longitude nord-nor ouest et su-su est deux cents trente lieues,

et est isle riche, abondante des vivres de la terre, fors

de vins, mais y a une manière d'arbre de quoy l'on

faict du vin, lequel ils boivent et leur baillent telle

couleur qu'il leur plaist. En ceste isle se cueulle du

poivre, et l'araron et synamoun et aultres choses

d'apoticairerie, et se trouve en elle de For et des pierres

précieuses. Les gens d'elle sont grands et bien dis-

*potz, et pardessus elle passe la ligne esquinoxiale. Et

ont les gens longues oreilles et portent en elles bagues

en lesquelles y a pierres précieuses , et aulcuns d'i-

ceulx ont les oreilles si grandes que c'est 'chose de

merveilles et leur descendent quasy jusques sur les

espaules. Et sont vestus de draps de laine et de couton

et de serges, et sont couverts d'habits qui ne vont

que jusques aux genoux. — En ceste isle de Trappo-

banne les hommes prennent tant de femmes qu'ils

veulent et sont idolastres. — En ceste isle, y a une

province de gens appeliez antropofagues, et ceulx icy

mangent chaire humaine et ont continuellement

guerre avec leurs voisins, et cecy est du cousté devers

la Java, et mangent leurs ennemis qu'ils prennent et

boivent leur sang. Et en toute ceste coste font leurs

maisons fort basses, à cause que la terre est chaulde.

Et le cap devers le nor ouest est par les neuf degrez

de la haulteur du polie antartique, et le cousté du

su-est est par les neuf degrez du polie antartique.

Du cousté du nord-nor-ouest y a trois isles, l'une

suyvant l'aultre; Pune s'appelle Pindel, qui est à

six degrez et demy de la haulteur du polie artique,

et l'aultre est appelée Niguybal,quiest à trois degrez

de la haulteur du polie antartique. Niguybal et l'isle

de Cellain de la canelle sont l'est et ouest, et y

a de l'ung à l'aultre six cens lieues. La poincte de la Trappebonne est à neuf degrez de la haulteur du polie antartique de l'aultre cousté devers le su de l'esquinoxial et isles appelées les isles de Sacapore. »

En dépassant les terres que Parmentier a vues, Jean Alfonse nous parle de la mer pleine de rochers qui s'étend entre la Taprobane et la Jave comme étant d'une navigation dangereuse.

Il distingue la Jaive majeure de la Jaive mineure, puis, poursuivant : « En orient de la Jaive la mineure, dit-il, y a deux grandes isles ; l'une d'elles est tout environnée de bâtures plus de vingt et trente lieues en la mer, et est ceste coste fort riche, et plus en orient de ceulx icy environ quatre-vingtz ou cent lieues sont les isles de Jacatte et d'Orfy, en la terre de Tersie et l'isle des hommes blancs , et en ceste coste se trouve force vignaulx, desquelz l'on use en aultre part pour monnoye, et en ceste terre y a force d'or et d'argent et ellefans, et y a singes comme en la Barbarye, et est la terre par les 2 1 degrez de la haulteur du polie antartique, et les isles par les huit et dix degrez, et je ne doute pas que soit terre ferme et qu'elle va se joindre à la terre australe, selon que d'Orfy est escript, d'où Salomon feit apporter l'or pour faire le temple. Je pense que ce soit une de ceulx icy par ce que en elles y a grand quantité d'or et de toutes les choses qui furent apportées à Salomon. Et d'icy au Pérou en orient y peult avoir neuf cens ou mille lieues pour le plus. Et icy est la mer fort basse et dangereuse... Molluque et les isles de Cloux sont directement dessoubz la ligne esquinoxiale^ et celui de la muscade est par les cinq degrez

de la haulteur du polie antartique au su de la Ligne, et est une isle qui a cinquante lieues de longitude et huyt de latitude et est belle terre plate et bien peuplée de gens. Malluque est une isle... et les deux bouts d'elle se viennent redoubler quasi l'un à l'autre, et entre les deux boutz y a une grande mer, là où il y a sept ou huit isles, et les isles de Cloux sont du cousté de l'ouest de la dicte isle de Malluque auprès d'elle, et sont petites isles d'environ cinq ou six lieues de rondeur, et en l'est-su est de Molluque quarante ou cinquante lieues y a une bande d'isles qui sont toutes ensemble rondes et sont peuplées de gens, et n'y a isle en ceste mer Pacifique qui ne soit peuplée. » Jean Altonse fait commencer cette mer entre la Taprobane et Malacca, où, selon lui, finit la mer Océane , — et il la décrit de la manière suivante : « Ceste mer Pacifique a plus de dix mille isles tant grandes que petites, et forces bans et rochiers dangereux. En nombre de lieux se navige de nuyct, sinon de jour, et sont toutes lesdites isles peuplées de gens, et en elles se trouve de l'or et de l'argent et de l'espisserye, et a tant d'isles qu'elle n'a point de force non plus que une rivière, et pour cela est appelée mer Pacifique, et est la mer si belle que en d'aulcunes isles les navires s'amarrent au long la roche. Est si proffonde que l'on ne peut trouver sa sonde, et pour la plus grande part mer dormante, tant que les navires s'approuchent aux isles comme en ung quay, et en beaucoup de lieux n'y a point de marée. »

La description des Moluques est, du côté de l'Orient, le terme de l'Hydrographie d'Alfonse. — Il n'y

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a plus que les côtes de la'Chine. Bien qu'il indique la rivière de Thenasserim comme descendant en la mer par trois parties, dont l'une va à la Malaque, l'autre à Malacon et l'autre à Magabor; malgré ce qu'il nous dit du port et de la rivière de Sam, qui est vraisemblablement le port et rivière de Siam; quoiqu'il place la Chine «par les 2 2 degrés et demi de haulteur du polie artique , » le peu de lumières qu'il donne sur ces contrées, sur la côte de Mangi et du Cattay, est si obscurci et si mêlé, que c'est véritablement la fin de ses connaissances, comme c'est également alors le terme de celles des Français.

Quoi qu'il en soit , si la rareté des entreprises vers ces régions n'en laisse connaître que quelques points , il est bon de remarquer toute la distance qui sépare les connaissances du temps d'Alfonse d'avec celles du XIIe siècle, où le juif Benjamin de Tudèle nous rapportait la manière d'aller en Chine, d'après ce qui lui avait été dit à lui-même aux îles de Cheneray.

Dans ce temps-là, pour aller de ces îles à Sin, aux extrémités de l'Orient, il fallait être quarante jours sur mer. Suivant quelques-uns, cette mer était un détroit sujet à de violentes tempêtes, que la planète Orion y excitait avec tant de furie qu'il était impossible à aucun navigateur de les surmonter; et les vaisseaux y demeuraient si longtemps, que les hommes, ayant consommé leurs vivres, finissaient par périr, s'ils n'avaient pris la précaution d'embarquer des outres hermétiquement fermées après avoir été gonflées d'air. Dans cet état, s'était laissé dire notre juif, ces outres reprenaient la forme de l'animal dont la

peau servait alors de nacelle. Lorsqu'il n'y avait plus d'espoir de salut, les matelots entraient dans cette embarcation avec leur épée, et là, sans craindre d'être submergés par les flots qui les emportaient en mugissant, ifcs attendaient que les aigles et les griffons,, seuls hôtes de ces mers, vinssent s'élancer sur leur outre ainsi transformée, comme sur une bête égarée, et la saisir de leurs terribles griffes. Lorsque ces oiseaux, qui planaient incessamment sur ces eaux, apercevaient les voyageurs, ils ne tardaient pas à enlever leurs nacelles parmi les nuages pour les déposer soit dans quelque vallée . solitaire , soit sur quelque montagne escarpée, où les matelots, faisant usage de leur épée, se délivraient de l'aigle qui voulait jouir de saproie , et ils pénétraient alors dans le céleste Empire.

Assurément, quelque merveilleux qu'il fût, ce moyen, assez semblable à celui qu'emploient dans les Mille et une Nuits Sindbad le marin et le troisième Calender, n'eût pu remplacer la flotte de l'amiral Charner, pour porter les Français en Chine, lors de l'expédition de 1860; sans nul doute également, s'il n'y avait eu que des aigles pour le transport des troupes anglaises et françaises à Pékin, le palais d'Yuenminyuen subsisterait encore avec ses merveilles, supérieures, disaient nos soldats, à celles de tous les châteaux impériaux de France.

Heureusement le XVIe siècle avait ouvert une route plus sûre que la voie des airs. L'ouverture de cette route devait avoir pour effet d'accroître de plus en plus le commerce avec ces régions, et, si confuses que soient les notions de Jean Alfonse sur ce pays,

elles annonçaient le nouvel ordre de choses dont profite aujourd'hui la République chrétienne (i).

Par les extraits qui précèdent, j'ai cherché à donner une idée des connaissances que Jean Alfonse nous apporte des pays dont le Portugal s'était arrogé le monopole commercial.

Au milieu des difficultés que suscitaient les prétentions de ce peuple ainsi que celles de l'Espagne, sans parler des obstacles que les marins rencontraient dans la science de leur temps, il n'y a pas à s'étonner si nos contemporains trouveront beaucoup à reprendre

(i) D'après un mémoire de M. de Gennes de la Chancelière, lieutenant des vaisseaux de la Compagnie des Indes en 1736, le commerce de la Chine avec toute l'Europe ne s'élevait pas alors à plus de 12 millions; encore les vaisseaux qui faisaient ce commerce trouvaient-ils qu'on y venait en trop grand nombre. C'était aussi l'avis, en 1786, de d'Entrecasteaux, qui jugeait que le nombre de quarante-huit bâtiments venus d'Europe pour exploiter le commerce excédait de beaucoup les besoins. Mais aujourd'hui, suivant un rapport lu en 1866 à l'assemblée des actionnaires des Messageries maritimes, ce commerce a bien d'autres proportions. >.c En 1864, dit ce rapport, le commerce général de la Chine s'est élevé à 2 milliards de francs. Il avait même atteint 2,500,000,000 en 1863. Il a subi alors un temps d'arrêt. Le commerce avec l'Europe comptait dans l'ensemble de 1864 pour 920

dans cette espèce d'ébauche. Certes, quand les instruments et les méthodes pour déterminer la situation des lieux exposaient à tant d'erreurs par leur insuffisance, il serait absurbe de demander à une Hydrographie du XVIe siècle la rigoureuse exactitude de nos cartes. — Ne doit-on pas plutôt, au contraire, admirer, en lisant ces extraits, les progrès qu'on avait faits dans la connaissant du monde depuis le peu de temps que l'Océan avait abaissé ses barrières devant la proue des vaisseaux européens ?

C'est avec ce même sentiment que je vais exposer encore par extraits ce qu'Alfonse nous dit des pays de l'Amérique, également interdits aux autres nations de l'Europe par les privilèges de l'Espagne et du Portugal.

Jean Alfonse divise le Nouveau Monde en trois parties : la première s'étendant de la rivière de Mara-

millions, et dans ce dernier chiffre le commerce avec l'Angleterre entre pour 806 millions. On a relevé cette année-là six mille mouvements de navires anglais dans les ports de la Chine. Le pavillon des États-Unis en revendiquait plus de cinq mille.» — D'après ce même document, c'est le commerce anglais qui a eu le premier la pensée de demander à la Chine les soies que consommaient les fabriques d'Occident. Depuis 1850, la Chine fournissait à la fabrique lyonnaise des quantités de soies qui, d'abord minimes, arrivèrent en 1857 à dépasser une valeur de 100 millions de francs. — Mais, vers cette époque, M. Girette ayant eu l'occasion de reconnaître la perte qu'éprouvait par là notre marine marchande, conçut l'heureuse pensée de rendre à notre pays, par ses propres vaisseaux, le transport des productions orientales qui ne lui arrivaient que de seconde main, et lui-même, en 1862, allait à Hong-Kong et à Shangaï organiser notre service postal.

gnan au pôle antarctique ; — la seconde, depuis la même rivière jusqu'au cap du Figuier, situé dans l'Yucatan et au Catay, « en suivant la partie occidentale du cousté du Méridien;» — la troisième enfin embrasse la côte septentrionale, qu'elle prend au cap de Ratz « depuis la ligne dyametralle en Occident, au commencement de Pisle de Fer, qui est la plus occidentale isle des isles affortunées appelées Canaryes. » Les détails que nous donne Jean Alfonse sur le Brésil sont précieux. Et ils le sont d'autant plus que le manuscrit est antérieur à toute publication française sur ces mêmes contrées (i).

Il partage les Indiens du Brésil en trois nations: les Topinabaulx, les Anassoux, les Tabejares, « lesquels, dit- il, sont au dedans de la terre et ont continuellement guerre avec les aultres; et celui qui est prisonnier, celui qui le tient est obligé de luy donner six mois d'espace pour le graisser avant qu'il le tue, et luy bailler tout ce qu'il demande, et sa propre fille pour coucher avec luy. Et si elle engroisse et elle ayt enfant masle, il sera mangé après qu'il sera grand et gras, car ils dient qu'il tient du père ; et si elle est fille, ils la feront mourir, car ils dient qu'elle tient de la mère qui doibt pas estre mangée; et ainsy font à la femme comme à l'homme quand ilz la tiennent prisonnière. Et cecy se faict en toute la terre du Brésil; et prennent autant de femmes qu'ils veullent, et sont fort léalles, car depuis qu'elles sont à ung homme,

(i) On peut comparer cette partie avec les travaux hydrographiques de MM. Tardy de Montravel, Roussin, Magré, Chiron du Brossay, de Coriolis, du Périer et Mouchez.

pour elles, ne s'abandonneroient pas à ung aultre. El sont bonnes gens à nous chrétiens, et est bienheureux celui qui en peut avoir ung pour nourrir. Et à la rivière de Para commence la nation des Anassoux, qui sont bonnes gens.

« Ceste manière de gens croient qu'il y a Dieu aux cieulx et l'appellent Taitpan, et ne scaventque compter par lunes, et se resjoissent fort avec la lune, et, quant la lune est pleine , ne font aultre chose que danser toute la nuict et eulx resjouir, et sont communs au boire et au manger. Et prennent chacun quatre ou cinq femmes, et leur sont lesdites femmes fort léalles; et quant elles sont à marier, peuvent faire de leur corps ce qu'il leur plaira; et après qu'elles sont mariées, elles n'ont point d'affaire à aulti e que à leurs maritz, et sont chastes envers eulx. »

Entre les productions de la terre, Jean Alfonse décrit fort bien l'avati ou maïs, « qui vient en manière de matras (espèce de javelot) et fait fort bonne farine ; l'ananas, qui semble à artichaulx et sent si bon quant il est meur que la maison en sent toute, et est bon comme saveur de soucre et de conserve. » Il mentionne aussi quelques animaux. — Il en décrit d'autres sans les nommer, de manière toutefois à les faire reconnaître. Mais une particularité curieuse à signaler dans ce manuscrit, c'est la pensée que la rivière de Maragnan et celle de la Plata font de tout le Brésil une île; « et par elle, ajoute-t-il, ont passé deux navires de mon temps : l'un , qui estoit navire d'Espagne, entra par la rivière de Maragnan, et l'autre, qui estoit de Portugal, entra par la rivière d'Ar-

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gent (de la Plata), et entrèrent dans le grand lac dont j'ai parlé. »

La description que Jean Alfonse donne des pays situés au sud du Brésil paraît avoir été faite sur de bons mémoires. Parmi eux peut être celui du chevalier Antonio Pigafetta, ou la relation ignorée d'un de ces Français compagnons de Magellan et dont Navarrete nous a conservé les noms (i); peut-être même d'après les notes du pilote français qui, antérieurement au voyage de Sébastien Cabot, renseignait sir John York sur les courants qui régnent entre le cap de Bonne-Espérance et la côte d'Amérique (2).

Passé le détroit de Magellan, la description de Jean Alfonse est pour ainsi dire nulle, et il n'y faut rien chercher sur les côtes que quelques détails sur le Pérou. Encore ne sont-ils là, pour bien dire, qu'en vue d'exciter l'envie des trésors conquis parles Espagnols. En effet, à part les mauvais traitements exercés contre les Indigènes par leurs vainqueurs, à part le culte de ceux-ci pour le soleil, je ne vois guère

(1) Tome IV, p. 12 et suiv. II y avait sur le vaisseau la Trinité, Jean-Baptiste, de Montpellier, et Petit-Jean, d'Angers; sur le Saint-Antoine, Jean, de Rouen, et Bernard Calmet, de Lectoure; sur la Victoire, Simon, de La Rochelle; sur le Saint-Jacques, Barthélémy Prieur, de Saint-Malo; Richard, d'Évreux; Pierre, Gascon, de Bordeaux; Laurent Corrat, de Normandie; Jean Massiat, de Troyes ; Jean, Breton du Croisic, et Pierre Arnaud, d'Auray. Herrera, Décade, t. Il, liv. IX, ch. 14, fait mention également d'un prêtre français.

(2) Hakluyt, Navigations and voyages oj the english nation. London, 1600, t. III, p. 719.

que ces deux lignes à noter : « En toutes ces terres se servent de moutons comme nous faisons icy de chevaulx et d'asnes, si ne leur viennent de l'isle Espagnole de Sainct Domingue, et les dictz moutons sont si grands et si forts, qu'il pourroient porter ung homme dix lieues pour ung jour. » On le voit, Jean Alfonse parle du lama.

Pour entrer en possession plus immédiate de notre pilote et de détails dont l'authenticité lui soit plus personnelle, autant qu'on a lieu de le penser, il faut remonter au Maragnan et suivre avec lui la côte jusqu'au Darien. Soit qu'il s'inspire de quelque routier espagnol ou portugais, en le modifiant avec ses propres souvenirs, soit que c'ait été l'un de ses derniers voyages, et qu'il en ait conservé des notes plus substantielles, il ne nous donne pas lieu à tant de conjectures, il s'indique lui-même, et on peut le suivre de là jusqu'au Darien en plusieurs endroits.

« De la rivière de Maragnan jusques à la mer Doulce, qui est une grande rivière, n'y a, dit Jean Alfonse, que vingt et cinq lieues. Cette rivière Doulce a soixante lieues de large à son entrée, et vient tant d'eaue de la rivière Doulce et court si trèsfort, qu'elle entre plus de vingt lieues en la mer, tellement que en les dictes vingt lieues ne se trouve point salée pour l'eaue de la dicte mer. Cette largeur de la dicte rivière va bien vingt et cinq lieues en la terre, et icy faict deux rivières : l'une va vers le su est et l'autre va au surouest, et celle qui va au su est est fort proffunde et a bien demy lieue de largeur, en sorte que une caraque y peult bien aller sans sonder, et l'eaue court si fort qu'il faut que ung na-

vire ayt bonnes amarres et bonne ancre, et la terre de ceste rivière est une terre basse et plate, belle terre, car j'ay esté bien cinquante lieues ou plus amont la dite rivière sans que je aye peu avoir veu aulcunes montaignes. »

Les particularités qui suivent sont intéressantes : « Les gens de ce pays ont le visaige perse, ainsi que ont ceulx du Brésil, ensemble les billestres de la bouche en quatre ou cinq parties, et mettent en iceulx pertuys des pierres d'aymeraudes vertes enchâssées en or, et plusieurs aultres pierres, et pendent aussi de telles pierres à leurs aureilles. Nous leurs demandismes s'il y avoit point d'or en la terre , ils nous feirent seigne que allant hault à mont la rivière il y avoit une montaigne en laquelle y avoit force d'or, et que une partie d'icelle estoit d'or et qu'ils l'apportoient de là, et que quant ils en avoient affaire ils en alloient quérir, et disoyent qu'ils n'en faisoient pas grand compte et qu'ils ne l'estimoyent pas grandement, sinon pour enchâsser leurs dictes pierres, et que, entre eulx, il n'est point coutume de vendre ni d'acheter, mais qu'ils vivent communément, et que leur manger est pain de racines et mil, et une manière de naveaulx qu'ils appeloyent batanes, lesquelles sont bonnes, et font vin de palme pour leur boire, quia le fruict gros comms ung œuf, duquel fruict ils font le dict vin et luy baillent telle couleur qu'il leur plaist, et est le dict fruict de couleur jaune et dure longtemps quand il est bien faict et de saison; aussi est le dict fruict fort bon à manger quand il est mûr. Et ceste manière de gens font leurs maisons avec planches et couchent et dorment sur icelles planches, et

est le dessoubz du plancher tout ouvert5 et couchent en lictz de cotons pendus avec des cordes comme font ceulx du Brésil, et usent des dictz lictz en toute la coste occidentale. Toutefois, aux Indes occidentales, leurs maisons n'ont pas de planchers, et sont leurs dictes maisons couvertes de feuilles de palme et d'autres feuilles d'arbres.»

Après avoir remonté vers le nord, au golfe de Paria, la côte pleine de petites rivières dont il a remarqué que plusieurs sont bonnes pour y faire entrer des navires ; après avoir signalé dans la mer Doulce le phénomène de l'eau croissant et décroissant, « ainsi, dit-il , qu'elle faict en la coste de Bretagne , » phénomène si bien décrit par La Condamine et par le contre-amiral Tardy de Montravel sous le nom de prororoca, et désigné en Gascogne sous celui de mascaret, Jean Alfonse nous mène à la Trinité, dont il parle en ces termes : « La dicte isle peuplée de gens saulvaiges ; et y a en icelle isle de l'or, et en la dicte isle croist des joncs aussi gros que la jambe d'ung homme et d'aultres plus petits; les gens de la terre usent pour leur défense d'arcs et de flesches ; les dictes flesches sont de la longueur d'une brasse , et sont faictes des dictz joncs, et boutent au bout, au lieu d'ung fer, ung os de poisson ou d'ung bois qu'ils ont qui est fort dur, et sont les os aussi durs que acier; et y a en icelle forces perroquetz de toutes couleurs les meilleurs du monde, et sont fort bons pour apprendre à parler, et sont plus grands et plus gros que ceulx du Brésil; et dans le goulphede Pares y a des perles fines les meilleures de tout l'Occident. »

La description que Jean Alfonse nous fait des Antilles, où s'établiront nos pionniers (i), n'a rien qui la distingue,, si ce n'est la désignation de Martignan qu'il donne à la Martinique, et quelques détails assez particuliers sur Saint-Domingue, soit de navigation , soit de productions du pays. — Cette description a d'ailleurs le tort de suspendre le relèvement de la côte que le pilote a laissée au golfe de Para. — Revenu au cap des Perles, il est moins vague, — il faut qu'il ait vu de près. Il nous dit que les habitants de la côte, vers le cap Coubague, ont les plus belles femmes de toutes les Indes. Coubague, selon lui, est à quarante lieues du cap de la Velle. — Plus loin, à soixante-quinze lieues, est et ouest, les habitants lui ont semblé moins agréables.

« Les gens de Saincte Marthe sont mauvais et dangereux, et usent pour leurs deffenses de flesches et graissent le bout des dictes flesches de poisons et d'une herbe qui est si venimeuse, que si le bout touchait au sang de l'homme , il ne scauroit eschapper quil ne meure ; et toute la force que la dicte herbe a, la prent d'une manière de pommes, et semble la dicte feuille des pommes à la feuille de poirier; et est si venimeuse que si ung homme avoit mangé d'une, son corps se trouveroit tout en vers en un instant et mourroit, et cecy, je l'ai expérimenté à ung chien auquel jen ay baillé à manger avec du pain , et advint que en moins de quatre heures le dict chien mourut, et icel mort,

(i) Voir l'Etude que j'ai publiée sur les Normands aux Antilles (août 1863). Paris, Achille Faure.

fut ouvert et fut trouvé plein de vers , et est chose certaine; et est si venimeuse que si ung homme dort à l'umbre du dit pommier, les ,yeux luy sortiront hors de la teste. — fai veu l'un de mes mariniers, pour avoir seulement touché des doigtz la dicte pomme, et touché des doigtz à sa langue, luy enfla la dicte langue aussi grosse que le bras. »

Le fait que Jean Alfonse rapporte ici , pour en appuyer un autre , confirme aussi ce qu'il a dit à propos d'un arbre des Indes, qu'il pense être le même que celui dont il a parlé , et qui est le mancenillier, en indiquant ainsi sa présence en ce lieu : « En ceste terre (première Inde) y a, dit-il, ung arbre qui a la feuille comme Fécorce toute verte, et a le fruit d'une belle monstrance, et quant ceulx de Alexandre en mangeoient, après mouroient, et s'ils se mettoient à l'umbre, ils devenoient aveugles et leur estoient les yeux aussy gros qu'ilz sortoient hors de la teste. Et ne vous esmerveillez pas de cecy, car je l'ay veu aux Indes occidentales , en la ville de Darien, et une autre ville qui est appelée Garamaiou et au port de Carthagène, et est le fruict comme pommes de paradis, et en a esté faict manger en ma présence à ung chien , et luy trouva l'on la pomme et le corps tout convertis en vers. »

Sans l'assurance toutefois de Jean Alfonse qu'il a visité ces parages, sans cette habitude de concision qui, chez lui, n'enlève rien à la vérité des faits, mais semble si peu du voyageur, rien chez un autre ne nous dirait qu'il était là. Cependant nous n'en pouvons douter; au contraire, nous sommes porté par cette réserve à croire qu'il a vu les pays où il ne

s'indique pas. Si je ne craignais d'être long, j'en donnerais des preuves, comme de sa présence au golfe d'Uraba « où, dit-il, la mer ne croist point, et en la baie de Sainct Michel, la marée hausse autant qu'à La Rochelle. »

Il est après tout inutile d'insister sur la présence de Jean Alfonse dans les possessions américaines des Espagnols ou dans celles des Portugais; ce que j'en dis doit servir surtout à rappeler que les connaissances du pilote qui auraient dû être le fruit d'une navigation libre, étaient la conquête laborieuse d'un vaillant soldat, faite malgré les peuples qui usurpaient l'empire de la mer.

Nous en avons une preuve positive dans l'emprisonnement que notre marin subit à Poitiers pour avoir pris des navires d'Espagne, et peut-être aussi pour le pillage de Porto Rico. — « Depuis cet aage (i528), les barbares et chrestiens, dit Thevet en parlant de cette île , ont souffert beaucoup de maux de l'incursion des Coursaires qui ont souventes fois mouillé l'ancre, bruslé et saccagé les habitans de l'isle. Jean Alfonse, Sainctongeois de nation, s'il estoit en vie, il scauroit bien qu'en dire , suivant le récit quil m'en a faict jadis, estant détenu prisonnier par exprès commandement du roy dans les prisons de la ville de Poitiers. » Dans les oscillations de François Ier et de Henri II, contraires au principe de la liberté des mers, comme il leur en arriva plus d'une fois, Jean Alfonse dut payer de sa liberté l'honneur d'avoir plus de fierté que son roi (i).

(1) Le 28 février 1547, par exemple, le roi consent et

C'est à cette prison que fait allusion le sonnet de Jean de Marnef.

Neptune avoit sur ses undes salées Son gouverneur, Alfonse aventureux, Lequel dontoit avec ses naufs voilées Ceux qui estoyent sur mer les plus heureux.

Fortune lors, qui ses faits valeureux Avoit conduit au temps de sa jeunesse , L'abandonna et en lieu malheureux Le rend captif en sa foyble vieillesse.

Non pour cela cessa la hardiesse

De ce gentil capitaine de mer,

Car, estant hors de ces enfers, il dresse

La voile au vent, ses vaisseaux faict armer,

En tous endroicts faict la mer escumer De son grant bruyt, de ses pots flamboyans, De ses canons, dont prêtant abysmer Ses ennemys, du tout les foudroyans.

Lances à feu, poudres, grenats bruyans Braves souldartz, pâlottes, feu grégeois, Targes et dartz et corcelletz luysans Flottent sur mer dessoubz ce Sainctongeois.

accorde que « toutes lettres de marque et représailles obtenues des marins françois à l'encontre des Portugais seront tenues en suspens et surséance jusques au temps et terme de deux ans, à la condition que le roy de Portugal donnera le même ordre pour ses sujets à l'encontre de ceux de France. Pendant ces deux ans, la réparation des déprédations prétendues des deux côtés sera poursuivie tant de celles pour lesquelles ils avoient des lettres de marque, contremarque et représailles que autres, par devant cinq juges et commissaires en la ville de Paris, pour en juger en dernier ressort et sans appel. »

Trembler de peur faict les princes et roys Par ses bouletz, ses vollans messagers.

Le citoyen et craintif villageois Sont assaillis par ses vaisseaux légers.

Estant ainsi garny de bons voilliers En liberté par le congé du roy, Et ne manquant d'armes ne bons guerriers Ne craignoit plus fortune et son arroy.

Nous avons ainsi sous les yeux un marin à la fois homme de science et valeureux soldat, qui s'honore assurément d'appartenir à cette armée navale dans laquelle se signalent les Jean de Porcon, les Hervé de Portsmoguer, les Pregent de Bidoulx(i). A l'occasion, n'en doutez pas, Jean Alfonse eût parlé aussi bien de la marine militaire qu'Antoine de Conflans qui , lui , ne voulait s'ingérer ni des routiers ni des faits de navigage. Mais pour notre pilote rochelois, s'il sait faire sa besogne aux heures de combat, la science a quelque chose de plus élevé qui le touche davantage. Il sait d'ailleurs par expérience qu'il n'y a pas moins de danger dans les luttes contre la nature que dans les guerres avec les hommes.

En effet, si nous pénétrons plus avant dans sa vie à l'aide de quelques livres et du manuscrit qu'il nous a laissé, nous allons le voir se compléter par la part qu'il prend en outre aux découvertes de son temps, et montrer en lui un ancêtre de ces découvreurs français du XV 1 1 Ie siècle qui s'offraient successivement en sacrifice aux intérêts de la science et à ceux de l'État.

(i) Batailles navales de la France, par Troude, capitaine de vaisseau, publiées par P. Levot, bibliothécaire de Brest,

A cette époque, la science réclamait encore beaucoup d'efforts pour l'achèvement de l'exploration du monde. Après le compte fait des navigations exécutées depuis un siècle, Jean Alfonse lui-même nous dit qu'il y avait 261 degrés de longitude de découverts, et que 99 restaient à découvrir.

Dans cette dernière partie, l'extrême nord et le sud présentent encore pour nous des problèmes importants.

On a vu, dans l'Étude sur la navigation de Paulmier de Gonneville, ce que les cosmographes avaient imaginé de la configuration de la terre, au sud.

Mais qu'en savaient nos marins, qu'en avaient-ils vu, c'est ce que nous sommes d'autant plus curieux de connaître, qu'il nous est prouvé que le marin de Honneur n'avait pas abordé le continent austral.

Ce ne sera donc pas sans un certain intérêt que nous lirons encore divers passages de la cosmographie de Jean Alfonse.

« La grand Jayve, suivant lui, est une terre qui va jusques dessoubs le polie antarctique et en occident tient à la terre australe, et du cousté d'orient à la terre du destroit de Magaillan. Aulcuns dient, ajoute- t-il, que ce sont isles, et quant est de ce que 'fen ay veu, c'est terre ferme, et quant tout est

dict, tout le monde est en isles comme la terre et l'eau n'est que ung corps. La mer environne tout pour raison de force de bras de mer qu'il y a en la pomme de la terre. — Celle que l'on appelle Jayve minor est une isle, mais la grand Jayve est terre ferme. »

Ailleurs, Jean Alfonse, nous parlant encore de Java, joint à ceci une réflexion qui doit frapper :

« Et n'est pas découvert au présent plus avant que la Java j our raison des grandz froidz qui sont dessoubz le polie antarctique. — Toutes fois 'fay esté en ung lieu là où le jour m'a duré trois moys comptez pour la reverberation du soleil , et rfay pas voullu attendre davantage de craincte que la nuict me surprînt. »

Dans ces passages on remarquera sans doute avec moi les théories de Jean Alfonse sur le monde austral. Assurément, s'il est porté à penser, par ce qu'il a vu, que la grand Jaive est une terre ferme, que peut être cette terre qu'il place vers les 210 du pôle antarctique, si ce n'est la Nouvelle-Hollande? — Ainsi notre pilote aurait touché aux côtes de cette grande île avant les Portugais et les Hollandais, au moins antérieurement aux découvertes connues.

Toutefois je ne me permets guère que d'en faire la remarque , puisque Jean Alfonse ne donne pas de détails. — Il est vrai qu'il n'en fournit pas davantage sur les lieux où nous sommes instruits qu'il a passé par d'autres que par lui-même.

D'ailleurs, la réflexion qui suit me laisse trop incertain sur ce que j'en dois penser pour que j'insiste, ne sachant où il veut dire que le jour lui a duré trois mois comptez pour la réverbération du soleil.

J'ignore en effet s'il entend indiquer par là sa présence dans les mers australes, ou si c'est un raisonnement qu'il veut établir par une simple comparaison avec les froids qu'il a dû supporter dans des mers assez près du pôle nord pour que le jour lui durât trois mois.

La question a , dans les deux cas, une certaine gravité au point de vue de l'histoire; mais je penche à croire que Jean Alfonse fait allusion à ses voyages au Nord, sur le terme desquels nous ne savons rien, et que, par conséquent, ce passage viendrait indiquer.

Ces voyages jusqu'ici sont le titre d'honneur du pilote Saintongeois. C'est par eux qu'il continue Cabot, Verazzano et Jacques Cartier; mais d'après les passages que j'ai cités, s'il est fait allusion au voyage de Jean Alfonse dans cette direction, il faudrait ajouter que ce marin, qui n'est nommé ni par Barrovv ni par l'historien italien des découvertes arctiques, précède les Anglais de près de quarante ans dans le détroit de Davis, — ce qui serait une bonne réponse à faire aux allégations des écrivains de cette nation — sur notre indifférence à la recherche d'un passage aux Indes par le nord-ouest. — Voici les circonstances que nous avons à opposer encore à leurs assertions.

Onze ans après le premier voyage de Verazzano, Jacques Cartier, de Saint - Malo , avait inauguré l'annexion de la Bretagne à la France (août i532) par la découverte du fleuve Saint-Laurent, en cherchant plus au nord le détroit que Verazzano n'avait pu rencontrer en suivant les côtes orientales de l'Amérique. Cartier avait commencé son exploration de ce continent à la hauteur où le capitaine Florentin

avait fini la sienne. Il était allé de cap en cap, de havre en havre, pour y chercher ce fameux passage dont nous sommes censés ne pas nous être occupés; mais ne le trouvant pas du côté de l'Acadie ni à la côte méridionale du Labrador, il était entré dans le Saint-Laurent.

L'illustre pilote Malouin avait pour cette entreprise fait deux campagnes. — Son premier départ avait eu lieu de Saint-Malo le 20 avril 1 534, avec deux navires de charge, chacun de soixante tonneaux et montés de soixante et un hommes.

Son second voyage avait commencé le dimanche 16 mai, jour de la Pentecôte 1 535, et nos marins rentraient en France le 1 6 juillet de l'année suivante.

Enfin, en 1540, le roi François Ier ayant entendu ce qu'avait rapporté Cartier de ses deux premiers voyages, et s'étant également entretenu avec les sauvages amenés par celui-ci, dont l'un, nommé Donnacona, était roi de Canada, avait résolu de renvoyer dans ce pays son pilote général avec Jean -François de la Roque, sieur de Roberval, nommé à cet effet gouverneur et lieutenant général des pays de Canada et de Hochelaga.— Cartier, dans cette nouvelle campagne, devait explorer, s'il était possible, le Saguenay, dont les sauvages avaient vanté à François Ier le sol et les richesses.

Les préparatifs de Roberval ayant duré trop longtemps, Cartier avait reçu ordre de prendre les devants. Il avait fait voile de Saint-Malo le 2 3 mai 1 540, avec cinq navires bien fournis de vivres,— et il était allé se loger sur la rivière du cap Rouge, où, à ce qu'il paraît, les sauvages l'ennuyèrent fort, jusqu'à

ce que, lassé, au bout de dix-sept mois, de ne voir pas Roberval venir, il décida de s'en retourner. — Roberval, cependant, était parti de La Rochelle le 16 avril 1542 avec trois navires placés sous la conduite de Jean Alfonse. — ,Le lieutenant-général et Cartier se rencontrèrent au havre Saint-Jean; mais le pilote Malouin, malgré Tordre que Roberval lui avait donné de l'accompagner, s'était dérobé aux regards pendant la nuit, et Roberval était demeuré seul avec Jean Alfonse.

En conséquence , ce qu'il eût demandé au pilote Malouin il en chargea notre Saintongeois , et il fit entreprendre par celui-ci les découvertes que le roi avait recommandées à Cartier.

L'exploration du Saguenay non- seulement occupa le lieutenant général, qui, en juin 1543, y envoya plusieurs barques , mais il songea plus encore à la découverte du chemin de la Chine.

La commission de Jacques Cartier disait que les terres de Canada et d'Ochelaga faisaient un bout de PAsie du côté de l'occident; Roberval, que Barrow et le comte Miniscalchi Erizzo représentent comme seulement occupé de la recherche de l'or et de celle d'un lieu pour s'établir (1), voulut savoir quelle distance et quels bras de mer pouvaient séparer le Cathay et l'île de Zipangu des lieux découverts par les sujets du roi. Il chargea de cette mission Jean Alfonse, qui s'éleva vers le nord.

Malheureusement nous n'avons sur cette entreprise que peu de détails résumés dans ce passage de

(1) Le Scoperle artiche. Venezia, 18$ $.

Y Histoire de rétablissement de la foy, par le P. Chrestien Leclerc : « Le sieur de Roberval, écrit-il, entreprit « quelques voyages considérables dans le Sague- « nay et plusieurs autres rivières. Ce fut lui qui ente voya Alfonse, pilote très-expert, Xainctongeois de « nation, vers Labrador, afin de trouver un passage « aux Indes orientales, comme il l'espérait. — Mais « Alfonse n'ayant pu réussir dans son dessein à « cause des montagnes de glace qui l'empêchèrent « de passer plus oultre, fut obligé de retourner à a M. de Roberval, avec ce seul avantage d'avoir dé- « couvert le passage qui est entre l'île de Terre-Neuve « et la grande Terre du Nord, parles 52 degrés. »

Mais n'y a-t-il rien de plus à dire? — Sans doute il peut fort bien se faire qu'il n'y ait pas eu d'autre avantage. — Toutefois, il ne faut pas compter pour rien les dangers et les obstacles que Jean Alfonse doit avoir rencontrés dans ces mers, non plus que les enseignements qu'il peut en avoir tirés, en s'élevant à une certaine hauteur. Or, le phénomène de lumière dont il parle doit se rapporter aux régions situées vers le 72e degré nord, où les beautés, où les splendeurs de la nature, au milieu des extrêmes rigueurs qu'elle lui faisait subir, obligeaient, trois cents ans après Jean Alfonse, le lieutenant Bellot, du port de Rochefort, à reconnaître que Dieu proportionne les jouissances et les émotions aux peines qu'il impose.

N'est-ce pas aux flots de clarté inondant ces parages, n'est-ce pas au magnifique spectacle du soleil se jouant au milieu de glaces souvent de sept à huit cents pieds de haut , que font allusion les vers du sonnet où il est dit de Jean Alfonse :

En une heureuse route à nul autre commune, Et le jour désiré il veoit dessus sa hune Luire avec tous ses rais....

Pour que le poëte insiste sur ce point, il faut que Jean Alfonse lui en ait parlé.

Je ne veux pas dire pour cela que, lorsque le pilote de Roberval fut obligé de revenir sur ses pas, il n'eut pas, lui aussi, à lancer quelques injures contre ces bancs de glace tantôt craquant, détonant de tous côtés, ou repoussant son vaisseau qui grinçait toutes les fois qu'il glissait contre leurs arêtes. Mais, comme le dit Maury, l'admiration qu'inspirent les œuvres de la nature est incessamment ranimée par les nouveaux horizons qui se découvrent. — Si l'astronome voit la main de Dieu dans les plaines célestes, le marin de même entend sa voix dans le concert des flots et sent sa présence dans chaque souffle de la brise.

Sans doute l'opinion que j'avance sur la présence de Jean Alfonse dans les hautes latitudes peut ressembler à une conjecture. Toutefois je crois qu'on ne pouvait laisser dans l'ombre le fait signalé par le pilote Saintongeois. Maintenant, d'autres apprécieront et décideront si Jean Alfonse n'a pas , ainsi que je le pense, précédé les Anglais Davis et Baffin dans ces mers où l'un de nos baleiniers, en i83o, le capitaine Foubert, de Granville, commandant le trois mâts le Comte d'Estourmel, pénétrait jusqu'au 75° 19', c'est-à-dire 2 degrés au delà du terme où, en 1825, Louis-Antoine Guédon , commandant le Gro'énlandais, avait donné le nom de Dieppe à une petite île.

Quoi qu'il en soit, malgré son peu de succès, le problème d'un passage à la Chine par le nord ne cessa d'occuper Jean Alfonse, et la dernière partie de son Hydrographie laisse supposer qu'il chercha dans l'exploration des côtes orientales de PAmérique le détroit queVerazzano avait tenté d'y trouver soixante ans avant les entreprises de John Smith, d'Hudson et de Champlain.

Déjà, en parlant de la rivière du Saguenay, il avait écrit qu'il semblait que ce fût un bras de mer, tant elle faisait un grand courant et un terrible ras. « Pour raison de quoy, dit-il, j'estime que ceste mer va à la mer Pacifique ou bien à la mer du Cattay. »

Plus loin, en parlant des terres de Canada et d'Hochelaga, il disait encore : « Ces terres tiennent à la Tartarie, et pense que ce soit le bout de l'Asie selon la rondeur du monde. Et pour ce il seroit bon avoir ung navire petit de soixante et dix tonneaux pour descouvrir la coste de la Fleuride, car j'ay esté à une baye jusques à 42 degrés, entre Norembegue et la Fleuride, mais n'ay pas veu du tout le fond et ne sçay pas s'il passe plus avant. »

Mais ses navigations ne s'arrêtent point là ; il parle d'un « cap situé par les trente-six degrez, où il fut bien un jour et demy le cap à l'ouest, sans veoir terre jusques à la haulteur de trente et cinq degrez avec la dechette du compas. » 11 parle aussi du « cap de la Fleuride, situé par les 27 degrez de la haulteur du polie artique, large de vingt-cinq lieues, et devant lequel il y a plusieurs isles de sable, et y a une bapture qui entre en la mer deux ou trois lieues de la terre ferme, et n'est non plus large à ung bout que à

l'aultre, et dure plus de vingt lieues au long de la coste du nord-nord-est et sud-surouest, et entre la terre et la basse terre semble avoir belle mer, mais je ne peus jamais trouver entrée pour entrer au dedans. »

Telles sont les courtes notions que nous avons pu recueillir sur les navigations de Jean Alfonse dans l'Amérique du Nord. Tout y est vague, et s'y fait plutôt entrevoir que reconnaître, comme dans le reste de sa vie, et ce n'est que par le jugement même des navigateurs qui ont suivi que l'on peut apprécier ses actes, dont il parle si peu.

Ainsi, dans cet oubli de lui-même, nous ne pouvons trop faire attention à ces paroles d'un capitaine de vaisseau, dites près de deux siècles après, à l'occasion de la navigation du Saint-Laurent que Jean Alfonse avec Jacques Cartier a ouverte à l'Europe.

M. de Voutron, en 171 6, commandant le Saint- François, écrivait de La Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse :

« J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux blancs que tous ceux que j'ai faits ailleurs.

« Dans tous les endroits où l'on navige ordinairement, on ne souffre point et l'on ne risque pas comme en Canada. — C'est un tourment continuel de corps et d'esprit.

« J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habille ne doit pas conter sur la science. »

Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore après un siècle de fréquentation conti-

nue, quelles ne devaient-elles pas être au début, lorsque Jean Alfonse en écrivait le routier dans le plus grand détail.

C'est au retour de l'expédition avec Roberval, dans laquelle il semble avoir relevé les côtes du continent et parcouru l'intérieur du Saint-Laurent avec le plus grand soin, que notre pilote, âgé alors d'environ soixante ans, si nous supposons qu'il ait commencé à naviguer à douze ou quatorze ans, se délassa de ses fatigues en communiquant ses vues d'ensemble sur le monde qu'il parcourait depuis quarante-huit ans, ainsi qu'il nous le dit. Toutefois il n'avait pas encore fini sa carrière, car c'est, paraît-il, dans une course postérieure qu'il prit des navires espagnols et fut à cette occasion enfermé dans le château de Poitiers, d'où, suivant un des sonnets que j'ai cités, il lui fut permis de sortir, lorsqu'on n'eut plus à ménager les Espagnols.

Il est très-vraisemblable qu'il se distingua de nouveau contre eux, ainsi que le fait entendre le même sonnet. Mais si des actes d'homme valeureux lui sont communs avec bien d'autres marins, sa Cosmographie demeurait pour attester sa supériorité, sans que j'ose dire toutefois avec le sonnet de Saint- Gelays :

Mais le mas eslevé en signe de son nom Eslevera toujours dans le ciel son renom.

Ce que je crois pouvoir seulement avancer, c'est qu'en vue de faire rendre justice au marin de Saintonge, j'ai tiré de son manuscrit assez de renseigne-

ments pour en établir le mérite. — En faisant connaître, grâce à lui, toutes les questions maritimes du XVIe siècle, sur lesquelles il donne son mot; en montrant l'état de la science cosmographique à la fin du règne de François Ier, je n'ai pas pu sans doute faire ressortir Jean Alfonse lui-même autant que je l'aurais désiré. Mais si peu que j'y aie réussi, on voudra peut-être bien reconnaître que j'en ai fait plus que Mellin de Saint-Gelays et même que le grand collectionneur anglais Hakluyt. En effet, dans la copie que ce dernier a donnée de la partie de Y Hydrographie de Jean Alfonse concernant l'Amérique du Nord , on lit ce passage :

a Jean Alfonse nous dit : « Les terres allant vers « Hochelaga (Montréal) sont de beaucoup meilleures «et plus chauldes que celles de Canada (Québec) « et tient cette terre de Hochelaga au Figuier et « au Pérou, en laquelle abonde or et argent. » Pour celui qui a lu Y Hydrographie de Jean Alfonse, la terre du Figuier est à 20 degrés et demi du pôle arctique; le Figuier est un cap en la terre de l'Yucatan, et par ces mots : « tient ceste terre de Hochelaga au « Figuier et au Pérou, » Jean Alfonse, à ceux qui pourraient croire que le Canada est une grande île comme l'on retraçait alors toutes les nouvelles découvertes, Jean Alfonse veut faire entendre que cette terre fait partie du continent américain. » — Or, sait-on par quoi Hakluyt remplace ces mots, qui sont l'expression des connaissances du temps? Par ceci , suivant la traduction qu'en a donnée , au nom de la société historique de Québec, feu M. Faribault : « D'après la nature du climat, les terres, en

allant vers Hochelaga, deviennent meilleures de plus en plus, et cette terre peut produire des figues et des poires. » — Le cap du Figuier devient figue, le Pérou se transforme en poirier. Quant à ses mines, que le savant géologue sir Logan (i) a découvertes seulement dans ces dernières années dans la vallée de Chaudière, Hakluyt en dispose envers Hochelaga, avec prudence toutefois. « D'après le rapport des gens du pays, dit-il, je crois que l'on y pourroit trouver des mines d'or et d'argent. » N'est-ce pas là ce que l'on pourrait appeler avec Biddle une des « absurd perversions » d'Hakluyt — an unwarrantable liberty taken by Hakluyt} — J'ai lieu de croire que le Pilote anglais du golfe et du fleuve Saint- Laurent, publié par le contre -amiral H. Bayfield, a été traduit avec moins d'imagination par un officier distingué de M. A. Le Gras.

Par cet extrait d'Hakluyt comme par la publication de MellindeSaint-Gelays, par tout ce que nous avons fait sortir d'inconnu de cette Hydrographie de Jean Alfonse, il est facile d'apprécier de quelle manière jusqu'ici ce marin était connu , combien

(1) Logan et Sterry Hunt, Esquisse géologique du Canada.

son œuvre avait été mutilée et altérée, comme si ce n'avait pas été assez qu'il eût réduit lui-même l'intérêt de sa vie évidemment laborieuse en remplaçant la relation de ses voyages par cette Hydrographie si sèche et, relativement aux progrès des temps qui l'ont suivie, si défectueuse. — Mais il y a dans cette substitution même d'un traité scientifique au récit de ses actions un effacement qui a sa grandeur, et la science doit en tenir compte au pilote, puisque l'étude générale des faits et des idées du temps profite aujourd'hui de ce que Jean Alfonse perd en renommée auprès des masses.

C'est pour cette raison que, malgré l'insuffisance de mes connaissances spéciales, j'ai tenté de mettre plus en relief le marin et son traité. — Il m'a paru faire comprendre bien son époque dans ses aspirations maritimes comme dans les moyens dont elle disposait.

Il serait même possible de trouver dans ce manuscrit les rêves politiques qui agitaient alors la société, agitation dont notre temps a recueilli en partie les bénéfices. — Les marins sont quelquefois frondeurs. J'ai sous la main un journal de bord contemporain du cardinal de Fleury, qui faisait mourir Cassard dans un château fort. L'auteur de ce journal, éprouvant de la difficulté à lever l'ancre, dit : « La tenue du fond est une vase blanchâtre et gluante qui tient comme le diable dans le corps d'un ministre (1). » Jean Alfonse, lui, ne s'attaque pas aux hommes, il remonte aux choses; il s'en prend aux

(1) Journal du Neptune, 1731-173 3, Voyage en Chine.

institutions. Il sent qu'il est citoyen d'un grand pays et se préoccupe de la manière dont les peuples sont gouvernés. Et pour peu qu'on veuille lire entre les lignes, il montre qu'il appartient bien à son temps, qu'il est bien de la province qui, en se faisant le foyer du calvinisme, devait obliger Louis XIII et Richelieu, ainsi qu'elle y avait contraint François Ier, à combattre son esprit d'indépendance.

Le calvinisme ne plaisait tant à La Rochelle que parce qu'il y avait la révolution civile au fond de la révolution religieuse.

Or lisez ce que Jean Alfonse, ce voisin de l'église Saint-Jean du Perrot, écrit des sénateurs romains :

« Rome, dit-il, au temps jadis avoit à seigneurie la plus grande partie d'Asie, ArTricque et Europe, et estoit gouvernéepar sénateurs, et estoient les dits sénateurs tous philosophes fort vieulx en expérience, et iceulx sénateurs estoient gubernateurs de la République, car ils prenoyent la cause et différend du populaire en main, et ce pour cstre glorifiez du peuple et acquérir renommée perpétuelle, car tout ce qu'ils faisoient estoit pour leur famé et renommée. Et durant que ces anciens philosophes la gouvernoyent et gardoyent, fut gardée leur seigneurie très-bien et furent seigneurs de grandes provinces. — Et après furent changez les offices des dits sénateurs à jeunes gens et jeunes chevaliers et d'un voilage esperit et léger, et furent des jeunes gouverneurs qui ne voulurent poursuivre le gouvernement des anciens. Pour la mauvaise administration de justice qui estoit entre eulx en advint grands discors et guerres

pour raison desquelles Rome vint en subjection d'empereurs. »

Jean Alfonse, on le voit, est pour la république aristocratique, ce qu'il témoigne encore ailleurs au sujet des sénateurs vénitiens, qu'il traite avec plus de respect que ne fait Joachim Du Bellay : « Manière de gens philosophes bien expérimentez et gens scavans es sciences, lesquels, dit-il, ne vouldroient pour rien faire aucune trahison et mauvais acte. »

N'y a-t-ilpas dans cette admiration pour les républiques anciennes qui provenait de l'étude classique des historiens latins, dans cette glorification « des philosophes », le germe des idées d'où devait sortir notre Révolution, au moment même où se détachaient du catholicisme des sectes destinées à dominer dans le Nouveau Continent? Ce fait ne sera pas contesté assurément par Pauteur d'un tableau de la France en 1787(1), et il l'eût été moins encore par Ginguené , qui a montré dans un écrivain du XVIe siècle tout le programme de l'ordre de choses nouveau. Je veux parler de Rabelais, célèbre historien d'Utopie, pays trouvé à cette époque, suivant la tradition la plus générale.

C'est pourquoi je ne terminerai pas cette dernière étude sanr soumettre encore au lecteur, relativement à cette découverte, un problème dont la solution donnera, si je ne me trompe, à Y Hydrographie, ou, pour mieux dire, à la Cosmographie de Jean Alfonse toute sa valeur et un caractère de curiosité pour les lettrés.

Ainsi que je viens de l'indiquer, au XVIe siècle,

(1) La France avant la Révolution, par M. Raudot, ancien député de l'Yonne, p. 122.

en même temps que les navigateurs de l' Europe renver saientles barrières qui arrêtaient leur action dans une petite partie du globe que trois cents ans d'efforts devaient faire reconnaître tout entier, dans le temps où le monde physique s'élargissait, la pensée humaine, assujettie jusque-là dans l'ordre religieux de même que dans l'ordre politique, réclamait sa liberté sur tous les points. — Elle cherchait à se dégager de ce qu'elle regardait comme sa prison, et, maîtresse d'elle-même, elle commençait à s'agiter dans l'espace qu'elle était appelée à parcourir.

L'émancipation que des esprits plus actifs ou plus imprudents souhaitaient provoqua donc alors, pour ainsi dire, dans le monde des idées, des excursions qui eurent avec les explorations du monde physique de grandes analogies.

Ainsi en toutes deux nous voyons les premiers succès inspirer une témérité folle, et l'abus de ce qu'il y a de généreux et de fécond dans ce mouvement déterminer une réaction de ceux mêmes qui l'ont commencé. Comme les cosmographes et les vrais découvreurs se plaignent alors qu'on ne se croie plus obligé d'avoir étudié et de savoir naviguer pour se lancer à la recherche des terres inconnues, de même les maîtres, les chefs de la Réforme sont honteux de toutes les folies auxquelles ils assistent. Lorsque Colomb dit que, quand il avait proposé au roi et à la reine de Castille *son entreprise, personne n'avait voulu l'accompagner, mais que depuis il n'était pas jusqu'aux tailleurs qui ne voulussent faire des découvertes , son dédain est le même que celui de Duplessis Mornay, quand il écrit qu'il

n'y a pas de boutique de factoureau, d'ouvrier, d'artisan, de comptoir, de clergeau, qui ne soit un cabinet de prince et un conseil ordinaire d'État, ajoutant qu'il n'y a si chétif et misérable pédant qui , « comme un grenouillon au frais de la rosée, ne s'emouve et ne s'esbatte sur ceste connoissance » . Ceux qui ont ouvert l'espace n'y voient plus que des abîmes. — Avouons-le cependant, la recherche d'une société idéale a été au progrès du monde social ce que l'alchimie a été à la science.

L'Utopie a été le premier pays découvert dans le monde de la feinte dont parle La Fontaine , et dans lequel Raoul Spifame, le chancelier Bacon, Fénelon, l'auteur de V Histoire des Sevarambes, Swift , l'auteur de Micromegas et bien d'autres encore ont laissé leurs traces. Il n'est personne qui ne connaisse aujourd'hui l'Utopie, ce royaume situé entre les confins de l'Amérique et de l'Asie, ayant dans ses environs l'île de Tohu-Bohu et la cour du roi Pétau, et pour avant-postes dans les États-Unis mêmes le pays des Mormons, l'Icarie peuplée par M. Gabet et l'île de Barataria, de nos anciens colons de la Louisiane. — Mais personne ne pourrait dire qui a le premier découvert ce pays, ni quand ont commencé ses relations avec la France. — L'on ignore également les noms des marins qui ont mené les premiers nos Français dans ces régions. — C'est ce que je veux établir et c'est là ce que nous allons trouver, je pense, grâce à ï Hydrographie de Jean Alfonse.

Thomas Morus, chancelier d'Angleterre, le premier écrivain qui ait parlé d'Utopie, nous raconte la découverte que des compagnons d'Americ Vespuce

prétendent en avoir faite ; il la tient d'un des voyageurs mêmes, nommé Hythlolœdus. Mais si nous lisons Rabelais, le second historien de ces régions, nous voyons Gargantua et Pantagruel venir faire leurs études à Paris (i); d'où il résulte que comme Gargantua avait eu Pantagruel de sa femme Badebec, fille du roi des Amaurotes en Utopie, à l'âge de quatre cent vingt quarante-quatre ans (sic), vers l'époque même de la découverte des compagnons de Vespuce, les rapports de la France avec Utopie existaient donc depuis longtemps, puisqu'à son âge Gargantua n'en était plus à faire ses études. Cependant, si cela du moins est catégorique, il ne m'est pas possible de préciser l'époque à laquelle ce prince vint en France ni de donner les noms des marins et des navires qui l'amenèrent, pas plus que de déterminer si ce sont des Français qui ont découvert l'Utopie, ou des Utopiens qui ont découvert la France. En effet, ce peuple voyageait beaucoup — Rabelais nous le dit et Thomas Morus avance qu'ils fondaient des colonies. Ainsi, dans l'abbaye de Theleme (2), Nausiclerc apportait des îles des Perles et des îles Cannibales la cargaison de sept navires chargés de soie crue, de perles et de pierreries. — Pantagruel avait couru tout l'Atlantique et conquis une partie des îles Cannibales, c'est-à-dire les Antilles.

Tout ce que l'histoire peut seulement distinguer au milieu de l'obscurité qui enveloppe les faits, c'est que si Pantagruel méritait d'être compté au nombre

(1) Livre Ier, chap. 16. — Livre II, chap. 7.

(2) Livre Ier, chap. $6, édition Jannet.

des conquistadores et des descobridores de cette époque, ce furent des marins français qu'il employa pour le mener lui et Panurge par le nord-est à l'oracle de la Dive Bouteille , accomplissant ainsi en quatre mois l'entreprise que le capitaine Macclure avec Ylnvestigator, n'a exécutée de notre temps qu'après trois ans environ, au milieu de difficultés sans nombre et par un bonheur presque providentiel.

En avançant cette nouveauté, je sais bien que j'aurai contre mon opinion tous ceux qui jusqu'ici ont prétendu dire ce qu'étaient les pilotes de Rabelais, et qui sont fort amusants avec toutes leurs con jectures.

Mais quoiqu'ils montrent souvent un esprit qu'on ne supposerait pas à ceux qui vivent de celui des autres, je pense que quelques personnes ne me sauront pas mauvais gré d'avoir tâché de leur faire éviter ici, comme dans les études précédentes, le sort de Dindenaut et de ses moutons, « lesquels furent tous pareillement en mer portez et noyez misérablement », aux grands éclats de rire de ce mauvais garnement de Panurge , qui demandait s'il ne restait pas encore une âme moutonnière.

Hélas! il y en aura toujours en histoire; c'est ce qui expose à lire tant de volumes, sans qu'on y trouve autre chose que ce qu'a dit un premier auteur souvent mal informé. Que faire à cela? Chercher bravement la vérité sans craindre, comme me recommandait mon premier maître, qui aimait les fables, de remuer le fumier où doit se trouver la perle qu'il faut rendre à sa beauté première, ad pristinum splendorem (i),

(i) Phèdre, livre III. M. A. Scribe n'a pas fait que mettre en

DE P ANTAGRU EL. $ $ $

ainsi que j'entends encore ce bon et modeste parent de l'auteur de Bertrand et Raton me le répéter.

Une des raisons pour lesquelles la vérité est si difficile à reconnaître dans le livre de Rabelais, c'est qu'ayant reçu les appréciations des voyageurs tant sur ce qu'ils avaient vu dans leur navigation que sur ce qui se passait en Europe, il sentit qu'il y aurait danger pour lui à reproduire littéralement leurs jugements ou seulement leurs descriptions. On n'en était pas encore arrivé au degré de liberté qui permettait à Montesquieu de publier les Lettres persanes. Des lettres patentes du 1 3 janvier i 534 témoignent que François Ier même, un moment, avait pensé à supprimer l'imprimerie , contre laquelle Calonne , plus tard, réclamait l'artillerie, née avant elle, disait-il, pour mettre celle-ci à la raison (i). En conséquence, Rabelais chercha dans sa relation à dépister les malveillants, il changea les points de départ, le point d'arrivée, les noms des voyageurs. Il confondit le plus qu'il put toutes choses , de manière à donner le moyen à ses défenseurs de le soutenir contre ceux qui se croyaient attaqués. Et, en effet, il se trouva des gens sérieux pour dire avec Montaigne que le livre de Rabelais était purement plaisant, de même que M. D. Nisard, dans sa belle étude sur Morus (2),

vers l'œuvre de ce fabuliste, dont il tirait souvent de bonnes leçons. Il a composé aussi un recueil des plus intéressants de fables et d'apologues de tous les pays.

(1) Histoire de l'Imprimerie, par Paul Dupont en 1854.

(2) Études sur la Renaissance, p. 184. Michel Lévy, 2e édition^

voit dans la relation d'Utopie plus de fantaisie que d'intention critique.

Certes Rabelais avait raison de cacher sa pensée, car même avec tous les ménagements qu'il prit , il n'en fut pas moins réclamé pour le bûcher tant par Henri Etienne que par Calvin, ce Robespierre de la Révolution religieuse, comme Luther en fut le Mirabeau.

Cependant ce que l'historien voulait dire perce assez à travers ses divagations , semblables à celles de Brutus contrefaisant le fou, pour qu'en rapprochant de ce que l'on connaît les diverses parties de son texte, on puisse refaire les hommes et les choses.

Voulez- vous, par exemple, le point de départ et le point d'arrivée vrais du voyage de Pantagruel?

Vous n'avez pour cela qu'à chercher ce que Rabelais et Morus ont dit précédemment de la situation d'Utopie, dont Gargantua est roi, et vous reconnaîtrez que la position de ce pays, auquel Pantagruel est retourné une première fois de Paris par le cap de Bonne- Espérance (1), ne permet pas, en partant des États de ce prince, qui sont près du Cathay, de traverser les mers du nord pour aller trouver la Dive Bacbuc, qui est aussi près du Catay. S'il fait cette entreprise d'après des théories dont Cabot a eu jusqu'ici l'honneur (2) , on doit supposer que la Dive

(1) Édition Jannet et Chéron, liv. II, ch. xxiv, p. 291.

(2) Pantagruel, livre IV, chap. Ier. «Leurs buvettes souvent réitérées, chacun se retira en sa nauf et en bonne heure firent voile au vent grec levant, selon lequel le pilot principal, nommé Jamet Brayer, avoit désigné la route et dressé la calamité de

Bouteille est à une extrémité du monde opposée à celle d'où il part, en Europe assurément. Par conséquent, lorsque Rabelais met son point de départ en France, quand on sait que Pantagruel est en Utopie, c'est qu'il veut donner le change aux étourdis. Evidemment, avec un peu de réflexion, il n'y a qu'à remplacer le point de départ par le point d'arrivée, et vice versa, et alors, pris à rebours, l'itinéraire s'applique très-facilement et devient d'autant plus curieux que la navigation de Pantagruel précède l'époque à laquelle Richard Chancelor découvrit la Russie en cherchant la Chine par le nord-est.

Maintenant, quel est le point de départ apparent de Pantagruel? Celui qu'indique Rabelais, c'est San Malo, c'est l'arsenal deThalasse. Mais sous ces mots

toutes les boussoles. — Car l'avis sien et de Xenomanès aussy fut , vu que l'oracle de la Dive Bacbuc étoit près le Catay en Indie supérieure, ne prendre la route ordinaire des Portugalois, lesquels passants la ceinture ardente et le cap de Bona Speranza sur la pointe méridionale d'Afrique, outre Péquinoctial, et perdants la vue et guide de lasseuil septentrional, font navigation énorme, ains suivre au pius près le paralele de la dite Indie et gyrer autour d'icelui pôle par Occident, de manière que tournoyants au septentrion l'eussent en pareille élévation comme il est au port d'Olone, sans plus en approcher de peur d'entrer et d'être retenus en la mer Glaciale, et suivant ce canonique détour par ce même parallèle l'eussent à dextre vers le levant qui au département leur étoit à senestre, ce qui leur vint à profit incroyable, car sans naufrage, sans danger, sans perte de leurs gens, en grande sérénité, excepté un séjour près de l'île des Macréons, firent le voyage d'Indie supérieure en moins de quatre mois, lequel à peine feroient les Portugalois en trois ans , avecque mille fâcheries et dangers innumérables. »

$'jù LES PILOTES

est-il bien malaisé de reconnaître dans San Malo , Saint-Malo, et dans l'arsenal de Thalasse, voisin de San Malo, le Tallard, point situé au fond du bassin de Saint-Malo et où se voient aujourd'hui d'importants chantiers de construction ?

Ceci reconnu, croyez que vous serez bientôt sur la voie qui doit vous conduire à connaître les noms vrais des pilotes qui se dissimulent sous le nom de Jamet Brayer et de Xenomanès.

Par exemple, pour le premier, remarquez, je vous prie, le prénom et la dernière syllabe du nom, puis reportez- vous au point de départ des trois expéditions de Jacques Cartier pour le Canada, qui est Saint-Malo , et dites-moi si vous n'aurez pas là le pilote général de Pantagruel.

Tel est aussi le titre de Cartier au service de France; mais il y a plus. Qu'est-ce que ce prénom de Jamet? Si le nom de Brayer n'a guère que l'assonance commune avec celui de Cartier, Jamet est le synonyme familier de Jacques, et c'est celui-là même que portait le père de Jacques Cartier, un des six enfants de Jehan Cartier et de Guillemette Baudouin. On en a la preuve dans l'acte de naissance même du plus illustre de tous les membres de cette famille, nés sur le rocher Aaron, à Saint-Malo.

« Anno 1494, le 3ie jour de décembre, fut baptizé un fils de Jamet Cartier et de Jeffeline Jansart, sa femme, et fut nommé par Guillaume Maingart, principal compère, et petit compère Raoullet Perdriel. »

Jamet Brayer, Jamet Cartier, il me semble bien, c'est tout un.

Je n'insiste donc pas davantage sur ce qui le re-

garde, parce qu'après tout il n'est guère que nommé par Rabelais, quoique a^vec un titre supérieure celui de Xenomanès. Mais quel est ce dernier? Il importe davantage de le connaître.

Pour cela , si nous cherchons les analogies entre Xenomanès et un marin connu de nous, nous n'irons pas loin. — Vous savez que Jean Alfonse habite La Rochelle. — Eh bien! Xenomanès est du pays de Salmigondinois, que tous les commentateurs s'accordent à regarder comme le pays du sel dont l'impôt fit révolter alors la Guyenne, l'Aunis et la Saintonge. — Si ce rapprochement ne vous suffit pas pour être persuadé que Jean Alfonse et Xenomanès sont le même homme , je vous rappellerai que Panurge appelle Xenomanès son singulier ami ; or Panurge, qui m'a bien l'air d'être Rabelais en personne, a pu connaître le pilote Jean Alfonse. — N'a- 1- il pas été moine de Fontenay-le-Comte, qui n'est pas à grande distance de La Rochelle? — On s'est connu de plus loin. — Tout cela, il est vrai, n'est fondé que sur des conjectures; mais, en dehors des suppositions et des probabilités, ne savons-nous pas l'affection de Rabelais pour Mellin de Saint-Gelais, qui a voulu consacrer la mémoire de Jean Alfonse? — Dans cet état de choses, comment ne pas penser que Rabelais connaît le pilote de Saintonge? Et s'il n'en est rien, ce qui m'étonnerait, il est certain qu'il connaît du moins l' Hydrographie , que Mellin de Saint-Gelais voudra sauver de l'oubli. Cela seul serait assez pour qu'il eût souci d'un personnage cher à un de ses propres amis. D'un autre côté, si Rabelais parle de Xenomanès plus que de Jamet Brayer, c'est qu'il

fait allusion aux entreprises de 1542 vers le Canada , dans lesquelles Jean Alfonse, par suite du départ de Cartier, a seul agi. La preuve en est manifeste lorsque Xenomanès, traversant les mers du Nord près de l'île de Tapinois, dit qu'il a passé par là il y a quatre ans ; cette date précieuse est décisive en faveur de mon opinion. En effet, bien que mise au jour en i552, la Relation du voyage de Pantagruel ne laisse pas oublier que ce voyage fut entrepris en 1546, époque de la publication des premiers livres de Pantagruel.

Enfin, si nous rapprochons l'Hydrographie du pilote Xenomanès, dans laquelle Gargantua suit avec lui la route que son fils doit tenir, du fait même de l'existence de l'Hydrographie de Jean Alfonse, qui venait d'être achevée au moment où Rabelais éditait son premier livre de Pantagruel , comment penser que l'écrivain Tourangeau ait voulu parler d'un autre que du pilote de La Rochelle? — Peut-être même est-ce à lui que Rabelais aura dû tous les termes de marine qu'il a employés dans la relation de son voyage. Que celui-ci s'en fût mal servi, comme le prouve M. Jal dans son Archéologie navale, cela importerait peu. — Ce serait alors une folie volontaire de plus dans ce livre, qui en contient tant autour de son os médullaire, dont les esprits les plus délicats peuvent se nourrir, de l'aveu même de Labruyère.

Je n'ajouterai plus qu'une observation. — Si Jean Alfonse a fréquenté l'Utopie, il faut le prouver, me dira-t-on ; j'y consens : — Portez seulement vos regards sur ce que notre pilote écrit de la division des travaux dans l'Empire Céleste, « parquoy, dit-il, ils sont mieux gouvernez que nous aultres. » Et il

DE PANTAG RUEL. 54I

ajoute : « Plaise au Seigneur Dieu qu'il nous fasse ainsy gouverner, que les ungs ne fussent pas plus fouliez en la terre d'Europe que les aultres ! »

Quel langage est-ce que celui-là, si ce n'est du plus pur Utopien! Et comment Jean Alfonse a-t-il vu la Chine, si ce n'est avec des lunettes d'Utopie du genre de celles qu'avait Rabelais généralement à son bonnet, mais qu'il descendait sur son nez pour écrire la Lettre de Gargantua à son fils sur l'éducation, ou pour noter le Discours d'Hippothadée sur la femme forte.

Jean Alfonse, que son expérience, son savoir, ses découvertes avaient fait un des principaux marins de François Ier, était donc aussi bien réellement pilote du prince Pantagruel, et ce double titre expliquera sans doute pourquoi j'ai donné tant de place à un homme presque nouveau dans l'histoire, mais qui a le mérite, selon moi, de résumer dans son Hydrographie toutes les grandes questions de son temps.

S près avoir exposé en détail les divers % points sur lesquels la discussion était nécessaire, pour établir ce qui est vrai ou seulement probable et en distinguer ce qui n'était ni l'un ni l'autre, résumons ce travail et voyons d'un coup d'œil, s'il est possible, quelle a été la part prise par notre pays, du XIVe au XVe siècle, dans ces efforts qui , selon les termes de M . Michelet ( i ) , assurèrent le globe de sa sphéricité et démontrèrent cette merveille physique de Peau uniformément étendue sur une boule où elle adhère sans s'écarter.

Trois époques se partagent cette première période , où l'émulation des puissances maritimes de l'Occident va commencer à découvrir dans sa véritable grandeur ce monde que les siècles précédents réduisaient à de si petites proportions.

Un premier mouvement antérieur à l'action des Portugais et à celle des Espagnols se produit chez

(i) La Mer, page 286.

nos marins sous Charles V, et son impulsion se continue sous Charles VI.

Contemporaine des découvertes des Portugais et des instances de Colomb auprès des cours de Portugal et d'Espagne pour chercher un passage aux Indes par l'ouest, la seconde époque s'annonce sous Charles VIII par des faits moins certains que ceux de la première, mais leur vraisemblance ne permet point de les passer sous silence.

Enfin la troisième époque, postérieure aux premiers succès de Colomb, de Gama et de Cabot, comprend les règnes de Louis XII et de François 1er.

Dans cette série de faits, où notre pays va manifester •son courage et son intelligence dans une carrière nouvelle, Paris et les quatre amirautés de France ont Jeur rôle.

D'abord, l'Université de Paris, représentée par les savants prélats sortis du collège de Navarre, Nicole Oresme, évêque de Lisieux, et le cardinal Pierre d'Ailly, archevêque de Cambrai, posent le programme de la révolution maritime; ils avancent que les terres au sud de l'Afrique peuvent être traversées et habitées, et qu'il doit y avoir à l'ouest des terres inconnues.

La recherche d'un passage aux Indes dans cette double direction devait donner aux Portugais et aux- Espagnols l'honneur d'avoir révélé cette vérité.

Mais la relation de la conquête des Canaries par Béthencourt démontre que nos Français ne furent pas étrangers aux pensées qui menèrent Barthélémy Diaz au cap de Bonne-Espérance, et par la suite Vasco de Gama dans l'Inde. — D'un autre côté, l'ex-

conclusion. 347

trait d'une lettre de Colomb lui-même témoigne que Pierre d'Ailly fut une des autorités dont, l'imprimerie aidant, il s'est inspiré et appuyé pour chercher par l'ouest un passage à la Chine, recherche qui eut pour conséquence imprévue la découverte de l'Amérique.

Les Français servirent donc, par leurs théories sous Charles VI comme par l'établissement des îles Canaries, la fortune et les nouvelles destinées de l'Espagne, si étroitement liées au développement de la puissance Européenne dans le monde.

Leur rôle ne se borna pas là. En dehors de la pensée d'un passage aux Indes, qui devait être le mobile constant et le guide logique des découvertes, il n'était pas impossible que d'autres motifs, certaines circonstances , les hasards des vents ou des courants, eussent déjà porté des navires aux côtes d'Afrique et d'Amérique , avant que les Portugais et les Espagnols y eussent pénétré. La Providence pouvait produire ces événements pour exciter et encourager les marins d'Europe à pousser plus loin que les limites dans lesquelles ils restaient enfermés , en les obligeant à comparer les théories en crédit avec la réalité qui s'offrait à eux.

Ainsi nous pouvons regarder comme vraisemblable la réclamation que font nos Basques d'avoir découvert au XIVe siècle Terre-Neuve et les côtes du Labrador, dont le nom, qui signifie en espagnol laboureur, a une singulière analogie avec celui du pays de Labour. La découverte des Rochelois dans les mêmes parages vers 1488, et celle du Dieppois

Cousin au Brésil à la même époque, n'ont également rien d'improbable.

Néanmoins, il n'est pas permis à l'histoire de s'en tenir à des assertions plus ou moins vagues.

L'heureuse rencontre faite par M. Lucien de Rosny du mémoire confirmant, complétant et corrigeant la relation de Villaut de Bellefond sur les découvertes des Normands aux côtes de Guinée avant les Portugais, doit exciter les hommes d'étude à ne pas perdre de vue dans leurs recherches les allégations des Basques, des Rochelois et des Normands sur leurs premières découvertes en Amérique et dans l'Inde.

Toutefois l'altération aujourd'hui démontrée du procès-verbal du capitaine de Gonneville doit faire comprendre suffisamment qu'il n'est pas sage d'accepter des traditions et des ouï-dire sans preuve, puisqu'il ressort du texte vrai de ce procès-verbal que le pays découvert en 1504 par Paulmier de Gonneville n'est, comme on l'a dit, ni la Nouvelle-Hollande, ni une terre sous les Moluques, ni la Virginie, ni Madagascar, mais une partie du Brésil, vers le pays des Goaitacazes.

Le manuscrit que nous avons trouvé nous offre du moins l'avantage de pouvoir justifier notre marine du reproche que les historiens lui ont adressé jusqu'ici d'avoir été longtemps indifférente aux découvertes de l'Europe dans les deux Indes.

Si Ton ne peut soutenir avec assurance que les Français y ont précédé les Espagnols ou les Portugais , on ne saurait contester que l'entreprise de

conclusion. 349

Gonne ville, dont le souvenir erroné a déterminé réellement la découverte des Terres Australes, donne aux traditions dieppoises relatives à Cousin un plus grand caractère de vraisemblance. En effet, le texte du procès verbal de i5o5 indique nettement que nos Français connaissaient le Brésil sous ce nom avant

1504, et qu'il n'a pas dépendu de notre capitaine normand qu'il n'allât faire de plus amples découvertes aux côtes où il avait précédé la grande expédition espagnole de i5o8.

Il est donc constant que nos Français n'ont pas été plus indifférents à la découverte des Indes méridionales, comme on appelait alors l'Amérique du Sud, qu'ils ne sont demeurés étrangers à la recherche d'un passage à la Chine par le nord ouest, nonobstant les assertions des Anglais, qui semblent vouloir s'en donner le principal honneur.

Et de fait, lorsque l'entreprise de Magellan eut démontré la longueur du chemin vers les régions orientales par le sud-ouest, Jean Verazzano reprenait sous le pavillon de France, avant l'Espagnol Estevan Gomez, l'idée de la route du nord-ouest, abandonnée depuis plus de vingt ans comme trop périlleuse. — Il découvrait ainsi les côtes orientales de l'Amérique du Nord jusqu'au 5oe degré de latitude. — Jacques Cartier, après lui, poursuivait la même entreprise, et, en cherchant un passage à partir de ce degré, pénétrait dans le Saint-Laurent jusqu'à Montréal.

Après ces deux marins, partis l'un de Dieppe, l'autre de Saint-Malo, Jean Alfonse, de La Rochelle, toujours sous l'impulsion de la même idée, s'élevait à une hauteur « où le jour lui durait trois mois comptez

pour la réverbération du soleil » , c'est-à-dire vers le 72e degré de latitude nord.

Le souvenir de ces entreprises, présenté dans les études précédentes avec des preuves qu'on n'avait pu fournir jusqu'ici, montre l'injustice des reproches de John Barrow et de Desborough Cowley. — L'on ne peut plus douter aujourd'hui que nos marins n'aient eu là plus grande ardeur pour la recherche de la Chine par le nord-ouest. — Bien plus, on peut voir dans les livres de Rabelais l'intérêt que le pays entier prenait à ce problème, puisque l'ancien moine de Fontenay-le-Comte faisait du passage du nord-ouest celui des pilotes de Pantagruel, qu'il y représentait obtenant en peu de mois le bonheur que le capitaine Mac-Clure n'a conquis que par plusieurs années de ces misères et de ces dangers avec lesquels on paye l'honneur d'inscrire son nom dans l'histoire de l'humanité.

La marine Française de cette époque a d'autres titres encore à la considération de l'histoire

La découverte des deux Indes par l'Espagne et par le Portugal ne profitait qu'indirectement à l'Europe par l'effet des bulles de la cour de Rome, qui concédaient à ces deux puissances les terres et les mers dont leurs marins étaient estimés avoir fait la première découverte. L'Espagne et le Portugal semblaient ainsi n'avoir révélé la grandeur du monde que pour le confisquera leur avantage. Mais la France, la première des nations Européennes proteste par ses actes, par ses écrits, contre les prétentions exclusives du Roi Catholique et du Roi Très- Fidèle. — Elle soutient que la mer est commune, et fait pressentir par là l'article secret du traité de Vervins par lequel elle

obtiendra verbalement la première concession de l'Espagne au double privilège réuni sur la tête de Philippe III. Cette première concession, bientôt suivie de la trêve conclue entre l'Espagne et les Provinces-Unies, à l'occasion de laquelle les ambassadeurs de ce prince déclareront qu'ils ne cèdent par écrit la même faveur aux Hollandais que parce que la France leur force la main, cette première concession ouvrira la brèche par laquelle toutes les nations de l'Europe entreront en possession de la navigation et du commerce des deux Indes. Ce sera là pour l'Europe comme une seconde découverte des pays baignés par l'Océan , et celle-là sera due sans contestation à la France, malgré les prétentions des Hollandais. Tels ont été le rôle et l'influence de notre pays dans la révolution maritime qui s'opère du XIVe au XVIe siècle.

Nous n'en voyons, il est vrai, qu'imparfaitement le tableau, parce que les documents, dispersés de tous côtés, nous échappent; mais en ajoutant aux parties connues maintenant les détails que nous permet de saisir Y Hydrographie de Jean Alfonse, qui semble l'expression de la science et de l'expérience de nos marins à la mort de François Ier, nous sommes, je crois, autorisés à penser que notre pays s'est tenu alors à la hauteur de toutes les questions, au courant de tous les progrès maritimes , et y a eu une part d'action digne de lui, malgré les assertions contraires, auxquelles seulement a pu donner lieu la négligence de nos historiens.

Aussi , lorsque les dissensions intérieures et les longues guerres étrangères qui ont déjà par trois fois

interrompu nos triomphes dans ces premiers temps laisseront un peu de répit à nos marins et à nos savants, nous pouvons être assurés que notre pays saura retrouver dans son sein des hommes prêts à poursuivre la solution des problèmes présentés du XIVe au XVIe siècle.

Dans cette poursuite , la France montrera plus de grandeur encore qu'il n'a été donné d'en apercevoir dans les commencements que je viens d'exposer, quoique nous voyions ici des savants, des lettrés et même des poètes parmi ces marins, tous hommes d'entreprise. L'histoire de notre action dans les pays d'outre-mer au XV I Ie et au X V 1 1 Ie siècle est réellement admirable, sans être pourtant plus connue. Mais les documents moins dispersés, plus nombreux, déjà réunis par moi sur l'ensemble de cette action, me permettront sans doute, avec l'aide de Dieu, de faire rendre justice au rôle de notre pays dans les régions lointaines, comme au dévouement qu'y ont déployé pour ses intérêts quelques-uns de ces hommes dignes rivaux de ce que l'Espagne, le Portugal, la Hollande et l'Angleterre ont produit de plus illustre.

Pierre Margry.

Paris, ce 8 décembre 1866.

ans le livre qu'on vient de lire j'ai cru devoir m me borner à présenter de nouveau des questions que l'on jugeait à tort résolues, ou d'autres que l'on estimait insolubles ; il m'a aussi paru nécessaire de ne considérer que les aspects généraux du rôle de la France dans l'ensemble des actes qui constituent eux-mêmes le fait, d'un intérêt universel, que j'ai appelé la Révolution maritime du XIVe au XVIe siècle; je me suis également abstenu de m'appesantir sur ce que l'on sait. Mais au milieu de cette enquête, certains événements, certains hommes dont j'ai parlé peuvent

être éclairés encore par la connaissance de quelques détails intéressants; il est, en outre, des particularités sur les uns ou sur les autres propres à piquer la curiosité. Par cette raison , vraisemblablement , les notes qui suivent ne paraîtront pas une annexe inutile à cet ouvrage.

fV.c-JimAe duit a

Le Triomphe de Colomb. — Fac-similé d'un dessin de sa main. — Tradition corse sur la naissance de Colomb à Calvi.

près la publication de Ram sur la découverte du Groenland par les Norwe'giens, on ne saurait nier que l'Amérique ait été découverte avant Christophe Colomb ; mais il n'est pas plus possible de contester que c'est de Colomb seulement que date le mouvement de l'Europe vers ce nouveau continent, où le prestige de la végétation des Antilles, les richesses minérales du golfe du Mexique et la croyance que le Nouveau Monde était l'Inde présentaient autant de circonstances bien capables d'attirer l'attention de tous les peuples, tandis que les entreprises des Norwégiens comme les navigations des Zeni et celles des Basques

à la suite de Jean de Echaïde (1) demeurèrent des faits isolés ou d'un intérêt simplement local.

Aussi , lorsque l'on observe qu'à côté des erreurs qui furent pour beaucoup dans l'heureux succès de Colomb, les avantages qu'on devait tirer de ses entreprises furent dus surtout à la puissance de son caractère, à l'ardeur de sa foi , à sa constance inébranlable, il faut que l'amour-propre des autres nations, même si Ton admet leurs réclamations, s'incline devant l'action de cet homme qu'on peut regarder comme un des élus de la Providence. Un jour, Mme de Maintenon venait de raconter comment dans son enfance, allant à la Martinique, elle avait été crue morte et sur le point d'être jetée à la mer. « Ma-

(1) Dictionnaire géographique et historique de V Académie de Madrid, t. II, p. 313, cité par Don Martin Fernandez de Navarrete. La Terre de Labrador, d'après M. Parkman, s'appelle ainsi parce qu'en i jooCortereal en tira une cargaison d'Indiens pour esclaves. Cette explication, à moins qu'elle ne soit du découvreur même, ne me satisfait pas. Or, quoique je sache que le nom de pays de Labour, et mieux de Labourd, venant selon les uns de Lapurdum, selon les autres du mot basque Lapurdi, loin de comporter l'idée de labourage, signifie d'après M. de Marca, dans son Histoire de Béarn, un pays désert et ouvert. aux voleurs, et d'après quelques écrivains une terre de pirates, n'est-il pas possible de conjecturer, à l'appui de la tradition de la découverte du Labrador par les Basques, que les Espagnols et même les Portugais auraient traduit par ce nom celui de la Terre de Labour donné primitivement, peut-être par les Basques, à cette partie de leurs découvertes, et auraient ainsi confirmé leur priorité en acceptant ce nom altéré d'après la signification apparente que lui donne son rapport de son avec le mot français ?

dame, dit l'évêque de Metz, on ne revient pas de si loin pour rien. » Une telle parole semble s'appliquer encore mieux à Colomb, qui, servant sous les ordres de son parent Colombo il Mozo, neveu de l'amiral de ce nom, avait failli périr dans un abordage où son navire et la galère vénitienne qu'il avait accrochée s'enflammèrent. Obligé de se lancer dans l'eau, Colomb rencontra heureusement sous sa main un aviron, dont il s'aida, et, comme Suffren dans son naufrage aux Fromentières , il sut ainsi regagner le rivage, quoiqu'il fût éloigné du théâtre du combat de plus de deux lieues. Le fils de Colomb dit que le combat livré par le capitaine génois aux quatre galères vénitiennes s'était engagé sur les côtes du Portugal, et que ce fut ainsi que son père aborda dans un pays où devait commencer la grande mission qui l'immortalisa. Washington Irving assigne une autre époque- à cet événement. Quoi qu'il en soit, l'événement et le fait de salut extraordinaire de Colomb n'en subsistent pas moins, et l'on y peut voir l'action de la Providence, réservant cet homme pour des actes qui paraissaient impossibles sans elle, ainsi que Colomb l'avouait lui-même, loin de s'en attribuer le mérite. « Le Seigneur, disait-il à ce sujet, accorde aux hommes ce que l'intelligence humaine ne pouvait concevoir ni attendre, parce que Dieu écoute quelquefois les prières des serviteurs qui suivent ses préceptes même dans les choses qui paraissent impossibles. »

Par cette raison, à mes yeux, l'appréciation la plus juste des conditions dans lesquelles les nations se trouvent à l'égard de la mémoire de Colomb , nous a été donnée dans les Problemaîa physica. « At nunc quibus

te laudibus efferam, Christophore Columbe,» dit Cardan, « non familiae tantàm, non Genuensis urbis, non Jtalias provinciae, non Europae, partis orbis solùm, sed humani generis decus! »

C'est avec cette pensée, sans doute, que Moreau de Saint-Méry, en 1783, s'enquérait du lieu de sépulture de Colomb à Santo-Domingo. — L'auteur du remarquable livre sur notre ancienne colonie de Saint-Domingue rendait ainsi un pieux hommage à la mémoire d'un homme qui a tant fait pour le monde, tout comme S. A. le duc de Monpensier, lorsque, de 1854 à i855, il arrachait à une ruine totale le couvent de la Rabida,, près de Palos de Moguer, où le grand découvreur venait demander une bouchée de pain pour lui et son jeune fils, et où il trouva dans le prieur Juan Perez de Marchena un avocat constant de ses projets auprès d'Isabelle la Catholique (1).

C'est avec les mêmes sentiments que j'ai placé en tête d'une publication essentiellement française la copie d'un croquis représentant le triomphe de Colomb, tracé de sa main même.

Lorsque M. Jal en a pris un fac-similé à Gènes, à

(1) La cellule de Juan Perez est aujourd'hui décorée des tableaux représentant le départ de Colomb de Palos, son arrivée au couvent, etc. L'église a été rendue au culte par les soins du fils du roi Louis-Philippe, comme si le prince s'était rappelé que son père et son oncle, dontil porte le titre d'apanage, avaient cherché un asile dans ce continent où le nom de la Nouvelle-Orléans rappelle l'action du Régent. La croix de fer de Pinzon a été aussi replacée à la porte du couvent. J'aurais souhaité que M. le comte de la

la fin d'octobre 1834, ce croquis se trouvait dans la salle des délibérations des Décurions génois, renfermé dans une cassette avec trois lettres autographes de Christophe Colomb écrites en espagnol, et le recueil relié des cédules royales manuscrites que l'amiral de l'Océan tenait de Ferdinand. Ce croquis forme la pièce la plus précieuse de ce volume, envoyé de Séville, en i5o2, par Christophe Colomb aux nobles seigneurs de l'office de Saint-Georges.

Je donnerai ici les détails fournis sur ce croquis par M. Jal, en rappelant que c'est à lui que l'on en doit une première publication dans la France maritime.

« Le dessin de Christophe Colomb n'est pas grand, dit cet écrivain ( 1 ) : il est enfermé dans un encadrement de dix pouces de largeur environ sur huit pouces de hauteur. Au milieu de la composition est le héros, assis dans un char dont les roues à palettes tournent dans une mer clapoteuse où des monstres, représentant sans doute l'Envie et l'Ignorance dont il fut poursuivi, se montrent à peine (monsîri super ati, comme dit l'inscription); à côté de Colomb, la Providence;

Bouère, dont les portefeuilles renferment de si belles vues d'Espagne si largement et si fermement peintes par lui, nous eût donné cette année à l'Exposition de peinture, au lieu d'un tableau de l'Alhambra, la représentation de Palos et du couvent de la Rabida. Les souvenirs qui se rattachent à ce couvent sont assurément de nature à toucher un parent d'Ogeron de la Bouère, le fondateur de la colonie française établie sur la côte de Saint-Domingue, découverte par Colomb.

(1) De Paris à NapUs, 1836, t. Ier, p. 257.

devant le char et le traînant comme feraient des chevaux marins, la Constance et la Tolérance; derrière le char et le poussant, la Religion chrétienne; en l'air au-dessus de Colomb, la Victoire, l'Espérance et la Renommée. »

Ainsi voilà huit figures tracées, combinées, disposées pour le sens que Colomb veut donner à sa pensée ; et de peur que l'on ne doute de ses intentions et de l'authenticité de sa parole traduite par le dessin, il écrit à côté de chaque figure le nom de chaque personnage, il charge la marge de son tableau d'indications pour le peintre , futur traducteur de son esquisse, et dans un angle il appose sa signature hiéroglyphique

Xpo.FERENS. (i)

avec une note par laquelle il avertit que c'est de ces caractères que Christophe Colomb signe tout ce qu'il

écrit

Voici les annotations explicatives dont Colomb accompagna son croquis. Elles sont en italien et de sa main, ce qui donne à ce merveilleux autographe toute la valeur imaginable. — D'abord les noms des

(i) Les mots dont nous n'avons ici que les initiales sont : « Supplex servus altissimi Salvatoris Christi, Mariae , Yosephi, Christoferens. » Colomb, dans cette traduction de son nom, semble dire «portant pour le Christ», tandis que Stradano le représente à l'avant de son vaisseau , portant le Christ sur son étendard , par allusion à la légende du saint.

personnages... Colomb, la Tolérance, la Constance, la Religion chrétienne, la Providence, la Victoire, l'Espérance et la Renommée. La Renommée a deux trompettes, non qu'elle ait celle que Voltaire prête à la déesse par une indigne supposition; — ces trompettes ont leurs étendards, sur l'un desquels est écrit Genoa, sur l'autre Fama Columbi

Maintenant les indications des attributs : « Tolérance : vieille coiffée d'un bonnet, sera dans l'attitude de quelqu'un qui porte sur l'épaule un poids de pierre, ou autre chose semblable. » On voit que Toleranza comme l'entendait Colomb n'est pas l'indulgente vertu recommandée par la loi chrétienne, mais une qualité qui ressemble à la Force; allusion, je pense, aux fatigues qu'il dut supporter (tolerare) pour arriver à son noble but.

« Constance : avec une haste à la main gauche et dans l'action de s'appuyer dessus; la main droite élevée avec le doigt indicateur arrivant jusqu'au front sera posée sur cette base carrée. » Cette base sur laquelle Colomb établit la Constance, c'est son inébranlable fermeté à poursuivre les plans longtemps mûris sous son front. La pique au repos, c'est sa constance à rester armé et prêt à combattre pour ses projets sans cesse attaqués et toujours debout.

« Religion chrétienne : vêtue d'une robe de lin, sur laquelle sera passée une chappe ; la tête voilée; sur sa tête le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe; dans une main un calice avec l'hostie , et un livre dans l'autre; s'il se peut faire, une croix. » L'artiste aura à choisir entre les attributs trop nombreux dont Christophe a doté ce personnage.

« Providence : deux têtes comme Janus, avec deux clefs, et à la main le timon ; sous ses pieds un globe. » Je ne comprends point les deux clefs, à moins que ce ne soient celle de FAncien Monde et celle du Nouveau. Quanta la double tête, c'est une idée analogue à celle qui avait donné cent yeux au vigilant Argus. La Providence voit également derrière et devant elle. — Le timon qu'elle tient de sa main gauche, c'est celui du char naval où est Colomb. Elle gouverne le navire, dont son bras droit livre la voile au vent. C'est Christophe qui tient l'écoute de cette voile, aidant ainsi par son expérience et son savoir aux vues de la Providence.

« Colomb : vêtu à la civile, avec un manteau autour du corps, tenant d'une main le bâton de général et de l'autre la corde de la voile; sous ses pieds un globe où sera écrit : les Indes. L'œil attentif dans la direction où marche le char. » Pourquoi vêtu à la civile, je ne l'ai pas deviné. Serait-ce parce que le costume civil est plus humble que le costume guerrier? — Il faut remarquer que Colomb n'a point dit « vêtu à l'espagnole » : c'est qu'il aimait Gênes et qu'attaché au service de Ferdinand il n'avait point oublié qu'il était Génois. D'ailleurs c'était pour la gloire de sa patrie autant que pour la sienne qu'il voulait élever ce monument, sur lequel le mot Genoa est inscrit au-dessus de cet autre : Colombo.

« Victoire : jeune, vêtue de blanc, avec une chlamyde jaune; de la main droite elle tiendra une couronne de laurier, de la main gauche une palme; — elle a des ailes. »

Renommée : jeune, couverte de vêtements légers et

diaphanes, sonnant d'une ou deux trompettes, couronnée d'olivier. Elle a deux grandes ailes toutes pleines d'yeux et d'oreilles, de bouches et de langues. » Ce dernier détail embarrassera probablement le peintre; il est plus poétique que pittoresque, et j'y trouverais une preuve de l'authenticité de cet autographe, si , après l'avoir regardé plus d'une minute, j'avais pu garder quelques doutes, Colomb a dû avoir cette idée toute dantesque; un artiste qui pense, en créant, à l'effet qu'il veut produire, l'aurait tout de suite repoussée. Vous voyez la Renommée jeune, et jeune la Victoire. — Cette intention me paraît trèsjolie : — Victoire récente et fraîche renommée. Colomb ne voulait pas se flatter.

« Espérance : très-jeune , vêtue de vert , couronnée de fleurs ; tenant une ancre d'une main et de l'autre montrant le chemin à Colomb. » Aucun de ces symboles n'est nouveau, mais Christophe n'avait rien à inventer ici. Cette figure accessoire, il l'a prise à la tradition mythologique afin d'être entendu de tout le monde; il se serait bien gardé dé raffiner, il n'en était pas à courir après les petites finesses des coureurs de sonnets.

Tel est le projet du triomphe de Colomb dessiné par lui-même.

L'apothéose du grand découvreur a pu tenter plus d'une fois les peintres américains , et cette année même nous voyons à la seconde exposition universelle de Paris un tableau sur ce sujet , par le gendre de M. Papineau, chef de l'insurrection française en Canada, en 1837.

Quel que soit le talent de M. Bourassa, combien ne

serait -il pas intéressant pour nous qu'un artiste d'un mérite supérieur et habitué aux larges conceptions voulût se plier à reproduire l'idée du grand découvreur ! — Le peintre de l'Orgie des Romains de la décadence, qui a fait aussi des enrôlements volontaires de 1792 l'occasion d'une scène allégorique d'une véritable grandeur, dans laquelle la Révolution française part pour faire le tour du monde, suivant l'expression de Mirabeau, Th. Couture ne pourrait -il pas encadrer les données de Colomb dans une autre conception? Et même en s'arrêtant au programme de l'illustre navigateur, pourquoi ne ranimerait-il pas de la puissance de son pinceau en se servant du portrait de Colomb que M. le vice-amiral Jurien de la Gravière m'a dit être au château de Valençay ?

Si j'émets ce vœu, c'est que M. Jal désirait lui aussi que le dessin de Colomb fût reproduit en France et contribuât à la décoration d'une de nos galeries. — Ce désir, justifié déjà par les résultats généraux de Paction de Colomb, avantageuse au monde entier, aurait encore plus de raisons de se réaliser ainsi que M. Jal le demandait, si nous pouvions préciser ce qu'avançait un ancien procureur du roi (1) en Corse dans des notes publiées sur ce pays par la Revue de Paris, au mois d'août 1 841, et que m'avaient signalées vers 1848 deux jeunes Corses, MM. Peraldi et Rossi.

( 1 ) L'auteur des deux articles que nous mentionnons signe 0. En prenant les almanach's royaux de 1827 à 1832, je ne vois d'autre nom commençant par cette lettre, et dans la situation indiquée cidessus, que M. Cunéo d'Ornano, substitut, puis procureur du roi.

En voici l'extrait, assez curieux pour qu'il ne soit

pas perdu de vue :

«Ouvrez, dit M. O, toutes les biographies écrites jusqu'à nos jours, cherchez-y l'article de Christophe Colomb, vous y lirez que ce hardi navigateur est né en 1441 , dans les États de Gênes, et vous serez étonné de l'impuissance dans laquelle ont été tous les biographes de constater exactement le nom du lieu où il a reçu le jour. Gênes et Savone se sont disputé cet avantage. Cogoleto, Nervi, ont prouvé qu'elles avaient des familles portant le nom de Colomb. Enfin, Saccaro a été désigné comme le pays du grand navigateur, grâce à M. Napione, qui a réellement trouvé dans cette commune des traces de la famille de Colomb,— Je dis de sa famille, car pour ce qui le concerne personnellement rien ne fut trouvé malgré les actives recherches de MM. Napione, Lanjuinais et Cancellieri. — Or, vous saurez que pendant le temps de leur domination passagère, les Anglais ayant détruit en Corse les registres et actes qui formaient l'ancien corps de l'état civil de ce pays , un grand travail fut ordonné par M. de Serre, garde des sceaux, pour rétablir ces actes autant qu'il serait possible soit au moyen de documents officiels, soit par des témoignages fondés sur la notoriété publique. — En compulsant les registres des curés l'on remonta aussi haut que possible, et un ancien préfet de la Corse, M. Giubega, auquel je ne veux point enlever le mérite de sa découverte, trouva à sa grande surprise, dans les registres de la ville de Calvi, l'acte de naissance de Christophe Colomb.

Oui, ceci est vrai, quoique publié pour la première

fois, Christophe Colomb est né à Calvi en Corse. Christophe Colomb est par conséquent le compatriote de Napoléon. — Les preuves de ce fait existent, et je les dénonce comme étant entre les mains de l'honorable M. Giubega, qui tarde trop à publier sa découverte. »

J'ai parlé à ce sujet à M. le Dr Matei, connu par ses recherches et sa collection de documents sur la Corse. — lia écrit aussitôt , de manière à retrouver les papiers en question; il n'a rien reçu encore. En conséquence, je vais faire moi-même de nouvelles démarches et au besoin recourir à l'aide d'un personnage originaire de Corte, auquel m'attache déjà le souvenir de Dupleix, l'illustre gouverneur de l'Inde, son parent. Je donnerai ailleurs les résultats de cette enquête. — En attendant, M. le Dr Matei m'a fait connaître deux livres qui tendent à confirmer les assertions de l'article de la Revue de Paris. — L'auteur de l'Histoire de San Piero Corso (Bastia, 1842) dit qu'il a lu avec le plus grand intérêt les documents précieux découverts par M. Giubega, et qu'ils sont venus dissiper ses doutes, sinon entièrement, du moins en partie ; — et M. l'abbé Galetti, dans son Histoire delà Corse, publiée en 1843, rapporte, page 125 : «qu'il existe à Calvi, de temps immémorial, une rue du nom de Colomb. » — « Les habitants de cette ville, ajoute cet auteur, croient posséder des données certaines pour prouver que Colomb était né à Calvi, dans une maison de la rue qui porte son nom. »

Toutefois, jusqu'à ce que les faits que j'indique soient établis, nous ne pouvons que nous en rapporter à l'acte d'institution de majorât dressé le 22 février

1498 au profit de la descendance de Colomb, acte dans lequel le découvreur dit : « Siendo yo nacido in Genova. » — A moins qu'il ne faille entendre ici par Gênes la République de Gênes dans l'étendue de ses possessions, cette déclaration doit nous mettre en défiance contre l'article de la Revue de Paris, surtout si nous plaçons en regard des assertions de cet article les affirmations de M. Roselly de Lorgues, qui fait naître Colomba Gênes, en 1435.

« Christophe Colomb naquit à Gênes, dit cet « écrivain. — Son père était aussi Génois ; il s'ap- « pelait Dominique Colomb et était fils de Jean Co- « lomb, domicilié à Quinto, où il paraît avoir joui « d'une certaine aisance. — La qualité de Génois « ne saurait être contestée au père de Christophe <c Colomb. — Elle résulte de ses propres déclara- « tions dans plusieurs actes authentiques dont les a titres originaux existent aujourd'hui conservés « aux archives du notariat de Savone et de « Gênes. — Dominique Colomb prit pour femme « une villageoise de Bisagno, Suzanne, fille de Jac- « ques Fontanarossa, qui l'avait pourvue d'une pe- « tite dot, partie en espèces, partie en biens-fonds. Il « s'établit à Gênes, d'abord dans la maison qui lui « appartenait personnellement. Cette maison, ayant « boutique et à laquelle se trouvait contigu un jardin « arrosé par un puits, était située hors des murs, du « côté de la porte Saint-André, sur la route de Bisa- « gno, le pays de sa femme, qui est tout voisin. « Dominique Colomb possédait encore un petit pa- « trimoine dans la vallée de Nura, et quelques lots a de terre aux alentours de Quinto. — Toutefois ,

« afin de suppléer à la modicité de ses revenus, il <c s'occupait du cardage des laines et avait un métier « pour la fabrique des draps, auquel il employait « habituellement un ouvrier et un apprenti. Ce « fut dans cette maison du faubourg que vint au « monde Christophe Colomb. — On le présenta aux « fonts baptismaux dans l'antique église de Saintce Etienne, alors isolée sur son petit monticule et que ce desservaient les religieux bénédictins. C'est l'église ^ vulgairement appelée à Gênes ce Saint-Etienne de ce l'Arco». La tradition populaire qui la désignait ce depuis trois siècles comme celle où fut baptisé ce Christophe Colomb a été de nos jours pleinement ce justifiée. »

Ainsi s'exprime M. Roselly de Lorgues ; mais dans la note de la page 69 du tome Ier, il nous dit aussi que les registres des baptêmes tenus par les Bénédictins du couvent de Saint- Etienne, et transportés au palais pendant l'occupation française, n'ont pu être retrouvés. — Il n'y a donc pas tout à fait à abandonner les recherches sur la vérité de la tradition corse.

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