‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du 14e au 16e siècle, d'après les documents inédits tirés de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'ItalieChapitre 6 sur 10 · BAS RELIEF DE L'EGLISE DE ST JACQUES A DIEPPE · texte numérisé non relu

BAS RELIEF DE L'EGLISE DE ST JACQUES A DIEPPE

Les Bas-relief s de l'église Saint- Jacques, à Dieppe. Les Chants royaux des Pilotes du vicomte de Dieppe aux fêtes de la Vierge. — Le Tombeau d'Ango. — La Tombe de Colomb à Santo-Domingo, en 1783. — Où est le Crâne du cardinal du Prat, ministre de François 7er.

Si le croquis de Colomb est sa propre glorification, les bas-reliefs de l'église Saint-Jacques de Dieppe, dont j'ai parlé dans ce livre et dont je publie la gravure, sont une page monumentale par laquelle Jean Ango a voulu assurer la mémoire des navigations exécutées pour son compte, ainsi que la réputation des capitaines qui conduisaient ses vaisseaux.

En cela il ne s'est point trompé : l'emploi qu'il a fait des arts et son goût pour les choses de l'esprit ont donné à son nom une durée que n'a pas eue celui de commerçants qui l'avaient précédé avec éclat dans des entreprises de commerce maritime. Si grandes que fussent dans leur province la puissance de Laurens

Lecouteulx, d'Yvetot, sous Louis XI (i), et celle de J. Lepelletier, de Rouen, dont la garantie parut meilleure aux Vénitiens que la parole de Charles VIII (2), lorsque ce roi voulut leur emprunter pour aller attaquer l'Italie, les noms de ces riches commerçants subsistent à peine aujourd'hui; et assurément, sans ce qui reste de l'œuvre des artistes qu'Ango avait appelés, sans ce qu'ont écrit les hommes lettrés, les poètes dont il s'entourait parmi ses marins mêmes , le nom de l'armateur serait aussi oublié que celui de tant d'hommes qui ont pris part à d'immenses entreprises, dans lesquelles ils ne cherchaient qu'un profit, des honneurs ou des jouissances, Mais là où survit l'esprit, là où le cœur a laissé quelque chose de lui, l'histoire arrive pour chercher et conserver un nom,

Pendant longtemps j'ai cru qu'outre le monument sculpté de Saint-Jacques de Dieppe, un chef-d'œuvre de peinture ou plutôt d'enluminure , que le comte Auguste de Bastard appelait les Heures d'Ango , était un autre monument de la grandeur du vicomte de Dieppe et de son goût pour les arts. D'après ce que M. de Bastard me faisait l'honneur de m'écrire en mai i85o, Ango était représenté, sur le premier feuillet de ces Heures, à genoux avec sa femme, et derrière celle-ci, également à genoux, une demoiselle, suivante ou peut-être leur fille Marie, née en 1514. Mais, depuis i85o, j'ai eu lieu d'apprendre, par mes recherches dans les Mémoriaux de la Cour des comptes et par des preuves faites pour l'ordre de Malte, qu'il

(1) Annales des Cauchois, par Just Houel, 1er vol., p. 182.

(2) De Fréville, Histoire du commerce de Rouen.

existait au moins deux familles du nom d'Ango en Normandie, dont l'une habitait Rouen. Or, les souvenirs de notre armateur, dont le père, ditun écrivain, fut anobli seulement en 1468 (1), se rattachant exclusivement à Dieppe, je suis venu à me demander si ce livre d'Heures n'appartiendrait pas plutôt à la famille de Rouen, dont deux membres étaient anoblis, l'un en 1408 et l'autre en 1409 (2). M. P. Feret, qui le premier, après les chroniqueurs Dieppois , a parlé d'Ango avec une certaine étendue (3), a, par

(1) Just Houel , Annales des Cauchois.

(2) Les Mémoriaux de la Cour des comptes de Paris m'ont indiqué, en 1390, deux pièces intitulées, la première : « Faculté à Jean de Cuise, maître des eaux et forests en Normandie et en Picardie, d'accompagner de Coucy en son voyage de Barbarie , sans perdre son office ni gages; » — et la seconde : « Commission à Jean Ango, par ledit de Cuise, pour exercer ledit office des eaux et forests pendant son voyage en Barbarie. » — Les Preuves de Tordre de Malte, faites par le chevalier de Premarest en 1750, et dont je dois la note à M. Richard, de la Bibliothèque impériale, marquent l'anoblissement de « Henricus Joannes Ango, Joannes ejus nepos et Maria uxor», en 1408 , par acte signé de Neuville, expédié le 4 mai 1409, f° 182; Guillaume Ango anobli en 1409, signé de Maloué , expédié le 14 décembre 1409, au 3e registre de la Chambre des comptes de Paris depuis l'an 1387 jusqu'en 1408.

(3) L'article publié par lui sur ce sujet dans les Archives annuelles de la Normandie de 1826 a été de beaucoup augmenté dans son Histoire des Bains de Dieppe, en 18^. Cet article, avec une dissertation sur les découvertes des Dieppois, me paraît avoir été, avec la Notice sur Dieppe, de 1824, du même auteur, le point de départ de tout ce qui a été écrit sur cette matière depuis les

une observation , commencé à éveiller mes doutes sur ce sujet, lorsque je lui signalai les vers que M. de Bastard supposait être de l'illustre grènetier de la vicomte de Dieppe.

Si j'avais pu avoir un moment le livre d'Heures dont il s'agît ici, j'aurais pu comparer le portrait d'Angoavec les données fournies par le chroniqueur Asseline, qui a vu dans une salle du château de Varengeville le vicomte de Dieppe, représenté également à genoux avec sa femme devant un tableau de la Passion. — D'après ce tableau, Ango paraissait de moyenne taille et de complexion délicate. — Il avait la barbe et les cheveux blonds, les joues un peu vermeilles, le nez aquilin, le front large et la tête grosse.

Malheureusement ce livre d'Heures n'était pas entre les mains de M. de Bastard lorsque je le lui demandai, et j'eus lieu de craindre d'être importun en le redemandant plus tard.

Il me paraît donc sage, ici encore, de s'en tenir, jusqu'à de nouveaux éclaircissements, aux bas-reliefs de l'église Saint-Jacques ainsi qu'aux ruines de l'ancien manoir du grand armateur à Varengeville.

C'est ce que je ferai. Je ne parlerai pas ici de mes excursions dans ce dernier lieu avec M. V. Hannoye, frère de l'ancien député d'Avesnes, et homme d'un goût très-éclairé, qui- s'est plu à prendre part à toutes mes recherches sur les navigateurs normands. Dans cette

Mémoires chronologiques de Jean Sanson Desmarquets. M. Feret, qui est connu de tous ceux qui ont fréquenté Dieppe pour l'étudier, est un érudit qui me paraît avoir beaucoup des traits que M. Sainte- Beuve donne à Grosley, I'érudit de Troyes.

excursion, faite le 29 novembre 1861, un dimanche, j'ai examiné soigneusement les sculptures mutilées, les peintures presque effacées du manoir; j'ai pu retrouver avec le crayon certains contours, certaines lignes des figures d'une peinture murale qui décorait la véranda du manoir, comme cela m'était arrive déjà en Touraine dans la chapelle du château d un autre grand personnage de notre histoire d'outre-mer, chapelle qui servait alors de bûcher ; mais sur ce point je n'en dirais guère plus que M. Feret dans son Histoire des Bains de Dieppe. - Je me bornerai donc aux bas- reliefs de Saint- Jacques.

J'avais déjà observé ce monument en 1847, à mon premier voyage à Dieppe, lorsqu'en 1 85 5 je rencontrai dans cette église M. l'abbé Cochet, que j'avais connu en i85i à Yvetot, à l'occasion de mes premières recherches sur le fondateur de la puissance française aux Antilles. Comme le savant auteur de la Normandie souterraine me voyait regarder les sculptures du basrelief, il voulut bien me guider dans mon examen. Et alors mon attention devint si vive que je ne sais comment cela se fit : mon chapeau, que j'avais eu à la main avant d'écouter l'abbé, se trouva sur ma tête — L'abbé s'en étant aperçu, tout en continuant l'examen, après m' avoir rappelé où nous étions, s en alla avec l'ardeur qui lui est ordinaire, chercher une échelle, et, l'appliquant le long du mur, il m invita à y monter, et je pus ainsi étudier à mon aise de plus près ces scènes de la vie des peuples avec lesquels nos marins Dieppois étaient en relation.

Cette étude faite avec soin, en compagnie d un aussi intelligent interprète, me fit désirer plus vive-

ment de populariser ce monument, quoique M. Vitet l'eût déjà décrit dans son Histoire de Dieppe. J'y ai été aidé par la bienveillance de M. P. Feret et par la générosité de son frère. Cet artiste si modeste, à qui je devais déjà la copie des dessins de la relation inédite du voyage de Champlain au Mexique, me fit tenir à Paris un crayon du bas-relief que j'ai mis, en 1862, entre les mains d'un graveur d'origine rouennaise. M. Charles Mauduit, malgré ses soixante et quatorze ans, a bien voulu consacrer pour moi aux souvenirs historiques de notre marine et de sa province les derniers coups d'un burin apprécié dans nos expositions depuis 18 18.

Sa gravure du dessin de M. Amédée Feret, jointe à ce volume, nous dispense de toute description, puisqu'elle nous fait voir parfaitement, dans les deux groupes, des Brésiliens chargés de plumes, des Africains aux cheveux crépus, puis des Orientaux avec leurs turbans et leurs draperies, c'est-à-dire les peuples que fréquentaient les Pilotes d'Ango, et dont celui-ci aimait sans doute l'image pour cela même, car une .des figures que j'ai cru avoir retrouvées sous les peintures effacées de la véranda m'a semblé être également une Amérique.

Evidemment ce dessin confirme entièrement l'explication qu'a donnée de ce bas-relief M. Vitet, quoique j'aie entendu dire à Dieppe que Jean Reynaud, l'auteur de Ciel et Terre, avait cherché un sens mystique à cet assemblage de scènes de la vie de ces peuples d'outre-mer visités par nos marins.

A mes yeux il n'y a pas besoin d'aller si loin pour avoir la vérité sur ces sculptures.

L'église d'un port pouvait très-bien, sans inconvenance et avec une haute raison, présenter aux fidèles l'image des peuples idolâtres que le zèle des marins de ce port avait offerts aux conquêtes du christianisme. Si, depuis le XIIIe siècle environ, l'église de Saint- Remy, l'une des paroisses de Dieppe, avait sa confrérie de Saint-Nicolas qui encourageait les pèlerinages à Rome, à Saint-Jacques de Compostelle, à la Terre-Sainte (i), l'autre paroisse, de son côté, pouvait célébrer les navigations des populations chrétiennes se portant dans une autre direction, au delà des pays inconnus au moyen âge. Le mot des évêques aux rois franks devenus chrétiens: « Là où vous pénétrez, nous entrons après vous, » n'avait pas cessé d'être vrai. D'un autre côté, quand les capitaines d'Ango venaient dans cette église, à certains jours solennels, réciter à l'honneur de la Vierge des vers allégoriques dans lesquels ils faisaient allusion à « TAffricque la Nove, aux Terres neufves, au Nouveau Monde », comme d'autres à Caillicou; quand ils concouraient aux fêtes de l'église Saint-Jacques, il n'y a rien de surprenant que cette paroisse ait songé à rappeler

(i) Dans les statuts de la confrérie de Saint-Nicolas, érigée au XIIIe siècle dans l'église Saint-Remy et approuvée de nouveau par le cardinal de Bourbon en 1 595, on lit : « Si quelqu'un entreprend le voyage de Jérusalem, Rome ou Saint-Jacques de Compostelle; s'il va par mer, il sera convoyé jusqu'au monter en navire; s'il va par terre, jusqu'à une demi-lieue; s'il le requiert, lui assisteront les maîtres , frères et sœurs de ladite confrérie , avec croix et bannières , chantant hymnes et cantiques. » [Archives du trésor de Saint-Rémy , citées par M. l'abbé Cochet dans ses Églises de V arrondissement de Dieppe.)

sur ses murs leurs lointaines navigations, qui ouvraient un nouveau champ à la foi chrétienne et à ses missionnaires. — Le Vatican n'a-t-il pas, lui aussi, sur les parois de ses galeries des cartes géographiques qui datent du XVIe siècle? — N'y voit-on pas le Sénégal avec ces mots : Lignea civitas portatilis; dans d'autres parties, l'Inde et la Chine : India intra Gangem et extra; — altéra pars sive China; — Tartarorum regiones, Japan insula, — America sive Peru (1)? La description que le Vatican donnait en peinture et d'une manière plus dogmatique, à un point de vue général, Urbi et Orbi, Saint-Jacques la présentait en sculpture et d'une manière plus pittoresque au point de vue français.

Quant à moi, il ne m'a paru manquer à la description de M. Vitet qu'un peu des détails que je signale et qui rattachent fort à l'histoire de cette église celle d'Ango et de ses capitaines pilotes. — J'aurais voulu qu'il nous fît voir nos marins Dieppois non-seulement dans leurs navigations, mais qu'il les suivît encore dans leur vie chez eux, se reposant des fatigues endurées pour la gloire et les richesses de Dieppe, en prenant part à ses joies. Cette partie de leur existence me semble, en effet, compléter l'autre, les liens qui unissent ces marins étant, si je ne me trompe, resserrés par la confraternité de leurs habitudes à terre.

Le point par où il nous est permis surtout de saisir ce côté de leur vie, c'est le souvenir des fêtes destinées à rappeler la naissance de la mère du Christ, la nouvelle de l'Incarnation du Verbe, et enfin l'anniversaire de la mort de la Vierge, c'est-à-dire la

(1) Thomassy, les Papes géographes et la Cartographie du Vatican.

Nativité (8 septembre), l'Annonciation (2 5 mars) et l'Assomption. — Sur ce point, de i520 à 1529, à notre connaissance, l'histoire de Saint-Jacques et celle de nos marins se confondent.

La mère du Médiateur était grandement révérée en Normandie. Ainsi c'était à Rouen que la fête de l'Immaculée Conception avait été, au XIIe siècle, célébrée pour la première fois en France, ce qui l'avait fait nommer la fête aux Normands, par la même raison que la Nativité, célébrée en Anjou quand elle ne l'était pas encore ailleurs, était désignée sous le nom de l'Angevine. Malgré l'éclat et la réputation de la fête des Rouennais, les Dieppois ne craignaient pas de rivaliser avec eux par leurs cérémonies du jour de l'Assomption, qui, du reste, aux devoirs du culte joignait pour leur ville les joies d'un anniversaire glorieux. L'origine en remontait à l'expulsion des Anglais de Dieppe , événement qui avait eu lieu le 14 août 1443.

Ce jour-là, pendant l'assaut que le Dauphin, qui devait être Louis XI, donnait à nos ennemis enfermés dans une bastille, le clergé de la ville, suivi des femmes, des vieillards, des enfants, était sorti en procession pour faire le tour des murailles, portant l'image de la Vierge. Les Anglais ayant été obligés de céder, les Dieppois avaient attribué cet heureux succès à son intercession. En conséquence, le Dauphin était venu dans Saint-Jacques mettre la ville sous la protection de celle qui l'avait délivrée, et, en même temps qu'il donnait à l'église une statue de la Vierge de grandeur naturelle et en argent, il avait ordonné que tous les ans une procession des deux paroisses

}8o APPENDICE.

aurait lieu la veille de l'Assomption, en mémoire de la victoire qui avait mis fin à un siège de neuf mois.

L'institution de cette procession, à ce qu'il paraît, amena la création d'une confrérie de l'Assomption et de fêtes où des moralités, des mystères, furent mis en scène, comme ceux que jouaient à Paris les confrères de la Passion; enfin elle fut suivie d'un concours de poésies semblable à celui des Palinods de Rouen, qui se tenait dans l'église des Carmes de cette ville le 8 décembre, jour de l'Immaculée Conception.

L'église de Saint-Jacques, la merveille de Dieppe, comme l'appelle M. Cochet, était le lieu où se représentaient les mystères de l'Assomption, ainsi que ceux de l'Annonciation et de la Nativité, au moyen de ressorts qui correspondaient du clocher avec la nef par des piliers creux. C'était aussi dans la chaire de Saint-Jacques que s'ouvraient les concours de poésie, où les maîtres de la confrérie avaient à juger les chants royaux, ballades et rondeaux qui se présentaient. L'auteur qui était estimé avoir le mieux réussi obtenait pour le chant royal une couronne d'argent , et celui qui venait après lui avait un chapeau d'argent en forme de couronne de laurier. Pour la ballade , le prix était une afïique d'argent sur laquelle était l'image de la Vierge. Celui du rondeau était une bague d'or montée d'un faux diamant ; et une bague d'or montée sur fin rubis récompensait l'auteur de là ligne palinodiale.

Les poésies récompensées figuraient dans la cérémonie et y avaient une place marquée. Ainsi , à la procession du 14, lorsque la jeune fille choisie parmi les plus belles de la ville pour représenter la Vierge s'a-

vançait sous un berceau, suivie des filles de Sion, aux accords de la musique des deux paroisses de Dieppe, fortifiée des ménétriers de Rouen, après les apôtres, c'est-à-dire après les confrères de l'Assomption qui tenaient le coin de la couverture du berceau, après le clergé on voyait, suivant le corps de ville, de jeunes garçons portant sur des coussins chacun un prix du puy. C'était là un grand honneur pour nos poètes.

Au XVIIIe siècle, Diderot disait : «Il n'y a aujourd'hui que les écoliers ou des poètes médiocres qui fassent des palinods , » et si de son temps aussi l'on faisait encore des Noëls , c'est qu'ils servaient de texte à des plaisanteries et à des satires. Mais au XVIe siècle il n'en était pas de même, car la ville de Caen suivait, en i525, à l'époque de nos marins, l'exemple de Rouen et de Dieppe, et Crignon nous fait assez voir comment les imaginations dans cette dernière ville étaient mises en jeu par l'idée des diverses fêtes, et notamment par celles de la Vierge. De tout Dieppois excellente conserve, »

Des ports de mer la précellence.

La Vierge, disait-il :

Est en ce lieu tellement révérée,

Qu'on ne plaint riens, mais qu'el soit honorée.

Premièrement, quant à l'Assumption ,

Jamais ne fut de telle invention

Par Dedalus, Phidias, Apelles,

Ne par Zeusis ou par Praxitelles,

Et puis après, par singularité,

Sont les hauitz faictz de la Nativité,

Les puys d'honneur, les belles charitez,

Où les fervants sont en gloire exaltez.

A cet entrain de louanges pour la Vierge, comme pour les fêtes du port dieppois, «gracieux et plaisant,» vous pouvez juger que Crignon ne demeurait pas sans offrir ses vers à quelques-unes de ces belles cérémonies où le sentiment de l'idéal, où les jouissances de l'esprit laissaient une place aux farces grossières deGrimpe-Sulais, le Grippe-Soleil de Beaumarchais, le Gringalet de nos Saltimbanques. En effet, Crignon concourt, ainsi que les Parmentier, aux prix de poésie; mais Jean Parmentier s'y distingue plus que son frère et que son ami. Il semblait même en voie de se faire une jolie collection de ces prix s'il en avait eu le temps, et si , en bons administrateurs normands, les maîtres du puy n'avaient eu pour coutume de les reprendre, moyennant quelque petit dédommagement en finance.

En i520, Parmentier, au puy de l'Assomption, dont Robert Pique était prince, gagnait le chapeau. En 1527, à Rouen, Jean Bouzais étant prince du puy de la Conception , Parmentier remportait le lis , et à Dieppe, au puy de la Nativité, il triomphait encore par un troisième chant royal.

Le chant royal était une poésie composée de cinq strophes dont chacune était de onze vers, et dont les quatre dernières devaient avoir les mêmes rimes, se suivant dans le même ordre que la première. Le dernier vers de la première strophe était la ligne palinodiale, celle qui servait de refrain au chant, comme son étymologie grecque noàiv ôSo? le donne à connaître.

Il y avait aussi pour servir d'envoi quelques vers, qui la plupart du temps étaient une sorte d'explication de l'allégorie présentée dans le chant.

Ces chants avaient généralement pour objet d'honorer la Vierge. Deux d'entre eux , en donnant un spécimen du genre, pourront vous montrer comment les idées religieuses pouvaient s'associer avec le souvenir des voyages lointains et les habitudes des marins. Le premier de ces chants, dû à la composition de Parmentier, nous offre un dialogue des matelots du navire nommé l'Humanité avec le maître de l'équipage , appelé Povoir divin , qui commence en les éveillant.

P. D. Es barre! Hau! au quart! au quart! au quart!

Debout dormeurs!— M. Hé? quantes meulles (1) , maistre ?

P. D. Tout est viré — rien n'est mis à l'escart.

Voicy le temps qu'il se fault à poinct mettre,

Or que chacun veuille donc se entremettre

En sa manœuvre, à thiébort et babort (2).

M. Pourquoi cela? — P. D. La terre est bort à bort ;

Parés votre ancre et y prenés biture (3)

De ferme espoir, par œuvre vertueuse.

Car tost verrez, par joyeuse adventure,

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

C'est vostre reste et vostre bonne part,

Que de pièça vous ay voulu promettre

M. La verrons nous de bref vers cette part ?

P. D. Ouy pour certain, car Dieu le veult permettre.

M. Et quand cela? -- P. D. Quand vous verrez submettre

Par le soleil de joyeux reconfort

(1) Combien de tours de sablier?

(2) A droite et à gauche.

U) Biture, quantité de câble en rapport avec la profondeur de l'eau dans laquelle on doit mouiller.

Ce gros brouas remply de desconfort, Et que viendra, malgré la brume obscure. Le grand brandon de clarté radieuse Pour illustrer comme vertu procure La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

M. Est-il point jour? — P.D. Ouy, ouy. — La nuit départ;

Le vaste deuil plus ne quiert sur terre estre,

L'aube du jour en leesse s'espart

Sur région maritime ou terrestre ,

A cette fin que voyez apparoistre

La Terre neufve ungtant excellent port.

M. Povoir divin, nostre maistre et support,

Y aurons-nous bon pain et nourriture,

Laict et miel de grâce plantureuse ?

P. D. Assez, assez. Car elle est sur nature

La Terre neufve, en toiis biens fructueuse.

Un homme hault, et qu'au bout d'ung beau dart

De vray amour, qui tout franc cœur pénètre,

On plante en hune, honneur, vostre estendart,

Et gaudions à dextre et à senestre.

Et regardez se vous veoirez rien naistre,

Sourdre ou lever en courant sur ce bort.

M, Maistre, je voy quelque chose à thiébort,

Est-ce point ciel? — P. D. C'est terre ferme et seure

Du cler soleil faicte tant lumineuse

Qne ton faible œil ne peult veoir, je te asseure

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

Là je la voy, la terre que Dieu gard , Je l'appercoy, le beau pays champestre, Tant belle à l'œil et tant noble au regard. Plus je vous dy que verrez aux champs paistre, L'aigneau de paix qui toute grâce impètre; Verrez le fons de vertueux effort.

AFPEND1CE. 385

Et contemplez de plus fort en plus fort Ses divins lieux, ses fleurs et sa verdure, Car c'est Marie en sa naissance heureuse Que Dieu bénit et nomme par figure La Terre neufve en tous biens fructueuse.

Debout, marchans, chacun se monstre fort,

Sus pignez vous en joye et en confort.

Ce jour gaignez des biens oultre mesure,

Ralliez-vous, faictes chère joyeuse

Et merciez la Vierge, nette et pure,

La Terre neufve, en tous biens fructueuse.

Par le premier de ces chants nous venons de voir les Terres neufves, c'est-à-dire l'Amérique, servir à Téloge de la Vierge. Nous allons maintenant en parcourir un autre dans lequel Caillicou, c'est-à-dire le voyage aux Indes, deviendra l'occasion d'un semblable hommage. Ainsi l'on pourra comprendre plus aisément encore par cette double allégorie, destinée à être récitée dans une église, les représentations du bas-relief de Saint-Jacques.

Voici le chant royal, sans nom d'auteur, que, je trouve dans le supplément du fonds français de la Bibliothèque impériale, n° i53y, et qui peut en tout cas servir de pendant à celui que je viens de citer, bien qu'il soit évidemment d'une facture inférieure.

Les quatre premiers vers de ce chant en sont l'argument.

Chant royal que mon œuvre applique Aux cosmographes de ce monde, Qui, conduits par la Mapemonde, Trouvent l'or sous l'orbe ceiique.

Puis le chant commence :

Au chef de Caulx, provide nation,

Ung cosmographe, expert en la marine,

Emprint la routte et navigation

Du Caillicou , pour trouver l'or en myne.

Si nagea tant sur les undes sallées,

Dedans sa nef, les voyles avallées,

Au gré du vent cherchant l'isle nouvelle,

Qu'il fut surprins d'ung vil monstre rebelle

Le poursuivant, qui le vouloit deffaire,

Si pour pylotte il n'eust eu en nacelle

La Mapemonde aux humains salutaire.

Le cosmographe, ayant intention Exécuter son vueil, se détermine Mettre en sa nef toute munition Servant au cas, si que pas n'extermine Ses nautonniers. Quoy faict, ancres hallées Dedans le bort, bonnettes deffarlées, Le vent arrière, il suyt du north l'estoille, La charte au poing, se conduysant par elle, Soubz le zénith de son propre hemispère, En compassant en ligne parallèle La Mapemonde aux humains salutaire.

A ce routtier, qui par dimension Mers traversoit, son estoille recline Tant qu'il convient pour l'élévation Du polie, voir que l'astralabe incline ; Mais les haulteurs du plaustre concellées, Aperceust lors ses clartez reculées, Par retrograd, en quadrature telle, Que le routtier ne scayt art ou cautelle Pour pyloter, fors que tousjours espère Que de lueur lui donnera scintelle La Mapemonde aux humains salutaire.

Le monstre a donc, par mutacion,

Suyvant la nef, soubz l'Equateur et signe

Du Capricorne, enflé d'ambition,

Qui rompt son mast et péril lui machine.

Ce nonobstant mysennes desployées,

Ce marinier sur les vagues enflées,

A l'antartique il tient route et fait voille,

Laissant le north, loy primitive; et celle

De Grâce il suyt, seconde Urse en la sphère,

Parle moyen de la charte éternelle,

La Mapemonde aux humains salutaire.

A l'antartique une apparition

D'ung astre cler le cosmographe assigne,

Dont nautonniers en jubilation

Ave chantoyent, disant : « L'astre désigne :

Port de salut. » Ces choses termynées,

Arrivez sont aux isles fortunées,

Où l'or croissoit, qui tous métaulx excelle,

Près du Liban dont distille et ruisselle

Liqueur fragrant, qui le monstre contère;

Puis chascun dit qu'en l'orbe n'a pareille

La Mapemonde aux humains salutaire.

Envoy.

Prince, je prens la myne d'or tant belle Pour Paradis. Cosmographe je appelle Le Genre humain; le monstre, vieil Luthere; Et Marie est, sans tache originelle, La Mapemonde aux humains salutaire.

Ces deux chants montrent bien, suivant moi, comment les populations maritimes de la Normandie, et de Dieppe surtout, identifiaient leurs expéditions lointaines avec toutes choses. Mais l'on en est encore

plus frappé par l'ensemble des chants royaux de Jean Parmentier, tous empruntés à sa profession.

Ici c'est un discours entre la Théologie et subtile Astrologie (Astronomie), savoir «comment Marie est es cieulx translatée». Là c'est le voyage d'un vaisseau, équipé par Charité, qui va chercher pour l'Humanité du bois rouge qu'il doit porter « au parfait port de Soûlas et de Joye ». Ailleurs, c'est la description du ciel où il y a « ordre et raison en pureté parfaite». Dans une quatrième pièce , qui est celle que je préfère à toutes, Jean Parmentier compare la prière à une touée de cordage qui, attachée sur l'ancre d'Espoir, permet à l'Humanité de se sauver des tempêtes.

L'Humanité, menacée de périr par la faute d'Eve, est sauvée par la Vierge. Eve avait mis « heaulme à maulvais bord », comme avait fait le pilote du vaisseau, dont Parmentier expose le danger dans les deux premières strophes.

Nous trouvons encore dans un autre Chant Royal un dialogue entre deux nefs qui vont au Pays de souffrance. Les gens d'une crevelle ou plutôt caravelle nommée Humanité hèlent durant une grosse tourmente l'autre nef, qui les engage à la suivre, car elle s'appelle la Marie, « la forte nef, toute pleine de grâce. »

Voici une partie des discours échangés :

H. Et qui est maistre en ceste ngf tant belle? demande la caravelle.

M. Le grant patron d'Éternelle puissance.

H. Son mathelot? — M. Clémence supernelle , Qui la gouverne en toute esjouissance, Et pour donner plus ample congnoissance, Humilité tient l'office du page.

Aultres vertus font le bon équippage , Dont ceste nef est si très bien servie Qu'on y obtient très sur espoir de vie , Car davantage elle a en toute place Vent à désir et jamais ne lovie La forte nef toute plaine de grâce.

Dans une sixième pièce de Jean Parmentier, le Genre humain vient faire par devers le Suprême Amiral une charte partie, c'est-à-dire l'acte que sur l'Océan on appelait un acte d'affrètement , et sur la Méditerranée un acte de nolissement. Le Genre humain, « facteur des humains marchands, » loue la Nompareille, nef de grand port.

Dont prent charge et l'office du maistre , Le Saint dessaintz, prudent et résolut, Pour la mener, la conduire et la mettre Au val de Pleurs, en havre de Salut.

A la lecture de ces pièces , qui furent presque toutes récitées dans Saint-Jacques, comme les pièces semblables de Crignon et de Raoul Parmentier ; quand l'on se rappelle en outre la moralité qu'y lit jouer le frère de ce dernier le jour de l'Assomption , en 1527, certes on admettra sans difficulté que la paroisse qui pouvait témoigner de la foi de nos marins par leur talent toujours au service de l'Eglise ait trouvé tout simple de consacrer leur souvenir et celui de leurs expéditions, surtout lorsque c'était leur ar-

mateur qui faisait les frais des sculptures. En faisant exécuter ces bas-reliefs, Jean Ango s'entourait, après la mort, des compagnons de sa vie, et, en conservant leur mémoire, il assurait la sienne par le spectacle même des naturels des lieux que fréquentaient ses vaisseaux et leurs capitaines. Si Jean Parmentier lui avait témoigné son attachement par la dédicace de sa traduction de l'Histoire catilinaire, Jean Ango, à son tour, marquait le cas qu'il faisait de ses pilotes par les sculptures de Saint-Jacques.

Ce fait ressort de la proximité même des bas-reliefs et des décorations de la chapelle Saint-Yves, où, en i 849, lorsque cette chapelle fut délivrée des lambris de sapin qui l'enveloppaient de toutes parts, apparut au milieu de ravissantes décorations l'oratoire d'Ango enchâssé dans le mur en face de l'autel.

Ainsi qu'on le voit, la pensée des marins du XV [ç siècle, comme celle de l'armateur qui les envoyait dans les diverses parties du monde, vit tout entière dans l'église de Saint-Jacques, qu'elle remplit et anime de leur ancienne existence. Il n'y a là du reste rien que de juste. Ces hommes religieux , en effet, qui par leurs entreprises appartiennent au grand mouvement maritime de leur temps, ont en outre le mérite de se rattacher aussi à la renaissance des lettres et des arts.

Sans doute les pilotes, dans leurs poésies palinodiales, comme Jean Alfonse dans sa science, restent attachés au genre que leur a laissé 1 âge précédent. Mais ailleurs, par leur commerce avec les Latins, ils préludent eux aussi, dans leur port, loin de Paris, à la belle 'époque de notre littérature, et il y a maints

endroits de leurs œuvres où les accents vrais de gaieté, de douce ironie et de tendre sentiment peuvent les faire écouter avec charme.

Quoi de plus naïf et de plus délicat que certaines parties de la moralité de Jean Parmentier intitulée les Biens? Quoi de plus ému que l'aveu que fait la Bien Parfaite de son amour pour le Bien Souverain? Il y a là sans doute un écho des sentiments de Jean Parmentier pour la jeune femme qu'il allait épouser. Cela n'empêche pas, en certains endroits, ses fines railleries, semblables à celles que nous lisons dans ses Merveilles du monde, sur les motifs qui lui ont fait préférer la vie du marin à celle d'un cordelier, d'un gros bénéficier, ou même à celle d'un docteur à toge et à bonnet rond. Et comme le ton du reste de cette dernière pièce vous excite et vous soutient par l'élévation des pensées ! Je ne sache rien également de plus touchant que les adieux de la femme de Jean Parmentier à son mari, sous la plume de Grignon, et la douleur de celui-ci à la mort de son capitaine, lorsqu'il est obligé de passer sous les ordres d'un autre.

La femme du capitaine Jean Parmentier,

Qui son époux aimoit de cueur entier,

n'était demeurée avec lui qu'un an et demi, comme il arrive souvent dans cette carrière, qui laisse si peu aux joies de la famille. — Elle venait de perdre sa sœur et pressentait au départ de son mari de nouvelles douleurs. Elle avait parlé à celui-ci de leurs deux enfants; inutilement elle lui avait objecté qu'ils avaient assez de bien, sans qu'il en allât chercher au loin :

N'avons-nous pas des biens en suffisance

Pour vivre en joye et en plaisir,

Sans te donner tant de peine et soussy;

Car bien souvent te voy presque transy ,

Fantasié, et tout mélancolique ,

Du grant travail et soing où tu applique

Ton appétit.

Il me semble entendre la charmante femme et les parents de Lapérouse cherchant à le dissuader du voyage d'où lui aussi ne devait pas revenir. — Mais Parmentier rêvait l'honneur de passer entre les fins d'Asie, comme le marin d'Albi en eut la mission. Il ne pouvait donc céder aux plaintes, aux élans de cœur si vifs, si gracieux, si touchants qu'ils fussent; mais quelle n'était pas son agitation ! — Crignon peint ainsi ses efforts pour partir :

Il ne sçavoit quel confort luy donner, En luy voyant démener si grand deuil, Le cœur navré, ayant la larme à l'œil , Se repentant d'avoir faict l'entreprinse, N'eust sceu parler, car sa voys estoit prinse Entre souspirs, sortissans de son cueur, Qui faisoient perdre et aleine et vigueur. Puis un bayser enfin lui a donné Et un adieu aussi bas entonné Comme le son de dolente ténèbre , Qui me donnoit un présage funèbre.

Je l'avoue, la lecture de ces diverses parties m'a causé de véritables jouissances qui, en me donnant le désir d'exhumer la mémoire des poètes, m'ont fait aussi mieux comprendre comment, en reconnaissant dans Ango une influence qui ne pouvait être celle

d'un chef vulgaire, quand il entretenait des hommes de cette valeur, la chambre de commerce de Dieppe a conçu, il y a quelques années, le désir de retrouver les restes de ce Jacques Cœur de l'Océan.

L'abbé Cochet, chargé de cette mission, a raconté lui-même la manière dont il l'a exécutée malgré les obstacles qu'elle présentait.

« En 1 535, dit-il, Ango, alors à l'apogée de la fortune, s'était fait préparer un caveau en pierre dans la chapelle Saint- Yves, sous la clef pendante de la voûte, entre l'oratoire et l'autel, lors de sa mort au château de Dieppe en i5 5i ; dépouillé à peu près de ses biens par des revers de la fortune et peut-être aussi par suite de ses magnificences, il avait été, de l'avis unanime des historiens, transporté à Saint- Jacques et inhumé dans la chapelle dite alors de Saint- Jérôme. « Une dalle de marbre bleu recouvrit le caveau et garda quelque temps le souvenir de cette grande infortune au moyen d'une inscription de cuivre, devenue la proie de la cupidité. L'histoire seule parlait pour cette pierre muette depuis longtemps. » Trouver cette pierre était donc peu facile. Néanmoins, M. l'abbé Cochet, le 28 septembre 1859, rencontrait le caveau du vicomte de Dieppe. Un cercueil de bois de hêtre parfaitement entier s'offrait à sa vue, et à côté de lui les débris d'un autre cercueil de bois détruit depuis longtemps, puis les ossements de deux personnages où il était aisé de reconnaître un jeune sujet et un vieillard.

Le 3o novembre, l'ouverture du cercueil demeuré entier ayant eu lieu en présence des autorités locales, et l'examen des ossements ayant été fait par les doc-

teurs Légal et Delattre en présence de M. Feret et de l'abbé Cochet, on trouva que l'un des sujets, dont l'âge de soixante à soixante dix ans correspondait à celui d'Ango, mort vers soixante onze ans, mesurait i mètre 84 centimètres. Ce fut tout ce que l'on put constater.

Hélas ! quand ce qui a été nous n'a plus de nom, il semble que la fortune s'applique à en confondre les restes. Elle se garde bien de laisser pour avertir, comme nous le voyons dans une gravure du XVIIe siècle, à celui-ci sa thiare, à celui-là sa couronne, à cet autre son casque. Rien ne distingue plus les têtes qu'échauffaient les pensées les plus généreuses de celles dans lesquelles s'agitaient les désirs les plus grossiers, si ce n'est quelques signes visibles peutêtre au savant seul. Et quoi que nous fassions pour conserver ce qui a été aux grands hommes, voire une partie d'eux-mêmes, tout nous enseigne qu'il y a là une illusion, comme s'il ne fallait s'attacher désormais, si je puis m'exprimer ainsi, à rien de ce qui était l'enveloppe d'où l'âme, l'être réel et immortel, s'est retirée.

L'histoire de nos découvreurs et de nos pionniers en présente d'illustres exemples. Moreau de Saint- Méry, à propos des recherches faites, en 1783, à sa demande,, sur les restes de Colomb déposés dans la cathédrale de Santo-Domingo, nous apprend qu'il n'y avait plus qu'une tradition, communiquée par les anciens du pays, sur deux caisses, dont l'une, celle du côté de l'Évangile, était réputée renfermer la dépouille mortelle de l'amiral de l'Océan, et l'autre, celle du côté de l'épître, les 03 de son frère don Bar-

thélemy. Les chanoines ne trouvèrent alors dans ces caisses que quelques ossements et ne pouvaient dire à qui ils appartenaient.

Moreau de Saint-Méry rapporte les deux certificats envoyés à cette occasion par don Isidore Peralta,. président de la partie espagnole de Saint-Domingue, et qui lui avaient été communiqués par don José Solano, lieutenant des armées navales d'Espagne, commandant celle qui était alors au cap Français.

Le premier est ainsi conçu :

« Moi, don Joseph Nugnez de Caseres, docteur en la sacrée théologie de la pontificale et royale université de l'angélique Saint-Thomas d'Aquin, doyen dignitaire de cette sainte église métropolitaine et primatiale des Indes, certifie que, le sanctuaire de cette sainte église cathédrale ayant été abattu le 3o janvier dernier, pour la construire de nouveau, on a trouvé du côté de la tribune où se chante l'évangile, et près de la porte par où l'on monte à l'escalier de la chambre capitulaire, un coffre de pierre creux, de forme cubique et haut environ d'une vare (à peu près deux pieds et demi de France), renfermant une urne de plomb, un peu endommagée, qui contenait plusieurs ossements humains. Il y a quelques années que, dans la même circonstance, une autre caisse de pierre semblable, et, d'après la tradition communiquée par les anciens du pays et un chapitre du synode de cette sainte église cathédrale, celle du côté de l'évangile, est réputée renfermer les os de l'amiral, et celle du côté de l'épître ceux de son frère, sans qu'on ait pu vérifier si ce sont ceux de son frère don Barthélémy, ou de don Diègue, fils de l'amiral.

596 ARPENDICE.

En foi de quoi j'ai délivré le présent, à Santo-Domingo, le 20 avril 1783. »

Le second acte, signé don Pierre de Galvez, maître d'école, chanoine dignitaire de cette église cathédrale primatiale des Indes, s'exprime à peu près de même.

« Telles sont, dit Moreau de Saint-Méry, les uniques preuves du glorieux dépôt que recèle l'église primatiale de Santo- Domingo, et qui sont ellesmêmes enveloppées d'une sorte de ténèbres, puisque l'on ne saurait dire affirmativement laquelle des deux caisses renferme les cendres de Christophe Colomb, à moins qu'à l'appui de la tradition on ne fasse valoir la différence des dimensions des deux caisses, parce que celle où l'on croit que les restes de Colomb ont été placés a 3o pouces d'élévation, tandis que l'autre n'a que les deux tiers de cette hauteur. »

Si les confusions étaient déjà possibles, elles ne purent que se continuer lorsqu'on porta les deux cercueils dans la cathédrale de la Havane, à gauche du chœur. Comme à Santo -Domingo, il n'y a plus là que des vraisemblances.

Ainsi en a-t-il été de Jean Ango, plus heureux encore ici d'ailleurs que plusieurs des grands hommes qui ont ouvert à la France la carrière dans les pays d'outre-mer.

Je pourrais citer plusieurs exemples de ces jeux de la mort et du hasard, mais, pour m'en tenir au temps même et aux hommes qui nous ont occupés dans ce livre, je parlerai seulement d'un personnage de l'époque de François Ier, ayant eu la haute main dans les affaires depuis i5i5 jusqu'en i535, ayant, par conséquent, pu avoir une action directe ou indirecte sur

les entreprises de Verazzano, de Cartier et d'Ango. — Quant à ce dernier, il est certain pour moi qu'il s'est occupé de lui.

Le personnage dont je veux parler ici est messire Antoine du Prat, chancelier de France, archevêque de Sens, cardinal et légat. En i52i, après l'entrevue du camp du Drap-d'Or, le roi Henri VIII avait été pris comme médiateur des différends du roi de France et de l'empereur Charles-Quint ; le cardinal du Prat fut alors chargé de tenir tête au cardinal Wolsey dans les conférences de Calais. Dans de telles circonstances, il n,'était pas sage de déplaire à Henri VIII. Or, ce que celui-ci craignait le plus alors, c'était le succès du duc d'Albanie, parent et héritier du roi d'Ecosse, qui voulait avoir la garde du jeune roi, malgré les intrigues d'Henri VIII, son oncle. François Ier, servant les vues de ce dernier, avait fait tout ce qu'il avait pu pour retenir le duc en France sans pouvoir y réussir. C'est ici que le cardinal du Prat et Ango se sont rencontrés. Ango paraît, en effet, avoir favorisé le départ du duc, car nous voyons, le 14 janvier i522, Henri VIII écrire aux États d'Ecosse pour qu'ils n'assistassent pas ce dernier, et ne souffrissent pas non plus sa présence dans leur pays.

Le fait ignoré que je rappelle résulte d'une lettre du cardinal écrite quelque temps auparavant (1).

(1) « Un serviteur du Grenetier de Dieppe, mandait du Prat à François Ier, a esté icy et a dit à plusieurz de nos serviteurs que le duc d'Albanie secrètement estoit allé en Escosse et estoit monté à Honnefleur, et que son maistre avoit fait advitailler et esquiper son navire. Dès l'heure que nous l'avons sceu, l'avons envoyé

Eh bien ! de cet homme qui , dans cette lettre, dénonce Ango comme nuisant alors au service du roi, de ce ministre tout-puissant qui pouvait et osait tout, selon le dire de ses ennemis, savez-vous où est la tête? Vous n'ignorez pas que, par suite de la profanation des tombeaux de l'archevêché de Sens en 1793, elle n'est plus dans le magnifique tom-

quérir, mais estoit party. M. Dutour a parlé à ung autre serviteur dud. Grenetier de Dieppe, qui luy a dict qu'il n'estoit rien plus vray, que l'équipage et advitaillement avoit esté fait et par ses mains, et que s'il n'estoit party est d'advis qu'il partira de brief. Nous ne savons si sont choses véritables ou controuvées, et si elles sont véritables, si c'est du consentement du roy ou à son desceu, mais tant y a que s'il est vray, et les Anglais le sçavent, se déclareront contre le roy, qui peut bien penser le dommage que ce luy seroit pour la multiplication des ennemis que par ce moyen aura; lesquels Anglois ne s'estoient declairez et combien que le peuple y soit assez enclin, néantmoins ne l'ouseroient entreprendre sans le roy et le cardinal (de Wolsey), lesquels sont encores pour dissimuler quelque temps pour veoir et entendre quel chemyn prendront les affaires du roy et de l'empereur, pendant lequel temps, l'affaire du roy eust pu prendre quelque fin par paix ou trefve. Ains la guerre sera plus grosse que n'est a présent, tant pour la force de gens qu'ils jetteront sur terre en quelque endroict du royaulme que pour l'argent que pourront fournir à l'empereur. Ce que avons bien voulu escripre afin que, s'il n'estoit party, soit empesché, et s'il estoit party soit envoyé ici quelque gentilhomme par devers le roy d'Angleterre et cardinal pour excuser le roy de cette allée. Si on se veut ayder du duc d'Albanye, sera assez temps quand les autres seront declairez d'iceluy. L'anticipation d'icelle déclaration peut porter beaucoup de dommage au roy, qu'est la principale cause pour quoy est expédiée cette présente.

beau que le petit-fils du cardinal lui fit élever dans la cathédrale de cette ville ; mais vous pourriez croire qu'elle a été jetée dans l'immense trou plein de chaux destiné à dévorer les restes des archevêques et ceux du père et de la mère de Louis XVI ? — Non. Il n'en est rien. Apprenez qu'encore à la fin de décembre dernier elle était dans le grenier d'un loueur d'appartements garnis au milieu de livres anglais à lui laissés par un mauvais payeur, lorsqu'un dimanche, en recherchant mes notes sur Ango et retrouvant la lettre du cardinal du Prat, qui parle de l'armateur, je me rappelai qu'il m'avait été, il y a six à sept ans, parlé de la tête du cardinal. Je n'avais point alors arrêté ma pensée sur ce sujet ; mais ce jour-là, en y réfléchissant, je voulus savoir ce que cette tête était devenue, et je la trouvai entre des romans, les Nuits d'Young et les Beautés de Shakespeare. — En la voyant dans un tel lieu, et après que j'eus parcouru des yeux le certificat qui montrait comment elle était arrivée entre les mains de l'abbé Clavel, je- ne pus m'empêcher de chercher dans les Extraits du grand poète anglais le soliloque d'Hamlet tenant dans ses mains le crâne du pauvre Yorick :

To die, to sleep.

To sleep, perchance to dream; ay there's the rub. For in that sleep of death what dreams may corne!

Certes , le cardinal n'avait pu prévoir, parmi les rêves du sommeil de la mort (pour me servir des expressions de Shakespeare), qu'un jour son crâne tiré de son tombeau, arraché à la calci nation, passerait de

mains en mains jusqu'aux miennes , sans pouvoir parvenir jusqu'à celles du marquis du Prat, à qui l'abbé Clavel le destinait , après l'avoir reçu du fils de celui qui l'avait sauvé de sa destruction.

Après le décès prématuré de cet ecclésiastique cette tête avait été adjugée comme un lot d'héritage à un de ses parents, du nom de Causse, qui louait des appartements; c'était là évidemment un triste lot, et son abandon dans ce grenier montrait assez que le moindre ducaton eût mieux fait l'affaire de celui qui la possédait. — Aussi accepta-t-il mes offres lorsque j'achetai de lui le droit de la faire rentrer dans la tombe d'où les profanateurs l'avaient tirée. En me rappelant de douloureux souvenirs de ma jeunesse, j'eusse cru impie d'acquérir cette tête comme une curiosité, et même de me substituer aux devoirs du marquis du Prat, si je n'avais appris la mort de celui-ci à la fin de janvier 1867.

Le cardinal du Prat a été jugé sévèrement. Est-ce justice? Je l'ignore. — Il faut tant étudier, tant réunir d'éléments d'information pour juger un homme! Ce que je sais, c'est que le cardinal a fait bâtir une salle de l'Hôtel-Dieu, connue sous le nom de salle du Légat, cela me suffit. — Il a aidé ainsi des malheureux à vivre, ou à mourir. Il devait donc être doublement respecté dans son tombeau, — surtout par le peuple « chair à canon , chair à scalpel », comme dit Béranger. — Quoi qu'il en soit, une autre considération pour un homme qui s'est occupé de l'histoire des Pilotes d'Ango pouvait lui faire désirer d'acquérir cette tête : c'est de Sens que nous est revenue par M. Tarbé la Relation du voyage de Jean Parmentier dans l'Inde qu'a

publiée M. Estancelin. — C'est donc bien le moins que je rende à la cathédrale de cette ville, comme une de ses dépouilles, la tête du négociateur du premier Concordat, et, si j'y parviens, le souvenir d'Ango, comme celui de ses Pilotes, aura sauvé de nouvelles profanations le crâne du ministre de François 1er, « le bon roy » de l'armateur Dieppois.

Différents navires d Europe au moment de la découverte des deux Indes. — Le navire à vapeur contemporain des premières navigations transatlantiques. — Lettres inédites sur les inventions de Blasco de Garay et de Jean Lascaris. — Cyrano Bergerac à Québec par navigation aérienne.

Puisque nous avons fait connaître dans cet ouvrage ceux qui ont ouvert l'espace , complétons notre tableau en rappelant les moyens de transport employés pour établir les communications entre les hommes au moment où l'ouverture des pays transatlantiques étendait le champ d'action des marins de notre continent.

On trouve d'ailleurs sur ce point tous les détails désirables dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale. Ces détails rempliront ainsi le vide que nous regrettions à propos de l'Hydrographie de Jean Alfonse.

L'auteur du manuscrit dont nous voulons parler

est Antoine de Conflans, dont Jean d'Auton, l'historiographe de Louis XII, rappelle un beau combat. Il traite surtout des faits de la marine militaire; mais dans une petite partie, consacrée à ce qu'il appelle les « navigaiges » , il nous donne « la pluspart des noms des navires grandes et petites, marchandes et subtilles, qui vont par les mers de Levant et de Ponant, par les mers Occeanes et Méditerranéennes. »

Les bâtiments dont Antoine de Conflans parle d'abord sont ceux du Nord : « Et premièrement, dit-il, en la grant mer occéane, aux parties froides tenans aux basses Allemaignes ou Germanies, comme Roussie, Norwaigue, Dampnemarc, venant en Frise, en la Hanse teutonique, Hollande, Zélande et Breban, y a gros nombre de hourques (1) qui viennent par flottes en Brouage ou en Bretaigne, ou Sétubal en Portugal, quérir du sel, et sont gros navires de deux cens , troys cens, quatre cens, cinq cens et jusques à six cens tonneaux,, et quelcunes plus grandes, qui viennent par flottes, comme dit est; encore il y a des navires d'autres sortes, comme verres cy après. »

Antoine de Conflans passe ensuite à l'examen des navires de la Hollande, de la Zélande et des Flandres. Il s'exprime ainsi :

(1) Selon Pantero Pantera, les hourques et les marsilianes, qui étaient à peu près de la même forme, différaient des nefs par la proue, qu'elles avaient plus grosse et plus ronde; du milieu de leur longueur à la poupe elles allaient en se rétrécissant ; elles étaient inférieures en grandeur aux nefs et aux galions, et ne portaient pas plus de sept voiles, six carrées et une latine.

« En Hollande sont corbes (1), aucunes de cent tonneaux et les autres au dessoubs, et peschent harencs en la mer de Flandres, et se treuvent aucunes foys trois cens ensemble.

« En Zelande sont heus (2), escutes (3), vollans, les ungs de quatre vingtz, de soixante dix, de soixante tonneaux, qui chargent les marchandises à Hervine (Herlingen), Caisses (Goè's sans doute), Flacingue (Flessingue), et La Haye, et deschargent aux pays de Flandres, et se trouvent ensemble aucunes foys deux cens. Et audit lieu de Hervine se arrivent aucunes foys quatre vingtz ou cent navires d'Espaigne chargées de marchandises.

« En Flandres comme l'Escluse, Lostande (Ostende), Dunkerque et autres portz, sont grand quantité de corbes, de heux, de bodequins, escutes et autres petits vaisseaux pescheretz. »

Antoine de Conflans achève de passer en revue les parties septentrionales de l'Europe. Il ne dit que deux mots des « nefz » d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, « semblables aux nostres et la pluspart faictes par deçà ou en Biscaye. » — Puis il passe à l'expo-

(1) Bâtiment vraisemblablement de l'espèce des corvettes.

(2) Bâtiment plat de varangue, tirant peu d'eau et n'ayant qu'un mât, dont le sommet jetait en saillie, du côté de la poupe, une longue pièce de bois nommée la corne. Cette corne et le mât n'avaient qu'une même voile courant de haut en bas de l'un à l'autre.

(3) Selon M. Jal, c'est la francisation du hollandais schuit, bateau, comme volant est celle du vlie-boat, bateau qui vole, et bodequin peut-être celle du mot boat, bateau, klein, petit.

sition de notre marine à nous-mêmes , par l'examen de ce que contiennent nos ports principaux de Picardie, de Normandie, de Bretagne et de Guyenne.

« Dans le port de Calais, dit-il, sont passaiges à clint (1) et aucunes escutes qui vont quérir boys en Angleterre, charbons et autres choses.

« Dans le port de Boulongne, sont navires à caravelles (2), allant en marchandise à Bourdeaulx, à La Rochelle, et grant quantité de pescheurs à harangs.

« A Dieppe, grands navires à caravelles, de sept vingtz, de huit vingtz tonneaux à caravelle, qui vont en Portugal et autres lieux, et plusieurs aultres bateaux de toutes manières servans à la pescherie.

« A Saint-Wallery et à Fescamp, il y a grand' quantité de caravelles et crayes (3) , et s'en treuve (trouve) six cens , sept cens ensemble , et la pluspart servent à pescher harenc.

« A Rouen, il y a navires à caravelles et autres navires qui navigent par la mer, que chaicun coi-

(1) Bâtiments passagers bordés à clin, c'est-à-dire de sorte que l'extrémité d'un bordage passe sur l'autre.

(2) M. Jal pense que c'est une mauvaise locution et qu'il faut lire : navires bordés à carvel. Les navires à carvel différaient des navires à clin en ce que leurs bordages, au lieu de chevaucher, selon cet écrivain, étaient placés l'un au-dessus ou à côté de l'autre carrément, la tranche de celui-ci touchant et recouvrant la tranche de celui-là. Le bordage à carvel, ajoute-t-il, était le bordage ordinaire ; le bordage à clin était exceptionnel ; il en est de même aujourd'hui.

(3) Pour krajers, kraïers, kraay, qu'Aubin définit ; bâtiment à trois mâts, n'ayant ni hune ni mât de hune.

gnoist, comme sont foncets (i), hourques, escutes, barques et tous vaisseaux à clinc et à caravelles, et naviguent depuis Rouen jusques à la mer, et par la mer là où on veult. Aussy y a aultres grands navires pour faire la guerre, comme la Loyse, la nef de Rouen et autres grosses barches (2) pour faire la guerre, et, Dieu aydant, y en aura déplus grandes ou semblables à la Charente (3) et aux galliaces (4) de France qui repéreront au port de Grâce que le Roy, à qui Dieu donne bonne prospérité, fait faire et ediffier.

« A la coste de Bretaigne, il y a grand nombre de navires à caravelles, semblables à ceux de Normandie, excepté qu'ilz sont plus courz et enchastellez d'autre manière, et la plupart n'a que une myzaine.

« En la coste de Guyenne comme les Sables d'Aulonne, La Rochelle, les isles d'Oleron, Hallevert

(1) Foncets, sorte de bateaux des plus grands, dont on se servait sur les rivières; il y en avait qui avaient jusqu'à vingt-sept toises de l'avant à l'arrière.

(2) M. Jal pense qu'il ne faut pas confondre avec la barque la barche, dont la forme lui est cependant inconnue et qu'il regarde comme une espèce de navire inférieur à la nef.

(3) La Charente, parfaite voilière, était armée de douze cents hommes de guerre, sans les aides ; elle avait deux cents pièces d'artillerie, desquelles il y en avait quatorze à roues, tirant grosses pierres, boulets de fonte et boulets serpentins ; elle portait des vivres pour neuf mois.

(4) Galères plus grandes que les galères ordinaires, mais leur ressemblant beaucoup.

(Arvert), Brouage, Marègne, aux rivières de Charente, de Gironde, la couste d'Arcanson et Bouccal de Bayonne, saint Jehan de Luz jusques à Fontarabye, qui est en Biscaye, commencement des Espaignes, les navires qui y sont se nomment caravelles et barches grandes et petites. Et s'est faict de grosses nefz, comme a esté la Charente, qui a esté une des belles et bonnes nefs qui fust sur la mer; la nef de monseigneur Descordes; la nef de La Rochelle, qui est de présent à Brest, et la nef de Bordeaulx, qui' se périt devant Honnefleu ; lesquelles nef/, et barches sont esté et sont de beaulx navires qui ont faict guerres sur mer.— Et encores à la dicte coste de Guyenne a force autres petits vaisseaulx, comme caravelles, clinquars (1), pinaces (2), balleinier, (3), gabares (4), barques pescheresses, passagiers pour passer aux isles de Ré et de Marennes, anguilles (5), qui est une

(1) Clinquarts, bateaux plats, d'origine suédoise, vraisemblablement construits à clin.

(2) Les grandes pinasses étaient des bâtiments à voiles; il y en avait quelquefois ayant cent trente-quatre pieds en quille; les autres, plus petites, étroites, légères, avaient trois mâts comme une chaloupe et bordaient des avirons.

(3) Navires légers, propres à la course et à la navigation marchande.

(4) C'étaient, suivant la définition du père Fournier, des bateaux plats par-dessous et forts de bord, qui servaient à la pêche et résistaient fort à la mer.

(j) Appelés dans Y Hydrographie du père Fournier aiguilles ; ces petits navires, fort affilés par la proue, servaient à la pêche d'un poisson nommé maigre, fort célèbre sur ces côtes.

manière de vaisseaulx soubtilz, qui vont de Blaye jusques à Bordeaulx et autres lieux par Gironde.

« En Biscaye, la pluspart sont nefzet grans barches et petits barchotz (i) faiz à caravelles, tous à voille quaire ou quarée. »

Antoine de Conflans passe ensuite à l'examen de la marine des Espagnols et de celle des Portugais.

« Aux Esturies, dit-il, sont navires d'une autre sorte qui vont à la coste de Barbarye, pescheurs de merl.utz, et s appelent clinquars.

. « En Galice a d'autres barques longues et rases qui s'appelent barques sardinières, pour ce qu'elles vont pescher les sardines.

« Par la couste de Portingal a grands nefz comme celles de Normandie ou de Guyenne faites à caravelles qui vont à Galiqueu (Calicut), en Guynée, aux Terres neufves et aux autres isles trouvées.

« Au pays de Portingal a grand nombre de caravelles (2) qui vont aux isles de Madère, aux isles de

(1) Petites barches, dont le nom altéré, dit M. Jal, est resté aux bachots des rivières. Il ajoute que la barche est devenue, en remontant le Rhône jusqu'à Lyon, bâche, et que bâche s'est transformé en bêche, seul nom usité aujourd'hui fur la Saône.

(2) M. Jal, dans son mémoire n° 6 de son Archéologie navale, a donné sur les caravelles en général et sur celles de Colomb en particulier des détails très-circonstanciés, propres à faire connaître ces navires a poupe carrée, ayant un château devant et derrière, un rebord assez élevé au-dessus de l'eau et un mât de beaupré outre les quatre mâts verticaux. — Les caravelles, petits bâtiments de la famille des vaisseaux ronds, étaient plus fines et avaient des formes plus pincées que les nefs. Aussi, dit l'ancien historio-

Canarye, aux isles des Exsores (Açores) et par les autres isles et à toute la grand coste d'Affrique.

« Il y a autres barques latines qui s'appareillent à la morisque et se naigent comme fustes (1) quant il est besoin.

« En la couste de l'Andelousie et de Grenade a toutes ses manières de vaisseaux et autres barques qui peschent le courail, presque semblables aux leus (2) de Gennes , lesquelles barques s'appellent barques couraillères. »

Il est inutile de parler ici des navires de la Méditerranée, des caraques de Gênes, des caraquons de Venise, des grandes et des petites galéasses, des grands

graphe du ministère de la marine, ce bâtiment était-il plus rapide, meilleur manœuvrier et plus propre à toutes les expéditions qui demandaient de la célérité dans la marche et une grande rapidité dans les évolutions. — Les premières œuvres de Jacques Devaulx, pilote du Havre en i$8$ (manuscrit de la Bibliothèque impériale), offrent douze représentations dessinées et coloriées de caravelles. On en voit aussi dans lçs planches de la précieuse collection des voyages de De Bry.

( 1) Les fustes étaient des navires de la famille des galères, quelquefois assez grands. Au commencement du XVIe siècle, quelquesunes avaient deux rames par banc, tandis que la galère en avait trois.

(2) Au XIVe siècle, c'était une embarcation de nef, espèce de nacelle qui ressemblait à une coque de noix. Au XVIe siècle, le lut ou leut avait grandi ; c'était un petit navire comme la barque et la tartane; de rond qu'il était, ce qui l'avait fait comparer au luth, il était devenu long, effilé, pointu. En changeant de forme, il avait cependant gardé son nom, qui était devenu une sorte de contre-sens.

et petits galions, des galères bâtardes, des galères subtiles, des brigantins, des chattes pour décharger et charger les caraques, enfin d'un certain nombre d'autres navires qui ne sortaient que par exception de la Méditerranée, où ils avaient à se défendre des Turcs, l'ancien antagonisme du monde chrétien et du monde musulman se continuant sur cette mer.

Les navires à rames devaient d'ailleurs peu à peu s'effacer devant les progrès du vaisseau rond à voiles comme les mille combinaisons si savantes de ce dernier pour profiter du vent devaient un jour devenir secondaires en présence des conceptions du génie remplaçant au besoin le vent et les bras des hommes armés de l'aviron.

Aussi il importe de rappeler que ces perfectionnements datent de la découverte des deux Indes, et que l'Europe les a eus en vue presque à son entrée dans la carrière des voyages transatlantiques.

Don José Navarrete a publié à ce propos en 1826, dans la correspondance astronomique de M. le baron de Zach,la note suivante, qui lui avait été communiquée par M. Thomas Gonzales, directeur des archives royales de Simancas (1).

« Blasco de Garay, capitaine de mer, proposa, l'an 1543, à l'empereur et roi Charles -Quint une machine pour faire aller les bâtiments et les grandes embarcations même en temps de calme, sans rames et sans voiles.

« Malgré les obstacles et les contrariétés que ce

(1) Annuaire des Longitudes de 1837, pages 230 et 23 1 ; Notice scientifique sur les machines à vapeur, par M. Arago.

projet essuya, l'empereur ordonna que l'on en tît l'expérience dans le port de Barcelone, ce qui effectivement eut lieu le jour 17e du mois de juin de ladite année 1 543.

« Garay ne voulut pas faire connaître entièrement sa découverte. Cependant on vit, au moment de l'épreuve, qu'elle consistait dans une grande chaudière et dans des roues de mouvement attachées à l'un et à l'autre bord du bâtiment.

« On fit l'expérience sur un navire de deux cents tonneaux appelé la Trinité, arrivé de Golibre pour décharger du blé à Barcelone, capitaine Pierre de Scarza.

« Par ordre de Charles Quint, assistèrent à cette expérience don Henri de Tolède, le gouverneur don Pierre de Cardona, le trésorier Ravego, le vicechancelier et l'intendant de la Catalogne.

« Dans les rapports que l'on fit à l'empereur et au prince, tous approuvèrent également cette ingénieuse invention, particulièrement à causé de la promptitude et de la facilité avec laquelle on faisait virer de bord le navire.

« Le trésorier Ravago, ennemi du projet, disait qu'il irait deux lieues en trois heures, que la machine était trop compliquée et trop coûteuse, et que l'on serait exposé au péril que la chaudière éclatât. — Les autres commissaires assurèrent que le navire virait de bord avec autant de vitesse qu'une galère manœuvrée suivant la méthode ordinaire, et faisait une lieue par heure pour le moins.

« Lorsque l'essai fut fait, Garay emporta toute la machine dont il avait armé le navire ; il ne déposa

que les bois dans les arsenaux de Barcelone et garda tout le reste pour lui.

« Malgré les oppositions et les contradictions faites par Ravago, l'invention de Garay fut approuvée, et, si l'expédition dans laquelle Charles-Quint était alors engagé n'y avait mis obstacle, il l'aurait sans doute favorisée.

« Avec tout cela, l'empereur avança l'auteur d'un grade, lui fit un cadeau de 200,000 maravedis, ordonna à la Trésorerie de lui payer tous les frais et dépenses, et lui accorda en outre plusieurs grâces.

« Cela résulte des documents et des registres originaux que l'on garde dans les archives royales de Simancas parmi les papiers de l'Etat du commerce de Catalogne et ceux dès secrétariats de guerre, de terre et de mer dudit an 1 543 .

« Thomas Gonzales.

<.( Simancas, 27 août 1825. »

Malgré ce que cette allégation semble avoir de positif, un de nos plus illustres savants s'est vivement opposé aux conclusions que don José Navarrete a voulu en tirer, à savoir que Blasco de Garay devait être considéré comme le véritable inventeur des machines à feu , et que les vaisseaux à vapeur étaient une invention espagnole.

Pour moi, je laisserai des hommes spéciaux discuter les arguments de M. Arago, et, quoi qu il en puisse ressortir, je rendrai néanmoins hommage au génie du marin Espagnol, en citant une pièce dont l'original m'a été obligeamment communiqué, il y a quelques années, par feu M. Laverdet.

Cette pièce est une pétition de Blasco de Garay lui-même/ dans laquelle il donne avis, en date du ier mai 1542, de l'état où se trouve sa machine, et comment il a besoin de se procurer un navire de •3oo tonneaux.

Blasco de Garay s'énonce en des termes (1) dont voici la traduction :

« Majesté sacrée, impériale, catholique,

« Par d'autres lettres que le payeur de V. M., dit Cacalla, et moi avons écrites, Votre Majesté aura su qu'il y a du temps que cette machine à faire marcher les navires en temps de calme est terminée, et qu'il ne manque plus que le navire où elle doit être placée. Le navire doit être au plus de trois cents ton-

(1) Sacra Caesarea Catholica Magestad,

Por otras que ei pagador de Vuestra Magestad, dicho de Cacalla , y yo, hemos escrito, sabra Vuestra Magestad como a dias que este ingenio de andar los navlos en tiempo de calma esta acabado, que no falta sino el navio en que se ha de assentar. El navio a de ser de hasta trezientas toneladas, 0 de alli abaxo, porque el ingenio no esta hecho para mas. Ha de ser navio que quepa libremente un hombre de baxo del alcaçar, y que tenga su puente como todos los de Vizcaya lo tienen, y casi los mas de Levante, aunque no todos. Y cumple que se flete a posta para esto, por si Vuestra Magestad querra mandar que ande con las galeras, y para si fuere menester ir a Barcelona 0 a Vizcaya a dar orden como se hagan mas ingenios por aquellos. Y porque esloy muy satisfecho que cumpliré lo que é ofrecido a Vuestra Magestad, asi en esto como en lo demâs, suplico a Vuestra Magestad mande que luego se tome el que mas a proposito fuere en Caliz 0 donde se hallare,

neaux ou au-dessous, parce que la machine n'est pas faite pour davantage. Il faut que ce soit un navire où un homme puisse se tenir dans le château, et dont le pont soit comme dans tous les navires de Biscaye et dans la plupart de ceux du Levant, mais non dans tous. Et il convient de le fréter expressément pour cela, au cas où V. M. ordonnerait qu'il aille avec les galères, et qu'il fût besoin d'aller à Barcelone ou en Biscaye, pour voir à ce qu'il se fasse d'autres machines pour ceux-là. Et comme je suis très-assuré que j'accomplirai ce que j'ai promis à V. M. en ceci comme en tout le reste, je supplie V. M. d'ordonner

(porque aqui al présente no hai navio que passe de cien toneladas), y se embien dineros para ello.

Asi mesmo suplico a Vuestra Magestad, pues ya este negocio no esta por mi sino por Vuestra Magestad, que no ha mandado darme el navio que para poder esperar le, se me haga merced de algun pequeno socorro, pues la quaresma passada ovo un ario que no e rescevido blanca. Y yà que no sea por esto, lo hago Vuestra Magestad por amor de Dios, porque estoi en estrema necesidad, que la careza de la tierra me ha destruido y adendado. Nuestro Senor la real persona impérial estado de Vuestra Magestad guarde y prospère en su sanctoservicio. De Granada primero de mayo, de buelta para Malaga a esperar mandado de Vuestra Magestad.

Besa las impériales manos de Vuestra Magestad

Blasco de.Garay.

A la Sacra Caesarea Catholica Magestad del Empendor Nuestro Senor, en su consejo de la guerra.

Peticion de Blasco de Garay.

Primero de mayo i S42-

que l'on prenne le bâtiment qui conviendra le mieux à Cadix ou là où il se trouvera; il n'y en a ici en ce moment aucun qui dépasse cent tonneaux , et que l'on envoie de l'argent pour cela.

« Je supplie également V. M., puisque cette affaire ne vient pas de moi, mais de V. M., qui n'a pas ordonné de me fournir le navire, quafin de me permettre de l'attendre, il me soit fait merci de quelque petit secours; il y a eu en effet, le carême passé, une année que je n'ai reçu un blanc. Et ne fût-ce point à cause de cela, que Votre Majesté le fasse pour l'amour de Dieu, car je suis en pénurie extrême, la cherté du pays m'ayant ruiné et endetté. Que notre Seigneur garde la royale personne et le domaine impérial de Votre Majesté, et la fasse prospérer en son saint service. — De Grenade, le ier mai, en retour vers Malaga pour y attendre les ordres de V. M.

(< Je baise les mains impériales de V. M.

« Blasco de Garay. »

Cette lettre m'a paru très-curieuse à cause du succès de l'entreprise que MM. Navarrete et Thomas Gonzales attestent; mais il importe de faire connaître que déjà un projet de faire marcher un navire en temps de calme avait été présenté onze ans auparavant à Charles-Quint.

La lettre suivante (1), adressée par le marquis Mai

(1) Sacra Caesarea Catholica Real Magestad,

Aqui hai un grande hombre en letras, del quai pienso que Vuestra Magestad se acordarâ y muchos alla le conosceran, porque

à cet empereur en i 53 1, nous donne sur ce point des notions d'autant plus intéressantes, que le souvenir s'en rattache à la mémoire d'un savant illustre, et montre l'empressement des ambassadeurs du Portugal et de l'Espagne pour se procurer ce moyen. Il y a là peut-être la cause des recherches et du succès de Blasco de Garay, que M. Arago conteste, à tort suivant moi.

« Majesté sacrée, impériale, catholique, écrit de Rome le marquis, il y a ici un homme grand dans les lettres, dont je pense que Votre Majesté a gardé le souvenir; et beaucoup d'autres auprès de vous le connaissent, parce qu'il est de ceux qui ont peu de

es de los que tienen pocos pares en el mundo, assien letrasgriegas como latinas. Llâmase Jano Lascari, quai vino con el legato cardinal Salviati en Toledo.

Tengo alguna conversacion con el por la comunicacion de sus letras, y ha me dicho que tiene un secreto, para que las navcs en tiempo de calma y otras calaneras, anden très y quatro millas por hora, sin que para el effecto desto haiase de traher el navio mas gente de la que suele por il ordinario.

Esto jusga él que muy provechoso para la navegacion de la India, y por este effecto dize que stando en Francia, un Embaxador del Rey de Portugal hizo mucha instancia con él para que comunicasse esto a su Rey, promettiendole los premios que para tanta cosa se devrian, en caso que salliese el effecto conforme a loque promete. Y dize que, porque el dicho embaxador le persuadia que Vuestra Magestad havia cedido a aquellas cosas de India, no euro de hazerlo a saber.a Vuestra Magestad, ni menos al Christianissimo, sino que imbiô un hombre al de Portugal, el quai se le muriô en el cainino, y oyendo agora de mi que el Portugués le informo mal, se me ha offrescido descubrir, en ser-

pareils dans le monde, aussi bien dans les lettres grecques que dans les latines; il se nomme Jean Lascaris. — Il est venu à Tolède avec le cardinal Salviati. — J'ai quelque commerce avec lui pour l'enseignement littéraire. — Et il m'a dit qu'il a un secret pour que les navires, en temps de calme et autres cas analogues, aillent trois et quatre milles par heure, sans que pour cet effet le navire ait à emporter plus de gens qu'il n'a coutume pour l'ordinaire. Il juge que ceci est très-avantageux pour la navigation de l'Inde; et à ce propos il dit que, pendant qu'il était en France, un ambassadeur du roi de Portugal fit beaucoup d'instances auprès de lui pour qu'il communiquât ses idées à son roi, lui promettant les récompenses qui pour une si grande

vicio de Vuestra Magestad, este secreto, el quai a la verdad, es muy grande, pero a la grandeza del ingenio y letras deste nombre tambien se deve mucho crédito, y cada dia vemos fructos nuevos y beneficios en el mundo por la industria destos taies. Y no le lie querido apretar mas, hasta saber la voluntad de Vuestra Magestad. Y pienso que no se podrâ errar, porque si salle la cosa en effecto es grande y digna de muy gran premio, y si no salière, votiva tampoco sera de reprehender el desseo de provar tan buena cosa. Nuestro Sênor nos conserve a Vuestra Sacra Caesarea Catholica y Real Magestad con tanta felicidad y gloria quanta sus buenos vassallos y criados desseamos.

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