MAI
Romae, xxmj Junii MD.XXXI.
chose seraient dues, au cas où l'effet réussirait, conformément à ce qu'il promet. Et il dit que, comme cet ambassadeur tentait de lui persuader que Votre Majesté avait cédé ses possessions de l'Inde, il n'eut pas soin défaire connaître son secret à Votre Majesté et moins encore au roi très-chrétien; qu'il envoya seulement au roi de Portugal un homme qui mourut en chemin. Or, apprenant de moi que le Portugais l'avait mal informé, il m'a offert de dévoiler pour le service de Votre Majesté ce secret, lequel à la vérité est très-grand. Mais, aussi, on doit beaucoup de confiance à la grandeur du génie et de l'instruction de cet homme, et chaque jour nous voyons des fruits nouveaux et les avantages que donne au monde l'industrie d'hommes de cette espèce. — Je n'ai pas voulu le presser davantage jusqu'à ce que je sache la volonté de Votre Majesté, et je pense qu'on ne pourra errer, parce que si la chose réussit, elle est grande et digne de récompense, et, si elle ne réussit pas, il n'y aura pas non plus à blâmer d'avoir voulu expérimenter une aussi bonne chose. — Que notre Seigneur vous conserve Votre Majesté sacrée, impériale, catholique et royale en aussi grande félicité et gloire que le désirent ses bons vassaux et serviteurs !
« Je suis de votre Cesaréenne sacrée Catholique Majesté, l'humble et dévoué vassal et serviteur,
qui baise ses pieds et ses mains impériales. MAI.
« Rome, 24 juin 1531. »
Le Lascaris dont il est question dans cette lettre
n'est pas Constantin Lascaris, à qui M. Villemain a consacré quelques pages élégantes; il s'agit ici d'André-Jean Lascaris, qui, après avoir enseigné la langue grecque à Budé et à Danès, après avoir été ambassadeur de France à Venise, sous Louis XII, en i5o3 et en i5o5, alla une première fois à Rome, d'où il fut envoyé par le pape, en i5i5, en mission près de François Ier. Ce prince, qui avait apprécié son savoir, le chargea de former avec Budé la Bibliothèque royale de Fontainebleau , et ensuite le renvoya à Venise comme ambassadeur, ainsi qu'avait fait Louis XII. Mais, le pape Paul III ayant désiré avoir Lascaris à Rome, celui-ci céda aux instances du pontife, et y alla mourir en 1 535. — Jean Lascaris, à qui l'on attribue l'édition de VArgonauticon d'Apollonius de Rhodes imprimée par Alossa en 1496, voulait, ainsi qu'on le voit, donner aux nouveaux Argonautes des ressources nouvelles pour atteindre rapidement le but le plus éloigné.
La découverte des deux Indes devait donc exciter, par les nécessités qu'elle produisait; à créer un moyen de rapprocher les distances; mais ce moyen, tout en s'annonçant aux époques mêmes qui sont comme les jalons du succès, ne devait naître que le jour où les colonies Européennes commenceraient à se détacher de leurs anciennes métropoles.
Le point de départ de 1 émancipation de l'Amérique est clairement indiqué dans nos documents d'État dès 1711 pour le jour où nous perdrons le Canada; or dès 1707 notre Denis Papin faisait naviguer sur la Fulda, de Cassel à Mûnden, un bateau à roues mis en mouvement par la vapeur.
Soixante ans plus tard, lorsque la perte du Canada, consommée pour la France, prépare immédiatement pour l'Angleterre la perte de ses anciennes colonies de l'Amérique du Nord , le marquis de Jouffroy (1774- 1783) va faire naviguer un autre bâtiment à vapeur. Enfin, lorsque la paix de 1783 ouvre l'Ohio et le Mississipi aux États-Unis, et que cette république, destinée à dominer le Nouveau monde, est reconnue, on voit se présenter sur ces deux fleuves les précurseurs de Fulton , dont j'ai raconté les douloureux efforts, récit qu'a résumé M. L. Figuier dans ses Merveilles de la Science.
Le génie humain, infatigable, recule ainsi chaque jour devant lui les limites du possible, faisant passer dans la réalité les rêves et les fictions des imaginations les plus romanesques.
Qui n'avaitsouri, au XV I Ie siècle, lorsque vers 1 65 o, cent trente ans environ avant l'ascension de Pilâtredes Rosiers et du marquis d'Arlandes, Cyrano de Bergerac, l'auteur de l'Histoire comique des État et empire de la Lune, prétendait s'être élevé dans le ciel et laissé tomber à Québec, la terre ayant fait la moitié de sa rotation autour du soleil? — Cependant les aérostats devaient montrer que l'élève de Gassendi n'était chimérique qu'à demi, et que c'était avec raison qu'un poète, à propos de Champlain, s'adressant à la curiosité humaine, avait dit à celle-ci :
Tu ne trouves rien d'impossible, Et mesme le chemin des Cieux A peine reste inaccessible A ton courage ambitieux.
Le poëte, en prenant des exemples dans la Fable, annonçait, sans le savoir, les succès d'une audace plus heureuse; il prédisait la navigation aérienne après la navigation maritime.
La Moralité des Biens, écrite par Jean Parmentier, capitaine et pilote Dieppois, représentée à Dieppe le 4 août 1 527.
Ici finissent les recherches par lesquelles j'ai voulu, en passant vite sur ce qui est connu, en m'arrêtant sur ce qui ne l'est pas, éclairer l'action de la France dans le début de la révolution maritime qui déplaça le mouvement de l'Europe de la Méditerranée pour le porter sur l'Océan. Je ne me suis pas dissimulé, en publiant cet ouvrage, qu'il ne demanderait pas moins d'efforts au lecteur qu'à l'auteur, pour s'y avancera travers des parties arides. — Mais ceux qui auront passé outre, comme lui, auront trouvé sans doute dans l'intelligence plus complète de cette époque de notre marine un dédommagement à leur ennui. — Aujourd'hui, nous pouvons, je crois, plus aisément rendre justice aux marins et aux cosmographes de ces premiers temps. — Les livres de Ni-
cole Oresme, de d'Ailly, les actes de Jean le Rouennais, de Jean III de Béthencourt, de Paulmier de Gonneville , de Jean Verazzano, de Jacques Cartier et de Jean Alfonse, de Saintonge, se sont présentés sous des aspects nouveaux. — Quoique nous n'ayons pas fait tout ce que nous voudrions, notre tâche est donc finie, et nous n'avons qu'à nous en reposer un moment pour nous préparer à une autre. — A cet effet, en écrivain bien appris, j'offrirai au lecteur qui aura bien voulu me suivre jusqu'ici un intermède. — Notre temps a eu son théâtre des zouaves. — Complétons, nous, le portrait des navigateurs du XIVe au XVIe siècle en achevant de montrer à côté des grandes questions de la mer les loisirs du marin à terre; après le marin homme d'entreprises, militaire ou marchand, après le marin savant, après le marin lettré , le marin poëte dramatique, comme on l'était au XVIe siècle.
J'ai dit que Dieppe, par ses fêtes, par ses jeux moraux et comiques, les 26 et 27 juillet 1527, au retour de François Ier, avait cherché à effacer l'impression pénible que laissait encore chez un grand nombre la pensée du roi de France prisonnier abordant à Barcelone sur la capitane d'Espagne, suivie de six galères françaises qui avaient leurs rames , leurs bannières, leurs flammes et pavillons en noir en signe de tristesse et de deuil. Quoiqu'il n'y eût guère qu'une quinzaine de jours écoulés depuis cette époque, la fête de l'Assomption n'en fut pas moins belle, mais elle eut surtout ceci de remarquable, que la moralité de l'Assomption qu'on avait l'habitude de représenter eut pour auteur Jean Parmentier.
Cette moralité, imprimée en i53i, avait pour titre « les Biens » de Jean Parmentier. Les Biens veulent dire ici le Bien, envisagé sous ses divers aspects, et à qui le poète prête un corps et une langue pour célébrer l'Assomption de la Vierge.
La pièce a dix personnages : d'abord la Bien Parfaite, par laquelle l'auteur entendait la Vierge ellemême; le Bien Naturel et la Bien Humaine, son père et sa mère; le Bien Souverain, aimé de la Bien Parfaite, Dieu; le Bien Gracieux et le Bien Vertueux, des gentilshommes de la Cour du Bien Souverain, messagers de Dieu, ainsi que le Bien Triomphant auprès de la Vierge Marie.
Pour peu que ce programme vous tente, nous pouvons continuer :
La scène représente tout d'abord le Bien Naturel, un brave bourgeois de Jérusalem dans sa famille, entre sa femme et ses filles, auprès de qui sont deux jeunes hommes s'entretenant avec elles.
Ces deux mignons, pour me servir des termes du père :
Si bien en point,
Tant à l'estroit de chausse et de pourpoint,
ce sont le Bien Gracieux et le Bien Vertueux. Le Bien Naturel prépare une fête, pour laquelle il veut qu'on ne ménage rien ; il payera tout, il le dit à la cantonade. — Le Bien Naturel est un bon vivant, toujours satisfait, heureux de la vie, aimant à répandre le plaisir autour de lui, comme à l'y rencontrer, fuyant les disputes et trouvant dans le présent de quoi jouir encore du passé qu'il lui rappelle, sur-
tout lorsqu'il regarde ses filles, et ce sentiment il l'exprime ainsi au public :
Voyez-vous point mes damoiselles
Gaillardes, braves; soubz leurs ailles
Mignons pour les entretenir?
Regardez ; mais sont elz pas belles ?
Plus humaines que columbelles,
Voyez les aller et venir.
Els disent maint bon souvenir
Et maint beau mot spirituel.
De les veoir ainsi maintenir
Elz me font par Dieu revenir,
Car je suis le Bien Naturel.
Les mignons et les dames chantent, puis le Bien Naturel continue de présenter les acteurs au public, sa femme, ses filles, les filles de Sion et surtout sa fille chérie, comme « jamais n'en fut une telle en sa race » :
La plus belle qui soit dessoubz les cieulx
C'est ma fille, le soullas de mes yeulx
Qu'on doibt nommer par droit la Bien Parfaicte.
Sous les yeux de son père et de sa mère, entourée de ses sœurs, la Bien Parfaite devise modestement avec le Bien Gracieux et le Bien Vertueux, dont elle repousse les éloges par ces paroles :
Bien vous scavez récoller Que pour dames haut extoller, On les faict de joye voiler, En louant leur beaulté féconde.
Mais le moyen d'éviter ces louanges quand son
père et sa mère proclament ses vertus et déclarent que c'est elle
Qui met honneur à la maison.
Ainsi poussée, la Bien Parfaite renvoie au Créateur le mérite des dons qu'il lui a départis.
Le père est transporté de cette réponse, mais le Bien Gracieux, de peur d'être importun en continuant ses compliments, amène la conversation sur un sujet qui paraît le toucher, soit pour lui, soit pour quelque autre; il sonde le cœur de la Bien Parfaite et lui demande si elle n'aime pas :
Vostre cueur est il point enclos Au cloistre d'amour spécial ?
N'avous point quelque amy loyal Que aymez par honneste moyen ?
La Bien Parfaite ne cherche pas à dissimuler l'état de son cœur. Elle avoue :
Monsieur, vous penseriez bien mal Que telle gerbe fust sans lien.
Si j'ayme déa. Ouy, j'ayme bien, Si bien, je vous le dy comptant, Que jamais dame n'ayma tant.
Si j'ayme, ouy d'amour honneste Et de voiunté pure et nette ; Et d'un propos si très constant, Que jamais dame n'ayma tant.
Si j'ayme, las! je languis d'amour Après mon amy nuict et jour, Tant que plusieurs vont récitant Que jamais dame n'ayma tant.
Après cet aveu de la Bien Parfaite on reconnaît que
ce n'est pas pour son compte que parle le Bien Gracieux, car il sait ce qui s'est passé entre la Bien Parfaite et le Bien Souverain. Mais il sait aussi que
Vrays amans ont une joye grande, Quand on leur fait d'amour quelque devis, Car tout souldain en leur cueur se revelle De vray amour la mémoire nouvelle, Qui les réduit en un droict paradis.
Il voulait reconnaître si elle aimait toujours et l'obliger à le déclarer à ses parents; mais quand ceux-ci apprennent que leur fille aime le Bien Souverain, ils lui reprochent son amour ce en lieu si haultain. » La Bien Humaine, sa mère, lui dit :
Comment ma fille, où voulez-vous aller ? C'est le plus grand dont le nom bruit par l'air, C'est tout l'honneur d'éternelle noblesse. Si hault amy! J'ay ouy l'appeller Le roy des roys, de suprême haultesse,- Le Tout-puissant. — C'est divine sagesse. Les grands trésors de divine richesse Sont tous à luy, et vous estes extraicte De moy, qui suis de Testât de simplesse.
Mais le Bien Gracieux cherche à rassurer la mère autant que la fille ; il est secrétaire du Bien Souverain , et peut dire que celui-ci a fait annoncer par le seigneur Gabriel qu'il voulait être ami de la Bien Parfaite.
Celle-ci s'émeut au souvenir de cette promesse d'alliance. Et l'on entre dans quelques détails sur le Bien Souverain. — La mère et le père alors se rap-
pellent quelques circonstances où ils se sont trouvés avec lui.
La Bien Humaine.
Mais, ma fille, vostre amy tant décent Ne fut-il pas des nopces avec nous Un jour, passé, quant pour l'amour de vous Il feist un tour devant toute l'assistance Si agréable ?
Le Bien Naturel.
Il est vray. — Quant je y pense, Par mon âme, c'est un bon compagnon !
Quoy ! il feist d'eaue un vin, pour mouller l'ance, Plain de liqueur, plain de mellifluence, Friant, coulant, un gaillart vin mignon; Ce n'estoit point un gros vin bourguignon. Je y avois mis un bon vin naturel, Mais cestuy là fut supernaturel, Le plus parfaict que jamais gousta bouche. Que pleust à Dieu que j'en tinsse une touche ! Il m'est advis que seroiz bien heureux; Et esse là son gaillard amoureux ?
J'en suis joyeulx, car il n'y a que bien.
Le Bien Naturel continue là de montrer son caractère de bon vivant; mais le Bien Gracieux relève la conversation en montrant les autres qualités du Bien Souverain, et le caractère chevaleresque déployé par lui, lorsque la trahison lui enlevait jusqu'à son dernier soldat, temps rigoureux et qui avait été si cruel à la Bien Parfaite , mais qui avait montré l'attachement de celle-ci, car, au dire du Bien Vertueux,
En tout lieu n'y avoit plus de foy, Sinon en vous.
La noble fille se souvient de ce temps de misères. Heureusement le Bien Souverain a triomphé, et elle désire voir se réaliser les promesses qu'il lui a faites.
Ha. mon amy, quant sera-t-il permis Que je te voye en ta magnificence?
Amour me navre
Voy, je languys, ne me veuille esconduire, Mais doulcement présente moy ta face.
A cette prière, qui finit comme le premier acte, la scène change, et nous voyons apparaître dans le ciel le Bien Souverain, qui, ayant entendu la Bien Parfaite l'appeler de ses vœux, donne les ordres suivants d'une voix solennelle :
Tous les haut cieulx, qui mouvez par ma grâce, Escoutez tost ce que je veulx parler : Narrez ma gloire à l'humble terre basse, Lesainct œuvre qu'il fauldra que je face. Hault firmament, annuncez le par l'air ; Toy, jour présent, fay toy cler rutiller, Comme portant aux autres jours passez' La parolle que je veulx ventiller; La nuit face ténèbres reculer ; Et que aujourduy soient tous biens amacés. Escoutez-moy , je parleray assez Pour esbahir nature naturée ; Et pour l'amour de ma bien honnorée, Moy qui suis dit le haut Bien Souverain, Alpha et Oméga, le premier et derrain, Le Bien parfaict, en qui tout bien consiste, Je suis qui suis, qui meuz le ciel haultain, Sans me mouvoir, toutesfoys est certain Que amour me meult et si riens n'y résiste, Que amour me meult, et tant en moy persiste
Que pour l'amour d'une parfaicte dame Il conviendra, tant est en vertu mixte, Que auprès de moy, ce jourd'uy elle assiste Pour assouvir le désir de mon âme.
Le Bien Souverain appelle son ministre et l'entretient de la prière de la Bien Parfaite qu'il a entendue.— La doit-il éconduire? — Non. — Elle mérite son amour. La Bien Parfaite a, par vertu, atteint des hauteurs où les philosophes, par les spéculations de l'esprit, n'ont pu parvenir. En conséquence, il la recevra. — Et il charge le Bien Triomphant de faire atteler le chariot de gloire pour sa réception :
Et là dedans faites assumption Du vivant corps de ma bien désirée.
Puis il dépêche au-devant d'elle le Bien Gracieux et le Bien Vertueux.
La scène change de nouveau. — Lorsque ceux-ci sont auprès de la Bien Parfaite , celle-ci se réjouit à la nouvelle qu'ils lui apportent. Elle n'en peut croire d'abord ses oreilles; les messagers la lui confirment et l'invitent à partir. Mais alors son père et sa mère ne peuvent se résoudre à quitter leur fille. Le père veut s'y opposer. Il tâche de la dissuader. Quelquesunes de ses compagnes unissent également leurs prières pour tâcher de l'arrêter. — La mère rappelle à sa fille ce qu'elle doit à son père. Mais le Bien Gracieux met fin à toutes ces discussions.
Par povoir supernel, Un triumphe spirituel Aura sa sainte corpulence.
Adieu
Le père, forcé de céder, dit au Bien Gracieux :
Mais, par bénivolence, Je vous prie que à sa bien allée Chantons un mottet d'apparence, Affin que la noble assistance En soit un petit consolée.
Ils chantent. Le Bien Vertueux [montre à la Bien Parfaite, tout émue du désir et de l'espoir de voir bientôt celui qu'elle aime , l'oriflamme du Bien Triomphant qui vient avec son chariot. Celui-ci invite la Bien Parfaite à y monter et luy fait une belle harangue — à laquelle est naturellement mêlé du latin, parce qu'il n'y a jamais eu de beaux discours français sans cela, surtout au XVIe siècle. — Dans cette harangue il vante les vertus de la Bien Parfaite :
Au vierge escrin de ton corps bénédict
As soustenu, par haulte œuvre divine,
Un tel trésor si précieux et digne
Que les haultz cieulx ne le sceurent comprendre;
Et c'est le Bien Souverain que t'assigne,
Ton vrai amy qui tant de biens t'assigne
Que sens humain ne le peult bien entendre.
Et il est dit : « Quod incorruptio Facit esse propinquius Deo. »
En conséquence , le Bien Triomphant annonce à la Bien Parfaite qu'elle aura plénitude de gloire auprès du Bien Souverain :
Et davantage il veult qu'on te décore De cest habit dict immortalité.
Que reste-il plus ? Pour triumpher encore,
Il te transmet ce palme de victoire,
Car contre vice as tousjours milité,
Et, pour autant que par humilité
Tousjours fus simple autant comme vn enffant,
Il te promet par cordialité
Ellevement d'impérialité.
La Bien Parfaite remercie le Bien Triomphant, et le prie de se hâter de la présenter au Bien Souverain ; ce qu'il fait. Et pendant que, d'après ses ordres, on donne alors une aubade à la Bien Parfaite et que les instruments résonnent, elle arrive auprès du Bien Souverain, qui l'accueille avec tendresse, et l'ordonne « Royne des cieulx, princesse des humains ».
Il la couronne de ses propres mains, et lui dit :
Si vous aimez, je n'aymeray pas moins; Ceulx que aimerez, je leur dourray estât.
A ce tableau, le Bien Triomphant fait sa moralité, et l'auteur prend congé des assistants, comme je vais faire.
Donc curieusement Tous bien unis, sans aucune discorde Présentez-luy vos cœurs dévotement, Prenans en gré le simple esbatement Faict par l'amant, qui voudroit loyaulment Vous aymer. Tous bien vivez en concorde.
C'est là aussi mon souhait, pour vous comme pour moi. Et jamais il n'a été plus vif, car, à cette heure même où vous m'enviez peut-être les joies d'une étude arrivant à son terme, peut-être aussi pour avoir
cherché la vérité sur un point en vue de vous l'exposer, vais-je me trouver sous le coup d'une vendetta corse, ni plus ni moins.
Il y a là , après la « moralité» du poëte que je viens de résumer, celle de l'historien qu'il me reste à vous donner, pour vous montrer comment peuvent se glisser dans l'histoire des erreurs dont il devient impossible d'arrêter le cours.
Vous n'avez pas oublié sans doute que je vous ai promis une enquête au sujet d'une assertion toute nouvelle, par laquelle l'auteur d'un article de la Revue de Paris du mois d'août 1841 gratifiait la Corse d'une gloire qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors.
Cette enquête, je l'ai terminée grâ:e au concours aussi empressé qu'intelligent de M. le docteur Matei; mais le résultat n'est pas celui que faisaient attendre les termes pressants dans lesquels l'auteur excitait M. Giubega , ancien préfet de ce département, à publier l'acte de naissance de Christophe Colomb, trouvé par lui dans les registres de la ville de Calvi, au dire de M. O.
« Oui, ceci est vrai, quoique publié pour la première fois, écrivait ce dernier. Christophe Colomb est né à Calvi, en Corse; Christophe Colomb est, par conséquent, compatriote de Napoléon. Les preuves de ce fait existent, et je les dénonce comme étant entre les mains de l'honorable M. Giubega, qui tarde trop à publier sa découverte. »
Eh bien , le fils de l'ancien préfet va parler. Il répond à M. le docteur Matei, qui l'a invité, à ma demande, à faire connaître enfin la vérité sur ce
sujet :
« Calvi, le 22 juillet 1867.
« Mon cher docteur,
« Pardonnez-moi, je vous prie, en raison de la « cause qui l'a déterminé, le retard que j'ai mis à « répondre à votre bonne lettre du 4 juin dernier. « J'y ai été forcé par une longue maladie dont je ne « suis pas encore entièrement guéri. Voici ce qui a s'est passé au sujet du lieu de naissance de Chrisce toph. Colombo. — Il y a bien des années, le com- « mandant Siméon, que vous avez peut-être connu, « écrivit à mon père qu'il avait ouï dire par plu- « sieurs personnes, et notamment par un moine trèsce éclairé, le Père Dionisio, que Colombo avait pris « naissance à Calvi. Mon père et moi, dont cette « joie flattait le patriotisme, nous fîmes dans les arec chives de Calvi de minutieuses recherches, mais ce infructueusement; seulement nous trouvâmes ce qu'une de nos rues portait anciennement le nom « de Colombo, indice ayant bien peu de valeur, car ce combien de villes sur le continent dont les rues, ce les quais, etc., portent les noms des grands hommes ce qui n'y sont pas nés! Au reste, nous eûmes sous ce les yeux une vie de Colombo écrite par son fils et ce dans laquelle il était dit que son père avait pris ce naissance dans une localité, dont le nom m'écc chappe, de la Rivière de Gênes (1). Ce témoignage, ce que nous dûmes considérer comme décisif, dissipa
(1) « Les uns disent qu'il est né à Nervi ou à Cugureo, petits bourgs scituez près de Gènes, et les autres à Savone ou à Plai-
« nos illusions , et ce que la Revue de Paris a pu dire « en 1841, au sujet de la découverte à Calvi de l'acte « de naissance de Christoph. Colombo, est tout à « fait inexact. Gomment, en effet, supposer que mon « père et moi eussions pu garder pour nous, sans lui « donner une éclatante publicité, un document si « honorable pour la ville de Calvi?...
« Adieu, mon cher docteur, conservez-moi, « je vous prie, votre bonne amitié, et croyez bien « à la vivacité de celle que je vous ai vouée.
« GlUBEGA. »
Voilà certes une lettre dont nous pouvons avoir lieu d'être surpris, si nous l'opposons aux faits avancés avec tant d'assurance par l'auteur de l'article de la Revue de Paris.
Peut-être faut-il chercher l'origine de cet article dans des conjectures auxquelles aura donné lieu la connaissance d'actes de l'état civil de Calvi où figure plusieurs fois le nom de Colombo; mais, comme l'écrit de Latoggio en date du n juillet 1867 le docteur Antonini au docteur Matei, son ami, les registres de l'état civil de Calvi ne commençant qu'à 1 53o, il n'est pas possible d'affirmer que ce nom soit celui de la famille du navigateur, et, quoique la rue
sance; on trouve encore dans cette dernière ville des personnes considérables de sa famille , et l'on y voit des tombeaux avec le nom et les armes de Colomb. »
{La Vie de Christofle Colomb,... composée par Fernand Colomb, son fils, et traduite en françois, MDCLXXXI.)
Colombo existe toujours sous son premier nom dans la citadelle, il n'est pas permis non plus de penser pour cela que ce soit là qu'il a reçu le jour.
J'en ai dit assez sur ce point pour laisser voir ce qu'il faut penser et des assertions de la Revue de Paris et de ce qui fût advenu si M. Giubega, l'auteur de la lettre que j'ai citée, n'eût pas pris part aux recherches de son père, ou s'il fût mort avant mes démarches auprès du docteur Matei. Évidemment, en l'absence des registres de la paroisse de Gênes, sur laquelle paraît être né Colomb, de même que par le manque à Calvi d'actes civils antérieurs à i53o, l'article de la Revue de Paris passait à l'état de tradition et préparait de nouvelles tortures aux écrivains qui n'acceptent pas tout ce qu'on leur dit, mais qui ne croient pas non plus, comme Walter Raleigh, l'histoire impossible, lorsqu'on a la patience de chercher la vérité entre les divers témoignages et de remonter à leur source.