‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 10 sur 57 · ET L'INFLUENCE FRANÇAISE SUR C. COLOMB · texte numérisé non relu

ET L'INFLUENCE FRANÇAISE SUR C. COLOMB

Nonobstant toutes nos raisons, si ne

© faut il pas frauder ces deux peuples les

Castillans et Portugais de l'honneur et louange qui leur est justement deue,

(BERGERON, Traité des navigations.)

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ous avons vu dans le premier mouvement | de l’Europe au delà des limites du monde ) connu des anciens la part que la France

JS) a prise à cette révolution vers le sud; mais l'impulsion était donnée. Ce mouvement allait se poursuivre, contourner l'Afrique et se diriger vers l'est à la recherche des Indes.

En même temps, comme par une espèce de contrecoup, les navigateurs portés à l'ouest devaient tenter de s’y frayer un autre chemin vers les mêmes régions. Lorsque Vasco de Gama d’un côté, Magellan de l'autre, eurent atteint leur but par deux routes différentes, on peut dire que l’Europe avait pris ainsi possession de l’Océan, et avec lui, du monde qu'il entoure. Jusqu’alors elle n'avait fait qu’y entrer.

Ce double mouvement qui devait mettre les nations de notre continent devant tant de choses et de peuples inconnus ne pouvait s'exécuter sans renverser encore un autre obstacle, qu'opposaient les superstitions maritimes et aussi les doctrines des Pères de l'Église.

La découverte de l’Afrique au delà du cap Bojador avait montré, pour le sud, le peu de fondement de l'opinion qui figurait les zones inhabitables en raison de leur degré de chaleur. Mais après cet empêéchement, il y avait aussi la question des antipodes et celle de l'étendue de l'eau, qui était censée couvrir la plus grande partie du monde.

Or saint Augustin s’expliquait sur ces deux points fort catégoriquement.

« Quant à ce que l’on conte, écrit l’auteur de la Cité de Dieu (1), qu'il y a des antipodes, c'est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres, et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’en faut rien croire. — Aussi ne l’avance-t-on sur le rapport d’aucune histoire, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, la terre étant suspendue en l'air et ronde, on s’imagine que la partie qui est sous nos pieds n’est point sans habitants ; mais on ne considère point que quand il serait démontré que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée n’est point couverte d’eau. — D’ailleurs, quand elle ne le serait pas, quelle nécessité y aurait-il qu’elle fût habitée, puisque l'Écriture, qui fait foi des choses passées qu’elle raconte par l’accomplissement de celles qu’elle a prédites, ne peut mentir,et qu'ily a aussi trop d’absurdité à dire que les hommes aient traversé une si vaste étendue de mer pour aller peupler cette autre partie du monde. »

Ce que saint Augustin avait regardé comme

(1) Sancti Aurelii Augustini De Civitate Da, XV1, 9.

absurde, le XVe siècle ne devait pas le juger de même, et en 1480, le poëte florentin Luigi Pulci, dans le Morgante Maggiore, se faisait l'interprète de la raison et de la science contre des croyances que le pape Zacharie avait imposées à Virgile, évêque de Salzbourg, lorsque celui-ci avait demandé au roi des Bohémiens de les discuter devant des savants capables de le juger. Mais depuis 745, la critique avait gagné bien du terrain dans l’Église elle-même, et Pulci, à son tour, regardait comme très-peu sensée la croyance de saint Augustin. Il est vrai qu’il mettait son opinion dans la bouche d’un esprit, molto savio, terribil, molto fero, à la vue des colonnes d’Hercule (1).

« Par une erreur dont l’absurdité n’a pas été reconnue pendant bien des siècles, dit Astaroth à Renaud, qui s’informe de ce que ce signe veut dire, si l’on parle des colonnes d’Hercule, l’on assure que beaucoup de gens ont péri en voulant les depasser.

« Sache que cette opinion n’est point juste; l'on peut en effet naviguer au delà : l’eau est plane en toutlieu, quoique la terre soit ronde. Au temps où ces signes ont été placés, l'espèce humaine était plus ignorante qu'aujourd'hui; si bien qu’Hercule rougirait maintenant d’avoir placé ses colonnes, car les navires passeront outre.

« L’on peutégalement aller dans l’autre hémisphère, puisque tout se tient par le centre, de telle sorte que la terre, par un divin mystère, reste suspendue au

(1) Ces colonnes étaient Abyla, montagne et cap de l'Afrique septentrionale, et Calpe, ville et montagne d’Espagne, près de Gibraltar, qui ne sont du reste séparés que de quelques milles.

milieu des étoiles du ciel, et dans cet autre hémi- Es sphère, sont des villes, des châteaux, des empires. le Mais nous ne connaissons pas ces gens primitifs. Vois le soleil qui s’empresse de marcher vers les pays où je te dis qu’on l'attend.

« Et comme un astre s'élève à l’orient, un autre se couche à l'occident, ainsi que tu le vois, avec une précision admirable, par une juste pondération des mouvements du ciel. Ces nations inconnues de vous s'appellent antipodes; elles adorent le Soleil, Jupiter et Mars, et de même que vous elles ont des plantes, des animaux, et se livrent de grandes batailles. »

Neuf ans après la publication du poëme italien, Barthélemy Diaz touchait au cap de Bonne-Espérance.— Trois ans après cette célèbre navigation du grand pilote portugais, Colomb abordait en Amérique, et les navigateurs, suivant la carrière ouverte devant eux, n'allaient pas tarder à se lancer dans cette mer que l'on appelait auparavant la mer Ténébreuse, et dans laquelle tout à l'heure encore les compagnons de Colomb eux-mêmes croyaient qu'il n'y avait pas de vent pour les ramener en Espagne. — Ce fut alors à qui des peuples de l'Europe aborderait aux Indes par les routes de l’ouest et de l’est; alors aussi un artiste représentait sur un bouclier, qui est à l’Armeria real de Madrid, Hercule emportant ses colonnes sous ses bras, et dans son poëme de la Sepmaine de la création, notre Saluste du Bartas consacrait la rotondité de ia terre en rendant hommage à ces ‘l'yphis qui

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