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l'Afrique, en mé.ne temps que la découverte des pays de l'Ouest qui s'étendaient entre l'Espagne et l'Asie.
Quant aux idées qui servirent de guides, elles se ressentirent naturellement de l'insuffisance des connaissances du temps et des chimères qui s’y joignaient.
La reprise du dessein des Portugais de doubler l'Afrique, dont ils avaient parcouru les côtes jusqu'au royaume de Benin, résulta des récits que l'ambassadeur du roi de ce pays avait faits en 1485, au roi don Joam, sur ce roi Ogané qui consacrait la puissance des autres chefs de ce pays en leur envoyant un Lourdon et une croix qu’ils devaient porter sur la poitrine. — Le roi de Portugal crut reconnaître là le Prestre-Jehan, dont tout le moyen âge s'était occupé depuis les premières croisades. C'est la chronique de Guinée qui nous l’assure.
« Et comme au temps du roi don Joam, quand on parlait de l'Inde, dit Gomez Eannez de Zurara, il était toujours question d’un prince puissant qu’on appelait prestre Jean des Indes (1), qu'on disait être chrétien, il semblait au roi que par le moyen de ce
“souverain on pouvait avoir entrée dans les Indes.
Grâce à des religieux Abyssiniens ct aussi à quelques moines auxquels il avait recommandé, lorsqu'ils étaient allés à Jérusalem, de s'informer de ce prince, il avait su que ses Etats étaient dans
(1) Marco Polo divisait les Indes en Inde majeure, en Inde moyenne, en Inde mineure. L’Abyssimie était placée par lui dans l’Inde moyenne.
cette région située au - dessus de l'Égypte, qui s'étend vers la mer du Sud. C’est pourquoi le roi, prenant, au milieu de ses cosmographes, la table générale de Ptolémée, où se trouve la description de l’Afrique avec les contours de la côte, tels qu’ils étaient indiqués par ses 'propres explorateurs, et marquant la distance de deux cent cinquante lieues vers l’est, où ceux de Bénin disaient qu'’étaient situées les possessions du prince Ogané, tous les assistants trouvèrent que ce personnage devait être le Prestre Jean. Tous deux, en effet, ils vivaient cachés derrière une courtine de soie et avaient la représentation de la croix en grande vénération. Or, il semblait au roi que ses navires, en poursuivant la côte le long de laquelle ils faisaient leurs découvertes, ne pouvaient manquer de rencontrer le pays où était situé le promontoire de Prase, limite de ces régions. Donc toutes ces choses ayant été l'objet de plusieurs conférences, comme le plus grand nombre brûlait du désir de voir les Indes enfin découvertes, don Joam se détermina tout à coup à envoyer dans cette année (1486) une couple de navires destinés à explorer la mer et deux hommes voyageant parterre. Il voulut voir la fin de toutes ces choses qui donnaient tant d'espérance. »
Ainsi parle Gomez Eannez de Zurara.
Maintenant, si nous voulons connaître le mobile des voyages de Colomb et de la découverte de l’Amérique, ne nous en tenons pas aux lieux communs dans lesquels Colomb est représenté comme devinant l'existence d’un monde inconnu. Rien n'est moins exact que cette opinion, et par conséquent rien n’est
ui aussi plus emphatiquement faux que ce vers fait à ji , propos de l'illustre Génois :
le $ NOrE p- Unus erat mundus; duo sint, ait iste; fuere. ls à. La découverte de l'Amérique n'était nullement n- prévue par C. Colomb. Il a été dans ce grand évént nement l’instrument de la Providence, qui récomé, pensa ainsi sa piété et sa constance en donnant à ses e- efforts plus qu'il n'avait espéré. Les projets, en effet, i- de Christophe Colomb, comme il l’écrivait lui-même at à Ferdinand et à Isabelle, étaient d’aller trouver le n. grand khan, afin de sonder ses dispositions au chrisnt tianisme.
be « Très-hauts, très-chrétiens, très-excellents et s très-puissans princes, roi et reine des Espagnes et es ? des Iles de la mer, notre seigneur et notre souveraine, de disait-il, cette présente année 1492, après que Vos e Altesses eurent mis fin à la guerre contre les Maures s, qui régnaient en Europe, et eurent terminé cette is guerre dans la très-grande cité de Grenade, où cette présente année, le dernier jour du mois de janvier, je
vis arborer par la force des armes les bannières royales de Vos Altesses sur les tours de l’Alhambra, qui est la forteresse de ladite cité, et où je vis le roi Maure se rendre aux portes de la ville et y baiser les mains royales de Vos Altesses et du prince mon seigneur, aussitôt dans ce présent mois et d’après les informations que j’avais données à Vos Altesses, des terres de l'Inde et d’un prince qui est appelé grand khan, ce qui veut dire, en notre langue vulgaire, roi des rois, et de ce que plusieurs fois lui et ses prédéces-
seurs avaient envoyé à Rome y demander des docteurs en notre sainte foi, pour qu'ils la lui enseignassent. Comme le saint-père ne l’en avait jamais pourvu et que tant de peuples se perdaient en croyant aux idolâtries et en recevant en eux des sectes de pérdition, Vos Altesses pensèrent, en leur qualité de catholiques chrétiens et de princes amis et propagateurs de la sainte foi chrétienne, et ennemis de la secte de Mahomet et de toutes les idolâtries et hérésies, à envoyer moi, Christophe Colomb, auxdites contrées de l'Inde, pour voir lesdits princes et les peuples et les pays, et leur disposition et l'état de tout, et la manière dont on pourrait s'y prendre pour leur conversion à notre sainte foi. Elles m'ordonnèrent de ne point aller par terre à l’orient, ainsi qu'on a coutume de le faire; mais de prendre au contraire la route de l’occident, par laquelle nous ne savons pas jusqu’aujourd’hui d'une manière positive que personne ait jamais passé. »
Les diverses relations des quatre voyages de Christophe Colomb confirment cette première donnée.
Telle a été la succession des faits, tel est le point de départ des navigations qui menèrent aux Indes orientales Vasco de Gama (mai 1498), et Magellan vingt-trois ans plus tard (mars 1521), à la grande colère du soudan d'Égypte et des Vénitiens.
Certes, depuis l'établissement du christianisme, qui est la loi civilisatrice du monde moderne, et depuis l'invasion des nations germaniques, destinées à propager l'empire de l'Évangile, il n’est pas de plus grand événement que ces découvertes, qui leur ouvrirent l'espace. C'est comme ja troisième grande
époque de notre ère, cù le Koran semble n’apparaître avec les barbares d'Orient, au VII: siècle, que pour offrir le stimulant de son antagonisme. Jusqu'au XVe siècle, il est vrai, dans ce duel engagé entre les Musulmans et les nations Chrétiennes, la force n'avait pu donner lieu d'entrevoir à qui appartiendrait l’héritage des Romains, puisque, quand les Chrétiens avaient repoussé jusqu'en Asje et en Afrique les Mahométans qui les avaient envahis, ceux-ci les refoulaient et reprenaient le chemin de l’Europe. — Mais pendant que la chrétienté succombait du côté de la mer Noire, après avoir perdu déjà pied du côté de la mer Rouge et de la Syrie, les Chrétiens de l’Espagne et du Portugal appelaient à leur aide un auxiliaire qu’on n’avait pas encore songé à employer. La science, au service de la cause chrétienne, arrachait le monopole du commerce des Indes aux Musulmans, et en faisant découvrir à cette occasion les contrées baignées par l'Océan, que l’Europe allait occuper, elle devait décider la grande question en litige, ce que huit siècles de combats n'avaient pu faire. Dès lors non-seulement le vieux monde romain fut assuré aux descendants des Barbares Germains, mais encore l'empire des Césars se trouva augmenté de pays que les maîtres du Capitole n'avaient pas soupçonnés, ainsi que la vieille société s'était agrandie elle-même par l'Évangile, et renouvelée par l’infusion du sang plus pur des races germaniques.
Lorsque les faits sont d’une si haute conséquence, il ne peut paraître hors de propos que je recherche jusqu’à quel point la France, dont les efforts avaient été si grands et si constants dans l’attaque comme dans l'occupation des avenues de l’Inde par la mer Méditerranée et par la mer Noire, a pris part aux idées et aux faits qui ont préparé le nouvel ordre de choses, en lançant l'Europe sur les routes de l’Océan, à la recherche des mêmes régions.
Nous avons pu observer sous l'empire de quels sentiments, de quels besoins, de quelles passions, avait eu lieu cette double recherche. — Mais ce n'est là qu’un côté de la question. — Il n'importe pas moins de connaître les théories qui ont présidé à Pexécution de ce dessein. Plus sont profondes les ténèbres qui dérobent alors aux esprits la connaissance du monde, plus il est curieux de voir comment la lumière s’est faite.
Et pour parler d’abord des idées qui furent le mobile des expéditions des Portugais au cap de Bonne- Espérance, j'étonnerai peut-être en montrant que ce sont des idées Françaises. Il en est pourtant ainsi.
En effet, après la lecture du passage de la Chronique de Guinée par Gomez Eannez de Zurara, que j'ai mis sous vos yeux, si vous ouvrez la chronique de Jean III de Béthencourt, le conquérant des Cana-
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ries, n’y voyez-vous pas, au chapitre LVITT, ces mots : « L'intention de monsieur de Béthencourt est d'ouvrir le chemin du Ffeuve de l’Or, car s’il en venoit à bonne fin, ce seroit grandement l'honneur et le profit du royaume de France et de tous les Royaumes Chrétiens, veu que l’on approcheroit des marches du Prestre Jean, dont tant de biens et de richesses viennent. »
On le voit, au temps même où Charles VI, à l'exemple de saint Louis (1) et de ses successeurs,
(1) Depuis saint Louis il y avait eu plusieurs fois des relations de la France avec les Mongols, notamment sous Philippe I, en 1285, sous Philippe IV, en 1302 et en 1307. Au commencement du XV: siècle, lorsque Tamerlan enlevait la Syrie à l'Égypte (1400) et se dirigeait sur Bagdad, qu’il détruisait (1401), puis entrait en lutte avec les Ottomans, dont il défaisait le sultan à la bataille d’Ancyre, Charles VI lui adressait un frère prêcheur, le frère Jean, archevêque d'Orient, et le conquérant promettait à celui-ci toute sa protection pour les Français, en échange de celle qu’il attendait pour les siens. « Oportet præterea mercatores vestros ad has partes mitti, ut quemadmodum illis hororem haberi et reverentiam curabimus, ita quoque mercatores nostri ad illas partes comeent et illis honor ac reverentia habeatur nec quisquam vim aut augmentum (id est, gravamen ultra id quod solvere tenentur), eis faciat quia mundus per mercatores prosperatur. » Charles VI, à cette occasion, écrivit au conquérant, le 15 juin 1403, une autre lettre datée de Paris, qui commençait ainsi :
« Carolus, Dei gratia Francorum rex, serenissimo ac victoriosissimo principi Themyrbeo, salutem et pacem. Serenissime ac victoriosissime princeps, nec legi nec fidei repugnat aut est dissonum rationi quin potius utile censendum est, reges ac dominos temporales et si credulitate sermoneque discrepent, civilitatis benevolentiä, et
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entretenait des relations avec les Mongols conquérants de la Syrie, de la Perse et de l'Inde, les Français devançaient les Portugais dans l’idée qui porta ces derniers en Orient par le cap de Bonne-Espérance, tout comme ils les avaient précédés dans la découverte de l’Afrique au delà du cap Bojador.
Je ne veux pas toutefois tirer avantage des relations du neveu de Jean 111 de Béthencourt avec les Portugais des Açores pour faire supposer que ce fut par lui que les idées du conquérant des Canaries passèrent en tradition auprès d’eux. Je ne vais pas si loin.
Mais si l'influence directe de nos Français sur les découvreurs Portugais ne peut être prouvée en ce point, on ne saurait nier, dès cette même époque, celle que nous avons eue sur les Espagnols dans la formation du projet qui porta cette nation dans la mer des Indes et Colomb en Amérique.
Rien ne sera plus aisé à montrer.—Ce sera Colomb lui-même qui portera témoignage en notre honneur. Dans la relation de son troisième voyage, où nous
amicitiæ nexu invicem federari ubi per id maxime pax, atque tranquillitas redundet ad subditos. »
Après des compliments touchant ses victoires sur Bajazet, il le remerciait de ses offres d’union et de réciprocité de bons offices. « Quod magnificentiæ vestræ gratum erat mercatores nostros et cæteros Christianos cum subditis vestris posse commercia de cetero simul contrakere et mercantias suas sine impedimento mutuo exercere et agere, necnon ad terras et ditiones vestras accessum amodo habere plénarium, veluti tempore bonorum prædecessorum nostrorum, ut verbis utamur, fuit factum. »
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AU Xxv* SIÈCLE. 97
trouvons ses pensées sur l'étendue de la terre habitable, il s'exprime ainsi :
« Le maître de l’histoire scholastique dit, en parlant de la Genèse, que les eaux sont peu abondantes ; que lorsqu'elles furent créées, elles ne couvraient toute la terre que parce qu’elles étoient vaporeuses et comme des brouillards, et que lorsqu’elles furent devenues solides et réunies, elles occupèrent très-peu de place, Nicolas de Lira en a la même opinion. Aristote dit que ce monde est petit et qu'il y a peu d'eau, etqu'on peut passer facilement d’Espagne dans les Indes. Avenruyz confirme cette idée, et le cardinal Pierre d’Ailly le cite en appuyant cette opinion, qui est conforme à celle de Sénèque, en disant qu’Aristote a pu connaître beaucoup de choses secrètes sur le monde, à cause d'Alexandre le Grand, et Sénèque à cause de César Néron, et Pline à cause des Romains, les uns et les autres ayant dépensé beaucoup d'argent, employé beaucoup d’hommes et mis beaucoup de soin pour découvrir les secrets du monde et en répandre la connaissance. Le même cardinal accorde à ces écrivains une autorité plus grande qu’à Ptolémée et aux autres Grecs et Arabes; et pour confirmer ce qu'ils disaient sur le peu d'abondance de l’eau et la faible portion de terre couverte de cette eau, en comparaison de ce qui était rapporté sur l'autorité de Ptolémée et de ses sectateurs, il trouve ici une autorité dans le troisième livre d'Esdras, où cet écrivain sacré dit que des sept parties du monde six sont à découvert et l’autre est couverte d’eau, laquelle autorité est approuvée par de saints personnages, tels que saint Augustin et saint
Ambroise dans son Hexaméron, qui donnent du crédit aux troisième et quatrième livres d'Esdras, où il dit : - « Îcy viendra mon fils Jésus, et mourra mon fils Christ, »
On voit l'importance que Colomb donne à l’opinion du cardinal d'Ailly, mais ce ne fut pas la seule action de ce prélat Français sur Colomb : elle se continua jusqu’à la fin de la vie du grand découvreur. Colomb, qui puisait dans sa foi une partie de ses inspirations et de son intrépidité, songeait, comme on l’a vu, par la recherche des Indes à l’ouest, à procurer la conversion des sujets du grand Khan, qu’on disait avides de prédication. Il voulait également contribuer, par les sommes que fournirait l'Inde, à délivrer le Saint Sépulcre.
Mais si le double motif religieux qui animait Colomb était urgent dans sa pensée, il l'était surtout, disait-il dans son livre des Prophéties, parce que tout annonçait, selon les calculs très-exacts du cardinal d’Ailly, la conversion prochaine de toutes les sectes. l’arrivée de l’Antechrist et la destruction du monde. C’est sous cette influence qu'il écrit ces mots : « Notre Seigneur a voulu faire un grand miracle par mon voyage de l'Inde. Il faut se hâter de terminer cette œuvre de l'inspiration divine, car, selon mes calculs, il ne reste encore jusqu’à la fin du monde que cent cinquante ans. »
Quel était donc l’homme qui pesait ainsi sur la pensée de Christophe Colomb ?
Né, suivant les uns, à Compiègne, où son père, nommé Colard, était boucher, mais suivant les autres, et ce que son surnom rend plus vraisemblable, à
Ailly-le-Haut-Clocher, près d’Abbeville, boursier du collége de Navarre en 1372, reçu docteur en 1380, à l'âge de trente ans, élu chancelier de l’Université en 1389, aumônier du roi Charles VI, évêque de Noyon, puis archevêque de Cambrai en 1397 et cardinal en 1397 le 6 juin 1411, légat du pape en Allemagne en 1414, mort enfin dans la ville d’Avignon le 9 août 1420, âgé de 70 ans, Pierre d’Ailly ou, comme le nommaïient ses contemporains, Petrns de Aliaco, nous est principalement connu par sa persévérance à mettre fin au grand schisme d'Occident, à la cessation duquel il travailla jusqu'en 1416. Nous savons aussi qu'homme de cœur et d'énergie, toujours du parti de la nation contre l'étranger, il lutta contre le duc de Bourgogne pour prendre possession de son siége, et qu’il le garda malgré la défense, les menaces et les assassins de ce fauteur des Anglais. — En bon Français, on le vit encore, en 1415, au concile de Constance, s’opposer à ce que ces derniers y figurassent comme une nation particulière, bravant ainsi l’orgueil et les violences des vainqueurs d’Azincourt. Nous connaissons également sa piété, son éloquence, et comment, ayant dans ce même concile fait le tableau le plus triste des désordres de l'Eglise, il mérita plus tard d’être loué par Bossuet. — Tout cela suffirait pour honorer une vie entière; mais, par ses écrits, le cardinal devait avoir la bonne fortune de se survivre et d’agir longtemps après sa mort.
L’imprimerie s'étant établie, de 1465 à 1492, dans plus de cent cinquante et un endroits différents, la pensée du cardinal Français, qu'on appelait de son
temps l’Aigle des docteurs, et celle du Génois inspiré se trouvèrent rapprochées par l’admirable et féconde invention d’un bourgeois de Mayence. Conçue dès 1436, à Strasbourg, au milieu de toutes les douleurs que les plus belles créations infligent à leurs auteurs, l'invention de Gutenberg allait, dans cette circonstance, mériter particulièrement le surnom de Juno Lucina qu’on lui a donné. — Nulli nisi pixidi nec utilitate nec dignitate nec subtilitate secunda est, écrivait aussi Cardan. — Disons mieux : l'imprimerie, en mettant sous les yeux de Colomb des livres tels que ceux du cardinal d’Ailly, achevait ce qu'avait commencé la boussole,
Si la rareté des livres avait, dans l'antiquité, mis plusieurs siècles entre la démonstration de la sphéricité de la terre par Thalès six cents ans avant Jésus- Christ, et l’idée d’Ératosthène de déterminer la situation relative des lieux au moyen des latitudes; s’il avait fallu, par la même cause, trois siècles encore pour qu’aux mesures de latitude Ptolémée ajoutât enfin celles de longitude, la découverte de la plus grande partie du monde avait été aussi ajournée par l'éloignement dans lequel les marins avaient vécu des théories, de même que celles-ci ne : pouvaient se développer ni se rectifier, parce que les savants, vivant dans leur cabinet, ne consultaient pas les hommes d’action ; mais tout changea quand furent venues en usance, suivant le mot de Rabelais, les impressions inventées par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolique. — Les livres, restés jusqu'alors dans les couvents et dans les colléges ou chez quelques puissants privi-
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légiés, se répandirent chez un plus grand nombre de lecteurs, et un de leurs premiers effets devait être de tirer des résultats qui confondent la pensée des doctrines que contiennent deux des traités du cardinal d’Ailly. Quatre cents ans après qu'un évêque de Cambray, Litbert, précurseur de Pierre l’'Hermite, était parti pour les lieux saints avec trois mille de ses diocésains, un archevêque de Cambray allait devenir le promoteur de la découverte de l'Amérique, qu’exécutaient, au nom de l'Espagne, l'Italien Colomb, et Magellan, Portugais, par le génie, dit Camoëns, mais non par sa loyauté.
Les traités de d'Ailly dont je veux parler, publiés en 1472 à Nuremberg, existent encore à Séville, dans la bibliothèque Colombienne, avec le livre de Marco Polo, sans que l’on ait songé, dans l'Histoire du Nouveau Monde, à se rendre compte avec détail de ce qu’avaient été ces deux ouvrages.
On peut négliger sans doute de parler du Traité de la concordance de la vérité astronomique avec l’histoire achevé à Bâle en mai 1414 et auquel Colomt fait allusion plus haut, bien qu'à en croire certains écrivains, il présente plusieurs rencontres singulières (r).
(1) « Ainsi que tous les astronomes de son temps, dit un deces écrivains, d’Ailly reconnaît l'influence des grandes révolutions de Saturne comme toujours à craindre pour les individus ainsi que pour les empires. Or, en l’année 1414, le savant cardinal déclare que la huitième de ces grandes conjonctions doit avoir lieu l’an du monde 7040, et qu'après elle, dans l’année 1789 de notre ère, une des grandes périodes de Saturne sera accomplie. « Dès lors, si le monde existe encore en ce temps-là, ce que Dieu seul peut
Quant à l’Imago mundi, je ne saurais tenir le même langage, à cause de ce qu’en disait l’aimable et distingué conservateur de la bibliothèque Colombienne, M. Lemandez, dans une note adressée à M. le duc de Montpensier; puisque, suivant lui, c’est dans ce livre que Colomb a fait ses études principales pour la découverte du Nouveau Monde, et qu'il l'y a emporté dans ses différents voyages (1).
En conséquence, faute d’avoir encore eu communication des réflexions que ce livre a pu inspirer au grand découvreur, et que celui-ci a consignées dans des notes marginales, nous pouvons du moins pressentir son action en cherchant les rapports des idées qui y sont exprimées avec ce que nous connaissons des vues de Colomb.
Écrit par le cardinal au même temps qu’il publiait, entre le concile de Pise et celui de Constance, s.s mandements en faveur de ceux qui iraient secourir en Prusse les chevaliers Teutoniques, attaqués par les Polonais, les Lithuaniens et les Tartares, l’/mago mundi, achevé par lui le 12 août 1410, n'est certes pas un des ouvrages qui doivent donner la plus haute idée de cet homme qu'on regardait comme une des
savoir, il y aura de nombreux, de grands, d’extraordinaires changements et troubles dans le monde, principalement en ce qui regarde les institutions. » Une édition de ce traité se publiait à Venise en 1492, la même année que Colomb abordait dans les Antilles. Ainsi d’Ailly aurait annoncé à l’Europe une autre révolution, c’est-à-dire une société nouvelle, à l’époque où il aurait porté celle de son temps à la découverte d’un monde inconnu. »
(1) Notes on Columbus, par M. Harrisse, New-York, 1864.
nême principales lumières des conciles. Ce livre n’est guère Wine qu'un résumé des connaissances anciennes d’Arisone, tote, de Pline, de Sénèque, de quelques Pères de > duc l'Église et des cosmographes arabes Averrhoës, Avins ce cenne, Alfragan, Albumanasar. — Néanmoins, au Pour milieu des idées générales de science cosmographi- | em- que, qui appartiennent à l'Université de Paris et que Roger Bacon, son élève, avait déjà rappelées OM - dans son Opus majus, l'on sent, sous la plume de pirer l’homme éminent qui écrit, la lutte d’un esprit du nées moyen âge cherchant à se faire jour à travers le chaos 1oins de toutes les opinions qu'il présente.
des É. Le cardinal les accueille toutes, parce qu’il doute; nais- : or, dès que la raison commence à prévaloir sur une J foi sans bornes, dès qu'elle donne à réfléchir aux liait, autres comme elle réfléchit elle-même pour trouver y S-S sa route vers la vérité , il y a là un mérite, une in. urir fluence qu’il faut noter.
par Ainsi le cardinal doute de la justesse des opinions mago accréditées sur les raisons qui ne permettent pas rites L. d’habiter certaines zones. Il discute les opinions qui aute 4 disputent la terre à l’eau et tendent à faire croire que des À celle-ci couvre le globe dans sa partie la plus considérable.
. « Des philosophes modernes, dit-il, pensent kit à que le centre de la terre n’est pas au centre du s'le monde, mais que c’est le centre de gravité de la terre rh et de l’eau tout à la fois, d’où ils concluent que la ù il mer n'environne pas toute la terre (r). » bnde Sans entrer fort avant dans ces théories, d’Ailly
(1, De mensurd et quantitate maris.
s'autorise d’Aristote, d'Averrhoës, de Sénèque, de Pline, d’Esdras et de Jérôme pour penser avec eux que la terre habitable est grande et que la partie qui est couverte d’eau doit être, en conséquence, petite. Voilà, ajouta-t-il, ce qui me porte à le croire(r): Vers les deux pôles du monde, l’eau abonde nécessairement, parce que ces lieux, éloignés comme ils sont du soleil, sont froids. Or le froid multiplie les eaux. C'est pourquoi l’eau tombant dans le sein de la mer s'étend entre le commencement de l’Inde et la fin de l'Espagne ultérieure, qui est maintenant ure partie de l'Afrique, et même vers l'Espagne citérieure. Autrefois (1), dansl’antiquité, l’eau ne courait pas dans cetespace, et les terres étaient continues ; mais ensuite l'Océan pénétra dans les terres et s’unit à la mer Méditerranée, qui baigne les côtes de l’Aragon et de l’Italie. La mer Océane n’en a pas moins entre les colonnes d’Hercule, situées entre l’Orient et l’Occident, une étendue plus resserrée que le vulgaire des philosophes ne l'estime. Et, pour appuyer son opinion, d’Ailly nous fait connaître celles qui s’en rapprochent le plus. Ptolémée, dit-il encore dans le livre De la disposition de la sphère (2), veut que l’eau laisse habitable seulement une sixième partie de la terre, mais Aristote, à la fin du second livre Du ciel et du monde, prétend que plus d’un quart est habité, et c'est aussi le. sentiment d'Averrhoës. Aristote dit à ce propos que la mer est de peu d’étendue entre la fin de l'Espagne à l’ouest et l'Inde. Puis Sénèque, au cinquième livre
(1) De Hispanià et ejus partibus.
(2) Sextum capitulum de divisione totius terræ. — Et ailleurs : De anteclimatibus et post climatibus.
rs «
de ses Questions naturelles, assure que la mer, dans cette direction, est navigable en peu de jours si le vent est favorable. Pline encore enseigne qu’on a navigué du golfe Arabique jusqu'aux colonnes d’Hercule en peu de temps.
D'Ailly conclut de toutes ces allégations que la mer n’est pas si grande qu’elle puisse couvrir les trois quarts de la terre, et il se plaît à rappeler à ce propos le sentiment d’Esdras, qui dit que six parties de la terre sont habitées et que la septième seulement est couverte par l’eau. Or les saints ont tenu dans le plus grand respect l’autorité de ce livre et ont confirmé par lui des vérités sacrées. D'où il est constant que bien que les lieux habités connus de Ptolémée et des savants qui vinrent après lui ne eontiennent pas Ja quatrième partie de la sphère, il y en a davantage, et en ceci Aristote également mérite d’être cru, puisqu'il a pu en être informé par le moyen d'Alexandre comme Sénèque par Néron, ces deux princes ayant eu la curiosité d'approfondir les mystères de ce monde.
On voit ici la source à laquelle Colomb a puisé les raisonnements que nous lui avons vu mettre en avant.
En l’indiquant, mon intention n’est point de faire à d’Ailly une part plus grande que celle qui lui appartient.
Ce que je désire, c’est d'établir que d’Ailly n’a pas seulement concouru à soutenir Colomb dans son inspiration, mais encore qu’il l'y a entretenu. Il lui a misen main des armes contre la foi étroite et contre la science incomplète des hommes de l'assemblée de
Salamanque (1487). Assurément, si l'illustre Génois n’eût eu pour lui que l'appui de Toscanelli et le concours qu'il recevait du livre de Marco Polo, ses projets, traités d’insensés, n’eussent pas manqué d’être repoussés en Espagne, comme ils l’avaient été en Portugal par Vasconcellos. — Mais que pouvaient dire les hommes du clergé contre celui que son siècle avait appelé l'aigle des docteurs et le marteau des hérétiques, — lorsque d’Ailly en appelait lui-même à l'expérience? — En exposant ses idées sur les obstacles qu’opposait la proximité du soleil ou son éloignement à l’habitation des zones, d'Ailly écrit : « Dans cette variété d'opinions, je ne raconte pas toutes les raisons qu'enfante çà et là lPimagination, parce que dans des questions de cette nature on ne peut guère s’attacher qu’à l'expérience (1). Quoi ! un cardinal invoque l'expérience contre ce que nient saint Augustin, Lactance, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Basile et Tertullien; il pèse les opinions des philosophes avec celles des Pères de l’Église, et ce sont celles des premiers qui l’emportent! Seule, suivant lui, l’expérience peut décider. Le cardinal d’Ailly a prononcé le grand mot de la Renaissance, le mot de l’époque moderne qui contrôle, qui discute, l'expérience mai-
(1) & In hac igitur opinionum varietate imaginarias rationes hinc et inde apparentes non recito, quod in his rebus non tam imaginationibus quam experientiis et probabilibus historiis reputo certitudinaliter adherendum. » Cap. Vi1, De Varietate opinionum circa habitationem terræ.
1ois tresse de toutes les choses, comme dira l’un des deux t le grands pilotes de Pantagruel.
lo, Ainsi le règne de Charles VI, par d’Ailly comme qué par Béthencourt, continuait la révolution maritime été que le règne de Charles V avait commencée par les ou- théories de Nicole Oresme et les découvertes des Norque mands, et moins que le Portugal encore l'Espagne : le serait bien venue à contester notre action dans ses pe- propres progrès sur l'Océan, puisque, après avoir reçu ses d’un des nôtres les Canaries, qui sont sur cette mer : du pour l’Europe un avant-poste d’où Colomb devait 1es, partir le 5 septembre 1492, un autre homme de cette » je même époque, cinq ans après la conquête de Bethent là court, écrivait un livre qui, entre les mains du grand de Génois, devait servir à seconder l'union des idées pé- d'Aristote avec le sentiment chrétien. Singulier ménce lange, sans doute, mais qui se trouve alors dans les int arts comme dans la réalité. Giovani Stradano, dans er- un curieux recueil de dessins que possède la biblioec thèque Lorenziana de Florence, ne représentera-t-il des pas Christophe Colomb lui-même, sur l’avant de son > x- navire, portant un étendard sur lequel est l’image du cé Christ (Christum ferens), et pénétrant dans l'Océar aux ue sons de triomphe que des Tritons tirent des conques ai- marines ? Stradano ne froissera en rien ici, du reste, les idées du temps, car Colomb, lui aussi, croyait avoir vu des sirènes.
er | Quel que soit ce mélange, quelque étrange qu’on . juge l'union des idées d’Aristote avec les prophé- : ties d’Esdras, sous l'influence de la rivalité des
Chrétiens et des Musulmans, au sujet du commerce de l'Orient, la découverte des deux Indes ne
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sort pas moins de cette union. Nulle part mieux que dans cette découverte ne pourrait s'appliquer la pensée que l’homme s’agite et que Dieu le mène. C’est par les vues incertaines et pleines d’erreurs de la science au XVe siècle, sur l’étendue et la conformation de l’Inde, tant à l’est qu’à l’ouest, que le peu de vérité qui est alors au fond des projets des navigations s’atteste, se dégage et se développe,
Aussi, quoique nous puissions réclamer notre part d'influence sur les événements accomplis, nous devons reconnaître que leur direction échappait aux hommes à qui l’on en a fait des titres de gloire, et qu'il n'y a vraiment à chercher dans de telles circonstances que les causes d'effets supérieurs à la volonté des peuples européens.— Pour moi, je n’ai pas songé à montrer autre chose dans cette étude, et après avoir
admis que tout notre mérite consiste ici à avoir appuyé sur les conjectures et les raisonnements que saint Augustin repoussait, je veux chercher également si d’autres hasards n’auraient pas porté nos marins aux lieux mêmes où nos théories préparaient les Espagnols et les Portugais à pénétrer plus tard, avec plus d'éclat.
À mes yeux, en ce qui se rapporte chez nous au commerce oriental et à la voie par laquelle la France pouvait songer à se procurer les productions de l'Est, il
n'y a de Charles VI à Charles VIII rien de certain
ue la que ce qui concerne les routes de la Méditerranée. — ne. Charles VII, de 1442 à 1446, à la suggestion de de Jacques Cœur, obtient du soudan d’ Égypte (1) de or- faire venir par là en France des épiceries, des soieeu ries, des porcelaines. Sous Louis XI, c'est aussi vers i- cette mer que le général des finances Pierre Doriole portait ses regards, lorsqu’en 1468 il engageait le roi re à concéder aux navires français le privilége de l'imus u x et (1) Lettre du soudan à Charles VII :
ne « Ton ambassadeur, homme d’honneur, gentilhomme, lequel tu té nommes Jehan Village (neveu de Jacques Cœur), est venu à la ge mienne Porte saincte et m’a presenté tes lettres avec le present ir que tu m’as mandé, et je l’ay receu, et ce que tu m’as escript que D- tu veulx de moy, je l’ay faict — et sy ay faict une paix à tous les e marchands pour tous mes pays et ports de la marine, ainsi que ton » ambassadeur m’a sceu demander... Et sy mande à tous les seira gneurs de mes terres et par special au seigneur d'Alexandrie qu'il t fasse bonne compaignie à tous les marchands de ta terre et sur
tous les aultres ayant liberté en mon pays et qu’il leur soit faict honneur et plaisir, et quand sera venu le consul de ton pays, il sera à la faveur des aultres consaulx bien haut... Sy te mande par le dit ambassadeur un présent, c’est à sçavoir du baume fin de nostre saincte vigne, un bel liepart, trois escuelles de porcelaine de Sinan, deux grands plats ouvrés de porcelaine, deux bouquets de porcelaine, un lavoir ès mains et un garde à manger de porcejaine ouvré, une jatte de fin gingembre vert, une jatte de noyaulx d'amandes, une jatte de poivre vert, des amandes et cinquante livres de nostre fin bamouguet, un quintal de sucre fin. — Dieu te mène à bon sauvement, Charles, Roy de France, »
(Mémoires de Mathieu de Coucy, année 1447.)
portation des épiceries, qui valait en France aux Vénitiens, tous les ans, 400,000 écus d’or (1).
Ce n'est pas à dire pour cela que toute action du commerce maritime ait dû cesser sur l'Océan, même en dehors des voies usitées. Je ne le pense pas. — Les recherches que j'ai faites dans les manuscrits de la Bibliothèque impérialé, sur cette période, m'ont indiqué, par les papiers que j'ai trouvés sur la marine, que son histoire à cette époque est encore à faire. — Par conséquent, il n’est pas permis de conclure. — Seulement, dans l'état de nos connaissances, il faut savoir dire que nous n’avons que des traditions plus ou moins vagues.
Signalons-les toutefois, parce qu elles sont à vérifier et qu'il est bon d’avertir les esprits de ce qu’ils peuvent avoir à maintenir ou à nier.
La première tradition que j’indiquerai se rattache aux annales de nos Basques, qui furent dans l’ouest les premiers baleiniers de l’Europe, comme les Norvégiens le furent dans le nord. — Parmi eux se distinguaient les pêcheurs du cap Breton, du Plech ou vieux Boucaut, ceux de Biarritz, de Guetteria, de Saint-Jean de Luz et de Siboure. Noël de La Morinière cite des faits qui du XII au XIV siècle montrent à la fois l'antiquité et l'étendue des pêches de ces baleiniers. — En 1338, Édouard III, par exemple, affectait le droit seigneurial de six livres sterling prélevé sur chaque baleine qu'on amenait à Biarritz, aux frais de l’équipement d’une escadre commandée
(1) Henri Martin, Histoire de France, tome VII, 4° édition, page 57:
iux
par Pierre de Bryane. On peut supposer par là combien cette pêche était considérable. M. R. Thomassy dit que plus de neuf mille de leurs marins s’y employaient alors, et que le port de Saint-Jean de Luz ne comptait pas moins de cinquante à soixante navires baleiniers jusqu’en 1686, époque à laquelle les Es agnols s'emparèrent de cette place.
D'après le mémoire que j’ai eu entre les mains et que j'ai copié, mémoire soumis en mars 1710 par les négociants de Saint-Jean-de-Luz et de Siboure à M. de Planthion, syndic général du pays de Labour, la tradition rapporte que, de temps immémorial, les Basques adonnés à la pêche de la baleine étendirent leurs pêcheries le long de la côte d’Espagne jusqu’au cap Finistère, mais que, lorsqu'ils eurent connu l'usage du compas de route et celui de la balestrille, ils se mirent à chercher le repaire de ces animaux, devenus plus rares dans leurs parages.— L’expérience leur montra qu’ils se dirigeaient à l'Ouest; alors nos Basques, qui, à mesure qu'ils s’avançaient sur cette route, trouvaient des baleines de plus en plus, poussèrent jusqu’au banc de Terre-Neuve, où elles étaient par troupes. Et comme l'espèce qu'ils y rencontrèrent était différente de celle qu’ils avaient sur leurs côtes, ils la distinguèrent par le surnom de Sardaco baleac, propre à désigner des baleines de troupe. \
Ils y trouvèrent aussi, dit mon mémoire, une quantité prodigieuse de morues, cette manne de la mer (1);
(1). D’après un naturaliste, voici un tableau comparatif de la
en conséquence ils commencèrent la pécherie de ces poissons, premièrement pour la consommation dans leurs navires, ensuite pour la provision de leurs maisons. Enfin, ayant reconnu qu'ils se conservaient bien dans le sel, qu'ils étaient de bon goût après même avoir été portés en Europe, ils en firent marchandise.
Ce fut dans le progrès de ces pêcheries qu'ils donnèrent à différents points de Terre-Neuve des noms rappelant leur propre pays. Et d’abord, cette terre, désignée de tout temps par les autres nations sous l'appellation de Terre-Neuve, l'a été des Basques sous celle d’île de Baccalaos, nom qu'ils donnent à la
morue.
D’après ce même mémoire, le nom de Rognouse est celui d’un bourg désigné sous le nom d'Orrougne, à
une demi-lieue de Saint-Jean-de-Luz.
Le nom du cap de Raye (Pointe-Riche) a aussi pour étymologie le mot basque arraico, qui signifie poursuite ou approches. Par ce mot l’on voulait dire
fécondité de divers poissons qui n’est pas sans intérêt. On a compté dans la femelle :
1° De la morue. . . . . 9,300,000 œufs.
2° De l’esturgeon. . . . 7,500,000
3° Du carrelet . . . . . 1,300,000
4° De la tanche, . . .. 350,000
s° De la perche. . .. 300,000
Go De la carpe . . .. 200,000
7° De la sole. . . . .. 100,000
8° Du brochet. . ... 42,000
9° De l’éperlan. . . . . 38,000
10° Du hareng . . . .. 36,000
de ces 1 dans leurs vaient après t mar-
s dons noms
terre, 1s SOUS asques nt à la
use est igne, à
A aussi signifie ait dire
à compté
qu'on en doit ranger les bords de près, de crainte d'être jetés sur les bâtures des îles aux Oiseaux par les courants, qui y sont très-forts.
Enfin, le nom de cap Breton, imposé à la pointe méridionale de Terre-Neuve, est celui d’un bourg situé près du Boucaut-Vieux de Bayonne, à cause de l’anelogie qui se rencontre dans l'élévation des terrains de ce cap et de ceux du cap Bretonjvoisin du Boucaut-Vieux.
Enfin, il y a lieu de croire que ce fut à la même époque que les Basques donnèrent à d’autres ports les noms de Vlicillo, qui signifie trou à mouches; d’Ophor-Portu, qui signifie vase à lait; de Portuchoa, qui veut dire petit port. Il ne faut pas oublier non plus Amuyts, appelé du nom du premier cap occidental que l’on trouve en partant de Saint- Jean-de-Luz, et le cap de Gratz, l’un des trois principaux de l’île de Terre-Neuve, du nom de Grata, qui, en langage basque, signifie un lieu d'établissement pour les travaux de la pêche des morues.
Je terminerai en faisant remarquer aussi l'analogie du nom de Labrador (laboureur) avec celui de pays de Labour.
Certainement l'antiquité autant que l’origine de ces noms donne un grand air de vraisemblance à la tradition basque présentée déjà, mais avec moins de détails, dans le livre de Clérac sur les us et coutumes de la mer.
Les Basques se dirigèrent premièrement dans les ports de la côte situés à l’est de l’île. — Ce fut là qu'ils inventérent la sécherie des morues, pour en pouvoir tenir dans leurs navires une plus grande quan-
tité. — Ils faisaient cette sécherie sur des échafauds qu’ils nommaient pignalac, et les armateurs de Saint- Jean-de-Luz et de Siboure expédiaient des navires exprès pour cette pêcherie et pour la sécherie, indépendamment de ceux qu’ils envoyaient pour la pêche des baleines.
Les Basques fréquentèrent ensuite de préférence Plaisance et les autres ports de la côte méridionale.
Au dire de ce mémoire, dans le temps qu'ils faisaient leurs pêcheries des baleines sur le banc et les côtes de Terre-Neuve ils découvrirent les côtes de Canada, entrèrent dans le golfe qui porte à présent ce nom et celui de Saint-Laurent, et qu’ils nommèrent Gran-Baya, où ils rencontrèrent une espèce de baleine de beaucoup meilleure que l’espèce trouvée par eux sur le banc et les côtes de Terre-Neuve. Ils la rommèrent Granbayaco baleac.
Comme le golfe de Saint-Laurent, dit encore mon
mémoire, a des.limites assez bornées par rapport à la pêcherie des baleines et à la quantité des navires que les Basques y envoyaient, ces poissons devenaient ‘rares par la tuerie et la chasse qu’en faisaient les Basques, — de telle sorte qu’ils poussèrent leur poursuite entre les terres de Labrador et celles de Terre- Neuve — et changèrent le nom de Gran-Baya en celui de Canada, qui signifie le canal, puis, continuant leur poursuite, ils découvrirent la mer Glaciale, où était le principal repaire de cette espèce de baleines qu'ils avaient trouvée à Gran-Baya.
Ayant trouvé là de quoi occuper un plus grand nombre de navires, ils abandonnèrent les pécheries des côtes orientales et méridionales de Terre-Neuve,
fauds saintavires indépêche
rence nale.
s faiet les es de nt ce èrent e ba- Se par Ils la
où ils continuèrent toutefois la pêcherie et la sécherie des morues.
Tels sont les faits mis en avant par le mémoire adressé de Saint-Jean-de-Luz, le 4 décembre 1710, à M. de Planthion, et que signent les sieurs d’Iturbide, bayle, Saint-Martin, de Narzout et Doyhenard, jurats. Par malheur ce mémoire ne donne ni noms ni années, et il renvoie à l'Histoire générale des Indes, traduite par Fumée, à Corneille Witfliet et aux Us et Coutumes de la mer, par Clérac, pour maintenir les relations par lesquelles ils prétendent diminuer lagloire de Christophe Colomb.
I1 me semble hors de propos d’insister sur les conclusions que les Basques ont songé à tirer de leurs assertions, à savoir qu'un des leurs aurait donné avis au grand navigateur Génois de l'existence du Nouveau-Monde, puisque la route suivie par Colomb au sud fait voir suffisamment qu'il n'en a guère profité.
Assurément, quelque caractère de vraisemblance qu'ait pour le reste cette tradition débarrassée de certaines allégations parasites, l’histoire ne peut que la mentionner, car, sans les noms des navigateurs, sans les dates des entreprises, que faire de plus ?
La tradition, il est vrai, dit que ces découvertes heureuses sont antérieures d’un siècle à celles de Colomb.
Je ne nie pas ce que l’on avance; je me range avec déférence à l'opinion de Noël La Morinière, que les Basques furent, en matière de pêche, les modèles et les maîtres des autres nations de l'Europe; je ne trouve rien d'extraordinaire à la revendication de navigation par nos compatriotes dans des mers où
nous savons que les Scandinaves avaient paru dès le X° siècle, les Zeni, nobles vénitiens, en 1380, et le Polonais Szkolny en 1476; mais je n’ai pas non plus là, on en conviendra, les moyens de rien assurer contre ceux qui, tout en admettant la découverte de Terre- Neuve par nos marins, antérieurement à Cabot, prétendraient qu’il y a confusion.
En effet, qui nous garantit que demain nous ne serons pas obligés de modifier nos sentiments, si quelque érudit, fouillant les archives de l’Aunis, de la Saintonge ou de la Guyenne, venait à y trouver que les marins à qui le mémoire présenté en 1710 à M. de Planthion attribue la découverte du Labrador un siècle avant Colomb, ne sont autres que les capitaines de la Rochelle dont parle Thevet dans le pas- . sage suivant : « Quelques huict lieues de là tirant tousjours de la part de septentrion vous apparoist une grand'terre nommée de Courtreal (Cortereal), descouverte l’an mil cinq cens un par un capitaine nommé Courtreal, Portugais de nation, toutesfois que quatorze ans auparavant (1487) elle eust esté visitée par quelques capitaines Rochelois de la part du goulfe de Merosre (sic), lesquels furent fort avant dans le dit golfe, et c’est cet endroit où le pilote du roy Henry d'Angleterre (Cabot), avec bon nombre de navires, pensoit avoir trouvé un destroit pour passer en la mer Pacifique. — Mais estant à la haulteur de 59p, ayant virevolté longtemps ces contrées non sans grand peine, à cause du froid qui y est continuel, se trouva trompé de son entreprinse (1). »
(1) Thevet, Cosmographie universelle, livre XXII, feuille 1022.
lès le e Po- 1s là, pntre errebot,
Is ne s, si s, de uver 10 à ador apipasrant roist al), aine S que par e de
dit nry res, mer 59°, and uva
Les oui-dire ne suffisent pas, malgréles probabilités qu'ils offrent. Sans aucun doute, je le répète, il doit y avoir des faits particuliers qui ont précédé les grandes découvertes de l'Afrique et de l'Amérique. À mes yeux, tous ces fai s très-possibles prouvent que s’il n'y avait pas eu le mobile constant d’un intérêt permanent joint à l’idée de la sphéricité de la terre, les découvertes Européennes auraient été retardées indéfiniment, parce qu’elles auraient dépendu des aventures et auraient manqué d’excitation.
Néanmoins, ce n’est pas une raison pour que nous admettions toutes les assertions, et surtout pour que nous enlevions à Colomb la gloire de ses vingt ans de luttes pour la donner à des hommes, braves sans doute, ne craignant pas de s’aventurer, mais dont la bonne fortune est due principalement au hasard. Dans ces conditions, telles qu’elles m’apparaissent , j'aime mieux m'exposer à faire tort à la mémoire d’un de mes compatriotes qu’à celle de Co omb. C’est trop à mes yeux déjà que le roi de Portugal ait voulu lui ravir l’exécution de son dessein, et que les Espagnols l’aient renvoyé chargé de fers lors de son troisième voyage. Les hommes de cette nature ne sont pas si nombreux que l'on ne puisse au moins leur faire le sacrifice d’un doute.
Les mêmes causes de réserve m’empêcheront d'admettre entièrement une tradition bien autrement ac-
centuée dans ses particularités que celles qui viennent d'être exprimées.
Celle-ci nous vient encore des Normands et a pour premier écho Jean-Antoine Desmarquets, l'auteur des Mémoires chronologiques de la villé de Dieppe.
S'il faut ajouter foi au récit de cet écrivain, lorsque la Normandie se fut rétablie des violentes secousses des guerres civiles dans lesquelles Rouen avait vu monter sur l’échafaud son grand défenseur Alain Blanchard, et sur le bûcher Jeanne Darc, une autre noble inspirée, cette province redevint maîtresse de se livrer à son génie d'entreprises. Or, sous Charles VIII, reprenant leurs anciens errements, les marins Normands auræient poursuivi leurs premières découvertes et précédé celles des Portugais au delà du cap de Bonne-Espérance, et les explorations de l’Amérique du sud par les Espagnols.
Desmarquetsrapporte qu’alors, parmi les capitaines qui faisaient payer cher à la marine Anglaise les griefs dont se plaignaient les Dieppois contre Henri VII, il y en avait un surtout qui s'était autant signalé par son habileté que par sa bravoure.
Ce n'était encore qu'un jeune homme, mais la réputation qu’il avait acquise porta les armateurs à lui donner le commandement d’un de leurs plus grands vaisseaux, avec ordre de longer de plus en plus les côtes d'Afrique qui: devaient suivre celles d'Adra e du Congo, pour lesquelles sa cargaison était destinée
Barthélemy Diaz venait de rentrer à Lisbonne en décembre 1487, — de retour de l'expédition pour laquelle il était parti en août 1486 à la recherche du prêtre Jean. — Diaz avait doublé le cap de Bonne-
Espérance; et, sans doute, la nouvelle de ce grand succès étant parvenue en France, nos Dieppois songèrent à voir eux-mêmes les pays situés au delà du cap récemment atteint.
La confiance qu’on lui témoignait flatta Cousin. Il avait du génie et une âme active; il n'avait pu entendre les disco'rs et les lecons d’un savant prêtre, nommé Descaliers, sans désirer d’être mis au nombre de ceux qui honoraient leur patrie. Descaliers était le mathématicien et l’astronome le meilleur de son temps. Sa mémoire, au dire de Desmarquets, jouirait de la plus grande réputation s’il fût né deux siècles plus tard, ou s’il y eût eu quelque historien qui l'eût fait connaître.
Cousin partit du port de Dieppe dans le commencement de l’année 1488. Dès qu'il fut sorti de la Manche, il s'élança sur l'Océan, suivant la recommandation de Descaliers de ne pas serrer les côtes. Il fut arrêté au bout de deux mois par une terre inconnue, où il signala l'embouchure d’un grand fleuve, qu'il appela Maragnon. Sur la hauteur prise de cette terre, Cousin comprit que pour gagner la côte d’Adra il fallait faire route vers le sud en courant sur l'est; il gagna ainsi la pointe, qu’il nomma Pointe des Aiguilles, où il prit note des lieux et de leur position, puis revint aux côtes du Congo et d’Adra. Là il fit l'échange de ses marchandises et s’en retourna enfin à Dieppe, où il arriva dans le courant de 1480.
Sinous continuons de nous en rapporter au récit du chroniqueur. Dieppois, les découvertes de Cousin auraient excité l'enthousiasme ainsi que l'ambition deses armateurs, et, à la suite de cette première naviga-
DES e SR Te SC MNIOE er see ne SPP
tion, ils l’auraient chargé de doubler le cap appelé par lui cap des Aiguilles et de tourner l’Afrique pour aller dans l’Inde. Descaliers aurait rédigé les instructions de ce voyage, d'où Cousin serait revenu deux ans environ après son départ (1490-1492).
Dans ces voyages, comme on le voit, Cousin n'’aurait pas seulement précédé les Portugais aux Indes, Gama n'étant parti de Lisbonne pour compléter l'œuvre de Barthélemy Diaz que le 8 juillet 1497, mais encore le même hasard des courants qui fit découvrir une partie du Brésil aux Portugais aurait porté notre capitaine Normand onze ans auparavant sur les mêmes côtes où fut jeté Cabral, chef d'une expédition aux Indes, le 24 avril de l’an 1500.
Devant une aussi grave prétention une objection s'élève naturellement. Sans doute Cousin a pu trèsbien voir la terre de l'Amérique, comme l'indique Desmarquets, mais l’on ne comprend pas très-bien comment ni pourquoi, devant descendre la côte d’Afrique, il a pu autant s’éloigner dans l’ouest, quoique Descaliers le lui ait dit. D'un autre côté, à cette époque où l'on ne connaissait pas au juste et peutêtre pas du tout la direction constante des vents alisés, Cousin a dû avoir fort à faire pour aller du fleuve des Amazones au cap de Bonne-Espérance, à l'encontre de ces vents pendant un long espace de mer, à moins que l’on ne suppose que par un hasard tout particulier il ait pu doubler d’abord le cap Saint-Roch, puis celui de Saint-Augustin, et qu’à l'aide des vents de sud-est à l'est, il ait prolongé
| sans is voir la côte du Brésil jusqu'aux environs
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lé
vents variables qui l’auront transporté de la côte du Brésil auprès du cap de Bonne-Espérance.
Malheureusement le dire des Mémoires chronologiques de Dieppe est si peu étendu qu'on ne peut se faire une idée bien précise de la navigation de Cousin. Passons outre toutefois, car l’assertion de Desmarquets prétend s’attester par un autre fait. Quoique la tradition que nous venons d’exposer eniève aux Portugais la priorité dans deux de leurs plus beaux triomphes, elle ne s'en tient pas là, et du même coup elle veut faire rejaillir l'influence du voyage de Cousin sur les découvertes de Colomb et des Espagnols. — Elle prétend expliquer comment un Pinzon aurait involontairement précédé Cabral
au Brésil.
Il paraîtrait, par cette tradition, que pendant un certain temps les Normands envoyèrent traiter au Maragnon, cachant à leurs rivaux soigneusement la découverte de cette terre, pour empêcher toute concurrence; mais il y a toujours quelque circonstance qui révèle à d'autres ce qu’on voudrait garder pour soi. Or le secret des marchands Dieppois semblerait avoir quitté la France avec un officier du nom de Vincent Pinçon qui avait été le second du capitaine Cousin dans sa première expédition. Ce marin, convaincu de s'être écarté des principes de subordination, de bonne foi et de douceur nécessaires, avait été déclaré incapable de servir à bord des navires de Dieppe par l'Hôtel-de-Ville, qui faisait alors, dit Desmarquets, le service que remplit plus tard la juridiction de l'amirauté.
D'après les témoignages des officiers subalternes
us
et des matelots de Cousin, Pinçon, plus ancien marin que son chef, mais moins savant que lui, n’avait cessé de le traverser par sa jalousie. Il avait même excité l'équipage contre lui lorsque le capitaine avait pris la haute mer, l’accusant d'exposer ses compagnons par sa folle témérité, et il avait fallu à ce dernier toute sa fermeté pour contenir les matelots et son éloquence persuasive pour les rassurer.
Ce n'avait pas été le seul tort de Pinçon. A la côte d'Angole, Cousin l'avait envoyé à terre avec six ou sept hommes pour échanger des marchandises. Les effets réciproquement proposés avaient été placés les uns à côté des autres. Mais les Africains ayant demandé une augmentation que Pinçon n'avait pas voulu leur accorder, notre marin s'était emparé par force de leurs marchandises, et, pour les reprendre, les noirs étaient venus assaillir les Dieppois au moment où ils embarquaient.
Cette violence, qui avait compromis les relations des Dieppois avec cette partie de la côte d'Afrique, ainsi que les excitations de Pinçon à la révolte, avaient motivé contre lui l'arrêt de l’'Hôtel-de-Ville, à la suite duquel, celui-ci, furieux, avait quitté Dieppe. Or, plus tard, on le sait, un Pinzon, du port de Palos en Andalousie, donnait aide à Colomb au moment où, las de solliciter Isabelle et Ferdinand, l’illustre Génois allait abandonner l'Espagne. Plus tard encore, un frère de ce Pinzon, du nom d’Alonso, voulait que Colomb, qui le consultait toujours sur la direction à donner aux caravelles, ne cessât de cingler au sud-ouest. Puis, le 20 janvier 1500, Vincent Pinzon, qui se croyait lésé sans doute par l’ova-
na” tion faite à Colomb et les priviléges qui lui avaient vait été accordés, découvrait au 8° degré de latitude sud me une terre à laquelle il donnait le nom de Santa Maria vait de Consolacion, et, se dirigeant le long de la côte pa- à partir du cap Saint-Augustin, il explorait les ier embouchures du Maragnon, le même fleuve que son Cousin, suivant la tradition des Normands, est censé avoir découvert, ôte Par cette coïncidence et les faits que nous venons ou d'exposer, M. Estancelin et M. Vitet, se croyant Les autorisés à soutenir cette tradition, présentent toutes les sortes de raisons pour établir que ie récit de Demarde- quets paraît fondé. A leurs yeux le Chroniqueur Pas Dieppois n’a pu donner tous ces détails que d’après Jar des documents ou des extraits de documents contemré, porains.
Oes si nt te r, D'abord M. Estancelin et M. Vitet, rappelant tous os , les rapports des marins Espagnols et Portugais avec t la Normandie (1), pensent qu’en raison de la fré- \:=1 : ï (1) En effet, nous avons sous les yeux des privilèges de com- 0 merce accordés à ces deux nations pour trafiquer à Harfleur, répétés à pendant tout le XIVe etle XV: siècle, et l’on voit des Françaisen
Espagne comme en Portugal. — Un d’eux même, nommé Jean- Baptiste, à ce que rapporte la notice sur Martin de Behaim, d’après Barros, était possesseur de l’île Mayo, une des îles du cap Vert.
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quence de ces relations, rien ne s'oppose à ce que Vincent Yanez Pinzon se trouvât comme capitaine en second sur le navire confié au commandement de Cousin pour entreprendre son grand voyage. D'un autre côté, dit M. Vitet en résumant les arguments de M. Estancelin, « lorsqu'on voit que Colomb, après avoir essuyé les dédains de ses compatriotes et les refus du Portugal, après avoir vainement attendu les secours que lui promettaient Ferdinand et Isabelle, dans son découragement envoyé son frère Barthélemy vers le roi d'Angleterre et celui de France, trouve tout à coup chez trois navigateurs de Palos, marins habiles et expérimentés, hommes prudents et réfléchis, non-seulement des compagnons dévoués, mais des associés qui lui ouvrent leur bourse et se chargent de presque tous les frais de l’armement; lorsqu'on ne perd pas de vue que ces trois navigateurs sont précisément les trois frères Pinçon; que les espérances de Colomb leur semblent si peu chimériques, que tous trois ils veulent s'embarquer avec lui et risquer leur fortune dans cette entreprise que tant d’autres appellent insensée; lorsque plus tard, quand le vaisseau est au milieu de l'Océan, on voit l’un des Pinçon discuter avec Colomb sur le chemin qu’il convient de tenir, et insister à chaque instant sur la nécessité de se porter plus au sud que ne le voulait l'amiral, en un mot agir comme un pilote qui cherche à retourner dans un lieu déjà visité par lui et dont la position lui est connue, tandis que Colomb semble marcher en homme qui n'a fait que rêver ce qu'il cherche; n'est-on pas tenté de se demander si la tradition Dieppoise n’a pas donné le
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véritable mot de sctte énigme, et si l’un dés Pinçon ne serait pas cet étranger qui accompagnait Cousin dans son voyage de 1488? »
Le fils de Colomb, dans Ja relation qu’il a écrite du premier voyage de son père, ne nie pas que Pinzon fût consulté par celui-ci dans toutes les occasions difficiles, À quel titre l’interrogeait-on? Comme habile marin? Non : Colomb n'avait pas besoin de ses leçons; ce n’était pas à sa science, c'était plutôt à ses souvenirs qu’on semblait adresser des questions. Or, supposez que Pinzon se souvînt du courant équatorial qui l'avait entraîné dans un premier voyage, et vous comprendrez pourquoi il demandait à l’amiral de cingler plus au sud: il voulait retrouver ce courant favorable (1).
Cette hypothèse, selon M. Estancelin, est fondée sur la déclaration de dix témoins qui dans l’information affirmèrent que souvent Colomb, dans le cours du voyage, ayant demandé à Alonso s'ils étaient en bonne route, celui-ci, dont en toute circonstance on vantait la haute capacité et la grande expérience (el qual era a quel tiempo hombre muy sabido en las cosas de la mar), lui avait toujours répondu négativement, et n'avait cessé de répéter qu'ils devaient cingler vers le sud-ouest pour trouver terre, ce à quoi Colomb finit par consentir : « Sea asi, Martin, Alonso, Hagomos lo asi, » dit-il. C’est en suivant cet avis qu’il arriva à Guanahani. Un des principaux témoins dans l'information, Francisco Garcias Vellejo, déclare que, se trouvant à douze cents lieues de la
(1) Vitet, Histoire de Dieppe:
terre, l’amiral convoqua le 6 octobre les capitaines, pour les consulter sur ce qu’il y avait à faire pour calmer le mécontentement qui éclatait à bord : « Allons, dit Vincent Yanez, jusqu’à deux mille lieues, et si nous ne trouvons pas la terre, alors nous virerons de bord. — Comment, dit plus résolûment Alonzo, nous sommes partis hier de Palos et déjà le courage nous manquerait ! En avant! Dieu est avec nous, nous découvrirons bientôt la terre! Dieu nous préserve de nous arrêter à la lâche pensée de revenir honteusement au pays! »
« Il y a, dit M. Estancelin, dans cette immuable volonté de cingler au sud-ouest, dans cette résolution de poursuivre l’entreprise, dans cette assurance de découvrir, plus que l’effet de simples conjectures. Il n’en eût pas été autrement, si les Pinzon eussent été sûrs de l’existence des terres. Un tel caractère, une telle conduite, de telles intentions, font présumer quelque chose de plus que le dévouement inspiré par la seule confiance ou par des probabilités tirées de l’examen de cartes vues dans la bibliothèque du Vatican par un des Pinzon. »
Tels sont les arguments des deux écrivains. ils donnent à réfléchir. On peut remarquer d’ailleurs que la réclamation des Normands ne va pas jusqu’à se faire honneur d’une théorie qui, quoique appuyée sur une erreur, a été, le premier guide de Colomb, la cause de sa persévérance dans ses projets, et par cela même son vrai titre de gloire : la recherche d’un passage à la Chine par l'Ouest.
La tradition Dieppoise rappelle seulement le hasard heureux des courants, et quand la prétention de nos
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Normands se borne à rappeler à leur bénéfice un fait arrivé plus tard à Alvarez Cabral, il faut bien dire encore que l’année 1488, indiquée comme la date du voyage, ajoute aux probabilités déjà établies en faveur de cette tradition.
En eflet, s'il n'est pas vraisemblable que les Espaguols et les Normands, si fréquemment en rapport avec les Portugais, n’aient pas connu les découvertes de ces derniers aux côtes d’Afrique, il n’est pas plus probable que des peuples qui avaient précédé ces derniers, nous en avons maintenant la preuve, sur ce continent aient discontinué d’y naviguer, malgré les bulles de la cour de Rome qui donnaient à ceuxci le privilége sur les mers d'Afrique. Des documents portugais de 1492 nous montrent nos Français capturant une caravelle venant de la Mina. La conduite que nous savons avoir été tenue par les Normands au XVI siècle, où ils protestèrent si énergiquement, si éloquemment contre ces bulles, nous permet de penser que, loin d’avoir fait cesser toute action, ces bulles n'auront pu que produire l’émulation; et si l’on remarque que la date de 1488, assignée au voyage de Cousin, suit, comme je l’ai fait remarquer, de quelques mois le retour du célèbre Barthélemy Diaz, qui le premier des Européens connus venait de tourner le cap des Tempêtes, on n’est pas éloigné de penser que la connaissance de cette navigation et des précédentes, parvenue à Rouen ou à Dieppe, selon toute probabilité, aura pu déterminer le projet de la navigation des marins Normands, et qu’aussi elle aura fait achever l’exploration des côtes de l'Afrique par la génération suivante des marins qui l'avaient
commencée sous Charles V. Or il n’y a pas à douter que les navigations des Portugais n'aient été sues en France, les Portugais et ies Espagnols ne cachant pas alors leurs entreprises, puisque l’on voit même Charles VIII annoncer de sa bouche à Barthélemy Colomb, venu d’Angleterre à Paris, la première découverte du Nouveau Monde.
Mais, objectera t-on, comment prétendre que les Gascons ont découvert l’Amérique du Nord d’abord
en 1392, puis en 1487, et que les Normands ont découvert le Brésil en 1488, quand il est un document, écrit en 1539 par un Normand même, qui donne les dates de l'arrivée des Français dans les deux Amériques ? ‘
« Une partie de cette terre du Brésil fut d’abord découverte par les Portugais, et il y a environ trentecinq ans que Denis de Honfleur découvrit l’autre partie. »
Ainsi s'exprime le document de 1539, que nous a conservé Ramusio après l'avoir traduit en italien. Or, en cela, ce document s'accorde avec l’enquête faite par les Portugais sur la première arrivée des Français au Brésil, enquête à laquelle appartient l'article qui suit :
« En l'an 1504, yest-il dit, les Français arrivèrent
outer es en bant nême lemy nière
au Brésil pour la première fois au port de Bahia, ils entrèrent dans la rivière de Paraguaçu, qui se trouve dans la même baie, y firent leurs échanges, et, après avoir fait de bonnes affaires, ils retournèrent en France, d'où vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux navires et leur prirent l’autre après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s’échappèrent dans une chaloupe et trouvèrent à la pointe Itapuama, à quatre lieues de Bahia, un navire des leurs qui retourna en France, et jamais plus jls ne revinrent à Bahia jusqu'à ce jour, parce que ce port a pris un développement toujours croissant par le grand commerce des sucres qui se fait par le Portugal. »
Qu'il nous soit permis de dire ici que ces textes relatifs à nos navigations dans l'Amérique du Sud ne font qe montrer ce que leurs auteurs connaissent, mais ne sauraient engager l'opinion sur ce qu’ils ignorent.
C'est ce que je dirai également des faits allégués au sujet de l'Amérique du Nord,
À en croire le mémoire de 1539 que nous avons cité, les Normands auraient dès 1504 découvert la partie de Terre-Neuve qui s'étend du levant au couchant, et la découverte de la partie qui s'étend du septentrion au midi, depuis le cap de Ras jusqu'au cap de Buenavista, et qui embrasse un espace d'environ soixante-dix lieues, est due aux navigateurs Portugais.
L'auteur de ces Mémoires, qui doit étre Pierre Crignon, ajoute :
« Il y a environ trente-trois ans qu’un navire de Honfleur, commandé par le capitaine Denis et ayant pour pilote Gamart de Rouen, y aborda le premier. Depuis, en l’année 1508, un navire de Dieppe, nommé la Pensée, appartenant à Jean Ango, père de M. le vicomte de Dieppe, et commandé par maître Thomas Aubert, y aborda également. Ce fut le premier qui conduisit dans ces parages les navigateurs Dieppois. »
Lorsque Crignon ne parle que des marins Normands, son témoignage n'infirme pas plus ce qu'on peut dire des navigations des marins de.nos autres provinces que le document Portugais qui rappelle l’arrivée des Français à Bahia en 1504 n'autorise à conclure contre les actes de nos compatriotes qui pouvaient être allés à un autre endroit de la côte avant que les marins de cette nation surprissent ceux des nôtres venant en ce port.
Or c'est ce que prétend un autre écrivain du X VIe siècle, qui vient ajouter son témoignage à celui de Desmarquets en faveur de la réclamation des Normands au sujet de la priorité de ‘a découverte du Brésil,
« Les François toutefois, Normands surtout et les « Bretons, maintiennent, écrivait Voisin de la Po- « pelinière en 1582, avoir premiers descouvert ces « terres et d'ancienneté trafiqué avec les sauvages « du Brésil contre la riviere de Saint-François, au « lieu qu'on a depuis appelé Port-Réal. Mais, comme « en autres choses, mal advisez en cela, ils n'ont eu
« l'esprit ny discretion de laisser un seul escrit pu- « blic pour asseurance de leurs desseins aussi hau- « tains et genereux que les autres, tellement que le « Portugais se veut attribuer l'avantage d'en estre « paisible seigneur par le moyen de Pedralvarez, le- « quel, pourlaisser avant que partir nom éternel à cette « belle province, fit hausser au plus haut de la plus « grande arbrière qu'il peut une croix beniste avec « toutes les solennités qu’y peurent pratiquer ies pres- « tres qu'il y avoit menez, la nommant aussi terre de « Sainte-Croix dont ils célébrent la feste en Portugal « au 3° de ce mesme moys, joint l’ordre des chevaliers « Portugais qui portent la croix pour leur marque « ordinaire. Les François seuls l’ont nommée Terre « de Brésil par ignorance de ce que dessus et qu'ils « y ont trouvé ce bois à commandement, encores « qu’il n’y soit qu'en une contrée, laquelle mesme « en porte assez d’autres. »
Ce que La Popelinière avance ici sur la dénomination du Brésil est exact. Il est certain en tont cas, pour moi, que des marins Normands, partis de Honfleur en 1 503, se dirigeaient vers ce pays, comme nous le verrons plus loin dans un document manuscrit que je citerai, et qu'ils ne le désignaient pas sous le nom que lui ont donné les Portugais, mais sous celui de Brésil.
Il y a donc lieu de croire qu'il y a eu des navigations Françaises au Brésil antérieures à l’année 1 504, et que dans ce passage, répété par Bergeron dans son Histoire de la navigation, La Popelinière n’a fait que résumer une tradition plus étendue, de lui connue, et peut-être perdue pour nous par notre négligence.
Peut-être même sera-ce celle de Desmarquets. Rien d’impossible à cela. [ci notre amour-propre national n’a que trop d'actes de cette nature à rappeler pour qu'on nous impute de chercher bénévolement dans l’insouciance de nos pères un titre chimérique, C'est, en effet, dans les archives, dans les histoires des étrangers, dans les recueils des Italiens, des Portugais, des Espagnols, des Anglais, que nous retrouvons le plus souvent les traces de nos navigations aux côtes d'Afrique, d'Amérique et dans l’Inde, antérieurement à toutes les entreprises rappelées par nous dans les livres publiés.
Évidemment, ce que l'on sait n’est pas tout ce que nous avons fait. Les Espagnols eux-mêmes semblent l'avoir reconnu pour l’Amérique du Nord par une cédule royale de 1501, qui défend à ceux qui arment pour la pêche de la morue d’admettre dans l'équipage plus de deux pilotes Bretons ou autres étrangers.
Néanmoins, malgré toutes les présomptions, nous serons le premier à dire, au sujet de la découverte de Cousin, que notre conviction ne va pas au delà du degré de confiance qu'on peut accorder à une proba- bilité, parce que, si grande qu'elle soit, ce qui a été dit peut étre altéré volontairement ou involontairement. Nous en avons ici même un exemple. Desmarquets cite l'abbé Descaliers, prêtre d’Arques, comme celui qui par sa science est le guide de Cousin; mais Desmarquets altère souvent les noms, et celui qu'il appelle ainsi de ce nom est très-vraisemblablement l'abbé Pierre Desceliers, prêtre d’Arques. Si cela est comme je le pense, l'assertion de Desmarquets au
sujet de Cousin va se trouver singulièrement compromise par le rapprochement qu'il fait entre des hommes qui risquent fort de n'avoir pas eu de rapports entre eux. |
Et de fait, pour que Desceliers ait été le guide de Cousin, capable en 1488 de conduire des vaisseaux, même en admettant qu'il avait à peu près le même âge que ce marin déjà distingué par sa valeur, ne devonsnous pas penser que ce prêtre avait alors au moins de trente à trentecinq ans? Desmarquets remonte plus haut et dit que Descaliers, que je crois le même que Desceliers, naquit vers 1.140. Mais, en acceptant seulement l'âge que je suppose, comment le concilier avec les preuves que nous avons de l’existence de Desceliers, en 1 550, dans la plénitude de son activité? — Un ancien professeur à l’Université de Padoue, M. Christophe Negri, auteur de l'ouvrage intitulé : Dei varie gradi d’importanza degli Stati odierni, possède une carte faite à Arques dans cette année de 1550 par Pierre Desceliers, prêtre. — Si vous notez les soixante-deux ans qu'il y a entre 1550 et 1488, et que vous ajoutiez à ce chiffre l’âge que supposent la science et le genre d'influence prêtés par Desmarquets à Descaliers, vous jugerez sans doute qu'il n’a pu faire une carte telle que celle dont M. de Challaye, consul de France à Erzeroum, a donné la description dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest (1).Or, si l'abbé Descaliers d'Arquesestle mêmequel’abbé Desceliers d’Ar-
(1) Les miniatures, dit M. de Challaye, sont toutes d’une perfection admirable. Cette carte, de l'espèce de celles qu’on nomme cartes plates, est exécutée sur quatre belles feuilles de parchemin blanc très-fort, assemblées avec beaucoup de soin; elle a