‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 18 sur 57 · OO · texte numérisé non relu

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faite une grande croix de bois haute de trente-cinq pieds, et mieux bien peinturée, qui fust plantée sur un tertre à veue de la mer, à belle et dévoste cérémonie, tambour et trompette sonnant à jour

« exprès choisy, sçavoir le jour de la grande Pasques

1504; et fust la croix portée par le capitaine etprincipaux de la navire, pieds nuds; et aydoientle dit seigneur Arosca et ses enfants, ét autres greigneurs In-

« diens qu’à ce on invita par honneur, et s’en mons-

RARARRARARERRAR A

troient joyeux ;suivoit l’équipageen armes, chantant la letanie, et un grand peuple d’Indiens detout aage, qui de ce long temps devant on avoit faist feste, coys et moult ententifs au mistère. La dite croix planstée, furent faistes plusieurs descharges de scoppetterie et artillerie, festin et dons honnestes au dit seigneur Arosca et premiers Indiens; et pour le populaire, il n’y eust cil à qui on ne fist quelque largesse de quelques mesnues babioles, de petit coust, mais d'eux prisées ; le tout à ce que du fait il leur fust mémoire; leur donnant à entendre par signes et autrement, au moins mal que pouvoient, qu'ils eussent à bien conserver et honorer la dite croix; et à icelle estoit engravé d’un costé le nom de nostre saint Père le Pape de Rome et du Roy nostre Sire, de monseigneur l'Admiral de France, du Capitaine, Bourgeois et compagnons depuis le plus grand jusques au petit ; et feist le charpentier de la navire cet œuvre, qui luy valut un présent de chaque compagnon; d’autre costé, fut engravé un deuxain nombral latin, de la façon de maistre Nicole Le Feure, déssus nommé, qui, par gentille manière, déclaroit la date de l'an du

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placement de la dite croix, et qui plantée l'avoit, et y avoit :

HIC sacra paLMarlVs, posVIt gonIVILLa bInotVs, GreX, soCIVS, parlterqVe, VtraqVe progenies.

« Disent oultres qu’à la parfin, la navire ayant esté radoubbée, gallifrestée, et munie au mieux qu'on peut pour le rétour, fut arresté des’en partir pour France ; et par que c'est coustume à ceux qui parviennent à nouvelles terres des Indes d'en amenef en Chrestienté aucuns Indiens, fust tant faist par beau semblant que le dit seigneur Arosca vousist bien qu'un sien jeune fils, qui d'ordinaire tenoit bon avec ceux de la navire, vint en chrestienté, parce qu’on promettoit aux père et fils le ramener dans vingt lunes du plus tard (car ainsi donnoient-ils entendre les mois); et ce qui plus leur donnoit envie, ou leur faisoit accroire qu’à cils qui viendroient par deçà , on leur apprendroit l'artillerie, qu’ils souhaitoient grandement pour maîtriser leurs ennemis, comme astout à faire miroüers, cousteaux, haches, et tout ce qu'ilswoyoient et admiroient aux chrestiens, qui estoit autant leur promettre, que qui promettoit à un chrestien or, argent et pierreries, ou luy apprendre la pierre philosophale, lesquelles offres, crues fermement par ledit Arosca, il estoit joyeux

de cequiammouloit amener son dit jeune fils, qui avoit à nom Essomericq, et luy donna pour compagnie un Indien d'aage de trente-cinq ou quarante ans, appelé Namoa; et les vint, luy et son

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peuple, convoyer à la navire, les pourvoyant de force vivres et de maintes belles plumasseries, et autres raritez, pour en faire présent de sa part au Roy nostre Sire, et le dit seigneur Arosca et les siens attendirent le départ de la navire, faisant jurer le capitaine de s’en revenir dans vingt lunes; et lors du dit départ, tout le dit peuple faisoit un grand cry, et donnoient à entendre qu’ils conserveroient bien la croix, faisant le signe d'icelle en croisant deux doigts.

« Îtem, disent qu’adonc partirent des dites Indes Méridionales, le tiers jour de juillet cinq cent

« quatre, et depuis ne virent terre jusques au len-

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demain saint Denis; ayant couru diverses fortunes et bien tourmentez de fièvre maligne, dont maints de la navire furent entachez, et quatre en trepassèrent, sçavoir : Jean Bicherel, du Pont l'Euesque, chirurgien de la navire; Jean Renoult, soldat d’Honfleur; Stenot Vennier, de Gonneville sur Honfleur, varlet du capitaine, et l’Indien Namoa, et fut mis en doute de le baptiser pour éviter la perdition de l'ame; mais le dit maistre Nicole disoit que ce seroit prophaner baptesme en vain, pour ce que le dit Namoa ne sçavoit la croyance de nostre mère sainte Église, comme doivent sça-

voir ceux qui reçoivent baptesme, ayant aage de

raison; et en fut creu ledit maistre Nicole, comme le plus savant clerc de la navire; et pourtant dempuis en eut scrupule, si qué l'autre jeune Indien, Essomericq estant malade sa fois, et en péril, fut de son advis baptisé et lui administra son sacrement le dit maistre Nicole, et furent les parrains

150 LA NAVIGATION Fe

« ledit deGonneville, capitaine, et Anthoine Thierry; « et au lieu de marraine fut pris Andrieu de la Mare « pour tiers parrain, et fut nommé Binot, du nom « de baptesme d'iceluy capitaine; ce fut le qua- « torzième septembre que ce fut fait, et semble que « le dit baptesme servit de médecine à l’ame et au « corps, parce que dempuis le dit Indien fut mieux, « se guérit, et est maintenant en France. »

La lecture de ce long procès-verbal ne laissait pas douter que nos Français n'eussent fait réellement une , découverte importante, et le doute était d'autant moins permis que le nom originaire d’Arosca, père d'Essomeric, conservé en France, constatait le voyage, dont le procès-verbal existait encore, puisque l'abbé en donnait un extrait; mais, preuve plus forte encore, l'abbé lui-même était le descendant du sauvage amené en France, Le vaisseau du capitaine de Gonneville ayant été pris, ses armateurs n'avaient pas voulu s’exposer à une nouvelle perte, et force lui avait été de demeurer en Normandie, quelque désir qu'il eût de remplir sa promesse. Or, en homme de bien, il avait remplacé pour le jeune fils d’Arosca le père qu'il n'avait pu ) lui rendre. Son parrain d’abord, il l’avait-ensuite fait élever chrétiennement et instruire comme un bon

gentilhomme. En 1521, il lui avait donné sa fille Suzanne en mariage, et à sa mort, il lui avait légué une partie de ses biens, à la condition de porter, lui et ses descendants mâles, le nom et les armes des Gonneville.

Mais si un sauvage avait été réellement amené d’un pays inconnu, il ne résultait pas de ce fait que ce fût de la région connue plus tard sous le nom de Terres Australes. Ceux qui lui attribuaient cette origine s’autorisaient de ce que nos marins avaient tourné le cap de Bonne-Espérance, et ils en concluaient que Pauimier de Gonneville n'avait pu aborder que dans une terre située au sud.

Ce fut sur cette pensée que Bouvet de Lozier, en 1738, fit une première recherche. Lorsque le désir conçu par la Compagnie des Indes de trouver un lieu de relâche reporta l’attention des navigateurs sur la terre indiquée par l'abbé Paulrnier de Gonneville, ce navigateur, un des grands marins de la Compagnie, songea, en 1735, à trouver le lieu de relâche désiré par elle dans cette terre, placée par les géographes vers les 42° latitude sud. Seulement il eût voulu, pour mieux établir son entreprise et voir la direction à donner à son vaisseau, consulter le document original, persuadé qu'il y avait quelque erreur ou au moins quelque lacune dans le texte publié par l’abbé. Il eùt souhaité se rendre compte plus nettement de l'abord aux terres, de la durée de la tempête, de la qualité du vent qui avait jeté ce marin sur le continent, enfin de certaines circonstances qui pouvaient faire conjecturer la position de ces terres ou au moins leur latitude.

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En conséquence, il fit, cette année-là, demander à | Honfleur la déclaration de 1 505, mais l’amirautélui répondit que ses registres n'allaient pas au delà de 1600.

Malgré ce manque de renseignements, Bouvet de s Lozier persista dans son dessein, eten 1738 la Compagnie des Indes, à laquelle il était parvenu à faire partager ses vues et ses espérances, lui donna mission de retrouver la terre de Gonneville, ainsi que d’explorer le continent auquel elle attenait; mais, n’ayant pas | d’autres données que celles que présentait l’itinéraire de l’abbé Paulmier, il ne rencontra que la terre de la Circoncision, le 1° janvier 1739, au milieu des glaces, et s’en revint en France.

De tels parages n’avaient rien de commun avec la description que le marin de Honfleur avait faite du pays visité et des mers parcourues par lui. |

Cet échec n'étonna pas plusieurs savants ou voya- » geurs qui ne partageaient pas le sentiment du géographe Delisle et de Bouvet sur la position donnée à la terre de Gonneville. ;

Un d’eux, qui, sous la régence, avait voyagé dans ‘l'Amérique du Nord, Bénard de La Harpe, ancien ‘gouverneur de la ville de Dol en Bretagne, et capitaine général garde-côte, ne pouvait admettre que la terre de Gonneville pût étre la terre de Vue par 48° sud entre le premier méridien et le dixième de longitude. Selon lui, si Gonneville füt parti de la terre de Vue le 3 janvier 1504, comme la relation de l'abbé le portait, son retour eût été de plus de trois mois cinq jours, « car dans ce temps-là, dit-il, r à on ne voyageait pas avec tant de facilité qu'on le fait | à présent. C'est ce qui est justifié par un des navires de

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‘Magellan, qui, après avoir découvert, le 8 août 1520, ‘le détroit auquel il donna son nom, fut huit mois à faire son retour en Espagne, bien que la distance fût ‘à peu près égale à celle dela terre de Gonneville. »

Bénard de La Harpe pensait que Gonneville n'avait pu aborder qu’à la côte de Virginie, dans l'Amérique septentriona'e, vers les 42° où 43° de latitude nord. Il trouvait du rapport entre la description que Gonneville faisait des nations chez lesquelles il avait séjourné et les habitants de cette province. Les petits souverains dont la relation fait mention n'étaient à ses yeux que des caciques qui, comme ceux de la terre de Gonneville, portaient des cheveux longs et tressés, des colliers de coquillages et des ornements de plumes.

Bénard de La Harpe ne pouvait voir qu’une confusion dans l'opinion que cette terre était dans le continent austral, dont le climat par les 43° sud lui semblait devoir étre si différent de celui que présentait la relation de l’abbé de Gonneville.

Le voyageur s'accordait sur un point avec les géographes Nolin et Duval, que la terre de Gonneville n'appartenait pas à ce continent; mais ceux-ci la plaçaient vers les régions méridionales de l’Amérique du Sud, après le Brésil.

L'on voit que les avis, dès le XVIIIe siècle, étaient bien divisés sur la découverte de notre marin normand, mais on était loin encore d’avoir tout dit sur ce sujet.

La relation du voyage de Bouvet, commentée par Maupertuis dans sa Lettre sur le progrès des sciences, mit en émoi tout le monde savant, l’Académie des

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va.

sciences et l’Académie des inscriptions et belleslettres, Buffon, Freret, le comte de Caylus et d’autres érudits. Le président de Brosses, à la suite des entretiens auxquels donna lieu ce voyage, écrivit, sur la suggestion de Buffon, une histoire des voyages aux Terres Australes, dans laquelle il plaçait la terre découverte par le capitaine de Gonneville sous les Moluques, dans la partie que l’on appelait l’Australasie. L’abbé Paulmier de Gonneville, avec Flacourt, commandant de Madagascar, avait pensé que le capitaine normand avait découvert le Continent Austral où Abel Tasman venait d’aborder, il y avait quelques années. Enfin, en 1770, époque à laquelle la France avait perdu le Canada et cherchait une compensation à ses pertes, on voulut de nouveau retrouver cette terre placée sur le chemin des Indes. Le capitaine de vaisseau Kerguelen de Tremarec fit en conséquence dans le sud deux voyages à la recherche de la terre vue autrefois par le capitaine normand, mais il ne trouva, comme Bouvet, que des glaces, et il conclut que la terre de Gonneville ne pouvait être que Madagascar.

Suivant lui, touslesdétails donnés par l’abbé de Gonneville indiquaient parfaitement cette île et ne pouvaient se rapporter à aucune autre des terres australes.

« Nulle autre part il n’était possible, disait-il, de se passer de vêtements, même par les 35° sud, et l’on savait qu'il n’y avait aucune contrée aux environs du cap de Bonne-Espérance moins méridionale que 50°, D'ailleurs ajoute Kerguelen, la bonne chère, la joyeuse vie des hôtes de M. de Gonneville et qu'il nomme Indiens, leur coutume de ne point se vétir,

leurs ouvrages, leurs plumes, leurs nattes, leurs guerres, etc., tout cela indique que M. de Gonneville a abordé à l'île de Madagascar. Les bois qu'il a trouvés pour se remâter et qu’on ne trouve point aux îles australes ni même aux extrémités de l’Afrique confirment mon opinion. Le nom même du roi chez lequel il aborda me sert encore de preuve. Il se nommait Arosca : les noms des insulaires de Madagascar se terminent ordinairement en 4. J'ai connu dans mon dernier voyage des chefs ou des rois dans cette

“île qui se nommaient Revola, Calleta et Ibita. Un de

mes officiers a passé dix jours chez ce dernier pour procurer des bœuüfs à mon équipage. Enfin je crois fermement que la terre australe où M. de Gonneville aborda en 1503 est l’île de Madagascar, qui n’a été reconnue qu'en 1506, »

C'était encore uñe conjecture à ajouter aux autres. Quoique l’on fût payé pour ne pas croire à la sûreté du jugement de Kerguelen, des écrivains et même des esprits distingués se sont rangés à son avis sur la terre découverte par Gonneville. En 1846, M. Léon Guérin, après mon vénérable ami feu M. Eyriès, regardait cette opinion comme la plus probablement vraie de toutes celles qui s'étaient produites sur la terre inconnue, et l’aimable baron Baude, dans un article intéressant de la Revue des Deux Mondes, acceptait

e 15 août 1860, l’opinion du marin breton.

flérence de ces sentiments devait faire natu-

lle nt désirer la découverte du document origi-

al dont le jeune abbé de Gonneville s'était servi, et

qui, suivant le président de Brosses, assurait aux

Français sans difficulté l’honneur de la première découverte de: l'erres Australes.

Déjà sous M. de Maurepas Bouvet de Lozier, comme on l’a vu, l'avait cherché inutilement avant son voyage. À son retour, le comte de Caylius et l'Aca- -démie des inscriptions et belles-lettres, Fréret en tête, se préoccupèrent de nouveau d’avoir l'original du procès-verbal. Bouvet de Lozier écrivit en conséquence une nouvelle note que le comte de Caylus remit au ministre de la marine. Dans cette note, Bou- -vet demandait ce qu’étaient devenus les registres les plus anciens de l’amirauté de Honfleur, et il ajoutait : « Comme dans le pays on pourrait avoirconservé par une espèce de tradition la mémoire ou même quel- :que note de ce voyage, le premier que l'on ait fait aux terres australes et le premier dés François jusques au cap de Bonne-Espérance, il ne seroit peut-être pas inutile de s’en informer dans la maison des seigneurs de Gonneville et dans la famille de ceux qui .étoient de ce voyage. »

Le comte de Maurepas, sur la demande de Bouvet et de M. de Caylus, ordonna des recherches, mais elles furent aussi stériles que les premières.

L'inutilité des investigations à ce sujet excita plus d'une fois l’impatience des érudits, parmi les- .quels plusieurs ne comptaient plus sur le succès. :

En 1832, l’auteur des Recherches sur les navigations des Normands, M. Estancelin, qui ne savait que penser du lieu où le capitaine de Gonneville avait abordé, ne voulant pas cependant abandonner pour sa province l'honneur de la découverte des Terres Australes, le ré- -clamait encore dans un passage de son livre ; mais ailleurs le sentiment de la vérité lui arrachait des plaintes sur ce que l'on ne pouvait déterminer mieux la situation dela contrée indiquée par Paulmier deGonneville,

se « Les opinions, dit-il, ont dû varier dans les conjec- . tures qu'on a faites. Ignorant à quelle distance du cap e, de Bonne-Espérance se trouvait ce navigateur lorsjo qu’il fut assailli par la tempête, ne sachant pas quelle . fut la durée de la tourmente qui le jeta hors de sa a à route ni celle du calme qui lui succéda, on n’a pour ‘1 ‘4 appuyer ces probabilités que l'indication qu’il donne. ‘e 1 du côté du sud, vers lequel la présence des oiseaux t: À le porte à cingler, dans l'espoir d'y trouver terre ; c’est ie 4 sur la seule désignation de ce rumb qu'on a pu pré- 1- 3 ‘sumer que la terre où il PA ne peut être que la it ‘à Nouvelle-Hollande.

ris 4 « Mais on a pu objecter avec raison, continue-t-il, e 4 que les détails que Gonneville donne des mœurs et 4 A des usages des habitants n’offrent aucune similitude, ji KA qu'ils n’ont même aucun rapport avec ceux, si bien ‘A connus aujourd’hui, des naturels de cette partie du at ‘4 monde, Cependant du côté du sud quelle autre terre le D. aurait-il pu rencontrer ? Il faut pour voir cette terre ne dans Madagascar, comme l'ont cru et le pensent en- La . core nos plus savants géographes, attribuer la dési- Fa . gnation du sud à une erreur de copiste. » D M. Estancelin, pour résoudre enfin ce problème, Le songeait, à son tour, à retrouver le texte original de À Gonneville, que Bouvet de Lozier, le comte de Caylus, à 4 Maurepas et M. de Choiseul avaient fait chercher e EN inutilement. M. Estancelin pensait que le Ministère | el de la marine devait le posséder. Il basait son opinion s “4 sur ce que d'anciennes ordonnances ayant prescrit le à dépôt aux greffes des Amirautés de toutes les rela-

tions et journaux de voyages des navigateurs, ces pièces durent, à l'époque de la Révolution, étre envoyées au Ministère,

M. Estancelin se trompait en ceci —Ce qui restait des archives des greffes d'Amirautés n'est point. venu dans celles du Ministère de la marine, dont le fonds ne commence guère qu'avec l’administration de Colbert.

Huit ans après M. Estancelin, en 1840, un ancièn commissaire de la marine, M. Thomas, dans une histoire de Honfleur, ne se trompait pas moins, mais d’une autre manière, lorsqu’il ‘disait : « Il ne faut plus espérer de retrouver le rôle d'équipage ni le rapport qui fut fait le r9 juillet r 505 par le capitaine Paulmier de Gonneville et affirmé par les principaux de l'équipage revenus avec lui. Les bureaux des Classes de la marine ne furent établis qu'en 1673.» . Les greffes des Jieutenants de l’Amiral l’avaient été dès 1400; mais l'ordonnance qui prescrivit la forme, la teneur et l'enregistrement des rapports au retour de la mer ne date que de 1543.

M. Thomas avait raison par ces côtés; mais il n’avait pas prévu que le document pouvait être dans les archives de la Marine par d’autres causes que celle que supposait M. Estancelin. — Il y existait en effet ; seulement il s'agissait de le découvrir dans des archiyves alors assez mal rangées, disaient MM. Estancelin et Vitet, et dans lesquelles M. Estancelin réclamait l’introduction d'hommes appliqués à des études que

des administrateurs même distingués dédaignent souvent, faute de ne les avoir pas abordées.

Oserai-je dire que, depuis, ce vœu a été en partie réalisé en ce qui me concerne par la protection qu’accordait aux études historiques M. l'amiral de Mackau? Toujours est-il que, soutenu dans mes travaux, de 1845 à 1851 de la manière la plus bienveillante par ce ministre, dont j'ai eu lieu de reconnaître plus d’une fois les sentiments élevés, j'avais fait du document de Paulmier de Gonneville l’objet d’une recherche particulière en vue de justifier les bontés de l’Amiral à mon égard. Or, en 1847, plus heureux que je n’osais le penser, je rencontrais une copie entière du procès-verbal du 19 juillet 1505 dans les archives du ministère, où il avait été envoyé par un descendant du capitaine de Honfleur. Voici dans quelles circonstances :

— Au retour de Kerguelen, le baron de Gonneville, qui n’avait plus d’autre fortune que la bonne renommée des siens, ennuyé que l’on contestât à son ancêtre l'honneur de ses actes, avait écrit à M. De Sartine pour lui demander la permission de chercher, au nom du gouvernement, si dans les papiers de sa famille passés avec le château de Gonneville à d’autres propriétaires, il ne se trouverait pas le document tant cherché. — Le ministre ayant répondu au désir du baron, celui-ci avait enfin retrouvé le procès-verbal de 1505, et il lui en avait envoyé une copie, en prenant soin de copier de sa propre main l'itinéraire suivi par le capitaine de Honfleur.

Le baron avait remarqué qu'il y avait une différence; mais, dénué d’une instruction suffisante pour

juger ce qu’il avait sous les yeux, il n’avait pas de raison pour ne pas ajouter foi aux paroles du ministre lorsque celui-ci, d’après le travail d’un de ses employés, lui faisait dire que la copie ne fournissait s d’autres données que celles qu'on devait à l'abbé à Gonneville et quele P. de Brosses avait reproduites. En retrouvant en 1847 ce document, j'aurais peutêtre accepté le jugement qui imposait le silence au pauvre baron; mais la lecture attentive de la description du pays et des mœurs des peuples avec qui Gonneville s'était trouvé en rapport ne me permettait pas de souscrire à cette conclusion, en même temps que je m’étonnais davantage de l'insistance du baron à réclamer pour son ancêtre l’honneur de la découverte des Terres Australes. — Je me mis donc à étudier plus fortement le texte qui suit et que je crois nécessaire de mettre sous les yeux de mes lecteurs : « Le dix-neuf juillet, mil cinq cens quint, le capitaine de Gonneville et gens de son équipage partis sur la navire, . . . . . : le bourgeois entrepreneur de l’armement, au mois de juin mil cinq chent trois, semonchés par monsieur le procureur du Roy de faire notre déclaration de viage à notre retour sur la plainte de piratement de la dite navire par un corsaire Anglois à la visée des costes de France, près Guersey et Guernesey des journaux, chartes, papiers, differents pourtraits et plans et de proche chent quintaux de marchandises, raretés, curiosités et autres choses recherchées. Disent qu'ayant lev‘ l'anchre au dit temps de juin, sur le bruit des richesses des Portugais au Nouvel Monde et l'idée de trouver en cil continent plus grand, au port de Honfleur, embou-.

chure de la Seine, virasmes droit à icheluy de Lisbone, passasmes à la grande Canarie, dechà aux costes occidentales de l'Afrique appellées Cap verd en courant d’aoust, dempuis après, le Bresil couru, firent une traverchée de plus de huit cent iegues sans ver auchune terre avec la plus mauvaise aise du monde, toujours demenés par la plouie, la tempeste dans de grandes ténèbres, au point qu'ils craindirent pour leur vie et eurent grande paour, jacoit que le dit capitaine étoit très clerc dans la navigation, et furent forcés de äoubler le chapo d’Augoustin. C’estoit en novembre, et dans cette course au su îls parcoururent core de six chent legues moins mal qu'ils pouvoint; mais étant par cette viage à la hauteur du cap Tourmente battus par furioux vent, toujours excessif sans remarcher aucune baye, ils furent abandonnés au calme d'une mer qu'ils ne connoissoint pas et ne purent deviner, ne scachant où se retourneroint ne pouvant lecher les costes et les perdant de vue, de shorte que l'esprit et le cœur manquoient à la poursuite du dessein. Sans autre secours que celuy de leurs instruments pour vere l'élévation du soleil et parvenir à une heureuse rencontre, mais ayant à la fois remerché quelques oiseaux qui venoint du costé du su sans pouvoir trop bien les reconnoistre, merche d'un continent prochain pour bientôt esperer de trouver une terre à la quelle ils avoient grand raison d'aborder à cause du radoub et de l’eau et du manque

‘ de vivres, ils ameïèrent toutes les voiles et coururent

assés vitement par un bon vent du su, à quoy les gents travailloint de toute leur forche, qu’enfin épuisés et moult fatigués ils apperchurent un continent en ui

EN

162 LA NAYIGATION

janvier mil cinq cent quatre, autour duquel tournoyoit une grande quantité des dits oiseaux et voltigeoint aux viron, au nombre desquels se trouvèrent moult perroquets, differents par leurs couleurs, ce qui les réjouissoit et les rendoit pleins d’aise au point qu'ils sautoint de joye et de contentement. Dempuis ils furent vivementesbahis de voir une très belleet grande rivière qui estoit à la ressemblanche d'’ichelle d'Orne qui baigne les meurs de Caen en cette provinche de Normandie. Ils y ont demouré pour le dit radoubement et faire provisionnement, la dite navire bien délabrée et dépourvue de tout pendant la durée de six mois viron, durant quoy ils marchoient souvent les terres et alloint visiter les villages et d'icheluy pais les habitant et leur chabane, dont il fut dresché carte par Nicole Lefebvre, après laquelle demourée, la navire bien galifrettée et cargaisonnée, ils repartirent de la dite contrée le tiers jour de juillet 1504, et dempuis ne virent terre qu’au lendemain Saint- Denis, ayant essuyhé diverses fortunes et bien tormentés de fiebvres dont plusieurs furent entas:hés et moururent sur la navire, reprirent leur route et naviguerent jusqu'au moment qu'ils furent piratés et que tout ils perdirent. »

Pour peu que l’on apporte d'attention à la lecture de ce document, l’on s'aperçoit sans peine qu’il four-

re

nit toutes les données que souhaitaient Bouvet de Lozier, Caylus et Maurepas.— Là était le complément de la déclaration dont ils n'avaient que la fin, et, ainsi que Bouvet le pensait, cette partie comprenait l'abord à ces terres, la durée de la tempête et la qualité du vent qui les jeta sur cette terre, ainsi que les autres circonstances qui pouvaient en faire conjecturer la position, ou au moins la latitude.

La comparaison du texte publié et du manuscrit révèle également une différence essentielle. Le texte publié dit que le commandant Gonneville leva l'ancre au mois de juin 1503, ei doubla le cap de Bonne Espérance, où il fut assailli d'une furieuse tourmente qui lui fit perdre sa route et l’abandonna au calme ennuyeux d'une mer inconnue.

Il n'y a rien de semblable dans le manuscrit.

Après un récit où les distances parcourues et les directions suivies ont été aussi parfaitement indiquées qu'il était possible dans la situation où ils se trouvaient et dans l’état des connaissances de ce temps, nous lisonsces mots : « Estant à la hauteur du cap Tourmente, battus par furioux vent, toujours excessif sans remarcher aucune baye, ils furent abandonnés au caime d’une mer qu’ils ne connoissoint pas. »

On voit que l'abbé de Gonneville a pris sur iui de dire que le navigateur normand avait doublé le cap de Bonne-Espérance, tandis que le procès-verbal se borne à rapporter que la tempête les vint battre à la hauteur de ce cap, et rien de plus.

Cette interpolation grave bien constatée, l'examen attentif de cette partie du procès-verbal, si malheureusement résumée par l'abbé de Gonneville, nous don-

nera le moyen de reconnaître à peu près vers quels parages les marins de Honfleur ont pu aborder.

La navigation de ce capitaine, telle que le procèsverbal la rapporte, n’a rien que de rationnel, et le temps assigné par lui aux divers événements, à ses courses et à ses stations, comme tous les détails que donne le procès-verbal, porte à croire que, loin d'avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, il a, selon toute probabilité, ascosté l'Amérique, et cela au nord du Tropique du Capricorne.

Si nous voulons nous en assurer, suivons cette navigation dans ses différents points, ct d’abord depuis leur départ de Honfleur jusqu'à ce que nos Normands aient doublé le cap Saint-Augustin.

Avec les détours pour aller à Lisbonne, à la grande Canarie, et se rendre de Ià au cap Vert, ils ont pu effectivement employer le temps qui s'est écoulé de juin au mois d’août, surtout en naviguant, comme il se faisait alors, sans autres moyens de se conduire que la boussole et un instrument propre à déterminer la latitude. Ce premier trajet est d'environ huit cents lieues, que nos Normands auraient parcourues en près de deux mois.

En partant du cap Vert, ils se seraient dirigés vers la côte du Brésil, qu'ils connaissaient au moins par son nom, puisqu'ils le nomment. N’ayant pour se guider qu’un instrument propre à obtenir la hauteur d'1 soleil, et par suite la latitude, Gonneville a pu, d'après son estime, dire qu'ils avaient parcouru plus de huit cents lieues, bien qu’en réalité la distance qui sépare le cap Saint- Augustin du cap Vert ne soit guère que de six cents au plus. Notre capitaine décrit

très-bien les huit ou dix degrés qui se trouvent au nord et au sud de la ligne équatoriale, hauteur à laquelle se rencontre une su te de calmes, de grains, de pluies, d'orages, etc., ce qui a fait nommer par nos marins cette partie de l’Océan le Pot au Noir, et par le lieutenant Maury le Cloud Ring.

Aussi, par suite de courants au nord et de ces calmes entrecoupés de petites brises d'une direction très-variable, il n’est pas rare, lorsqu'on veut couper la ligne par une longitude plus orientale que vingtquatre à trente degrés, de rester un temps très-long pour passer du cinquième degré de latitude nord environ, où généralement cessent les vents alisés de nord-est, au cinquième degré sud, où commencent ceux de sud-est. C'est pourquoi le nombre des jours qui se sont écoulés depuis leur départ du cap Vert en août jusqu'à leur arrivée au cap Saint Augustin ne semble pas exagéré, toujours en se rapportant à l'époque de cette navigation, c'est-à-dire dans un temps où l'on n'avait ni les instruments nécessaires ni l’expérience de ces mers.

La course de six cents lieues que nos marins font ensuite au sud, le moins mal qu'ils peuvent, et cela avant la tempête, mène Gonnaville à une hauteur qu'on peut à peu près fixer.

Dans cette route, il n’a pas dû faire de chemin à l'est, ou au moins très-peu ; car, en supposant qu'il ait doublé le cap Saint-Augustin à une distance moyenne de trente lieues de terre, il a dû rencontrer les vents alisés de sud-est, variables à l'est, qui l’auront forcé de gouverner plus au sud du monde, et il aura navigué dans cette direction jusque par le Tro-

pique du Capricorne, ce qui l'aurait placé à trois cents lieues du cap Saint-Augustin.

Or, comme le procès-verbal parle d’un chemin au sud de six cents lieues, après avoir doublé le cap Saint-Augustin, il faudrait en déduire que Gonneville aurait dépassé au sud le Tropique de trois cents lieues, c'est-à-dire qu’il se serait alors trouvé, en latitude, environ à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, ainsi que le témoigne le procès-verbal.

Pour s'expliquer ce parcours et se rendre compte du point que Gonneville a dû atteindre, on peut supposer que depuis le tropique du Capricorne, Gonncville aura rencontré les vents généraux, qui l'auront poussé vers l’Afrique; mais comme il ne s’est avancé que de trois cents lieues au delà du Tropique, il se sera trouvé porté au plus loin, par la longitude, entre les îles de Sainte-Hélène et Tristan d’Acunha, environ à cinq cent: lieues de la terre la plus voisine du continent de l'Afrique, et à une distance plus grande encore du cap de Bonne-Espérance.

Ici il prit hauteur et il détermina qu'il était sous la latitude du cap de Bonne-Espérance. En suivant la route sur une carte, on a lieu de penser qu'il n’était pas loin, comme on vient de le dire, des îles de Tristan d'Acunha, et c’est peut-être de là que venaient les oiseaux qui lui apparurent comme venant du sud, lorsqu’après avoir été battu d’un vent furieux, il reprit courage en se livrant au bon vent du sud.

Ce vent du sud, avec les voiles amenées, ne put naturellement que les pousser vers le nord. Gonneville ne résistait pas au vent du sud, et l'équipage, bien qu'épuisé, travaillait de toutes ses forces en raison

du besoin où il était de radouber le vaisseau, de faire de l’eau, des vivres. Le navire courut très-vite, et il en résulta qu’en janvier ils touchèrent à une terre, deux mois après avoir doublé le cap de Saint- Augustin.

Or cette terre ne peut étre que l'Amérique.

Nous remarquerons, en effet, que tout dans cette relation porte à croire que, par la latitude du cap de Bonne-Espérance, le vaisseau des Normands n'a pas pu avancer à l’est par une longitude beaucoup moindre que celle du vingtième degré ouest de Paris, c'està-dire à l’ouest de l'île de Tristan ‘d’Acunha. D'un autre côté, le vent du sud, qui varie à la hauteur du Tropique, a varié au sud-est, et ainsi les a poussés vers le nord ouest.

[l reste à déterminer à quel point du continent Américain Gonneville a pu aborder.

La description du pays que nous avons rapportée, ainsi que celle des hommes, tout comme les conditions atmosphériques présentées par le procès-verbal, et que les marins d'aujourd'hui retrouvent aux mêmes époques, tout me portait à penser que Paulmier de Gonneville avait dû être ramené vers certaine partie du Brésil ; mais, de peur d'erreur en m’en tenant à mes propres impressions, je voulus opposer d’autres critiques que les miennes aux autorités que l'abbé de Gonneville avait réunies autour de lui pour leur lire son mémoire, et tous ceux que j'ai consultés, par des considérations différentes, s’accordèrent à dire que Paulmier de Gonneville avait abordé à la côte du Brésil.

Depuis cette époque, le savant géographe, avec le-

quel un capitaine de vaisseau, M. Lartigue,etun ministre du Brésil, M. Da Sylva, s'étaient entretenus devant moi du manuscrit que je leur avais soumis, n’a pas craint de donner les conclusions suivantes, qui résument complétement ce que j'ai dit.

« Les détails, dit-il, contenus dans le même document en la partie publiée à diverses reprises par l'abbé de Gonneville, le président de Brosses et M. Estancelin sur les habitans de ces Indes méridionales, ces hommes au grave maintien, à la stature moyenne et replète, à la tête coiffée de plumes, désignaient suffsamment quelque peuple de l'Amérique du Sud. Les indications relatives à la route depuis la mention du cap de Bonne-Espérance, les conditions atmosphériques accusées, comparées à la direction habituelle des vents dans l'océan Atlantique austral pendant la saison corrélative à cette époque du voyage, certaines

particularités caractéristiques du pays et de la nation visitée (1), tout concourt à démontrer que Paulmier de Gonneville a dû être ramené, du sud-est au nordouest, sur la terre des Goaaitacases, à l'embouchure de quelque rivière dont les abords ont pu rappeler

(1) L'usage du hamac, pour se coucher, domine dans toute la partie septentrionale du Brésil, tandis que les lits de feuilles ou nattes étendues sur le sol caractérisent la partie australe; or, la relation du voyage de 1503 nous apprend, à l'égard des habitants du pays visité, que les lits sont de nattes douces pleines de feuilles ou plumes, ieurs couvertes de nattes, peaux et plumasseries. Cela s'accorde avec ce que Gabriel Soares (Ap. XLV, p. 65 de l'édition de Lisbonne) nous dit des Gouaitacazes : « Nâo dormem em redes mis no chdo com folhas debaixo de si. » Il venait de

au navigateur normand ceux de l'Orne sur la côte du Calvados.

« On peut remarquer, à la manière dont il parl du Brésil et du cap Saint-Augustin, que c'étaient pour iui des parages déjà connus. »

Il y a un autre argument à faire valoir à l'appui de tout ceci et auquel on n’a pas pris garde, malgré son importance. Il est pourtant dans le texte de la déposition. On ne peut pas supposer que le capitaine de Gonneville ne sache pas où il est allé. Oril appelle à chaque instant les indigènes de la terre sur laquelle il a abordé des Indiens. Il dit encore : « les habitations desdites Indes. » Enfin il nomme ces terres les Indes méridionales, et lorsqu’il parle de son dessein d’emmener Arosca, il parle de la cou-

dire : « Nâo grangedo unita lavoura de mantimentos plantäo $omente legumes de que se mantem e da caça que matao, as flexadas, por que saô grandes flexeiros.» —Et Gonneville, de son côté, parle de gens simples, ne demandant qu’à mener joyeuse vie, sans grand travail, vivant de chasse et de pêche, et de ce que leur terre donne de soi, et d’aucuns légumes et rachynes qu'ils plantent. Considérations géographiques sur l’histoire du Brésil, par M. d'Avezac, vice-président de la Société de géographie. — Paris, 1857.

tume de ceux qui parviennent à « nouvelles terres des Indes, d'en amener en Chrestienté aucuns Indiens. »

Il s’agit donc seulement de bien déterminer ce que Gonneville entend par Indes.

Évidemment il ne s’agit pas ici des Indes où Gama, qui y était allé une première fois de 1497 à 1499, venait de retourner en 1502, voyage dans lequel il avait trouvé les Seychelles. En effet, Gcaneville emploie le terme de nouvelles terres des Indes et de Nouvel Monde, et l'Asie par l’est était connue des anciens dans des limites que les Portugais n'avaient pas encore dépassées.

Ilest certainement question des régions de l'ouest, et alors, pour comprendre le terme qu’emploie ici Gonneville, nous n'aurons qu'à ne pas oublier les vues de Colomb non plus que le jugement qu'il portait lui-même sur les lieux découverts par lui. Ces vues, ces pensées, il nous les présente à chaque instant dans ses relations.

Parti en 1492 avec des lettres de la reine et du roi catholiques pour le grand khan, Colomb quand il aborda dans son premier voyage à la Grands-Inague ne s'y arrêta pas. — Il savait, d'après Marco-Polo, qu’il rencontrerait des îles sur son chemin; mais pour ne pas perdr de temps, il se proposait de l:s revoir à son retour, son intention étant d'aller d'abord à la terre ferme, à la ville d£ Quinsay, et de r:mettre ensuite les iettres royales au grand khan, — L'idée qu'il approchait de Zaytoun et de Quinsay était si bien dans son esprit, qu'arrivé à Cuba, il en voyait ave: ces lettres de1x Espagnols

VTT 1 7,

DU CAPITAINE DE GONNEVILLE. 171 dont l'un savait l’Arabe pour visiter la terre, leur recommandant de prendre toutes les informations possibles sur certaines provinces, sur certains ports, sur certains fleuves, touchant lesquels il avait quelques données, toujours celles de Marco-Polo. Cependant, n’ayant pas, comme bien l'on imagine, réussi à trouver le grand khan dans cette île, prise d’abord par lui pour un continent, il pensait que les peuples des Antilles, vivant dans une crainte incessante des habitants de Caniba, désignaient par eux les sujets de l'empire Céleste.

Le nom de Civao le maintint dans cette roinion. — Ille prenait pour l’île de Cipango, fameuse par ses richesses, c'est-à-dire pour le Japon ; en effet, à Cibao Colomb apprenait qu’il y avait de l'or en quantité et que le cacique y portait une bannière faite de ce mé'al battu; mais ceux qui lui en parlaient ainsi reculaient pour lui le pays qu'il avait cru d'abord être Cuba; néanmoins il ne désespérait pas d'en trouver ls mines d'or et les épiceries de l'Orient, puisqu'il avait déjà vu de l’aloès, des lentisques et de la rhubarbe, qu’on ne recueille, disait-il, que dans la haut: Asie.

Dans le second voyage de Colomb, le 12 juin 1494, d'après les ordres de l'amiral (1493-1494), Fernand l’erez de Luna, notaire de la cité Isabelle, se transportait à bord des trois caravelles, demandant s’il restait à quelqu'un de l'équipage le moindre dout: que la terre de Joanna ou Cuba fût la terre ferme au commencement des Indes, et qu'on ne pût a'ler de là en Espagne par les terres.

Ce notaire s'engageait à en donner la preuve à

ceux à qui il resterait quelque incertitude dans l'esprit. Ce n'est pas tout, — lors de son troisième voyage (1498-1500), dans lequel il touchait à l'Amérique du Sud, Colomb, poussant plus loin son erreur, quise complique alors d’autres rêveries du moyen âge, « pense en son âme qu'il était près du Paradis. » Les cosmographes du moyen âge, saint Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous le Paradis à la fin d'Orient et en faisaicnt dériver les quatre grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il voyait lui paraissaient des indices de ce lieu, où il ne croyait pas toutefois qu'on püt arriver autrement que par la permission expresse de Dieu. « Je n’ai jamais lu ni appris en effet, dit-il en face du Paria, qu'une semblable quantité d’eau douce fût ainsi en dedans de l'eau salée ni près d'elle, et ce qui vient encore à l'appui, c’est la délicieuse température; mais si l’eau dont je parle ne sort pas du Paradis terrestre, cela paraît être une plus grande merveille encore, parce que je ne crois pas qu'on trouve dans le monde un fleuve aussi grand et aussi profond,

Enfin, dans son quatrième voyage (1502-1504) à la côte de Veragua, voyage que les mauvais temps et les courants lui rendirent si cruel, Colomb croyait le 13 mai arriver à la province de Mago, voisine de celle du Catay, et les mines de la Veragua étaient soupçonnées par lui être celles où Salomon envoyait chercher de l'or. — Là son imagination religieuse, échauffce par les luttes, par les misères, par les succès mêmes, lui montra dans ces trésors le moyen

de réaliser, en reconnaissance de ce que Dieu lui avait donné les clefs de l'Océan, les rêves formés depuis longtemps par lui. Jérusalem et la montagne de Sion, dit-il, « doivent étre réédifiées par la main d’un chrétien, et Dieu l’a dit dans le quatorzième psaume. — L'abbé Joaquin affirme que celui-là doit venir d'Espagne, saint Jérôme montra à la sainte femme le chem:n pour y arriver. L'empereur du Cathai a demandé il y a quelque temps des sages pour lui enseigner la foi du Christ. — Quel est celui qui s'offrira pour cette mission? Si le Seigneur me ramène en Espagne, je m’oblige de les transporter sains et saufs au nom de Dieu. »

Ses projets ne se bornaient pas à cela, et commeses navi:atiors avaient eu lieu à ia suite de la conquête de Grenade sur les Maures, dans l’antagonisme des sentiments et des intérêts chrétiens, il rappelait plus loin que dans un nouveau voyage il entreprendrait sur l'Arabie heureuse, jusqu'à la Mecque, ce qu'il avait proposé dans la lettre qu'il avait envoyée à Leurs Altesses par Antonio de Torrès, en réponse à la répartition de la mer entre l'Espagne et les Portugais. À ce sujet, son fils et le curé de Los Palacios nous disent que si l’amiral n’avait pas manqué de vivres dans son dernier voyage, il serait retourné en Espagne en doublant la Chersonèse d'or, traversant le golfe du Gange, et en cherchant ure nouvelle route, soit autour de l'Afrique, soit en pénétrant dans la mer Rouge et en allant par terre à Joppé.

Ainsi l'Amérique prise pour l'Asie. Telle fut l'erreur dans laquelle Colomb vécut et mourut, quoique dans son troisième voyage il ait soupçonné que

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si le Paria ne sortait pas du Paradis, il venait d’une terre plicée au Midi, sur laquelle on n'avait pas eu de renseignements; mais en y réfléchissant il croyait encore qu'il venait du Paradis terrestre.

Il expliquait ainsi son illusion.

« Ptolémée, nous dit-il, croyait avoir bien corrigé Marin de Tyr, et maintenant ce que ce dernier a écrit approche beaucoup de la vérité. » |

L'espace compris par Ptolémée, d'après Marin luimême, s’étendait entre les limites de l’occident, fixées deux degrés et un tiers au dessus du cap Saint-Vincent en Portugal, et Cattigara (1), po: : de Thinæ, sur

(1) Cattigara doit, dit M. Malte-Brun, se trouver sur la côte occidentale de Bornéo. Le mème géographe, ayant à parler du système de Marin de Tyr, qui vivait vers l’an 100 de l’ère chrétienne, résume ainsi ce qu’en dit M. Gosselin dans ses Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens.

« M. Gosselin, écrit-il, suppose que ce géographe, voulant corriger les cartes de ses devanciers, est tombè dans deux erreurs fondamentales que voici : 1° Il n’a donné au degré du cercle équatorial que cinq cents stades employés par Ératosthène, tandis qu’un degré équatorial en contient réellement sept cents; appliquant cette évaluation aux degrés de longitude sous le parallèle de Rhodes, il les faits de quatre cents stades en nombres ronds. — Cette nouvelle et fausse graduation , substituée à celle d’Ératosthène, lui faisait trouver, dans un espace donné, plus de degrés que la vraie graduation n’y en aurait admis, puisque chaque degré n’embrassait plus sur le terrain que cinq septièmes de i’étendue qu’il aurait dû avoir. 2° A cette première erreur Marin de Tyr ajoutait, selon M. Gosselin, celle que tous les géographes grecs avaient commise avant lui, lorsqu'ils méconnurent la projection de la carte plate, ouvrage de quelque ancien peuple savant

la côte orientale du grand golfe qui remonte jusqu'à la latitude du Gange.

Ptolémée, qui prolongeait la Méditerranée de vingt degrés au delà de ses véritables limites, plaçait, par suite de la suppression de la péninsule de l'Inde, toute reportée en longitude vers l'est, l'embouchure du Gange quarante-six degrés à l’est de sa véritable position, exagérant ainsi déjà l'Orient de mille lieues ou d’un huitième de la circonférence du globe. Mais dans les idées systématiques de Colomb cela ne suffisait pas pour lui expliquer la découverte qu’il venait de faire. Il préférait en conséquence les données de | Marin de T yr, qui se rapprochait bien plus des terres L rencontrées par lui. Ptolémée comprenait le monde L des anciens entre 12 lignes, c’est-à-dire entre 12 fois un espace de 15 degrés ou une heure en longitude ; Marin le renfermait dans 15 lignes, ce qui donnait 225 degrés pour le même intervalle que celui de Ptolémée. Le calcul de Marin de Tyr plaçait en conséquence le terme du monde connu des anciens, si nous remontons vers le nord, parallèlement à la Chine, presque à la hauteur de la Nouvelle-Cali-

inconnu ou éteint et source de toute la prétendue science des Grecs de l’école d'Alexandrie. « De la combinaison de ces deux erreurs, | « dit M. Gosselin, est résultée l’énorme masse d'erreurs que pré- À « sente le système géographique de Marin, erreurs qui s'élèvent « à 400 lieues sur la longueur de la Méditerranée, à 810 sur la « distance du cap Comorin au cap Sacré, à 1,650 sur l’empla- LD « cement des bouches du Gange, et à 3,000, ou au tiers de la « circonférence du globe, sur la position de Thin, extrémité « orientale de l’Asie dans Ptolémée. »

fornie. — Dans ces conditions, Colomb, ajoutant à la suite de Thinæ les terres ainsi que les îles décrites par Marco-Polo et dont n'avaient point entendu parler les anciens, n'avait pas eu de peine à conclure que le nouveau continent qu'il rencontrait était l'Asie.

Cette opinion était si bien dans l'esprit de tous que presque à la même époque un autre Italien écrivait ceci : « Di poi d’over navicato al piu di 400 leghe di continuo per incosto, concludemmo cie questa era terra firma che la dico è confini dell Asia per ia parte d’Oriente è Il principio per la parte d’Occidente. » Qui traçait ces lignes? Celui dont l'admiration d’un libraire de Saint-Dié dans les Vosges allait faire porter le nom au nouveau continent, Amerigho Vespucci.

Maintenant le voyage de Gonneville ayant été entrepris pendant que Colomb achevait lui-même sa quatrième entreprise, comment croire que le navigateur français aurait imaginé autre chose que l'illustre Génois, qui passait, au retour de son premier voyage, pour un grand théoricien — gran teorico y mirabilmente platico — élu par la divine providence pour dévoiler d’impénétrables mystères.

Gonneville a donc donné ici à l'Amérique, qu'il avait abordée, en l'appelant les Indes méridionales, le nomqueles Français, et les autres peuples de l'Europe sans doute, donnaient à ce continent avant que Martin Waltzemuller de Fribourg, autrement dit Hylacomylus, eût suggéré la désignation d'Amérique pour le nouveau continent, dans le livre publié par lui en 1507, à Saint-Dié, le 25 avril, et intitulé : Cosmographiæ introductio.

La découverte de la mer du Sud par Balboa ne détruisit pas l'opinion que l'Amérique attenait à l'Asie, ainsi qu'on le verra; seulement elle modifia le problème, et les efforts des navigateurs eurent désormais pour objet de montrer à quelledistance les terres que l'on découvrait étaient des contrées orientales déjà connues. — Au XVIII: siècle on croyait encore à la communication par terre entre la Chine et l’Amérique.

Voilà donc le problème posé il y a deux cents ans résolu.

Les Normands n’ont pas découvert sous Louis XII la Terre Australe, comme l'ont prétendu l’abbé et le baron de Gonneville. — De telles prétentions ne sont fondées que sur une erreur qui a produit les faits les plus étranges. Tout le monde savant mis en mouvement pendant plus d'un siècle, des conjectures à l’infini, plusieurs navigations proposées en vue de les justifier , —- deux arrêtées au moment de l'exécution, — quatre exécutées, et, au bout de tout cela, la révélation, à l'insçu de celui qui la fait, que la terre que l'on croyait à l’est est à l’ouest ; que ce n’est ni la Tierra Vista ni la Nouvelle-Hollande, ri la Virginie, ni Madagascar, mais le Brésil.

Si le résultat que nous présentons est juste et que

l'on songe à la navigation du capitaine Cousin, combien la découverte de la terre de Gonneville n’acquiert-elle pas d'intérêt, — puisque l’on voit ainsi que de nos deux premières navigations au Bré- ; sil, restées jusqu'ici dans l'obscurité, l’une a amené ii la connaissance du Nouveau Monde, et l’autre a poussé fortement à celle des Terres Australes, que l'on appelait le troisième monde. — Sans doute il vaudrait mieux, pour l’honneur de nos Normands, qu'ils eussent fait cette découverte eux-mêmes; mais si l’on remarque qu’après tout, le succès de Gonneville était dû au hasard, la Normandie trouvera largement de quoi compenser la perte d’une de ses prétentions dans le souvenir qu’a laissé l'exploration de la Nouvelle-Hollande, faite en commun par l’un des siens, le capitaine Hamelin, de Honfleur, avec le capitaine Baudin ; — et surtout elle pourra rappeler avec une légitime fierté qu'un autre capitaine de mer, né à quelque distance de Gonneville, Dumont-d’Urville, dans le concours des trois grandes nations maritimes contemporaines, l'Angleterre, la France et les États-Unis, a contribué avec un plus grand éclat encore à résoudre le problème auquel avait été lié jusque-là celui de la terre découverte par le capitaine de Honfleur, du temps de Louis XII, je veux dire l'existence et la hauteur du Continent Austral.

Au reste, il ne faut pas perdre une chose de vue, c'est l’objet même de l’entreprise plus encore que ses premiers résultats, dus au hasard. — Là pour moi ‘4 se trouve le véritable titre d'honneur des Normands. +

Je lis dans un livre dont la traduction est répandue D

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