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lesquels ils s’inspiraient et de leur profession et du souvenir des pays qu'ils parcouraient.
Si vous voulez juger du savoir des capitaines d’Ango, ouvrez l'Histoire de l’Académie des sciences de l’année 1712, vous verrez qu’alors le grand péographe Delisle possédait le manuscrit de Pierre Crignon, dédié par lui en 1534 à l'amiral Chabot, et traitant de la déclinaison de l’aimant. Delisle pense à tort que le pilote Dieppois est le premier à en parler, mais il ressort de ce passage qu'il était au courant des doctrines des Colomb et des Cabot sur ce point, et qu'il déterminait les longitudes, ce que Gonneville semble ne pas avoir su faire. Je m’expliquerai sur ce progrès dans l'étude suivante.
Quant au mérite littéraire des œuvres de nos marins Dieppois, on peut dire qu’ils partageaient avec maître Jacques Lelieur de Rouen l'hommage que Bouchet, « père conscript au sénat d’éloquence », rendait à la poésie normande près d’un siècle avant Malherbe et Corneille (1).
Ramusio donne, sans en savoig l'auteur, une page éloquente de Crignon, dans un mémoire dé 1539 que j'ai déjà cité.
(1) Voir l’épitre de Parmentier à Bouchet, et la réponse de ce dernier dans ses œuvres, où l’on trouve cet éloge de la poésie des Normands :
Et de tous ceulx de la terre de France Me semble advis (je le dis sans oultrance) Que les Normands ont des muses l’octroy De poésie, ainsy le pense et croy, Car je n’ay veu de plus aisé langage, Ne plus fluent, tant soit grave l'ouvrage.
(Épître CVIII, à Jacques Lelieur.)
Vers cette même époque, Crignon, qui publiait en même temps quelques poésies, montrait son cœur et son talent dans le récit de la vie et du voyage de Raoul et de Jean Parmentier, morts, l’un à trente, l’autre à trente-cinq ans.
Jean Parmentier, qui avait écrit en 1528 l’Histoire Catilinaire, et traduisait en 1529 le Jugurthe, pour le présenter au roi, Jean Parmentier avait aussi composé plusieurs chants royaux, ballades et rondeaux « exaltez au Puy de la nativité de Notre-Dame, à Dieppe, plusieurs excellentes moralités, farces, et une grande quantité de sermons joyeux. » Au dire de Crignon, « Jean Parmentier estoit une perle en rhétorique francoise, et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose. » Il est certain qu'il ne le cédait en rien à ce dernier pour le talent de bien dire ni pour les sentiments. On peut s’en assurer en prenant connaissance du Traité des merveilles de la mer et du ciel avec la dignité de Phomme, petit poëme qu'il composa pour encourager ses matelots fatigués de la longueur du voyage des Indes et « regrettant les aises passées ». La dignité de l'homme consiste non dans les jouissances, mais dans les travaux où il déploie et accroît les forces de son âme, comme celles de son intelligence. Quelle carrière peut égaler celle de la marine, dans laquelle l’homme, pour mettre en relation les divers peuples du monde les uns avec les autres, est sans cesse au milieu des dangers, entre les écueils, les tempêtes et les combats, ou dans un isolement complet, insupportable à ceux qui ne savent pas se créer en eux un monde à part! Comment comparer les plaisirs faciles que l'on goûte à terre dans l'abandon de soi-même
aux joies que donnent la victoire sur soi, sur les éléments, et le spectacle de la nature étendue par les découvertes des derniers temps? N'est-ce rien que d’apprendre et de savoir? Puis quelle jouissance des sens égale celle de l'âme, lorsqu’en pleine mer le marin contemple l’horizon lointain et que le ciel et l'eau, selon l'illustre auteur du Cosmos, semblent s'unir en un contour vaporeux où les astres montent et disparaissent tour à tour? L'âme ne se rapproche-t-elle pas alors pour ainsi dire de l'infini? Aussi Parmentier aime-t-il au-dessus de tout la vie du matelot, et il a préféré n'avoir autorité
« Fors qu’en mer, quand au danger faut estre, »
Les vers de ce petit poëme qui précédait de quelque temps sa propre mort, il les lisait à ses marins rassemblés, ‘et l'équipage abattu se relevait sous la noble parole de son jeune chef.
Certes, ces capitaines de Jean Ango n'étaient pas des hommes vulgaires.
Néanmoins, si grande que soit la considération due a de tels hommes, il paraît, par l’acte que je viens de produire, qu’Ango n'attirait pas seulement des artistes d’Italie pour lui sculpter sa belle maison du quai, dont plus tard le commandeur Aymar de Chastes se fit l'acquéreur, ou lui peindre les fresques de son manoir de Varengeville; il a aussi sur ses vaisseaux un illustre pilote Florentin. Celui que notre contrat nomme Jean de Varesam et que les chroniques Dieppoises appellent Verassen, est Giovanni Verazzano très-vraisemblablement.
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L'acte que je viens de citer appartient à la collection Fontette de la Bibliothèque Impériale. On voit qu’en cherchant dans les richesses de ce grand établissement comme dans celles des Archives générales de l'empire, on pourrait trouver d’autres faits dont quelques-uns vraisemblablement reculeraient l'époque assignée aux premières navigations Françaises dans l’Inde, même quand il faudrait renoncer aux prétentions mises en avant à l’occasion de Cousin.
Ces découvertes de documents qui peuvent demain s'augmenter encore n’obligent-elles pas à plus de ménagements dans les attaques dirigées contre notre inertie, qui ne paraît sans doute aussi grande que par la négligence et surtout par l'ignorance des écrivains.
C'est encore ce que va prouver, après ce que j'ai dit sur nos navigations directes aux Indes, ce qui me reste à ajouter au sujet de nos recherches d'un passage vers ces mêmes contrées par le nord-ouest. J'achèverai, pour réfuter Barrow, de mettre en lumière le pilote même dont je viens de parler, et peut-être aussi pour avoir la signification entière de ce contrat dont nous ne voyons pas la suite.
J'ai montré ailleurs que les Français ont eu l’hon-
neur de se frayer, à travers le continent de l’Amérique septentrionale, une route à la Chine par le nord, et que la recherche de cette voie leur a fait établir Québec en 1608, découvrir la rivière des Outaouas en 1613, le lac Michigan et le Mississipi en 1637, l'Ohio en 1669, et le Mississipi de nouveau de 1670 à 1671, enfin remonter le lac Supérieur, puis explorer le Saskatchaouan et le Missouri jusqu'aux montagnes Rocheuses de 1628 à 1753 (1).
On ne pourra disconvenir qu’il y a là, avant les voyages des Anglo-Américains, une route vaillamment ouverte dans l’intérieur du nouveau continent par des efforts prodigieux, puisque tout a été fait presque sans secours du gouvernement. Ce n’est pas tout. Lorsque nous avons perdu le Canada, La Pérouse, par ordre de Louis XVI, est venu explorer la côte nord-ouest de l'Amérique et déterminer la distance qui sépare ces contrées du Japon et de la Chine.
Assurément cette route méditerranéenne, complétée par cette dernière exploration maritime, pourrait suffire à notre gloire sans que nous songeassions à réclamer d’autres titres; mais il manquerait à l’intelligence des questions qui se succèdent dans l’histoire des découvertes Européennes, si nous laissions continuer de dire, d’après Barrow, que les navigations des Français vers Terre-Neuve, dès 1 504, n'é-
(1) Les trois études dans lesquelles j’ai esquissé ces entreprises sont : 1° les Normands dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi ; 20 les Entreprises de Louis Joliet dans l'Amérique du Nord; 3° les Varennes de la Verendrye et les Français aux montagnes Rocheuses.
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taient que pour profiter des explorations des autres, et que c’est seulement en 1534 qu’ils auraient exécuté un voyage qui pourrait être appelé un voyage de découverte, entrepris avec le projet de trouver une route plus courte pour arriver dans les pays d’où l'Espagne tirait tant de richesses.
Afin qu'on saisisse bien à son début l’enchaînement des faits qui se terminent à La Pérouse, comme en vue de répondre à l’accusation de torpeur dirigée contre nous, et qui, je crois, doit être déjà grandement affaiblie par les faits que j'ai présentés, je me bornerai à rappeler quelques points d’une autre navigation du pilote Florentin que nous avons vu tout à l'heure contracter avec Jean Ango pour un voyage aux Indes.
Je veux parler de Jean Verazzano, sur les entreprises de qui John Barrow ne dit rien, et dont l’auteur d'un mémoire grandement estimé sur Cabot essaie de détruire l’importance, sinon au détriment du navigateur, du moins aux dépens de notre honneur national. — Il y a là d’ailleurs à compléter et à corriger le texte du grand collectionneur italien Ramusio, qui nous a donné la relation de l’entreprise dont il s’agit.
L'indication que dès 1842 une note de l'Histoire des États-Unis, par M. Bancroft, me donna d'un manuscrit de ce navigateur, dans la bibliothèque Strozziana, me fit, deux ans avant que j'eusse l'honneur de connaître cet écrivain éminent, demander au huitième congrès de Gênes, en 1847, les éclaircissements possibles sur Jean Verazzano. — M. Christophe Gandolfi, bibliothécaire de l’Université de Gènes ;
M. Tomaso Gelli, conservateur de la bibliothèque Magliabecchi à Florence; M. Molini, ancien bibliothécaire de S. A. le grand-duc de Toscane, et plus tard mon honorable ami M. Michele Amari, l’auteur des Vépres Siciliennes, me firent tenir tous les renseignements qu’ils avaient pu rassembler sur ce sujet ; mais je n'en citerai que les parties nouvelles, que je dois à leur obligeance.
D’après ces documents, Jean Verazzano, fils de Pierre Andrea de Verazzano et de Fiammetta Capelli, de Florence, appartenait à une famille déjà distinguée, et qui s’est éteinte en 1819, à Florence, dans la personne du cavalier Andrea de Verazzano (1). Jean, notre marin, avait dû naître vers 1485.
L'Italie, on l’a vu plus haut, était encore alors, comme elle semble devoir le redevenir plus fortement après le percement de l’isthme de Suez, le foyer du commerce de l’Europe avec l’Asie, par la voie d'Alexandrie, de la mer Rouge, de Bassora, ainsi que par les côtes de la mer Caspienne.
Jean de Verazzano avait demeuré pour ce commerce plusieurs années au Caire et en Syrie. — Mais, par suite de l'impulsion qui avait porté naturellement ses compatriotes à l’ouest, lorsque les Musulmans avaient fermé aux chrétiens de la Méditerranée leurs avenues naturelles vers le monde oriental, Verazzano devait prendre part à la solution de ce problème, qui avait, par suite de leurs rapports avec l'Inde, fait des
(1) Étude sur les navigations de Verazzano, par M. George Green, consul des Etats-Unis.
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Italiens les chefs d'entreprise dans la découverte imprévue de l’Amérique prise pour l’Asie.
Le commerce l'avait appelé déjà dans tout le monde connu, suivant Fernand Carli, un de ses compagnons, quand, le 8 septembre 1522, au bout de trois ans de navigation, sur deux cent trente-sept personnes qui formaient l'équipage de Magellan, et sur cinq navires composant l’escadre qui était allée chercher l’Inde par le sud-ouest, arrivaient à Séville seulement dix-huit hommes sur la Victoria délabrée et criblée de voies d’eau. Parmi ces dix-huit personnes, se trouvait un Milanais, Antoine Pigafetta, qui, après avoir vu Charles-Quint à Valladolid et lui avoir donné son journal, s'était rendu en Portugal, puis de là en France, où il avait vu la régente mère du roi François [er
Verazzano vint alors présenter son projet d'aller chercher au nord un détroit qui ouvrît, pour aller en Chine, une route plus courte que celle qu'avait trouvée Magellan.
Ce projet avait été déjà présenté, et l’exécution en avait été tentée sans grand succès.
En 1497, la croyance que l'Amérique était l’Asie avait causé une vive sensation à la cour de Henri VII d'Angleterre. Lorsque ce prince avait appris les découvertes du grand Génois, on avait estimé que c'était chose plus divine qu'humaine de gagner l'orient par l'occident. Mais nul homme n'avait été aussi touché de cette nouvelle que Jean Cabot et ses fils, Sébastien Cabot surtout, qu’elle avait enflammé du désir de faire, lui aussi, quelque chose de grand. Déduisant de l’examen de la sphère que la route à
la Chine par l’ouest serait plus courte s’il prenait le nord au lieu du sud, comme avait fait Colomb, il avait demandé au roi d'Angleterre deux caravelles, et, les ayant obtenues, il était parti en mai 1497, monté sur le Saint-Mathieu de Bristol. Mais, quoique dans sa pensée il ne dût rencontrer aucune terre avant d’avoir touché aux côtes de Tartarie, il se trouvait le 24 juin devant l’île de Terre-Neuve. Cabot navigua le long des côtes jusqu’à la hauteur de 56°, et il revint sur ses pas. Dans un second voyage, en 1498, il se dirigeait au Labrador, découvrait le continent Américain à la hauteur de 58° ; mais l'âpreté du froid le força de tourner au sud; il longeait alors les côtes des Etats-Unis jusqu'aux limites méridionales du Maryland, peut-être, dit Bancroft, la latitude d’A/bemarle-Sound, d'où le manque de provisions le contraignit de retourner.
Gaspard et Michel Cortereal, gentilshommes Portugais, après Cabot, suivirent la route du nord-ouest, mais ne revinrent pas.
Le sort de ces navigateurs, le peu de résultats avantageux que les Cabot avaient retirés de leurs explorations, avait détourné de la recherche d'un passage dans la même direction.
Cependant les savants philosophaient en voyant l'immensité des eaux qui tombaient du nord, L’examen des courants de la mer leur donnait à penser qu'il devait y avoir par là quelque détroit qui mènerait à la Chine.
« C’est le dire universel, écrivait Pierre Martyr, d’Anghiera au pape Léon X, que les eaux se précipitent vers l’ouest, comme les torrents des mon-
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tagnes. — Mais où vont-elles ainsi en coulant constamment de l'est à l’ouest, pour n’en plus revenir, sans que l'occident en soit plus rempli, ni que l'orient en devienne vide. — Je l'ignore. — Si par la loi de pesanteur nous disons qu’elles tendent vers un centre et que nous voulions que la ligne équinoxiale soit ce centre, ainsi que le pense le plus grand nombre, quelle n'èn sera pas’la capacité pour contenir tant d'eaux différentes et en si grande quantité, ou bien quelle sera la circontérence liquide ? Ceux qui ont parcouru ces rivages ne font à ces questions aucune réponse raisonnable. — Généralement on pense qu'il y a de vastes détroits au fond de quelque golfe de cette terre immense que nous avons représentée dix fois plus grande que l'Italie, et située à l’ouest de Cuba, pour absorber là ces eaux et les envoyer vers Poccident jusqu'à ce qu’elles reviennent à l'est de notre côté; d’autres disent vers le nord. — Suivant quelques-uns le golfe de cette grande terre est fermé, vers le nord derrière Cuba, de telle sorte qu’il embrasse les terres que la mer Glaciale entoure vers le pôle nord, et que ces rivages sont contigus. —Ce qui les porte à croire que ces eaux prennent un courant circulaire, détournées par l'obstacle que leur présente cette grande terre, comme cela a lieu dans les fleuves, par les détours des rives. Mais cela ne paraît pas probable, car ceux qui ont abordé ces mers glaciales et ont ensuite navigué à l’ouest, disent que ces eaux, dans un cours constant, coulent de la même manière d’un flot non violent, mais calme. »
Les Cabot et les Cortereal n'avaient pas encore pénétré ce secret de la nature. — Verazzano résolut
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de l’approfondir, et pour cela de retourner vers ces mers que Cabot n'avait peut-être pas suffisamment explorées. En tout cas, son deuxième voyage paraît avoir été alors ignoré.
François 1‘ accueillit la proposition du pilote Florentin. En conséquence celui-ci partait, en 1523, chargé du commandement de quatre bâtiments pour faire ses découvertes. — Mais une tempête qui assaillit sa petite flotte le contraignit de chercher un abri dans les ports de Bretagne, avec deux seuls navires, la Dauphine et la Normande. Après avoir fait les réparations nécessaires, et abandonnant un moment son projet, il s'en alla avec ces deux navires, armés en guerre, sur les côtes d'Espagne. Là, ayant reçu de nouveaux ordres pour continuer la première navigation, il partit le 17 janvier 1524 d'un rocher voisin de Madère, avec la Dauphine seule, montée de cinquante hommes, fournie de vivres, d'armes et de munitions pour huit mois. On augurait mal de ce voyage après ce qui avait eu lieu avec les Cortereal. « Plusieurs personnes pensaient qu’on n'aurait plus de nouvelles de lui n1 du navire et qu’il se perdrait vers les parages de la Norvége, à cause des grandes glaces qu'il y a dans l'Océan septentrional (1). » Mais le 8 juillet il revenait à Dieppe, d'où il écrivait à François 1‘ une lettre déjà céleore et dont les écrivains ont trop parlé pour que je ne me borne pas à la résumer.
D'apres cette lettre, il paraît que dans cette navigae tion il s'était montré d'abord à la hauteur de Wilmington, port de la Caroline du Nord, qu'il avait
(1) Lettre de Fernand Carli.
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