‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 38 sur 57 · DR PRISE I NA · texte numérisé non relu

DR PRISE I NA

ments pour en établir le mérite. — En faisant connaître, grâce à lui, toutes les questions maritimes du XVIe siècle, sur lesquelles il donne son mot; en montrant l’état de la science cosmographique à la fin du règne de François [°*, je n’ai pas pu sans doute faire ressortir Jean Alfonse lui-même autant que je l'aurais désiré. Mais si peu que j'y aie réussi, on voudra peut-être bien reconnaître que j'en ai fait plus que Mellin de Saint-Gelays et même que le grand collectionneur anglais Hakluyt. En effet, dans la copie que ce dernier a donnée de la partie de l’Hydrographie de Jean Alfonse concernant l'Amérique du Nord, on lit ce passage :

« Jean Alfonse nous dit : « Les terres allant vers « Hochelaga (Montréal) sont de beaucoup meilleures «et plus chauldes que celles de Canada (Québec) «et tient cette terre de Hochelaga au Figuier et «au Perou, en laquelle abonde or et argent.» Pour celui qui a lu l’Hydrographie de Jean Alfonse, la terre du Figuier est à 20 degrés et demi du pôle arctique; le Figuier est un cap en la terre de l’Yucatan, et par ces mots : « tient ceste terre de Hochelaga au « Figuier et au Perou, » Jean Alfonse, à ceux qui pourraient croire que le Canada est une grande île comme l’on retraçait alors toutes les nouvelles découvertes, Jean Alfonse veut faire entendre que cette terre fait partie du continent américain. » — Or, sait-on par quoi Hakluyt remplace ces mots, qui sont l'expression des connaissances du temps? Par ceci, suivant la traduction qu'en a donnée, au nom de la société historique de Québec, leu M. Faribault : « D’après la nature du climat, les terres, en

ne % PSE BARRES 7 LS Re

allant vers Hochelaga, deviennent meilleures de plus en plus, et cette terre peut produire des figues et des poires. » — Le cap du Figuier devient figue, le Pérou se transforme en poirier. Quant à ses mines, que le savant géologue sir Logan (1) a découvertes seulement dans ces dernières années dans la vallée de Chaudière, Hakluyt en dispose envers Hochelaga, avec prudence toutefois. « D’après le rapport des gens du pays, dit-il, je crois que l’on y pourroit trouver des mines d’or et d'argent. » N'est-ce pas là ce que l’on pourrait appeler avec Biddle une des « absurd perversions » d'Hakluyt — an unwarrantable liberty taken by Hakluyt? — J'ai lieu de croire que le Pilote anglais du golfe et du fleuve Saint-Laurent, publié par le contre-amiral H. Bayfield, a été traduit avec moins d'imagination par un officier distingué de notre marine, M. A. Le Gras.

Par cet extrait d'Hakluyt comme par la publication de Mellin de Saint-Gelays, par tout ce que nous avons fait sortir d’inconnu de cette Hydrographie de Jean Alfonse, il est facile d'apprécier de quelle manière jusqu'ici ce marin était connu, combien

(1) Logan et Sterry Hunt, Esquisse géologique du Canada. 185$.

son œuvre avait été mutilée et altérée, comme si ce

n'avait pas été assez qu'il eût réduit lui-même lin-

térêt de sa vie évidemment laborieuse en remplaçant

la relation de ses voyages par cette Hydrograpllie si

sèche et, relativement aux progrès des temps qui l’ont

suivie, si défectueuse. — Mais il y a dans cette substi-

tution même d’un traité scientifique au récit de ses

actions un effacement qui a sa grandeur, et la science |

doit en tenir compte au pilote, puisque l’étude géné- |

rale des faits et des idées du temps profite aujour- |

d'hui de ce que Jean Alfonse perd en renommée |

auprès des masses. | C'est pour cette raison que, malgré l'insuffisance |

de mes connaissances spéciales, j'ai tenté de mettre |

plus en relief le marin et son traité. —— Il m’a paru À

faire comprendre bien son époque dans ses aspi-

rations maritimes comme dans les moyens dont elle

disposait. :

Il serait même possible de t: suver dans ce ma- |

nuscrit les rêves politiques qui agitaient alors la so-

ciété, agitation dont notre temps a recueilli en partie

les bénéfices. — Les marins sont quelquefois fron-

deurs. J’ai sous la main un journal de bord contem-

porain du cardinal de Fleury, qui faisait mourir

Cassard dans un château fort. L'auteur de ce journal,

éprouvant de la difficulté à lever l'ancre, dit : « La

tenue du fond est une vase blanchâtre et gluante

qui tient comme le diable dans le corps d’un mi-

nistre (1).» Jean Alfonse, lui, ne s'attaque pas aux

hommes, il remonte aux choses; il s’en prend aux

(1) Journal du Neptune, 1731-1733, Voyage en Chine.

Al 41:

DE PANTAGRUEL. 329 || ce institutions. Il sent qu'il est citoyen d'un grand pays |! Un in- et se préoccupe de la manière dont les peuples sont | i ant gouvernés. Et pour peu qu’on veuille lire entre les | EE > si lignes, il montre qu'il appartient bien à son temps, 1 l ont qu’il est bien de la province qui, en se faisant le A 15 st1- foyer du calvinisme, devait obliger Louis XIII et Wii ses Richelieu, ainsi qu’elle y avait contraint François Ier, | 1e à combattre son esprit d'indépendance. | 1é- Le calvinisme ne plaisait tant à La Rochelle que | à wi parce qu'il y avait la révolution civile au fond de la 16e | révolution religieuse. | È Or lisez ce que Jean Alfonse, ce voisin de l’é- | R Ce | glise Saint-Jean du Perrot, écrit des sénateurs ro- ï tre mains : | fl ru À « Rome, dit-il, au temps jadis avoit à seigneurie Al pi- ? la plus grande partie d'Asie, Affricque et Europe, et cf le | estoit gouvernée par senateurs, etestoient les dits sena- IL: teurs tous philosophes fort vieulx en expérience, et | He a- | iceulx senateurs estoient gubernateurs de la Répu- | RUE o= blique, car ils prenoyent la cause et differend du po- ; 1€. pulaire en main, et ce pour estre glorifiez du peuple | | - et acquérir renommée perpétuelle, car tout ce qu'ils nl n- faisoient estoit pour leur fame et renommée. Et du- 4e ir rant que ces anciens philosophes la gouvernoyent et l, | gardoyent, fut gardée leur seigneurie très-bien et fua rent seigneurs de grandes provinces. — Et après fute rent changez les offices des dits senateurs à jeunes

L- gens et jeunes chevaliers et d’un vollage esperit et leger, et furent des jeunes gouverneurs qui ne voul-

X lurent poursuivre le gouvernement des anciens. Pour la mauvaise administration de justice qui es-

toit entre eulx en advint grands discors et guerres

pour raison desquelles Rome vint en subjection d’empereurs. »

Jean Alfonse, on le voit, est pour la république aristocratique, ce qu'il témoigne encore ailleurs au sujet des sénateurs vénitiens, qu'il traite avec plus de respect que ne fait Joachim Du Bellay : « Manière de gens philosophes bien experimentez et gens scavans ès sciences, lesquels, dit-il, ne vouldroient pour rien faire aucune trahison et mauvais acte. »

N'y a-t-ilpas dans cette admiration pour les républiques anciennes qui provenait de l'étude classique des historiens latins, dans cette glorification « des philosophes », le germe des idées d'où devait sortir notre Révolution, au moment même où se détachaient du - catholicisme des sectes destinées à dominer dans le Nouveau Continent? Ce fait ne sera pas contesté assurément par l’auteur d’un tableau de la France en 1787(1), et il l’eût été moins encore par Ginguené, qui a montré dans un écrivain du XVI:siècle tout le programme de l’ordre de choses nouveau. Je veux parler de Rabelais, célèbre historien d’'Utopie, paystrouvé à cette époque, suivant la tradition la plus générale.

C'est pourquoi je ne terminerai pas cette dernière étude sans soumettre encore au lecteur, relativement à cette découverte, un problème dont la solution donnera, si je ne me trompe, à l'Hydrographie, ou, pour mieux dire, à la Cosmographie de Jean Alfonse toute sa valeur et un caractère de curiosité pour les lettrés.

Ainsi que je viens de l'indiquer, au XVI® siècle,

(1) La France avant la Révolution, par M. Raudot, ancien député de l'Yonne, p. 122.

ien

en même tempsqueles navigateurs de l'Europe renversaient les barrières qui arrétaient leur action dans une petite partie du globe que trois cents ans d’efforts devaient faire reconnaître tout entier, dans le temps où le monde physique s'élargissait, la pensée humaine, assujettie jusque-là dans l'ordre religieux de même que dans l’ordre politique, réclamait sa liberté sur tous les points. — Elle cherchait à se dégager de ce qu'elle regardait comme sa prison, et, maîtresse d'elle-même, elle commençait à s’agiter dans l'espace qu’elle était appelée à parcourir.

L'émancipation que des esprits plus actifs ou plus imprudents souhaitaient provoqua donc alors, pour ainsidire, dans le monde des idées, des excursions qui eurent avec les explorations du monde physique de grandes analogies.

Ainsi en toutes deux nous voyons les premiers succès inspirer une témérité folle, et l’abus de ce qu'il y a de généreux et de fécond dans ce mouvement déterminer une réaction de ceux mêmes qui l'ont commencé. Comme les cosmographes et les vrais découvreurs se plaignent alors qu'on ne se croie plus obligé d’avoir étudié et de savoir naviguer pour se lancer à la recherche des terres inconnues, de même les maîtres, les chefs de la Réforme sont honteux de toutes les folies auxquelles ils assistent.

Lorsque Colomb dit que, quand il avait proposé au roi et à la reine de Castille son entreprise, personne n'avait voulu l'accompagner, mais que depuis il n'était pas jusqu'aux tailleurs qui ne voulussent faire des découvertes, son dédain est le même que celui de Duplessis Mornay, quand il écrit qu'il

n’y a pas de boutique de factoureau, d'ouvrier , d’artisan, de comptoir, de clergeau, qui ne soit un cabinet de prince et un conseil ordinaire d’État, ajoutant qu'il n'y a si chétif et misérable pédant qui, « comme un grenouillon au frais de la rosée, ne s’emouve et ne s’esbatte sur ceste connoissance ». Ceux qui ont ouvert l’espace n’y voient plus que des abîmes. — Avouons-le cependant, la recherche d’une société idéale a été au progrès du monde social ce que l’alchimie a été à la science.

L'Utopie a été le premier pays découvert dans le monde de la feinte dont parle La Fontaine, et dans lequel Raoul Spifame, le chancelier Bacon, Fénelon, l’auteur de l'Histoire des Sevarambes, Swift, l’auteur de Micromegas et bien d’autres encore ont laissé leurs traces. Il n’est personne qui ne connaisse aujourd’hui l'Utopie, ce royaume situé entre les confins de l’Amérique et de l’Asie, ayant dans ses environs l'île de Tohu-Bohu et la cour du roi Pétau, et pour avant-postes dans les États-Unis mêmes le pays des Mormons, l’Icarie peuplée par M. Cabet et l’île de. Barataria, de nos anciens colons de la Louisiane. — Mais personne ne pourrait dire qui a le premier découvert ce pays, ni quand ont commencé ses relations avec la France. — L’on ignore également les noms des marins qui ont mené les premiers nos Français dans ces régions. — C’est ce que je veux établir et c'est là ce que nous allons trouver, je pense, grâce à l'Hydrographie de Jean Alfonse.

Thomas Morus, chancelier d'Angleterre, le premier écrivain qui ait parlé d'Utopie, nous raconte la découverte que des compagnons d’Americ Vespuce

prétendent en avoir faite ; il la tient d’un des voyageurs mêmes, nommé Hythlolœdus. Mais si nous lisons Rabelais, le second historien de ces régions, nous voyons Gargantua et Pantagruel venir faire leurs études à Paris (1); d’où il résulte que comme Gargantua avait eu Pantagruel de sa femme Badebec, fille du roi des Amaurotes en Utopie, à l’âge de quatre cent vingt quarante-quatre ans (sic), vers l'époque même de la découverte des compagnons de Vespuce, les rapports de la France avec Utopie existaient donc depuis longtemps, puisqu’à son âge Gargantua n'en était plus à faire ses études. Cependant, si cela du moins est catégorique, il ne m'est pas possible de préciser l’époque à laquelle ce prince vint en France ni de donner les noms des marins et des navires qui l'amenèrent, pas plus que de déterminer si ce sont des Français qui ont découvert l’Utopie, ou des Utopiens qui ont découvert la France. En effet, ce peupl: voyageait beaucoup— Rabelais nous le dit et Thomas Morus avance qu’ils fondaient des colonies. Ainsi, dans l’abbaye de Theleme (2), Nausiclerc apportait des îles des Perles et des îles Cannibales la cargaison de sept navires chargés de soie crue, de perles et de pierreries. — Pantagruel avait couru tout l'Atlantique et conquis une partie des îles Cannibales, c’est-à-dire les Antilles.

Tout ce que l’histoire peut seulement distinguer au milieu de l'obscurité qui enveloppe les faits, c’est que si Pantagruel méritait d’être compté au nombre

(1) Livre Ier, chap. 16. — Livre IT, chap. 7. (2) Livre Ier, chap. 56, édition Jannet.

des conquistadores et des descobridores de cette époque, ce furent des marins français qu’il employa pour le mener lui et Panurge par le nord-est à l’oracle de la Dive Bouteille, accomplissant ainsi en quatre mois l'entreprise que le capitaine Macclure avec lInvestigator, n'a exécutée de notre temps qu'après trois ans environ, au milieu de difficultés sans nombre et par un bonheur presque providentiel.

En avançant cette nouveauté, je sais bien que j'aurai contre mon opinion tous ceux qui jusqu'ici ont prétendu dire ce qu'étaient les pilotes de Rabelais, et qui sont fort amusants avec toutes leurs con: jectures.

Mais quoiqu’ils montrent souvent un esprit qu’on ne supposerait pas à ceux qui vivent de celui des autres, je pense que quelques personnes ne me sauront pas mauvais gré d’avoir tâché de leur faire éviter ici, comme dans les études précédentes, le sort de Dindenaut et de ses moutons, « lesquels furent tous pareillement en mer portez et noyez miserablement », aux grands éclats de rire de ce mauvais garnement de Panurge, qui demandait s’il ne restait pas encore une âme moutonnière.

Hélas! il y en aura toujours en histoire; c’est ce qui expose à lire tant de volumes, sans qu'on y trouve autre chose que ce qu’a dit un premier auteur souvent mal informé. Que faire à cela? Chercher bravement la vérité sans craindre, comme me recommandait mon premier maître, qui aimait les fables, de remuer le fumier où doit se trouver la perle qu'il faut rendre à sa beauté première, ad pristinum splendorem (1),

(1) Phèdre, livre III. M. A. Scribe n’a pas fait que mettre en

ue, ainsi que j'entends encore ce bon et modeste parent

r le de l’auteur de Bertrand et Raton me le répéter.

e la Une des raisons pour lesquelles la vérité est si dif-

OiS ficile à reconnaître dans le livre de Rabelais, c'est :

es - qu'ayant reçu les appréciations des voyageurs tant l

ans sur ce qu'ils avaient vu dans leur navigation que sur

par ce qui se passait en Europe, il sentit qu’il y aurait danger pour lui à reproduire littéralement leurs ju- 1

que gements ou seulement leurs descriptions. On n’en | |

ici était pas encore arrivé au degré de liberté qui permet- à

be- tait à Montesquieu de publier les Lettres persanes. Des

on : lettres patentes du 13 janvier 1534 témoignent que 1 François Ie même, un moment, avait pensé à sup- [HE

on primer l'imprimerie, contre laquelle Calonne, plus |

au- tard , réclamait l'artillerie, née avant elle, disait-il, |

nt pour mettre celle-ci à la raison (1). En conséquence,

ci, | Rabelais chercha dans sa relation à dépister les mal-

de- veillants, il changea les points de départ, le point

il- d'arrivée, les noms des voyageurs. Il confondit le |

ux plus qu’il put toutes choses, de manière à donner À

de le moyen à ses défenseurs de le soutenir contre ceux |

re qui se croyaient attaqués. Et, en effet, il se trouva | 1? des gens sérieux pour dire avec Montaigne que le il

ce livre de Rabelais était purement plaisant, de même \h

ve que M. D. Nisard, dans sa belle étude sur Morus (2), 4

e- vers l’œuvre de ce fabuliste, dont il tirait souvent de bonnes leçons.

ait 1 Il a composé aussi un recueil des plus intéressants de fables et

e- [1 d'apologues de tous les pays. ;

ut 4 (1) Histoire de l'Imprimerie, par Paul Dupont en 1854. j

1), | | (2) Études sur la Renaissance, p. 184. Michel Lévy, 2° édition, [|

voit dans la relation d’Utopie plus de fantaisie que d’intention critique.

Certes Rabelais avait raison de cacher sa pensée, car même avec tous les ménagements qu’il prit, il n'en fut pas moins réclamé pour le bûcher tant par Henri Étienne que par Calvin, ce Robespierre de la Révolution religieuse, comme Luther en fut le Mirabeau.

Cependant ce que l'historien voulait dire perce assez à travers ses divagations, semblables à celles de Brutus contrefaisant le fou, pour qu'en rapprochant de ce que l’on connaît les diverses parties de son texte, on puisse refaire les hommes et les choses.

Voulez-vous, par exemple, le point de départ et le point d’arrivée vrais du voyage de Pantagruel?

Vous n’avez pour cela qu’à chercher ce que Rabelais et Morus ont dit précédemment de Ja situation d’Utopie, dont Gargantua est roi, et vous reconnaitrez que la position de ce pays, auquel Pantagruel est retourné une première fois de Paris par le cap de Bonne-Espérance (1), ne permet pas, en partant des Etats de ce prince, qui sont près du Cathay, de traverser les mers du nord pour aller trouver la Dive Bacbuc, qui est aussi près du Catay. S’il fait cette entreprise d'après des théories dont Cabot a eu jusqu’ici l'honneur (2), on doit supposer que la Dive

(1) Édition Jannet et Chéron, liv. Il, ch. Xx1V, p. 291.

(2) Pantagruel, livre IV, chap. 1e". « Leurs buvettes souvent réitérées, chacun se retira en sa nauf et em ‘bonne heure firent voile au vent grec levant, selon lequel le pilot principal, nommé Jamet Brayer, avoit désigné la route et dressé la calamite de

un

Bouteille est à une extrémité du monde opposée à celle d’où il part, en Europe assurément. Par conséquent, lorsque Rabelais met son point de départ en France, quand on sait que Pantagruel est en Utopie, c'est qu'il veut donner le change aux étourdis. Évidemment, avec un peu de réflexion, il n’y a qu'à remplacer le point de départ par le point d'arrivée, et vice versa, et alors, pris à rebours, l'itinéraire s'applique très-facilement et devient d’autant plus curieux que la navigation de Pantagruel précède l'époque à laquelle Richard Chancelor découvrit la Russie en cherchant la Chine par le nord-est. Maintenant, quel est le point de départ apparent de Pantagruel? Celui qu’indique Rabelais, c'est San Malo, c’est l'arsenal de Thalasse. Mais sous ces mots

toutes les boussoles. — Car l’avis sien et de Xenomanès aussy fut, vu que l’oracle de la Dive Bacbuc étoit près le Catay en Indie supérieure, ne prendre la route ordinaire des Portugalois, lesquels passants la ceinture ardente et le cap de Bona Speranza sur la pointe méridionale d'Afrique, outre l’équinoctial, et perdants la vue et guide de l'asseuil septentrional, font navigation énorme, ains suivre au plus près le paralele de la dite Indie et gyrer autour d’icelui pole par Occident, de manière que tournoyants au septentrion l’eussent en pareille elevation comme il est au port d’Olone, sans plus en approcher de peur d’entrer et d'etre retenus en la mer Glaciale, et suivant ce canonique detour par ce même parallele l’eussent à dextre vers le levant qui au departement leur étoit à senestre, ce qui leur vint à profit incroyable, car sans naufrage, sans danger, sans perte de leurs gens, en grande serenité, excepté un sejour près de l’île des Macréons, firent le voyage d'Indie supérieure en moins. de quatre mois, lequel à peine feroient les Portugalois en trois ans, avecque mille facheries et dangers innumérables. »

est-il bien malaisé de reconnaître dans San Malo, Saint-Malo, et dans l'arsenal de Thalasse, voisin de San Malo, le Tallard, point situé au fond du bassin de Saint- Malo et où se voient aujourd’hui d’importants chantiers de construction ?

Ceci reconnu, croyez que vous serez bientôt sur la voie qui doit vous conduire à connaître les noms vrais des pilotes qui se dissimulent sous le nom de Jamet Brayer et de Xenomanès.

Par exemple, pour le premier, remarquez, je vous prie, le prénom et la dernière syllabe du nom, puis reportez-vous au point de départ des trois expéditions de Jacques Cartier pour le Canada, qui est Saint-Malo, et dites-moi si vous n'aurez pas là le pilote général de Pantagruel.

Tel est aussi le titre de Cartier au service de France; mais il y a plus. Qu’est-ce que ce prénom de Jamet? Si le nom de Brayer n’a guère que l’assonance commune avec celui de Cartier, Jamet est le synonyme familier de Jacques, et c’est celui-là même que portait le père de Jacques Cartier, un des six enfants de Jehan Cartier et de Guillemette Baudouin. On en a la preuve dans l’acte de naissance même du plus illustre de tous les membres de cette famille, nés sur le rocher Aaron, à Saint-Malo.

« Anno 1494, le 31° jour de décembre, fut baptizé un fils de Jamet Cartier et de Jeffeline Jansart, sa femme, et fut nommé par Guillaume Maingart, principal compère, et petit compère Raoullet Perdriel. »

Jamet Brayer, Jamet Cartier, il me semble bien, c'est tout un.

Je n’insiste donc pas davantage sur ce qui le re-

Malo, in de Jassin npor-

sur la noms om de

> VOUS , puis kpédiui est là le

ce de ‘énom e l’asest le

ême iXx enouin.

ne du e, nés

: ptizé rt, sa prinjel, »

bien,

e re-

garde, parce qu'après tout il n’est guère que nommé par Rabelais, quoique avec un titre supérieur à celui de Xenomanès. Mais quel est ce dernier ? Il importe davantage de le connaître.

Pour cela, s1 nous cherchons les analogies entre Xenomanès et un marin connu de nous, nous n'irons pas loin. — Vous savez que Jean Alfonse habite La Rochelle. — Eh bien! Xenomanès est du pays de Salmigondinois, que tous les commentateurs s’accordent à regarder comme le pays du sel dont l’impôt fit révolter alors la Guyenne, l’Aunis et la Saintonge. — Si ce rapprochement ne vous suffit pas pour être persuadé que Jean Alfonse et Xenomanès sont le même homme, je vous rappellerai que Panurge appelle Xenomanès son singulier ami; or Panurge, qui m'a bien l'air d’être Rabelais en personne, a pu connaître le pilote Jean Alfonse. — N'a-t-il pas été moine de Fontenay-le-Comte, qui n’est pas à grande distance de La Rochelle? — On s’est connu de plus loin. — Tout cela, il est vrai, n’est fondé que sur des conjectures; mais, en dehors des suppositions et des probabilités, ne savons-nous pas l'affection de Rabelais pour Mellin de Saint-Gelais, qui a voulu consacrer la mémoire de Jean Alfonse?— Dans cet état de choses, comment ne pas penser que Rabelais connaît le pilote de Saintonge? Et s’il n’en est rien, ce qui m'étonnerait, il est certain qu’il connaît du moins l’Hydrographie, que Mellin de Saint - Gelais voudra sauver de l'oubli. Cela seul serait assez pour qu’il eût souci d'un personnage cher à un de ses propres amis. D'un autre côté, si Rabelais parle de Xenomanès plus que de Jamet Brayer, c'est qu'il

pre

fait allusion aux entreprises de 1542'vers le Canada, dans lesquelles Jean Alfonse, par suite du départ de Cartier, a seul agi. La preuve en est manifeste lorsque Xenomanès, traversant les mers du Nord près de l’île de Tapinois, dit qu'il a passé par là il ya quatre ans; cette date précieuse est décisive en faveur de mon opinion. En effet, bien que mise au jour en 1552, la Relation du voyage de Pantagruel ne laisse pas oublier que ce voyage fut entrepris en 1546, époque de la publication des premiers livres de Pantagruel.

Enfin, si nous rapprochons l'Hydrographie du pilote Xenomanès, dans laquelle Gargantua suit avec lui la route que son fils doit tenir, du fait même de l'existence de l’Hydrographie de Jean Alfonse, qui venait d’être achevée au moment où Rabelais éditait son premier livre de Pantagruel, comment penser que l'écrivain Tourangeau ait youlu parler d’un autre que du pilote de La Rochehe? — Peut-être même est-ce à lui que Rabelais aura dû tous les termes de marine qu’il a employés dans la relation de son voyage. Que celui-ci s’en fût mal servi, comme le prouve M. Jal dans son Archéologie navale, cela importerait peu.—Ce serait alors une folie volontaire de plus dans ce livre, qui en contient tant autour de son os médullaire, dont les esprits les plus délicats peuvent se nourrir, de l’aveu même de Labruyère.

Je n’ajouterai plus qu’une observation. — Si Jean Alfonse a fréquenté l’Utopie, il faut le prouver, me dira-t-on ; j'y consens : — Portez seulement vos regards sur ce que notre pilote écrit de la division des travaux dans l’Empire Céleste, « parquoy, dit-il, ils sont mieux gouvernez que nous aultres. » Et il

Page 1