PE
RSR
CP
voyèrent-ils trois navires de ces côtés-là. Ces bâtiments s'appelaient la Vierge, le Saint-Nicolas et l’Espérance.
Les entreprises qui suivent sont trop importantes pour que je ne cite pas tout entier le récit de Villaut de Bellefonds.
« La Vierge, dit ce voyageur, s'arrêta au premier lieu que l’on avoit découvert, qu'ils appelèrent la Mine, pour la quantité d’or qui s'y apportoit des environs, — Le Saint-Nicolas traita à cap Corse et à Mouré, au-dessous de la Mine, et l’Esperance alla jusques en Akara, ayant traité à Fantin, Sabouc et Cormentin. — Dix mois après, nos marins retournèrent et sceurent si bien persuader les marchands, leur vantant le pays, la douceur des habitants et la quantité d’or que l’on en pourroit tirer, qu’enfin ils résolurent de s’y établir et d'abandonner plutost tout le reste.
« En mil trois cent quatre-vingt-trois, ils y envoyèrent trois vaisseaux, deux grands et un petit, qui devoient passer au delà d’Akara pour découvrir le reste des costes. — Les deux grands estant lestez de matériaux propres à bâtir estant à la Mine, ils y firent une petite loge où ils laissèrent dix à douze hommes, et s’en revinrent encore richement chargez dix mois après leur départ.
« Mais le petit vaisseau, qui vouloit passer Cormentin et Akara, ayant esté emporté par les marées, fut contraint de retourner, et arriva trois mois avant les autres avec la moitié de sa cargaison.
« On le fit partir dans l'instant que les autres furent venus pour porter des rafraîchissements à ceùx qui estoient demeurez dans la nouvelle habitation de
er
la Mine, qui, en quatre ans, s’augmenta si fort par la grande colonie qui s’y alla établir, qu'ils y bâtirent une église que l'on y voit encore aujourd’hui. »
« Ces commencements, ajoute Villaut de Bellefonds, estoient trop heureux et les profits trop grands pour avoir de longues suites.
« Les guerres civiles ayant commencé en mil quatre cent dix, le commerce dépérit avec la mort de quantité de marchands, et au lieu de trois ou quatre vaisseaux qui partoient tous les ans du port de Dieppe, c'étoit beaucoup quand, en deux ans, ils pouvoient en mettre un à la mer pour la Coste d'Or et un autre pour le Grand Sestre. Enfin, les guerres augmentant, ce commerce se perdit tout à fait. »
Si l’on rapproche les traditions que nous venons de rappeler de celles que rapporte le grand chroniqueur des découvertes portugaises en Afrique, l’on voit que c'est seulement en 1415, après la prise de Ceuta, que l’infant don Anrrique conçut le dessein de conquérir les contrées situées au delà du cap Bojador, sur les renseignements que lui avaient donnés les Arabes. — Bien plus, Gomez Eannez de Zurara ne nous montre pas que ce prince ait commencé à réaliser ses projets avant 1433. Ce fut, on ne l'ignore pas, cette année-là seulement que Gil Eannez, excité par lui, résolut le premier, parmi les Portugais, d'affronter les dangers qui faisaient la terreur des marins de son pays. Ils ne dépassèrent le cap Bojador qu'en 1434 et n’atteignirent qu’en 1436, sous la conduite de Gonsalvez de Baldaya et de Gil Eannez, l'estuaire appelé depuis par les Portugais le Rio de Ouro.
Ainsi, en admettant le récit de Villaut de Belle-
2) FPT POTTER S PER TRS PIN RER PPS REPORT
fonds et les dates que les Portugais donnent euxmêmes à leurs premières découvertes, les Normands auraient devancé ceux-ci de soixante-dix ans environ au delà du cap Bojador.
Maintenant, sans connaître d'autre document, y aurait-il impossibilité pour l'histoire à admettre le récit de Villaut de Bellefonds? Nous ne le croyons pas. Quand il ne se recommanderait pas déjà à la confiance par la multitude des faits qu’il précise, auxquels il joint des actes et des noms, il trouverait l'appui de la vraisemblance dans des faits antérieurs. La science historique de notre temps a déjà retrouvé les traces des voyages de plusieurs navigateu:s aux côtes d'Afrique antérieurs à ceux de nos Normands : il y a seulement une différence entre les découvertes des premiers, c'est que celles-ci ont un caractère isolé et comme de hasard, tandis que les navigations dont Villaut a fait le récit se continuent pendant près de cinquante ans et laissent des postes sur les côtes. Il y a donc là non plus l'effet d’un heureux hasard, mais celui d’une volonté constante et d’une science qui a su vaincre toutes les terreurs comme toutes les difficultés que l'historien des conquêtes portugaises fait honneur à ses compatriotes d'avoir surmontées.
Il faut chercher évidemment dans cette différence qui existe entre les entreprises de nos Normands et
celles des autres nations la raison des attaques dirigées contre nos réclamations plus vivement que contre toutes les autres.
Une de ces attaques est restée célèbre dans les fastes de l’érudition ; c’est celle d’un ancien ministre de Portugal, auquel il n’a pas fallu moins d’un volume in-8 pour satisfaire sa colère. Dans ce livre, intitulé : Recherche sur la priorité de la découverte des pays situés sur la côte d’Afrique au delà du cap Bojador, M. de Santarem, après le cardinal Saraiva, patriarche des Indes, attaquant tous les témoignages que je viens de citer, s’est efforcé de discréditer les auteurs qui les présentent,
Si, par exemple, il parle de Dapper, l'opinion de M. Eyriès, qu'Humboldt appelle le savant et ingénieux géographe, lui paraît devoir étre invoquée contre le peu de choix de ce voyageur dans les matériaux recueillis par lui, lesquels ont induit en erreur les écrivains qui se sont fiés à lui.
Mais les coups les plus furieux que M. de Santarem tente de porter sont frappés naturellement sur Villaut de Bellefonds et sur le père Labat, qui, venu après celui-ci, dit avoir vu, avant l'incendie des archives de Dieppe, en 1694, l'acte d'association des Rouennais et des Dieppois pour le commerce de Guinée.
[ci, quoique M. Eyriès, dont tout à l’heure le témoignage semblait à M. de Santarem bon contre Dapper, regarde l'ouvrage de Villaut comme un des meilleurs publiés sur l'Afrique occidentale et l’auteur comine y faisant preuve de discernement et de sincérité, le diplomate Portugais se garde bien de répéter cet
éloge. Loin de là, pour qu'on ne soit pas tenté d’y ajouter foi, il fustige d'importance le pauvre père, qui, aux Antilles déjà, pour avoir dit la vérité sur certaines familles des colons, était menacé par eux des étrivières.
La vérité, qui valait vers cette époque à Fréret la Bastille, et coûtait à Mézeray sa pension, n’est pas toujours, comme on voi‘, profitable aux historiens. Aux yeux de M. de Santarem, le père n'est qu'un écrivain fort superficiel , méritant peu de créance, et il ajoute, comme si les écrivains Fr« ‘çais eussent remué tous les dépôts des notaires de la Normandie, qui, pour ce que j'en ai vu, mes habits ont pu le témoigrer, dorment bien tranquillement dans la plus noire poussière : « Si le prétendu document, dont. le père Labat affirme avoir vu une copie dans les annales manuscrites, eût existé, et qu’il y en eût d’autres copies, celles-ci devraient se trouver aussi dans les archives de Rouen, — archives qui ne furent point incendiées. Mais personne n'a pu trouver, jusqu’à ce jour, un seul document qui constatât l’existence de l'association des marchands de cette ville avec ceux de Dieppe. Comment se fait-il que tous les documents qui devaient attester ce fait aient: disparu ? »
M. de Santarem considère cette circonstance comme d’autant plus importante que Villaut de Belle fonds avance, selon lui, une assertion extraordinaire, fondée seulement sur sa propre autorité.
Le diplomate Portugais veut donc qu'on lui montre quelque copie; mais presque aussitôt, par une inconséquence étrange, il est décidé à en récuser
la valeur. — « Nous savons bien, écrit-il, que certains esprits, qui ont la manie de tout mettre en doute, pourront nous objecter qu'il est possible qu'on parvienne à découvrir des documents qui modifieront le sens absolu de notre assertion ; mais, quoiqu’une pareille objection n’exige aucune réponse, néanmoins nous dirons que ce n’est pas avec des documents qu'on peut découvrir qu'on doit mettre en doute l’histoire positive. Quand même un document viendrait à se découvrir, qui fût en opposition avec des faits reconnus pour vrais, il ne suffirait pas pour renverser le témoignage unanime des contemporains. »
M. de Santarem, aux singuliers raisonnements duquel nous ne nous arréterons pas, cite, pour prouver ce témoignage unanime, auteurs sur auteurs et cartes sur cartes.
Il s’efforce de démontrer que tous les nombreux documents et les écrivains contemporains étaient d'accord pour constater la priorité de la découverte de la côte occidentale d'Afrique au delà du &ap Bojador. Il établit que ces documents étaient dans lharmonie la plus parfaite avec les cartes, comme avec l’état de la science de ces temps; il rappelle que la priorité Portugaise avait été généralement proclamée et reconnue par tous les peuples de l'Europe à l’époque même des découvertes, et reconnue sans interruption pendant plus de deux siècles. Il cherche à faire voir que les auteurs français, au contraire, ne prouvaient ni par des documents authentiques, ni par des passages des auteurs du XIV: ou du XV: siècle, que les marins de leur nation eussent navigué
RELEASES FR RAR
se Re D eme FI Dr nr Ce nee
au delà du cap Bojador et qu'ils eussent fondé, à cette époque, aucun établissement dans l’Afrique occidentale.
M. de Santarem se prévaut surtout des cartes faites sous Charles V. A ses yeux, celle qui est placée dans le manuscrit des Chroniques de Saint-Denis et porte la signature du roi ne donne aucun indice qu'on eût connaissance de la côte occidentale de l'Afrique, même au delà du cap Noun. En effet, elle ne porte d’autres noms de régions Africaines que ceux d’'Egypte, de Babylone, de Thébaïde, d'Alexandrie, d'Ethiopie et de Nilus. Or, M. de Santarem soutient que, si les prétendues expéditions Dieppoises en Guinée avaient eu lieu sous le règne de ce monarque, en 1364; que, si ces mêmes Dieppois avaient formé des établissements dans le pays, comme l'ont prétendu Villaut et les auteurs qui ont copié la relation de son voyage, cet immense progrès géographique eût été de toute nécessité consigné dans la carte du roi.
M. de Santarem tire les mêmes inductions du tracé de la carte Catalane de 1375, sur laquelle, dit-il, nous remarquons également les côtes d’Afrique au delà du cap Bojador sans aucun nom; on n’y trouve pas même, ajoute-t-il, le tracé de la côte; à peine observe-t-on une simple ligne, qu'on ne pourrait prendre que pour un tracé arbitraire et fait par conjecture.
Suivant lui, ce monument géographique n'offre, par conséquent, aucune trace qui puisse lui faire supposer que ladite côte ait été connue des cosmographes catalans plus qu'elle ne l'avait été de ceux
lé, à rique
faites dans porte n eût que, Jorte d'Ed’Eient en que, rmé prétion que du
d'Italie. Il y a, au contraire, dit-il, dans cette carte, près du cap Bojador, la note suivante : « Caput finis terre occidentalis de Africd. — Ici commence l'Afrique. »
M. de Santarem, qui ne connaît rien au delà de la carte de 1375, ne suppose pas non plus que, dans les cinq années qui restent à vivre à Charles V, ce prince ait eu le temps d'apprendre ce qu'il a ignoré jusque-là. La rigueur des conclusions de M. de Santarem donnerait à croire que, dans son esprit, le XIVe siècle était, comme le nôtre, un temps de centralisation où le gouvernement savait ce que faisait chacune de ses provinces jusqu'aux moindres détails. Par conséquent, dès que Charles V ou ses cosmographes ont ignoré les premières entreprises lors de leur exécution, notre adversaire nie les faits allégués par les Normands. Que lui importe que ces entreprises soient du ressort de l’hôtel de ville ou de l'amirauté, peut-être même des entreprises tout à fait particulières, et, par cette raison, presque en dehors des moyens de contrôle, telles que j'en pourrais citer une aujourd'hui qui s’est élevée dans le silence et craint une renommée qui serait fatale à ses intérêts ; la seule grâce que M. de Santarem consente à nous faire, c'est de nous indiquer l’époque de François [+ comme celle à laquelle des marins français, qu’il appelle des pirates, commencèrent à aller sur les brisées du Portugal. Il rappelle à cette occasion que le roi chevalier défendit à ses marins de naviguer dans ces parages, en raison des bulles du Saint- Siége qui avaient concédé aux Portugais la souveraineté exclusive de ces mers, fondée sur l'antériorité de leurs découvertes.
En parlant ainsi, M. de Santarem ne doit pas ignorer cependant que, lorsque François I‘ cédait momentanément aux prétentions des Portugais la navigation aux côtes de Guinée, du Brésil et des Indes, c'était que ce prince, qui avait épousé en secondes noces la veuve d'Emmanuel, empruntait de l'argent au roi de Portugal. Or l'on sait que ceux qui en ont besoin passent souvent avec ceux qui leur en prêtent par d’étranges compositions qui ne recommandent pas plus la générosité que l'équité de ces derniers.
M. de Santarem ne paraît donc pas très-bien venu, après son plaidoyer, de se tenir pour exempt du reproche de partialité; cependant sa conscience est tranquille sur ce point, et d'autres que lui pourraient, dit-il, attester que les faits qu'il allègue justifient suffisamment et de sa bonne foi et de l'excellence de la cause qu’il soutient. Il n’en veut d’autre témoin que le savant auteur d’un ouvrage publié en 1799 à Edimbourg, sous le titre de : An historical and philosophical sketch of the discoveries of the Europæans in the northern and western Africa. L'écrivain dont M. de Santarem invoque ici le témoignage ne ménage pas, il faut l’avouer, les réclamations des Normands, qui, à l'en croire, reposent sur des arguments plus dignes de moquerie que d'attention. « The authorities by which these claims have been supported are so nugatory as to be almost unworthy of attention, »
M. de Santarem nous donnait ainsi le coup de grâce, tout en nous ménageant comme il le disait, car il aurait pu alléguer entre autres l'opinion de
M. Walkenaer (1). Heureusement la vérité a la vie dure; puis, comme dit Voltaire, elle est faite pour attendre.
Une première protestation ne tarda pas à s'élever. Le volume de M. de Santarem sans doute était bien gros. L’approbation donnée d’avance par le savant compatriote et contemporain de Mungo-Park était assurément propre à nous faire rentrer sous terre avec son dédain. Mais ces Français, gens à tête iégère, ne voient jamais le danger.
Dès 1840, un savant géographe, M. d’Avezac, dans un mémoire où il établissait la date des cartes catalanes appartenant à Charles V, avait déjà réclamé la justice pour les navigateurs qui avaient devancé l'impulsion de l’infant don Anrique contre M. Holmes, érudit anglais, qui leur déniait cette justice. M. Holmes était à peu près de l’avis de l'Ecossais de 1799. On eût dit que, parmi les Anglais et les Portugais, un certain nombre étaient d’accord pour partager entre leurs deux peuples la gloire des découvertes de l’Afrique et en exclure la France, l'Italie et l'Espagne. Heureusement aussi, dans tous les pays, il y a toujours des gens d’un esprit assez élevé pour chercher et reconnaître la vérité, fût-elle à leur désavantage.
Le commandeur de Macedo, secrétaire perpétuel de l’Académie de Lisbonne, n’hésitait pas, même au milieu des ardeurs de cette lutte, à accepter, si on le trouvait, un document qui enlevât à l’infant don
(1) Histoire des voyages en Afrique, tome III, pages 239 et suivantes.
Anrique l'honneur que M. de Santarem voulait lui maintenir contre tous les documents trouvés ou à trouver. Selon le commandeur, la vérité avait des droits imprescriptibles et toujours réservés. Seulement il fallait un document dont le caractère d’authenticité donnât une preuve complète et irréfragable (1).
M. d'Avezac rendait hommage au caractère de tels adversaires en même temps qu’il combattait les autres.
« [Il arrive de temps en temps, disait-il alors, qu'on exhume de la poussière des bibliothèques et des collections d'archives des documents qui prouvent des découvertes antérieures à celles que l’on a crues les premières. Les Portugais eux-mêmes, à leur tête le commandeur de Macedo, secrétaire perpétuel de l’Académie de Lisbonne, n’essaient pas de nier l’existence de ces voyages d'exploration. Ils font mieux : ils cherchent si ces expéditions n’appartiennent pas à des Portugais du siècle précédent ; et ces efforts patriotiques, qui n’excluent pas un rigoureux esprit de critique, servent la science et peuvent contribuer à la gloire des Portugais. »
(1) Se a verdade tem direitos imprescriptiveis que devem ser recophecidos e guardados em qualquer tempo em que se manifestem; e se a authenticidade de documentos coevos, em que nao cabe sospeita de vicio, tem fé mais irrefragavel, e faz prova mais
” plena do que o consenso unanime dos escritores, entao sera for-
çoso entregar n’outras maos a palma que sustentavao as do senhor infante D. Henrique. (Macedo, Memorial para a historia das navegacoes e descobrimentos dos Portuguezes.)
Le livre de M. de Santarem ramena M.d’Avezac à la défense de l'opinion qu'il avait émise et déjà soutenue avec avantage.
En conséquence, en 1845, il publia une noticesur les découvertes faites au moyen âge dans l'Océan Atlantique antérieurement aux grandes explorations portugaises du XV® siècle. Là il remit en lumière les faits rapportés par MM. Estancelin et Vitet, qui, de notre temps, se sont faits, après Villaut de Bellefonds et Labat, les champions des navigations Normandes; puis il y ajouta ‘ertaines parties intéressantes, principalement en ce qui concernait les entreprises des Espagnols, celles des Italiens, et surtout celle de notre Béthencourt aux côtes d'Afrique. Dans cette notice, M. d’Avezac fit voir clairement que le diplomate Portugais n’avait réussi qu’à dresser le bilan de l’érudition superficielle et à montrer une fois de plus les difficultés qu’une vérité rencontre avant de devenir générale.
Après cela, fallait-il parler du soutien que M. de Santarem prétendait trouver dans l'écrit Ecossais de 1799? Rien de plus commun que les faux pas de la demi-science, se confiant dans le peu qu'elle connaît pour s’aller heurter à ce qu'elle ne voit ou ne sait pas. Rien de pius dangereux également que d'appuyer sur elle, malgré son assurance qui trompe tant de gens. |
Comment! dans notre temps, où les communications sont si faciles, où les livres sont si répandus, les lieux communs historiques, que l’on ne cesse d'entendre préférer à la vérité, nous enseignent à tout instant que la science ou l’opinion d’un individu ne
peut pas plus être prise pour le criterium de la science que pour celui du jugement de tous, et l’on admettrait qu'au XIV: siècle, quand il y avait barrière sur barrière, quand il y avait d’abord la province, ayant sa vie propre, et, dans les provinces, les villes avec leurs communes, et leurs corporations, ayant aussi leur action particulière et presque indépendante de tout ce qui se passait autour d'elles; l’on admettrait qu’alors des entreprises de navigation commerciale étaient forcément connues de l’Europe, qui n’avait ni la facilité des voyages ni la presse pour communiquer et vul...'se" ‘es faits |
Evidemment. :: .rgument qui reposait sur cette donnée n’avait pas une base fort solide, 1l faut bien le dire, malgré !:s relations des Portugais, des Espagnols et des Italiens dans 0: ports et surtout dans celui d'Harfleur. |
La meilleure, la seule objection de M. de Santarem était que si Villaut de Bellefonds avait eu des mémoires entre les mains, il était bien singulier qu’on n'en retrouvât aucun, car s’il n’était échappé que de rares documents à l'incendie général de Dieppe en juillet 1694, Rouen pouvait en contenir quelquesuns sur la même matière. Cependant, celui qui sait ce que deviennent les papiers et les livres passant des mains d’un homme soigneux, capable de les apprécier, dans celles d’un ignorant ; celui qui a vu des archives, des greffes et les dépôts particuliers des notaires, celui-là ne peut attacher à cet argument l’importance d’un raisonnement sans réplique. Que de précieux documents ont allumé la pipe d’un goujat ! Que de nobles parchemins, au bas desquels était la
signature d’un roi, ont couvert les pots de conserves de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient prendre dans les greniers de la préfecture. Que de conseils municipaux, à l'exemple de la mère de Mr: de Graffigny, qui cédait les cuivres burinés par son oncle Callot pour une batterie de cuisine, ont vendu leurs papiers pour quelques écus ! Je n’en dis pas davantage et je ne nomme personne ; il n’est pas besoin d’autres exemples que ceux auxquels je fais allusion, et que je connais, pour montrer que les parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par cela même à faire de l’histoire nouvelle, n'ont pas eu la destinée la plus triste.
Dans ces conditions et avec des éventualités telles que celle qui faillit détruire presque entièrement la relation des Zeni, M. de Santarem et ses adhérents, si le mémoire dont s’était servi Villaut ne se retrouvait pas, ne pouvaient être admis à conclure que Villaut avait inventé sa relation. Mais, je le confesse ici, comme je l’avouerai ailleurs sur un sujet non moins grave, et dans lequel la vraisemblance nest pas moins en notre faveur, tous nos raisonne ments, tous les faits que nous apportions, demeuraient à l’état de probabilité faute d’un document qui répondit à toutes les suppositions de M. de Santarem, faute d’un texte du XIVe ou XVe siècle indiquant que la découverte n'avait pas été ignorée de Charles V, mais que ce prince ne l'avait apprise que postérieurement à l'exécution de la carte de la bibliothèque Sainte- Geneviève et de la carte catalane. Pour dominer tous les doutes, il fallait donc trouver ce document, si nous voulions démontrer le peu de
Az LES NORMANDS
fondement des bulles du Saint-Siége , concédant aux Portugais le privilége de la navigation et du commerce des mers qui baignent les côtes de l'Afrique, par cette raison que ceux-ci avaient été les premiers à les découvrir.
Si l'on trouvait un tel document, en vain M. de Santarem avait-il écrit qu'aucune découverte de ce genre ne pouvait détruire l’histoire positive consacrée par le consentement unanime des peuples. Ce pouvait être là une précaution oratoire; mais si le document répondait à toutes les objections que nous venons de présenter, ce serait bien évidemment, comme dans la comédie du Barbier de Séville, la précaution inutile.
C'est là ce que je pensais au moment où les débats } entre les savants Français, Anglais et Portugais causaient grande rumeur parmi les lettrés. — Mais comment et où trouver ce document? me demandais-je; y avait-il même sagesse à l’espérer? Néanmoins, je résolus d’en faire la recherche. On verra comment les choses tournèrent à l'honneur de la devise de l’histoire : « Constanter ad justitiam et veritatem. »
Je dois dire, à ce sujet, que deux circonstances contribuèrent beaucoup à m'’affermir dans mon projet, en me faisant pressentir l'existence de ce document
D. rememmmenenereneenemenemenremmerneEnenmne
et en marquant une direction à mes recherches.
En repassant dans mon esprit ce que je savais et ce que j'avais lu touchant les découvertes des Normands à la côte d'Afrique, je gardais toujours le souvenir de trois pages de l'Histoire de Dieppe, par M. Vitet. Elles m'avaient frappé (1).
M. Vitet, par une belle matinée d'automne, était à l'extrémité de la jetée de Dieppe, occupé à considérer la marée montante, quand vint se placer à côté de lui un Anglais vêtu à la façon des quakers, et tenant sous un bras deux ou trois volumes, dans une main des cartes marines, et dans l’autre une longue lunette. La beauté du spectacle, quelques détails qui échappaient et qui firent accepter avec plaisir au Français le lorgnette de l'Anglais, amenèrent la conversation entre l’auteur des États de Blois et l’insulaire inconnu.
Voyageur par habitude autant que par instinct national, celui-ci avait passé trois fois les tropiques, visité l'Amérique sur divers points, et il allait faire voile de nouveau pour l'Afrique. Notre Anglais ne demandait qu’à causer; M. Vitet l’écoutait un peu par politesse, car écouter n’est pas toujours un moyen d’apprendre avec les gens qui parlent beaucoup, mais le discours de l'insulaire finit par l'intéresser. M. Vitet écrivait à cette époque son histoire de Dieppe, et l'Anglais vint toucher par un côté à ses études. — « Vous ne savez pas, Monsieur, lui dit-il, combien cette ville me touche; voilà trois fois que je reviens du continent, et toujours je veux
(1) Histoire de Dieppe. — Ch. Gosselin, 1834. Deuxième partie. Voyages et découvertes des navigateurs Dieppois, pages 193-196.
SE
je
TT ee à