‹ Les navigations françaises et la révolution maritime du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 6 sur 57 · PES · texte numérisé non relu

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passer par ce port. J'y viendrais en pèlerinage comme les Musulmans à la Mecque. — C'est ici la patrie des premiers navigateurs de l’Europe. »

Ces paroles, dites avec l'accent anglais, c’est-à-dire avec l'accent d'un peuple si fier de sa suprématie maritime, étaient certes de nature à émouvoir un Français devenu Normand, au moins pour quelque temps, par le sujet qu’il avait choisi.

M. Vitet regarda son interlocuteur de l'œil d’un homme qui attend une explication. — « Oui, Monsieur, ajouta celui-ci, les premiers, n’en déplaise aux Portugais et à tous ces méridionaux, car nous autres, Anglais, nous avons été des paresseux, nous sommes sans prétention dans ce débat. Mais vous, Français, comment laissez-vous depuis si longtemps ces gens-là vous dépouiller d’une gloire qui vous appartient. J’ai la conviction que vos compatriotes, et surtout ceux de ce petit port, ont fait sinon les plus belles, au moins les premières découvertes, et qu'ils naviguaient sur les côtes de Guinée trente ou quarante ans avant qu'un vaisseau Portugais eût osé franchir le cap de Bojador. »

Cet Anglais là, comme on le voit, n’avait pas la même opinion que l’auteur de l'écrit de 1799 et que M. Holmes,

M. Vitet ayant demandé à l’enthousiaste Anglais d’après quels documents il s'était fait cette conviction, celui-ci lui parla de vieux livres oubliés, en lui montrant les volumes qu’il avait sous le bras; et, ouvrant un d'eux qui portait pour titre : Villaut’s Relation of the coats of Africa, London, 1670, « si j'étais

Français, ajouta-t-il, je ne laisserais pas les Portu-

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gais tranquilles. » Il commençait à feuilleter son livre, sans doute pour indiquer les passages avec lesquels il tourmenterait ces pauvres Portugais, quand un coup de pierrier, tiré dans le port, annonça le départ du paquebot sur lequel il devait passer. Se levant alors brusquement, il tira sa montre, et, s’apercevant qu’il avait dépensé trop de temps à exprimer son enthousiasme , il prit sa course. — Il avait oublié l'heure, il oublia de dire adieu. Je ne sais si cet Anglais plut à M. Vitet; pour moi, il m'a toujours intéressé, et tellement que je me proposai de le retrouver, avec le désir qu'il me donnât une séance qui n'aurait pas à redouter le coup de pierrier. — Je vous en exposerai les raisons.

Quoiqu'un compatriote des Mungo-Park, des Denham et des Clapperton eût bien des motifs puur s'attacher à un continent que les hommes de son pays devaient presque seuls achever de découvrir, et au moment surtout où ils se remettaient à l’œuvre, je m'étais demandé à moi-même, en réfléchissant à cette petite scène, si la conviction de l’Anglais n'avait pas d'autre fondement que le livre de Villaut de Bellefonds. Je m'imaginai qu'il ne s’était pris d’un si bel amour pour ce livre que parce qu’il possédait ou avait lu quelque manuscrit venant corroborer les données de Villaut. Je soupçonnai que, peut-être même s'il sentait tant le besoin de causer, c'était moins pour faire connaître sa science que pour avoir le moyen de l'étendre par les renseignements d'un Français qui, au premier aspect, devait être jugé pour un gentleman et, aux premières paroles, pour un esprit distingué.

Voilà, en tout cas, pensai-je, lorsque je m'occuperai sérieusement des découvertes des Normands, voilà un Anglais à ne pas oublier. Il me donnait, en effet, je ne sais quelle vague espérance que de la Grande Bretagne même partirait le démenti qui devait ruiner les opinions de l’auteur Écossais, sous lesquelles M. de Santarem croyait si bien s ‘abriter.

Si le pressentiment que me donnaient les discours tenus par l'Anglais à M. Vitet fortifia mon désir de trouver le document que je supposais exister en Angleterre, ce désir et ce pressentiment s’accrurent bientôt d’une autre circonstance. J'étais à Dieppe moi-même en 1847, chargé d’une mission du regrettable M. de Salvandy, alors Ministre de l'instruction publique, quand une parole jetée en l'air reporta ma pensée sur les découvertes des Normands en Afrique au XIVe siècle.

J'étais descendu à l’'Hôtel-Royal. Or, un matin que j'étais d’assez bonne heure à déjeuner, ayant passé la nuit à copier un manuscrit de Samuël Champlain, fondateur de la ville de Quéhec, comme j'avais près de moi les dessins coloriés de ce manuscrit, que je reportais chez M. Feret, leur obligeant et savant propriétaire, le maître de l'hôtel, homme supérieur par certains côtés à sa position, s’approcha de moi et me demanda la permission de les regarder. Après que j'eus satisfait sa curiosité sur les questions que $ provoquèrent ces dessins, M. Jamain eut, lui aussi, | tout comme l'Anglais de M. Vitet, une chaleureuse , sortie sur le passé glorieux de Dieppe, qui restait encore pour quelques-uns l’âme de cette ville. — La recherche du passé lui amenait quelquefois

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des clients, qui auraient fui la compagnie oisive des bains de mer, et, à ce propes, il me raconta que, l’année précédente, il avait logé un Anglais qui n'avait cessé de battre le pays pour trouver le manuscrit d’un Normand qui, disait-il, s'était fait roi de certaines îles du côté de l’Afrique. M. Jamain voulait parler de Jean III de Béthencourt, qui, en même temps qu'il conquérait les îles Canaries, au commencement du X VE siècle, avait eu l’occasion de visiter les côtes du continent, également avant les grandes explorations des Portugais.

Les discussions échangées entre les savants de France, de Portugal et d'Angleterre, et la notice que M. d’Avezac venait de publier sur la première expédition de Béthencourt, avaient valu ce client à M. Jamain.

On voit que les débats étaient sérieux.

Mais quel était cet autre Anglais’ Mon hôte ne put me l’apprendre, et j'en fus sur ce point à rêver.

Quoique les entreprises de Béthencourt fussent postérieures à l'expédition de Becerra et au voyage fait par un moine espagnol au fleuve de l'Or, dont nous parle la relation même des aumôniers du conquérant Normand, Béthencourt ayant précédé d’une trentaine d’années les Portugais au delà du cap Bojador, il me vint dans l'esprit que l'Anglais qui interrogeait M. Jamain, et qui courait ainsi la campagne pour découvrir la relation manuscrite du roi des Canaries, pouvait bien être l’Anglais même de M. Vitet, revenant de quelque nouveau voyage lointain, plus enthousiaste de l’Afrique et des Normands que jamais, et voulant, par cette raison, compléter

sa relation, l'original peut-être de Villaut de Bellefonds. Si c'était lui, son insistance, après douze ans écoulés, était bien propre à étonner; si c'en était un autre, si c'était seulement un érudit tenant à contrôler les faits avancés par M. d’Avezac, on pouvait se demander pourquoi, lorsque les Anglais tenaient tant à rechercher l’histoire des explorations françaises de l'Afrique, nous n’aurions pas nous-mêmes un souci aussi grand que les étrangers de notre propre gloire, sans vouloir pour cela, comme l'Anglais de M. Vitet, tourmenter les Portugais.

T'elles furent les raisons qui, en 1847, m'engagèrent fortement dans la recherche d’un document dont M. de Santarem contestait l’existence.

Préoccupé de la pensée de trouver ce que nos deux Anglais désira'ent, je me dis que, si j'avais l’un des deux manuscrits qu’ils convoitaient, il pourrait se présenter une circonstance dans laquelle ce document, servant d’appât, me donnerait les moyens d’un échange. — Or, je savais où était le manuscrit de la conquête des Canaries par Béthencourt. J’obtins d'en prendre une copie; mon père eut la bonté de l'orner du fac-simile des nombreux dessins placés en tête de chacun des chapitres. Puis j'attendis avec l'impatience qu'excitait en moi le souvenir de M. de Santarem. J'avais encore devant les yeux ce petit vieillard , alléché déjà par la découverte de la Chronica de Guiné, de Gomez Eannez de Zurara, retrouvée par M. Ferdinand Denis, et dont il avait eu l’art de lui ravir la publication. Je voyais le fin diplomate furetant partout pour trouver à son tour quelque papier qu'on pût nous opposer à l’occasion, comme cela est

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arrivé. C’était vraiment à donner l'envie cent fois d’avoir raison contre lui.

D'un autre côté, les Anglais poursuivaient leurs explorations vers le Niger. Ils commençaient celles de l’Afrique australe. — Si les Anglais achevaient de découvrir l'intérieur du continent Africain, comme les Portugais en avaient découvert les côtes, quelle part d'honneur resterait donc à la France, malgré les souvenirs laissés par Imbert et René Caillié, les premiers Européens revenus de Tomboctou? Il était évident que nous avions dans ces circonstances, plus que jamais, à conserver tous nos titres pour les opposer à ceux de nos rivaux.

Ces raisons m’excitèrent à de nouvelles recherches en 1855. Il y avait déjà quatre ans que mon manuscrit de Béthencourt restait entre mes mains un appât inutile. Je retournai donc en Normandie pour forcer, s’il était possible, les caprices de la fortune soit avec les archives, soit auprès de quelque Anglais que je rencontrerais. Mon voyage ne fut pas heureux sur ce point; et, quoique ce que je trouvai alors dût me servir à sauver la mémoire de deux hommes et à résoudre un autre problème important de l’histoire de notre action en Afrique, je revins à Paris dans les dispositions d'esprit du collectionneur de Gavarni, c'est-à-dire plus malheureux de ce qui me manquait que satisfait de ce que j'avais obtenu.

Un livre français qui me tomba sur ces entrefaites entre les mains était bien propre à augmenter mes regrets.

L'auteur des Esquisses sénégalaises, M. l'abbé Boilat,

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y disserte longuement pour établir que la découverte du Sénégal est due à Denis Fernandez, en 1446, et qu'avant l'année 1626, on ne peut trouver de preuves que les Français se soient établis sur les côtes de Sénégal et de Gorée.

Si des Français, mal informés, reprenaient contre nous la thèse des Portugais, il fallait croire que les arguments des divers champions de notre droit n’avaient pas suffi pour convaincre.

Je pris alors une autre détermination : au lieu d'aller attendre mes Anglais à Dieppe, j'avisai d'aller à Londres, dans les centres scientifiques. Je me dis, pour m'exciter à cette course, que les Anglais avaient occupé la Normandie quelque temps après l'entreprise de nos marins aux côtes de Guinée, que, par conséquent, il se pouvait fort bien qu’il y eût dans les archives d'Etat emportées par eux quelque trace de ce grand événement.

Peut-être même en existait-il quelque souvenir soit dans une bibliothèque publique, soit dans quelqu'une appartenant à ces grands seigneurs qui savent acheter les documents dont la France ne reconnaît , le prix que lorsqu'elle les a laissés échapper.

J'en étais là de mes réflexions et de mes projets, lorsqu'un événement vint m'empêcher de partir, tout en me prouvant que je ne m'étais point trompé, La Providence, qui ne m’avait pas encore donné les moyens d’agir, fit alors mieux pour moi que je n’eusse fait moi-même. — Il y avait en Angleterre un manuscrit tel que je le cherchais, mais il y en avait aussi une copie en France. La Providence m'envoya le Français qui venait de l’y apporter; et, au rebours de ce qui arrivait à Mahomet, qui, ayant invité inutilement une montagne à venir le trouver, crut plus court d’aller à elle, ce fut le documert que j'allais chercher qui vint à moi.

Je vous dirai comment m'arriva, sans le moindre dérangement, le bonheur que j'avais si longtemps pourchassé,

Par un jour de printemps de 1860, une personne, à qui l’on avait dit que j'avais étudié les matières coloniales, vint me demander si je ne connaissais pas un mémoire adressé à Louis XVI, en juillet 1788, pour que ce roi prît l'initiative de la cessation de la traite des noirs. L'auteur en était, me dit cette personne, Pruneau de Pommegorge, gouverneur de Saint-Dié-sur-Loire, qui en parlait dans sa Description

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