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Chapitre III

C'est au milieu du xiv*^ siècle que les artistes des Pays-Bas commencent de se répandre en Bourgogne par la Franche Comté. Dès i3i5, un ouvrage de Pépin de Hu}^ (sans doute originaire de Huy, près de Liège), la sépulture du comte Othon, prend place dans l'abbaye de Cherlieu, au diocèse de Besançon. Et très probablement dans les années i35o, un autre monument funéraire, que son t3^pe permet d'attribuer à quelque tombier belge, celui du seigneur Mellot et de son épouse, est érigé dans le cloître de l'abbaye de Fontenay (Auxois) (i). Vers la même époque, un Bruxellois collabore avec Jean de Soignolles à une tombe commandée pour la Sainte-Chapelle de Dijon. Enfin les artistes néerlandais se multiplient dans cette ville une fois que Philippe -le-Hardi a pris possession du duché (1364)

(il Le gisant, M. Kleinclausz l'a démontré, est un frère cadet de Guillaume IV ou de Guillaume V de Mellot ; il vivait dans le deuxième tiers du xiv^ siècle. Ces statues ont beaucoup souffert ; dans leur état actuel, elles semblent d'une exécution un peu lourde. Cf. Gazette des Beat(x-Arts, igoS.

CLAUS SLUTER Puits des Prophètes (Moïse, David)

Chartreu^e de Cliampmol, l)iion\

(pp. 60 et s.'

et surtout après son mariage avec la veuve de son prédécesseur, Marguerite de Flandre (g juin i36g). Non pas que la réunion des provinces Flamandes à la Bourgogne provoque une migration d'artistes septentrionaux en rendant plus faciles leurs déplacements et plus grandes leurs chances de succès, mais parce que le duc a toujours eu une prédilection pour ceux-ci et sans doute aussi parce que la cour de France les a mis à la mode. C'est donc à leurs talents qu'il fait appel lorsqu'il décide d'embellir sa demeure et sa capitale, et naturellement les maîtres qu'il réunit recrutent de préférence parmi leurs compatriotes les aides dont ils ont besoin.

Grâce à son mariage, Philippe se trouvait à même d'accomplir de vastes desseins. Avec ses droits futurs sur les provinces Flamandes, Marguerite, fille unique de Louis de Maie, lui apportait en dot le comté de Bourgogne (Franche Comté). Aussi le roi d'Angleterre, Edouard III, avait-il manœuvré longuement pour que son fils Edmond obtint la main de cette opulente héritière. Mais leur degré de parenté exigeait, pour qu'ils fussent unis, des dispenses que le pape Urbain V crut devoir refuser. Charles V, politique avisé, mit à profit cet échec et le comte de Maie agréa pour gendre le duc PhiHppe le Hardi (i).

(i) « Et me fut a donc dit, relate Froissait, que le comte de Flandre, pour ce mariage laisser passer, reçut grand profit, plus de cent mille francs, et demeurèrent encore la

Avec Philippe, un régime nouveau, une ère nouvelle, s'inaugure dans les Etats de Bourgogne. Le duc a des projets grandioses, il veut tenir un rang princier, avoir une cour calquée sur celle du roi, et, bien qu'il n'y doive résider jamais longtemps, une capitale digne de ce nom. S'il n'a pas le sens esthétique, les qualités d'amateur véritable de son frère Charles V (i), il aime, comme lui, ce luxe de haut style, de bel aloi, que, seul, l'art constitue. Il a besoin de faste, il est avide de toutes les sensations, depuis celles que procurent la plus splendide des fêtes, la plus affriolante des œuvres plastiques, jusqu'à celles qu'occasionnent un costume galamment tourné, un impeccable objet précieux. C'est un jouisseur raffiné, c'est un Valois. Il ne lui faut donc pas seulement des architectes, des peintres et des imagiers, mais aussi des ivoiriers, des brodeurs et surtout des orfèvres.

« Le luxe des ducs de Bourgogne, relate L. de Laborde, avait fait des orfèvres les associés et les aides de leurs tailleurs ; les vêtements étaient litté-

ville de Lille et celle de Douay à lui, en charge de grand argent que le dit roi donnoit à son frère en mariage et au comte de Flandre... », L.IV., ch. CCLXXII.

Le comte de Flandre eut encore Orchies.

(i) Charles V ne se bornait pas à favoriser les arts par ses acquisitions, il les avait organisés administrativement. C'était aussi un noble ami des lettres et l'on vantait avec raison la bibliothèque qu'il s'était composée. Hélas ! on devait la vendre à Bedford en 1423 !

ralement couverts par les brillants produits de leur métier. Or, dit Martial d'Auvergne, on s'harnachoit d'orfavreriCy expression heureuse pour rendre cette surcharge excessive et ridicule. Les dressoirs succombaient en même temps sous le poids de la vaisselle d'or et d'argent, les écrins des femmes renfermaient des valeurs considérables, les trésors des églises regorgeaient de châsses et de vases sacrés.,.. » (i)

Enfin il est stimulé dans ses goûts fastueux par les exemples des ducs d'Anjou et de Berry ; entre ses frères et lui, c'est un tournoi de munificence. Il se compose une maison et ses enfants auront la leur. A Paris comme à Dijon, il prodigue les galas et s'y montre magnifique. Tournois, joutes, banquets, représentations de mystères et de sotties, il organise tout avec une pompe royale. Il multiplie les commandes d'oeuvres d'art dans la capitale du roi comme dans la sienne (2) ; dans l'une et l'autre ville, ainsi

(i) Les Dites de Bourgogne, introduction, T. L. p. XX-XXI.

(2) Quelques unes de ses commandes nous sont connues par les textes. On sait ainsi qu'il reçut de Perrin Denys, imagier de Paris, en i388, « une ymaige de Notre-Dame tenant en son giron ung Dieu de pitié, et deux ymaiges d'anges, tout de bois enlevez » ; qu'il Ht faire, l'année suivante, son sceau par Jean Fovet, orfèvre de Dijon ; et, en iSga-iSgS, deux grands tableaux d'ivoire, la Passion et la vie de St-Jean-Baptiste par Berthelot Héliot, un des rares artistes français demeurant alors à Dijon. Statues et tableaux ne sont plus. Le sceau représente le duc à cheval et brandissant son épée, image encore bien raide mais d'une allure intéressante.

qu'en diverses cités flamandes, il entretient des peintres et des imagiers officiels. A Paris, Jean de Liège sera longtemps chargé des « menues œuvres » de son hôtel d'Artois. A Ypres, Melchior Broederlam exécutera pour lui de très divers ouvrages. Et maints artistes s'occupent de ses nombreux châteaux: tel Laurent à Hesdin. Mais c'est avant tout a Dijon que Philippe accumule les actes somptueux. Pour y remplacer le château des anciens ducs, ruine banale et morose, il élève une tour en i366 (aujourd'hui tour de Bar), et y instaure le logis de ses rêves. Douze ans plus tard, pour avoir près de sa demeure les religieux qu'il a en particulière estime, — car sa poursuite des joies terrestres ne le détourne pas de toute pensée céleste, — ainsi que pour placer dans un cadre admirable et sûr son tombeau et ceux des siens, il fonde une Chartreuse à Champmol, aux portes de Dijon.

Comme la plupart des grands, il conservait ses croyances tout en obéissant aux lois de la mondanité et en agissant sans scrupules lorsque cela servait ses projets ambitieux ; il s'arrangeait un catholicisme commode dont ne souffraient point ses passions (l). Néanmoins, comme beaucoup de jouisseurs, il vénérait les austères, les cénobites à vie mortifiée, se figurant sans doute que leurs rigueurs ascétiques

(i) Son rôle pendant la minorité de Charles VI prouve surabondamment qu'il n'était chrétien que de nom.

rachèteraient dans une certaine mesure ses excès et ses fautes. D'autre part, à cette époque, où le relâchement recommençait de contaminer une grande partie du clergé, l'action des monastères rigides était excellente sur les populations. Il fallait des exemples vécus de christianisme intégral pour les maintenir dans la foi, le devoir et l'ordre.

Par sa fondation d'une chartreuse, Philippe satisfait sa piété tout en servant ses intérêts ; aussi fait-il les choses largement. Il le peut d'autant mieux qu'au début des constructions, en i383, Louis de Maie étant mort, il devient effectivement comte de Flandre. En outre, il s'est assuré depuis peu la possession de la Flandre française. En effet, Charles V ne lui avait cédé cette province en 1369 que pour activer son mariage avec Marguerite, car sa politique exigeait que l'héritage de celle-ci échut à un prince de son rang. Mais il avait été spécifié entre les deux frères que PhiHppe restituerait cette donation après la mort de son beau-père. Or le roi mourut avant le comte de Flandre et le faible Charles VI consentit aisément à délier son oncle Philippe de l'engagement que ce dernier avait pris naguère. Au milieu des années i38o, notre duc se trouve donc dans une situation très florissante; toutefois il a un tel génie de la dépense qu'il irait infailliblement à la ruine si la duchesse lui ressemblait. Heureusement Marguerite possède à un assez haut degré les vertus domestiques pour ne pas verser dans le luxe des

dames de la cour de France (i) ; elle se borne à tenir son rang dans les grandes circonstances. Son économie, sa modestie, son bon sens contre-balancent la prodigalité et la mégalomanie de son époux, qui, malgré les soucis de sa politique, poursuit sans trêve la réalisation de son programme d'embellissement et ne cesse d'acquérir des gemmes et des joyaux.

Après cinq ans de travaux diligemment menés, la Chartreuse de Champmol est prête à recevoir les moines qui lui sont destinés. En i388, le 24 mai, fête de la Ste-Trinité, à laquelle est consacré le monastère, on célèbre la dédicace de l'église. Et bientôt la vie communautaire commence dans les nouveaux bâtiments conventuels. L'architecte, le fameux Drouet de Dammartin, a fait ses preuves au Louvre de Charles V, au château de Nesle du duc de Berry, à la cathédrale de Troyes (dont il édifia la grande rose) et au château de l'Ecluse, qu'il vient de bâtir pour Philippe sur la littoral de la mer du Nord. C'est à bon escient que le duc l'a nommé « maistre général de ses œuvres de maçonnerie pour tous ses païs ». A Champmol, Drouet a donné la plénitude de sa mesure ; il a tout tracé, même les lignes essentielles de la décoration; il a tout combiné, tout inspiré, si bien que cet immense ensemble eut,

(i) Ce luxe était déjà inouï sous Charles V, l'écuver Eustache Deschamps, dit Morel, nous l'apprend dans ses Poésies morales et historiques.

malgré la diversité de ses parties, une effective unité (i).

Par ses aspects comme par ses plans , la Chartreuse dijonnaise ne différait guère des autres moutiers de la famille de St-Bruno ; car, selon la règle de ce fondateur, les bâtiments doivent avoir une simplicité et une pauvreté telles que le type n'en saurait beaucoup varier. Mais l'église était splendide. Dans les couvents des ordres les plus renonces, on s'applique toujours à bien orner le sanctuaire ; on tient à y honorer, même au moyen de la matière, celui qui vient y renouveler le sacrifice du Calvaire ; Philippe le magnifique se devait de pousser jusqu'à l'émerveillant la parure du temple qu'il élevait à la gloire et louange du Dieu un en trois Personnes. De la rose du portail à la moindre ornementation, des stalles du chœur aux lanternons de la voûte, des grandes sculptures au plus modeste objet du culte, tout avait été construit avec des soins extrêmes, un réel souci de beauté. A l'extérieur, les regards allaient des pinacles aux gargouilles, du coq d'airain juché sur le clocher à l'ange veillant au chevet, un étendard au poing, et s'arrêtaient longuement aux statues du portail : la Vierge recevant les hommages du duc et

(i) Drouet avait sous ses ordres les maîtres maçons Jacques de Neuilly et Jean Bourgeois ; à partir de i387, il leur confia le soin de diriger les derniers travaux de construction.

de la duchesse présentés par St-Jean-Baptiste et Ste- Catlierine. A l'intérieur, l'attention était sollicitée par le maître-autel aux colonnes illustrées d'anges, au riche triptyque représentant Y Annonciation, la Visitation et V Assomption ; par les sépulcres de Philippe-le-Hardi et de Jean-sans-Peur élevés dans le choeur ; le groupe de la Trinité qui dominait l'abside ; une Pieta placée on ne sait où ; 1' « Yniaige de Dieu y>, les statues de la Vierge, de St-Michel, de Ste-Anne, du Baptiste, de St-Ajitoitie et de St-Georges réunies dans cette partie de l'oratoire ducal qu'on dénommait chapelle aux Anges ; divers retables à grand effet; la chaire et le jubé en bois sculpté ; le lutrin en cuivre jaune constitué par un aigle enlevant deux reptiles ; les verrières où l'image de Marie alternait avec les armes ducales (i). Dans ie grand cloître, enfin, on admirait le Puits des Prophètes, célèbre presque au lendemain de son inauguration. Ces Prophètes, il conviendrait que nul ne l'ignorât plus, ont pour auteur Claus Sluter, dont on verra bientôt la valeur et l'action. L' « Ymaige de Dieu », le St-Michel tenant Satan enchaîné, la Ste-Anne et le St-Georges de la chapelle aux Anges, statues hélas disparues, étaient aussi son œuvre. De même

(i) Les armes du duc étaient ainsi constituées : six pièces d'or et d'azur en bandes, bordées de gueulles, écartelées de France en chef, semé de fleurs de lis. Les armes de la duchesse étaient celles de Flandre : d'or à un 13'on de sable moufle de srris.

CLAITS DE WERVE Plhuraxt du mausolée de Ph.ilippc le Hardi

Musée de Cluny. Paris). 'P- So).

la Pieta, également détruite, et, très probablement, les figures du portail, sauf la Vierge. Les sépultures des ducs seront étudiées plus loin. Le groupe de la Trinité, qui n'existe plus, avait été taillé par Jean de Marville. On ignore de quelles mains étaient sorties la Vierge du portail, encore debout ; la Vierge, le Baptiste et le St-Antoi7ie de la chapelle aux Anges, dont rien ne reste ; par contre, on sait que les statues et le triptyque de cette chapelle avaient été recouvertes de tons par Jean de Beaumez, qui peignit aussi divers retables et la voûte de l'église. Deux autres retables en bois doré furent sculptés par Jacques de Baërze et l'un d'eux historié de peintures par Melchior Broederlam (i). Le maître-autel et le lutrin avaient été confiés à Joseph Colart, les vitraux des trente fenêtres à Jean le Thioys et à Robert de Cambrai (2). La chaire et les vantaux du portail furent sculptés par le charpentier Jean de Liège, homonyme du célèbre imagier. En outre, Jean de Beaumez avait exécuté plusieurs tableaux pour les cellules des moines ; Jean Maelweel une scène au thème inconnu, à l'entrée du

(i) Les sculptures de ces retables représentent, sur V un : V Adoration des Mages, la Calvaire, V Ensevelissement ; sur l'autre : la Décollation de St- Jean-Baptiste, des Scènes de Martyres, la Tentation de St-Antoine.

(2) Le premier de ces « voirriers " fit aussi deux vitraux pour la chapelle fondée par la Duchesse Marguerite à N.-D. de Dijon en i384-i385.

parloir ; Henry, dit Bellechose, une Mort de Notre- Dame et une Légende de St-Denis.

On sait comment la Chartreuse de Champmol a péri dans la tourmente révolutionnaire ; chaque pierre des bâtiments fut vendue et peu s'en fallut qu'aucune statue n'échappât à la destruction. Tout a été dit sur cet acte de haine aveugle, cependant il n'est pas inutile de continuer à le flétrir ; à force de souligner la sauvagerie et la stupidité de tels vandalismes, peut-être arrivera-t-on à en réduire le nombre.

Sur l'emplacement de l'ancien monastère, il reste le portail de l'église avec ses panneaux et ses figures mutilées, la vis de l'oratoire ducal, le pîiits des Prophètes et les portes d'entrée. D'autres œuvres et d'autres fragments, sauvés avec les sépultures des ducs, été ont recueillis dans quelques musées. Celui de Dijon a les tombeaux, le torse du Christ qui surmontait le puits, un bras de la Madeleine du même ensemble, les deux retables de Jacques de Baërze et la partie supérieure d'un meuble de bois à pinacles ajourés (peut-être la chaire). Le Louvre conserve un Christ mort soutenu Par son Père, attribué à Maelweel, et la Légende de St-Denis de Bellechose ; le Musée de Troyes un Christ mort sur les genoux de sa Mère, presque homologue au tableau du Louvre, même par sa facture (l).

(il Ces Christs peints sur des subjectiles de bois arrondis étaient d'un transport facile. Le duc emportait avec lui le

C'est tout ce que nous avons pour étudier l'art des imagiers et des peintres qui travaillaient autour de Sluter; et les textes ne nous apprennent que peu de chose à leur sujet. Jean de Marville était au service de Philippe depuis au moins i372. Le bon imagier wallon appartenait au groupe des artistes distingués par Charles V, ce qui permet de présumer qu'il était avec les rénovateurs ; en i36g, alors que Jean de Liège élevait un monument destiné à recevoir le cœur du susdit prince, dans une chapelle de la cathédrale de Rouen, il avait taillé dans le même endroit « certaines ymages ». Arrivé à Dijon trois ans plus tard, il y ouvrit un atelier officiel et, jusqu'à sa mort, soit jusqu'en i38g, il fut l'ordonnateur de tous les travaux de sculpture commandés par le duc.

Jacques de Baërze était de Termonde (Flandre Orientale) et y habitait. Ses retables, qui datent de i3gi, ont été conçus comme ceux du xiil* siècle, mais la manière dont il a entassé leurs personnages nuit à l'effet décoratif des deux ensembles. Et il s'en faut que toutes les figures soient animées ; il n'3^ a guère de bien venues que celle du St-Georges, sur le retable qui possède encore ses peintures, et, sur l'autre, celles de quelques saints des volets.

Noire-Seigneur de Pitié du Louvre toutes les fois qu'il voyageait. On enfermait alors le tableati dans un étui de cuir, ouvraj^e de Gilles le cofifrier.

Sur Jean de Beaumez, on ne sait rien sinon qu'il était, depuis i36i, bourgeois de Valenciennes» où il avait peint l'image de la Halle des Jurés, et qu'il avait été engagé par Philippe, à Paris, en

Jean Maelweel, issu d'une famille de la Gueldre, était parisianisé, lui aussi, quand le duc le prit à son service, à la fin de l3g7, pour remplacer Jean de Beaumez qui venait de mourir. Philippe l'appréciait si fort qu'il s'intéressait aux siens avec sollicitude ; deux neveux de ce peintre ayant été pris et rançonnés par les Brabançons, il s'empressa de les racheter (2). Maelweel travailla dans Dijon jusqu'à sa mort, en mars 1414. Le seul de ses tableaux dont on connaisse le sujet, — les Apôtres et St-Aiîtoine, — exécuté en

(i) Ironie des documents ! On ignore quels tableaux il fit pour la Chartreuse, mais on sait qu'il fut aidé en « certains ouvraiges de painture » par un Girart de la Chapelle, habitant à Dijon en iSSg-iSgo, et, en iSgo, par un Guillaume de Francheville, domicilié dans la même ville, et par un Arnoul ou Raoul Picornet, qui décora la salle dite des Brebis et la chambre de Marguerite au château de Germolles, figura les Apôtres au château d'Argill}' et teinta l'écusson de la Sainte- Chapelle Dijonnaise.

(2) Il avait été, d'ailleurs, la cause involontaire de ce méchef. C'était en 1400. Une épidémie a3'ant éclaté dans Paris où les jeunes gens apprenaient l'orfèvrerie, Philippe les avait fait retourner dans leur pays. Au cours de ce voyage, ils avaient été capturés à Bruxelles et, sans l'intervention du duc, il leur serait arrivé malheur, car leur mère se trouvait dans l'impossibilité de payer la rançon exigée d'eux.

CLAUS DE WERVE Pleurant du mausolée de Philii)pe le Hardi

ilusée de Clunv. Paris .

i3g7, ne nous est point parvenu. Les deux motifs au Christ mort qu'on lui attribue sont de simples assemblages de portraits, dont aucun n'est vraiment significatif. Mais au moins y démêle-t-on un louable désir d'arriver au dramatique en restant vrai. Au compte de leur auteur, on pourrait mettre encore, selon M. Salomon Reinach, deux miniatures d'un missel qui, jadis au monastère de Salem, se trouve aujourd'hui dans la Bibliothèque universitaire de Heidelberg (i). L'une représente, entre les Evangélistes, un Dieu le Père assez bien drapé et mis en place mais à l'air odieusement niais ; l'autre un Calvaire où, près du Crucifié, mal construit mais auréolé de douceur, Jean et les Saintes Femmes forment un groupe qui ne manque pas de gravité. La suavité l'emporte sur le caractère dans ces scènes où tout annonce le début du xv^ siècle.

Melchior Broederlam vivait à Ypres où il possédait une maison. Il ne s'en éloigna que pendant trois ans (i3go à iSgB) pour aller au château d'Hesdin et à Paris. Très en renom, il avait été peintre en titre de Louis de Maie avant de passer au service de Philippe. Les compositions qu'il a peintes sur l'un des retables de Jacques de Baërze, entre i3g3 et i3gg, rappellent en plus d'un point les miniatures françaises et italiennes de leur temps (2) ; elles ne

(i) Cf. Gazette des Beaux- Arts, 1904, t. I. p. 55-66. (2) Ces compositions, Broederlam les peignit après son voyage à Paris. Là, très probablement, s'était-il imprégné des

manquent pas de vie et témoignent d'un vif désir d'atteindre à l'expression par des moyens naturels. L'ange de V Annonciation, courtaud, épais et affligé d'un bras droit au raccourci manqué, est loin de réjouir le regard ; par contre, le groupe de la Visitation se présente agréablement en sa simplicité. Siméon, dans la Présentation, exhibe une tête trop grosse pour son corps mais cette tête a l'intérêt d'un portrait (i). Et la Vierge, si mal drapée dans la même scène, ne laisse pas de charmer dans la Fuite en Egypte, où elle apparaît très maternelle. Les quatre motifs de cet ensemble sont un peu lourdement gouaches sur fond d'or bruni et gaufré, néanmoins les deux paysages permettent de supposer que Broederlam regardait la campagne ; si leurs verts se sont enténébrés, les tonalités environnantes conservent une certaine fraîcheur (2). Rien d'autre ne subsiste de ce peintre qui fit tant de travaux.

influences italiennes, autrement plus fortes qu'en Flandre, où elles n'arrivaient que mélangées à la manière de l'Ile-de- France Dès le milieu du xiv« siècle, des artistes de Paris empruntaient aux Italiens des écoles siennoise et florentine ; le portrait de Jean le Bon en témoigne. Et une Vierge de la collection Aynard montre avec quelle aisance ils mêlaient, à la fin du siècle, les éléments nordiques aux éléments italiens.

(i) Que ne possède-t-on encore les portraits de Philippe et de Marguerite qu'il peignit à Courtrai en 1407. dans la chapelle des Comtes ! Comme il serait utile et intéressant de voir quels progrès il avait pu réaliser dans ce genre !

12) Quatre autres scènes, disposées prés de celles-ci, ont été enlevées.

Henry Bellechose, originaire du Brabant, fut aussi très séduit par la manière franco-italienne ; mais ceux de ses tableaux qu'ont épargnés le temps et les hommes appartiennent au xv^ siècle, nous les examinerons plus loin.

A en juger par les ouvrages arrivés jusqu'à nous, l'art des peintres de Philippe était un métissage. Divers éléments se combinent dans leurs peintures, comme cela se voit aux époques de transition ; les caractères français s'y confondent avec les caractères flamands de telle sorte qu'on peut les dire avec d'égales raisons françaises ou flamandes. Ce sont travaux de métèques, peu jaloux de conserver sans altération le type originel ; en tout cas, rien n'y décèle une marque foncièrement ethnique. Ces peintres sont encore loin de ce naturel et de ce caractérisme qui vont rendre inoubliables les miniaturistes du duc de Berry, à l'aurore du XV* siècle, entre autres Pol de Limbourg, ses frères et Jacquemart de Hesdin ; toutefois, par leurs efforts pour arriver à la traduction sincère, ils préparent utilement les voies. Peut-être n'eurent-ils pas assez souvent l'occasion de représenter des scènes, de composer des tableaux ; il leur fallait peindre tant de choses disparates ! Comme tous leurs collègues, à cette époque, ils étaient largement mis à contribution pour les fêtes ; et il entrait dans leurs fonctions de confectionner tous les genres de décor, depuis ceux des bannières, des panonceaux, des

cottes d'armes, des cierges, jusqu'à ceux des parois et des poutres des habitations (i). Il se pourrait qu'en Bourgogne ils aient eu en trop grande quantité des besognes inférieures.

Cependant, même dans le cas où la plupart des artistes néerlandais de Philippe auraient procédé en retardataires, il ne s'ensuivrait pas que l'esprit nouveau n'ait pas rayonné à Dijon dans le dernier tiers du siècle. D'abord, à défaut d'un vrai maître, un artiste enthousiaste et convaincu suffisait pour inoculer cet esprit. Ensuite, il est supposable que beaucoup préconisèrent le retour à l'étude de la nature sans arriver à rénover leur propre faire, soit à cause de leur âge, soit parce que, manquant de personnalité et d'énergie, ils demeuraient victimes, dans le domaine technique, de leur première formation. Rien de plus humain. On relève autour de soi force cas analogues en observant le monde des artistes.

Le mouvement de rénovation était trop prononcé à Paris et dans les Pays-Bas au début des années i38o pour qu'alors on n'en ressentit pas les effets en Bourgogne. Tout est prêt, semble-t-il, pour une nouvelle évolution de l'art dans cette province au moment où commence la décoration de l'église cartusienne de Champmol. En tout cas, chose im-

(i) Maelweel coloria huit écussons armoriés pour la Chartreuse de Champmol.

CLAUS DE WERVE Pleurant du mausolée de Philippe le Hardi

Musée de Cluny, Paris;.

portante, les esprits sont certainement préparés. Pour inciter à l'action féconde, pour amener une floraison d'œuvres, il ne manque plus que le geste d'un artiste de génie, incarnant bien l'esprit rénovateur et 1 imposant avec force à la mxatière qu'il transforme. Cet artiste paraît entre i38g et i3go : c'est Sluter. Son groupe des Prophètes sera la révélation attendue.

Ainsi, par sa fondation de Champmol, Philippe fait revivre l'art en Bourgogne, et, comme cette reviviscence coïncide avec l'apparition d'un génie tel que Sluter, elle provoque un mouvement régénérateur, elle engendre une école vivace. Par son initiative, le duc avait créé un art somme toute officiel, et les conséquences de telles créations sont presque toujours désastreuses. Mais Sluter, par sa maîtrise, empêche cet art de dévier, de succomber dans la froideur et les redites ; il le change en un foyer splendide et bienfaisant. Nous n'en devons que plus de reconnaissance au grand réalisateur (i).

(i) Le perspicace Laborde a fort bien jugé la valeur du mécénisme de Philippe et de ses successeurs : « A l'épiderme, c'est étourdissant ; en pénétrant plus avant, on s'étonne du peu de profondeur d'un édifice aussi élevé. » Les Ducs de Bourgogne, Introduct., xlvii-xlviu.

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