‹ Les Néerlandais en BourgogneChapitre 4 sur 9 · CLAUS SLUTER SON ART ET SON INFLUENCE · texte numérisé non relu

CLAUS SLUTER SON ART ET SON INFLUENCE

Sluter reste une figure à moitié mystérieuse. On ignore tout de l'existence qu'il eut avant son arrivée à Dijon et l'on ne connaît qu'à moitié sa vie en cette ville. En i385, il travaille chez Jean de Marville en qualité de deuxième ouvrier, le premier étant alors Philippot van Eram (i). C'est le moment où Jean commence l'architecture du tombeau de Philippe, pour lequel il a reçu des pierres l'année précédente ; mais rien ne nous renseigne sur les sculptures dont il poursuit l'exécution dans le même temps et auxquelles collabore Sluter. On peut admettre toutefois que celui-ci ne manque pas d'occasions de se distinguer, puisque le duc le remarque et le considère comme le digne continuateur de son patron. En effet, Jean décédé, il lui en donne la

(il Les sculpteurs employés par Jean de Marville étaient tous originaires des Pays-Bas. Avec van Eram et Sluter, les principaux furent, de 1384 à iSSg : Gillequin Tailleleu et son fils Tassin, Liefvin de Hane et son frère Mant, Thomassin dit Larmite, d'Ypres, Hannequin et Etienne Vauclair. Jean eut toujours au moins neuf ouvriers autour de lui et souvent il en occupa plus d'une douzaine.

succession (23 juillet iBSg), tous les droits, titres et privilèges, partant lui confie le soin de continuer sa sépulture et le décor du portail de Champmol. Bientôt, enchanté de son imagier, il lui prodiguera commandes et gratifications.

Une fois entré dans ses nouvelles fonctions, Sluter ne cesse d'œuvrer que pour accomplir les voyages nécessités par ses travaux. Aussi quelle belle suite de statues sort de son atelier en quinze ans ! Rien que pour la Chartreuse, c'est, en iSgo, laPieta; en i3gi, XeSt-Jean-Baptisteei la-Sie-Catherine; en 1393, Wiymaige de Dieu^y, le St-Georges et la Marguerite de Flandre ; en iSgô, le St-Michel ; en 1396 ou 1397, le duc Philippe ; en i3g9, la Ste-Anne, les personnages du Calvaire et deux A nges ; dans le le courant des cinq premières années 1400, les six Prophètes. C'est, pour le château de Germolles, en 1393, des sculptures au sujet inconnu ; en 1397-1399, une Vierge, dont rien ne survit, et, peut-être vers la même époque, un St-Jfan l'Evangcliste, pareillement anéanti, pour la Sainte-Chapelle de Dijon (i). Enfin que d'autres ouvrages il inspire et fait exécuter, depuis la charpente de l'oratoire ducal, dont sa main même traça les dessins, et les modèles en

(i) Vers 1399, le duc fit élever une façade à sa Sainte- Chapelle, du côté de l'ouest ; une telle construction impliquait des sculptures. C'est la même année que furent élevées les magnifiques cuisines du Palais, converties aujourd'hui en une salle du Musée.

pierre des anges coulés en laiton par Colart, jusqu'au cadran et à l'écusson de la Sainte-Chapelle !

Les statues du portail de Champmol proclament déjà haut et clair sa valeur. A la vérité, elles avaient été demandées à Jean de Marville, mais, comme à la mort de celui-ci, les pierres destinées à les supporter et à les protéger attendaient en vain depuis un an qu'on les préparât, on peut douter qu'il ait eu le temps même de les modeler en glaise. S'il avait pu seulement en faire des maquettes un peu poussées, ne les eût-il pas remises à ses praticiens dès les premiers mois de iSSgPEt comment s'expliquer, en ce cas, que ces auxiliaires aient mis deux ans pour sortir ces figures de la matière alors que le duc et la duchesse tenaient tant à voir en place toutes les statues du portail ? (i) Par cela même que les deux premières figures ne reçurent leurs formes définitives qu'en iSgi, on peut soutenir avec vraisemblance que Sluter en composa lui-même les modèles et les reprit dans la pierre. Ce qui conduit à croire qu'il a préparé de même les statues des deux saints, car eût-il laissé ses aides s'attaquer seuls à des morceaux de cette importance ?

On y sent, d'ailleurs, la main d'un maître. Ces quatre figures ne sont pas de simples représentations- Parce que les signes individuels qu'elles font

(i) Afin d'activer le travail, la duchesse avait, après la mort de Jean de Marville, augmenté le salaire de l'un des aides de Sluter.

CLAUS DE WERVE Pleurant du mausolée de Philippe le Hardi

Musée de Cluny. Paris;. iP- ^O;.

revivre sans ménagement nous frappent comme des portraits très fouillés, parce que trop de plis de leur costume restent cassants ou maigres, il ne s'ensuit pas que leur facture soit dépourvue de largeur ; regardez-les bien, aucun détail inutile n'y traîne, aucune minutie n'en altère l'ensemble. Même dans les draperies du Baptiste, où tant de plis s'accumulent, on ne rencontre rien de trop ; mais la disposition en est pénible, les lignes se dirigent à l'aventure ou s'agencent sans grâce. L'auteur s'est inquiété d'obtenir de la souplesse plus que de l'harmonie ; capable d'interpréter les vêtements, il n'était pas en puissance de draper les modèles. Pour la même raison, il a trop négligé la chute du manteau de sa Catherine, il ne lui a pas donné assez d'évasement. Là se dévoile l'àme de sa race. Le septentrional a toujours moins de goût que de force, il est mieux doué pour construire des formes d'après nature que pour inventer des jeux de lignes d'un accort équilibre ou pour trouver des silhouettes bellement décoratives. Mais comme ces défectuosités sont rachetées dans les statues du portail par les qualités d'exécution de leurs galbes, surtout par leurs têtes, si sûrement bâties, si naturellement animées ! Deux figures suffiraient pour démontrer la maîtrise de l'artiste qui les conçut : celle de la duchesse et celle de la sainte. Une bonne réalisation des types adipeux, notamment des types féminins, présente d'inouïes difficultés : un trop scrupuleux souci de vérité

entraîne à de funestes rondeurs, un essai d'idéalisation risque d'annihiler toute ressemblance. Or Sluter s'est tenu à égale distance de ces deuxécueils; sans s'arrêter à masquer les empiétements de la graisse, l'impertinence des doubles mentons, il a très habilement mis en relief les accents des deux masques qui, vus de profil, ne causent aucune sensation désagréable. Même Marguerite devient ainsi, ses mutilations aidant, touchante comme certains antiques.

Entre les statues du portail et celles du puits, les analogies ne sont pas assez criantes pour que l'on puisse assurer, en l'absence de documents, qu'elles soient du même imagier ; mais on n'en saurait déduire, sans témérité, l'affirmation contraire. Car on ne doit pas oublier que les artistes à forte personnalité, à la fois très sensitifs et très chercheurs, très désireux de se perfectionner sans cesse, traversent des phases de réalisation assez diverses, parfois à peu d'années de distance. Là encore, il n'y a qu'à regarder autour de soi pour s'en convaincre. La Jeanne d'Arc de Rude ressemble-t-elle à ses figures du Départ ? Et qui croirait, sans la signature et le témoignage des textes, que la même main a tiré de la matière le Baptême du Christ de la Madeleine et V Amour dominateur du Musée de Dijon ? Dans l'oeuvre de Carpeaux, quelles différences entre le Pêcheur napolitain et le buste de Napoléon III, entre le groupe à'Ugolin et le groupe

de la Danse ? Et il serait facile de multiplier de tels exemples. Or les artistes d'autrefois avaient la même humanité que ceux d'hier et d'à présent ; ils vibraient aux mêmes sansations, ils obéissaient, à quelques nuances près, aux mêmes préoccupations.

Sluter a donc pu varier sa manière assez souvent, qu'il l'ait voulu ou non. Rien d'irrationnel à lui attribuer les donateurs et leurs saints protecteurs du portail de Champmol. Il semble, au contraire, illogique de lui donner la Vierge qui se dresse au milieu de ces statues, car elle en diffère, non seulement par ses caractères, mais, chose plus grave, par son système de proportions. Son auteur voyait plutôt lo7tgy le créateur des Prophètes voyait court ; or il est avéré qu'un artiste ne saurait modifier l'une ou l'autre de ces visions, — s'il l'a reçue avec la vie, — surtout au point de passer de l'une à l'autre. C'est comme une tournure d'esprit que rien n'arrive à vaincre. Au surplus, la tête de la Vierge contestée, portrait sans flamme d'une matrone fatiguée, a plus de dureté que d'expression; et sa draperie contient une multitude de détails trop littéralement traduits, mal ordonnés, tous uniment traités, sans souci des valeurs, de sorte que l'harmonie du corps en est rompue. De tels solécismes sont-ils imputables à un artiste supérieur ? Enfin, l'exécution, habile sans plus, ne fait pressentir

aucune des éminentes qualités de Sluter (i). Un artiste évolue forcément selon son naturel, selon sa courbe normale ; changerait-il plusieurs fois d'esthétique et de technique, se corrigerait-il d'anciens défauts, acquerrait-il de nouvelles qualités, il ne parviendrait pas à transformer sa vision innée des formes et des proportions. Donatello et Michel- Ange en sont de péremptoires exemples. On comprend que Sluter soit arrivé à perfectionner ses draperies, à mieux envelopper et synthétiser ses galbes, à extérioriser l'en dedans de ses faces ; on ne s'explique point, — le génie excluant le caprice, — que, capable d'établir les proportions delà Vierge, il soit retombé, dans un chef-d'œuvre, à celles des Prophètes.

Seize mois environ après la pose de la statue de Marguerite, en avril iSgS, peut-être sous l'impression que lui avait causée les premières figures installées au portail de l'église cartusienne, Philippe commande à son imagier le puits du grand cloître. Le sujet plaît fort à Sluter, car il ne tarde guère à passer des plans à la réalisation : la pile destinée à supporter la masse des deux groupes s'érige à la fin de 1396, le piédestal, avec son couronnement et sa croix, aux derniers jours de iSgS, et les personnages

(i) D'après M. Mouget, la Vierge an portail pourrait être celle que Philippe acheta, le 23 mai i38S, à Tournai, pour Champmol ; mais le contraire est tout aussi possible puisqu'il y avait, dans la Chartreuse, plusieurs statues de Vierg:es.

du Calvaire prennent leur place en juillet iSgg. La même année, le maître termine deux des anges destinés à ce monument et il commence les Prophètes : trois d'entre eux sont prêts à être posés avant 1402, les trois autres avant 1406. Quelques ouvriers seulement l'aident dans cette œuvre écrasante, entre autres Mannequin de Prindalle et son neveu Claus de Werve, qu'il a près de lui depuis le i" décembre 1396 (i). Mais Sluter n'est pas seulement un travailleur prodigieux ; c'est aussi un caractère difficile, soupçonneux et autoritaire ; on ne le satisfait pas aisément et un rien l'inquiète, il entend faire énormément lui-même et tenir ses auxiliaires dans sa main (2).

Bien connues sont les dispositions du puits de la Chartreuse : sur une base hexagonale, que supporte une pile, jadis entourée d'eau, six Prophètes

(i) Ses autres auxiliaires furent Vuillequin Semont (jusqu'en 1394), Pierre Beauneveu, Jean Hulst, François Marate, Antoine Cotelle de Namur, Gilles de Senef, Jehannin de Honet, Pierre de Liquerque, Pierre Aplemain, et les Bourguignons : Guillaume de Benoisy-en-Auxois, Perrin de Thorey, Jean Midey de Fleury-sur Ouches, Jean de Regn}'. Ses manœuvres étaient éfjalement des Etats de Bourgogne : Jeannin Ligierde Sens, Hugues Chevrey de Selongey, Jean de Salins, Perrenot Sébillotte de Pontailler, Jean de Frasans. Dans ses dernières années, Sluter se contenta de quatre ouvriers.

(2) Il paye si largement de sa personne qu'en iSgg. à Pâques, il doit s'aliter, profondément atteint, pendant un temps assez long.

de grandeur naturelle sont réunis entre des colonnettes, que surmontent des anges ; et, sur la plateforme établie au-dessus d'eux, le Christ en croix^ la Vierge, le disciple Jean et la Madeleine proclamaient les grandes leçons de renoncement, d'abnégation, de résignation et d'amour (i). Les Prophètes présentent des textes qui se rapportent au Messie ; tout, dans ce monument symbolique autant que décoratif, concourt donc à un même but d'anagogie, tout y commémore le Sauveur et son ultime sacrifice.

Quoique ce puits eut tout pour toucher les Chartreux et entretenir leur piété, ils en négligèrent cependant l'entretien, sans doute à partir de cette période du XVIP siècle où l'art des ancêtres fut regardé comme barbare. Aussi les figures les plus exposées aux sévices du temps, celles du Calvaire^ s'écroulèrent-elles avant que la tourmente révolutionnaire eut atteint la province. Et leurs débris n'ont livré, on l'a vu, que deux fragments qui ne soient pas informes : le torse du Crucifié et le bras de la Madeleine.

Mieux protégés par leur emplacement, les Anges

{ I ) Clans de Werve collabora aux figures du Christ, de la Vierge y des Aitges, Hannequin de Prindalle à celle de la Ma. deleine. A Jean de Régny incombèrent les moulures et les bases de la croix, à Jean Hulst les écus armoriés.

Hannequin conduira plus tard les travaux du choeur dans la chapelle du château de Chambéry.

n'ont presque pas souffert et les Prophètes en ont été quittes pour quelques blessures ; Jouffroy, en 1842, les a très heureusement pansés et remis en état sans perfide prothèse < i).

Les costumes des Prophètes sont, pense-t-on, ceux des acteurs qui représentaient ces personnages dans les Mystères, car ils ne ressemblent pas aux vêtements de l'époque de Sluter. Tous, excepté Isaïe, portent une tunique recouverte d'un large manteau ; David a la tête ceinte d'une couronne, d'autres sont coiffés de chaperons et Zacharie porte de plus sur le sien un haut bonnet à bords retroussés. Isaïe est vêtu d'un surcot galonné, qu'entoure assez bas une ceinture à rosettes et à fermai! orfévri. L'escarcelle et le livre de ce même Prophète ne sont pas moins finement ouvragés ; aucun détail n'avait été négligé puisqu'on avait demandé à l'orfèvre Hannequin de Hacht non seulement le diadème de cuivre de la Madeleine, mais encore le buricle (les besicles) de Jérémie. Ces statues avaient été peintes et dorées, ainsi que les figures du Calvaire

(i) Voici le détail de ses restaurations; Moïse: deux doigts de la main gauche et les cornes de lumière ; Jérémie : extrémités des deux pieds, milieu de l'œil gauche ; Zacharie : un doigt de la main droite; Daniel: le nez, un doigt id.; Isaïe : une partie du sourcil gauche et de la barbe, quelques morceaux du torse; Anges: fragments des mains, des vêtements et des ailes. En outre, quelques parties de phylactères, de vêtements et d'accessoires.

et les diverses parties du puits ; on en distinguait encore les tons en i832 et, grâce à la Commission des Antiquités de la Côte d'or, nous savons comment ils étaient répartis. Sur les parements unis de la pile, se détachaient au milieu de flammes, les armoiries du duc. Le piédestal offrait un ton gris de pierre, sauf au fond des panneaux où une couche sombre mettait en relief les statues. La plus élevée des moulures de la corniche exhibait sur chaque face du piédestal trois soleils timbrés des sigles ducaux ; l'autre moulure s'ornait d'un feuillage d'or et tous les filets étaient parés du même métal. Les tuniques de Moïse et de Zacharie avaient reçu une tonalité rouge ; celles de David et de Jérémie une teinte bleue, la première azur étoilée d'or, la seconde très probablement outremer. Les manteaux, superbement dorés, se doublaient d'azur sur Moïse et sur Daniel, de vert sur Jérémie, d'hermine sur David. En outre celui de ce roi s'enjolivait d'un galon tout parsemé de harpes. Le surcot d'Isaïe imitait un brocart égayé de pourpre et de lazuli.

Les principales peintures du puits avaient été faites par Maelweel de 1402 au début de 1404, les autres et les dorures par Hermann de Cologne, peintre-doreur à plat ; l'ensemble devait donc produire un excellent effet, car les « estoffaiges » de statues importantes différaient fort des badigeonnages infligés de nos jours aux images du commerce religieux. O ne les confiait qu'à des spéciaHstes

Saint Antoine

(Musée archéologique, Dijon' .

éprouvés que l'on rémunérait selon leur valeur et qui s'appliquaient à produire eux-mêmes une œuvre, à collaborer en artistes avec les imagiers. Les Prophètes de Sluter, « estoftes » par Maelweel, engendraient, sied-il d'en douter? d'attachantes harmonies, dont s'augmentait leur force impressive. Or cette force est intense.

Les figures de ce monument assurent à jamais la gloire de leur auteur, elles sont un événement dans l'histoire de l'art et une source d'enseignements. La tête du Christ^ dont il faut déplorer les plans irréguliers et la vulgarité, est un bon morceau robustement pétri. Les Anges, tout en jouant leur rôle de support, prennent part à l'effet affectif de l'ensemble en manifestant leur compassion. Quant aux Prophètes, ils sont parlants à souhait et d'un naturel étonnant pour l'époque ; tous rayonnent une individualité que l'on admire plus que jamais. Moïse a l'air altier, énergique et résolu qui convient à un conducteur de peuple primitif; la face d'un inflexible volontaire à esprit droit, d'un initiateur à vision clairvoyante ; la posture d'un chef sûr de lui et qu'aucune crainte n'arrête. Il se dresse comme un roc inébranlable. Extrême est sa ténacité : on le lit sur les contours de son front, de son menton, reconnaissable sous les poils, et de son pouce aux longues phalanges ; et ses sourcils, son nez, sa bouche nous apprennent que, très jaloux de ses droits, il n'entend point qu'on enfreigne ses ordres.

Tout respire en lui l'autorité, la droiture et la force morale. Il est bien né pour manier les hommes et les organiser. Avec sa tête léonine, sa mine et son maintien de patriarche héroïque, il impose vraiment. A côté d'un tel chef, David semble, en dépit de sa couronne, un fonctionnaire subalterne, un personnage tout à fait quelconque. Jérémie attire la sympathie par son air de sage vieillard, au sourire fin et indulgent. Zacharie au masque de marchand, d'ailleurs digne, blanchi derrière le comptoir, présente son phylactère comme une pièce d'étoffe dont il chercherait la vente. Daniel serre le sien d'un pouce ferme, comme une table de la loi, et, d'un index dominateur, ordonne d'en lire l'inscription ; son profil évoque assez bien celui d'un aigle irrité, sa face et son allure révèlent un autoritaire farouche, enclin à la colère et d'humeur peu traitable. Isaïe offre, en revanche, un type de belle humanité; avec son crâne chenu et sa barbe luxuriante, son expression méditative, on le prendrait volontiers pour un vieil anachorète revenu de toutes les vanités d'ici-bas et prêt à consoler toutes les infortunes. Des corps vivent sous les costumes de ces Prophètes, un esprit luit sous les traits de leurs visages. Leurs attitudes sont aussi bien observées et rendues que leurs physionomies ; celles-ci nous font entrevoir toute une psychologie que celles-là corroborent. Et quelle éloquence savoureuse dans certains doigts,

par exemple dans l'index et le pouce du terrible Daniel !

C'est par les proportions que pèchent ces admirables figures ; chacune d'elles est trop ramassée et plus d'une repose sur des pieds insuffisants. Sans doute quand on les considère d'ensemble, elles composent un si formidable support que ces défauts choquent peu ; mais ils n'en existent pas moins. De plus, sauf Isaïe, dont le costume n'a pas de complications, elles sont attifées avec une complète insouciance des rythmes. Zacharie n'est certainement pas mal enveloppé dans sa cape, aux lignes nobles et simples, mais des plis trop négligés en déparent le côté droit ; David porte bien sa robe heureusement sévère, mais là où elle s'infléchit l'équilibre se rompt. De tous les anges, un seul remplit convenablement sa fonction dans le décor ; celui qu'on aperçoit entre Daniel et Isaïe est vraiment fagotté, accident d'autant plus regrettable qu'il joue au mieux son rôle dramatique ; trois autres sont emmaillotés dans leurs draperies d'une façon telle qu'on les dirait fixés à la paroi par une tige trop grêle.

Sluter, les statues du portail nous l'on dit, était avant tout passionné de vie et d'expression ; il ne s'inquiétait d'eurythmie ni dans les vêtements ni dans les statures. Ses personnages sont d'ordinaire courts et négligemment vêtus, non parce qu'il a suivi le modèle avec docilité mais parce qu'il

n'éprouvait pas le besoin d'en bâtir de mieux proportionnés ni de mieux parés. Peu lui importaient les dimensions d'un corps dont la tète le charmait, les lignes d'un manteau dont les saillies lui fournissaient maints jeux d'ombre et de lumière. Il ne voyait même aucun inconvénient à ce que certains visages, dans les sujets sacrés, manquassent d'harmonie et de noblesse quand il croyait en tirer parti au seul point de vue sculptural : témoin son Christ du Calvaire. Ainsi ont toujours été les interprètes caractéristes, prenons-les comme ils sont. A quoi bon demander à un artiste de nous donner ce qu'il n'a pas reçu ? Le vaste jardin de l'art enferme d'innombrables fleurs et toutes ont des beautés ; il est sage de n'en dédaigner aucune et d'apprendre à les admirer à bon escient.

Louons donc en Sluter la puissance expressive et vivificatrice. Ses Prophètes sont des hommes, et mieux vaut somme toute, étant donné le motif du monument, avant tout religieux, cette présentation géométrique de statues-portraits qu'un ensemble de figures plus intégralement monumentales mais moins convaincues, moins enflammées. Ces graves annonciateurs ne sont là que pour nous entretenir du Messie ; on les excuse de ne pas constituer un groupe à la façon des personnages de pur décor. Au reste, ils produisent toujours un grand effet par leur masse ample et solide comme par leurs personnalités respectives, malgré qu'ils aient perdu leurs

Saint Antoixk

(Musée archéologique, DijonV

tons d'antan, malgré le grillage qui les parque sous un pavillon sans rapport avec leur architecture.

On a dit, pour en caractériser l'exécution, qu'ils sont d'un réalisme lyrique. Le mot sonne bien mais, pour beaucoup, laisse trop à deviner. Ce qui rend supérieures ces images, au sens plastique, c'est qu'elles offrent d'intelligentes interprétations, comme les statues du portail, non des traductions littérales ; quoique précises à souhait, ainsi que de fidèles effigies, elles n'en sont pas moins d'un métier large. Leurs formes ont été logiquement établies par de vastes plans, sur lesquels un coup de pouce génial a empreint quelques accents au bon endroit. Rien d'inutile sur les faces, que creusent et bossèlent tant de muscles, rien qui n'y soit à sa valeur ; sur cette contexture disciplinée, les traits essentiels ressortent tout naturellement sans vains contrastes, les caractères moraux se décèlent en toute franchise. Les détails sciemment choisis, judicieusement arrangés et travaillés, forment des jeux de clairs et d'ombres variés comme les valeurs de tons d'un effet, et teintent ainsi les galbes d'un subtil camaïeu aux noirs impressionnants. De telles œuvres sont loin de rappeler le moulage sur modèle vivant, comme font les figures des caractéristes à vision bornée, à facture méticuleuse. Entre les Prophètes de Champmol et nous, plane la personnalité de leur réalisateur ; on les reconnaît pour ses enfants, car ils rayonnent quelque chose de lui, car son moi est

intimement mêlé à leur substratum d'œuvre. De là leur force pénétrante. Une statue travaillée en vue de refléter scrupuleusement les détails anatomiques d'un individu peut nous intéresser, voire nous arracher un hommage ; elle ne nous touche jamais profondément. Plus elle imite la réalité sensible, plus nous percevons ce qui la relègue irrémédiablement en dehors de l'humanité ; comment lui prêterions-nous une âme ?

Si les Prophètes, son dernier chef-d'oeuvre, résument les différents stades de son art et nous en livrent l'esprit, Sluter est par excellence le sculpteur de la figure. Tous les dons qui permettent de causer ia plus parfaite illusion des créatures vivantes par les dimensions et les volumes, il les avait reçus, et, s'il ne vit pas plus loin que l'interprétation des corps, au moins en tira-t-il un art humain. L'émouvant bâtisseur de carnations ! Avec quelle transcendance, il sortit victorieux de sa lutte avec les formes. Et comme il les anima de son souffle ! Sans doute ses praticiens ont-ils fait sortir ses Prophètes de la pierre, mais il les a certainement repris, et plusieurs d'un bout à l'autre ; car ils présentent des vigueurs, des souplesses, des nuances, qui trahissent un génie. A les scruter, on devine les tourments et les joies qu'il ressentit en achevant de concrétiser son rêve, il les a si bien pénétrés de ses sentiments que nous le sentons vivre en eux. Contemplons-les longuement, entrons en communication avec l'indicible

fluide qui s'en dégage : du fond de leur matière, lui-même nous confiera ses inquiétudes tandis qu'il les élaborait au moyen de la glaise docile ; ses satisfactions brèves après l'heureuse contexture d'un morceau ; ses longs moments de peine quand les plans fuyaient sous ses doigts ou que lui échappait l'expression désirée ; ses perplexités lorsqu'il lui fallait simplifier la musculature d'une tête sans nuire au naturel de sa physionomie ; ses accès de mélancolie, voire de découragement, lorsqu'une figure à peu près terminée il la voyait si loin de son rêve ; son amour quand même pour sa création quand celle-ci se profilait sous le ciel. Quel marbre sorti tout entier d'une main mercenaire nous parlerait ainsi ?

Revoyez-les souvent, ces inoubliables Prophètes, et chaque fois étudiez-les avec le sang-froid désirable ; vous constaterez que leur auteur architecturait les formes aussi puissamment que les Doriens de l'époque de Myron et qu'il révélait les sentiments par les faces avec autant de verve et de sûreté que les contemporains d'Agassias. Les têtes portraiturées au xiii^ siècle et les meilleurs gisants du xiv* se trouvaient dépassés par les statues de Champmol ; on comprend leur immense succès. Depuis la disparition du dernier Gallo-romain capable de reproduire sans trahison le Marsyas écorché^ on n'avait pas taillé en France de personnages aussi positivement personnels. Vêtus en orientaux de Palestine, les

Prophètes du puits seraient très patriarches et leur grandeur frapperait davantage. Il y a un souffle épique dans ces figures, que nul civilisé ne contemple sans émotion. Celui qui les mit au jour est un sublime rhapsode de la sculpture. Avec lui triomphent le sain naturalisme et le caractérisme dans une de ses plus hautes manifestations. L'art de Rude et l'art de Carpeaux sont en embryon dans les vestiges de Champmol.

C'est bien en réalité Sluter qui régénère l'art bourguignon ; comme tous les maîtres rénovateurs, il accentue un mouvement préparé par d'autres et l'achève. Sa formation reste mystérieuse. Eut-il un initiateur batave comme lui? Entra-t'-il jeune encore dans quelque atelier d'Allemagne, de Flandre ou de France ? On ne sait. Les sculptures germaniques et bataves antérieures au xv« siècle ayant été massacrées presque toutes, on ignorera toujours ce que peuvent leur devoir ses œuvres. D'autre part, elles ne se rattachent complètement, ces œuvres, ni à l'art flamand ni à l'art français de son époque. Mais tout ce que Flamands et Français ont de bon, elles le possèdent. Je croirais volontiers qu'il doit beaucoup aux imagiers français du xiii^ siècle, que l'étude de leur manière lui fut plus profitable que celle des « ymaiges » façonnées par Beauneveu à Mehun-sur- Yèvre (i). On remarque force points communs entre

(i) C'est en i3g3 que le duc envoya Sluter au château de

ses Prot>hètes, pour ne citer que ces figures, et maintes statues des portails nord et sud de Chartres, de la façade occidentale de Reims, du porche central de Bourges. Il savait voir, butiner et s'assimiler. Il serait, d'ailleurs, inconcevable qu'il n'eût pas observé attentivement les œuvres régionales alors si nombreuses autour de lui.

Selon M. Pit, Sluter aurait pu s'inspirer des figures qui décorent les tombeaux de Jean de Polanen à Breda et d'Adolphe VI à Clèves (i). Les figurines de la grande église de Bréda sont trop abîmées pour qu'on puisse les comparer utilement avec les statues de Sluter ; bornons-nous à constater que leurs formes ont, en effet, de la vie et leurs étoffes de la souplesse. Les deux statuettes de femmes qui proviennent du monument d'Adolphe VI sont, quoique sans tètes ni mains, supérieures aux précédentes. Leurs galbes et leurs vêtements relèvent d'un art expressif, entièrement inspiré par la

Mehun-sur-Yèvre, pour y examiner, en compagnie de Jean de Beaumez, les travaux de Beauneveu ; or, à cette époque, notre artiste n'avait plus rien à apprendre comme statuaire, son voyage d'étude ne pouvait guère lui servir qu'à mieux comprendre les exigences de la décoration monumentale et c'est très probablement pour cette raison qu'il l'avait entrepris.

Froissart signale ces ouvrages de Beauneveu, L. IV, ch.XIV.

(i) L'intéressant article où M. Pit émet cette opinion se trouve dans « L'Art Flamand et Hollandais » d'Anvers, n"> de Janvier 1908.

nature. On a certes toute licence d'admettre que Sluter vit ces figures et en tira parti. M. Pit trouve aussi quelque ressemblance entre les draperies des saintes taillées sur les stalles de l'église de Zaltbommel et celles du maître. Mais cette ressemblance ne paraît pas évidente, bien plutôt sommes-nous en face de tendances analogues.

Les sculptures de Champmol décèlent des dons d'observateur de premier ordre et il serait téméraire de nier leur parfaite concordance avec les caractères burgondes. Leur art apparaît comme une heureuse synthèse des qualités germaniques, néerlandaises et françaises, une réalisation puissante de ce que les imagiers de ces trois races s'efforçaient d'exprimer depuis tant d'années. A peine sortis de l'archaïsme, ces imagiers avaient essayé d'empreindre de vie intérieure les physionomies de leurs personnages. Et entre tous les Français, les Bourguignons s'étaient montrés de bonne heure aptes à réussir dans cette recherche. Le puits de la Chartreuse dijonnaise offrit à leurs yeux éblouis un prestigieux accomplissement de ce qu'ils rêvaient d'ejffectuer. Il leur apprenait à construire les plans avec autant d'intelligence que de conscience, à respecter la nature, à s'en inspirer sans la suivre en esclave, à concilier le réel avec l'interprétation. Et ces enseignements précieux, ce monument les leur présentait de la manière qu'ils pouvaient le mieux comprendre, avec la clarté du génie.

En suivant Sluter, l'école Bourguignonne ne iange vraiment pas, elle entre dans une phase normale de son évolution, elle prend plus pleinement conscience d'elle-même et parvient à une plus grande force d'exécution. Caractériste éminent, le créateur des Prophètes lui manifeste tout ce que permet d'obtenir le mode qu'il emploie et elle sait profiter de la leçon en élève intelligente. Tout au caractérisme, cette école ne pourra pousser plus loin que son initiateur l'interprétation des figures ; du moins procèdera-t'-elle avec originalité. Sa plus belle période de production, elle la lui devra.

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